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Pierron, Alexis
Histoire de la littérature grecque
600 p.
Hachette, 1875
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE.
CHAPITRES I Ã IV CHAPITRES V Ã IX CHAPITRES XVIII Ã XXII
CHAPITRE XII.
LYRIQUES IONIENS. SCOLIES.
Recueil des poésies anacréontiques - Vie d'Anacréon. - Odes authentiques d'Anacréon. - Simonide de Céos. - Génie lyrique de Simonide. - Elégies de Simonide. - Épigrammes de Simonide - Bacchylide. - Scolies. - Callistrate. - Hybrias.
Recueil des poésies anacréontiques.
« Le poète, dit
Platon, est chose légère, ailée et sacrée. » Ces paroles, qui
s'appliquaient, dans la pensée du philosophe, à tous ceux que pénètre et
échauffe l'inspiration de la Muse, semblent avoir été écrites après quelque
lecture nouvelle des poésies d'Anacréon, bien plus encore qu'au souvenir de
l'Iliade et de l'Odyssée, ou du Péan de Tynnichus, tant vanté dans le
dialogue de Platon. Rien de plus léger, de plus aérien, de plus sacré,
c'est-à -dire de plus inspiré et de plus divin, que ces chants qui ont
résonné jadis sur la lyre du poète de Téos. Il en reste peu d'entiers ; mais
ceux qui ont échappé sains et saufs à la destruction, et même les membres
mutilés des autres, sont un trésor inappréciable, et expliquent
l'enthousiasme des contemporains d'Anacréon et de toute l'antiquité lettrée.
C'est un travail de retrouver, dans le recueil si souvent imprimé sous le nom
d'Anacréon, ce qui appartient en propre à l'ami de Polycrate, et ce qui est l'œuvre
de ses imitateurs, l'œuvre de l'école anacréontique. Tous les petits
poèmes qui le composent se recommandent par des mérites divers ; à aucun la
grâce ne fait défaut, et c'est par là qu'ils ne sont pas indignes de la place
qu'ils ont usurpée. Mais plusieurs ont trop d'esprit, et sentent déjÃ
l'affectation et la manière ; plusieurs ont une tournure quelque peu
épigrammatique et visant à la pointe : tous signes auxquels se reconnaît une
époque plus sophistique et plus raffinée que le siècle où vivait Anacréon.
La vraie poésie d'Anacréon est simple, naïve, savante dans la forme mais sans
pédanterie, forte et vigoureuse quelquefois, doucement pathétique, gracieuse,
et, comme l'héroïne d'Homère, mêlant une larme à son sourire.
Il y a d'autres raisons encore qui infirment l'authenticité de la plus grande
partie des odes du recueil. Les auteurs anciens ont maintes fois cité Anacréon
; et, sur cent cinquante passages et plus qu'ils ont transcrits, c'est à peine
si un seul appartient à un des poèmes que nous connaissons. Les personnages
sont bien, par le nom, de ceux qu'Anacréon avait célébrés dans ses vers ;
mais ces personnages semblent avoir perdu leur réalité individuelle, et
n'être plus que des types sur lesquels se sont exercés à leur tour, et par un
passe-temps purement littéraire, les poètes anacréontiques. Tout a le même
vague, le même air de lieu commun. C'est toujours l'éloge de l'amour ou du
vin, la puissance du fils de Cypris, et d'autres sujets généraux, sans rien
qui rappelle aucun événement particulier, et qui soit la marque propre du
temps où vivait Anacréon. Or, le géographe Strabon dit positivement, Ã
propos de Samos, que les poèmes d'Anacréon sont pleins d'allusions au tyran
Polycrate. Il n'est pas jusqu'à l'Amour lui-même, dont les anacréontiques
n'aient tracé des images assez peu conformes aux traits que lui donne le
véritable Anacréon : « L'Amour, disait quelque part le poète, m'a frappé,
comme eût fait un forgeron, de sa grande cognée, et il m'a fait prendre un
bain dans le torrent glacé. » On voit que le maître devant lequel tremblait
Anacréon était un peu plus redoutable que le petit dieu malin des
anacréontiques. Enfin, des critiques habiles ont remarqué, dans la plupart des
odes du recueil, des imperfections de toute sorte : ici, la diction est
prosaïque et presque barbare ; là , les lois de la versification n'ont pas
été respectées ; plus loin, il y a autre chose. Mais ce qui frappe au premier
coup d'œil, c'est, dans les fragments qui suivent les pièces entières,
c'est-à -dire dans ce qui est incontestablement d'Anacréon, une infinie
variété de mètres, et dans les odes, au contraire, la monotone répétition
du petit vers ïambique dimètre catalectique, le plus simple, le plus facile,
et on peut dire le plus vulgaire de tous les mètres connus : presque toutes les
odes en sont uniquement composées. Je n'entreprends pas de déterminer, comme
le font quelques-uns, l'époque respective de telle ou telle des odes
anacréontiques. Il me suffit d'avoir montré qu'en général elles ne sont
point ou ne sauraient être d'Anacréon, et qu'elles appartiennent aux siècles
de décadence. Je répète aussi que ces bluettes ne sont presque jamais sans
charme, et que les plus insignifiantes ont encore leur valeur. Voyez, par
exemple, la petite pièce qui ouvre le recueil. La pensée n'est rien ; pourtant
il y a dans ce chant, si simple et si peu rempli, je ne sais quelle gracieuse
naïveté qui plaît à l'âme : « Je veux dire les Atrides, je veux chanter
Cadmus ; mais mon luth, sur ses cordes, ne fait retentir que l'amour. J'avais
changé les cordes naguère, et remonté complètement ma lyre ; et je chantais,
moi aussi, les combats d'Hercule. Mais ma lyre m'accompagnait de chants d'amour.
Adieu donc désormais, héros ; car ma lyre ne chante que les amours.»
Quelques-uns de ces morceaux sont même des tableaux achevés, et que ne
désavoueraient pas les plus grands maîtres : ainsi la Colombe, la Rose,
l'Amour mouillé, d'autres encore trop connus pour qu'il soit besoin de les
nommer.
Vie d'Anacréon.
Je reviens à Anacréon lui-même. Anacréon était né à Téos, on ne sait en quelle année, mais assez longtemps avant la prise de la ville par Harpagus et la fuite des habitants, qui allèrent fonder en Thrace ou plutôt repeupler Abdère. Ceci se passait environ l'an 540 avant Jésus-Christ. Anacréon, homme fait déjà et poète célèbre, se trouvait parmi les exilés téiens. Quelques années après, il était à la cour de Polycrate. Il resta à Samos jusqu'à la chute de son protecteur, traîtreusement renversé et mis à mort, en 522, par Oroetès satrape de Cambyse. Les Pisistratides lui offrirent alors un asile à Athènes, où ils avaient réuni la plupart des poètes fameux du temps. Anacréon passa là plusieurs années, puis il alla visiter la Thessalie, attiré par la munificence des Alévades; enfin, il revint fixer son séjour dans sa ville natale, qui avait pu se relever de ses ruines. Il vivait encore à Téos quand les Ioniens se soulevèrent contre Darius, à l'instigation d'Histiée. C'est là probablement qu'il mourut, dans un très grand âge. Le nom de vieillard de Téos, sous lequel il est si souvent désigné par les auteurs anciens, semble prouver qu'il avait conservé, jusque dans ses dernières années, sa verve poétique et son génie.
Odes authentiques d'Anacréon.
Nous nous
dispenserons de chercher fastidieusement, parmi les fragments d'Anacréon, des
citations qui ne donneraient, en définitive, qu'une très imparfaite idée de
la manière du poêle et de sa tournure d'esprit. Il y a une ode au moins dont
l'authenticité est incontestable. Elle a été conservée, non pas dans le
manuscrit dont les autres sont tirées, mais dans l'ouvrage d'un des
commentateurs d'Homère. C'est une allégorie qui a fourni à Horace plus d'un
trait heureux. Elle est en petites strophes de quatre vers chacune, et analogues
dans leurs éléments à la strophe d'Alcée ou à celle de Sappho : « Cavale
de Thrace, pourquoi me jeter ce regard de travers, et me fuir impitoyablement,
comme si je ne savais rien d'habile ? Eh bien ! apprends que je te mettrais le
frein selon les règles, et que, les rênes en main, je te ferais tourner autour
du but de la lice. Mais tu pais maintenant dans les prairies, et tu te joues en
bonds légers ; car tu n'as pas un cavalier adroit, et qui s'y connaisse Ã
dompter ta fougue. » Aulu-Gelle cite une des pièces qui se trouvent dans le
recueil, comme l'ouvrage authentique d'Anacréon. C'est celle où le poète
s'adresse au ciseleur qui lui fait une coupe d'argent. Elle est dans le simple
mètre si cher aux anacréontiques ; mais ce n'est pas une raison suffisante
pour la leur attribuer. Elle n'est pas trop indigne d'ailleurs de celle qu'on
vient de lire : « En ciselant cet argent, Héphestus, fais -moi, non point une
armure (qu'y a-t-il entre les combats et moi ?), mais une coupe profonde :
autant que tu peux, creuse-la. Représente-moi, sur cette coupe, non point les
astres, ni le Chariot, ni le triste Orion (qu'ai-je affaire des Pléiades,
qu'ai-je affaire de l'astre du Bouvier ?), mais des vignes verdoyantes, et des
raisins qui rient, et des ménades qui vendangent. Fais-y aussi un pressoir Ã
vin, et des figures d'or foulant la grappe, le beau Lyéus et avec lui l'Amour
et Bathylle. »
Le génie d'Anacréon, essentiellement tempéré, n'était pas né pour les
grands sujets. Aussi ne les a-t-il jamais abordés. Même dans ceux où il s'est
prudemment restreint, il a laissé à d'autres les élans de la passion et les
troubles orageux de l'âme, bien plus curieux de ravir aux poètes éoliens les
secrets de leur art, que de rivaliser avec eux d'enthousiasme et de véhémence.
La poésie d'Anacréon fut celle d'un homme heureux, ou du moins qui n'avait
trouvé dans les misères de la vie qu'un assaisonnement à son bonheur.
Simonide de Céos.
Simonide de Céos
forme avec Anacréon un frappant contraste. Ce qui le distingue surtout entre
les poètes antiques, c'est ce caractère de tristesse et de mélancolie dont la
trace est si vive encore dans ce qui nous reste de lui. Simonide était un
penseur, un moraliste profond, et, pour le temps où il vivait, un savant
véritable. Il perfectionna l'alphabet grec, par l'invention des lettres doubles
et des voyelles longues h, v. On lui attribuait
également un système mnémonique fort en vogue dans l'antiquité. Quelques-uns
des mots les plus fameux qui couraient sous le nom des sept sages étaient,
selon certains auteurs, sortis de la bouche de Simonide. Plusieurs le comptaient
parmi les philosophes ; les sophistes le considéraient comme un de leurs
précurseurs ; et l'on disait en proverbe, chez les Grecs, modération de
Simonide.
Simonide naquit à Iulis, dans l'île ionienne de Céos, entre les années 560
et 555 avant notre ère. il vécut quatre-vingt-neuf ans, et mourut par
conséquent entre les années 471 et 466. Il était, comme Stésichore, d'une
famille où les talents littéraires se transmettaient de génération en
génération. Son aïeul paternel avait été un poète; Bacchylide son neveu se
distingua à ses côtés dans la poésie lyrique ; et Simonide le jeune, son
petit-fils, est cité comme auteur d'un ouvrage en prose. Simonide, après
s'être fait une grande réputation dans sa patrie, vint se fixer à Athènes,
auprès d'Hipparque fils de Pisistrate, qui eut pour lui les plus grands égards
Les Alévades et les Scopades de Thessalie l'attirèrent à leur tour à Larisse
et à Cranon, probablement après la mort d'Hipparque, ou après l'expulsion de
son frère Hippias. Enfin les deux tyrans siciliens Théron d'Agrigente et
Hiéron de Syracuse honorèrent la vieillesse de Simonide et s'honorèrent
eux-mêmes en prodiguant au poète de Céos des marques signalées de respect,
d'estime et d'affection. Il passa plusieurs années en Sicile. Il eut même le
bonheur, dit-on, de réconcilier les deux tyrans, au moment oit leurs armées,
des deux côtés du fleuve Gélas, n'attendaient que le signal pour engager le
combat. Pendant les guerres Médiques, Simonide eut des relations assez intimes
avec Thémistocle et avec Pausanias. Ce fut l'apogée de sa gloire littéraire.
On le choisit, d'un consentement unanime, pour être le héraut des exploits des
Grecs dans ces luttes immortelles ; et il célébra, sous toutes les formes, les
journées de Marathon, de Salamine, d'Artémisium, et le triomphant désastre
des Thermopyles.
Simonide fut probablement un des poètes lyriques les plus féconds qu'il y ait
eu au monde ; et la poésie lyrique n'était qu'une part, la principale il est
vrai, des occupations de son génie. D'après un tableau votif dont lui-même
avait rédigé l'inscription, il avait gagné, dans les concours poétiques,
cinquante-six bœufs et autant de trépieds : or, c'était là des prix qu'on ne
donnait que dans certaines solennités assez rares. Que serait-ce donc si le
poète eût énuméré toutes ses victoires dans tous les genres ? Et ces
morceaux d'apparat n'étaient eux-mêmes, relativement au total de ses oeuvres
lyriques, qu'une portion assez peu considérable. Simonide passa plus de
soixante ans de sa vie à chanter toutes les gloires de son pays, ou même,
comme le lui ont reproché quelques anciens, tout ce qui brillait d'un éclat
emprunté ou légitime. Il paraît que Simonide fut, suivant d'assurés
témoignages, le premier poète qui consentit à mettre, pour un salaire, sa
muse au service du premier venu : « Simonide lui-même, à ce que j'imagine,
dit aussi Platon dans le Protagoras, a souvent cru qu'il était de son devoir de
louer et de combler d'éloges tel tyran ou tel grand personnage ; non qu'il s'y
portât de plein gré, mais forcé par une nécessité de bienséance. » Ce
n'est pourtant pas un reproche que Platon adresse à Simonide ; ce n'est que le
commentaire d'un mot de Simonide lui-même : Je ne suis pas enclin à la
censure.
Génie lyrique de Simonide.
Quintilien
apprécie assez légèrement le mérite littéraire d'un homme qui balançait,
dans l'estime des Grecs, même le grand Pindare ; d'un homme qui passait chez
ses contemporains pour le favori des dieux, et dont un jour les Dioscures
préservèrent miraculeusement la vie, selon cette légende fameuse que la
Fontaine a rendue familière à notre enfance : « Simonide, dit le rhéteur
latin, maigre d'ailleurs, peut se recommander par la propriété de la diction
et un certain charme dans le style. Toutefois c'est à exciter la pitié qu'il
excella principalement ; en sorte que quelques-uns le préfèrent, sous ce point
de vue, à tous ceux qui ont traité des sujets analogues aux siens. » Il faut
se rappeler que Quintilien se borné à indiquer, parmi les poètes et les
prosateurs célèbres, ceux dont la lecture peut être utile à un orateur, ou
plutôt à ce que nous nommons un avocat, et qu'il ne fait guère, la plupart du
temps, que transcrire les jugements des critiques alexandrins, sans se donner la
peine de les contrôler lui-même. Il est évident que beaucoup de ces
écrivains ne sont pour lui que des noms, ou, si l'on veut, qu'il ne connaissait
qu'assez superficiellement leurs ouvrages.
On ne saurait sans injustice refuser à Simonide une place éminente parmi les
poètes les plus heureusement doués et les plus habiles dans l'art de charmer
les hommes. C'est lui qui a donné la forme définitive à ces hymnes de
triomphe (¤pinÛkia) qu'on chantait en l'honneur
des vainqueurs des jeux publics. A l'origine, quelques vers suffisaient pour
fixer dans la mémoire des contemporains le nom proclamé par le héraut. Mais
quand on eut commencé à élever des statues à ces vainqueurs, il fallut bien
que la poésie à son tour leur prodiguât toutes ses magnificences. Le chÅ“ur de Stésichore, avec ses marches savantes et son appareil pompeux, se prêta Ã
la célébration de ces fêtes, dont un simple mortel était l'objet soit sur le
lieu même de la lutte, soit à son retour au foyer domestique. Ce que durent
être les chants de victoire composés par Simonide, il ne serait pas aisé de
le dire : je ne crois pas pourtant qu'ils ressemblassent autrement que par
l'extérieur à ceux de Pindare. Simonide traitait ses héros avec moins de
parcimonie que le poète thébain ; il décrivait la lutte en détail, et il ne
se lançait pas du premier bond dans les sphères éthérées. Il n'oubliait pas
même les animaux dont la vigueur avait si bien servi l'ambition de leur
maître, pas même ces mules qui avaient traîné le chariot de Léophron, fils
du tyran Anaxilas. S'il mêlait aux louanges de son héros celles des
personnages mythologiques, ce n'étaient jamais des hors-d'œuvre, ni même des
digressions. Il se permettait quelquefois une plaisanterie, un innocent jeu de
mots.
Voilà ce qu'il est permis de conjecturer, après un attentif examen des
fragments de ses chants de victoire. Mais ce qu'on peut assurer avec confiance,
c'est que le moraliste, le philosophe, se montrait à chaque pas, et
développait complaisamment quelquefois ses opinions particulières. Le plus
considérable reste de la poésie de Simonide, retiré avec grand effort de la
prose du Protagoras de Platon, où il était enseveli, est une sorte de
dissertation morale, sur laquelle Platon s'est complu à broder un ingénieux et
agréable commentaire ; et ce morceau faisait partie d'un chant de victoire
adressé à Scopas le Thessalien : « Il est difficile, sans doute, de devenir
véritablement homme de bien, carré des mains, des pieds et de l'esprit,
façonné sans nul reproche.... Je n'approuve pas non plus le mot de Pittacus,
quoique prononcé par un sage mortel. Il est malaisé, dit Pittacus, d'être
vertueux. Dieu seul peut posséder ce privilége : quant à l'homme, il est
impossible qu'il ne soit pas méchant, si une calamité insurmontable le vient
abattre. Tout homme est bon qui agit bien, méchant qui agit mal ; et ceux que
les dieux aiment sont d'ordinaire les plus vertueux. Il me suffit qu'un homme ne
soit pas méchant ni tout à fait malhabile, qu'il ait du sens, et qu'il
pratique la justice, conservatrice des cités. Je ne le censurerai point, car je
ne suis pas enclin à la censure. Aussi bien, le nombre des sots est infini.
Oui, tout est beau où rien de laid n'est mêlé. C'est pourquoi jamais je ne
tenterai la recherche de ce qui ne saurait exister ; jamais je ne jetterai une
part de ma vie dans le vain et irréalisable espoir de trouver un homme
absolument sans défaut, parmi nous qui mangeons les fruits de la terre au vaste
sein. Si je le rencontre, alors je viendrai vous le dire. Mais je loue et j'aime
volontiers quiconque ne fait rien de honteux. Au reste, les dieux eux-mêmes ne
combattent pas contre la nécessité. » Ce ne sont là que les membres mutilés
non pas même d'un poème entier, mais d'une portion de poème. Or, je demande
où l'on y voit rien de cette maigreur dont parle Quintilien. Si ce mot a
quelque sens, ce n'est que par la comparaison du style de Simonide avec celui de
Pindare, qui est moins simple, moins naïf, plus chargé de mots composés et de
métaphores. Simonide emprunte aux Doriens leurs formes poétiques et certaines
particularités de langage ; il parle aussi éolien quelquefois ; mais au fond
il reste ionien, surtout par l'esprit, c'est-à -dire sobre, tempéré, déjÃ
presque attique.
Mais c'est dans la louange des vrais héros que Simonide a pu s'élever à toute
la hauteur de son génie. Rien de plus magnifique, rien de plus noble que ce qui
reste du chant où il avait célébré Léonidas et les siens : « Qu'il est
glorieux le destin de ceux qui sont morts aux Thermopyles ! Qu'il est beau leur
trépas ! Leur tombe est un autel. Au lieu de larmes (01),
nous leur donnons un immortel souvenir. La façon dont ils sont morts est leur
panégyrique. Ni la rouille ni le temps destructeur n'effaceront cette
épitaphe des braves. La chambre souterraine où ils reposent renferme
l'illustration de la Grèce. Témoin Léonidas roi de Sparte, qui a laissé le
plus beau monument de la vertu, une gloire impérissable. »
Pathétique de Simonide.
Il y a surtout un mérite que l'antiquité, comme l'avoue Quintilien, s'accordait à reconnaître au plus haut degré dans Simonide : c'est le pathétique, cet heureux don d'émouvoir dont la nature est si peu prodigue, même envers ses favoris. Ses chants les plus estimés étaient des thrènes ou chants de douleur, espèces de complaintes dont quelque illustre infortune avait fourni le sujet, et au caractère desquelles Horace a fait quelque allusion, quand il nomme la nénie de Céos. L'ode admirable où Danaé exhale ses douleurs est un de ces thrènes tant vantés, et, si l'on en peut juger par cet échantillon, vraiment dignes de tout éloge. Danaé et son fils Persée sont enfermés dans un grand coffre, et livrés à la merci des vagues : « Dans le coffre artistement façonné grondent et le vent qui souffle et la mer agitée. Danaé tombe, saisie de frayeur, les joues baignées de larmes ; elle entoure Persée de ses bras, et s'écrie : « O mon enfant, quelle douleur j'endure ! Mais toi, tu n'entends rien ; tu dors d'un cœur paisible dans cette triste demeure aux parois jointes par des clous d'airain, dans cette nuit sans lumière, dans ces noires ténèbres. Tu ne t'inquiètes pas du flot qui passe au-dessus de toi sans mouiller ta longue chevelure, ni du vent qui résonne, et tu reposes enveloppé de ta couverture de pourpre, visage de beauté. Ah ! si ce qui m'effraye t'effrayait aussi, tu prêterais à mes paroles ta charmante oreille. Allons, dors, mon enfant ; dorme aussi la mer, dorme notre immense infortune. Mais puissent voir mes yeux, ô Jupiter ! que tes desseins me sont redevenus favorables ! Ce vœu que je t'adresse, il est présomptueuse peut-être : pardonne-le-moi, par grâce pour ton fils ! »
Élégies de Simonide.
Simonide avait excellé dans tous les chants lyriques qui servaient à la célébration des solennités religieuses. C'est ce que prouve la table votive qu'il avait consacrée à ses victoires sur les poètes rivaux. Il nous est impossible de dire par quelles qualités particulières se distinguaient ses prières aux dieux, ses péans à Apollon, ses hyporchèmes ou chansons à danser, ses dithyrambes. Il paraît toutefois que les dithyrambes de Simonide n'étaient pas tous exclusivement remplis des louanges de Bacchus ou du récit de ses aventures : un de ces poèmes était intitulé Memnon. Il nous est permis du moins de parler avec connaissance de cause des succès de Simonide dans la poésie élégiaque. Après la bataille de Marathon, il remporta le prix proposé pour une élégie en l'honneur de ceux qui avaient succombé dans cette grande journée. Eschyle lui-même, jeune encore, et qui avait été un des héros de la bataille, fut vaincu par le vieux poète de Céos. Le biographe anonyme d'Eschyle, qui rapporte ce fait, remarque à cette occasion que l'élégie demande une tendresse de sentiments et un genre de pathétique qui étaient étrangers à Eschyle. Le chantre de Danaé, le poète des thrènes, possédait naturellement ces qualités, et à un degré incomparable. Ses élégies cependant n'étaient pas de pures lamentations, des thrènes sous une autre forme. Les réflexions morales y abondaient, les pensées philosophiques, les préceptes pour régler la vie. C'est Solon qu'on croirait entendre, mais un Solon moins ami de la joie, plus mélancolique, et tout prêt à verser des larmes. Qui ne connaît les vers fameux où Simonide commente une pensée d'Homère, et qui sont le plus considérable fragment de ses élégies? « Il n'est rien sur la terre qui demeure à jamais inébranlable. L'homme de Chies a dit une bien belle chose : Telle est la génération des feuilles, telles sont les générations des hommes. Combien peu de mortels, après avoir reçu ces paroles dans leurs oreilles, les ont logées dans leur âme ! C'est que l'espérance est présente en chacun de nous, l'espérance qui pousse naturellement au cœur des jeunes gens. Tant qu'un mortel possède l'aimable fleur de la jeunesse, son esprit est léger et rêve mille projets impossibles. Car il n'a crainte ni de vieillir ni de mourir ; et, quand il est bien portant, il ne s'inquiète nullement de la maladie. Insensés ceux dont la pensée est en cet état, ceux qui ne savent pas combien le temps de la jeunesse et de la vie est court pour les mortels ! Mais toi, qui le sais, dirige-toi vers le terme de la vie en travaillant avec courage à faire jouir ton âme des bleus de la vertu. »
Épigrammes de Simonide.
Ce que les Grecs appelaient épigramme n'était à l'origine qu'une inscription, comme l'exprime le mot lui-même, et se disait indistinctement de tout ce qui servait à indiquer aux passants qu'ici était inhumé tel personnage, que ce monument avait été consacré pour telle raison et dans telles circonstances, et d'autres choses analogues. Ces inscriptions étaient ordinairement en vers. Depuis l'invention du distique, on les rédigea de préférence en vers élégiaques. L'Anthologie contient des épigrammes qui sont données pour être d'Archiloque, de Sappho, d'Anacréon. Ce sont des morceaux assez insignifiants, et qui probablement n'ont été composés que longtemps après la mort des poètes auxquels on les attribue. Simonide fut le premier qui fit de l'épigramme un genre de poésie vraiment digne de la Muse. Parmi les épigrammes de Simonide, il en est une, mais une seule, dont le ton est sarcastique, et qui serait encore aujourd'hui ce que nous nommons une épigramme. C'est une inscription funéraire pour un poète que Simonide n'aimait pas, ce Timocréon de Rhodes dont nous avons parlé plus haut. Simonide le traite fort mal ; et il n'est pas besoin de forcer les conjectures pour assurer que cette épitaphe n'a jamais été gravée sur le tombeau de Timocréon. Les autres épigrammes de Simonide sont des oeuvres sérieuses, et qui comptent comme monuments de l'histoire. Ainsi cette inscription sur une statue du dieu Pan : « C'est Miltiade qui m'a dressé, moi Pan le chèvre-pied, l'Arcadien, moi qui ai pris parti contre les Mèdes et pour les Athéniens. » Ainsi l'inscription funéraire des morts de Marathon ; ainsi surtout l'épitaphe sublime de Léonidas et de ses compagnons de dévouement : « Étranger, va dire aux Lacédémoniens que nous sommes enterrés ici pour avoir obéi à leurs ordres. »
Bacchylide, neveu
de Simonide de Céos, et qui vécut avec lui à la cour d'Hiéron de Syracuse,
n'était pas un poète méprisable. Il n'avait pas le génie de Simonide; mais
il rachetait, par la perfection du style et le fini de l'exécution, ce qui
manquait à sa poésie de verve inspirée, d'invention, de passion, de pensées
profondes, d'élévation morale. Comme son oncle, il avait chanté avec succès
les vainqueurs des jeux publics de la Grèce, et de façon même à porter
ombrage à Pindare. Ces bavards qui n'ont que de l'acquis, ces corbeaux qui
poussent des cris contre l'aigle, ces ennemis personnels que le poète thébain
stigmatise en passant, dans la deuxième Olympique et dans d'autres ouvrages,
c'étaient, suivant les commentateurs, Bacchylide et Simonide lui-même. Mais la
haine de Pindare, légitime ou non, n'a rien ôté ni à Simonide de son génie,
ni à Bacchylide de sa facilité élégante et gracieuse.
La plupart des fragments qui restent de Bacchylide n'ont pas le ton héroïque.
Le poète semble s'être arrêté de préférence aux scènes de plaisir, aux
riantes et folâtres images. II y a quelquefois des pensées qui rappellent
Simonide. Ainsi, par exemple : « Il est bien peu de mortels à qui la divinité
ait donné d'atteindre la vieillesse aux tempes chenues, en se conduisant comme
il faut, et sans s'être heurtés contre l'infortune. » Ainsi encore : « Il
est heureux celui à qui un dieu a fait don d'une part de biens, et qui mène
une existence opulente, un destin digne d'envie ; car jamais habitant de la
terre n'a été empiétement heureux. » Mais Bacchylide parle trop du vin et de
l'amour pour avoir été uniquement un disciple et un imitateur du poète des
thrènes et des plaintives élégies. Je ne doute pas qu'il n'ait chanté aussi
souvent pour des convives attablés que pour les dieux de l'Olympe ou les
vainqueurs de Pytho. C'est pourtant à un chant de victoire qu'a pu appartenir
cet éloge de la paix, que cite Stobée : « La puissante paix enfante la
richesse aux mortels, et les fleurs de la poésie aux doux accents. Sur les
autels artistement façonnés, brûlent en l'honneur des dieux, dans la blonde
flamme, les cuisses des bœufs, des brebis à l'épaisse toison. Les jeunes gens
ne s'occupent que des jeux du gymnase, que des flûtes, que des festins. Sur les
anneaux de fer des boucliers, les noires araignées tendent leur métier; et la
rouille ronge les lances à la pointe aiguë et les épées au double tranchant.
On n'entend plus le fracas des trompettes d'airain, et le sommeil aux agréables
rêves, le sommeil charme de nos cœurs, n'est plus ravi à nos paupières. Les
rues sont pleines de joyeux banquets, et les hymnes d'amour retentissent. »
Scolies.
Les Alexandrins, dans leur canon littéraire, c'est-à -dire dans la liste des auteurs classiques qu'il avaient dressée, ne comptent en tout que neuf lyriques. Nous en avons déjà mentionné plus de douze, et nous n'avons point encore parlé de Pindare. Il est vrai que plusieurs de ceux qui nous ont occupés n'avaient pas des titres suffisants pour être rangés parmi les classiques. Quintilien semble même réduire à quatre ceux dont il recommande la lecture : Pindare, Stésichore, Alcée, Simonide. Ceux qui ont parcouru des yeux la table du recueil des lyriques grecs nous reprocheront peut-être d'en avoir omis presque autant que nous en avons cité ; et ils allégueront les noms de Pythermon, de Praxille, de Mésomède, d'autres encore. Mais ces noms ne sont que des noms : ils n'ont point d'histoire ; on ne sait pas même à quelle époque vivaient ceux qui les ont portés ; et les vers qu'on joint à ces noms ne sont bien considérables ni par la qualité ni même par la quantité. Il y a pourtant deux de ces poètes, Callistrate et Hybrias, qui méritent une attention particulière. Ils nous ont laissé deux précieux échantillons d'un genre de poésie lyrique dont je n'ai encore dit mot, et que je ne dois point passer sous silence. Il s'agit de ces chansons de table qui s'improvisaient parmi les coupes, et qu'on nommait scolies. C'était la coutume, dans presque toute la Grèce, mais particulièrement à Athènes, de faire circuler de main en main, à la fin du repas, une lyre ou un rameau de myrte, et d'exiger quelque bout de chanson, quelque pensée revêtue de la forme lyrique, de tous ceux qu'on supposait en état de divertir agréablement les convives. Beaucoup s'en tiraient à bon marché, comme on peut croire, et payaient avec leurs souvenirs, ou avec des impromptus longuement médités d'avance. Mais souvent aussi le convive interpellé se piquait d'honneur : en recevant le rameau ou la lyre, il invoquait mentalement le secours de la Muse ; et la Muse, à son tour, lui donnait de ne rien dire qu'elle eût à désavouer. Le mot skoliñn, sous-entendu ˜sma, signifie chant tortu. Le scolie tirait son nom soit de cette course irrégulière du chant autour de la table, soit plus vraisemblablement des irrégularités de forme et des licences métriques qu'on passait à l'improvisation, et dont on se fût choqué dans tout autre chant composé à loisir. Il n'est guère de poêle un peu fameux, depuis Terpandre jusqu'à Pindare, qui ne passe pour avoir fait d'admirables choses en ce genre. II ne reste rien, ou à peu près, des scolies de Terpandre, d'Alcée, de Sappho, de tant d'autres. Nous parlerons plus bas de ceux de Pindare.
Callistrate.
Le scolie de
CalIistrate est la chanson en l'honneur des meurtriers d'Hipparque. C'était une
illusion générale, chez les Athéniens, que la liberté avait été rendue Ã
leur patrie par Harmodius et Aristogiton, tandis qu'au contraire la mort
d'Hipparque n'avait fait que consolider le pouvoir d'Hippias, et rendre le tyran
plus cruel et plus soupçonneux. Hippias ne fut renversé que plusieurs années
après, et par le Lacédémonien Cléomène. Au reste, voici le scolie, qui
n'avait pas besoin d'être une pièce historique pour devenir populaire Ã
Athènes, et qui dut être chanté assez peu de temps après la disparition du
dernier des Pisistratides : « Dans le rameau de myrte je porterai l'épée,
comme Harmodius et Aristogiton, quand ils tuèrent le tyran et établirent
l'égalité dans Athènes. Très cher Harmodius, tu n'es point mort sans doute :
tu vis dans les îles des Bienheureux, là , où sont Achille aux pieds rapides
et Diomède fils de Tydée. Dans le rameau de myrte je porterai l'épée, comme
Harmodius et Aristogiton, quand aux fêtes d'Athéné, ils tuèrent le tyran
Hipparque. Toujours votre renom vivra sur la terre, très cher Harmodius, et toi
Aristogiton, parce que vous avez tué le tyran et établi l'égalité dans
Athènes. »
Callistrate était Athénien ; c'est tout ce qu'on sait sur sa personne.
Hybrias.
Le scolie
d'Hybrias est la chanson d'un soldat, fier de sa valeur et de ses armes, et qui
n'estime rien au-dessus de lui-même. Hybrias était un Crétois ; il n'est pas
moins Dorien par ses sentiments que par sa naissance et les formes de ses mots :
« Je possède une grande richesse : c'est ma lance, et mon épée, et mon beau
bouclier long, rempart du corps. Oui, avec cela je laboure, avec cela je
moissonne, avec cela je foule l'agréable vin que produit la vigne; avec cela
j'ai des esclaves, qui m'appellent maître. Eux, ils n'ont pas le cœur d'avoir
une lance, ni une épée, ni un beau bouclier long, rempart du corps. Tous
tombent de frayeur et embrassent mon genou, en s'écriant : Maître! et : Grand
roi ! »
Callistrate, dans sa chanson ionienne, se rapproche du système métrique des
poètes de l'école de Lesbos. Ses strophes sont de quatre vers fort courts, et
qui ne contiennent que des combinaisons assez simples de l'ïambe et du trochée
avec le dactyle ou ses deux équivalents. La chanson dorienne d'Hybrias se
compose de vers analogues, mais d'inégale longueur, et se suivant jusqu'au bout
à la file, sans apparence de strophe ni indication de repos.
PINDARE.
Vie de Pindare. - Jugement d'Horace sur Pindare. - Odes triomphales. - Caractère des odes triomphales. - Diversité des odes triomphales. - Versification de Pindare. - Plan des odes de Pindare. - Épisodes pindariques. - Obscurité de Pindare. - Fragments de Pindare.
Vie de Pindare.
Pindare, le plus
illustre des poètes lyriques de la Grèce, naquit en 522 aux Cynoscéphales,
village de Béotie situé à peu de distance de la ville de Thèbes. Il était
d'une famille de musiciens. Son père, ou selon d'autres son oncle, passait pour
un excellent joueur de flûte. Quant à lui, il annonça presque dès l'enfance
ses dispositions poétiques : à l'âge de vingt ans, il composait déjà des
odes triomphales en l'honneur des athlètes vainqueurs aux jeux sacrés. La
dixième Pythique, adressée au Thessalien Hippoclès, est précisément de l'an
502. Pindare, comme je l'ai dit plus haut, avait eu pour maître Lasus
d'Hermione, poète médiocre peut-être, mais qui connaissait à fond la
théorie de l'art. Bientôt après ses premiers débuts, nous le voyons en
grande faveur dans toutes les parties de la Grèce. Les tyrans siciliens Théron
d'Agrigente et Hiéron de Syracuse, Arcésilas roi de Cyrène, Amyntas roi de
Macédoine, les Alévades et les Scopades, toutes les cités libres, toutes les
familles opulentes, se disputent sa présence, et payent à grand prix les
moindres éloges de sa muse. Les Athéniens lui décernent le titre et les
privilèges de proxène, c'est-à -dire d'hôte public de leur ville. Les
habitants de Céos, qui avaient pourtant leurs poètes nationaux, l'emploient Ã
la composition d'une prière pour une procession solennelle. Pindare voyage par
toute la Grèce, prodiguant les trésors de son génie, et se montre également
bienveillant pour tous, Doriens, Éoliens ou Ioniens, sans acception de races ni
de personnes.
Sa longue vie ne fut guère qu'une fête continuelle. Quelques échecs dans les
concours littéraires, des querelles avec certains poètes rivaux; altérèrent
peut-être assez souvent la sérénité de son âme ; mais on aime à croire que
la raison avait bien vite repris le dessus, et calmé les souffrances de
l'amour-propre et de la vanité. Thèbes était le séjour ordinaire de Pindare.
C'est là qu'était cette maison qu'Alexandre respecta quand il détruisit la
ville ; c'est là que vécurent longtemps les descendants du poète, honorés,
en mémoire de leur ancêtre, d'importants privilèges ; et c'est lÃ
probablement que Pindare mourut, à quatre-vingts ans, comblé de gloire, de
richesses, de distinctions de toute sorte, et, ce qui vaut mieux, digne de
l'enthousiasme de ses contemporains et léguant à la postérité des monuments
éternels.
Jugement d'Horace sur Pindare.
L'ode à Julus Antonius (02), où Horace essaye d'apprécier Pindare, est encore, à tout prendre, ce qu'on a jamais écrit, sur le lyrique thébain, de plus clair, de plus satisfaisant et de plus complet. C'est le jugement d'un homme qui s'y con-naissait, et qui avait en main l'oeuvre immense et prodigieusement variée dont nous possédons il est vrai une part intacte, mais dont les trois quarts au moins ont péri : « Vouloir rivaliser avec Pindare, c'est s'élever, Julus, sur les ailes de cire façonnées par Dédale, pour donner un nom à la mer transparente. Tel qu'un torrent, grossi par les orages, se précipite des montagnes et franchit les rives connues, ainsi bouillonne, ainsi déborde à flots profonds le vaste géÂnie de Pindare. A lui le laurier d'Apollon, soit que, dans ses audacieux dithyrambes, il déroule un langage nouveau et s'emporte en rythmes désordonnés ; soit qu'il chante les dieux et les enfants des dieux, ces rois dont le bras vengeur fit tomber et les Centaures et la flamme de la redoutable Chimère ; soit qu'il célèbre l'athlète ou le coursier que la victoire ramène d'Élide chargés de palmes immortelles, et qu'il leur consacre un monument plus durable que cent statues ; soit qu'il pleure un jeune époux ravi à une épouse désolée, et le dérobe à la nuit infernale en élevant jusqu'aux astres sa force, son courage, ses mÅ“urs de l'âge d'or. Toujours un souffle vigoureux soutient le cygne de Dircé, quand il monte dans la région des nues. » Quintilien ne dit que quelques mots vagues, et s'en réfère d'ailleurs à l'arrêt par lequel Horace proclame Pindare inimitable. Quant aux modernes, et j'entends surtout par là nos écrivains des trois derniers siècles, ils n'ont guère fait en général que déraisonner à propos de Pindare, détracteurs, apologistes même. Disons pourtant que La Harpe n'est point tombé dans le travers commun : il a su rendre justice au génie du poète ; et, ce qui vaut mieux encore, il a su expliquer et faire sentir quelques-uns des mérites de cette admirable poésie que niaient ses contemporains sur la foi de Fontenelle et de Voltaire.
Odes triomphales.
De tous les chants auxquels Horace fait allusion, de tous ces dithyrambes, de tous ces hymnes religieux, péans, prosodies, parthénies, de tous ces hyporchèmes, de toutes ces odes encomiastiques, de tous ces thrènes et de tous ces scolies qu'avait composés Pindare, rien ne reste que des lambeaux; mais nous avons les odes triomphales, ƒEpinÛkia, et nous les avons toutes, et parfaitement conservées : Olympiques, Pythiques, Néméennes, Isthmiques. Otfried Müller pense que ce qui a sauvé ce recueil à travers les siècles, c'est la supériorité reconnue des pièces qui le composent sur les autres ouvrages de Pindare. Mais Horace ne met pas au premier rang les chants de victoire ; et il est douteux que Pindare se soit surpassé lui-même précisément quand il chantait des hommes qui pour la plupart ne lui étaient que des inconnus, et quand il prenait la lyre non par devoir, ou saisi d'un transport subit, mais par intérêt ou par complaisance. S'il était besoin, pour expliquer la conservation des odes triomphales, de recourir à une autre cause que le pur caprice du hasard, je ne la chercherais pas dans cette hypothétique supériorité dont parle Müller. Ces chants étaient, pour ainsi dire, les archives d'une foule de familles, qui descendaient ou prétendaient descendre des héros célébrés par Pindare : la vanité de ces familles, le culte des traditions antiques, devaient multiplier de préférence les copies de ces poèmes, et par conséquent diminuer pour eux les chances de destruction.
Caractère des odes triomphales.
Au reste, c'est là surtout que nous avons à chercher Pindare, si nous voulons nous faire une idée de son caractère et de son génie. Et d'abord, qu'on se garde bien de croire que le poète abdiquât jamais sa dignité d'homme, ni l'indépendance de ses jugements, alors qu'il se prêtait à satisfaire les fantaisies plus ou moins vaniteuses de ses hôtes. Il donne fréquemment à ses héros de grandes et nobles leçons. Il n'épargne pas les remontrances, même à ses puissants et redoutables protecteurs, les Hiéron, les Arcésilas. Il proclame devant eux que la tyrannie est odieuse (03) ; que le mérite et la vertu sont les seuls biens véritables, et qu'ils finissent toujours par triompher de l'aveuglement du vulgaire et de la calomnie (04) ; il montre, comme une menace éternellement pendue sur la tête de ceux qui abusent de la force, le sort de Tantale, d'Ixion, de Typhon, de Phalaris (05) ; il réclame avec énergie contre l'injuste bannissement de Damophilus, qu'Arcésilas tenait éloigné de Cyrène, et qui vivait à Thèbes, soupirant en vain après son rappel (06). Rien, dans Pindare, qui sente le complaisant vil ou le mercenaire. Partout et toujours le poète thébain est digne de se déclarer, comme il fait, l'interprète des lois divines. Une morale pure et sainte respire dans ses vers ; les tableaux qu'il déroule devant les yeux ne sont pas moins propres à élever qu'à charmer l'âme. C'est par exemple, Pollux qui se dévoue pour Castor (07) ; c'est Antilochus qui meurt pour son père (08). Sans être un philosophe de profession, Pindare laisse échapper de temps en temps quelques-uns de ces mots profonds, quelques-unes de ces images saisissantes, où se révèle le penseur qui a longuement médité sur les choses humaines. C'est lui qui s'écrie, avec une éloquence comparable à celle du psalmiste pénitent : « Que sommes-nous ? que ne sommes-nous pas ? Le rêve d'une ombre, voilà les hommes (09). » L'amour-propre national lui-même ne l'aveugle ni sur les défauts de ses concitoyens, ni sur les vertus des étrangers. On sait que les Thébains, durant les guerres Médiques, avaient pris parti pour les Perses contre les Grecs. Pindare n'essaye nulle part d'atténuer leur trahison ; et, dans plusieurs de ses chants, il proclame ouvertement son admiration pour l'héroïsme des vainqueurs de Salamine et de Platées. Il insiste particulièrement sur les services rendus à la cause commune par les Éginètes ; et comme Égine, d'après les vieilles légendes de la race dorienne, avait un étroit lien de parenté avec Thèbes, on dirait qu'il cherche indirectement à relever, suivant l'expression d'un critique, la tête humiliée de la Béotie.
Diversité des odes triomphales.
Les chants de
triomphe composés par Pindare sont fort divers et de sujets, et d'étendue, et
de style, et de forme même. Il est probable que ceux qui n'ont que des strophes
sans épodes étaient chantés par une procession qui se rendait ou au temple de
la divinité des jeux ou à la maison du vainqueur. Il pouvait se faire
cependant que cette procession chantât quelquefois des hymnes avec épodes : il
suffisait que le cortège s'arrêtât, dans sa marche, à des intervalles
réglés. Mais la plupart des poèmes à épodes se chantaient durant le comos
ou fête joyeuse qui terminait la journée après les sacrifices et les actions
de grâces aux dieux. C'est ce qu'attestent encore ces expressions, si
fréquentes chez Pindare, hymne épicomien, mélodie encomienne.
La langue de Pindare est loin d'être purement dorienne. Le fond en est épique
; et les formes doriennes ou quelquefois éoliennes dont le poète l'assaisonne
ne sont pas déterminées, comme on le pourrait croire, seulement par une
volonté fantasque : c'est presque toujours la forme métrique et musicale qui
en décide, et qui appelle le dialecte le plus analogue au nome adopté, par
conséquent à la nature et à la tournure des sentiments et des idées. On peut
distinguer, même encore aujourd'hui, trois sortes d'hymnes dans le recueil. Il
y en a de doriens, d'éoliques, de lydiens. Dans les hymnes doriens, on retrouve
les mêmes rythmes que dans les chœurs de Stésichore, et notamment ces
systèmes de dactyles et de dipodies trochaïques, qui ont presque la noblesse
de l'hexamètre et sa gravité majestueuse. Le caractère de ces hymnes a
quelque chose de particulièrement digne et calme ; les récits mythologiques y
sont développés avec ampleur ; le poète se renferme plus étroitement dans
les conditions générales de son sujet, et évite d'introduire sa personnalité
et ses sentiments propres au travers de l'harmonieux ensemble. Les rythmes des
odes éoliques sont, au contraire, ces mètres légers qu'affectionnaient les
poètes lesbiens, et dont nous avons parlé ailleurs. C’est dans ces odes
surtout que Pindare se met à l'aise. Son allure est vive et rapide, souvent
capricieuse ; quelquefois même il s'arrête court au milieu d'un récit ; il
s'interrompt par quelque apostrophe inattendue ; il se mêle lui-même à tout
ce qu'il dit, et il s'adresse à son héros avec un ton moins solennel que
d'ordinaire, et qui prend par instants une teinte de familiarité. Il nous
entretient complaisamment de ses relations avec celui qu'il célèbre, de ses
querelles personnelles avec ses rivaux littéraires : il vante son propre style
et déprime le style des autres. En somme, l'ode éolique, comme le remarque
Otfried Müller, est plus variée, plus vive, moins élevée et moins uniforme
que l'ode dorienne. Rien de plus différent, en effet, que la première
Olympique, avec ses joyeuses et brillantes images, et la seconde, où domine un
souffle d'orgueil qui tient constamment le poète dans les hautes régions, sans
lui laisser le loisir de toucher un moment la terre. Le langage, dans les odes
éoliques, est hardi et d'une marche moins régulière et moins facile Ã
saisir. Les odes lydiennes sont en fort petit nombre, comparativement aux deux
autres genres. Le mètre en est principalement trochaïque, d'une extrême
douceur, et en parfait accord avec l'expression des sentiments tendres et
religieux. Pindare n'a guère employé le mode lydien que dans les odes
destinées à être chantées durant la procession qui se rendait au temple ou
à l'autel, et où l'on implorait humblement la faveur de quelque divinité.
Versification de Pindare
Il n'est pas aisé de dire ce que sont les vers de Pindare, ni même de déterminer où ils commencent et où ils finissent. Si les vers des odes pindariques étaient écrits sans distinction à la suite les uns des autres, on pourrait défier tons les métriciens du monde d'en retrouver les vraies divisions. Les manuscrits fournissent des indications suffisantes, quant à la division en strophes, antistrophes et épodes, ou, dans quelques cas, en strophes simplement. Quant au vers lui-même, ils permettent aux éditeurs à peu près de tout oser : les uns le donnent plus court, les autres plus long. C'est qu'en réalité il n'y a rien dans Pindare qui soit proprement vers, rien qui se scande et se mesure d'une façon incontestable comme l'hexamètre on le vers ïambique, ou même comme le vers de Sappho et celui d'Alcée. Chaque portion de l'ode n'est qu'une série continue de rythmes plus ou moins perceptibles, et que réglaient non pas les lois de la versification proprement dite, mais celles de l'accompagnement musical. A ceux qui parlent des vers de Pindare, ou qui se figurent qu'en grec comme en français, tout ce qui n'est point prose est vers et tout ce qui n'est point vers est prose, un homme instruit n'a qu'une question bien simple à faire, c'est de demander s'ils ont jamais scandé un vers, un seul vers de Pindare.
Plan des odes de Pindare.
Ce n'est plus
aujourd'hui le temps où il n'était bruit, chez les littérateurs, que du
délire pindarique, et du désordre, admirable selon les uns, presque ridicule
selon les autres, des compositions du poète thébain. Ces assertions, nées de
la prévention ou de l'ignorance, ont disparu devant une étude approfondie du
texte de Pindare. Toutes les odes ont un plan raisonné, et qui en détermine
l'économie. Un Allemand, nommé Dissen, a même essayé de représenter, sous
un certain nombre de formules géométriques, les diverses dispositions
auxquelles se réduisent, dans Pindare, toutes les combinaisons de A, sujet
direct de l'ode, avec B, sujet indirect mythique, et C, deuxième sujet
indirect, qui n'est pas mythique, et D, troisième sujet indirect, qui n'est pas
non plus mythique. Ceci est la superstition, ou, si l'on veut, la folie de la
régularité. Mais, pour n'avoir rien de mathématique, les plans de Pindare
n'en sont pas moins réels, et visibles à qui sait y regarder. Je remarque
même que le poète ne chantait pas avant d'avoir reçu de son héros certaines
données positives, certains renseignements indispensables. Il convenait avec
lui d'une sorte de programme, et il s'obligeait à faire entrer dans son oeuvre
tel ou tel fait particulier, telle ou telle idée principale ; ce qui n'avait
d'ailleurs rien d'incompatible avec sa liberté. Il y fait allusion lui-même en
plus d'un passage. Ainsi, par exemple : « J'en dirais davantage, mais le
programme que je dois suivre, mais les heures qui se pressent m'en empêchent (10).
» Et ailleurs : « Et vous, Éacides aux chars d'or, sachez que mon programme
le plus clair est de ne jamais aborder dans votre île sans vous combler
d'éloges (11). »
On le voit fréquemment s'arrêter au milieu des plus vifs élans de sa verve,
pour s'avertir lui-même de rentrer dans les limites qui lui sont tracées ; de
traiter encore tel point qu'il oubliait, et, selon son expression, d'acquitter
sa dette, de mériter son salaire.
Le canevas uniforme de l'ode pindarique se compose de quatre parties, savoir :
l'éloge du vainqueur, celui de sa famille, celui de sa patrie, celui des dieux
protecteurs des jeux et dispensateurs de la victoire. Pour animer, pour
diversifier sa matière, pour lui donner la forme et la vie, Pindare a recours
aux trésors des légendes mythologiques ; il rappelle les antiques traditions ;
il adresse à son héros des leçons et des conseils ; il fait des vœux pour
son bonheur ; il sème çà et là les maximes ; il invoque les dieux ; il vante
son art et parle de lui-même. Ces éléments se mêlent dans des proportions
diverses, mais non point au hasard : la raison qui a fait préférer telle
combinaison à telle autre est toujours assez facile à deviner ; et il n'est
nullement téméraire de prétendre que l'on connaît les grandes directions de
la pensée de Pindare. Ainsi, ou le poète se borne strictement à l'éloge du
héros et à ce que comporte la donnée commune de l'ode, et alors le plan est
d'une parfaite simplicité ; ou bien à cet éloge il mêle des développements
épisodiques, et le plan est complexe : il y a un sujet direct, un ou plusieurs
sujets accessoires, et une pensée générale qui fait l'unité du tout.
Presque toujours Pindare annonce, dès le début, le sujet de son chant, le
genre de la victoire, le nom du vainqueur. Des récits de divers genres,
religieux ou épiques, remplissent ordinairement le milieu, et forment une
portion considérable, quelquefois la plus considérable, de l'œuvre totale.
Les louanges du héros reparaissent à la fin, et servent de conclusion. Ce
n'est que fort rarement qu'on voit l'hymne se terminer en épisode.
Épisodes pindariques.
Les épisodes ne sont point, comme on l'a trop répété, des ornements poétiques ajoutés sans autre raison que leur beauté, et destinés simplement à parer la nudité du sujet. Souvent les héros dont Pindare mêle le souvenir aux louanges de son vainqueur sont ou les ancêtres mêmes dont ce vainqueur prétend descendre, ou les fondateurs de sa ville natale, ou les instituteurs des jeux dans lesquels il a triomphé de ses rivaux. Il n'y a pas une ode en l'honneur d'un vainqueur éginète, où Pindare ne célèbre la race illustre des Éacides, dont le nom se présentait de lui-même à l'esprit dès qu'on nommait Égine. D'autres fois ces événements de l'âge héroïque sont présentés comme une sorte de miroir, où le vainqueur doit reconnaître l'image idéalisée de sa propre vie, des travaux, des périls qu'il a endurés. D'autres fois enfin, il y a sous la légende, ou plutôt sous l'allégorie, une leçon, un sage conseil, sur lequel s'arrêtera sa pensée, et dont il fera son profit. Pélops et Tantale, dans la première Olympique, sont deux types où Hiéron pouvait se reconnaître, ici par ses vices, là par ses vertus. Les récits les plus longs, par exemple celui de l'expédition des Argonautes, dans la quatrième Pythique, ont leur but aussi, et sont autre chose que des contrefaçons lyriques de l'épopée. Le poète ne s'y oublie qu'en apparence. Le sujet est en réalité présent à ses yeux. Ce qu'il se propose, dans la quatrième Pythique, c'est de revendiquer pour Arcésilas, roi de Cyrène, l'honneur de descendre des conquérants de la Toison d'or ; et, s'il insista sur la peinture des caractères de Pélias et de Jason, le tyran soupçonneux et le noble exilé, c'est une ouverture qu'il prépare à la requête par laquelle il termine le poème, en faveur de son ami Damophilus.
Obscurité de Pindare.
Il faut bien dire
que Pindare laisse toujours infiniment à faire à l'esprit de son lecteur. Il
dissimule ses voies ; il affecte de tenir dans le vague et l'incertitude son
véritable dessein, afin de nous procurer le plaisir de le découvrir
nous-mêmes. Il semble désirer qu'on le croie à chaque instant entraîné hors
du droit chemin par son ardeur poétique : ainsi quand il revient brusquement Ã
son thème après un long épisode ; ainsi quand, à propos d'une expression
proverbiale, il se lance dans un récit qui dure quelquefois assez longtemps. On
disait, chez les Grecs, qu'une chose impossible, c'était de pénétrer, par mer
ou par terre, dans le pays dés Hyperboréens. L'histoire du séjour de Persée
chez ce peuple fabuleux, qui tient dans la dixième Pythique une place notable,
a l'air au premier abord de n'être venue là que par hasard, et comme à la
remorque du proverbe. Mais un examen attentif montre que dans ce cas, de même
que dans les autres pas-sages analogues, le défaut de suite n'est pas réel, et
que la légende n'est point sans relation avec le sujet. Pindare lui-même avoue
quelque part qu'il est besoin d'intelligence et de réflexion pour bien saisir
la signification cachée de ses épisodes. Après une description des îles des
Bienheureux, il ajoute : « J'ai sous mon coude, au fond de mon carquois, bien
des flèches rapides, qui ont une voix pour les habiles; mais le vulgaire ne les
comprend pas (12). »
Ce poète, qui ne chantait pas pour tout le monde mais seulement pour les
esprits d'élite, et qui voilait sa pensée ou lui donnait mille tours
extraordinaires et imprévus; ce poète, qui est tout en allusions, en
allégories et en métaphores, est d'une lecture pénible, et ne saurait être
goûté qu'après des efforts persévérants. Mais quand on a triomphé des
obstacles, et que l'on est parvenu à percer toutes ces obscurités historiques,
mythologiques, littéraires, grammaticales, on voit apparaître un génie de
premier ordre, un esprit élevé et profond, un homme inspiré, un incomparable
artisan de style. Malheureusement pour nous, Pindare est, de tous les poètes
grecs, celui dont une traduction, surtout dans notre langue, est le plus
impuissante à retracer l'image. Si fidèle qu'on la suppose, Pindare ne s'y
montrera toujours que sous les traits les plus grossiers de sa physionomie. Il y
a tel mot, dans Pindare, qui est à lui seul, par sa forme, par la place où il
rayonne, par les idées ou les sentiments qu'il éveille, tout un tableau, tout
un bas-relief, tout un poème ; et ce mot quelquefois n'a pas d'équivalent chez
nous, et le traducteur est réduit, bon gré mal gré, à en noyer tout le
charme, toute l'énergie, toute la valeur, dans une insipide et souvent ridicule
paraphrase.
Je manquerais toutefois au but que je me propose, si je n'essayais pas de
transcrire quelque passage, choisi parmi ceux qui ont le moins à perdre en
passant du grec en français. Je ne prendrai donc pas le début de la première
Olympique, objet jadis de si vifs débats, ni aucun des morceaux que dans notre
langue on appellerait pindariques, au sens vulgaire de cette expression, mais
quelque chose de simple, au moins relativement, surtout de clair et net, et qui
réponde à quelqu'un de ces sentiments que la nature humaine n'a pas
dépouillés depuis le temps de Pindare. Tel me semble le récit du dévouement
de Pollux, dans la dixième Néméenne :
« Castor et Pollux passent alternativement un jour dans la demeure de Jupiter
leur père chéri, et un jour sous les cavernes de la terre, dans les tombeaux
de Thérapna, partageant ainsi le même destin. C'est que Pollux a mieux aimé
cette existence, que d'être entièrement dieu et d'habiter le ciel, après que
Castor eut péri dans un combat. Car Idas, courroucé de l'enlèvement de ses bœufs, avait percé Castor d'un coup de sa lance d'airain.
« Du haut du Taygète, Lyncée avait découvert les Tyndarides assis sur le
tronc d'un chêne ; Lyncée, dont l'œil était le plus perçant de tous les
yeux mortels. Aussitôt, d'un pas rapide, partent les fils d'Apharée [Lyncée
et Idas], et ils s'empressèrent d'exécuter un coup hardi ; mais ils furent
cruellement châtiés par les mains de Jupiter. Le fils de Léda sur-le-champ
s'élance à leur poursuite ; et eux lui font tête près du tombeau paternel.
Ils arrachent une pierre polie, décoration sépulcrale, et la jettent à la
poitrine de Pollux. Mais ils n'écrasèrent point le héros, ni ne le firent
reculer. Pollux pousse en avant, armé d'un javelot rapide, et enfonce l'airain
dans les flancs de Lyncée. Puis Jupiter frappe Idas de la foudre embrasée et
fumante....
« Bien vite le Tyndaride revient près de son vaillant frère. Castor n'était
pas encore expiré : il le trouve râlant avec effort. Il verse des larmes
brûlantes, et s'écrie à haute voix : « Fils de Cronus, ô mon père ! quel
sera le terme de mes douleurs? Envoie-moi aussi, dieu puissant, la mort comme
lui.... » Il dit; Jupiter vint à lui, et lui adressa ces mots : « Tu es mon
fils; mais celui-ci a reçu la vie d'un germe mortel déposé plus tard dans le
sein de ta mère par le héros son époux. Eh bien ! je t'en laisse parfaitement
le choix : si tu veux, exempt de la mort et de l'odieuse vieillesse, habiter
toi-même l'Olympe, avec Minerve et Mars à la lance noire de sang, ce sort sera
le tien ; mais, si tu prends en main la cause de ton frère, et si tu songes Ã
tout partager également avec lui, tu respireras la moitié du temps sous la
terre, la moitié dans les palais d'or du ciel. »
« Ainsi parla Jupiter ; et Pollux n'hésita pas. Alors Jupiter rouvrit l'oeil,
puis la lèvre de Castor au baudrier garni d'airain. »
Fragments de Pindare.
Resterait maintenant à étudier les fragments des autres poèmes, pour y découvrir quelque face nouvelle du génie de Pindare. Mais ces fragments sont en général fort courts, et ces débris de péans, de prosodies, de dithyrambes, etc., n'ont rien de bien caractéristique, et n'offrent guère que des matériaux analogues à ceux qu'on peut admirer, resplendissants de tout leur lustre, et non pas frustes et endommagés, dans les odes triomphales. Ce sont, par exemple, des maximes morales, des métaphores hardies, des invocations à quelque dieu, des descriptions brillantes. Qui reconnaîtrait, dans une peinture, fort belle d'ailleurs, du bonheur des justes après la mort et du châtiment des méchants, ces thrènes où le poète pleurait, comme dit Horace, un jeune époux ravi à une épouse désolée ? Il n'y a que les scolies, dont les reliques aient une véritable importance littéraire. Une de ces chansons, adressée au beau Théoxène de Ténédos, nous est parvenue tout entière ; une autre, sur les courtisanes de Corinthe, n'a que deux imperceptibles lacunes. Ce n'est point la fierté guerrière d'Hybrias, c'est encore moins la passion politique de Callistrate. Il ne s'agit que de plaisir et d'amour. Je regrette que la nature même des sujets ne nous permette point de transcrire ici ces petits chefs-d'oeuvre. On y verrait Pindare sous un aspect bien différent de celui où nous sommes accoutumés à envisager le chantre des Hiéron et des Arcésilas. Le ton du poète n'a plus rien de la gravité dorienne. Pindare se montre à nous avec un enjouement gracieux qu'on chercherait en vain dans les odes triomphales, et qui n'exclut ni les regrets mélancoliques, ni même une légère pointe d'ironie. On dirait qu'il se souvient d'Anacréon et de son sourire.
THÈOLOGlENS ET PHILOSOPHES POÈTES.
École orphique. - Poètes orphiques. - Philosophes poètes. - Xénophane. - Parménide. - Empédocle. - Pythagore.
École orphique.
Les aèdes
religieux de l'époque antéhomérique avaient eu des héritiers; mais la
poésie sacerdotale, dénuée de qualités éclatantes et presque de tout
intérêt populaire, tomba, durant des siècles, dans une obscurité profonde,
éclipsée par les splendeurs da l'épopée et de l'élégie. Il n'est pas
douteux que la plupart des sanctuaires n'aient conservé leurs chantres
particuliers, distincts du vulgaire des poètes, et dépositaires des traditions
antiques. Ces aèdes chantaient pour les initiés, partout où, à côté du
culte public et officiel, il y avait un autre culte, secret et mystique. Mais la
foule ou ignorait leurs oeuvres, ou ne les comprenait pas, ou n'en faisait nulle
estime au prix des poèmes d'Homère, d'Hésiode, de Callinus, de Tyrtée :
elles restèrent à l'état latent, pour ainsi dire, et furent aux yeux des
Grecs comme si elles n'étaient pas. Cependant, à l'époque où la philosophie
naquit en Grèce, il existait des poèmes, plus ou moins importants, où
étaient exposées, sous forme mythique, certaines conceptions cosmogoniques,
théologiques et morales, différentes des idées qui avaient cours parmi le
peuple, de celles dont Homère et après lui Hésiode avaient été jadis. les
harmonieux interprètes. Il y avait aussi, à la même époque, une école de
poètes mystiques, qui prenaient eux-mêmes le nom d'orphiques ou sectateurs
d'Orphée, et qui prétendaient, à tort ou à raison, se rattacher par une
chaîne non interrompue à l'aède de Piérie, et posséder le dépôt
authentique des doctrines du maître. Les orphiques étaient répandus en divers
lieux, et ils exerçaient, ce semble, une assez grande influence, non pas
peut-être par leur génie ou par la supériorité de leur talent, mais parce
qu'ils enseignaient aux hommes de hautes et consolantes doctrines.
C'est surtout de la nature de l'âme et de sa destinée après la mort que
s'inquiétaient les poètes théologiens réunis sous l'invocation d'Orphée, et
c'est d'ordinaire au culte de Bacchus qu'ils se consacraient. Mais leur Bacchus
n'était point le Dionysus populaire, le dieu du corsos et du dithyrambe.
C'était une divinité d'un ordre plus sévère, et en qui se personnifiaient Ã
la fois les joies et les chagrins de la vie. Dionysus Zagreus, comme ils le
nommaient, le chasseur des âmes, suivant le sens de son surnom, participait,
selon eux, de la puissance de Hadès ou du roi des enfers. C'était lui qui
présidait à la purification de notre âme dans cette vie, et qui assurait Ã
nos mérites l'immortalité avec ses châtiments ou ses récompensés. Le culte
particulier qu'ils rendaient à ce dieu n'avait rien du caractère enthousiaste
et désordonné qui signalait les fêtes lénéennes et dionysiaques. Les
orphiques mettaient la décence extérieure au nombre des devoirs ; ils visaient
à une sorte d'ascétisme, et leurs habits de lin blanc étaient des symboles de
cette pureté morale où aspirait leur âme.
Poètes orphiques.
Ce n'est guère
qu'au temps de Pisistrate et des Pisistratides que la secte orphique compta des
adhérents dont les ouvrages obtinrent une véritable notoriété, et dont le
nom est resté dans la littérature. Bien avant eux néanmoins, Phérécyde de
Scyros, qui vivait dans la première moitié du sixième siècle, avait publié
une Théogonie, écrite en prose ionienne et dans un style tout poétique, où
se trouvaient la plupart des idées que l'on rencontre chez les poètes
orphiques, telles que l'identité de Jupiter et de l'Amour, et l'existence du
dieu Ophionée. L'influence des doctrines orphiques sur un philosophe comme
Phérécyde prouve que, dès le commencement du sixième siècle, la secte
était parvenue déjà à trouver de savants et estimés auxiliaires. Quant aux
orphiques proprement dits, il y en a plusieurs que l'école pythagoricienne
revendique pour siens, et qui paraissent avoir été tout à la fois et des
philosophes pythagoriciens et des mystiques de la secte d'Orphée. Tel est, par
exemple, un certain Brontinus, auteur d'un poème intitulé le Manteau et le
Filet, expressions symboliques qui désignaient, dit-on, la création ou la
cosmogonie. Mais il y a deux autres poètes, Cercops et Onomacritus, qui ne sont
jamais appelés que du nom d'orphiques. Cercops avait composé un grand poème
en vingt-quatre chants, les Légendes sacrées, où il développait le
système entier de la théologie dont on attribuait les principes à Orphée.
Onomacritus, le plus célèbre des orphiques, avait vécu dans l'intimité de
Pisistrate et de ses fils. Il avait fait, à la prière des Pisistratides, une
collection des oracles de Musée, et on l'accuse de l'avoir remplie de ses
propres interpolations. Il avait écrit des chants pour les initiations au culte
mystique de Bacchus : il rattachait, dans ces poèmes, la légende des Titans Ã
celle de Dionysus, et il représentait le jeune dieu en butte à la haine et aux
embûches des fils de la Terre.
Les débris des oeuvres de l'école orphique gisent çà et là , dispersés au
travers du recueil qui porte le nom d'Orphée. La plupart des pièces qui
forment ce recueil appartiennent incontestablement à une époque beaucoup plus
récente ; mais un certain nombre de passages cités, sous le nom d'Orphée,
par les Pères de l'Église et par d'autres auteurs anciens, sont marqués d'un
tel caractère d'antiquité, qu'il n'est guère permis d'en faire honneur aux
faussaires religieux de la décadence païenne. Ainsi les deux hymnes à Musée
sur Jupiter, dont l'un est le développement de l'autre, et qui ne sont tous les
deux que la reprise, sous une forme moins hiératique et plus littéraire, du
thème posé plutôt qu'expliqué dans le fragment que j'ai transcrit d'après
Aristote, quand je parlais d'Orphée. Voici le plus court des deux hymnes, qui a
été conservé par saint Justin le martyr :
« Je parlerai pour qui doit m'entendre. Fermez les portes à tous les profanes
sans exception ; mais toi écoute-moi, fils de la Lune à la lumière brillante,
Musée ; car je te dirai la vérité. Et ne laisse jamais, durant ta vie,
s'échapper de ta mémoire les leçons qui ont auparavant éclairé ton âme.
Tourne tes yeux vers la raison divine ; applique-toi à elle ; dirige vers elle
le vase intelligent de ton cœur ; marche droit dans le sentier, et n'aie de
regards que pour le maître du monde. Il est unique, né de lui-même ; de lui
seul sont nées toutes choses ; lui seul a tout façonné. Il circule au milieu
des êtres ; mais pas un des mortels ne le voit en face : lui, au contraire, il
les voit tous. C'est lui qui dispense aux mortels les maux après les biens, et
la guerre funeste, et les douleurs qui font verser des larmes. Il n'est pas
d'autre roi que le grand roi. Je ne le vois pas, car une nuée le presse de
toutes parts, et tous les mortels ont dans leurs yeux des pupilles mortelles,
impuissantes pour apercevoir Jupiter, arbitre de l'univers. Car le dieu est
établi sur le ciel d'airain, dans un trône d'or, les pieds posés sur la
terre, la main droite étendue au loin vers les limites de l'océan. Devant lui
tremblent les vastes montagnes, et les fleuves, et l'abîme de la mer azurée.
»
Philosophes poètes.
Les premiers philosophes durent profiter, et profitèrent en effet, des travaux de ces théologiens poètes, qui avaient découvert d'importantes vérités morales, et dont ils ne différaient eux-mêmes que par leur mépris pour les formes mythiques et pour les obscurités calculées du style des hiérophantes. Les Xénophane, les Parménide, qui aspiraient à montrer la vérité sans voiles, sont tombés eux-mêmes dans quelques-uns des abus qu'ils reprochaient durement aux poètes. Ils ont été, dans leurs vers, plus poètes qu'ils ne voulaient ; et leurs allégories, pour être mieux raisonnées peut-être que les mythes vulgaires, ou même que ceux des orphiques, appartiennent à la poésie par autre chose encore que par la versification. Tant il était difficile de parler, à des hommes nourris d'Homère et d'Hésiode, autrement que dans le style d'Hésiode et d'Homère, même pour injurier les héros de l'antique littérature .
Xénophane.
Xénophane était
né à Colophon en Ionie, et il fut un de ceux qui allèrent fonder, dans la
Grande- Grèce, la ville d'Élée ou de Vélia, en l'an 536 avant notre ère. Il
était dans la fleur de l'âge quand il quitta l'Ionie ; il vécut de longues
années dans sa patrie nouvelle, et il y laissa à . sa mort une école
florissante.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer ce qu'on sait des doctrines particulières Ã
Xénophane, et d'en apprécier la valeur. Le philosophe ne nous appartient que
par son habileté à manier les rythmes de la poésie, surtout par ses vives et
ingénieuses satires contre ceux qui ravalaient par d'indignes images la
majesté de l'être divin. Peu nous importe qu'il se soit gravement trompé
lui-même, après avoir si bien montré les erreurs des autres. Ses élégies,
dont il reste un fragment considérable, et qui étaient l'ouvrage de sa
jeunesse, avaient déjà une tendance philosophique, quoiqu'il ne s'y agît que
de choses joyeuses. Ainsi il dissuade les convives de chanter dans le banquet
ces fables de Titans, de Centaures, ou autres pareilles, inventées par les
anciens poètes ; il blâme le luxe tout oriental des Colophoniens ses
compatriotes, et la folie des Grecs qui comptent pour rien le plus sage des
hommes, au prix d'un athlète vainqueur aux jeux d'Olympie. On trouve, dans tout
ce qui reste de lui, cette sorte de gaieté sérieuse qui ne messied pas aux
hommes même occupés des pensées les plus profondes. Voyez avec quelle grâce,
à quatre-vingt-douze ans, il confesse la décadence de son esprit et de sa
mémoire : « Soixante-sept ans se sont écoulés depuis que ma pensée est
ballottée sur la terre de Grèce. Lorsque j'y vins, j'en comptais vingt-cinq,
si tant est que je puisse encore supputer mon âge avec certitude. » Ce que je
regrette le plus dans la perte des ouvrages de Xénophane, ce ne sont pas ses
poèmes sur la fondation de Colophon et sur la colonisation d'Élée ; ce n'est
pas même son poème sur la nature (13) ; ce sont
ces élégies et ces ïambes où il épanchait, sur toute sorte de sujets, sa
veine sarcastique et son bon sens impitoyable.
Parménide.
Parménide
d'Élée, disciple et continuateur de Xénophane, donna au système
panthéistique, ébauché par son maître, la rigueur logique et la précision,
sinon la réalité et la vraisemblance, dont il se mettait médiocrement en
souci. Il construisait le monde d'après sa pensée, et ne réglait pas sa
pensée d'après le spectacle des choses. Cette disposition d'esprit, qui le
préparait fort mal à la découverte de la vérité, n'était pas la pire pour
le maintenir poète, en dépit même des sujets souvent peu poétiques qu'il
traitait dans ses vers. Son poème intitulé perÜ fæsevw,
de la Nature, dont il reste de nombreux fragments, n'était pas seulement une
sèche exposition de doctrines : le style en était vif et plein d'images ; les
détails les plus techniques y avaient je ne sais quelle animation singulière ;
et, comme Lucrèce, qui le traduit quelquefois, le philosophe d'Élée
s'échappait fréquemment à travers les champs de la fantaisie. Cette épopée
scientifique était digne, à certains égards, de figurer à côté des plus
grandes oeuvres de la muse antique. Homère lui-même n'eût guère désavoué,
dans l'allégorie du début, que la concision un peu obscure de quelques phrases
et la physionomie un peu sévère de l'ensemble : « Les coursiers qui
m'entraînent m'ont amené aussi loin que me portait mon ardeur ; car ils m'ont
fait monter sur la route glorieuse de la divinité, sur cette route qui
introduit le mortel savant au sein de tous les secrets. C'était là que
j'allais, c'était là que mes habiles coursiers entraînaient mon char. Des
jeunes filles dirigeaient notre course, les filles du soleil, qui avaient
quitté les demeures de la nuit pour celles de la lumière, et qui de leurs
mains avaient rejeté les voiles de dessus leurs tempes. L'essieu brûlant dans
les moyeux faisait entendre un sifflement ; car il était pressé des deux
côtés par le mouvement circulaire des roues, quand les coursiers redoublaient
de vitesse. C'était au lieu où sont les portes des chemins de la nuit et du
jour... ; c'est l'austère Justice qui en tient les clefs. Les vierges,
s'adressant à elle avec des paroles douces, lui persuadèrent adroitement
d'enlever pour elles à l'instant les verrous des portes ; et les battants
s'ouvrirent au large, en faisant rouler dans leurs écrous les gonds d'airain
fixés au bois de la porte par des barres et des chevilles. Soudain, par cette
ouverture, les vierges lancèrent à l'aise le char et les coursiers.
« La déesse m'accueillit favorablement ; et, me prenant la main droite, elle
me parla ainsi : « Jeune homme, toi que guident des conductrices
immortelles,.... réjouis-toi ; car ce n'est pas un destin funeste qui t'a
poussé sur ce chemin, bien en dehors de la route battue : c'est la Loi suprême
et la justice. Il faut que tu connaisses tout, et les entrailles incorruptibles
de la vérité persuasive, et les opinions des mortels, qui ne renferment pas la
vraie conviction mais l'erreur ; et tu apprendras comment, en pénétrant toutes
choses, tu devras juger de tout d'une manière sensée. »
On voit que Parménide, quand il composa son poème, n'était pas fort avancé
en âge, puisqu'il se fait donner le titre de jeune homme. En tout cas, c'était
longtemps avant ce voyage d'Athènes qui a fourni à Platon l'occasion du fameux
dialogue. Parménide, à l'époque où il vint en Attique, c'est-à -dire en 460,
avait déjà soixante-cinq ans.
Empédocle.
Empédocle
d'Agrigente n'était pas ce fou dont parle Horace, qui ne précipita dans le
cratère de l'Etna afin de passer pour un dieu. Si Empédocle périt
véritablement dans les fournaises de la montagne, ce n'est pas une vanité
insensée, c'est le désir de connaître et de s'instruire qui l'avait conduit
au bord du gouffre béant. Il essayait d'examiner de près l'étrange et
redoutable phénomène, qui ne datait en Sicile que de quelques années, comme
Pline le naturaliste devait plus tard sacrifier sa vie quand le Vésuve, après
des siècles de repos, redevint un volcan et détruisit d'un seul coup trois ou
quatre villes.
Empédocle était, sans contredit, le premier savant de son siècle. Il
l'emportait sur Parménide, dont il fut peut-être le disciple, par l'étendue
de ses connaissances, surtout dans I'ordre des choses physiques. C'est lui qui
avait trouvé les moyens d'assainir les marais de Sélinonte, comme l'attestent
encore aujourd'hui de magnifiques médailles. D'autres services d'un genre
analogue, rendus à d'autres villes, suffisent-pour expliquer la haute estime
où le tenaient ses concitoyens, et comment les Doriens de la Sicile voyaient en
lui un personnage doué de facultés surhumaines et de dons prophétiques. Il a
célébré lui-même, en vers pompeux, les triomphes de son génie : « Salut Ã
vous, mes amis, qui habitez le haut de la ville immense, sur les rives dorées
de l'Acragas, livrés aux nobles et utiles travaux. Je suis pour vous un dieu
immortel, non je ne suis plus un mortel, lorsque je m'avance au milieu
d'universelles acclamations, environné de bandelettes comme il convient,
couvert de couronnes et de fleurs. Aussitôt que j'approche de vos cités
florissantes, hommes et femmes viennent me saluer à l'envi. Ceux-ci me
demandent la route qui conduit à la fortune, ceux-là la révélation de
l'avenir ; les autres m'interrogent sur les maladies de tout genre. Tous
viennent recueillir mes oracles infaillibles. La philosophie d'Empédocle
était toute mystique et enthousiaste : il admettait la métempsycose ; il
regardait l'homme comme une divinité déchue, et condamnée, pour quelque
méfait commis durant sa vie antérieure, à demeurer loin du séjour des
immortels jusqu'au moment où l'expiation serait accomplie. Il se rapproche, sur
beaucoup de points importants, des doctrines de Parménide et de Xénophane.
L'influence des deux philosophes ioniens est manifeste, non seulement dans les
idées du philosophe dorien, mais dans la forme sous laquelle il a présenté
son système, dans l'emploi de la langue et du mètre épiques, et jusque dans
le choix du titre de son grand ouvrage. Le poème philosophique d'Empédocle
était aussi un perÜ fæsevw, un traité de la
Nature.
Il reste des vers assez nombreux cités par les anciens sous le nom
d'Empédocle. Ceux que j'ai transcrits plus haut sont à peu près les seuls qui
puissent conserver dans une traduction quelque chose de leur mérite. Les autres
sont presque tous du genre didactique. Le style en est nerveux, animé, riche en
métaphores ; mais des obscurités souvent impénétrables ôtent à ces
précieux débris une grande part da leur intérêt littéraire, et rebutent Ã
chaque pas le lecteur. Si nous étions moins ignorants, ou si nous possédions
quelque long morceau du perÜ fæsevw, peut-être
acquiescerions-nous au jugement de quelques anciens, qui comparaient Empédocle
poète à Homère ; peut-être proclamerions-nous, avec Lucrèce, que la Sicile
n'a jamais rien produit d'égal au philosophe d'Agrigente.
Pythagore.
Une autre école
de philosophes, fondée à Crotone quelque temps avant que Xénophane établit
la sienne à Élée, l'école ou plutôt la secte pythagoricienne, ne méprisait
pas non plus le culte des Muses. Il est douteux que Pythagore lui-même ait
jamais rien écrit. Comme Thalès avant lui, comme après lui Socrate, il se
contentait de communiquer aux autres, par un enseignement oral, les vérités
auxquelles il avait foi. Mais ses disciples écrivirent pour lui ; quelques-uns
même publièrent sous son nom leurs propres ouvrages. Rien ne se prêtait mieux
à revêtir les couleurs de la poésie que les nobles doctrines morales
prêchées dans la Grande-Grèce par le réformateur samien. Ses rêveries
mêmes sur la nature de l'âme et sur ses destinées, et cette théorie des
nombres qui faisait de l'univers une grande harmonie, étaient aussi de riche,
matières sur quoi pouvait s'exercer le talent des poètes.
Quand l'association pythagoricienne, qui s'était peu à peu étendue par toute
l'Italie méridionale, eut encouru la haine des soupçonneux tyrans de la
contrée, et qu'elle fut dissoute par la violence, ceux des adhérents qui
avaient échappé à la mort portèrent dans la Grèce proprement dite les
doctrines de leur maître. Une étroite affinité les unit bientôt aux
théologiens orphiques, avec lesquels on les trouve confondus pendant tout le
cinquième siècle, et avant que le système des nombres revécût chez les
pythagoriciens spéculatifs de l'Académie.
Il est possible que le petit poème intitulé Vers dorés, qui nous est
parvenu sous le nom de Pythagore, ait été composé par quelqu'un des mêmes
poètes qui nous ont laissé les plus beaux hymnes orphiques. Cet abrégé de
morale n'est pas moins excellent par le style que par les idées. Toutes les
qualités que comporte ce genre sévère, et même une sorte de vivacité
gracieuse, distinguent éminemment les Vers dorés entre toutes les
compositions analogues. C'est un vrai poète qui a fait ces vers ; c'est surtout
un homme de bien, sentant ce qu'il dit, et dont les leçons ont un pénétrant
parfum d'honnêteté naïve et sérieuse. Ce n'est pas un faussaire des bas
siècles, qui eût écrit ce passage d'une simplicité et d'une beauté vraiment
antiques : « N'accueille pas le sommeil sur tes yeux appesantis, avant d'avoir
examiné par trois fois chacun des actes de ta journée. Par où ai-je péché ?
qu'ai-je fait ? quel devoir ai-je négligé d'accomplir ? Reprends ainsi tous
tes actes l'un après l'autre ; puis, si tu as fait quelque chose de honteux,
gourmande-toi toi-même ; si quelque chose de bon ; réjouis-toi. Tels doivent
être tes efforts, telle doit être ton étude. Voilà ce qu'il te faut aimer,
voilà ce qui te mettra sur les traces de la vertu divine. Oui, j'en jure par
celui qui a doué notre âme du principe de justice ; j'en jure par la source de
l'éternelle nature ! »
PREMIÈRES COMPOSITIONS EN PROSE.
Pour quelle raison les Grecs ont écrit si tard en prose. - Législateurs. - Zaleucus. - Phérécyde de Scyros. - Anaximandre et Anaximène. - Héraclite. - Anaxagore. - Autres philosophes. - Logographes.- Cadmus de Milet et Acusilaüs. - Hécatée de Milet. - Phérécyde de Léros, Charon et Hellanicus.
Pour quelle raison les Grecs ont écrit si tard en prose.
Une chose qui semble fort extraordinaire au premier abord, c'est le peu d'usage que les Grecs ont fait de la prose, jusque vers le commencement du cinquième siècle avant notre ère. Durant les périodes les plus florissantes de leur poésie, ils n'écrivaient, dans la langue parlée, que ce qui n'eût pas souffert aisément les lois du rythme et de la prosodie. Mais la poésie suffisait à tous les besoins. C'est elle qui conservait, en les embellissant, les traditions de la gloire nationale ; c'est elle qui gravait dans les âmes les prescriptions de la règle des mœurs, et qui montrait, comme dit Horace, la route de la vie ; c'est elle qui transmettait de génération en génération les secrets des arts et de la science, les découvertes de l'expérience ou de hasards heureux. Les oracles s'exprimaient en vers ; les prêtres étaient des poètes, et les législateurs eux-mêmes essayèrent quelquefois de donner la forme poétique à leurs constitutions et à leurs codes. Quelques inscriptions, des textes de traités de paix, des décrets politiques, des articles de lois, tels sont, peu s'en faut, les seuls monuments de la prose grecque, du neuvième au sixième siècle ; monuments précieux pour l'archéologie et la grammaire, mais où l'histoire de la littérature n'a rien ou n'a que peu de chose à voir.
Législateurs.
Il est probable. toutefois que, si nous possédions l'ouvre entier de quelqu'un des législateurs de la haute antiquité, nous aurions à citer plus d'une page de prose, digne, et par l'élévation des pensées et par la mâle noblesse du style, de figurer à côté des productions les plus admirées de l'antique poésie. Ces législateurs ne se bornaient pas à régler les institutions politiques et civiles, et à fixer des peines pour les délits et les crimes. On n'avait point encore fait le départ de ce qui est d'équité pure ou de droit écrit, de ce qui appartient à la conscience ou de ce qui est du domaine de la loi les pensées du citoyen rassortissaient, comme ses actes, au gouvernement de l'État. Le législateur était avant tout un moraliste et un sage, un interprète de la raison divine : il donnait des préceptes aux hommes, en même temps qu'il leur imposait des décrets. Quelques-uns se prétendaient même, témoin Lycurgue, des délégués directs de la divinité. Les paroles qui tombaient de cette hauteur ne pouvaient manquer d'avoir cette sérénité majestueuse, cette sobre élégance, cette force et cette précision, sans lesquelles une leçon de morale, même excellente en soi, court la chance de ne point pénétrer dans les âmes.
Zaleucus.
J'en
juge ainsi non pas seulement sur de plausibles conjectures, mais d'après ce que
l'on conte de Zaleucus, législateur des Locriens Epizéphyriens. Zaleucus, dont
Diodore de Sicile fait un disciple de Pythagore, n'eut pas plus que Numa de
relations avec le philosophe de Samos : il est antérieur à Pythagore de
plusieurs générations, et il vivait dans la première moitié du septième
siècle. Or, dès ce temps, un homme au moins mérita le nom de prosateur; et
cet homme, c'est Zaleucus. En voici la preuve, fournie par Diodore : «
Zaleucus, dit l'historien, établit, au commencement du préambule de ses lois,
que les citoyens doivent être convaincus d'abord qu'il existe des dieux, et
qu'il suffit d'observer l'ordre et l'harmonie de l’univers pour se persuader
que ce n'est point l'œuvre du hasard ni des hommes. Il faut, selon lui,
vénérer les dieux comme les auteurs de tous les biens dont les mortels
jouissent pendant leur vie. Il faut aussi avoir l'âme pure de tout vice, car
les dieux ne se réjouissent pas des sacrifices somptueux des méchants, mais
des actions justes et honnêtes des hommes vertueux. Après avoir exhorté ses
concitoyens à la pratique de la piété et de la justice, il leur défend de
jamais entretenir des haines implacables, et il ordonne qu'on traite son ennemi
comme si l'on devait passer envers lui du ressentiment à l'amitié : le
contrevenant devait être considéré comme un homme sauvage et sans culture. Le
législateur invitait les magistrats à n'être ni absolus ni arrogants, et Ã
ne se laisser guider dans leurs jugements ni par la haine ni par l'affection.
Enfin chacune des lois de Zaleucus renferme beaucoup de dispositions
parfaitement sages.
Stobée donne aussi le préambule de Zaleucus, mais avec quelques variantes, au
reste peu considérables. Ces variantes tiennent à ce que Stobée cite
textuellement, ou du moins en style direct, les prescriptions de Zaleucus,
tandis que Diodore en fait seulement l'analyse. Mais je dois dire que certains
critiques contestent, pour des raisons plus ou moins spécieuses, l'existence
même de Zaleucus, par conséquent l'authenticité et l'antiquité du code de
lois que lui attribuaient les Locriens Épizéphyriens.
Phéréryde de Scyros.
Quoi qu'il en soit, le premier livre en prose grecque dont il nous reste des fragments authentiques fut écrit par Phérécyde de Scyros, contemporain des sept sages. C'est cette Théogonie dont j'ai dit un mot à propos des théologiens orphiques. Mais à peine peut-on compter Phérécyde au nombre des prosateurs. Il a le ton inspiré d'un poète ; il parle la langue d'Homère ; on dirait que les mots, sous sa main, sont tentés à chaque instant de se construire en hexamètres. Par les idées, il appartient à l'école orphique : il ne lui a manqué que le rythme épique, pour être classé parmi les héritiers directs des aèdes religieux. Voici comment débutait son ouvrage : « Zeus et Cronos et Chthonia existaient de toute éternité. Chthonia fut appelée la Terre, depuis que Zeus l'eut dotée d'honneur. »
Anaximandre et Anaximène.
Thalès de Milet, fondateur de l'école ionienne, n'avait rien écrit. Anaximandre son disciple, Milésien comme lui, comÂposa, vers l'an 550, un petit traité en prose, cité sous le titre de perÜ fæsevw, de la Nature. Autant qu'on peut en juger par de rares et courts fragments, le style de ce livre était d'une concision extrême ; et la langue, analogue à celle de Phérécyde, était d'un poète plus encore que d'un prosateur. Anaximène, autre Milésien, philosophe de la même école, lequel florissait au temps des guerres Médiques, donna à la prose un caractère plus sévère : il écrivit dans le simple dialecte ionien, et il se garda des expressions poétiques et des tours que n'admettait pas le langage parlé. Son livre, dont il reste fort peu de chose, était un traité de la Nature.
Héraclite.
C'est encore sous le titre de perÜ fæsevw qu'on cite l'ouvrage dont Héraclite d'Éphèse était si fier, et qu'il avait dédié à la déesse protectrice de sa ville natale, à la puissante Artémis ou Diane, seule capable sans doute d'apprécier un tel présent. Cet ennemi de toutes les opinions reçues, ce contradicteur de tous les systèmes, ce sceptique plein de mélancolie, était à peu près contemporain d'Anaximène. Mais ce n'est point Anaximène qu'il prit pour modèle dans son style. Comme à Phérécyde, comme à Anaximandre, il ne lui manque que le mètre poétique. Il y a plus d'un poème où l'on chercherait en vain cette vivacité d'allure et cette hardiesse d'expressions qui distinguent éminemment tout ce que les anciens ont cité d'Héraclite. Le livre d'Héraclite avait même pour titre les Muses, comme Hérodote nomma aussi son histoire. Il est vrai que la clarté n'était pas ce qu'on y prisait le plus, et l'épithète d'obscur est souvent accolée, chez les anciens, au nom d'Héraclite. Mais ce reproche d'obscurité s'adressait probablement au philosophe beaucoup plus qu'à l'écrivain, à la doctrine beaucoup plus qu'au style.
Anaxagore.
Anaxagore
de Clazomènes, qui fut le maître de Périclès, tira la philosophie des
fausses spéculations où l'avaient engagée les Ioniens et les Éléates, et
établit le premier que le monde n'était pas le produit d'une force aveugle et
brutale : « Aussi, quand un homme proclama, dit Aristote, que, comme dans les
animaux, il y avait dans la nature une intelligence, cause de l'arrangement et
de l'ordre universel, cet homme parut seul jouir de sa raison, vu les
divagations de ses devanciers. » Anaxagore avait écrit en prose, et dans le
simple dialecte ionien à la façon d'Anaximène, un perÜ
fæsevw dont les débris considérables nous
permettent de nous faire une suffisante idée et de la tournure d'esprit de
l'auteur, et du caractère de sa diction. L'argumentation d'Anaxagore est
serrée, et les parties en sont disposées avec art. Il procède en général
par synthèse, énonçant d'abord la proposition à démontrer, et administrant
la preuve ensuite. Il n'y a rien chez lui qui ressemble à des périodes. Ses
phrases sont courtes, mais non pas hachées : des particules forment la liaison
et des phrases entre elles et des membres de phrase entre eux.
Voici le début du livre d'Anaxagore : « Toutes choses existaient à la fois,
infinies en nombre et en petitesse, car le petit était infini ; et, tandis que
toutes choses existaient à la fois, aucune n'était apparente, à cause de sa
petitesse. Car l'air et l'éther sont les plus grandes choses en nombre et en
grandeur qui soient dans le tout. » Voici la phrase où le philosophe
caractérise l'esprit, et celle où il peint le plus nettement l'action de
l'esprit dans le débrouillement du chaos : « Les autres choses sont une partie
distincte du tout ; mais l'esprit est infini, indépendant ; il ne se mêle Ã
aucune chose, et seul il ne relève que de lui-même.... Quand l'esprit eut
commencé à mouvoir, par ce mouvement toutes choses se distinguèrent ; et,
autant l'esprit mouvait, autant se distinguaient toutes choses ; et, plus le
mouvement s'opérait en séparant les choses, plus il devenait puissant à les
séparer. »
Autres philosophes.
J'aurai
indiqué, si je ne me trompe, tout ce qui regarde l'histoire littéraire dans
les compositions en prose des premiers philosophes, si j'ajoute à ce qui
précède que Diogène, d'Apollonie en Crète, avait écrit un traité de la
Nature en dialecte ionien ; que Mélissus de Samos paraît avoir traduit en
prose ionienne les doctrines que Xénophane et Parménide avaient exposées en
vers ; enfin, que Zénon d'Élée, disciple et ami de Parménide, avait
développé les mêmes doctrines dans un ouvrage aussi en prose, où il
s'attachait surtout à justifier la philosophie éléatique de sa discordance
avec les opinions vulgaires. L'école pythagoricienne ne faisait point usage de
la prose. On cite pourtant un livre de Philolaüs, qui fut un des maîtres de
Platon. Stobée en a conservé une page, d'un style fort obscur, et où il y a
des choses passablement bizarres.
Philolaüs écrivait en dialecte dorien.
Logographes.
A
côté de ces hommes, différents d'esprit et de talents, qui avaient essayé
d'exprimer, dans la langue de tous, les rêves de l'imagination ou les
spéculations de la pensée, il y en avait d'autres qui s'adressaient non plus
au sentiment on à la raison, mais à la curiosité, et qui aspiraient à donner
à leurs concitoyens des annales véridiques, purgées des mensonges forgés
autrefois par la fantaisie des poètes. Ces historiens, si l'on peut les nommer
ainsi, ces logographes, comme les appellent les anciens, ces collecteurs de
traditions et de légendes, ne réussirent guère qu'à remplacer des fables par
d'autres fables ; mais ils façonnèrent peu à peu la langue ionienne aux
allures de la narration suivie, comme les philosophes la façonnaient à celles
de l'argumentation et à la précision scientifique. Ils créaient le style
historique, sinon l'histoire, et ils préparaient les voies à Hérodote, comme
les philosophes rendaient possible la merveille du style d'Hippocrate.
Tous les logographes ne sont pas des Ioniens ; mais tous ont écrit en langue
ionienne, parce que c'est d'Ionie qu'était partie l'impulsion, et parce que
l'ionien était le seul dialecte qui eût des prosateurs. C'était l'idiome
commun de tous les écrivains en prose, comme le dialecte épique, l'antique
ionien, avait été durant des siècles l'idiome commun des poètes grecs de
tout pays, et comme il demeura jusqu'au bout l'idiome de la poésie narrative et
de la poésie didactique.
Milet eut l'honneur de produire le premier historien, comme elle avait produit
le premier philosophe. L'amollissement des moeurs et l'affaissement des courages
avaient compromis plus d'une fois l'indépendance des cités ioniennes,
pressées de tous côtés par des voisins puissants, et les avaient réduites au
rôle humiliant de complaisantes, sinon d'esclaves, des monarques lydiens
d'abord, ensuite des maîtres du grand empire. La haute poésie avait dû mourir
et était morte, en Ionie, mais non pas les facultés de l'intelligence. Les
spéculations des philosophes, les récits des logographes, n'étaient aux yeux
des gouvernants que d'innocentes récréations, dont il ne fallait non plus
priver la foule que des chants gracieux de Mimnerme et de ses pareils.
Cadmus de Milet et Acusilaüs.
Cadmus
de Milet avait choisi un sujet propre à charmer ses concitoyens : c'était
l'histoire de la fondation de leur ville natale, ou plutôt le recueil des
fables qui avaient cours sur les merveilleuses origines de Milet. L'ouvrage de
Cadmus n'existait déjà plus dès le temps de Denys d'Halicarnasse.
Acusilaüs d'Argos, Dorien, qui fut presque contemporain de Cadmus de Milet, et
qui prit son style pour modèle, écrivit dans la première moitié du sixième
siècle avant notre ère. Son ouvrage n'embrassait que la période mythologique
et héroïque des traditions anciennes. On peut se faire une idée de la
manière de ce logographe, d'après ce mot de Clément d'Alexandrie, qu'il avait
mis Hésiode en prose.
Hécatée de Milet.
Hécatée de Milet, qui joua un rôle dans la révolte des Ioniens contre Darius en l'an 503, avait beaucoup voyagé et beaucoup vu. Il publia les généalogies de quelques familles illustres ; non pas seulement des listes de noms plus ou moins connus, mais le récit de toutes les actions capables de recommander ces noms à la mémoire des hommes. Il essayait de ramener les aventures merveilleuses aux proportions d'événements naturels, mais sans s'arrêter toujours, dans l'interprétation, aux limites du vraisemblable. Il avait fait aussi une description du monde connu de son temps, perÛodow g°w, Tour de ta terre, dont les deux livres étaient intitulés, l'un Europe, l'autre Asie. Les fragments d'Hécatée sont en ionien vulgaire ; le style en est d'une simplicité nue, mais non sans mouvement ni sans grâce.
Phérécyde de Léros, Charon et Hellanicus.
Phérécyde
le logographe, né à Léros, petite île voisine de la côte d'Ionie,
florissait au temps des guerres Médiques. Il passa de longues années Ã
Athènes, et il y recueillit les traditions relatives à l'histoire de
l'Attique. Il est souvent cité par les mythographes anciens. Les généalogies
athéniennes qu'il avait dressées descendaient sans interruption depuis Ajax
jusqu'à Miltiade. D'après la méthode d'Hécatée son modèle, à chaque nom
étaient rattachés des récits où ces noms avaient place ; quelquefois même
ces récits avaient un développement considérable. Ainsi l'établissement de
Miltiade dans la Chersonèse de Thrace lui avait fourni l'occasion de raconter
l'expédition de Darius contre les Scythes.
Charon, né à Lamsaque, colonie de Milet, est un contemporain de Phérécyde de
Léros. Il continua les recherches ethnographiques d'Hécatée, et il écrivit
des ouvrages séparés sur la Perse, sur la Libye, sur l'Éthiopie et sur
d'autres contrées. Il écrivit aussi une histoire, ou plutôt une sèche
chronique, des événements de la guerre de Darius et de Xerxès contre les
Grecs : ouvrage qui a fourni peut-être à Hérodote quelques renseignements
précieux, mais non pas certes le modèle de cette narration et de ce style que
nous admirons dans les Muses.
Hellanicus de Mitylène, Éolien, qui florissait vers le même temps
qu'Hérodote, écrivit, dans la manière d'Hécatée, de Phérécyde et de
Charon, des descriptions ethnographiques, des généalogies, des chroniques
nationales et étrangères. Un de ses écrits contenait la liste des femmes qui
avaient desservi, dès la plus haute antiquité, le sanctuaire de Junon Ã
Argos, et le récit des événements plus ou moins authentiques auxquels
s'étaient mêlées ces prêtresses, ou dont Argos avait été le théâtre.
Hellanicus toucha aussi à l'histoire contemporaine, et raconta quelques-uns des
faits qui s'étaient passés entre les guerres Médiques et la guerre du
Péloponnèse. Son livre était peu détaillé, et manquait, non pas seulement
d'intérêt, mais même, à en croire Thucydide, de toute exactitude
chronologique.
Aucun des écrivains que je viens d'énumérer, aucun de ceux que je pourrais
énumérer encore, ni Xanthus de Sardes, auteur d'un ouvrage intitulé Lydiaques,
ni Denys de Milet, dont on ne connaît que le nom, aucun des logographes enfin
n'a mérité assurément le noble nom d'historien ; mais les logographes, comme
je l'ai déjà dit, aidèrent à la venue du père de l'histoire : ils furent Ã
cet autre Homère ce qu'avaient été au poète de l'Iliade et de l'Odyssée ces
aèdes dont nous avons péniblement cherché les noms et la race littéraire.
HÉRODOTE. HIPPOCRATE.
Vie d'Hérodote. - Plan de l'histoire d'Hérodote. - Hérodote écrivain. - Hérodote moraliste. - Excellence de l'ouvrage d'Hérodote. - Vie d'Hippocrate. - Ouvrages d'Hippocrate. - Style d'Hippocrate.
Vie d'Hérodote.
La
ville d'Halicarnasse, en Carie, fondée autrefois par une colonie dorienne,
était, au commencement du cinquième siècle, la capitale d'un petit royaume
héréditaire dont les souverains dépendaient des satrapes de l'Asie Mineure et
reconnaissaient la suzeraineté du Grand-Roi. C'est à Halicarnasse que naquit
Hérodote, en 484, sous le règne de la première Artémise, celle qui
s'immortalisa par son héroïsme à la bataille de Salamine, où ses navires
soutinrent la lutte contre les Grecs sans trop de désavantage. La famille
d'Hérodote comptait entre les plus considérables de la ville. On ne négligea
rien pour son éducation, et il profita des ressources littéraires qui
abondaient alors dans Halicarnasse, non moins que dans les cités voisines. Le
poète Panyasis, un des classiques de l'épopée grecque, était l'oncle
maternel d'Hérodote : c'est à lui sans doute et à ses exemples que le jeune
homme dut l'amour du bien et du beau, et cette passion de s'instruire qui
l'entraîna de bonne heure à travers le monde, pour voir et pour entendre. Ce
fut aussi un des hasards heureux de la destinée du futur historien, qu'il fût
né sujet du Grand-Roi. Il put librement satisfaire son goût pour les voyages,
dans un temps où tout Grec, d'une des nations en guerre avec la Perse, n'eût
pu mettre le pied en Égypte et dans la haute Asie sans courir le risque d'être
traité en ennemi et vendu comme esclave. Il visita l'Égypte, et remonta le Nil
jusqu'à Éléphantine. Il parcourut la Libye, la Phénicie, la Babylonie, et
probablement aussi la Perse. Il pénétra jusqu'au fond du Pont-Euxin, en
suivant le rivage méridional de cette mer, et il séjourna dans tous les lieux
qui offraient quelque aliment à sa curiosité. Dès l'âge de vingt-cinq ans
peut-être, il méditait déjà son grand ouvrage. A trente ans, il vivait dans
sa ville natale, travaillant à mettre en ordre les immenses matériaux qu'il
avait amassés, et s'essayant à la comÂposition de ces récits qui devaient
charmer la Grèce, quand un événement funeste vint bouleverser sa fortune et
détruire son repos.
Ce n'était plus le temps de la grande Artémise, ce temps où les lettres
étaient en honneur dans le palais même des souverains, et où Pigrès, frère
de la reine, ambitionnait le nom de poète et la gloire de se dire un des
disciples d'Homère. Lygdamis, roi d'Halicarnasse, n'était qu'un coeur bas et
féroce ; et Panyasis fut particulièrement en butte à sa haine pour tout ce
qui était noble et grand. Le poète périt un jour, égorgé par l'ordre du
tyran. Hérodote lui-même, que Lygdamis n'aimait pas davantage, faillit aussi
perdre la vie, et ne se mit à l'abri qu'en fuyant d'Halicarnasse.
Il alla s'établir, vers l'an 442, dans l'île ionienne de Samos. C'est lÃ
qu'il se perfectionna dans l'étude du dialecte qui était la langue de la
prose, et qu'il se pénétra de cet esprit ionien qui vit d'un bout à l'autre
de son oeuvre. Car Hérodote n'a rien de cette fierté aristocratique, de cette
roideur, de ces préjugés nationaux, que les Doriens portaient partout avec eux
: il s'est, si je puis ainsi dire, dépouillé du vieil homme, en quittant le
dialecte de ses pères. C'est à Samos encore qu'Hérodote prépara les moyens
de délivrer ses compatriotes du joug de leur tyran. Il réussit dans son
entreprise contre le meurtrier de Panyasis, et il revit sa patrie après un exil
de plusieurs années. Mais, au lieu de ce loisir et de cette douce quiétude où
il comptait passer sa vie, il ne trouva qu'amertume et dégoûts. Halicarnasse
ne sut pas jouir de la liberté ; et les dissensions civiles ne tardèrent point
à en rendre le séjour intolérable pour un homme d'étude et de paix,
Hérodote, désespérant de la raison de ses concitoyens, les abandonna à leurs
passions, et alla chercher, loin d'Halicarnasse, une retraite à l'abri de tous
les orages. Il choisit pour son exil volontaire la ville de Thuries, que les
Athéniens avaient fondée en 444 dans la Grande-Grèce, sur l'emplacement de
l'ancienne Sybaris. On ignore l'époque précise de son départ pour Thuries;
mais il ne fut pas un des fondateurs de la ville. Il vécut de longues années
dans sa patrie nouvelle, et il y mourut dans un assez grand âge, vers l'an 406
avant notre ère. Il se donne à lui-même, en tête de son Histoire, le nom
d'Halicarnassien, Ã raison du lieu de sa naissance ; mais plus d'une fois il
est désigné comme Thurien par les auteurs. Thuries l'avait adopté pour sien,
et on le connut longtemps en Grèce comme citoyen de Thuries.
Hérodote avait parcouru pendant sa jeunesse, comme je l'ai dit, les,
merveilleuses contrées de l'Orient et les villes grecques de l'Asie. Ses
explorations dans la Grèce européenne commencèrent plus tard, mais sans qu'on
sache à quel moment. Ce qui est certain, c'est qu'il avait visité presque tous
les lieux de quelque renom, villes, temples, champs de bataille, et dans les
îles et sur le continent, depuis la Thrace jusqu'en Italie.
La réputation littéraire d'Hérodote remplissait déjà la Grèce, avant même
qu'il passât d'Halicarnasse à Thuries. En 446, à l'âge de trente-huit ans,
il était venu à Athènes pour la fête des grandes Panathénées, et il y
avait lu en public des fragments de son ouvrage, fort incomplet encore, mais
dont certaines parties étaient à peu près au point où il les voulait mettre
et où il les a laissées. L'assistance avait été émerveillée de ces
récits, et les Athéniens avaient voté au conteur incomparable une récompense
de dix talents, plus de cinquante mille francs de notre monnaie. Longtemps avant
cette époque, dès 456 selon une tradition plus douteuse, il avait déjà fait
une lecture de ce genre à Olympie ; et c'est là que s'était allumée, dit-on,
dans le cœur de Thucydide enfant, cette noble ambition de gloire si bien
secondée depuis par le génie.
Quoi qu'il en soit, ce n'est ni en 456 ni même en 446 qu'Hérodote pouvait
livrer à l'admiration des hommes autre chose que des récits partiels et des
lambeaux de son oeuvre. Le plan immense qu'il avait conçu ne fut complètement
réalisé que longtemps après ; et c'est seulement dans les dernières années
de sa vie qu'il cessa de travailler, et qu'il vit son monument debout, tel qu'il
avait jadis rêvé de le construire.
Plan de l'histoire d'Hérodote.
L'ouvrage
d'Hérodote embrasse l'histoire de tous les peuples alors connus ; mais le sujet
principal, le fait autour duquel se groupent tous les autres faits, et où tout
vient aboutir de près comme de loin, c'est la grande et terrible lutte de
l'Asie contre la Grèce. Pour former un tout des innombrables détails qu'il se
proposait de déployer Hérodote conçut une sorte d'épopée, dont l'ordonnance
n'est pas sans analogie avec celle des poèmes d'Homère. Comme l'auteur de
l'Odyssée, il transporte dès le début, ou peu s'en faut, le lecteur au sein
même des événements qui ont préparé la lutte ; et, conduit de souvenir en
souvenir, montant et descendant dans les siècles, tournant à droite, tournant
à gauche, il arrive à la journée de Mycale, après avoir passé en revue tout
ce qu'offraient d'important, ou seulement de curieux, les traditions des
peuples. Sa manière de rattacher les récits les uns aux autres tient un peu de
celle du vieux Nestor. Seulement les parenthèses du vieillard de Pylos, ces
aventures qu'un nom lui remet en mémoire, et qu'il intercale les unes dans les
autres, mais sans oublier le but où il tend, ont pris, dans Hérodote, des
dimensions proportionnées à l'immensité d'un discours où il s'agit de
montrer l'opposition de deux mondes et le triomphe de l'Europe sur l'Asie.
L'unité de l'ouvrage est dans cette opposition fondamentale ; unité qui admet
une diversité infinie, car tout ce qui a trait, de près ou de loin, et aux
cités grecques et à l'empire des Perses, histoire, géographie, mœurs,
usages, religions, toutes les traditions, tous les faits, toutes les légendes,
appartient en définitive au vaste domaine conquis par l'écrivain ; j'allais
dire, par le poète. Ce titre glorieux, Hérodote le mérite à plus d'égards
que bien des poètes faisant des vers, même avec talent ; et les noms de Muses
que portent chacun de ses neuf livres ne disent rien de trop en annonçant que
ce qu'on a sous les yeux est une oeuvre d'art, et d'un art inspiré, non moins
qu'une oeuvre de science.
Voici un court sommaire qui fera comprendre, tout à la fois, et l'immensité
des trésors amassés par Hérodote, et l'heureux cadre dans lequel il les a
disposés.
Après quelques mots sur les anciennes luttes de la Grèce et de l'Asie durant
l'époque héroïque, et sur les motifs de part et d'autre allégués, comme les
enlèvements d'Io, d'Europe, de Médée et d'Hélène, Hérodote passe Ã
Croesus, héritier de ces rois de Lydie qui les premiers entreprirent
sérieusement, dans les temps historiques, contre la liberté des Grecs. Il nous
fait connaître en détail la vie et les aventures de Croesus, tout ce qu'on
sait de ses ancêtres et des dynasties qui se sont succédé dans le royaume de
Lydie, en un mot tout ce qui offre quelque intérêt dans la destinée du peuple
lydien. A propos d'un oracle qui recommande à Croesus de rechercher l'amitié
des Grecs, Hérodote est amené à parler de l'état où se trouvaient alors
Athènes et Lacédémone. L'attaque de Sardes par Cyrus fait paraître devant
nous un autre peuple, les Perses, qui détruisent le royaume de Lydie, et qui se
trouvent désormais, par le fait de leurs conquêtes, en contact immédiat avec
les Grecs. Hérodote nous apprend ce que sont les Perses, et comment ils ont
succédé, dans le haut Orient, à l'empire des Mèdes, dont l'origine, le
progrès et la chute se déroulent successivement à nos yeux. A l'histoire de
Cyrus se mêlent l'histoire des colonies grecques de l'Asie Mineure, et celle de
la destruction de la puissance assyrienne.
L'expédition de Cambyse, fils de Cyrus, contre l'Égypte conduit le lecteur sur
les bords du Nil, Hérodote décrit la contrée, et raconte de ce peuple
extraordinaire tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a entendu raconter sur les
lieux mêmes. Il reprend l'histoire de Cambyse ; puis il passe au mage Smerdis
et à Darius, fils d'Hystaspe. L'expédition de Darius contre les Scythes et la
soumission de la Libye portent la vue de l'historien vers les deux extrémités
du monde alors connu : il nous fait le tableau des mœurs du Nord et de celles
du Midi, la description de ces pays si divers, et le récit des vicissitudes des
nations qui les habitent.
La conquête de la Thrace et de la Macédoine par Mégabazès, lieutenant de
Darius, et la révolta des Ioniens contre les Perses, mettent directement en
lutte les deux mondes. Hérodote, reprenant l'histoire des États grecs au point
où il l'avait laissée, s'attache particulièrement à peindre les progrès de
la puissance athénienne, l'esprit d'entreprise qui anime la république depuis
la chute des Pisistratides. Il rend compte et des inimitiés qui divisaient les
nations grecques entre elles, et des alliances, des sympathies qui les
rattachaient les unes aux autres, à l'époque où Darius comÂprima la révolte
de ses sujets grecs, et où ses années s'avancèrent au cœur de la Grèce.
L'expédition de Datis et d'Artaphernès échoue, et la bataille de Marathon
délivre pour quelques années la Grèce du danger. Xerxès, fils de Darius,
essaye de venger en personne l'affront fait aux armes des Perses. Après des
batailles sans résultat aux Thermopyles et au promontoire d'Artémisium, la
flotte des Perses est détruite à Salamine, et leur armée de terre Ã
Platées. Le dernier livre d'Hérodote se termine au moment où la Grèce est
définitivement purgée de ses envahisseurs, et où les peuples grecs qui
avaient favorisé les entreprises de l'ennemi ont reçu leur juste châtiment.
Il n'y a qu'une seule lacune dans cette histoire universelle. Hérodote dit trop
peu de chose de cette grande nation assyrienne qui avait enfanté les merveilles
de Babylone et de Ninive. Mais il nous apprend lui-même qu'if avait composé un
ouvrage détaillé sur l'Assyrie ; et c'est à cet ouvrage, malheureusement
perdu, qu'il se réfère pour tout ce qui manque dans le livre où il est
question des Assyriens.
Hérodote écrivain.
Hérodote n'a rien de commun avec les écrivains qu'on appelle Ã