Vivre ses passions : l'argent

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L'argent rend-il heureux?

HORACE : Quintus Horatius Flaccus naquit à Venouse, en Apulie. Fils d'un affranchi aisé, il fit ses études à Rome puis à Athènes où il fut entraîné dans l'armée de Brutus et Cassius. Après la défaite de Philippes, ruiné, il se fit greffier pour vivre. Il publia les Epodes qui firent scandale. Mécène le reçut parmi ses amis, puis lui fit don d'une propriété en Sabine, le poète écrivit alors les Satires, les Odes, puis les Epîtres (contenant l'Art poétique) et enfin le Chant séculaire.

autres textes d'horace

Horace sait se contenter de peu. Il pense qu'une vie dans la modération, droite et honnête, vaut mieux que richesse et avidité.

Non ebur neque aureum
mea renidet in domo lacunar,
non trabes Hymettiae
premunt columnas ultima recisas
Africa, neque Attali
ignotus heres regiam occupavi,
nec Laconicas mihi
trahunt honestae purpuras clientae.

At fides et ingeni
benigna vena est pauperemque dives
me petit ; nihil supra
deos lacesso nec
potentem amicum
largiora flagito,
satis beatus
unicis Sabinis.

potentem amicum : = Mécène qui, vers l'année 33 A.C.N., avait donné à Horace une villa en Sabine 
unicis Sabinis : au pluriel, selon l'usage pour les noms de propriété

HORACE, Odes, II, 18, 1-14
   vocabulaire

Ni l'ivoire, ni les plafonds dorés ne brillent dans ma maison ; des architraves en marbre de l'Hymette n'y reposent pas sur des colonnes de marbre taillées au fond de l'Afrique ; je ne suis pas, héritier inconnu d'Attale, devenu le propriétaire de son palais ; des clientes de bonne famille ne tissent pas pour moi des vêtements teints en pourpre de Laconie. Mais je suis honnête ; la veine de mon esprit est généreuse ; je suis pauvre, et le riche me recherche. Je ne demande rien de plus aux dieux, et je ne sollicite pas autre chose de mon puissant ami : je suis assez riche avec ma terre de Sabine.

HORACE, Odes, II, 18, 1-14, traduction F. RICHARD, Paris, Garnier.

 

1. Horace affirme à plusieurs reprises son goût pour la modération et la vie simple.

a) Je n'aime pas, jeune garçon, le luxe des Perses ; je vois sans plaisir des couronnes tressées sur l'écorce du tilleul; cesse de te mettre en quête d'un endroit où tu pourrais trouver des roses tardives. Dans ton zèle, n'ajoute rien, je t'en prie, au simple myrte ; le myrte te va bien, à toi mon serviteur ; il me convient, à moi, quand je bois sous ma treille.

HORACE, Odes, I, 38, traduction F. RICHARD, Paris, Garnier.

b) E. de Linge a traduit cette même ode :

L'échanson

Des Perses loin d'ici les fastueux apprêts,
Les couronnes qu'enlace un peu d'écorce vive!
Enfant, ne cherche pas le long de quels guérets
S'ouvre encor la rose tardive.
Qu'au simple myrte en fleur ton zèle officieux
N'ajoute rien! Le myrte, ici, sied à merveille
A toi, quand tu remplis ma coupe d'un vin vieux,
A moi, quand je bois sous ma treille.

cité par Ch. DAUBRESSE et L. GOFFLOT, Horace, Anvers, De Sikkel, 1960, pp. 26-27.

c) ... sais-tu quels sont mes sentiments, mes prières aux dieux? "Puissé-je garder ce que je possède aujourd'hui, et même moins encore! Puissé-je vivre pour moi pendant les années qui me restent, si les dieux m'en accordent encore, avoir des livres en quantité suffisante, des provisions jusqu'à la prochaine récolte, pour n'éprouver ni crainte ni inquiétude devant les incertitudes de l'avenir!" Voilà les biens qu'il suffit de demander à Jupiter ; il peut nous en faire don ou nous les enlever. Qu'il me donne la vie et les moyens de vivre! mais l'égalité d'âme, c'est mon affaire!

HORACE, Epîtres, I, 18, 106-112, traduction F. RICHARD, Paris, Garnier.

2. HORACE, Odes, II, 18, 17-36, traduction F. RICHARD, Paris, Garnier, reproche à d'autres leur avidité et leur goût du luxe :

Le jour chasse le jour, de nouveaux mois surgissent et meurent à leur tour. Et toi, aux approches de la mort, ce n'est pas au tombeau que tu penses, mais tu donnes des marbres à tailler, tu bâtis des maisons, tu t'acharnes à gagner de nouveaux rivages sur la mer sonore de Baïes, tu ne te juges pas assez riche avec la terre ferme. Il y a plus: sans arrêt, tu arraches les bornes des champs voisins ; et, dans ta cupidité, tu bondis jusque dans les terres de tes clients ; tu chasses de leur domaine l'homme, la femme, qui emportent dans un pli de leur robe les dieux de la famille et les enfants en haillons. Et pourtant, la maison qui, le plus sûrement, attend le riche propriétaire, est celle que lui réserve l'avide Orcus. A quoi bon étendre son domaine? La terre s'ouvre aussi bien pour le pauvre que pour le fils de roi ; et le ministre d'Orcus ne se laisse pas corrompre pour ramener sur terre l'astucieux Prométhée.

3. SALLUSTE, Conjuration de Catilina, XII et XIII, traduction F. RICHARD, Paris, Garnier, dénonce aussi les ravages causés par l'argent :

Quand l'argent commença à être à l'honneur et eut procuré la gloire, l'autorité, un pouvoir sans limite, la vertu alla s'affaiblissant, la pauvreté fut honnie, le désintéressement passa pour malveillance. L'argent livra la jeunesse au luxe et à l'avidité, en même temps qu'à la volonté de dominer ; on se mit à piller, à tout dépenser, à tenir pour rien ce qu'on possédait, à convoiter le bien d'autrui, à n'avoir plus la réserve, la pudeur et toutes les lois divines et humaines indifféremment, ni considération ni ménagement.

Il est instructif de regarder nos maisons de ville et de campagne, dont les énormes constructions ressemblent à des villes, puis de jeter les yeux sur les temples qu'ont élevés nos ancêtres, les plus religieux des hommes. Pour eux, la décoration des temples, c'était leur piété, comme la gloire était l'ornement de leurs maisons ; et ils n'enlevaient qu'une chose aux vaincus : le pouvoir de mal faire. Aujourd'hui, au contraire, les derniers des lâches commettent le crime inexpiable d'arracher à nos alliés ce que les vainqueurs héroïques de jadis leur avaient laissé : comme si pratiquer l'injustice était l'unique moyen de faire acte d'autorité.

A quoi bon rappeler ce que ne croiront jamais ceux qui ne l'ont pas vu, de simples particuliers aplanissant les montagnes et élevant des chaussées sur la mer? L'argent me semble avoir été pour eux un moyen de se divertir : ils pouvaient le posséder honorablement, ils avaient hâte d'en abuser pour des turpitudes. Et leur goût pour la débauche, la table, tous les raffinements n'étaient pas moindre ; les hommes se prostituaient comme des femmes, les femmes étalaient leur impudeur ; pour trouver une nourriture choisie, on courait les terres et les mers ; on dormait avant d'en avoir envie, on n'attendait pas d'avoir faim ou soif, d'avoir froid ou d'être las, par raffinement on provoquait tous ces besoins. Poussée par ces vices, la jeunesse, son patrimoine dissipé, se jetait dans le crime. L'âme, en proie au mal, ne pouvait guère se soustraire aux passions ; dès lors, on ne regardait pas aux moyens d'acquérir et de dépenser.

4. LA BRUYERE nous livre quelques portraits :

a) Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du dernier dix, uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent.

Les Caractères, 58.

b) Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête, et l'on s'arrête ; il continue de marcher, et l'on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l'interrompt pas ; on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux ; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ; il dort peu, et d'un sommeil fort léger ; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide : il oublie tout ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus ; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement ; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur ; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir ; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur les yeux pour n'être point vu ; il se replie et se referme dans son manteau ; il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve le moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas dans la conversation, et il articule mal ; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie : il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.

Les Caractères, 83.

Africus, a, um : africain
amicus, a, um
: ami (amicus, i, m. : l'ami)
at
, conj. : mais
Attalus, i
, m. : Attale (roi de Pergame)
aureus, a, um
: d'or
beatus, a, um
: heureux
benignus, a, um
: 1 - bon, bienveillant, affectueux, affable, aimable, favorable. - 2 - bienfaisant, généreux, libéral. - 3 - riche, abondant, fécond.
clienta, ae
, f. : la cliente
columna, ae
, f. : la colonne
deus, i
, m. : le dieu
dives, divitis
: riche
domus, us
, f. : la maison
ebur, oris
, n. : l'ivoire
ego, mei
: je
et
, conj. : et. adv. aussi
fides, ei
, f. : 1. la foi, la confiance 2. le crédit 3. la loyauté 4. la promesse, la parole donnée 5. la protection (in fide : sous la protection)
flagito, as, are
: demander avec instance, réclamer d'une manière pressante
heres, edis
, m. : l'héritier
honestus, a, um
: 1 - qui a obtenu les honneurs, honoré, considéré, noble, de distinction. - 2 - de naissance distinguée, d'un rang élevé. - 3 - honnête, droit, juste, équitable. - 4 - beau, noble, digne d'estime, honorable, vertueux. - 5 - noble, beau, gracieux, élégant. - 6 - chaste, pudique.
Hymettius, a, um
: de l'Hymette (montagne de l'Attique dont on tirait un marbre blanc veiné de bleu)
ignotus, a, um
: inconnu
in
, prép. : (acc. ou abl.) dans, sur, contre
ingenium, ii
, n. : les qualités innées, le caractère, le talent, l'esprit, l'intelligence
lacesso, is, ere, ivi, itum
: harceler, exciter, attaquer
Laconicus, a, um
: de Laconie
lacunar, aris
, n. : le plafond lambrissé
largior, oris
: comparatif de largus, a, um : large
meus, mea, meum
: mon
nec
, adv. : et...ne...pas
neque
, adv. : et ne pas
nihil
, indéfini : rien
non
, neg. : ne...pas
occupo, as, are
: se saisir de, envahir, remplir, devancer, couper (la parole)
pauper, eris
: pauvre
peto, is, ere, i(v)i, itum
: 1. chercher à atteindre, attaquer, 2. chercher à obtenir, rechercher, briguer, demander
potens, entis
, m. : puissant
premo, is, ere, pressi, pressum
: presser, accabler, écraser
purpura, ae
, f. : 1. coquillage qui fournit la pourpre (celle de Laconie était très renommée) 2. la pourpre (couleur ou vêtement)
recido, is, ere, recidi, recasum
: intr. - 1 - retomber, tomber; retomber sur (qqn), rejaillir sur. - 2 - en venir à, aboutir à. - 3 - échoir à, être dévolu à, tomber en partage, tomber dans la possession de; coïncider avec. - 4 - revenir, récidiver (en parl. de la fièvre). is, ere, cidi, cisum : ôter en coupant, retrancher
regia, ae
, f. : la résidence royale, le palais
renideo, es, ere
: renvoyer des rayons, reluire, briller, être riant
Sabinus, a, um
: Sabin
satis
, adv. : assez, suffisamment
sum, es, esse, fui
: être
supra
, adv : au dessus ; prép. + acc. : au dessus de, au delà de
trabs, trabis,
f. : la poutre, l'arbre
traho, is, ere, traxi, tractum
: 1. tirer 2. solliciter, attirer 3. traîner 4. extraire 5. allonger, prolonger 6. différer, retarder
ultimus, a, um
: dernier
unicus, a, um
: unique
vena, ae
, f. : la veine, la veine poétique, l'inspiration
texte
texte
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