retour à l'entrée du site   table des matières de l'histoire de la littérature grecque de Alexis Pierron

 

 

Pierron, Alexis
Histoire de la littérature grecque
600 p.
Hachette, 1875

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE.

CHAPITRES I à IV       CHAPITRES V à XI   CHAPITRES XII à XVII   CHAPITRES XVIII  à XXIII   CHAPITRES XXIV  à XXIX

CHAPITRE XXX.

PLATON.

École de Socrate. - Vie de Platon. - Génie dramatique de Platon. - Le Phédon - Dialogues contre les sophistes. - Le Banquet. - La République et les Lois. - Diversité infinie de l'oeuvre de Platon. - Style de Platon.

École de Socrate.

Socrate avait vu affluer autour de lui, de toutes les contrées de la Grèce, de tous les pays habités par les Grecs, des jeunes gens avides de s'instruire, ou des hommes que ne satisfaisaient ni les systèmes des philosophes spéculatifs, ni les brillantes et immorales inepties des sophistes. La plupart des disciples de Socrate se bornèrent à cultiver la sagesse à la façon de leur maître, et ne furent que de purs socratiques. D'autres, plus ambitieux, prirent des directions particulières ; et, tout en restant fidèles à la méthode de Socrate, ils fondèrent des écoles originales, qui ne furent ni sans influence ni sans gloire. Presque tous, socratiques ou chefs d'école, avaient laissé des écrits ; et presque tous étaient estimés, chez les anciens, pour leur talent littéraire : ainsi Criton, l'homme honnête et dévoué ; ainsi le Thébain Simmias ; ainsi Glaucon d'Athènes ; ainsi le cordonnier Simon ; ainsi Eschine le philosophe, Cébès, Aristippe, Euclide de Mégare, etc. Mais les ouvrages de ces écrivains ont péri. Ceux qu'on publie quelquefois sous le nom d'Eschine, de Simon, de Cébès, sont d'une telle médiocrité qu'ils ne méritent guère de nous arrêter un seul instant. Ce sont des ébauches de dialogues, plutôt que des dialogues véritables ; non pas de ces ébauches où resplendit déjà l'empreinte divine du génie, mais des choses sans vie, sans éclat, sans caractère, et aussi peu dignes de leurs auteurs prétendus que de ce grand Platon aux oeuvres de qui on les joint d'ordinaire. Le moins mauvais de tous ces écrits, le Tableau de Cébès, où la destinée humaine est symboliquement figurée, n'est même point de Cébès le Thébain, disciple de Socrate, mais d'un autre Cébès philosophe stoïcien, et d'une époque par conséquent beaucoup plus récente.
Nous pouvons nous consoler de ne pas posséder tous les monuments littéraires de l'école de Socrate. Je dis nous qui cherchons ici le beau, la perfection de l'art; l'inspiration, et, non pas les systèmes philosophiques ni la filiation des doctrines. N'avons-nous pas Xénophon et ses ouvrages ? n'avons-nous pas surtout Platon, et aussi complet, peu s'en faut, aussi rayonnant de beauté que l'eurent jamais les Grecs eux-mêmes ? et Platon, à lui seul, pour parler ici à la façon d'Homère, combien n'en vaut-il pas d'autres ?

Vie de Platon.

Platon naquit à Athènes en 430 ou en 429. Ariston son père, un des citoyens les plus considérables de la ville, passait pour être issu du roi Codrus ; et sa mère, Périctione, descendait du législateur Solon. On dit qu'il porta d'abord le nom d'Aristoclès, et qu'on lui donna ensuite celui de Platon, qui signifie large, à cause de sa constitution forte et robuste. Il excellait, dans sa jeunesse, aux exercices du corps autant qu'à ceux de l'esprit. Il s'appliqua longtemps avec ardeur à la musique, à la poésie, et même à la peinture. Quelques-uns veulent qu'il ait songé, dès l'âge de vingt ans, à se livrer à la philosophie. Suivant les témoignages les plus certains, il avait déjà vingt-sept ans quand il entendit pour la première fois Socrate. Il se préparait alors à disputer le prix de la tragédie aux fêtes de Bacchus. Sa vocation se décida ce jour-là même ; et l'art dramatique perdit le seul homme peut-être capable de relever la tragédie de sa décadence. Il brûla ses pièces, comme il avait déjà brûlé, dit-on, des essais épiques après les avoir comparés aux poèmes d'Homère. Il s'adonna désormais tout entier à la philosophie.
Socrate mourut en 399. Platon ne l'eut guère que trois ans pour son guide. Mais ces trois ans furent admirablement employés ; et Socrate put lire déjà quelques-uns des chefs­d'oeuvres de son disciple. On prétend que le Phèdre lui arracha cette exclamation : « Que de choses ce jeune homme me fait dire, à quoi je n'ai jamais pensé ! » Ces choses étaient en effet, au-dessus des méditations habituelles de Socrate, mais non pas contraires à l'esprit de ses doctrines. Si l'anecdote est vraie, il faut voir dans les paroles de Socrate l'expression d'un étonnement naturel en présence de ces conceptions sublimes et de cet enthousiasme poétique, et nullement l'expression du moindre blâme. L'affection que Socrate témoigna à Platon jusqu'à son dernier jour est la preuve qu'il n'y eut jamais entre eux l'ombre d'un nuage.
Platon était digne, par la noblesse de son caractère, de l'affection d'un tel maître. Il fit des efforts surhumains pour sauver la vie à Socrate. Il essaya de le défendre jusque dans l'assemblée du peuple ; mais on ne le laissa pas achever son discours. Poursuivi lui-même par la haine des fanatiques, qui cherchait d'autres victimes, il fut forcé de quitter Athènes. Il se retira d'abord à Mégare, auprès de son ami Euclide ; puis il se mit à voyager. Il visita l'Italie, la Libye, l'Égypte ; il alla entendre tous les philosophes de quelque renom qui perpétuaient, dans diverses contrées, les traditions de Parménide, d'Héraclite, de Pythagore. A trois reprises différentes il se rendit en Sicile. Denys l'Ancien, et ensuite Denys le Jeune, après l'avoir accueilli avec empressement, ne le purent souffrir ni l'un ni l'autre dès qu'il se fut montré à eux avec toute sa franchise. Il fut victime de la perfidie et de la cruauté de Denys l'Ancien, qui le fit vendre comme esclave, et il dut se soustraire par la fuite aux effets de la colère de Denys le Jeune.
Platon revint enfin se fixer dans sa patrie, et il ouvrit, dans les jardins d'Académus, cette école fameuse qui fut durant longtemps une pépinière d'hommes vertueux et de profonds penseurs. Il ne quitta l'Académie qu'à la mort. Après y avoir enseigné quarante années, il la laissa florissante à Speusippe, son disciple et son neveu. Il prolongea sa vie au delà de quatre-vingts ans, jusqu'en 348, sans avoir rien perdu encore de sa vigueur d'esprit ni de son génie, puisqu'il était occupé à mettre la dernière main à un de ses chefs-d'oeuvre, les dialogues des Lois.
Platon était l'homme le plus savant de son siècle, et ses écrits ne sont pas moins étonnants peut-être par la variété des connaissances qu'ils supposent, que par la hauteur des idées et la nouveauté des aperçus. Mais ce qui doit nous occuper ici, ce n'est point le philosophe dont la tête puissante a enfanté ce système où se concilient, dans une harmonie merveilleuse, l'esprit pratique de Socrate et l'esprit spéculatif des anciens philosophes ; où se retrouve tout ce que le génie avait découvert déjà des secrets de la nature divine et de la nature humaine, mais animé, vivifié par des conceptions à la fois plus idéales et plus réelles; ce système enfin que des erreurs de détail, des paradoxes, des défauts graves, n'empêchent pas d'être, dans son ensemble, le plus profond, le plus parfait et le plus vrai de tous les systèmes. Parlons donc du prosateur, de l'homme éloquent, de l'artiste, du poète, car nul ne fut jamais plus poète que Platon.

Génie dramatique de Platon.

Les ouvrages modernes qu'on nomme des dialogues philosophiques ne sont, pour la plupart, qu'une série de propositions et d'arguments contradictoires, thèses, objections et réponses. Les personnages qui sont censés disputer ensemble ne sont pas des êtres vivants, quelque nom qu'ils portent d'ailleurs, mais des abstractions, de simples chiffres ; et plusieurs même les donnent bien comme tels, car ils les appellent Philalèthe, Pamphile, un Chrétien, un Chinois, etc., ou, plus simplement et avec plus de vérité encore, A, B, C. Fénelon et Malebranche eux-mêmes, malgré leur génie, ne sont jamais sortis des errements vulgaires. S'ils ont dérobé quelque chose à Platon, ce n'est pas l'art de créer ou de reproduire de vrais personnages. Les dialogues de Platon n'ont rien de commun avec leurs prétendus dialogues. Ce sont des compositions dramatiques dans toute la force du terme, ayant leur cadre bien dessiné, leur noeud, leurs péripéties et leur dénouement. Même dans les dialogues où Platon s'est plus préoccupé de la pensée que de la forme, dans ceux qui sont par excellence des oeuvres philosophiques, dans le Parménide, dans le Timée, jamais Platon n'a manqué aux conditions essentielles du genre; et les hommes qu'il y met aux prises sont bien réellement des hommes, et ceux-là même dont ils portent les noms, Socrate, Parménide, Zénon, Timée, Critias et les autres. Si la conversation n'est pas vraie, elle est vraisemblable ; si ces hommes n'ont pas parlé ainsi, ils ont pu parler ainsi ; enfin si Platon a élevé à une sorte d'idéal leurs caractères, leurs pensées, leur langage, il ne leur a rien été de leur vie, de ce qui les rend reconnaissables, intéressants même, en dehors des doctrines que chacun d'eux représente. Mais c'est surtout dans les dialogues où le philosophe traite des sujets à la portée de tous qu'il a déployé, avec un art incomparable, toutes les ressources de ce génie dramatique que la nature lui avait si richement départi.

Le Phédon.

Socrate, à la fin du Banquet, force Aristophane et Agathon à reconnaître qu'il appartient au même homme d'être à la fois poète tragique et poète comique. On dirait que Platon, en contredisant ainsi les opinions reçues, songeait à ce qu'il sentait en lui-même. Il y a en effet chez lui cette double veine, ce double talent, qu'il prêtait indistinctement à tous les auteurs dramatiques. Le Phédon, par exemple, est une tragédie que je ne crains pas de mettre en parallèle, pour la conduite et même pour l'intérêt, avec les plus belles oeuvres du théâtre antique. Est-il exposition plus saisissante que la scène où les amis de Socrate entrent dans la prison ? Le condamné vient d'être débarrassé de ses fers ; Xanthippe, sa femme est assise auprès de lui, tenant un de ses enfants dans ses bras et poussant des lamentations. Socrate, qui doit périr ce jour-là, mais qui n'est déjà plus aux pensées de la terre, se tourne du côté de Criton : « Criton, dit-il, qu'on reconduise cette femme chez elle. » Il se met ensuite à converser avec ses amis de sujets et d'autres ; et il les engage dans cet entretien suprême qui ne finit qu'à l'arrivée du serviteur des Onze. Est-il spectacle plus sublime que de voir cet homme juste, ce sage méconnu, ce grand citoyen qui va mourir, et mourir par le crime de ses concitoyens, non pas seulement résigné à son sort, mais travaillant à faire passer, dans les coeurs qui ne veulent pas être consolés, quelque chose de cette sérénité, de ce calme, de cette joie grave et douce, qui lui est comme un avant-goût de la vie future, et qui la leur démontre plus vivement encore que les plus vives raisons? Est-il dénouement tragique plus touchant que le tableau dés derniers instants de Socrate ? Et quelle impression profonde n'emporte-t-on pas, après que Phédon s'est écrié : « Telle fut, Échécrate, la fin de notre ami, de l'homme nous pouvons bien dire le meilleur que nous ayons jamais connu, le plus sage et le plus juste des hommes. »

Dialogues contre les sophistes.

Les dialogues contre les sophistes sont au contraire des comédies complètes, où le héros de la vertu n'est plus que ce faux ignorant dont j'ai essayé ailleurs de dépeindre la physionomie, ce bonhomme aux questions naïves, ce redresseur obstiné des discussions, ce maître de l'ironie, cet adversaire courtois et impitoyable, ce triomphateur plein de modestie et de bon goût. Quant aux sophistes, Platon ne leur a rien ôté ni de leur esprit, ni de leur adresse, ni de leur faconde; il leur a plutôt ajouté des talents, comme il a prêté à Socrate quelque chose de lui-même. Ce sont bien là les sophistes tels qu'ils ont dû être, pour pouvoir si longtemps captiver les âmes irréfléchies. Ce sont bien là ces hommes spirituels et éloquents que les jeunes gens, comme dit Platon lui-même, portaient en triomphe sur leurs têtes. Et chacun d'eux a non-seulement les doctrines qui lui étaient propres, mais les tours qu'il affectionnait, mais les ornements accoutumés de son style, mais sa diction même. Non pas que Platon se soit amusé à faire des pastiches : il n'a retenu des fleurs sophistiques que celles dont le bon goût pouvait le moins s'offenser; mais elles sont encore d'un parfum assez décidé pour que nul ne puisse contester leur provenance. D'ailleurs Gorgias ne ressemble point à Protagoras, ni Protagoras à Hippias, ni Hippias aux autres. Autant de sophistes, autant d'hommes, autant de types divers. Ils n'ont de commun entre eux que l'esprit d'erreur, et que leur échec dans la lutte contre Socrate. Je me trompe ; il n'en est pas un seul qu'on soit tenté de plaindre. Car ils sont fort plaisants, mais, comme ce personnage de notre théâtre, sans se douter de l'être ; et c'est là ce qui les rend plus plaisants encore. Le Gorgias, où Socrate défait successivement Gorgias, Polus et Calliclès, à propos de la rhétorique, et le Protagoras, où, à propos de la question si la vertu peut s'enseigner, il défait Protagoras, Hippias et Prodicus, sont les plus admirables des dialogues comiques de Platon.

Le Banquet.

Mais c'est dans les dialogues simplement gais ou sérieux, dans ceux où les personnages sont des amis passant quelques instants de loisir à deviser ensemble, que se trouvent les oeuvres les plus étonnantes de Platon, sinon comme poète dramatique, au moins comme écrivain, comme homme éloquent, comme poète inspiré. Encore le Banquet l'emporta-t-il même sur le Gorgias et le Protagoras par la vive peinture des caractères, comme il l'emporte sur tous les autres dialogues de Platon par le mouvement, par la variété infinie, par la progression continue, par cette harmonie formée de tous les tons imaginables, par ce style composé de tous les styles, où l'on passe sans effort du comique, du plaisant et du grotesque même au sublime le plus élevé qu'ait jamais atteint l'intelligence humaine. Il s'agit, entre les convives d'Agathon, de définir et de louer l'amour. Phèdre, Pausanias, Éryximaque, Aristophane et Agathon font paraître successivement l'amour sous divers aspects, chacun selon ses idées, selon son tempérament, selon son caractère. Socrate, sommé de parler à son tour, raconte une conversation qu'il avait eue jadis avec une femme de Mantinée nommée Diotime : artifice fort simple, et qui met Platon à l'aise ; car il a pu ainsi faire passer sans invraisemblance, par la bouche de Socrate, toutes les idées qu'il lui plaisait, même des idées auxquelles le fils de Sophroniscus n'avait certes songé de sa vie, et exhaler tout le souffle lyrique de son âme. Voici la conclusion du discours de la prétendue femme de Mantinée : « Le droit chemin de l'amour, qu'on y marche de soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever à la beauté suprême en passant successivement, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle. Ainsi, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences. Enfin, de science en science, on parvient à la science par excellence, qui n'est autre chose que la science du beau suprême.... Supposons un homme qui contemplerait la beauté pure, simple, sans mélange, non chargée de chairs ni de couleurs humaines, ni de toutes les autres vanités périssables, la beauté divine en un mot, la beauté une et absolue. Penses-tu que ce lui serait une vie misérable d'avoir les regards tournés de ce côté, de contempler, déposséder un tel objet ? Ne crois-tu pas, au contraire, que cet homme, qui perçoit le beau par l'organe auquel le beau est perceptible, sera seul capable, ici-bas, d'engendrer, non pas des fantômes de vertu, puisqu il ne s'attache pas à des fantômes, mais des vertus véritables, car c'est à la vérité qu'il s'attache ? Or, c'est à celui qui enfante et nourrit la véritable vertu qu'il appartient d'être aimé de Dieu ; et si quelque homme mérite d'être immortel, c'est lui entre tous. »
La fin du dialogue est consacrée presque tout entière au panégyrique de Socrate, au tableau de sa vie comme homme, comme citoyen, comme soldat, comme instituteur de la jeunesse. Rien ne saurait donner l'idée de cette admirable apologie, aussi piquante et originale dans la forme, que satisfaisante et complète au fond. C'est Alcibiade qui s'est chargé de tracer le portrait de son maître. Il vient d'entrer dans la salle du festin avec quelques joyeux compagnons, dans l'équipage d'un homme qui a déjà fait bombance. Il est ivre ; et il débite, avec la verve et la vérité du vin, tout ce qu'il sait de Socrate, tout ce qu'il a vu de lui, tout ce qu'il a contre lui sur le coeur. Je ne puis mieux faire que de citer quelques traits du début de sa bouffonne et sérieuse harangue : « Je soutiens que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des statuaires, et que les artistes représentent avec des pipeaux ou une flûte à la main : séparez les deux pièces dont ces Silènes se composent, et vous verrez dedans la figure sainte de quelque divinité. Je soutiens ensuite qu'il ressemble au satyre Marsyas. Quant à l'extérieur, toi-même, Socrate, tu ne pourrais contester l'exactitude de mes comparaisons ; et quant au reste, elles ne sont pas moins justes : en voici la preuve. Es-tu, oui ou non, un railleur effronté ? Si tu le nies, je produirai des témoins. N'es-tu pas aussi un joueur de flûte, et bien plus merveilleux que Marsyas ? Il charmait les hommes par la puissance des sons que sa bouche tirait des instruments.... La seule différence qu'il y ait entre toi et lui, c'est que, sans instruments, et simplement avec tes discours, tu produis les mêmes effets. » Suit le tableau des prestiges de cet homme divin, et le récit de ses relations avec Alcibiade à Athènes, à l'expédition militaire de Potidée, à la déroute de Délium. Puis le harangueur revient à sa première idée, et il compare non plus Socrate, mais les discours de Socrate, aux Silènes qui s'ouvrent : « Malgré le désir qu'on a d'entendre parler Socrate, ce qu'il dit parait, au premier abord, parfaitement grotesque. Les mots et les expressions qui revêtent extérieurement sa pensée sont comme la peau d'un outrageux satyre. Il vous parle d'ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs, et on le voit disant toujours les mêmes choses dans les mêmes termes ; de sorte qu'il n'est pas d'ignorant ni de sot qui ne soit prêt à se moquer de ses paroles. Mais qu'on ouvre ses discours, qu'on pénètre à l'intérieur, et l'on trouvera d'abord qu'eux seuls ont du sens, ensuite qu'ils sont tout divins, et qu'ils renferment en foule de saintes images de vertu, et presque tous les principes, je me trompe, tous les principes où doit fixer ses regards quiconque aspire à devenir homme de bien. » Il est. impossible, on en conviendra, de caractériser d'une manière plus frappante et l'éloquence populaire de Socrate, et la tendance tout à la fois pratique et élevée de ses doctrines.

La République et les Lois.

Les dialogues qui forment les dix livres de la République et les douze livres des Lois sont essentiellement expositifs et didactiques. Ils ne pouvaient donc avoir toutes ces qualités dramatiques que nous admirons dans la plupart des autres. Mais ce désavantage y est bien compensé par la richesse des développements oratoires. C'est là aussi que Platon s'est donné ses coudées franches, et qu'il a été le plus complètement lui-même. Ce ne sont plus seulement les conversations de Socrate plus ou moins idéalisées ; ce sont, peu s'en faut, les leçons de Platon dans l'Académie. Socrate est encore le principal interlocuteur de la République ; mais, tout en conservant sa physionomie connue, il s'est transformé jusqu'à un certain point, et ses discours ont pris, en général, une ampleur et une majesté inaccoutumées. Dans les Lois, il n'est pas même question de Socrate. L'étranger athénien qui a le premier rôle, c'est Platon lui-même, avec toute la gravité, tonte la grâce noble, toute 1a majestueuse sérénité de son caractère. Aussi ces deux grandes compositions sont-elles remplies de morceaux magnifiques, et d'un ordre un peu différent, par la forme au moins, de tout ce qu'on rencontre dans les autres dialogues. La République particulièrement, que Platon a portée à toute la perfection où il la voulait laisser, est comme une sorte de musée, où les yeux sont charmés de tous côtés par de merveilleux tableaux. Je n'en détacherai qu'un seul, mais le plus extraordinaire peut-être, celui que les Pères de l'Église ont si souvent rappelé, et qui semble comme une prophétie du christianisme. C'est le portrait idéal du méchant et de l'homme de bien :
« Il faut d'abord que l'homme injuste se conduise comme font les artistes habiles. Ainsi un bon pilote, un bon médecin, voit clairement jusqu'où son art peut aller, ce qui est possible ou impossible : il tente l'un, il abandonne l'autre ; puis, s'il a fait par hasard quelque faute, il sait adroitement la réparer. Il faut de même que l'homme injuste conduise ses injustices avec assez d'adresse pour n'être pas découvert, puisqu'il doit être injuste par excellence; et celui qui se laisse surprendre en défaut doit passer pour malhabile. Car l'injustice suprême, c'est de paraître juste sans l'être. Donnons donc à l'homme parfaitement injuste l'injustice parfaite. Ne lui ôtons rien de ses ressources. Permettons-lui, tout en commettant les plus grands crimes, de se faire la réputation du plus juste des hommes. S'il vient par hasard à broncher, qu'il sache se relever aussitôt. Qu'il soit assez éloquent pour persuader son innocence à ses juges, si jamais on l'accuse de quelqu'un de ces crimes; assez courageux, assez puissant par lui-même, par les amis qu'il s'est faits, par la richesse qu'il a acquise, pour emporter de force ce qu'il ne pourra obtenir que par la force.
« En présence de cet homme ainsi doué, plaçons, par le discours, l'homme juste, c'est-à-dire un homme simple, généreux, et qui veut, selon l'expression d'Eschyle, non point paraître vertueux mais l'être. Il faut donc lui ravir la réputation d'honnête homme. Car, s'il passe pour tel, ce renom lui vaudra honneurs et récompenses ; et l'on ne distinguera plus s'il est vertueux par amour de la justice même, ou seulement des honneurs et des biens qu'il en tire. En un mot, dépouillons-le de tout hormis de la justice, et faisons-en l'opposé complet de notre méchant. Que, sans commettre d'injustice, il passe pour le plus scélérat des hommes, afin que sa vertu soit mise à l'épreuve. Que rien ne le fasse fléchir, ni l'infamie, ni les mauvais traitements ; mais qu'il demeure inébranlable jusqu'à la mort, ayant toute sa vie le renom d'homme injuste, et juste pourtant. Voilà donc deux hommes parvenus au degré suprême, l'un, de la justice, l'autre de l'injustice : jugez maintenant lequel est le plus heureux. » Un peu plus loin, Platon complète ainsi le dernier portrait : « Ce juste, tel quo je l'ai dépeint, on le fouettera, on le mettra à la torture, on le chargera de chaînes, on lui brûlera les deux yeux ; enfin, après qu'il aura enduré mille maux, on l'attachera sur une croix, et on lui fera sentir qu'il ne faut pas s'embarrasser d'être juste, mais de le paraître. »
Platon, dans le Gorgias, avait posé d'une main ferme et sévère les principes de cette austère et sublime morale. Quel malheur qu'il ait construit pour des demi-dieux, et non pour des êtres humains, sa cité imaginaire, et qu'il ait mêlé aux vérités les plus hautes et les plus fécondes de graves et funestes erreurs! Sans doute. Platon a réduit, dans les Lois, l'idéal de l'État à des proportions moins fantastiques et plus réalisables en ce monde, et il s'y est montré plus constamment fidèle à ses propres principes ; mais je ne puis m'empêcher de regretter que le plus grand des moralistes et des politiques ait mérité une fois d'être nommé le plus grand des utopistes.

Diversité infinie de I'oeuvre de Platon.

Je n'ai rien dit des mythes de Platon, de ces récits allégoriques où le philosophe a su rendre sensible sut yeux ce qui échappait aux prises mêmes de sa dialectique subtile vérités de sentiment, rêveries, probabilités, surtout les merveilles du monde intelligible. Je n'ai pas parlé des préambules de quelques dialogues, de ceux du Phèdre par exemple et de la République, qui sont des modèles du genre, jusqu'à présent incomparables. J'ai oublié de mentionner ces histoires ou ces contes, que Platon contait si bien, tels que le récit de l'invention des caractères d'écriture, ou celui des aventures de Gygès. Après avoir consacré tant de pages à Platon, je m'aperçois que j'aurais encore presque tout à dire ; et pourtant je suis contraint de m'arrêter. Je devrais montrer Platon établissant, dès ses débuts, les principes éternels et, immuables de l'esthétique, comme on la nomme, en même temps que ceux de la morale, et préludant par les brillantes images du Phèdre aux images sublimes du Banquet. Je devrais le montrer, dans l'Ion, définissant l'indéfinissable, et donnant à qui veut une claire idée de l'essence même de la poésie; dans le Ménexène, traçant après tant d'autres le panégyrique de sa patrie, avec une éloquence digne de Périclès, qu'il fait parler, et digne de lui-même : le Ménexène est un modèle d'oraison funèbre que Platon a voulu présenter aux sophistes et aux orateurs qui avaient si souvent profané, depuis Gorgias, la noble fonction de payer â des braves un dernier tribut d'affection et de reconnaissance. J'aurais enfin à analyser une foule de chefs-d'oeuvre dont je n'ai pas même prononcé les noms : le Premier Alcibiade, ou de la nature humaine ; le Criton, fameux par la prosopopée des Lois, qui rappellent à Socrate ses devoirs de citoyen ; le Critias, ou la description de cette Atlantide jadis rêvée par Solon ; le Grand Hippias, ou la réfutation des fausses théories du beau, etc. Et, au bout de ce long travail, il me restait encore à chercher et comment les doctrines littéraires de Platon forment avec sa morale un tout indissoluble, et comment Platon est tout entier, je dis le philosophe, dans la théorie des idées. Mais je me bornerai à citer ce passage de l'Orateur, où Cicéron a résumé, avec tant de netteté et un si rare bonheur d'expressions, tout ce qu'il m'importe de rappeler ici, tout ce qui a le plus directement rapport à l'objet que nous avons en vue :
« J'émets d'abord en fait qu'il n'y a rien de si beau, dans aucun genre, qui ne soit inférieur en beauté à cette autre chose dont il reproduit les traits, à cet original que ne peuvent percevoir ni les yeux, ni les oreilles, ni aucun sens, et que seules embrassent la pensée et l'intelligence. Ainsi nous pouvons imaginer des oeuvres plus belles même que les statues de Phidias, qui sont ce qu'on voit de plus parfait en ce genre.... Et quand cet artiste façonnait la figure de Jupiter ou de Minerve, il n'avait pas sous ses yeux un modèle vivant dont il tirât la ressemblance ; mais il y avait dans son esprit une image incomparable de beauté, qu'il voyait, qui fixait son attention, dont son art et sa main cherchaient â saisir les traits. De même donc que dans les formes et les figures, il y a aussi, pour les objets qui ne tombent pas d'eux-mêmes sous les yeux, quelque chose de parfait et d'excellent, dont l'image intelligible sert de modèle à nos imitations : ainsi nous voyons par l'esprit l'image de la parfaite éloquence ; nous en cherchons la copie par les oreilles. Ces formes des choses, Platon les appelle idées.... Il dit qu'elles ne naissent point, qu'elles sont de tout temps, et qu'elles sont contenues dans la raison et l'intelligence. Toutes les autres choses, selon lui, naissent, périssent, s'écoulent, disparaissent, et ne restent pas longtemps dans un seul et même état. Par conséquent, tout objet dont on veut disputer avec méthode doit toujours être ramené à la forme suprême, au type du genre dont il fait partie.» 

Style de Platon.

Entre tant de formules dont on s'est servi pour faire comprendre ce qu'est le style de Platon, la moins imparfaite est celle de Quintilien, qui laisse pourtant en dehors quelques-uns des plus magnifiques côtés de ce prodigieux écrivain :
« De tous les philosophes, dit-il, dont M. Tullius avoue avoir tiré le plus de parti pour l'éloquence, peut-on douter que Platon ne soit le premier, soit par la finesse de la discussion, soit par une faculté d'élocution divine et homérique? car il s'élève beaucoup au-dessus du style de la prose.... Aussi me semble-t-il inspiré non pas d'un esprit humain, mais d'un esprit comme celui qui parlait à Delphes par la voix des oracles. » Notez qu'il n'y a rien, dans les paroles de Quintilien, qui fasse soupçonner cette puissance dramatique que nous avons admirée, ni surtout cette veine comique, cette infinie variété de tons, toutes les qualités enfin par lesquelles Platon ne brillait pas moins peut-être que par la majesté épique et oratoire, ou par l'habileté à triompher dans la dispute. Je n'essayerai pas à mon tour une appréciation qui, pour être plus complète que les autres, risquerait toujours d'être fort défectueuse, à moins d'être développée à l'infini et de sortir des bornes étroites de cet ouvrage. A ceux pour qui, Platon est l'inconnu, je ne dirai qu'un mot, mais expressif je crois, et qui leur donnera une idée à peu près suffisante de cet incomparable génie. Qu'ils imaginent un homme qui serait tout à la fois Pascal, Bossuet et Fénelon. Cet homme, ce n'est pas encore Platon écrivain ; mais Platon philosophe dépasserait ce colosse, et de cent coudées.

CHAPITRE XXXI.

ARISTOTE ET THÉOPHRASTE.

Comparaison d'Aristote et de Platon. - Vie d'Aristote. .- Poésies d'Aristote. - Dialogues d'Aristote. - Traités populaires. - Caractère des grands ouvrages d'Aristote. - Vie de Théophraste. - Les Caractères.

Comparaison d'Aristote et de Platon. 

Aristote nous apparaît avant tout, et presque uniquement, comme le contradicteur de Platon; non-seulement comme le contradicteur de ses doctrines, mais comme un écrivain qui avait pris à tâche de différer absolument, et par le ton et par le style, de l'auteur du Phédon et du Banquet. Ge n'est là pourtant qu'une image incomplète et trompeuse. Aristote fut, dans la réalité, je ne dis pas plus digne de son divin Maître, mais beaucoup plus semblable à Platon qu'on ne le pré-tend d'ordinaire. Quant aux doctrines, Aristote a beau prendre sans cesse Platon à partie : ce qu'il a conservé de Platon est bien plus considérable que ce qu'il en a rejeté; il n'a fait le plus souvent que répéter sous une autre forme, plus sévère et plus scientifique, ce que Platon avait chanté en poète ou révélé en hiérophante ; et, là même où il attaque le plus vivement Platon, ce sont encore des conceptions platoniciennes qu'il perfectionne ou qu'il détériore, plutôt que des idées vraiment nouvelles qu'il introduit dans la science. Il est resté bien plus spiritualiste et bien plus platonicien qu'il ne l'avouait lui-même. Son originalité philosophique n'a brillé de tout son éclat que dans les sciences que Platon avait négli gées, ou qu'il n'avait pu connaître. Partout ailleurs, ce n'est guère qu'une méthode nouvelle substituée à une ancienne méthode; et les résultats sont en général moins satisfaisants, même pour la raison.« De toutes les sciences, dit Cuvier, celle qui doit le plus è. Aristote, c'est l'histoire naturelle des animaux. Non-seulement il en a connu un grand nombre d'espèces, mais il les a étu­diées et décrites d'après un plan vaste et lumineux, dont peut-être aucun de ses successeurs n'a approché ; rangeant les faits non point selon les espèces, mais selon les organes et les fonctions, seul moyen d'établir des résultats comparatifsaussi peut-on dire qu'il est non-seulement le plus ancien auteur d'anatomie comparée dont nous possédions les écrits, mais encore que c'est un de ceux qui ont traité avec le plus de génie cette branche de l'histoire naturelle, et celui qui mérite le mieux d'être pris pour modèle. Les principales divisions que les naturalistes suivent encore dans le règne animal sont dues à Aristote; et il en avait déjà indiqué plusieurs, aux-quelles on est revenu dans ces derniers temps, après s'en être écarté mal à propos. Si l'on examine le fondement de ces grands travaux, on verra qu'ils s'appuient tous sur la même méthode, laquelle dérive elle-même de la théorie sur l'origine des idées générales. Partout Aristote observe les faits avec attention; il les compare avec finesse, et cherche à s'élever vers ce qu'ils ont de commun. »
Quant au style d'Aristote, il n'en faut pas juger uniquement d'après les ouvrages qui nous sont parvenus. Aristote avait eu plusieurs manières. Ce n'est que dans son âge mûr et dans sa vieillesse qu'il dépouilla complètement l'artiste, et qu'il écrivit avec ce dédain de l'élégance et de la grâce, avec cette concision excessive qui ne redoute pas les ténèbres, et qui réduit presque la diction à une sténographie de la pensée. Il avait composé, en plusieurs genres, des ouvrages admira­bles par la richesse et le coloris du style; et ses dialogues, sans égaler ceux de Platon, étaient comptés parmi les plus beaux monuments de la littérature grecque. Son imagination était vive et puissante; il était poète comme l'avait été son maître, et il s'était exercé avec succès au maniement des rhythmes de la poésie, même de la poésie lyrique. Les vers qui restent de lui, les débris de ses dialogues, de ses traités populaires, et le témoignage unanime des auteurs anciens, prouvent qu'il avait été, durant longtemps, le continuateur des traditions littéraires de l'Académie.

Vie d'Aristote.

Aristote était né en 384, à Stagire sur le golfe Strymonien. Nicomachus son père, qui était médecin d'Amyntas II, roi de Macédoine, le laissa orphelin fort jeune, sous la tutelle d'un certain Proxène, d'Atarne en Asie Mineure. A dix-sept ans, Aristote vint étudier à Athènes ; trois ans après il commença à suivre les leçons de Platon, et il ne quitta plus l'Académie qu'à la mort du philosophe. En 348, il retourne à Atarne, se lie d'amitié avec le tyran Hermias, et devient son gendre. En 345, Hermias est assassiné, et Aristote se réfugie dans l'île de Lesbos. Philippe, roi de Macédoine, l'appelle à sa cour, et lui confie l'éducation d'Alexandre. Quand Alexandre fut monté sur le trône, Aristote vint se fixer à Athènes, et ouvrit une école de philosophie, dans le gymnase nommé Lycée. Après la mort d'Alexandre, en 323, il fut obligé de quitter Athènes, pour échapper à une accusation d'impiété, et il s'enfuit à Chalcis en Eubée, où il mourut de maladie, vers la fin de l'année suivante, à l'âge de soixante-deux ans.

Poésies d'Aristote.

Cet écrivain, que nous connaissons si froid, si sec, si rude, si peu facile à entendre, a eu cette singulière fortune qu'en dépit des ravages du temps, nous possédons encore, de ses poésies, quelques échantillons assez beaux pour nous forcer à saluer en lui le premier poète lyrique de son siècle, un vrai fils de Simonide et de Pindare, un poète qui eût mérité, même à ce seul titre, même en un siècle plus favorisé des Muses, éloges et renom. Les fragments des chants épiques et des élégies d'Aristote sont trop informes ou trop insignifiants pour qu'on puisse juger s'il avait marché d'un pied suffisamment ferme dans les voies d'Homère et de Tyrtée. Mais le scolie sur Hermias, qu'on nomme aussi l'Hymne à la Vertu, est une des plus pures et des plus sublimes inspirations du génie antique : «Vertu, objet des travaux de la race mortelle, le plus noble but que puisse poursuivre notre vie ! pour ta beauté, ô vierge ! mourir même est dans la Grèce un sort envié, et endurer sans fléchir d'accablantes fatigues; si vive est la passion que tu jettes dans le coeur, si pleins d'immortalité les fruits que tu portes ! fruits plus précieux que l'or, qu'un père ou une mère, que le sommeil qui nous repose à la fin du jour. C'est pour toi qu'Hercule fils de Jupiter, que les fils de Léda ont accompli de pénibles exploits, proclamant par leurs oeuvres ta puissance souveraine. C'est par amour pour toi qu'Achille et Ajax sont descendus au séjour de Pluton ; c'est pour ta beauté chérie que le nourrisson d'Atarne [Hermias] a mis en deuil la lumière du soleil. Aussi est-il glorieux par sec oeuvres ; et les Muses le rendront immortel, les Muses filles de Mnémosyne, qui célébreront en lui l'ami sûr et fidèle, l'observateur des lois de Jupiter hospitalier. »
On suppose que cette ode faisait partie du recueil lyrique cité sous le titre d'Éloges. D'ailleurs, son authenticité est incontestable. On la lit dans le Banquet des Sophistes, dans Diogène de Laërte et dans Stobée.

Dialogues d'Aristote.

Les dialogues d'Aristote étaient des ouvrages d'une lecture fort agréable, et égayés de tous les ornements qu'admettait ce genre multiple et divers. Un passage de l'Eudème, cité par Plutarque dans la Consolation à Apollonios, en fournit une preuve frappante : « O toi, le plus grand et le plus fortuné des hommes ! sache que nous estimons heureux ceux qui sont morts, et que nous regardons comme une impiété de mentir ou de médire sur leur compte, maintenant qu'ils sont devenus bien plus parfaits. Cette opinion est si ancienne, que personne n'en connaît ni l'auteur ni la première origine. Elle est établie parmi nous depuis plusieurs siècles. D'ailleurs, tu sais la maxime qui de tout temps est dans la bouche de tout le monde. - Quelle est-elle ? - C'est que le plus grand bien est de ne pas naître, et que la mort est préférable à la vie. Les dieux ont souvent confirmé cette maxime par leur témoignage, et particulièrement lorsque Midas, ayant pris un Silène à la chasse, lui demanda ce qu'il y avait de meilleur et de plus désirable pour l'homme, D'abord le Silène refusa de répondre, et garda un silence obstiné. Enfin, Midas ayant mis tout en oeuvre pour le forcer à le rompre, il se fit violence, et il proféra ces paroles : « Fils éphémères d'un dieu terrible et d'une Fortune jalouse, pourquoi me forcer de vous dire ce qu'il vous vaudrait mieux ignorer ? La vie est moins misérable lorsqu'on ignore les maux qui en sont l'apanage. Les hommes ne peuvent avoir ce qu'il y a de meilleur, et ils ne a sauraient participer à la nature la plus parfaite. Ce qui vaudrait mieux pour eux, c'est de n'être pas nés. Le second bien après celui-là, et le premier entre ceux dont les hommes sont capables, c'est de mourir de bonne heure. »
L'Eudème
était, pour ainsi dire, le Phédon, d'Aristote. Aristote y établissait, par des arguments à lui, la doctrine de son maître sur la nature de l'âme et sur ses destinées après cette vie. Les autres dialogues étaient, pour la plupart, des traités moraux. Dans quelques-uns aussi Aristote avait discuté, et toujours au sens platonicien, les questions relatives à l'art oratoire. Le Gryllus, par exemple, était une appréciation sévère de l'enseignement des sophistes, et comme un dernier écho des belles discussions du Gorgias et du Protagoras.

Traités populaires.

On dit qu'Aristote abandonna dès sa jeunesse la forme du dialogue, parce qu'il désespérait de jamais égaler Platon. Mais il ne fit pas pour cela divorce avec les Grâces ; et l'homme qui, à quarante ans, cultivait encore la poésie, et la poésie lyrique, conserva, assez longtemps après la mort de Platon, le goût du beau style et de l'élégance littéraire. Il est probable que la plupart des traités qu'il écrivit sous la forme didactique, jusqu'à l'époque où il ouvrit l'école du Lycée, étaient non moins remarquables par les agréments de la diction que par la solidité des principes. Sans cela, comment Cicéron aurait-il pu parler de l'éloquence d'Aristote , et se donner lui-même pour un imitateur de sa manière ? L'éloge d'Aristote par Quintilien fait allusion aussi à des traités fort différents de l'Organon, de la Métaphysique, de la Politique même : « Je ne sais si Aristote est plus distingué ou par la profondeur de la science, ou par le nombre de ses écrits, ou par la douceur de son style, ou par la pénétration de son esprit inventif, ou par la variété de ses ouvrages. » La Lettre à Alexandre sur le Monde est le seul des écrits d'Aristote où l'on trouve aujourd'hui quelque chose de cette douceur de style ; et le chapitre sixième de cet opuscule prouve que Cicéron était fondé à vanter l'éclat et l'abondance de la diction d'Aristote, et son éloquence même. Il n'y a pas beaucoup d'écrits antiques, après ceux de Platon, où l'on ait jamais parlé de Dieu, de la cause motrice et conservatrice du monde, en termes plus magnifiques ni avec de plus frappantes images. Quand même ce traité serait apocryphe, comme le veulent quelques-uns sur des raisons légères, on serait toujours en droit d'affirmer qu'Aristote en avait composé d'analogues. Et c'est probablement d'un de ces traités que Cicéron a tiré le morceau si vif et si remarquable qu'il cite quelque part dans son ouvrage de la Nature des Dieux (01).

Caractère des grands ouvrages d'Aristote.

Je dois dire toutefois que, dès avant l'époque où Philippe l'appela en Macédoine, Aristote avait déjà entrepris de dompter la passion de ses contemporains pour les futilités brillantes, et de s'imposer au lecteur par la seule force du raisonnement, par l'attrait unique de la vérité. C'est dans sa retraite de Mitylène, vers 344, qu'il avait composé, dit-on, sa Politique. La forme de ce traité est d'une sévérité déjà toute scolastique ; mais la nature du sujet force à chaque instant le philosophe, bon gré mal gré, à se dérider quelque peu, et à égayer, ou, si l'on veut, à éclairer la discussion par des exemples empruntés à l'histoire, par des esquisses de moeurs ou de caractères. La Politique s'adressait aux hommes d'État et aux penseurs de tous les pays et de toutes les écoles. Mais la plupart des autres grands ouvrages d'Aristote semblent n'avoir été écrits que pour l'usage particulier des disciples du Lycée. Ce sont les résumés des leçons que le philosophe leur faisait deux fois par jour, en se promenant à l'ombre des arbres. Ce sont ces fameux traités acroatiques ou acroamatiques, dont le nom même indique la destination spéciale, car le mot Žkrñama signifie leçon, et qui ne furent connus du vulgaire que longtemps après la mort d'Aristote. Tels sont, par excellence, la Physique, la Métaphysique, les traités de logique qui forment ce qu'on appelle l'Organon. La Rhétorique elle-même avait besoin du commentaire du maître. Les seuls initiés y pouvaient trouver plaisir sans trop de labeur. Il y a, dans ce livre, beaucoup de choses sèches, subtiles, sans application pratique. Ce sont trop souvent des curiosités de psychologue ou même de sophiste. Fénelon n'a pas tort de dire que l'ouvrage d'Aristote sert bien plus à faire remarquer les règles de l'art à ceux qui sont déjà éloquents, qu'à inspirer l'éloquence et à former de vraie orateurs. Mais Aristote entendait faire sans doute une sorte de philosophie de l'éloquence, et non pas un manuel d'invention oratoire à l'usage des apprentis Périclès.
Je ne dis rien de la Poétique, qui n'est qu'un informe lambeau d'un ouvrage perdu, ou que l'ébauche d'un ouvrage inachevé. Ce petit livre, infiniment trop célèbre, est précieux pour les renseignements qu'il fournit à l'histoire ; mais il est plein de théories hasardées, et il prouve qu'Aristote s'entendait mieux à composer de beaux vers qu'à définir l'essence de la poésie, ou qu'à régler les lois des genres littéraires. Il suffit, pour sentir toute la fausseté et tout le néant de ce prétendu code, de relire le Phèdre et l'Ion. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus étrange, dans les fastes de l'esprit humain, que la fortune de cette Poétique, s'imposant au monde dans le temps même où la philosophie d'Aristote perdait toute autorité, et conservant pendant plus de deux siècles son empire, en dépit presque de toute raison. Il est vrai qu'on ne confrontait guère le texte d'Aristote, et qu'on s'en rapportait aveuglément aux commentateurs. Mais ce qui est aussi étrange pour le moins, c'est que les Heinsius, les d'Aubignac et d'autres, aient pu trouver ce qu'ils ont trouvé dans ce texte ; et je tombe de mon haut, quand je vois tout ce qu'ils ont rêvé en cherchant à comprendre la purgation des passions par la terreur et la pitié, et comment tout ce qui est dans l'épopée est dans la tragédie, et comment l'homme est poète parce qu'il a l'instinct de l'imitation à un plus haut degré que le singe. Ce n'est pas leur faute si le génie de Corneille et de Racine n'a pas été étouffé dans cette prison qu'ils avaient construite, et où n'aurait pu vivre assurément la libre et fière nature des Eschyle, des Sophocle et des Euripide.
On rencontre pourtant çà et là, dans les traités acroamatiques, à travers ce prodigieux dédale de distinctions, de définitions et de syllogismes, des choses un peu plus humaines, et qui rappellent l'Aristote platonicien. Il y en a jusque dans la Métaphysique. Ainsi, par exemple, les pages admirables où Aristote décrit les caractères de la vraie philosophie, et en particulier ce charmant passage (02) : « De même que nous appelons homme libre celui qui s'appartient et qui n'a pas de maître, de même cette science, seule entre toutes les sciences, peut porter le nom de libre. Celle-là seule en effet ne dépend que d'elle-même. Aussi pourrait-on, à juste titre, regarder comme plus humaine la possession d'une telle science. Car la nature de l'homme est esclave par tant de points, que Dieu seul, pour parler comme Simonide, devrait jouir de ce beau privilège. Toutefois il est indigne de l'homme de ne pas chercher la science à laquelle il peut atteindre. Si les poètes ont raison, si la divinité est capable de jalousie, c'est à l'occasion de la philosophie surtout que cette jalousie devrait naître, et tous ceux qui s'élèvent par la pensée devraient être malheureux. Mais il n'est pas possible que la divinité soit jalouse ; et les poètes, comme dit le proverbe, sont souvent menteurs. » Mais ces bonnes fortunes de style sont rares, même dans la Rhétorique, même dans les ouvrages de morale.
Si j'ose dire bien franchement toute ma pensée, il me sembla que la gloire d'Aristote n'aurait rien perdu, et que la vérité aurait gagné beaucoup, si ces textes difficiles, scabreux, trop souvent inintelligibles, ou, ce qui revient au même, susceptibles souvent de dix interprétations diverses, avaient pu être praticables à tous les lecteurs, ou du moins à tous les hommes dont le sens est droit et l'esprit cultivé. Le départ du vrai et du faux se serait fait bien vite ; Aristote aurait appartenu au monde entier, et non point à une secte ; et il n'aurait pas eu cette déplorable destinée de déchoir et de remonter alternativement dans l'estime des hommes, et de subir tour à tour ou des adorations insensées ou des mépris non mérités. Son génie l'aurait maintenu à jamais parmi les grands écrivains ; et, en dépit des vicissitudes de ses systèmes, il aurait eu éternellement des lecteurs sinon des disciples, des admirateurs sinon des fanatiques.

Vie de Théophraste.

Le philosophe qu'Aristote avait proclamé le plus savant et le plus habile de ses auditeurs, Théophraste , le second chef de l'école du Lycée, se garda bien de suivre les errements littéraires de son maître ; ou plutôt il choisit parmi les exemples d'Aristote, et il se fit une manière à la fois sobre et élégante, analogue à celle des traités qu'on nommait exotériques, c'est-à-dire populaires. Théophraste, qui n'avait guère qu'une douzaine d'années de moins qu'Aristote, était plutôt son ami et son collaborateur que son disciple. Il avait assisté avec lui aux leçons de Platon dans l'Académie. Ce nom de Théophraste, sous lequel nous le connaissons, lui fut décerné par les auditeurs du Lycée, que charmait sa parole : Théophraste signifie parleur divin. Quand il était venu de la ville lesbienne d'Erèse sa patrie, il se nommait Tyrtame. Il avait quarante-neuf ans en 422, à la mort d'Aristote. Il vécut, selon quelques-uns, au delà d'un siècle. Si la préface des Caractères était authentique, c'est à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans qu'il aurait tracé ces fines et spirituelles esquisses. Mais l'opinion la plus probable est celle qui le fait mourir en 286, à quatre-vingt-cinq ans. Il avait composé d'innombrables ouvrages, dont quelques-uns nous sont parvenus. Ce sont, pour la plupart, des traités relatifs à l'histoire naturelle, à la météorologie, à la métaphysique, c'est-à-dire des livres où Théophraste devait à peu près se borner à être clair, simple, précis, comme il l'est en effet, et qu'un homme de génie, Platon ou Buffon, ou même Aristote, eût pu seul élever jusqu'à l'éloquence et jusqu'au sublime : or, Théophraste n'était qu'un homme de beaucoup de savoir et de beaucoup d'esprit. Mais les Caractères nous donnent une idée des agréables qualités auxquelles Théophraste avait dû son beau nom.

Les Caractères.

Les Caractères ne sont point un livre, quoi qu'en dise la préface apocryphe dont j'ai parlé. Ce sont des extraits d'un grand ouvrage aujourd'hui perdu, peut-être d'une Poétique. Ce sont probablement, comme on l'a conjecturé, des modèles que Théophraste avait dessinés pour l'usage des poètes. Aristote lui-même avait donné l'exemple de cette méthode pratique, non pas dans sa Poétique, mais dans sa Rhétorique et dans sa Morale. Qui ne connaît le tableau des quatre âges de la vie qu'Horace a tiré du deuxième livre de la Rhétorique, et que Boileau a mis en beaux vers d'après Horace ? Mais ce qui n'était qu'un heureux accident dans les livres essentiellement techniques d'Aristote, était devenu ce semble, dans l'oeuvre de Théophraste , une portion fort importante, sinon la portion capitale. D'ailleurs, Aristote se bornait à quelques traits fort généraux, et jetés sans beaucoup d'art ni d'apprêt. Théophraste pénètre plus avant dans l'analyse des vices et des travers : il les décrit avec détail, et jusque dans les plus fines nuances. Ses portraits, sobrement colorés par une imagination heureuse et tempérée, ont pourtant une certaine monotonie, qui tient à la répétition à peu près identique des formules de définition usitées parmi les péripatéticiens. Les Caractères sentent un peu l'école. Il est à regretter que Théophraste n'ait pas cherché davantage cet agrément de la variété, qui doublerait non pas la valeur réelle mais le charme des portraits. Mais ce défaut était bien plus léger aux yeux des Grecs qu'aux nôtres :
« Cet ouvrage, dit la Bruyère, a toujours été lu comme un chef-d'oeuvre dans son genre. Il ne se voit rien où le goût attique se fasse mieux remarquer, et où l'élégance grecque éclate davantage. On l'a appelé un livre d'or. Les savants, faisant attention à la diversité des moeurs qui y sont traitées, et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle du poète Ménandre, disciple de Théophraste, ne peuvent s'empêcher de reconnaître, dans ce petit ouvrage, la première source de tout le comique ; je dis de celui qui est épuré des pointes, des obscénités, des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire les sages et les vertueux. »
La Bruyère, comme presque tous le traducteurs, surfait un peu l'original sur lequel il a travaillé. Sa copie, hélas ! ne donne pas beaucoup l'idée d'un chef-d'oeuvre, surtout d'un chef-d'œuvre de bon comique. Mais il ne faut pas juger des Caractères d'après la traduction de la Bruyère. La Bruyère traduisait sur un texte fautif et très incomplet. Il y a des portions de caractères, et même deux caractères entiers, qu'on a retrouvés depuis, dans des manuscrits inconnus des premiers éditeurs. Il faut dire aussi que la Bruyère n'a pas même traduit l'ancien texte avec beaucoup d'exactitude , et qu'en reproduisant la pensée d'autrui, il n'a presque rien de cette verve, de cette spirituelle vivacité, de cette énergie et de cet éclat avec lequel il exprime ses propres pensées. Je vais donner la traduction à peu près exacte d'un des caractères dont le texte diffère le plus de celui que la Bruyère avait sous les yeux. C'est le vingt-sixième, intitulé de l'Oligarchie. Après avoir défini ce qu'il entend par là, Théophaste parle comme il suit de l'amateur d'oligarchie, autrement dit de l'antidémocrate :
« Quand le peuple se dispose à adjoindre à l'archonte quelques citoyens, pour l'aider de leurs soins dans la conduite d'une fête publique, notre homme prend la parole, et soutient qu'il leur faut donner un plein et entier pouvoir. Et si d'autres proposent d'en élire dix, il s'écrie qu'il suffit d'un seul. De tous les vers d'Homère il n'a retenu que celui-ci : Le commandement de plusieurs n'est pas bon ; qu'il n'y ait qu'un seul chef ; il ignore tous les autres. Voici, du reste, quels sont ses discours habituels : « Il nous faut délibérer en conseil particulier sur ces objets ; il faut nous délivrer de cette multitude assemblée sur la place, et lui fermer le chemin des magistratures. » Si le peuple l'accueille par des huées ou lui fait quelque affront : « Il faut qu'eux ou nous quittions la ville. » Il sort de chez lui vers le milieu du jour, bien drapé dans son manteau, la chevelure et la barbe ni trop ni trop peu rognées, les ongles artistement taillés ; il fanfaronne par la place, disant : « Il n'y a plus moyen de vivre dans la ville, à cause des sycophantes ; et encore : « Quel supplice, dans les tribunaux, d'avoir à subir ces maudits plaideurs ! » et : « Je m'étonne qu'on soit assez fou pour briguer les charges publiques. La multitude est ingrate, et elle se donne sans cesse au plus offrant et au plus prodigue. » Il exprime sa honte de voir assis à côté de lui, dans l'assemblée , un citoyen maigre et malpropre. « Quand cesserons-nous, dit-il encore, de nous ruiner en acceptant des fonctions onéreuses, et en équipant des trirèmes ? » Il déclare l'engeance des démagogues une peste détestable ; et c'est Thésée, selon lui , qui fut la cause première de tous les maux d'Athènes. « C'est Thésée, dit-il, qui rassembla dans la ville le peuple des douze bourgs ; c'est lui qui détruisit le pouvoir royal. Mais il en a porté la juste peine; il a été la première victime des haines populaires. » Et ces discours, et d'autres qui les valent, il les tient aux étrangers tout aussi bien qu'à ceux des citoyens qui sympathisent avec lui de moeurs et de sentiments. »

CHAPITRE XXXII.

ORATEURS DU QUATRIÈME SIÈCLE AVANT J. C.

Isocrate. - La rhétorique d'Aristote et la rhétorique d'Isocrate. - Isocrate orateur. - L'Antidosis. - Isée. - Lycurgue d'Athènes. - Hypéride. - Dinarque. - Démade. - Phocion.

Isocrate.

Je reviens aux orateurs. Le premier nom que je rencontre est celui d'un homme qui fut moins orateur peut-être que ne l'avait été Lysias, et dont nul orateur, chez les Grecs, n'égala, ne balança même la renommée. Isocrate n'est qu'un sophiste, le plus habile si l'on veut, le plus savant et le plus honnête de tous, mais toujours et partout un sophiste, même quand i1 accable les Sophistes de ses injures.
Isocrate naquit en l'an 436 avant notre ère. Ses premiers maîtres furent des sophistes, Gorgias, Prodicus et d'autres. Socrate, qu'il suivit assez tard, fut impuissant à effacer de son esprit l'empreinte de funestes doctrines, et ne parvint à en faire ni un philosophe ni un sage. Il demeura toute sa vie un homme avide d'argent, de plaisirs et de réputation, et, ce semble;,un politique sans principes bien arrêtés, pour ne pas dire vil et mercenaire. Il se destinait aux magistratures ; mais la faiblesse de sa voix et hi timidité insurmontable de son caractère lui interdirent l'accès de la tribune. Pour se dédommager de cet inconvénient, et pour réparer les brèches que la guerre du Péloponnèse avait faites à son patrimoine, il ouvrit une école d'éloquence. Il se fit rhéteur, comme nous dirions ; mais les Grecs n'avaient qu'un seul mot pour désigner le rhéteur et l'orateur véritable. On le nommait donc Isocrate l'orateur. Il eut bientôt de nombreux disciples. Il écrivait des discours sur toute sorte de sujets, et particulièrement des plaidoyers. Il entretenait une brillante et lucrative correspondance avec les rois de Chypre et de Macédoine. Leçons, discours ou lettres, il faisait tout payer à deniers comptants, et fort cher. Il amassa des richesses immenses, et il n'en fit pas toujours un très bon usage. Le succès extraordinaire de son enseignement et de ses écrits lui fit des jaloux, non pas seulement parmi les sophistes et les orateurs, mais parmi les philosophes mêmes. On prétend qu'Aristote et Xénocrate n'en pouvaient prendre leur parti, et que ce vieillard bel esprit leur était particulièrement insupportable. On dit même qu'Aristote parodiait à son adresse ce vers du Philoctète d'Euripide : « Il est honteux de se taire, et de laisser parler les barbares. »

La rhétorique d' Aristote et la rhétorique d'Isocrate.

Que si Aristote n'éleva point école contre école, et s'il n'écrivit sa Rhétorique qu'assez longtemps après la mort d'Isocrate, il n'est pas moins vrai qu'Aristote s'est proposé, dans cet ouvrage, de réconcilier l'art oratoire avec la philosophie, et de l'arracher à ce grossier empirisme où l'avait maintenu Isocrate à l'exemple des sophistes, ses maîtres. Aristote a fait de la rhétorique une partie de la sciène de l'homme ; il l'a fondée, non plus sur des artifices et des tours de main, mais sur des principes élémentaires et universels. Il a montré que l'art était autres chose que l'artifice. En définissant la rhétorique une dialectique du vraisemblable, une dialectique populaire et politique, il en a donné l'idée la plus complète et la plus satisfaisante que jamais rhéteur ait trouvée. Il a fait la théorie du raisonnement oratoire, et analysé profondément les idées qui rendent compte de la plupart de nos déterminations et de nos jugements. Il a décrit ce qu'on appelle les moeurs, avec une exactitude et une finesse admirables. Il a marqué non moins heureusement les vrais caractères du style oratoire, et il ne s'est pas borné, comme tant d'autres, à des phrases vides et creuses, ou à une interminable énumération des figures de pensées et de mots. La langue de l'orateur, selon lui, c'est la langue du raisonnement ; et le meilleur style, c'est celui qui nous apprend le plus de choses, et qui nous les apprend le mieux. Mais la Rhétorique est venue un peu tard, et quand l'éloquence politique rendait les derniers soupirs. Les orateurs qu'Aristote avait préparés par ses leçons ont dû tourner vers d'autres carrières leur ambition et leur activité. Pour Isocrate, ce qu'il enseignait ne différait nullement de ce qu'il avait lui-même appris des sophistes. Ses propres ouvrages prouvent qu'il pratiquait sans scrupule tous les petits artifices en quoi l'art consistait à leurs yeux. Seulement, un fonds d'honnêteté naturelle, le souvenir des leçons de Socrate, les exemples littéraires de Platon, enfin ce sens attique qui semble avoir été sa qualité la plus appréciée, le préservèrent des aberrations où avaient été entraînés Gorgias et les siens. Aussi les disciples qui sortaient de son école valaient-ils mieux que les démagogues formés par les sophistes. On conçoit donc qu'il ne se soit pas reconnu pour ce qu'il était réellement, et qu'il ait écrit contre les sophistes un discours où il est loin de les traiter en fils ou en frère.
Isocrate fut un des hommes qui travaillèrent le plus activement pour faire accepter aux Athéniens l'immixtion des Macédoniens dans les affaires de la Grèce, et pour préparer la fortune de Philippe et d'Alexandre. Il répétait sans cesse et partout qu'il fallait un chef à la Grèce. On dit pourtant qu'il mourut de chagrin le jour où l'on ensevelit les morts de Chéronée. Il est vrai qu'il ne fallait pas une émotion bien vive pour tuer un vieillard de quatre-vingt-dix-huit ans.

Isocrate orateur.

Isocrate est un écrivain oratoire fort habile, beaucoup plus habile que ne l'avait été même Lysias. Il écrivait avec une lenteur extrême, et il calculait indéfiniment le poids d'une longue ou d'une brève, la dimension d'un mot, le circuit d'une période. Il mit quinze ans, dit-on, à composer, à limer et à polir son Panégyrique d'Athènes, qui n'a pas cinquante pages, et qui n'est pas un chef-d'oeuvre.
Il n'y a rien dans ses écrits qui ressemble à l'éloquence. On y trouve assez souvent des idées justes, des faits à noter pour l'histoire, des choses belles et bonnes, mais souvent aussi des assertions fort contestables, des idées fausses, de la sophistique pure, et en général des phrases, des mots, puis des phrases et des mots encore, et rien dedans. C'était bien la peine qu'Isocrate s'acharnât, quinze années durant, à perfectionner le Panégyrique, pour y laisser ces rodomontades de vieux fat gâté par le succès, ces défis à tous les critiques de trouver rien à reprendre dans son ouvrage ! Je suis bien convaincu que tous les termes y sont employés dans le plus pur sens attique ; que tous les mots y sont à la place la plus convenable ; que toutes les phrases y sont parfaitement irréprochables et pour le tour et pour l'harmonie ; mais ce savant architecte en voyelles et en consonnes semble s'être assez peu occupé de la valeur réelle de quelques-unes de ses pensées. Il dit, en parlant de l'éloquence, « qu'elle a le don a de rabaisser ce qui est grand aux yeux de l'opinion, de rehausser ce qui paraît le moins estimable, de prêter à ce qui est ancien les grâces de la nouveauté, et les traits de l'anti­quité à ce qui est nouveau. » Gorgias l'avait dit avant Isocrate. Isocrate le répète sérieusement : c'est comme s'il nous avertissait de ne pas ajouter foi à tout ce qu'il va nous conter, et de prendre partout le contre-pied de ses paroles.
Platon, dans le Phèdre, fait un grand éloge d'Isocrate, et lui pronostique les plus brillantes destinées oratoires. Mais le Phèdre a été écrit à une époque où Isocrate était jeune encore, et où il venait donner une preuve de courage en essayant de défendre, devant les Trente, son ami Théramène. Platon conserva, sans nul doute, des sentiments d'affection pour un homme qui s'était exposé aux ressentiments populaires en portant publiquement le deuil de la mort de Socrate ; mais je ne saurais croire que l'auteur du Gorgias ait jamais vu un grand orateur dans l'auteur de l'Éloge d'Hélène. Cicéron, qui avait célébré les mérites de Lysias, ne pouvait manquer de s'extasier devant l'écrivain qui était une sorte de Lysias perfectionné. Pour nous modernes, nous pouvons bien, comme l'a fait Thomas, rappeler les honorables témoignages de Platon, de Cicéron, de Quintilien, de Denys d'Halicarnasse ; nous pouvons rappeler aussi les deux statues élevées à Isocrate, et la colonne surmontée d'une sirène, symbole de son éloquence ; mais cette éloquence elle-même, nous ne la voyons nulle part dans les oeuvres d'Isocrate, et nul ne nous l'y fera jamais voir. Non, certes, Isocrate n'était pas un homme médiocre. C'est un homme consommé dans l'art de bien dire, même quand il ne dit rien ; c'est, si l'on veut, un artiste éminent, si toutefois on peut donner ce titre à un contempteur de la vérité, à un sophiste, à un homme qui pensait fort peu, qui sentait moins encore, et qui n'a guère eu d'autre passion qu'une vanité égoïste et l'amour du lucre et des plaisirs. Il suffit, pour juger Isocrate, de lire l'interminable préambule du discours où il exhorte Philippe à pacifier la Grèce, c'est-à-dire à l'asservir, et à tourner contre l'Asie les armes réunies de tous les peuples helléniques. Ce qui occupe principalement, presque uniquement, ce prétendu politique et ce prétendu orateur, c'est la crainte de n'avoir pas mis peut-être dans son style tous les agréments que Philippe aimerait à y trouver. Il finit même par s'écrier, avec une feinte modestie : « Si seulement mon discours était écrit avec cette variété de nombre et de figures dont jadis je connaissais l'usage, et que j'enseignais à mes disciples en leur montrant les secrets de mon art l Mais, à mon âge, on ne retrouve plus ces tours. »
Il y a longtemps, bien longtemps, que ce qui précède a été écrit, et qu'on l'a imprimé pour la première fois. J'ai eu l'occasion depuis de rendre à Isocrate meilleure justice. C'est en 1863, à l'occasion de l'Antidosis, publiée par M. Ernest Havet. Je donne ici cette étude nouvelle, qui servira à la première de correctif et de complément. C'est presque une palinodie : cependant tout n'est pas faux dans ce qu'on vient de lire.

L'Antidosis.

Isocrate était riche, et on avait oublié de l'inscrire dans la liste des trois cents citoyens tenus d'équipes à leurs frais des bâtiments de guerre, et chargés des services publics les plus onéreux. Un certain Mégaclide, porté au rôle pour l'armement d'une trirème, dénonça Isocrate comme plus riche que lui ; et Isocrate fut condamné ou à s'acquitter de la triérarchie, ou à échanger, aux termes de la loi, sa fortune contre celle de Mégaclide. Il préféra armer la trirème. Cette action en substitution de personne ou de biens, c'est ce que les Athéniens nommaient antidosis, mot qui porte sa signification lui-même : contre don, échange mutuel.
Le Discours sur l'Antidosis n'est point celui qui fut prononcé dans le procès intenté par Mégaclide, où Isocrate avait pour défenseur son beau-fils Apharée. C'est une composition toute fictive, et dont l'affaire d'antidosis n'est que le prétexte et l'occasion. Isocrate aurait pu intituler ce discours, Apologie ; et le traducteur a eu parfaitement raison de nous prévenir par un premier titre tout français : le Discours d'Isocrate sur lui-même. Voici comment Isocrate, dans l'exorde, explique et les motifs qui l'ont déterminé à écrire, et le but qu'il s'est proposé :
« J'avais cru toute ma vie que ces travaux mêmes auxquels je me livrais, et la vie paisible que je menais d'ailleurs, me mettraient bien dans l'esprit de ceux qui ne sont pas du métier ; mais voilà qu'au moment où je touche à la fin de ma carrière, un échange de biens qu'on m'a proposé au sujet de l'armement d'un vaisseau, et le procès qui en a été la suite, m'ont fait voir que ceux-là même ne m'étaient pas tout aussi favorables que je l'espérais. J'ai vu que les uns avaient sur mes occupations des opinions tout à fait erronées , et qu'ils inclinaient à prêter l'oreille aux malveillants ; que d'autres, bien éclairés sur la nature, de mes travaux, me jalousaient, partageant les mauvais sentiments des sophistes, et se réjouissaient des opinions mensongères qui s'étaient répandues sur mon compte. On a bien vu paraître ces dispositions ; car, sans que mon adversaire ait touché aucun argument qui se rattachât directement à la cause, et sans qu'il ait fait autre chose que de déclamer contre l'influence que peut exercer mon art, et d'exagérer mes richesses et le nombre de mes disciples, on m'a condamné à payer l'armement du vaisseau. J'ai supporté cette dépense comme il convient à quelqu'un qui n'est pas homme à se montrer trop étourdi d'un pareil coup, et qui n'a pas non plus l'habitude de prodiguer sou bien avec une folle insouciance. Mais m'étant aperçu, comme j'ai dit, qu'un nombre de citoyens beaucoup plus considérable que je ne croyais avaient pris de moi une opinion injuste, je me demandai comment je m'y prendrais pour leur montrer, à eux et à la postérité, mon véritable caractère, celui de ma vie et de mes travaux, plutôt que de me résoudre à me laisser condamner sans jugement, et à me livrer toujours, comme je venais de le faire, à la discrétion de la calomnie. J'ai pensé que l'unique moyen d'arriver à ce but serait d'écrire un discours qui fût comme un tableau fidèle de mes sentiments et de toute ma vie ; car c'est ainsi que je pouvais espérer de me faire bien connaître et de laisser de moi un monument plus beau que toutes les statues de bronze. Mais j'ai compris que, si j'entreprenais mon éloge, d'une part je ne pourrais y introduire tous les détails dans lesquels je voulais entrer, de l'autre je ne pourrais traiter cette matière de façon à plaire aux lecteurs, et même sans les indisposer contre moi. J'ai mieux aimé supposer un procès, une accusation intentée contre moi, un sycophante qui la soutient, et qui veut me perdre : l'accusateur débitant les calomnies qui se sont produites dans le procès d'échange ; et moi, dans une défense fictive, réfutant ces imputations. J'ai pensé que j'aurais ainsi l'occasion d'entrer dans toutes les considérations que je veux développer. C'est d'après ces motifs que je me suis mis à écrire ce discours, non plus dans la vigueur de l'âge, mais à quatre-vingt-deux ans. On pardonnera donc si mon style y paraît plus faible que dans mes précédents ouvrages. »
Isocrate suppose donc qu'un sycophante du nom de Lysimaque a intenté contre lui une action devant le tribunal qui jugeait les causes criminelles. Il se représente comme en danger de mort ; et l'accusation à laquelle il est censé répondre est analogue à celle qui avait été jadis fatale à Socrate. Un pareil artifice littéraire semble, au premier abord, quelque peu étrange. Mais il faut se reporter aux habitudes du temps. Isocrate n'écrivait pas pour les simples lecteurs de cabinet. Le Discours sur I'Antidosis, comme ses autres oeuvres, était destiné à la déclamation publique. L'auteur prend même le soin d'indiquer aux récitateurs la meilleure façon de le faire valoir : « Je prie ceux qui se chargeront de lire mon discours, de le débiter comme un ouvrage qui contient des éléments divers et d'un style approprié aux différents sujets qui y sont traités. Je les engage à porter toujours leur attention sur ce qui va être dit, plutôt que sur ce qu'on vient de dire ; surtout de ne pas vouloir absolument le lire tout d'un trait, mais à le ménager de façon qu'ils ne fatiguent pas l'attention des auditeurs. C'est en suivant ces recommandations que vous pourrez bien voir si je n'ai pas trop perdu de mon talent. »
La forme oratoire était commandée par le mode même de publicité. Une discussion simple et nue, un mémoire justificatif conformé à nos idées, se fût assez mal prêté à la solennité d'une représentation quasi dramatique. D'ailleurs les Grecs aimaient avant tout ce qui leur rappelait les luttes de la parole ; et il y avait longtemps que les sophistes leur avaient montré pour la première fois des accusés fictifs plaidant pour leur vie dans des causes imaginaires. La seule différence qu'il y ait, c'est que, dans l'Antidosis, l'orateur et l'accusé ne font qu'un ; et ceci est tout à l'avantage d'Isocrate : si la forme est factice, le fond du moins est sérieux; une émotion réelle anime la diction, et plus d'une fois le sentiment s'échappe en accents d'une vraie éloquence. M. Havet signale notamment à notre admiration ce beau passage où le vieillard annonce qu'il va défendre sa philosophie, c'est-à-dire les principes de rhétorique qu'il enseignait aux jeunes gens : « J'aimerais mieux mourir à l'instant même, après avoir parlé d'une manière digne de mon sujet et vous avoir donné de l'art du discours l'opinion qu'il mérite qu'on en conserve, que de vivre encore une longue vie pour le voir prisé comme on le prise aujourd'hui parmi vous. »
C'est bien le coeur d'Isocrate qui parle ici. Un tel langage, c'est l'âme même de cet homme qui était, depuis un demi-siècle et plus, la personnification des études libérales et du talent de bien dire. Les auditeurs devaient applaudir ; mieux encore, s'attendrir sur lui, avec lui. M. Havet le pense, et M. Havet a raison de le penser.
Le plus grave inconvénient de la forme adoptée par Isocrate, c'est de provoquer de temps en temps le souvenir des discours consacrés par Xénophon et Platon à la défense de leur maître. Ces comparaisons ne sont pas toujours à l'avantage d'Isocrate. Il embellit quelquefois les thèmes de ses devanciers, et les rend siens par un tour nouveau ou des traits heureux ; mais d'autres fois il les gâte ou par excès ou par défaut, tantôt forçant la pensée, tantôt restant au-dessous de notre attente. Dans quelques passages, il prend le contre-pied de ce que nous lisons chez les apologistes de Socrate, et s'en trouve plutôt mal que bien. Socrate avait déclaré devant ses juges qu'il ne se reconnaissait point responsable de la conduite de ceux qui passaient pour avoir été ses disciples : eux seuls, selon lui, avaient à encourir ou l'infamie de leurs vices ou la bonne renommée de leurs vertus. Isocrate revendique la responsabilité, ce qui est en soi un peu téméraire ; et il comble la témérité en défiant qu'on lui cite aucun méchant sorti de ses mains. On pourrait même dire qu'il va jusqu'à la rodomontade : « Si, parmi ceux qui ont vécu près de moi, il en est qui aient montré des vertus en servant leur patrie, leurs amis et leur famille, je consens qu'on les loue seuls et qu'on ne m'en sache aucun gré ; si au contraire il y a eu parmi eux de mauvais citoyens, de ces délateurs, de ces accusateurs qui convoitent le bien d'autrui, je veux en être seul responsable. Voilà, on en conviendra, une proposition bien modeste et bien légitime. Je renonce à rien prétendre sur les gens de bien ; et, si on me montre ces méchants qu'on m'impute d'avoir formés, je consens à payer pour eux. »
De pareils arguments n'eussent pas beaucoup embarrassé un accusateur réel. Ils étaient peut-être de mise dans une apologie fictive. Ils disent vivement et la confiance d'Isocrate en lui-même et la noblesse de son caractère. C'est une beauté en son genre, mais dans un genre faux selon moi, et qui sent par trop sa sophistique. On ne se pose jamais de la sorte, quand on a en face de soi un contradicteur.
Mais ce n'est point à titre de plaidoyer, d'oeuvre oratoire plus ou moins parfaite, que le discours sur l'Antidosis est intéressant pour nous ; c'est plutôt comme pièce historique, comme tableau complet d'une grande existence. Car Isocrate n'était pas seulement le plus illustre des mitres de la jeunesse ; c'était un homme d'État, un publiciste pour mieux dire, un personnage considérable, et dont la parole écrite avait l'importance et l'effet de celle même qui tombait enflammée du haut de la tribune du Pnyx. On connaît Isocrate, quand on a lu le discours sur l'Antidosis. On le connaît d'autant mieux qu'il y cite textuellement des morceaux de ses principaux ouvrages, et d'assez longs, et de ceux qui le satisfaisaient le plus lui-même. M. Havet n'a rien hasardé en disant qu'Isocrate est là tout entier. Il y a encore autre chose dans ce discours. Il y a l'impression d'un contemporain sur l'état des esprits à Athènes au milieu du quatrième siècle ; il y a des détails curieux sur une foule de choses jusqu'à présent peu connues, de véritables bonnes fortunes pour l'érudition ; il y a des témoignages d'une haute valeur sur les hommes du temps ; et Timothée, dont Isocrate fait un si beau portrait, ne sera pas peu redevable à la mise en lumière du discours sur l'Antidosis.
On n'avait autrefois que l'exorde et la péroraison de ce plaidoyer : c'est tout ce qu'Auger a pu traduire. Un Grec de Corfou, André Moustoxydis, retrouva en Italie, il y a une cinquantaine d'années, le corps entier du discours, qui est un des plus longs qu'il y ait, même en ne tenant pas compte des citations textuelles du Panégyrique et des autres ouvrages que nous possédons. Personne n'avait jamais traduit en notre langue les pages publiées par Moustoxydis. C'est donc à juste titre que M. Navet revendique pour le traducteur du plaidoyer complet le droit d'écrire, en tête de son travail, traduit en français pour la première fois. C'est même à cette circonstance que nous devons d'avoir le discours sur l'Antidosis non pas dans un volume quelconque, mais dans une de ces merveilles de typographie comme en produit l'Imprimerie impériale : beau papier, justification élégante, types admirables, irréprochable correction. Il fallait une traduction princeps pour mériter ces honneurs.
Auguste Cartelier, à qui nous la devons, était un professeur de l'Université, mort il y a quelques années dans la force de l'âge. M. Ernest Havet reproduit, en tête du volume, la touchante notice qu'il avait autrefois consacrée au souvenir de son ami. Ceux qui ont connu personnellement Auguste Cartelier le retrouvent là tout entier, tout vivant. Ce ne sont pas eux qui taxeront d'illusions les témoignages du biographe sur cette nature si belle et si noblement douée. Ce ne sont pas non plus les lecteurs du discours sur l'Antidosis qui songeront à mettre en doute le talent d'Auguste Cartelier. Son travail est excellent. Cette copie de l'antique est égale ou supérieure à ce qu'on vante le plus en fait de traductions. On n'a jamais été ni plus fidèle, ni plus précis, ni plus élégant, ni plus grec en meilleur français.
Le travail de l'éditeur est considérable , plus considérable que celui du traducteur même. Une longue introduction, ou plutôt un véritable ouvrage, sur le caractère et le génie d'Isocrate, et sur l'importance du discours traduit par Auguste Cartelier ; un commentaire philologique où toutes les difficultés du texte sont signalées, discutées et éclaircies : c'est la moitié au moins du volume, et cette moitié est de la main de M. Havet. On reconnaît dans les notes cet esprit sain, net et libre, cette science et cette conscience que M. Havet porte partout avec lui, et dont ses études sur le texte des Pensées de Pascal sont un si admirable monument. C'est bien là cette philologie qui voit autre chose dans les mots que des syllabes et des sons, et qu'il nous peint éloquemment lui-même comme l'exercice des plus nobles facultés intellectuelles : « La vraie érudition sait, de la lettre morte, tirer la vie, et des débris du passé faire des instruments au service de l'avenir. » Ceci n'est pas une vaine formule, une simple phrase à effet ; c'est la pratique même du philologue ; et ce que M. Havet préconise, c'est l'art où personne n'a plus que lui excellé.
L'Introduction est un autre chef-d'œuvre en son genre. Ce n'est que depuis que j'ai lu ces belles pages que je sais ce que c'est qu'Isocrate. M. Havet est entré au plus profond de l'homme, du politique, de l'artiste, et a ranimé cette imposante figure. Nous ne demanderons plus désormais à Isocrate où est son éloquence. M. Havet nous a fait voir qu'à côté de l'éloquence de Démosthène, il y en avait une autre, et quelle était cette autre : de hautes pensées, des sentiments vrais, exprimés sous les formes les plus parfaites, et dans une prose dont la cadence enchante l'oreille et l'âme. Oublions la diatribe de Fénelon et les exagérations de Longin. Reconnais-sons que pas un écrivain n'a mérité mieux qu'Isocrate d'être compté au nombre des classiques. Rectifions et complétons nos jugements. N'insistons plus si rudement sur des défauts peut-être imaginaires, en tout cas moins graves qu'on ne le crie ; et faisons amende honorable à toutes ces qualités merveilleuses et charmantes que nos préventions nous empêchaient d'apercevoir. Pour ma part, je rends les armes, et sans aucune arrière-pensée. Comment nier. encore le génie d'Isocrate, n'eût-on lu de l'étude littéraire de M. Havet que ce que je vais transcrire ? Il ne s'agit pourtant que de style et de diction : « La phrase d'Isocrate se recommande plus encore par la période que par l'image ; elle est ce qui tient le plus de place dans son art, et ce qui faisait la principale nouveauté de son talent. La période est née de ce que j'appellerai le développement, car je ne veux pas me servir du mot d'amplification, qui a été déshonoré. Le développement est aussi fécond que l'amplification est stérile. Il ne multiplie pas seulement les mots, il ouvre une idée et lui fait produire tout ce qu'elle contient en elle et qui ne paraissait pas d'abord. Seulement cette abondance même n'apporterait que confusion, si elle n'était pas ordonnée : il faut que les détails se distribuent en groupes distincts, dont chacun ait comme un centre vers lequel l'esprit soit ramené par la marche même de la phrase. Voilà ce que fait la période. Le mouvement général de la pensée dans le discours tout entier se compose de la suite des mouvements moins étendus qu'elle accomplit successivement dans l'en-ceinte de chaque période, comme la terre achève une révolution sur elle-même à chaque pas qu'elle fait dans l'orbite qu'elle décrit autour du soleil. Le nombre est inséparable de la période. Naturellement tout mouvement large se cadence ; la parole solennelle devient d'elle-même un chant. Et, comme Isocrate a passé tous les orateurs dans l'éloquence d'apparat, il est aussi le premier par le nombre, et c'est toujours à lui qu'on en rapporte l'honneur. Sa phrase rassemble dans la plus heureuse harmonie la magnificence du mètre poétique et le mouvement libre et naturel du discours. On pourrait lui appliquer les expressions célèbres de Montaigne sur la sentence pressée au pied nombreux de la poésie. Telle période d'Isocrate se faisait applaudir comme de beaux vers, et se gravait de même dans les mémoires ; mais ni les beaux vers ni même les belles périodes ne peuvent véritablement se traduire, et je ne puis qu'indiquer, en exemple de ces développements où le discours est comme une belle rivière qui coule à pleins bords, le passage du Discours panégyrique qui embrasse la seconde guerre Médique ; morceau triomphant, qui éclipsa absolument, quand il parut, le Discours funèbre, jusque-là fameux, de Lysias. Ce sont là des phrases dont les Athéniens s'enivraient, non pas seulement, comme disait Socrate, parce qu'ils y étaient loués, mais parce qu'elles sont magnifiques. L'auteur, enivré lui-même, trouvait qu'en comparaison de sa manière, celle des orateurs ordinaires était bien petite ; et Denys n'a pas assez d'expressions pour célébrer la grandeur, la dignité, la majesté de ce style, et cette élévation merveilleuse du ton qui est celle d'une langue de demi-dieux plutôt que d'hommes. »
Ne blasphémons donc plus Isocrate. C'est Paul Louis Courier qui avait raison, quand il s'écriait : « Quel écrivain ! quel écrivain ! » Ajoutez que tous ceux des contemporains d'Isocrate qui excellèrent dans son art l'avaient appris de lui, même ce Théopompe qui se vantait insolemment d'être le premier qui eût su écrire en prose. Courier, dans une lettre à un Suédois de ses amis, compare Isocrate au grand Gustave, qui suscita par ses exemples tant d'illustres capitaines.

Isée.

Isée, qui fut le rival d'Isocrate comme maître de rhétorique, est beaucoup moins connu qu'Isocrate. On ne sait ni où il naquit, ni la date de sa naissance , ni celle de sa mort. Il avait été à l'école de Lysias , et il compta Démosthène parmi ses disciples. Quelques-uns lui attribuent l'invention des noms par lesquels on désigne les figures de rhétorique. S'il n'avait eu que cette gloire, nous ne perdrions pas notre temps à parler de lui. Mais il a excellé dans le genre judiciaire ; et les onze plaidoyers qui nous restent de lui, quoique tous relatifs à des affaires de succession, sont intéressants pour d'autres encore que pour ceux qui s'enquièrent des dispositions du code civil d'Athènes. On y reconnaît un homme d'un vrai talent, exposant les faits avec clarté et précision, discutant les preuves avec une logique serrée, vigoureux à l'attaque , prompt à la réplique , écrivain d'une simplicité nue, mais pleine de verve et d'entrain ; non pas sans doute un grand orateur, mais un parfait avocat attique. Juvénal vante quelque part la véhémence d'Isée. Il est probable que cet Isée de Juvénal n'est point l'orateur athénien, mais le rhéteur Isée, célèbre à Rome au temps des Antonins. N'importe; il n'y aurait aucune exagération à appliquer le compliment à l'orateur Isée, et même au pied de la lettre. Lysias avait été réduit, par sa condition d'étranger, à n'être guère qu'un rédacteur de discours judiciaires. Isée fut plus proprement ce que nous nommons un avocat. Comme Lysias, il écrivait ordinairement pour d'autres ; mais souvent aussi il parlait en personne pour ses clients. Un de ses plus remarquables plaidoyers est celui qu'il prononça lui-même à propos de la succession d'un certain Nicostrate, dont les héritiers étaient trop jeunes pour porter la parole. On trouve dans les autres plaidoyers des tableaux de moeurs fort piquants ; mais c'est là qu'est le plus vivement et le plus spirituellement tracé. Nicostrate était mort en pays étranger, laissant quelque bien, et n'ayant que des parents collatéraux. Voici comment Isée raconte les obstacles que ses clients ont eu déjà à surmonter avant le procès que leur intente Chamade : « Qui ne se rasa point la tête à la mort de Nicostrate ? qui ne prit des habits de deuil, comme si le deuil eût dû le rendre héritier ? Que de parents et de fils adoptifs revendiquaient la succession ! On plaida à six différentes reprises, pour les deux talents qui la composaient. D'abord, un certain Démosthène se disait son neveu ; mais il se retira, lorsque nous l'eûmes convaincu de mensonge. Parut ensuite un nommé Télèphe, qui prétendait que le défunt lui avait légué toute sa fortune, mais qui renonça sur-le-champ à ses prétentions. Il fut suivi d'Amyniade, qui vint présenter à l'archonte un enfant qu'il disait fils de Nicostrate : l'enfant n'avait pas trois ans, et il y en avait onze que Nicostrate était absent d'Athènes ! A entendre un certain Pyrrhus, qui se montra bientôt après, Nicostrate avait consacré ses biens à Minerve, et les lui avait légués à lui. Enfin Ctésias et Cranaüs disaient que Nicostrate avait été condamné envers eux à un talent : n'ayant pu le prouver, ils prétendirent que Nicostrate était leur affranchi; ce qu'ils ne prouvèrent pas davantage. »
Combien d'avocats auraient besoin d'apprendre d'Isée à se défaire de toutes les superfétations, de tous les ornements de mauvais goût qui déparent leurs plaidoyers, et surtout de cette prolixité qui est la peste de l'éloquence judiciaire !

Lycurgue d'Athènes.

Voici enfin un véritable orateur, un orateur politique, un homme d'État. Il se nommait Lycurgue, et il était né en 408, d'une des plus illustres familles d'Athènes. Il fut disciple d'Isocrate ; mais il ne garda rien d'Isocrate, ni dans son caractère ni dans son éloquence, grâce aux enseignements plus sérieux qu'il avait ensuite reçus à l'école de Platon. Il se distingua de bonne heure par ses talents, et il fut chargé des emplois les plus considérables et les phis difficiles. Il administra pendant douze années consécutives les finances de la république. Il fit porter des lois sévères et presque draconiennes pour la répression de tous les abus. Il purgea l'Attique des brigands qui l'infestaient. Il poussa avec activité l'exécution des grands travaux d'utilité publique, équipa des troupes, augmenta la flotte, garnit les arsenaux. C'est lui qui fit élever des statues de bronze aux trois grands poètes tragiques, et qui ordonna le dépôt aux archives nationales d'un exemplaire de leurs oeuvres. Philippe n'eut point d'ennemi plus redoutable, ni les hommes vendus à Philippe de plus terrible, de plus impitoyable persécuteur. Souvent accusé, il triompha de toutes les attaques. Sa probité, son courage et son talent sortirent de toutes les épreuves avec un nouveau lustre. Il fut un des orateurs dont Alexandre demanda la tête, après la destruction de Thèbes, et qui furent sauvés par l'intercession du vénal Démade. On dit qu'il se fit porter, avant sa mort, au temple de la Mère des dieux et au sénat, pour rendre compte de son administration. Un seul homme osa élever la voix contre lui : il répondit victorieusement à toutes les imputations de cet homme, et se fit reporter ensuite dans sa maison, où il ne tarda pas à expirer. C'était vers l'an 326 ; il avait plus de quatre-vingts ans.
Presque tous les discours qu'avait laissés Lycurgue étaient des accusations. C'était là qu'excellait ce magistrat intègre, cet homme qu'on avait surnommé l'Ibis, autrement dit le destructeur des reptiles. Le discours contre Léocrate est le seul que nous possédions. Léocrate. était un riche citoyen qui, après la bataille de Chéronée, s'était enfui d'Athènes. Lycurgue, au nom des lois, au nom du serment civique, au nom de tous les sentiments les plus sacrés, demande que Léocrate soit déclaré traître à la patrie, et puni du supplice des traîtres. Rien de plus fort ni même de plus rude que ce discours ; rien qui sente moins la sophistique et l'apprêt. Lycurgue se borne, en général, à rappeler d'illustres exemples, à citer des faits historiques, des textes de décrets, les vers de quelques poètes inspirés. Mais les vers d'Homère ou de Tyrtée, les lois antiques, l'histoire entière, l'héroïsme des grands citoyens, tout retombe sur la tête de Léocrate comme un poids accablant. La colère et l'indignation éclatent de temps en temps ; et achèvent l'oeuvre de la dialectique et du droit. Ainsi, après avoir rappelé le serment que prêtaient les jeunes Athéniens, Lycurgue s'écrie : « Que de générosité, que de piété dans ce serment ! Pour Léocrate, il a fait tout le contraire de ce qu'il a juré. Aussi peut-on être, plus qu'il ne l'a été, impie, traître à son pays ? Peut-on plus lâchement déshonorer ses armes qu'en refusant de les prendre et de repousser les assaillants ? N'a-t-il pas évidemment abandonné son compagnon et déserté son poste, celui qui n'a pas voulu même s'enrôler et se montrer dans les rangs ? Où donc aurait-il pu défendre tout ce qu'il y a de saint et de sacré, celui qui s'est dérobé à tous les dangers ? Enfin, de quelle plus grande trahison pouvait-il se rendre coupable envers la patrie, qu'en la délaissant, qu'en permettant, autant qu'il était en lui, qu'elle tombât au pouvoir des ennemis ! Et vous ne condamneriez pas à mort cet homme coupable de tous les forfaits ! Qui donc punirez-vous ! Et c'était un vieillard septuagénaire qui s'exprimait avec cette véhémence. »
On croit que Léocrate fut condamné. Mais une victime bien plus considérable, que Lycurgue avait fait immoler aux lois après le désastre de Chéronée, c'était Lysiclès, le général traître ou incapable qui commandait les Athéniens dans la bataille. Il reste quelques paroles du discours de Lycurgue contre lui, et bien plus rudes encore et plus véhémentes que tout ce qu'on trouve même dans l'accusation contre Léocrate : « Tu commandais l'armée, ô Lysiclès ! et mille citoyens ont pér i; et deux mille ont été faits prisonniers ; et un trophée s'élève contre la république ; et la Grèce entière est esclave ! Tous ces malheurs sont arrivés quand tu guidais nos soldats ; et tu oses vivre, tu oses voir la lumière du soleil, te présenter sur la place publique ; toi, monument de honte et d'opprobre pour ta patrie ! »
On dit que Lycurgue manquait d'art ; mais ce défaut, si c'en est un, était bien compensé par des qualités que tout l'art du monde eût été impuissant à produire ; par de vraies qualités oratoires, par cette éloquence enfin dont Isocrate et tant d'autres n'ont jamais poursuivi que l'ombre.

Hypéride.

Hypéride, que les anciens regardaient comme le premier des orateurs après Démosthène et Eschine, ne nous est connu que par les témoignages de Cicéron, de Quintilien et de quelques autres auteurs. Il n'existe aucun discours qu'on puisse lui attribuer avec certitude. Hypéride était, comme Lycurgue, un des plus ardents adversaires des Macédoniens. Il périt leur victime. Après la bataille de Cranon, il fut livré à Antipater, qui lui fit arracher la langue avant de le mettre à mort. On vantait l'ordre et l'économie des discours d'Hypéride, la force de ses raisonnements, la vivacité et la douceur de son style. Mais Quintilien remarque que c'est surtout dans la manière de traiter les sujets tempérés qu'il méritait d'être pris pour modèle.
Depuis que ce qui précède a été écrit, on a retrouvé des discours entiers d'Hypéride. Nous avons aujourd'hui la fameuse oraison funèbre dont Stobée nous avait conservé une page admirable. Cet éloge de Léosthène et des soldats tués dans la guerre Lamiaque justifie pleinement la remarque de Quintilien. M. Dehèque nous adonné ce discours. J'emprunte à sa traduction une des belles pages que nous avons désormais à joindre, dans nos souvenirs, à celle qui est de tout temps classique. chez les amis des belles-lettres : « Voilà pour quels principes ces guerriers ont souffert fatigues sur fatigues ; voilà comment, par leurs périls de tous les jours, écartant de nous les terreurs qui pesaient sur Athènes et sur la Grèce entière, ils ont donné leur vie pour assurer la nôtre. Aussi leurs pères sont comblés de gloire, leurs mères signalées à l'estime de tous ; leurs soeurs trouvent ou trouveront des maris, comme le veut notre loi, et leurs enfants auront dans la vertu de ces hommes toujours vivants une juste recommandation auprès du peuple.
« J'ai dit toujours vivants, car il ne faut pas appeler morts ceux qui quittent si glorieusement la vie ; il faut dire qu'ils ont passé à une vie heureuse. En effet, s'il y a quelque endroit où l'homme soit récompensé, la mort n'a pu être pour ces guerriers que le commencement de grands biens. Comment donc ne pas les estimer bienheureux ? Comment croire qu'ils ont quitté la vie, au lieu de renaître à une existence meilleure que la première ? A leur première naissance, ils n'étaient que de pauvres enfants : aujourd'hui ce sont des hommes. Dans leur première vie, il leur a fallu faire preuve d'eux-mêmes au prix de longs et nombreux périls: ils entrent dans l'autre déjà connus et célébrés pour leur courage. Quand oublierons-nous jamais leur dévouement, et où ne seront-ils pas toujours un objet d'émulation et d'éloges ? »

Dinarque

Dinarque de Corinthe, né vers l'an 360, s'établit à Athènes à l'époque où Alexandre passa en Asie, et y devint un des chefs du parti macédonien. Il se fit un renom comme orateur, et il fut un des ennemis les plus acharnés de Démosthène. Plus tard, il eut l'honneur d'être compté au nombre des amis de Phocion, et de périr comme lui victime de Polysperchon, l'indigne tuteur des enfants d'Alexandre. Il nous reste de Dinarque trois discours d'accusation, dont le plus remarquable est celui qu'il prononça devant le peuple athénien contre Démosthène, et dont nous dirons un mot plus tard. Dinarque est véhément et passionné, et son style n'est pas sans couleur et sans force. Aussi les Alexandrins l'ont-ils placé dans la liste des orateurs classiques, avec tous ceux dont j'ai déjà parlé dans ce chapitre.

Alcidamas. - Mégésippus.

Il y a quelques autres noms qui méritent d'être mentionnés ici, encore que nous ne cherchions nullement à dresser le catalogue de tous les hommes qui ont porté, au quatrième siècle, le titre d'orateurs. Tel est Alcidamas d'Élée en Éolide, disciple de Gorgias, et orateur ou plutôt sophiste à la façon d'Isocrate. Nous avons de lui deux harangues d'école, écrites sans trop de prétention. Tel est Hégésippus, qui travailla avec talent à la même oeuvre que Lycurgue et Hypéride. Quelques-uns lui attribuent la harangue sur l'Halonèse, morceau assez médiocre et entaché de mauvais goût. Mais Plutarque, dans les Apophtegmes, cite un mot de lui qui vaut mieux que cette harangue, et qui prouve qu'Hégésippus était un homme de coeur, et capable d'atteindre à la vraie éloquence. Un jour, qu'il parlait avec force contre Philippe, un Athénien l'interrompit en s'écriant : « Mais c'est la guerre que tu proposes ! - Oui, par Jupiter ! dit Hégésippus; et je veux, de plus, des deuils, des enterrements publics, des éloges funèbres, en un mot tout ce qui doit nous rendre libres et repousser de nos têtes le joug macédonien. »

Démade. - Phocion.

Les huit orateurs dont Alexandre avait demandé la tête, avec celles de Lycurgue et de Démosthène, ne sont connus que par leur nom. Mais Démade, cet autre orateurs qui se chargea, moyennant cinq talents, d'aller apaiser la fureur d'Alexandre, et qui y réussit en effet, avait laissé la réputation d'un homme puissant par la parole, sinon d'un honnête homme. Il n'écrivait pas ses discours. Phocion n'écrivait pas non plus les siens, qui n'étaient pas si brillants que ceux de Démade, mais qui produisaient bien plus d'effet encore. On mettait ces deux orateurs en parallèle avec Démosthène.
On convenait généralement, dit Plutarque dans la Vie de Démosthène, que Démade, en s'abandonnant à son naturel, avait une force irrésistible, et que ses discours improvisés surpassaient infiniment les harangues de Démosthène, méditées et écrites avec tant de soin. Ariston de Chies rapporte un jugement de Théophraste sur ces deux orateurs. On lui de-mandait ce qu'il pensait de Démosthène : « Il est digne de sa ville, répondit Théophraste. - Et Démade ? - Il est au-dessus de sa ville. » Le même philosophe conte encore que Polyeucte de Sphette, un des hommes qui administraient alors les affaires d'Athènes, reconnaissait Démosthène pour un très grand orateur, mais que Phocion lui paraissait bien plus éloquent, parce qu'il enfermait beaucoup de sens en peu de mots. On prétend que Démosthène lui-même, toutes les fois qu'il voyait Phocion se lever pour parler contre lui, disait à ses amis : « Voilà la hache de mes discours qui se lève. » Mais il est douteux si c'était à l'éloquence de Phocion ou à sa réputation de sagesse que faisait allusion Démosthène, et s'il ne croyait pas qu'une seule parole, un seul signe, d'un homme qui par sa vertu a mérité la confiance publique, a plus d'effet qu'une accumulation de longues périodes.

CHAPITRE XXXIII.

ESCHINE. DÉMOSTHÈNE.

Vie d'Eschine. - Procès de la Couronne. - Éloquence d'Eschine. - Vie de Démosthène. - Discours de Démosthène. - Mort de Démosthène ; honneurs rendus à sa mémoire. - Éloquence de Démosthène. - Discours pour Ctésiphon. - Style de Démosthène. - Ironie de Démosthène. - Sublime de Démosthène. - Éloquence politique après Démosthène et Eschine.

Vie d'Eschine.

Eschine, le plus fameux de tous les rivaux de Démosthène, était né à Cothoce en Attique, l'an 393, d'un pauvre maître d'école et d'une joueuse de tympanon. Il fut d'abord athlète, puis comédien ambulant, puis greffier ou secrétaire d'un magistrat. Enfin, à quarante ans environ, il se hasarda dans la carrière politique, et il devint en peu de temps un des principaux personnages d'Athènes. C'était un homme d'une belle prestance, et doué d'une voix sonore et harmonieuse. Il avait l'esprit très cultivé, très fin et même très délié ; et sa pauvreté ne l'avait pas empêché, durant sa jeunesse, d'aller entendre les leçons de Platon et d'Isocrate. Eschine fut un philippiste modéré, et, quoi qu'en ait dit Démosthène, un des chefs les plus honnêtes du parti macédonien. Je ne veux pas dire qu'Eschine ait toujours été un modèle de vertu, et qu'il n'ait jamais accepté aucun présent de Philippe ; mais tout semble prouver que, s'il fut un homme passionné, violent, injuste même, il ne mérite pourtant pas les titres de mauvais citoyen, de traître, d'âme vénale, que lui a tant prodigués son ennemi.
Les premiers coups furent portés par Démosthène, au retour de cette ambassade en Macédoine dont ils étaient l'un et l'autre, mais d'où ils revenaient avec des sentiments bien opposés : Démosthène, ouvertement déclaré pour la guerre contre Philippe ; Eschine, au contraire, tout disposé à traiter pacifiquement avec le Macédonien. Timarque, un des amis de Démosthène, se préparait à accuser en forme Eschine devant le peuple. Mais Eschine prévint Timarque, et le fit condamner lui-même, en vertu de la loi de Solon qui dégradait des privilèges civiques les prodigues et les hommes de mœurs infâmes. Nous possédons le plaidoyer contre Timarque, un des plus virulents discours, un des plus cruels et des plus habiles qu'on ait jamais prononcés, mais dont il n'est guère possible de rien transcrire, bien qu'il nous soit parvenir adouci par Eschine lui-même dans quelques passages, qui étaient d'abord plus violents et plus outrageux, s'il est possible, que nous ne les lisons aujourd'hui.
Peu de temps après, en 442, Démosthène accusa publiquement Eschine, non pas précisément de trahison, mais de prévarications politiques, et conclut contre lui à la peine de mort. C'est ce qu'on nomme le procès de l'Ambassade. Eschine prouva facilement qu'il n'avait pas manqué à ses instructions dans sa mission auprès de Philippe, et que les arguments de son adversaire se réduisaient, malgré les apparences, à des présomptions, à des soupçons, à des calomnies. Son discours, que nous possédons, est une réponse péremptoire à celui de Démosthène, que nous possédons aussi ; mais c'est une oeuvre moins passionnée et moins vivante. Avec plus d'ordre et de précision dans le récit des faits, avec plus de finesse et plus d'esprit, et malgré la vérité qu'il avait pour soi, ou plutôt à cause de cette vérité même, Eschine est resté un peu froid, surtout quand on le lit après Démosthène. Il gagna sa cause ; mais l'impression produite par les éloquentes invectives de Démosthène semble avoir affaibli considérablement dès lors l'autorité morale d'Eschine.

Procès de la Couronne.

Le procès de la Couronne, qui ne se termina qu'en 330, et où Eschine fut vaincu, marque l'apogée et la fin de sa carrière oratoire. Voici de quoi il s'agissait. Un citoyen nommé Ctésiphon avait proposé de décerner à Démosthène une couronne d'or, pour le récompenser de ses services, et de la lui mettre sur la tête dans le théâtre, en présence de tout le peuple assemblé. Eschine déposa, contre Ctésiphon, un acte d'accusation, plusieurs années avant la mort de Philippe ; mais il ne prononça son fameux discours que huit ou neuf ans plus tard, quand le procès, suspendu par les événements qui avaient suivi la déroute de Chéronée, fut repris et définitivement jugé. Eschine démontre fort bien, dans ce discours, que la proposition de Ctésiphon est illégale ; que la loi défend de couronner un citoyen qui n'a pas rendu ses comptes, et qu'en tous cas le couronnement ne saurait avoir lieu au théâtre. Toute la première partie de cette accusation est un excellent plaidoyer, irréfutable au point de vue juridique. La seconde partie, où Eschine entreprend de démontrer que Démosthène n'a rendu aucun service à l'État, et qu'il est l'auteur de tous les maux d'Athènes, est très vive, souvent pathétique, toujours brillante ; mais les arguments sont trop souvent faibles ou vicieux, et n'emportent pas suffisamment la conviction. On sent l'ennemi injuste, le déclamateur, le sophiste même. On ne s'étonne pas qu'après des prodiges d'esprit, et même d'éloquence, Eschine ait échoué dans son entreprise, tout en ayant pour sa cause le texte des lois. L'admirable péroraison du discours est gâtée elle-même, vers la fin, par un trait de mauvais goût. Je citerai ce morceau, un de ceux où l'on aperçoit le mieux tout à la fois et les éminentes qualités d'Eschine et ses défauts:
« Que penserez-vous de ses forfanteries, quand il dira : Ambassadeur, j'ai arraché les Byzantins des mains de Philippe ; orateur, j'ai soulevé contre lui les Acarnaniens, j'ai frappé les Thébains d'effroi ? car il s'imagine que vous êtes devenus assez simples d'esprit pour l'en croire ; comme si c'était la Persuasion que vous nourrissiez dans la ville, et non pas un sycophante ! Mais quand, à la fin de son discours, il appellera pour sa défense les complices de sa corruption, voyez, sur cette tribune où je parle, les bienfaiteurs de la république rangés en face d'eux pour repousser leur audace. Solon, qui a décoré la démocratie des plus belles institutions, Solon le philosophe, le grand législateur, vous prie, avec sa douceur naturelle, de ne point sacrifier aux phrases d'un Démosthène vos serments et les lois. Aristide, qui régla les contributions de la Grèce, et dont le peuple dota les filles devenues orphelines, s'indigne de l'avilissement de la justice : « Rougissez, s'écrie-t-il, en songeant à la conduite de vos pères ! Arthmius de Zélie avait apporté en Grèce l'or des Mèdes, et il avait fixé son séjour dans notre ville : proxène du peuple athénien, il n'échappa à la mort que pour être banni d'Athènes et de tous nos territoires; et ce Démosthène, qui n'a pas simplement apporté l'or des Mèdes, mais qui l'a reçu pour ses trahisons, et qui le possède encore, vous vous disposez à lui mettre une couronne a d'or sur la tête ! Thémistocle enfin, et les morts de Marathon, et ceux de Platées, et les tombeaux mêmes de nos aïeux, ne gémiront-ils point, croyez-vous, si l'homme qui sert, de son propre aveu, les barbares contre les Grecs, est jamais couronné ? Pour moi, ô Terre, ô Soleil ! ô Vertu ! et vous, intelligence, science, par quoi nous discernons le bien et le mal ! j'ai accompli mon devoir ; j'ai dit. Si j'ai accusé le crime avec force, et comme il le mérite, j'ai parlé suivant mon désir ; suivant mon pouvoir du moins, si j'ai été au-des­sous de la tâche. Quant à vous, sur les preuves que j'ai fournies, sur celles que j'ai pu omettre, prononcez d'après la justice et d'après les intérêts de la république. »
Ctésiphon ne fut point condamné. Eschine n'eut pour lui que le cinquième des voix, au lieu de la moitié plus un cinquième, qu'il lui eût fallu d'après la loi relative aux accusations politiques. Passible d'une amende de mille drachmes, et honteux de sa défaite, il quitta Athènes le jour même, et il se retira à Éphèse. Il y attendait le retour d'Alexandre, engagé alors dans des expéditions lointaines. Mais Alexandre ne revint pas ; et Eschine, après la mort de son protecteur, alla se fixer à Rhodes, où il ouvrit une école de rhétorique, qui fut célèbre longtemps encore après lui. Il mourut en 314, à Samos, où il était venu pour quelque affaire. Il était âgé de soixante-dix-neuf ans.

Éloquence d'Eschine.

Eschine n'avait écrit que les trois discours que nous possédons. Les anciens les nommaient les trois Grâces. Ce sont des Grâces quelquefois un peu molles et un peu affectées, mais dignes pourtant de leur nom. Quintilien reproche avec raison à Eschine d'avoir plus de chair que de muscles. Eschine est un artiste et un homme d'imagination, bien plus qu'un logicien puissant. Il dispose très habilement le plan général d'un discours ; mais il ne sait ni en serrer étroitement les parties, ni condenser les arguments, ni produire cette unité d'impression qui est le triomphe de l'éloquence. Mais il est brûlant de passion, plein de mouvement et d'éclat. Il abonde en expressions heureuses, en figures non moins justes que hardies. Il dépasse quelquefois le but, mais assez rarement, si l'on juge ce qu'il dit non pas d'après les règles de la vérité absolue, mais d'après ce que lui-même estimait la vérité. Peut-être pèse-t-il un peu trop les mots, comme tous ceux qui avaient fréquenté l'école d'Isocrate ; mais ce n'est pas lui qu'on peut jamais accuser de parler pour ne rien dire : il dit trop, plus souvent que trop peu, et i! nuit involontairement à sa cause. Ce n'est pas, tant s'en faut, l'orateur parfait ; mais c'est un des plus parfaits qu'il y ait eu au monde.

Vie de Démosthène.

Démosthène, qui était déjà célèbre à l'époque des débuts d'Eschine, était de huit ans plus jeune que son rival. Il était né en 385, à Péanie en Attique. Il perdit, à l'âge de sept ans, son père, qui était un riche armurier. Ses tuteurs dilapidèrent sa fortune, et négligèrent son éducation. Il alla, malgré eux, entendre Platon et Euclide de Mégare ; et l'Académie n'eut pas de plus zélé disciple. Il résolut de poursuivre devant les tribunaux les misérables qui avaient abusé de son état d'orphelin. Il prit, pour se guider dans ses études oratoires, cet Isée dont nous avons parlé. Parvenu à l'âge de majorité, i! plaida contre ses tuteurs : il les fit condamner à des restitutions considérables. Il est probable qu'Isée l'avait aidé dans la composition des cinq plaidoyers qu'il prononça dans le procès, et que nous possédons.
Démosthène essaya bientôt de monter à la tribune aux harangues ; mais il fut deux fois repoussé par des huées. Son style parut pénible et obscur, son débit sans facilité et sans grâce. Ces échecs, au lieu de le rebuter, ne firent qu'enflammer sa passion pour la gloire. Il s'enferma, durant plusieurs années, dans une solitude profonde, travaillant avec une opiniâtreté acharnée à vaincre ses défauts naturels, pâlissant sur les livres, copiant et recopiant Thucydide, méditant, composant, surtout déclamant. Enfin il reparut à la lumière, maître de lui-même et de toutes les ressources de l’art. Il avait alors vingt-cinq ans. Il parvint en peu de temps à la puissance et à la renommée. Il se servit aussi de son talent pour accroître sa fortune. Il écrivait des plaidoyers comme avaient fait Antiphon, Isée et tant d'autres ; et son caractère âpre et violent s'accommodait mieux du rôle d'accusateur ou de demandeur, que de celui de défendeur ou d'apologiste. Les nombreux discours judiciaires qui nous restent de lui ne sont qu'une petite partie de ceux qu'il avait écrits ou prononcés.

Discours de Démosthène.

Les plaidoyers de Démosthène suffiraient à eux seuls pour maintenir à leur auteur une réputation immortelle. On y trouve déjà la plupart des qualités qu'il développa avec tant d'éclat dans ses discours politiques, surtout la raison passionnée, la dialectique entraînante. Mais ses harangues au peuple et ses plaidoyers politiques l'emportent autant sur ses plaidoyers judiciaires que ceux-ci l'emportent sur les plaidoyers d'Isée et de tous les autres orateurs attiques. La plupart des Philippiques sont des chefs-d'oeuvre. Quant à la défense de Ctésiphon, ce fameux discours de la Couronne, c'est Démosthène tout entier, tout vivant, tout brûlant encore du génie et des passions qui l'animaient il y a plus de vingt siècles.
Pendant quatorze ans, Philippe ne put faire un pas sans se trouver en face de Démosthène. Ses projets, à peine éclos, étaient dénoncés à la Grèce, du haut de la tribune du Pnyx ; il voyait surgir de toutes parts des ennemis, aux accents de cette voix inspirée ; et Démosthène n'hésitait pas à engager, dans cette lutte sainte, jusqu'à son honneur même. Il recevait l'or du roi de Perse, pour combattre l'or de Philippe ; et il allait le semant par la Grèce, sans se soucier si on le soupçonnait d'en garder sa part, et de vendre aussi ses paroles. Plutarque dit, avec une évidente exagération, qu'à Chéronée, Démosthène soldat ne fut pas digne de Démosthène orateur, et que celui qui avait tant contribué à amener cette désastreuse bataille, abandonna son poste et jeta ses armes. Mais les Athéniens ne lui en firent pas un crime, soit qu'il y eût à sa conduite des circonstances atténuantes, soit qu'ils n'exigeassent point d'un homme de tribune ce qu'ils étaient en droit d'exiger d'un homme du métier, surtout d'un général, comme était Lysiclès.
Philippe mort, Démosthène essaya de soulever la Grèce contre son successeur. Mais la ruine de Thèbes montra que la Grèce n'avait fait que changer son premier maître contre un maître plus terrible. L'éloignement d'Alexandre permit aux Athéniens de se croire libres un moment, et Démosthène reconquit toute son influence. Il reçut enfin, dans le théâtre, le jour du concours des tragédies nouvelles, cette couronne d'or que Ctésiphon avait proposé jadis de lui décerner au nom du peuple, en récompense de son dévouement et de ses services.
Mais, peu de temps après son triomphe, il éprouva une amère disgrâce. Harpalus était venu à Athènes cacher le fruit de ses brigandages, et marchandait la protection des orateurs, afin qu'on lui permît de rester dans la ville. Démosthène proposa d'abord de renvoyer Harpalus ; puis il s'abstint de parler, le jour où l'on décida qu'Harpalus quitterait Athènes. Son silence, qu'il expliquait par une esquinancie qui lui avait ôté la voix, fut interprété contre lui. On l'enveloppa dans le procès intenté aux fauteurs d'Harpalus. Il fut condamné par l'Aréopage à une amende de cinquante talents (03); et la sen- 

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nouvelle qu'Alexandre n'était plus le tira de sa mélancolie et lui rendit toute l'activité de sa jeunesse. Il court se joindre aux ambassadeurs d'Athènes, qui travaillaient à former,