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CHAPITRE
PREMIER.
Philippe
regagne l'amitié des Aratus, et obtient par leur crédit des secours de la part
des Achéens. - Il prend le parti de faire la guerre par mer. - Trois de ses
premiers officiers conspirent contre lui.
L'année
de la préture du jeune Aratus finit, selon la manière de compter des Achéens,
au lever des Pléiades, et Épérate lui succéda : Dorimaque était alors
préteur chez les Étoliens. Ce fut vers ce même temps qu'Hannibal, au
commencement de l'été, ayant ouvertement déclaré la guerre aux Romains,
partit de Carthage-la-Neuve, passa l'Ebre, et prit sa route vers l'Italie; que
les Romains envoyèrent Tiberius Sempronius en Afrique avec une armée, et
Publius Cornelius en Espagne; et qu'Antiochus et Ptolémée, ne pouvant terminer
par des conférences leur contestation sur la Coelo-Syrie, se disposèrent à la
décider par les armes.
Philippe, n'ayant ni vivres ni argent pour se mettre en campagne, fit assembler
le conseil des Achéens par leurs magistrats, et l'assemblée se tint à Égium,
selon la coutume. Là le roi, qui voyait qu'Aratus, indigné de l'affront qu'il
avait reçu aux derniers comices par les intrigues d'Apelles, n'usait en sa
faveur ni de son crédit ni de son autorité, et qu'Épérate, naturellement
inhabile à tout, était méprisé de tout le monde, il ouvrit les yeux sur les
mauvaises manoeuvres d'Apelles et de Léontius, et résolut de se bien remettre
dans l'esprit d'Aratus. Pour cela il persuada aux magistrats de transférer l’assemblée
à Sicyone , où voyant à son aise les deux Aratus, et chargeant Apelles seul
de tout ce qui s'était passé à leur préjudice, il les exhorta à ne pas se
départir des sentiments qu'ils avaient conçus d'abord pour lui. Il entra
ensuite dans l'assemblée, où, par le crédit de ces deux magistrats, il obtint
des Achéens tout ce qu'il souhaitait. Il fut ordonné que les Achéens lui
donneraient cinquante talents le premier jour qu'il se mettrait en marche; et
aux troupes la paie de trois mois avec dix mille mesures de blé; et tant qu'il
serait dans le Péloponnèse, dix-sept talents par mois. Ainsi se termina cette
assemblée, et les Achéens qui la composaient se retirèrent chacun dans leurs
villes. Les troupes sorties des quartiers d'hiver, Philippe, après avoir pris
conseil de ses amis, jugea à propos de faire la guerre par mer. Sa raison fut
que c'était le seul moyen d'accabler bientôt et de tous côtés ses ennemis,
qui ne pourraient point se secourir les uns les autres, dispersés comme ils
étaient dans différents pays, et craignant d'ailleurs pour eux-mêmes un
ennemi dont ils ignoraient les desseins, et qui par mer pouvait bientôt tomber
sur eux : car c'était aux Étoliens, aux Lacédémoniens et aux Éléens que
Philippe devait faire la guerre. Ce dessein pris, il assembla les vaisseaux des
Achéens et les siens propres à Léchée, où par un exercice continuel il
accoutuma son infanterie macédonienne à ramer. Il trouva dans ses soldats
toute la docilité et toute l'ardeur possibles ; car les Macédoniens ne se
distinguent pas seulement par leur courage et leur valeur dans les batailles
rangées sur terre; ils sont encore très propres au service de mer, si
l'occasion s'en présente. Ce sont des gens exercés à creuser des fossés, à
élever des retranchements, endurcis aux travaux lès plus pénibles, tel enfin
qu'Hésiode représente les Éacides :
Plus contents sous les armes que dans les festins.
Pendant que le roi et les troupes macédoniennes s'occupaient, à Corinthe, aux
exercices de la marine, et disposaient tout pour la campagne, Apelles, ne
pouvant ni regagner les bonnes grâces du roi, ni supporter le mépris où il
était tombé, fit complot avec Léontius et Mégaléas de se trouver dans
toutes les affaires avec le roi; mais de s'y comporter de manière à traverser
tous ses desseins. Il prit pour lui d'aller à Chalcis, et d'y faire en sorte
qu'il n'en vînt au roi nulle munition. Il fit part de ce pernicieux projet aux
deux autres conjurés, et partit pour Chalcis sous de vains prétextes, dont il
colora au roi son départ. Il fut là si fidèle à la foi qu'il avait donnée
aux compagnons de sa perfidie, et il sut si adroitement abuser de l'autorité
que son ancienne faveur lui donnais sur les peuples, qu'enfin le roi, dénué de
tout, se vit réduit à mettre en gage sa vaisselle, et à vivre sur l'argent
qu'on lui prêta.
Quand les vaisseaux furent assemblés, et que les Macédoniens se furent formés
à l'exercice de la rame, Philippe, ayant distribué des vivres et de l'argent
aux soldats, mit à la voile et aborda le second jour à Patres. Son armée
était de six mille Macédoniens et de douze cents mercenaires. Dorimaque,
préteur des Étoliens, avait alors envoyé cinq cents Néocrètes au secours
des Éléens, sous le commandement d'Agélas et de Scopas , et les Éléens,
craignant que Philippe ne pensât à mettre le siège devant Cyllène, firent
des levées de mercenaires, disposèrent les soldats de la ville à la défense,
et fortifièrent cette place avec soin. Là-dessus le roi, pour avoir du secours
dans le besoin, et pour se mettre en sûreté contre les entreprises des
Éléens, prit le parti de laisser dans Dymes les mercenaires d'Achaïe, ce
qu'il avait de Crétois quelque cavalerie gauloise ; et environ deux mille
hommes d'élite de l'infanterie achéenne, et après avoir fait savoir aux
Messéniens, aux Épirotes, aux Acarnaniens et à Scerdilaïdas, d'équiper
leurs vaisseaux et de venir au devant de lui, il partit de Patres au jour
marqué, et alla prendre terre à Pronos, dans la Céphallénie.
Comme cette petite place était forte, et que d'ailleurs le pays était étroit,
il passa outre jusqu'à Palée. Ce pays était alors plein de blé, et fort en
état de nourrir l'armée; c'est pourquoi il fit débarquer ses troupes, et
campa devant la ville. On tira les vaisseaux à sec, on les environna d'un
fossé et d'un retranchement, et il envoya les Macédoniens au fourrage. Lui
même, en attendant que ses allies eussent rejoint et qu'on formât l'attaque,
se mita reconnaître la place, et à voir duquel côté on pourrait avancer les
ouvrages et approcher les machines. Deux raisons le portaient à ce siège : par
là il enlevait aux Étoliens un poste hors duquel ils ne pouvaient plus faire
de descentes dans le Péloponnèse, et piller les côtes d'Épire et
d'Acarnanie, car c'était des vaisseaux de Céphallénie qu'ils se servaient
pour ces sortes d'expéditions; et en second lieu, il s'acquérait ainsi qu'à
ses alliés une place, d'où l'on pouvait très commodément faire des
incursions sur le pays ennemi : car ia Céphallénie est située sur le golfe de
Corinthe, en s'étendant vers la mer de Sicile; elle est limitrophe, au
septentrion et à l'occident du Péloponnèse, surtout du pays des Éléens et
des parties méridionales et occidentales de l'Épire, de l'Étolie et de
l'Acarnanie.
Il ne se pouvait rencontrer une situation plus heureuse pour rassembler ses
alliés, pour incommoder ses ennemis, et mettre ses amis à couvert de toute
insulte : aussi le roi souhaitait-il passionnément de réduire cette île sous
sa domination. Ayant remarqué que Palée était défendue de presque tous les
côtés , ou par la mer, ou par des précipices, et qu'on ne pouvait en
approcher que par une plaine du côté de Zacynthe, ce fut par-là qu'il pensa
à faire ses approches et à former l'attaque.
CHAPITRE
II.
Siège
de Palée. - Irruption de Philippe dans l'Étolie. - Ravages que font les
Macédoniens dans cette province. - Therme prise d'emblée.
Philippe
prenait ainsi des arrangements, lorsque arrivèrent quinze bâtiments de la part
de Scerdilaïdas, qui n'avait pu en envoyer que ce petit nombre, à cause des
troubles qu'excitaient dans l'Illyrie les principaux de la nation. Arriva aussi
le secours qu'il attendait des Épirotes, des Acarnaniens et des Messéniens.
Depuis la prise de Phialée, ces derniers n'avaient plus de prétexte qui les
dispensât de partager cette guerre avec les autres alliés.
Quand tout fut prêt pour le siège, et que les batteries de balistes et de
catapultes eurent été dressées au lieu d'où il était plus aisé de
repousser les assiégés, le roi ayant animé les Macédoniens à bien faire,
donna ordre que l'on approchât des murailles les machines, et qu'à leur faveur
on creusât des mines. Les Macédoniens se portèrent à ce travail avec tant
d'ardeur, qu'en fort peu de temps les murailles furent percées à la longueur
de deux arpents. Alors le roi s'approcha de la ville, et exhorta les assiégés
à faire la paix avec lui. N'en étant point écouté, il fit mettre le feu aux
arcs-boutants qui soutenaient le mur sapé; cette partie de mur tombe, et
l'infanterie à rondache, selon l'ordre qu'elle en avait reçu, marche la
première en sections. Trois jeunes soldats avaient déjà franchi la brèche;
mais Léontius, qui commandait cette infanterie, se souvenant de la parole qu'il
avait donnée aux autres conjurés, les empêcha de passer plus avant. Comme il
avait aussi gagné et corrompu les officiers, et que lui-même, loin d'agir avec
vigueur, affectait de paraître épouvanté du danger, quoique l'on pût fort
aisément s'emparer de la ville, l'on fut chassé de la brèche, et grand nombre
de Macédoniens furent blessés.
Avec des soldats couverts de blessures, on ne pouvait plus rester devant la
place : le roi leva le siège, et prit conseil de ses amis sur ce qu'il avait à
faire. Pour forcer Philippe à quitter ce siège, Lycurgue et Dorimaque, avec un
égal nombre d'Étoliens, s'étaient jetés, celui-là sur le pays des
Messéniens, et celui-ci sur la Thessalie. Sur quoi les Acarnaniens et les
Messéniens envoyèrent des ambassadeurs au roi. Les Acarnaniens pressaient
Philippe de tomber sur l'Étolie, et de porter sans crainte le ravage dans toute
la province, qu'il n'y avait pas de moyen pour empêcher Dorimaque d'entrer dans
la Macédoine. Ceux de Messène demandaient du secours, et représentaient au
roi que, pendant que les vents Étésiens soufflaient, en un jour il passerait
de Céphallénie à Messène; que l'on fondrait sur Lycurgue, qui ne s'attendait
à rien moins, et que ce préteur ne pourrait éviter la défaite. Ainsi
raisonnait Gorgus leur ambassadeur, et Léontius l'appuyait de toutes ses
forces, toujours selon les vues de la conjuration, et pour arrêter le cours des
exploits de Philippe. Car il est vrai qu'il était facile de passer à Messène,
mais il n'était pas possible d'en revenir tant que les vents Étésiens
souffleraient : d'où il serait arrivé qu'en suivant le conseil de Gorgus, le
roi, renfermé dans la Messénie, aurait été hors d'état de rien entreprendre
de tout le reste de l'été, pendant que les Étoliens, parcourant toute la
Thessalie et l'Épire, ravageraient ces deux pays sans aucun obstacle. Tels
étaient les pernicieux conseils que Gorgus et Léontius donnaient au roi. Celui
d'Aratus fut tout opposé. Il dit qu'il fallait marcher vers l'Étolie, et y
porter la guerre ; que les Étoliens étaient en expédition, Dorimaque à leur
tête, et que par conséquent Philippe serait le maître de faire dans leur
patrie tels ravagés qu'il lui plairait.
Cet avis prévalut. Léontius avait perdu toute confiance auprès de son prince,
depuis qu'il s'était si lâchement comporté au dernier siège, et qu'il lui
avait donné de si mauvais conseils dans cette occasion. Le roi écrivit à
Éperate de lever des troupes chez les Achéens et d'aller au secours des
Messéniens, et, partant de Céphallénie, il aborda le second jour à Leucade,
pendant la nuit. Après avoir tout disposé à l'isthme de Diorycte, on y fit
passer les vaisseaux. De là il entra dans le golfe d'Ambracie, qui, comme nous
avons déjà dit, sortant de la mer de Sicile, pénètre fort avant dans les
terres d'Étolie. Il aborda un peu avant le jour à Limnée; et aussitôt il
donna ordre aux soldats de prendre leur repas , de se décharger de la plus
grande partie de leurs équipages, et de se tenir prêts à marcher. Pendant ce
temps-là il chercha des guides, et s'instruisit à fond de la carte du pays.
Aristophane, préteur des Acarnaniens, le vint trouver là avec toute les forces
de la province. Ces peuples avaient autrefois eu beaucoup à souffrir des
Étoliens, et ne respiraient que la vengeance. L'arrivée des Macédoniens leur
parut une occasion favorable. Tous prirent les armes, et non seulement ceux à
qui les lois l'ordonnent, mais encore quelques vieillards. Les Épirotes
n'étaient pas moins irrités contre les Étoliens, et ils avaient les mêmes
raisons de l'être; mais comme le pays est grand, et que Philippe était arrivé
tout à coup, ils n'eurent pas le temps d'assembler. leurs troupes à propos. De
la part des Étoliens, Dorimaque n'avait pris que la moitié des troupes; il
croyait que c'en serait assez pour défendre les villes et le plat pays de toute
insulte.
Le soir, Philippe, ayant laissé les équipages sous bonne garde, partit de
Limnée, et au bout d'environ soixante stade il fit halte, pour donner à son
armée le temps de prendre son repas et de se reposer ; puis il marcha toute la
nuit, et arriva au point du jour au fleuve Achéloüs, entre Conope et Strate,
dans la vue de se jeter subitement et à l'improviste dans Therme. Léontius vit
bien que Philippe viendrait à bout de son dessein, et que les Étoliens
auraient le dessous. Sa conjecture était fondée premièrement sur l'arrivée
subite et non attendue de Philippe dans l'Étolie ; et en second lieu sur ce
que, les Étoliens n'ayant pu soupçonner que Philippe hasardât d'attaquer une
place aussi forte que Therme, ils n'avaient ni prévu cette attaque, ni fait les
préparatifs nécessaires pour s'en défendre. Ces considérations, jointes à
la parole qu'il avait donnée aux conjurés, lui firent conseiller au roi de
s'arrêter à l'Achéloüs, et d'y donner à son armée, qui avait marché toute
la nuit, quelque temps pour respirer, conseil dont le but était de procurer aux
Étoliens le loisir de se disposer à la défense. Aratus au contraire , qui
savait que l'occasion passe et s'échappe rapidement, et que l'avis de Léontius
était une trahison manifeste, conjura Philippe de saisir le moment favorable,
et de partir sans délai.
Le roi, déjà piqué contre Léontius, sur-le-champ se met en marche, passe
l'Achéloüs, va droit à Therme, et porte le ravage partout où il passe. Dans
sa route il laissa à gauche Strate, Agrinie, Thestie, et à droite Conope,
Lysimachie, Trichonie et Phoétée. Arrivé à Métape, ville située à
l'entrée du lac de Trichonie, et à près de soixante stades de Therme, il fit
entrer cinq cents hommes dans cette place que les Étoliens avaient abandonnée,
et s'en rendit le maître : c'était un poste fort avantageux pour couvrir tout
ce qui entrait ou sortait du détroit qui conduit au lac, parce que les bords de
ce lac ne sont qu'une chaîne de montagnes escarpées et couvertes de grands
bois, au travers desquels on ne passe que par un défilé fort étroit. Son
armée traversa le défilé, les mercenaires à l'avant-garde, ensuite les
Illyriens, après eux l'infanterie à pavois et la phalange; les Crétois
formaient l'arrière-garde; sur la droite et hors du chemin marchaient les
Crétois soute-nus par les troupes légères. La gauche était couverte par le
lac pendant près de trente stades; au sortir du défilé, il rencontra un bourg
appelé Pamphie, où ayant aussi jeté quelques forces, il s'avança vers Therme
par un chemin très âpre et très difficile, creusé entre des rochers fort
escarpés, de sorte qu'on ne peut passer en quelques endroits sans courir risque
d'y périr. Cependant il y à près de trente stades à monter. Les Macédoniens
franchirent ces précipices en si peu de temps, qu'il était encore grand jour
lorsqu'ils arrivèrent à Therme. Philippe mit là son camp, et envoya aussitôt
ses troupes piller les villages voisins et la plaine de Therme; on pilla de
même les maisons de la ville, où l'on trouva non seulement du blé et d'autres
provisions de bouche, mais encore quantité de meubles précieux; car, comme
c'était là que les Étoliens chaque année faisaient leurs marchés et leurs
assemblées solennelles, tant pour le culte des dieux que pour l'élection des
magistrats, on y apportait tout ce que l'on avait de plus riche pour nourrir et
recevoir ceux qui y abordaient. Une autre raison pour laquelle il y avait là
tant de richesses, c'est que les Étoliens ne croyaient pas pouvoir les mettre
en lieu plus sûr. Jamais ennemi n'avait osé en approcher, et sa situation
rendait cette ville si forte, qu'elle passait pour la citadelle de tonte
l'Étolie. La paix profonde dont on jouissait là depuis un temps immémorial,
n'avait pas peu de part à cette grande abondance de biens dont regorgeaient les
maisons bâties près du temple et les lieux circonvoisins.
CHAPITRE
III.
Excès
que commirent les soldats de Philippe dans Therme. - Réflexions de Polybe sur
ce triste événement.
Après
avoir fait pendant cette nuit un butin immense, les Macédoniens tendirent leurs
tentes. Le matin on résolut d'emporter tout ce qui s'y trouverait d'un plus
grand prix. On amassa le reste par monceaux à la tête du camp, et on y mit le
feu; on prit de même les armes qui étaient suspendues aux galeries du temple,
on mit de côté les meilleures pour s'en servir au besoin, on en changea
quelques-unes, et le reste, qui montait à plus de quinze mille, fut réduit en
cendres. Jusque-là il n'y avait rien que de juste, rien qui ne fût selon les
lois de la guerre; mais ce qui se fit ensuite, je ne sais comment le qualifier.
Transportés de fureur par le souvenir des ravages qu'avaient faits les
Étoliens à Dios et à Dodone, ils mirent le feu aux galeries, brisèrent tous
les vœux qui y étaient appendus, et entre lesquels il y en avait d'une beauté
et d'un prix extraordinaires. On ne se contenta pas de brûler les toits, on
rasa le temple ; les statues, dont il y avait au moins deux mille, furent
renversées. On en mit en pièces un grand nombre; on n'épargna que celles qui
avaient des inscriptions, ou qui représentaient les dieux. Et on écrivit sur
les murailles ce vers célèbre, un des premiers essais de la muse spirituelle
de Samus, fils de Chrysogone, et qui avait été élevé avec le roi :
Vois-tu Dios? c'est de là que le coup est parti.
L'horreur qu'avaient inspirée à Philippe et à ses amis les sacrilèges commis
à Dios par les Étoliens, leur persuadait sans doute qu'il était permis de
s'en venger par les mêmes crimes, et que ce qu'ils faisaient n'était qu'une
juste représaille. On me permettra de penser autrement, et il est facile à
chacun de voir si j'ai raison ou non. Sans chercher des exemples ailleurs que
dans la même famille royale de Macédoine, quand Antigonus eut vaincu en
bataille rangée Cléomène, roi des Lacédémoniens, et se fut rendu maître de
Sparte, il pouvait alors disposer à son gré de la ville et des habitants;
cependant, loin de sévir contre les vaincus, il les rétablit dans la forme de
gouvernement qu'ils avaient reçue de leurs pères, et ne retourna en Macédoine
qu'après avoir fait de grands biens et à la Grèce en général, et aux
Lacédémoniens même qu'il venait de se soumettre. Aussi passa-t-il alors pour
un bienfaiteur, et après sa mort pour un libérateur, et s'acquit non seulement
chez les Lacédémoniens, mais parmi tous les peuples de la Grèce, une
réputation et une gloire immortelles.
Ce Philippe, qui le premier a reculé les bornes du royaume de Macédoine,.à
qui la famille royale est redevable de toute sa splendeur, et qui défit les
Athéniens à Chéronée, ce Philippe a moins fait par les armes que par la
modération et la douceur : car dans cette guerre il ne vainquit par les armes
que ceux qui les avaient prises contre lui mais ce fut par sa douceur et son
équité qu'il subjugua les Athéniens, et Athènes même. Dans la guerre, la
colère ne l'emportait point au-delà des bornes; il ne gardait les armes que
jusqu'à ce qu'il trouvât occasion de donner des marques de sa clémence et de
sa bonté. De là vint qu'il rendit les prisonniers sans rançon, qu'il eut soin
des morts, qu'il lit porter par Antipater leurs os à Athènes et qu'il donna
des habits à la plupart des prisonniers qu'il avait relâchés. Ce fut par
cette sage et profonde politique qu'il fit à peu de frais une conquête très
importante. Une telle grandeur d'âme étonna l'orgueil des Athéniens, et,
d'ennemis qu'ils étaient, ils devinrent les alliés les plus fidèles et les
plus dévoués à ses intérêts.
Que dirai-je d'Alexandre ? Irrité contre Thèbes jusqu'à vendre à l'encan ses
habitants et raser la ville, tant s'en fallut qu'il oubliât le respect qu'il
devait aux dieux, qu'il eut soin que l'on ne commît pas, même par imprudence,
la moindre faute contre les temples et les autres lieux sacrés. Il passe en
Asie pour y venger les Grecs des outrages qu'ils avaient reçus des Perses, les
coupables sont punis comme ils le méritent ; mais tous les endroits consacrés
aux dieux sont épargnés et respectés, bien que ce fût contre ce endroits-là
même que les Perses s'étaient le plus acharnés dans la Grèce. Il eût été
à souhaiter que Philippe, toujours attentif à ces grands exemples eût eu plus
à coeur de paraître avoir succédé à une modération si sage qu'à la
couronne. Il avait grand soin que l'on sût que le sang d'Alexandre et de
Philippe coulait dans ses veines; mais se montrer l'imitateur de leurs vertus,
c'est à quoi il pensait le moins. Aussi, dans un âge plus avancé, sa
réputation fut-elle aussi différente de la leur, que sa manière de régner
l'avait été. Cette différence de conduite est sensible dans ces événements.
Pendant qu'il s'emporte aux mêmes excès que ceux qu'il punit dans les
Étoliens, et qu'il remédie à un mal par un autre, il croit ne rien faire que
de juste : partout il décrie Scopas et Dorimaque comme des sacrilèges, pour
les attentats qu'ils avaient commis à Dios et à Dodone contre la divinité,
et, quoiqu'il soit aussi criminel qu'eux, il ne peut s'imaginer qu'on le mettra
au rang de l'un et de l'autre. Cependant les lois de la guerre y sont formelles,
elles obligent souvent de renverser les citadelles et les villes, de combler les
ports, de prendre les hommes et les vaisseaux, d'enlever les moissons et autres
biens de ce genre, pour diminuer les forces des ennemis et augmenter les nôtres
; mais détruire ce qui, eu égard à la guerre que nous faisons, ne nous
procure aucun avantage, ou n'avance pas la défaite des ennemis, brûler des
temples, briser des statues et autres pareils ornements d'une ville, il n'y a
qu'un homme furieux et hors de lui-même qui soit capable d'un tel emportement.
Ce n'est pas pour perdre et ruiner ceux qui nous ont fait tort, que l'on doit
leur déclarer la guerre, si l'on est équitable c'est pour les contraindre à
réparer leurs fautes ; le but de la guerre n'est pas d'envelopper dans la même
ruine les innocents et les coupables, mais plutôt de sauver les uns et les
autres. Il n'appartient qu'à un tyran de mériter par ses mauvaises actions et
par la haine qu'il a pour ses sujets, d'en être haï, et de n'avoir de leur
part qu'une obéissance forcée ; mais il est d'un roi de faire en sorte par la
sagesse de sa conduite, par ses bienfaits et par sa douceur, que son peuple le
chérisse et se fasse un plaisir d'obéir à ses lois.
Pour bien juger de la faute que fit alors te roi de Macédoine, on n'a qu'à se
représenter quelle idée les Étoliens se fussent formée de ce prince, s'il
eût tenu une route tout opposée, et qu'il n'eût ni brûlé les galeries, ni
brisé les statues, ni profané les autres ornements du temple. Pour moi, je
m'imagine qu'ils l'eussent rangé au nombre des princes les plus accomplis. Leur
conscience les y aurait portés par les reproches qu'elle leur aurait faits des
sacrilèges commis à Dios et à Dodone ; et comme d'ailleurs ils auraient senti
que, quand même Philippe, maître alors de faire ce qu'il lui aurait plu, les
eût traités avec la dernière rigueur, il ne leur aurait que rendu justice,
ils n'auraient pas manqué de louer sa générosité et son grand coeur. En se
condamnant eux-mêmes, ils auraient admiré et le respect que le roi eût
témoigné pour la divinité, et la force d'âme avec laquelle il eût commandé
à sa colère. En effet, il y a, sans comparaison, plus d'avantages à vaincre
par la générosité et par la justice que par les armes : on se soumet à
celles-ci par nécessité, à celles-là par inclination; il en coûte beaucoup
pour ramener, par les armes les ennemis à leur devoir : la vertu le fait sans
péril ni dépense. Enfin c'est à leurs sujets que les princes qui vainquent
par les armes doivent la plus grande partie des heureux succès; s'ils vainquent
par la vertu, ils méritent seuls tout l'honneur de la victoire.
On dira peut-être que Philippe était alors si jeune, qu'on ne peut
raisonnablement le rendre responsable du sac de Therme, et que ses amis, entre
autres Aratus et Demetrius de Pharos, en sont plus coupables que lui. Sans avoir
vécu de ce temps-là, on n'aura pas de peine à découvrir lequel de ces deux
confidents a poussé son maître à cette extrémité. Outre qu'Aratus, par
caractère, était prudent et modéré, et que la témérité et
l'inconsidération formaient le fond du caractère de Demetrius, il se
présentera dans la suite un cas pareil et bien attesté qui nous instruira du
génie de ces deux personnages. Maintenant retournons à notre sujet.
CHAPITRE
IV.
Philippe
sort de Therme; il est suivi dans sa retraite. - Sacrifices en sedans de
grâces. - Troubles dans le camp. - Punition de ceux qui en étaient les
auteurs. - Légères expéditions des ennemis de Philippe et de ses alliés.
Philippe,
ayant pris tout ce qui se pouvait emporter, sortit de Therme et reprit le chemin
par lequel il était venu, Le butin et les soldais pesamment armés marchaient
à la tête, les Acarnaniens et les mercenaires à l'arrière-garde. On se hâta
de passer les défilés, parce que l'on prévoyait que les Étoliens
profiteraient de la difficulté des chemins pour insulter l'arrière-garde. Cela
ne manqua point : ils s'assemblèrent au nombre de trois mille, commandés par
Alexandre de Trichonie. Tant que le roi fut sur les hauteurs, ils n'osèrent
approcher, et se tinrent cachés dans des lieux couverts. Mais, dès que
l'arrière-garde se fut mise en marche, ils se jetèrent dans Therme, et
chargèrent en queue. Plus le tumulte croissait dans les derniers rangs, plus
les Étoliens, que la nature des lieux encourageait, redoublaient leurs coups.
Le roi, qui s'attendait à cette attaque, avait, avant d'opérer sa descente,
fait porter derrière une colline une troupe d'Illyriens et de fantassins
choisis, qui, fondant sur les ennemis qui poursuivaient, en tuèrent cent
trente, et n'en firent guère moins de prisonniers; le reste s'enfuit en
désordre par des sentiers détournés. L'arrière-garde, en passant, mit le feu
à Pamphie, et, ayant traversé sans danger les défilés, se joignit aux
Macédoniens. Philippe. l'attendait à Métape. Le lendemain du jour où elle
arriva, ayant fait raser cette place, il se mit en marche et campa proche
d'Acres; le lendemain portant le ravage où il passait, il alla camper devant
Conope, où il demeura le jour suivant, après lequel il marcha le long de
l'Achéloüs jusqu'à Strate, où, ayant passé la rivière, il se logea hors de
la portée du trait, et harcela de là les troupes qu'on lui avait dit s'y être
jetées au nombre de trois mille fantassins, quatre cents chevaux d'Étolie et
cinq cents Crétois. Personne n'ayant le courage de sortir des portes, il fit
avancer son avant-garde, et prit la route de Limnée, où étaient ses
vaisseaux.
L'arrière-garde avait à peine quitté la ville, que quelques cavaliers
étoliens vinrent inquiéter les traînards. Ils furent suivis d'un corps de
Crétois et de quelque infanterie étolienne, qui se joignit à la cavalerie. Le
combat s'échauffant, l'arrière-garde fut obligée de faire volte-face et d'en
venir aux mains. D'abord on combattit à forces égales; mais les mercenaires de
Philippe étant venus au secours, les ennemis plièrent, et l'infanterie,
pêle-mêle avec la cavalerie étolienne, prit la fuite. Les troupes du roi en
poursuivirent la plupart jusqu'aux portes et aux pied des murailles et en
passèrent environ cent au fil de l'épée. Depuis cette affaire, ceux qui
étaient dans la ville n'osèrent plus remuer, et l'arrière-garde joignit
tranquillement le reste de l'armée et les vaisseaux.
À Limitée, le roi, s'étant campé commodément, offrit aux dieux des
sacrifices en action de grâces des heureux succès dont ils avaient favorisé
ses entreprises, et fit un festin aux officiers. Quelque témérité qu'il y
eût en apparence à affronter des lieux escarpés, où jamais personne avant
lui n'avait osé pénétrer avec une armée, non seulement ce prince en
approcha, mais en revint sans risque et après avoir heureusement exécuté tout
ce qu'il s'était proposé : aussi sa joie ne pouvait être plus grande dans le
festin qu'il donna aux officiers. Il n'y eut que Léontius et Mégalèas qui,
ayant conjuré avec Apelles d'arrêter ses progrès, se firent un vrai chagrin
du bonheur de leur prince, et de n'avoir pu empêcher que tous ses desseins ne
réussissent selon ses souhaits; mais, quelque chagrin qu'ils eussent, ils ne
laissèrent pas de venir au festin comme les autres.
Ils ne purent dissimuler, et chacun s'aperçut d'abord qu'ils ne prenaient point
autant de part que le reste de la compagnie à la joie d'une si heureuse
expédition. Mais ce que l'on ne faisait que soupçonner d'abord, ils le firent
éclater quand le repas fut plus avancé., et que le vin eut échauffé la tête
des convives. Troublés par le vin, le repas ne fut pas plus tôt fini, qu'ils
cherchèrent Aratus avec empressement. Ils le joignirent, et, après les
injures, ils eurent bientôt recours aux pierres. On s'amasse chacun pour
soutenir son parti, tout le camp est eu tumulte. Le bruit en vient aux oreilles
du roi il envoie pour savoir ce qui se passe et pour remédier au désordre.
Aratus raconte le fait, atteste tous ceux qui étaient, présents, se retire du
tumulte et se réfugie dans sa tente. Pour Léontius, il se glissa je ne sais
comment au travers de la foule, et s'échappa.
Le roi, exactement informé de ce qui s'était passé, fit appeler Mégaléas et
Crinon, et leur fit une sévère réprimande; mais ceux-ci, loin d'en paraître
touchés, ajoutèrent une nouvelle faute à la première; en protestant qu'ils
n'en resteraient point là, et qu'ils se vengeraient d'Aratus. Cette menace
irrita le roi de telle sorte, qu'il les condamna à une amende de vingt talents
et les fit jeter en prison. Le lendemain il envoya chercher Aratus, l'exhorta à
demeurer sans crainte, et lui promit de mettre bon ordre à cette affaire.
Léontius, averti de ce qui était arrivé à Mégalèas, vint, suivi de
quelques soldats, à la tente du roi, persuadé que ce jeune prince aurait peur
de ce cortège, et changerait bientôt de résolution. Arrivé devant le roi :
« Qui a été assez hardi, demanda-t-il, pour porter les mains sur Mégaléas
et pour le mettre en prison ? - C'est moi, » répondit fièrement le roi.
Léontius fut effrayé, il prononça tout bas quelques paroles, et se retira
fort en colère.
On mit ensuite à la voile, on traversa le golfe, et la flotte arriva en peu de
temps à Leucade. Là le roi., après avoir donné ordre aux officiers nommés
pour la distribution du butin de remplir leur charge en diligence, assembla ses
amis pour examiner avec eux l'affaire de Mégaléas. Aratus s'éleva contre ce
traître, et, reprenant l'histoire de sa vie de plus haut, il assura et prouva
par témoins un meurtre indigne qu'il avait commis après la mort d'Antigonus,
la conspiration où il était entré avec Apelles, et les machinations dont il
s'était servi pour faire échouer le siège de Pallée. Mégaléas, ne pouvant
rien alléguer pour sa défense, fut condamné tout d'une voix. Crinon demeura
en prison, et Léontius se rendit caution de l'amende imposée à Mégaléas.
Voilà où aboutit cette conjuration d'Apelles et de Léontius. Ils comptaient
épouvanter Aratus, écarter tous les amis de Philippe, et mener ensuite les
affaires selon qu'il conviendrait mieux à leurs intérêts, et tous leurs
projets furent renversés.
Lycurgue ne fit rien de mémorable dans la Messénie. Il retourna à Sparte;
mais, s'étant remis peu de temps après en campagne, il prit Tégée. Après la
ville il voulut attaquer la citadelle, où s'étaient retirés les habitants et
la garnison; mais il fut obligé de lever le siège et de reprendre la route de
Sparte.
Les Éléens firent aussi des courses sur le pays des Dyméens. Ceux-ci
envoyèrent de la cavalerie pour les arrêter; mais elle tomba dans une
embuscade et y fut taillée en pièces. Nombre de Gaulois y périrent, et entre
les soldats de la ville on fit prisonniers Polymède l'Égéen, et deux citoyens
de Dymée, Agésipolis et Mégaclès.
À l'égard de Dorimaque, nous avons déjà dit qu'il n'avait fait prendre
d'-bord les armes aux Étoliens que paru qu'il s'était persuadé qu'il
pillerait impunément la Thessalie, et qu'il forcé rait Philippe de lever le
siège de Palée mais, trouvant dans cette province Chrysogone et Patrée
disposés à lui tenir tête il n'osa s'exposer à un combat dans la plaine, et
pour l'éviter il se tint toujours au pied des montagnes, jusqu'à ce que les
Macédoniens se fussent eux-mêmes jetés dans l'Étolie : il fallut qu'il
quittât alors la Thessalie pour venir au secours de son propre pays. Il y
arriva trop tard; les Macédoniens en étaient déjà sortis.
CHAPITRE
V.
Le
roi de Macédoine désole la Laconie. - Les Messéniens viennent pour l'y
joindre, et s'en retournent après un petit échec. - Description de Sparte.
Le
roi, étant parti de Leucade, et ayant ravagé sur son passage le pays des
Hyanthéens, aborda avec toute sa flotte à Corinthe. Il fit tirer ses vaisseaux
à sec au port de Léchée, y débarqua ses troupes, et écrivit aux villes
alliées du Péloponnèse pour leur marquer le jour où leurs troupes devaient
être en armes à Tégée. Après avoir donné ses ordres, sans s'arrêter à
Corinthe, il mit ses Macédoniens en marche, et, passant par Argos, arriva le
douzième jour à Tégée, où il prit tout ce qu'il y avait d’Achéens
assemblés, et marcha par les hauteurs pour fondre sur le pays des
Lacédémoniens sans en être aperçu. Après quatre jours de marche par des
lieux déserts, il monta les collines situées vis-à-vis de la ville, et,
laissant à sa droite Ménélée, il alla droit à Amycles. Les Lacédémoniens
virent de la ville passer cette armèe, et la frayeur s'empara aussitôt des
esprits. Ils avaient appris le sac de Therme et les exploits de Philippe dans
l'Étolie, et ces nouvelles leur donnaient de grandes inquiétudes sur ce qui
les menaçait. De plus, certain bruit s'était répandu que Lycurgue devait
être envoyé au secours des Étoliens; on n'avait donc garde de s'attendre que
la guerre pût venir en si peu de temps d'Étolie à Lacédémone, surtout
conduite par un prince dont la grande jeunesse ne devait pas naturellement
inspirer beaucoup de craintes. Il n'était pas possible qu'un événement si
subit et si imprévu ne jetât l'épouvante parmi les Lacédémoniens. Cette
frayeur leur était commune avec tous les ennemis de ce prince, qui en effet
menait les affaires avec un courage et une diligence fort au-dessus de son âge.
Il part du milieu de l'Étolie, traverse en une nuit le golfe d'Ambracie, et
aborde à Leucade. Il reste là deux jours, le troisième il en part de grand
matin, le jour suivant il ravage la côte d'Étolie et mouille à Léchée. Il
continue sa route, et au septième jour on le voit proche Ménélée, sur les
montagnes qui commandent Lacédémone. La plupart en croyaient à peine leurs
propres yeux, et les Lacédémoniens ne savaient qu'en penser, ni quel parti
prendre.
Dès le premier jour Philippe campa devant Amycles : c'est une place de Laconie,
autour de laquelle se voient de très beaux arbres, et où l'on recueille des
fruits excellents; elle est à vingt stades de Lacédémone. Dans la ville du
côté de la mer est un temple d'Apollon, le plus beau qui soit dans la
province. Le lendemain Philippe porta le ravage dans les terres et vint jusqu'à
l'endroit appelé le camp de Pyrrhus. Les deux jours suivants il ravagea les
lieux circonvoisins, et alla camper à Camion, de là à Aisne, contre laquelle
ayant fait de vains efforts, il décampa, et, parcourant tout le pays qui est du
côté de la mer de Crète, il y mit tout à feu et à sang jusqu'à Ténare. Il
prit de là sa route vers un mouillage des Lacédémoniens nommé Gythie,
éloigné de Sparte de trente stades, et où les vaisseaux sont en sûreté. Il
le laissa en passans à droite et alla mettre le camp devant Élie, dans le pays
le plus grand et le plus beau de la Laconie, et d'où il détacha des
fourrageurs qui saccagèrent tous les environs et ruinèrent tout ce qui était
sur terre. Il vint pillant et ravageant tout jusques à Acide, Leuce et Boée.
Les Messéniens n'eurent pas plus tôt reçu les lettres de Philippe, qui leur
mandait de lever des troupes, que, se piquant d'émulation, ils se mirent en
campagne au nombre de deux mille hommes de pied et de deux cents chevaux, tous
gens choisis. Ils arrivèrent à Tégée plus tard que Philippe : la longue
route qu'ils avaient eue à faire en était la cause. Ce retardement les
affligea ils craignirent que, sur les soupçons qu'on avait autrefois conçus de
leur fidélité, on ne les accusât d'être venus lentement à dessein. Pour
rejoindre plus tôt le roi, ils traversèrent le pays d'Argos. Arrivés à
Glympes, place située sur les confins d'Argos et de la Laconie, ils campèrent
devant, mais sans prudence et sans précaution. Ils ne songèrent ni à
fortifier leur camp, ni à choisir un poste avantageux, comme s'ils eussent
été sûrs de la bonne volonté des habitants ; ils ne soupçonnèrent pas
même qu'il pût leur arriver aucun mal. Lycurgue apprit que les Messéniens
étaient devant les murailles de Glympes, et alla au devant d'eux avec ses
mercenaires et quelques Lacédémoniens. Il les joignit au point du jour, et les
chargea vivement. Les Messéniens, quoique sortis de Tégée sans avoir assez de
monde pour se défendre, quoique combattant sans écouter les conseils des plus
expérimentés d'entre eux, ne laissèrent pas de se tirer adroitement du
danger. Dès qu'ils virent l'ennemi, ils laissèrent là leurs bagages, et se
retirèrent dans le fort. Il n'y eut que la plupart des chevaux et des bagages
qui tombèrent entre les mains de Lycurgue. À huit cavaliers près qui furent
tués, tous les hommes se sauvèrent sans qu'on pût en faire un seul
prisonnier.
Après cet échec, les Messéniens retournèrent par Argos chez eux, et
Lycurgue, glorieux de ce petit succès, revint à Lacédémone pour s'y tenir
prêt à se défendre contre Philippe. Lui et ses amis furent d'avis de faire en
sorte que le roi ne sortit pas du pays sans qu'on le mît dans la nécessité de
combattre; mais ce prince, ayant décampé d'Élie, s'avança en ravageant la
campagne, et, après quatre jours de marche, arriva une seconde fois à Amycles,
vers le milieu du jour. Sur-le-champ Lycurgue donne des ordres à ses officiers
et à ses amis pour le combat, sort de la ville et s'empare des postes aux
en-virons de Ménélée; son armée était au moins de deux mille hommes. Il
recommande à la garnison de la ville d'être toujours sur ses gardes, afin
qu'au premier signal on pût faire sortir les troupes de plusieurs côtés, et
les ranger en bataille vers l'Eurotas, à l'endroit où ce fleuve est le moins
éloigné de la ville. Telle était la disposition des Lacédémoniens.
Mais, de peur que, faute de connaître les lieux, on ne trouve de la confusion
et de l'obscurité dans ce que je dois rapporter, il est bon d'en décrire la
nature et la situation. C'est ce que j'ai toujours observé dans tout le cours
de cet ouvrage, en indiquant les lieux inconnus par la liaison qu'ils ont avec
ceux que l'on connaît déjà, et dont les auteurs ont parlé; car, comme il est
ordinaire, soit sur terre ou sur mer, d'être trompés par la différence des
lieux, et que notre dessein n'est pas tant de raconter ce qui s'est fait, que
d'expliquer la manière dont chaque chose s'est passée, nous ne parlerons
d'aucun événement, surtout de ceux qui concernent la guerre, sans faire la
description des lieux où il s'est passé; nous nous ferons même un devoir de
les désigner par les ports, les mers et les îles qui sont auprès, par les
temples, les montagnes, les terres que l'on voit dans leur voisinage, et même
par leur situation à l'égard du ciel, parce que c'est ce qu'il y a de plus
connu aux hommes. Ce n'est que par ce moyen, comme nous l'avons déjà dit,
qu'on peut donner à ses lecteurs la connaissance des lieux qu'ils ne
connaissent pas.
Voyons donc quelle est la nature des lieux dont il est question. Lacédémone,
si on la considère en général, est une ville toute ronde, et tellement
située dans une plaine qu'on y voit cependant certains endroits inégaux et
élevés. Du côté de l'orient, l'Eurotas coule auprès; cette rivière est si
profonde pendant la plus grande partie de l'année , qu'on ne peut la passer à
gué. À l'orient d'hiver, au-delà de la rivière, sont des montagnes
escarpées , rudes et d'une hauteur extraordinaire, sur lesquelles est bâtie
Ménélée. Ces montagnes dominent de beaucoup sur l'espace qu'il y a entre la
ville et la rivière, espace qu'arrose l'Eurotas en coulant au pied des
montagnes, et qui en tout n'a pas plus d'un stade et demi de largeur.
CHAPITRE
VI.
Combats
gagnés par Philippe près de Lacédémone. - Il passe dans la Phocide. -
Nouvelle intrigue des conjurés.
Il
fallait nécessairement que Philippe à son retour traversât ce défilé, ayant
à-droite la rivière et Lycurgue qui occupait les montagnes, et à gauche la
ville et les Lacédémoniens déjà prêts à combattre et rangés en bataille.
Ceux-ci eurent recours encore à un autre stratagème : ils arrêtèrent par le
moyen d'une digue le cours de la rivière au-dessus de l'espace dont nous avons
parlé, et firent écouler les eaux entre la ville et les collines, pour
empêcher que ni la cavalerie ni les gens de pied même n'y pussent marcher. Il
ne restait plus au roi d'autre ressource que de faire défiler l'armée le long
du pied des montagnes. Mais comment se défendre en défilant sur un petit front
? ç'aurait été s'exposer à une ruine entière. À la vue de ce danger,
Philippe tint conseil avec ses amis : on conclut tout d'une voix que, dans la
conjoncture présente, il était absolument nécessaire de déloger Lycurgue des
postes qu'il occupait autour de Ménélée. Le roi se fait suivre des
mercenaires, de l'infanterie à rondaches et des Illyriens, passe la rivière et
s'avance vers les montagnes. Lycurgue, qui voit le dessein du roi, fait mettre
ses. soldats sous les armes, et les anime à bien faire leur devoir. Il donne
aussitôt le signal aux troupes de la ville, qui sortent en même temps et se
rangent en bataille sous les murs, la cavalerie à leur droite. Quand Philippe
fut près de Lycurgue, il détacha d'abord contre lui les mercenaires. La
victoire sembla pencher, au commencement, du côté des Lacédémoniens, que les
armes et la situation des lieux favorisaient : l'infanterie à rondaches vint
heureusement au secours des combattants, et, Philippe lui-même avec les
Illyriens ayant chargé en flanc les ennemis, alors les mercenaires du roi,
encouragés par le secours qu'ils recevaient, retournèrent à la charge
beaucoup plus vivement qu'ils n'y avaient été et les troupes de Lycurgue,
craignant le choc des soldats pesamment armés, tournèrent honteusement le dos.
Cent restèrent sur la place ; il y eut un peu plus de prisonniers, le reste
s'enfuit dans la ville. Lycurgue lui-même, suivi de peu de soldats, s'y retira
pendant la nuit par des chemins détournés. Les Illyriens furent logés dans
les postes que Lycurgue occupait; et Philippe revint vers ses troupes avec les
soldats armés à la légère et les rondachers.
Pendant le combat, la phalange conduite par Aratus arrivait d'Amycles et
s'approchait de la ville : le roi passa. vite la rivière pour être à portée
de se-courir sa phalange avec les troupes légères et les pavoiseurs, jusqu'à
ce que les soldats pesamment armés fussent, sortis des défilés. Les troupes
de la ville vinrent attaquer la cavalerie auxiliaire de Philippe; l'action fut
chaude, et l'infanterie armée de rondaches se battit avec valeur. La victoire
fut encore pour Philippe, et la cavalerie lacédémonienne fut poursuivie
jusques aux portes de la ville. Le roi passa ensuite la rivière, et marcha à
la suite de sa phalange. Au sortir des défilés, comme il était tard, il fut
contraint d'y camper; et c'était justement l'endroit que les guides avaient
choisi pour cela. C'est aussi le poste d'où l'on peut le plus aisément passer
au-delà de la ville, et faire des courses dans la Laconie; car il est à
l'entrée du défilé dont nous venons de parler, et, soit que l'on vienne de
Tégée ou de quelque autre endroit de la terre ferme à Lacédémone, on ne
peut éviter de passer par cet endroit, qui est à deux stades au plus de cette
ville, et sur le bord de la rivière. Le côté qui regarde l'Eurotas et la
ville est couvert tout entier pas une montagne fort haute et inaccessible, mais
dont le sommet est une plaine unie, où il se trouve de la terre et de l'eau en
abondance. Une armée peut y entrer, elle en peut sortir très facilement. En un
mot, en occupant ce terrain on est en sûreté du côté de la ville, et l'on
est avec cela maître de l'entrée et de la sortie des défilés.
Philippe se logea là tranquillement, et dès le lendemain, ayant envoyé devant
ses bagages, il fit descendre son armée dans la plaine, et la rangea en
bataille à la vue de la ville. Il resta là quelque temps, puis, tournant d' un
côté, il prit la route de Tégée, Quand il fut arrivé à l'endroit où
s'était donnée la bataille entre Antigonus et Cléomène, il y campa. Le
lendemain, ayant reconnu les lieux et sacrifié aux dieux sur le mont Olympe et
l'Eva, il fortifia son arrière-garde et continua sa marche. À Tégée il fit
vendre tout le butin, et s'en alla par Argos à Corinthe. Il y avait là des
ambassadeurs de Rhodes et de Chios, envoyés pour conclure un traité de paix
avec les Étoliens : il les chargea , en les congédiant, de les y disposer. Il
descendit à Léchée, pour passer de là dans la Phocide, où il avait dessein.
d'entreprendre quelque chose de plus important.
La conjuration de Léontius, de Mégaléas et de Ptolémée n'était pas encore
éteinte. Comptant toujours épouvanter Philippe, et couvrir par là leurs
crimes passés, ils soufflèrent aux oreilles des rondachers et des soldats de
la garde du roi, des discours de cette sorte : qu'ils s'exposaient, pour le
salut commun, à tout ce que la guerre avait de plus pénible et de plus
périlleux; que cependant on ne leur rendait point justice, et qu'on n'observait
pas à leur égard l'ancien usage dans la distribution du butin. Les jeunes
gens, échauffés par ces discours séditieux, se divisent par bandes, pillent
les logements des principaux d'entre les amis du roi, et s'emportent jusqu'à
forcer les portes de sa maison et à en briser les tuiles. Grand tumulte
aussitôt dans la ville: Philippe, averti, vient de Léchée en diligence. Il
assemble les Macédoniens dans le théâtre, et, par un discours mêlé de
douceur et de sévérité, il leur fait sentir le tort qu'ils avaient. Dans le
trouble et la confusion où tout était alors, les uns disaient qu'il fallait
saisir et punir les auteurs de la sédition, les autres qu'il valait mieux
calmer les esprits doucement, et ne plus penser à ce qui s'était passé. Le
roi, qui savait d'où le mal venait, dissimula dans le moment, fit semblant
d'être satisfait, et, ayant exhorté ses troupes à l'union et à la paix, il
reprit le chemin de Léchée. Depuis ce soulèvement il ne lui fut plus facile
d'exécuter dans la Phocide ce qu'il avait projeté.
Léontius, ne voyant plus rien à espérer après les tentatives qu'il avait
faites sans succès, eut recours à Apelles. Il envoya courriers sur courriers
pour lui apprendre les peines qu'il avait essuyées depuis qu'il s'était
brouillé avec le roi, et pour le presser de venir le joindre. Cet Apelles,
pendant son séjour dans la Chalcide, y disposait de tout avec une autorité
odieuse. À l'entendre, on eût dit que le roi, jeune encore, n'était presque
gouverné que par lui, n'était maître de rien ; que le maniement des affaires
lui appartenait, et qu'il avait plein pouvoir de faire tout à son gré. Les
magistrats de Macédoine et de Thessalie, les officiers préposés au
gouvernement des affaires lui rapportaient tout, et dans toutes les ville de
Grèce à peine faisait-on mention du prince, soit qu'on eût des décrets à
dresser, soit qu'il s'agit de décerner des honneurs, soit qu'il fallût faire
des présents. Apelles avait tout eu son pouvoir, disposait de tout à son gré.
Il y avait long temps que Philippe était informé de cette conduite, et qu'il
la supportait avec peine, et Aratus de son côté le pressait d'y mettre ordre;
mais le roi dissimulait sans faire connaître à personne de quel côté il
penchait, et à quoi il se déterminerait. Apelles, qui ne savait rien de ce qui
se préparait contre lui, persuadé au contraire qu'il ne paraîtrait pas plus
tôt devant le roi, qu'on le consulterait sur tout, accourut de la Chalcide au
secours de Léontius. Quand il arriva à Corinthe, Léontius, Ptolémée et
Mégaléas, qui commandaient les proviseurs et les corps les plus distingués,
engagèrent la jeunesse à aller au devant de lui. Apelles, accompagné d'une
nombreuse escorte d'officiers et de soldats, vint d'abord descendre au logis du
roi, où il prétendait entrer comme autrefois; mais un licteur qui avait le mot
l'arrête brusquement, en lui disant que le roi était occupé. Étonné d'une
réception si extraordinaire, il délibère longtemps sur le parti qu'il avait
à prendre, et enfin se retire tout confus. Le brillant cortège dont il
s'était fait suivre se dissipa sur-le-champ, et il ne fut suivi jusqu'à son
logis que de ses seuls domestiques. C'est ainsi qu'ordinairement, et surtout
dans les cours des rois, la fortune se joue des hommes : il ne faut que peu de
jours pour voir tout ensemble et leur élévation et leur chute. Selon qu'il
plaît au prince de leur être contraire ou favorable, aujourd'hui ils sont
heureux, demain ils seront dignes de compassion; semblables à des jetons, qui
d'un moment à l'autre passent de la plus petite à la plus grande valeur, au
gré de celui qui calcule. Cette disgrâce d'Apelles fit tremble Mégaléas, qui
ne pensa plus qu'à se mettre à l'abri, par la fuite, du péril dont il était
lui-même menacé. Le roi ne laissa pas que de s'entretenir quelquefois avec
Apelles, et de lui laisser quelques autres honneurs semblables; mais il l'exclut
du conseil et du nombre de ceux qu'il invitait à souper avec lui. Il le prit
encore avec lui lorsqu'il partit de Léchée, pour terminer certaines affaires
dans la Phocide; mais comme les choses n'y tournaient pas comme il l'aurait
désiré, il revint bientôt d'Élatée à Corinthe. Pour dire encore un mot de
Mégaléas, laissant Léontius engagé pour vingt talents dont il avait répondu
pour ses complices, il s'enfuit à Athènes, où , les officiers de l'armée
refusant de le recevoir, il prit le parti de retourner à Thèbes.
CHAPITRE
VII.
Les
conjurés sont punis. - Le roi continue la guerre contre les Étoliens.
De
Cirrha le roi mit à la voile avec sa garde, et alla prendre terre au port de
Sicyone. Les magistrats lui offrirent un logement, mais il préféra celui
d'Aratus, qu'il ne quittait point, et donna ordre à Apelles de s'en aller à
Corinthe. Ce fut à Sicyone que Philippe, ayant appris que Mégaléas avait prit
la fuite, chargea Taurion du commandement des rondachers, que commandait
Léontius , et l'envoya en Triphylie, comme s'il y eût eu là quelque affaire
pressante; et dès qu'il fut parti, il fit mettre Léontius en prison pour le
paiement des vingt talents dont il s'était fait garant. Léontius fit savoir
cette nouvelle à l'infanterie, dont il avait été le chef, qui aussitôt
envoya une députation au roi pour le prier qu'au cas où l'on chargerait
Léontius de quelque nouvelle accusation qui eût mérité qu'on le mit en
prison, il ne décidât rien qu'elle ne fût présente que s'il lui refusait
cette grâce, elle prendrait ce refus pour un mépris et une injure insigne
(telle était la liberté dont les Macédoniens usaient toujours avec leur roi);
mais que, si Léontius n'était renferme que pour le paiement des vingt talents,
elle offrait de payer en commun cette somme. Ce témoignage d'affection ne fit
qu'irriter la colère du roi et accélérer la mort de Léontius.
Sur ces entrefaites arrivèrent d'Étolie les ambassadeurs de Rhodes et de
Chios, après avoir fait consentir les Étoliens à une trêve de trente jours :
ils assurèrent an roi que ce peuple était disposé à la paix. Philippe
accepta la trêve, et écrivit aux alliés d'envoyer leurs plénipotentiaires à
Patres pour traiter de la paix avec les Étoliens. Il partit aussi de Léchée
pour s'y trouver, et y arriva après deux jours de navigation. Il reçut alors
des lettres envoyées par Mégaléas, de la Phocide aux Étoliens, dans
lesquelles ce perfide exhortait les Étoliens à ne rien craindre et à
continuer la guerre, que Philippe était réduit aux extrémités faute de
munitions et de vivres; et il ajoutait à cela des choses fort injurieuses pour
ce prince. Sur la lecture de ces lettres, Philippe, jugeant qu'Apelles en était
le principal auteur, le fit saisir et partir au plus tôt pour Corinthe, lui,
son fils et un jeune homme qu'il aimait. Alexandre eut ordre d'aller à Thèbes,
et de faire ajourner Mégaléas devant les magistrats, pour l'obliger à payer
la somme dont il avait répondu. Cet ordre fut exécuté, mais Mégaléas
n'attendit pas que les juges décidassent, il se donna lui-même la mort.
Apelles, son fils et le jeune homme qu'il aimait moururent aussi peu de temps
après. Ainsi périrent les conjurés, afin que leurs crimes, et principalement
leur insolence à l'égard d'Aratus, leur avaient justement attirée.
Cependant les Étoliens souhaitaient toujours avec ardeur que la paix se
conclût. Ils étaient las d'une guerre où rien n'avait répondu à leur
attente. Ils s'étaient flattés de n'avoir affaire qu'à un roi, jeune et sans
expérience, et croyaient s'en jouer comme d'un enfant, et Philippe au contraire
leur avait fait connaître qu'en sagesse et en résolution il était un homme
fait, et qu'eux s'étaient conduits en enfants dans toutes leurs entreprises.
Mais ayant appris le soulèvement des rondachers et la catastrophe de la
conjuration d'Apelles et de Léontius, ils reculèrent le jour où ils devaient
se trouver à Rhios, dans l'espérance qu'il s'élèverait à la cour quelque
sédition dont le roi ne se tirerait qu'avec peine. Philippe saisit d'autant
plus volontiers cette occasion de continuer la guerre, qu'il en espérait un
heureux succès, et qu'il était venu dans le dessein d'empêcher la paix.
Ainsi, loin de porter les alliés qui étaient venus à Rhios à en traiter, il
les encouragea à continuer la guerre; ensuite il mit à la voile et retourna
encore à Corinthe. Il permit aux Macédoniens de s'en aller par la Thessalie
prendre leurs quartiers d'hiver dans leur pays, puis, côtoyant l'Attique sur
l'Euripe, il alla de Cenchrée à Démétriade, où il trouva Ptolémée, le
seul qui restait des conjurés, et le fit condamner à mort par une assemblée
de Macédoniens.
Tout ceci arriva au temps qu'Hannibal campait en Italie sur le Pô, et
qu'Antiochus, après s'être soumis la plus grande partie de la Coelo-Syrie,
avait envoyé ses troupes en quartiers d'hiver. Ce fut aussi alors que Lycurgue,
roi des Lacédémoniens, s'enfuit en Étolie pour se dérober à la colère des
éphores, qui, trompés par un faux bruit que ce roi avait dessein de faire
quelques innovations, s'étaient assemblés pendant la nuit , et étaient venus
chez lui pour se saisir de sa personne; mais, sur le pressentiment qu'il eut de
cette violence, il prit la fuite avec sa famille. L'hiver venu, Philippe s'en
retourna en Macédoine.
Chez les Achéens, Épérate était également méprisé des soldats de la
république et des étrangers; personne n'obéissait à ses ordres. Le pays
était ouvert et sans défense. Pyrrhias, envoyé par les Étoliens au secours
des Éléens, remarqua ce désordre. Il avait avec lui quatorze cents Étoliens,
les mercenaires au service des Éléens, environ mille hommes de pied de sa
république et deux cents chevaux, ce qui faisait en tout environ trois mille
hommes. Avec ces forces il ravagea non seulement le pays des Pharéens et des
Dyméens, mais encore toutes les terres des Patréens. Il alla enfin camper sur
une montagne qui commande Patres, et que l'on appelle Pachanaïque, et de là il
mit à feu et à sang tout le pays qui s'étend jusqu'à Rhios et Égée. Les
villes abandonnées et ne recevant. pas de secours étaient à l'extrémité, et
ne pouvaient payer leur contingent qu'avec peine. Les troupes étrangères, dont
on reculait de jour en jour le paiement, servaient comme on les payait. Ce
mécontentement réciproque jeta les affaires dans un tel désordre, que les
soldats mercenaires désertèrent : désertion qui n'arriva que par la lâcheté
et la faiblesse du chef. Heureusement pour les Achéens, le temps de sa préture
expirait; il quitta cette charge au commencement de l'été, et Aratus le père
fut mis à sa place. Telle était la situation des affaires dans l'Europe.
CHAPITRE
VIII.
Pourquoi
l'historien a distingué les affaires de la Grèce de celles de l'Asie. -
Importance de bien commencer un ouvrage. - Vanité rabaissée des auteurs qui
promettent beaucoup. - Conduite déplorable de Ptolémée Philopator. - Piège
que lui tend Cléomène, roi de Lacédémone.
Passons
maintenant en Asie, puisque le temps et la suite des affaires semble nous y
conduire, et voyons ce qui est arrivé dans cette même olympiade. Nous
parlerons d'abord, selon notre premier projet, de la guerre que se firent
Antiochus et Ptolémée au sujet de la Coelo-Syrie. Il est vrai que cette guerre
se faisait en même temps que celles des Grecs; mais il était à propos de ne
point interrompre les affaires de la Grèce, et d'en séparer les autres. Il
n'est point à craindre pour cela que mes lecteurs aient peine à prendre une
exacte connaissance du temps où chaque chose s'est passée. Il suffit, pour
qu'ils la prennent, que je leur fasse remarquer en quel temps de l'olympiade
dont il s'agit les affaires ont commencé et se sont terminées. Mais, afin que
la narration fût suivie et distincte, il était d'une extrême importance de ne
pas entasser pêle-mêle dans cette olympiade les faits arrivés dans la Grèce
et dans l'Asie. Quand nous en serons aux olympiades suivantes, alors nous
rapporterons à chaque année ce qui s'y est fait.
En effet, comme nous ne nous sommes pas bornés à quelque histoire
particulière, mais que notre projet, le plus grand, si je l'ose dire, qu'on ait
jamais formé, embrasse l'histoire de tous les peuples, nous avons dû prendre
garde, en l'exécutant, que l'ordre de tout l'ouvrage en général, et celui des
parties, fût si clair que personne ne s'y trompât. C'est dans cette vue que
nous allons reprendre d'un peu haut le règne d'Antiochus et de Ptolémée, et
que nous en commencerons l'histoire par des choses connues et dont tout le monde
convient. On ne peut trop exactement suivre cette méthode; car ce que les
anciens ont dit, que c'est avoir fait la moitié d'un ouvrage que de l'avoir
commencé, ils ne l'ont dit que pour nous faire entendre qu'en toutes choses
notre principal soin doit être de bien commencer. Cette maxime des anciens
paraît un paradoxe, mais elle est encore, à mon avis, au-dessous de la
vérité. On peut assurer hardiment que le commencement n'est pas seulement la
moitié d'une entreprise, mais qu'il a encore un rapport essentiel avec la fin.
Comment bien commencer un ouvrage, sans l'avoir conduit d'esprit jusqu'à la
fin, et sans avoir connu d'où on le commencera, jusqu'où on le poussera, et
quel en sera le but? comment récapitulera-t on bien à la fin tout ce que l'on
a dit, sans avoir su dès le commencement d'où, comment et pourquoi l'on est
venu jusqu'à un certain point ? Puis, comme les commencements ne sont pas
seulement liés avec le milieu, mais encore avec la fin, on doit y faire une
très grande attention , soit qu'on écrive ou qu'on lise une histoire
générale, et c'est ce que nous tâcherons d'observer.
Au reste, je sais bien que d'autres historiens promettent comme moi une histoire
générale, et se vantent d'avoir conçu le plus grand projet qu'on se soit
jamais proposé. Éphore est de ce nombre; il est le premier et le seul qui
l'ait entrepris. Pour les autres, on me dispensera d'en rien dire et de les
nommer. Je dirai seulement que quelques historiens de notre temps se croient
bien fondés à croire leur histoire générale, pour nous avoir donné en trois
ou quatre pages la guerre des Romains contre les Carthaginois. Mais il faudrait
être bien ignorant pour ne savoir pas qu'en Espagne et en Afrique, en Sicile et
en Italie, il s'est fait dans le même temps un grand nombre d'exploits très
éclatants; et qu'après la première guerre punique, la plus célèbre et la
plus longue qui se soit faite est celle qu'Hannibal soutint contre les Romains;
guerre si considérable, qu'elle attira l'attention de tous les étals, et
qu'elle fit trembler dans l'attente du résultat qu'elle aurait. Cependant l'on
voit des historiens qui, expliquant moins les faits que ces peintres qui, dans
quelques républiques, les tracent sur les murailles à mesure qu'ils arrivent,
se vantent d'embrasser tout ce qui s'est passé chez les Grecs et chez les
Barbares. D'où vient que l'effet répond si mal aux promesses ? c'est qu'il
n'est rien de plus aisé que de promettre les plus grandes choses, que tout le
monde est en état de le faire, et qu'il ne faut pour cela qu'un peu de
hardiesse; mais qu'il est difficile d'exécuter en effet quelque chose de grand,
qu'il se rencontre rarement de gens qui en soient capables, et qu'à peine s'en
trouve-t-il qui, en sortant de la vie, aient mérité cet éloge. Ceci ne plaira
pas à ces auteurs qui admirent leurs productions avec tant de complaisance;
mais il était à propos de les humilier. Je reviens à mon sujet.
Ptolémée, surnommé Philopator, ayant, après la mort de son père, fait
mourir Magas son frère et ses partisans, s'assit sur le trône de l'Égypte.
Par la mort de Magas il croyait s'être mis par lui-même à couvert de tous
périls domestiques; il croyait que la fortune l'avait défendu contre toute
crainte du dehors, depuis qu'elle avait enlevé de cette vie Antigonus et
Seleucus, et ne leur avait laissé qu'Antiochus et Philippe, encore enfants,
pour successeurs. Dans cette sécurité, il se livra tout entier aux plaisirs :
nul soin, nulle étude n'en interrompaient le cours; ni ses courtisans, ni ceux
qui avaient des charges clans l'Égypte, n'osaient l'approcher. À peine
daignait-il faire la moindre attention à ce qui se passait dans les états
voisins de son royaume. C'était cependant sur quoi ses prédécesseurs
veillaient bien plus que sur les affaires mêmes de l'intérieur de l'Égypte.
Maître de la Coelo-Syrie et de Chypre, ils tenaient les rois de Syrie en
respect par mer et par terre, ainsi que les villes les plus considérables, les
postes et les ports qui sont le long de la côte depuis la Pamphilie jusqu'à
l'Hellespont, et les lieux voisins de Lysimachie, leur étaient soumis; de là
ils observaient les puissances de l'Asie et les îles mêmes. Dans la Thrace et
la Macédoine, comment aurait-on osé remuer pendant qu'il commandait dans Ène,
dans Maronée et dans des villes encore plus éloignées ? Avec une domination
si étendue, ayant encore pour barrière devant eux les princes qui régnaient
au loin hors de l'Égypte, leur propre royaume était en sûreté. C'était donc
avec une grande raison qu'ils tenaient toujours les yeux ouverts sur ce qui se
passait au dehors. Ptolémée au contraire dédaignait de se donner cette peine;
l'amour et le vin faisaient toutes ses délices, comme tontes ses occupations.
Après cela l'on ne doit pas être surpris qu'en très peu de temps on ait
attenté en plusieurs occasions et à sa couronne et à sa vie.
Le premier qui l'ait fait est Cléomène de Sparte. Tant que Ptolémée
Évergète vécut, comme il avait fait alliance avec ce prince, et que
d'ailleurs il comptait en être secouru pour recouvrer le royaume de ses pères,
il se tint en repos. Mais quelque temps après sa mort, quand dans la Grèce les
affaires tournèrent de manière que tout semblait l'y appeler comme par son
nom, qu'Antigonus fut mort, que les Achéens eurent pris les armes, que les
Lacédémoniens se furent unis avec les Étoliens contre les peuples d'Achaïe
et de Macédoine, alors il demanda avec empressement de sortir d'Alexandrie. Il
supplia le roi de lui donner des troupes et des munitions suffisantes pour s'en
retourner. Ne pouvant obtenir cette grâce, il pria qu'on le laissât du moins
partir avec sa famille, et qu'on lui permit de profiter de l'occasion favorable
qui se présentait de rentrer dans son royaume. Ptolomée était trop occupé de
ses plaisirs pour daigner prêter l'oreille à cette prière de Cléomène. Sans
prévoyance pour l'avenir, nulle raison, nulle prière ne put le tirer de sa
sotte et ridicule indolence.
Sosibe, qui alors avait dans le royaume une très grande autorité, assembla ses
amis, et dans ce conseil on résolut de ne donner à Cléomène ni flotte ni
provisions; ils croyaient cette dépense inutile, parce que depuis la mort
d'Antigonus les affaires du dehors du royaume ne leur paraissaient d'aucune
importance. D'ailleurs ce conseil craignait qu'Antigonus n'étant plus, et n'y
ayant plus personne pour résister à Cléomène, ce prince, après s'être
soumis en peu de temps la Grèce, ne devînt pour l'Égypte un ennemi fâcheux
et redoutable, d'autant plus qu'il avait étudié à fond l'état du royaume,
qu'il avait un souverain mépris pour le roi, et qu'il voyait quantité de
parties du royaume séparées et fort éloignées, sur lesquelles on pouvait
trouver mille occasion de tomber, car il avait un assez grand nombre de
vaisseaux à Samos, et à Éphèse bon nombre de soldats. Ce furent là les
raisons sur lesquelles on ne jugea pas à propos d'accorder à Cléomène ce
qu'il demandait. D'un autre côté, laisser partir après un refus méprisant un
prince de cette considération, c'était s'en faire un ennemi qui se
souviendrait de cette insulte. Il ne restait donc plus qu'à le retenir malgré
lui; mais cette pensée fut universellement rejetée. Il ne fallut pas
délibérer pour cela; on vit d'abord qu'il n'y avait pas de sûreté à loger
dans le même parc le loup et les brebis. Sosibe surtout craignait qu'on ne
prît ce parti, et en voici la raison.
CHAPITRE
IX.
Conjuration
contre Bérénice. - Archidamas, roi de Sparte, est tué par Cléomène. - Ce
prince est saisi lui-même et mis en prison. - Il en sort et se tue. -
Théodore, gouverneur de la Coelo-Syrie, livre sa province à Antiochos.
Dans
le temps que, l'on cherchait les moyens de mettre à mort Magas et Bérénice,
les auteurs de ce projet, craignant surtout que l'audace de cette princesse ne
fit échouer leur dessein, tâchaient de se gagner les courtisans, et leur
faisaient de grandes promesses en cas que leur projet réussît. Sosibe en fit
particulièrement à Cléomène, qu'il savait avoir besoin du secours du roi, et
qu'il connaissait homme d'esprit et capable de conduire prudemment une affaire
importante. Il lui fit aussi part de son dessein. Cléomène, voyant son
embarras, et qu'il appréhendait surtout les troupes étrangères et
mercenaires, l'exhorta à ne rien craindre, et lui promit que les mercenaires,
loin de lui nuire, lui seraient au contraire d'un grand secours.
Comme Sosibe était surpris de cette promesse, ne voyez-vous pas, lui dit
Cléomène, qu'il y a ici trois mille mercenaires à la solde du Péloponnèse
et environ mille Crétois, à qui, au moindre signe, je ferai prendre les armes
pour vous ? et avec ce corps de troupes qu'avez-vous à craindre ? Les soldats
de la Syrie et de la Carie vous épouvanteraient-ils ? Ce discours fit plaisir
à Sosibe, et l'affermit dans le dessein qu'il avait contre Bérénice. Mais, se
rappelant ensuite la mollesse de Ptolémée, les paroles de Cléomène, sa
hardiesse à entreprendre et son pouvoir sur les soldats étrangers, il aima
mieux porter le roi et ses amis à se saisir de Cléomène et à le renfermer.
Une occasion s'offrit de mettre ce projet à exécution.
Un certain Nicagoras de Messène avait par son père droit d'hospitalité chez
Archidamas, roi de Sparte. Avant l'affaire dont nous parlons, ils se voyaient
rarement; mais quand Archidamas se fut enfui de Sparte, de peur, d'y être pris
par Cléomène, et qu'il fut venu à Messène, non seulement Nicagoras lui donna
un logement et les autres choses nécessaires à la vie, mais il n'y avait point
de moments dans le jour où ils ne se trouvassent ensemble : leur union devint
la plus intime. Cléomène, dans la suite, ayant donné à Archidamas quelque
espérance qu'il le laisserait retourner à Sparte, et qu'il vivrait bien avec
lui, ce fut Nicagoras qui négocia cette paix, et qui en dressa les conditions.
Lorsqu'elles eurent été acceptées de part et d'autre, Archidamas, comptant
sur les conditions ménagées par Nicagoras, revient à Sparte; mais il
rencontre en chemin Cléomène, qui se jette sur lui et le tue, sans toucher
néanmoins à Nicagoras, ni aux autres qui accompagnaient Archidamas.
Au dehors Nicagoras témoignait être reconnaissant à Cléomène de l'avoir
épargné; mais il était très piqué de cette perfidie dont l'on pourrait
soupçonner qu'il était auteur.
Quelque temps après il débarqua à Alexandrie avec des chevaux qu'il y venait
vendre. En descendant du vaisseau, il rencontra sur le port Cléomène, Palliée
et Hippas, qui s'y promenaient. Cléomène vint le joindre: l'embrassa
tendrement, et lui demanda pour quelle affaire il était venu. « J'amène des
chevaux, » répondit Nicagoras. « C'était plutôt de beaux garçons et des
danseuses qu'il fallait amener, reprit Cléomène : voilà ce qu'aime le roi
d'aujourd'hui. » Nicagoras sourit sans dire mot. À quelques jours de là,
ayant fait connaissance avec Sosibe à l'occasion des chevaux, pour le prévenir
contre Cléomène, il lui fit part de la plaisanterie de ce prince contre
Ptolémée. Voyant ensuite que Sosibe l'écoutait avec plaisir, il lui
découvrit encore la haine qu'il avait pour Cléomène. Sosibe, charmé de le
voir dans ces dispositions, lui fit des largesses, lui en promit d'autres pour
la suite, et obtint qu'il écrirait une lettre contre Cléomène, qu'il la
laisserait cachetée, et quelques jours après son départ un esclave, comme
envoyé de sa part, lui apporterait cette lettre. Nicagoras consent à tout. Il
part, un esclave apporte la lettre, et sur-le-champ Sosibe s'en fait suivre et
va trouver Ptolémée. L'esclave dit que Nicagoras lui avait laissé cette
lettre, avec ordre de la rendre à Sosibe. On ouvre la lettre, et on y lit que
Cléomène était dans le dessein, si on ne lui permettait pas de se retirer, et
si on ne lui donnait pour cela des troupes et les provisions nécessaires,
d'exciter quelque soulèvement dans le royaume. Aussitôt Sosibe presse le roi
et ses amis de prévenir le traître, de prendre de justes mesures contre lui,
et de l'enfermer. Cela fut exécuté. On donna à Cléomène une grande maison,
où il était gardé, ayant ce seul avantage au-dessus des autres prisonniers,
qu'il vivait dans une plus vaste prison. Dans cette situation, où il ne voyait
rien à espérer pour l'avenir, il résolut de tout tenter pour se mettre en
liberté; non qu'il se flattât de réussir, dénué comme il l'était de tous
les moyens nécessaires pour une si difficile entreprise; mais parce qu'il
voulait mourir glorieusement, et ne rien souffrir d'indigne de ses premiers
exploits. Peut-être aussi fut-il alors animé de ce sentiment si ordinaire aux
grands hommes, qu'il ne faut pas mourir d'une mort commune et sans gloire, mais
après. quelque action éclatante qui fasse parler de nous dans la postérité.
Il observa donc le temps que le roi devait aller à Canope, et fit alors
répandre parmi ses gardes que le roi devait bientôt le mettre en liberté.
Sous ce prétexte il fait faire des festins aux siens et fait distribuer à ses
gardes de la viande, des couronnes et du vin. Ceux-ci mangent et boivent, comme
si on ne leur eût rien dit que de vrai. Quand le vin les eut mis hors d'état
d'agir, Cléomène, vers le milieu du jour, prend ses amis et ses domestiques,
et ils passent tous, le poignard à la main, au travers des gardes sans en être
aperçus. Sur la place ils rencontrent Ptolémée, gouverneur de le ville : ils
jettent la terreur parmi ceux qui l'accompagnent, l'arrachent de dessus son
char, l'enferment, et crient au peuple de secouer le joug et de se remettre en
liberté. Chacun fut si effrayé d'une action si hardie, qu'on n'osa pas se
joindre aux conjurés. Ceux-ci tournèrent aussitôt vers la citadelle pour en
forcer les portes. Ils se flattaient que les prisonniers leur prêteraient la
main; mais ils se flattaient en vain : les officiers avaient prévu cet
accident, et avaient barricadé les portes. Alors les conjurés se portèrent à
un désespoir vraiment digne des Lacédémoniens : il se percèrent eux-mêmes
de leurs poignards. Ainsi mourut Cléomène, prince d'un commerce agréable,
d'une intelligence et d'une habilité singulières pour les affaires, grand
capitaine et grand roi.
Peu d temps après cet événement, Théodore, gouverneur de la Coelo-Syrie,
Étolien de nation, prit le dessein d'aller trouver Antiochus et de lui livrer
les villes de son gouvernement. Deux choses le poussèrent à cette trahison :
son mépris pour la vie molle et efféminée du roi , et l'ingratitude de la
cour, qui, bien qu'il eût tendu de grands services à son prince, et surtout
dans la guerre contre Antiochus au sujet de la Coelo-Syrie, non seulement ne lui
avait donné aucune récompense, mais l'avait rappelé à Alexandrie, où il
avait couru risque de perdre la vie. Sa proposition fut bien reçue, comme l'on
peut croire, et la chose fut bientôt réglée. Mais il est bon de faire. pour
la maison royale d'Antiochus, ce que nous avons fait pour celle de Ptolémée,
et de remonter jusqu'au temps où ce prince commença de régner, pour venir
ensuite à ce qui donna lieu à 1a guerre dont nous devons parler.
CHAPITRE
X.
Antiochus
succède à Seleucus son père. - Caractère d'Hermias, ministre de ce roi. - Sa
jalousie contre Épigène.-Antiochus épouse Laodice fille de Mithridate. -
Révolte de Molon.
Antiochus,
le plus jeune fils de Seleucus a surnommé Callinique, après que son père fut
mort, et que Seleucus son frère aîné lui eut succédé, se retira d'abord
dans la haute Asie, jusqu'à ce que, son frère ayant été tué par trahison
au-delà du mont Taurus, où nous avons déjà dit qu'il avait passé avec une
armée, il revint prendre possession du royaume. Il fit Achéus gouverneur du
pays d'en deçà du mont Taurus, et donna le gouvernement des hautes provinces
du royaume à Molon et à Alexandre son frère. Le premier fut gouverneur de la
Médie, et l'autre de la Perse. Ces deux gouverneurs méprisaient fort la
jeunesse du roi, et comme d'une part ils espéraient qu'Achée entrerait
volontiers dans leurs vues, et que de l'autre ils craignaient la cruauté et les
artifices d'Hermias, qui était alors à la tête des affaires, ils se mirent en
tête d'abandonner Antiochus, et de soustraire à sa domination les hautes
provinces. Cet Hermias était de Carie, et Seleucus, frère d'Antiochus, lui
avait confié le soin des affaires de l'état, lorsqu'il partit pour le mont
Taurus. Élevé à ce haut degré de puissance, il ne pouvait souffrir que
d'autres que lui fussent en faveur à la cour. Naturellement cruel, des plus
petites fautes il en faisai. des crimes, et les punissait rigoureusement.
Quelquefois c'était des accusations calomnieuses qu'il intentait lui-même et
sur lesquelles il décidait eu juge inexorable. Mais il n'en voulait à personne
plus qu'à Épigène, qui avait ramené les troupes qui avaient une confiance
entière en lui. Un ministre jaloux ne pouvait voir ces grandes qualités et ne
pas les haïr; il l'observait et n'épiait que l'occasion de le desservir
auprès du prince. Le conseil qui se tint sur la révolte de Melon lui parut
favorable à son dessein ; Antiochus y ayant ordonné à chacun de dire comment
il croyait qu'on devait se conduire dans cette affaire, Épigène parla le
premier, et dit qu'il n'y avait pas un moment à différer, que le roi devait
sur-le-champ se transporter en personne sur les lieux, qu'il prendrait là le
temps convenable pour agir contre les révoltés; que quand il y serait, ou
Molon n'aurait pas la hardiesse de remuer sous les yeux du prince et d'une
armée ou, s'il persistait dans son dessein, le; peuples ne manqueraient pas de
le livrer bientôt au roi.
Il parlait encore lorsque Hermias, transporté de colère, dit qu'il y avait
longtemps qu'Épigone trahissait en secret le royaume, mais qu'heureusement il
s'était découvert par l'avis qu'il venait de donner, qui ne tendait qu'à
faire partir le roi avec peu de troupes, et à mettre sa personne entre les
mains des révoltés. Il s'arrêta là, content d'avoir jeté comme cette
première semence de calomnie; mais c'était là plutôt un mouvement d'aigreur
qui lui échappait, qu'un effet de la haine implacable dont il était dévoré.
Son avis fut donc qu'il ne fallait pas marcher contre Molon. Ignorant et sans
expérience des choses de la guerre, il craignit de courir les risques de cette
expédition; Ptolémée était pour lui beaucoup moins redoutable : on pouvait
sans rien craindre attaquer un prince qui ne s'occupait que de ses plaisirs. Le
conseil ainsi épouvanté, il fit donner la conduite de la guerre contre Molon
à Xénon et à Théodote Hémiolien, et pressa Antiochus de penser à
reconquérir la Coelo-Syrie : par là, il venait à son but, qui était que le
jeune prince enveloppé pour ainsi dire de tous les côtés, de guerres, de
combats et de périls, et ayant besoin de ses services, n'eût pas le temps de
penser ni à le punir de ses fautes passées, ni à le dépouiller de ses
dignités.
Il forgea ensuite une lettre qu'il feignit lui avoir été envoyée par Achéus
et la remit au roi. Cette lettre portait que Ptolémée pressait Achéus de
s'emparer du royaume; qu'il le fournirait de vaisseaux et d'argent s'il prenait
le diadème et prétendait ouvertement à la souveraineté qu'il avait déjà en
effet, mais dont il s'enlevait lui-même le litre en rejetant la couronne que la
fortune lui présentait. Sur cette lettre, le roi résolut de marcher à la
conquête de la Coelo-Syrie. Quand il fut à Séleucie, près de Zeugma,
Diognète, amiral, y arrivait de Cappadoce, amenant avec lui Laodice, fille de
Mithridate, pour la remettre entre les mains d'Antiochus, qui elle était
destinée pour femme. Ce Mithridate se vantait de descendre d'un des sept Perses
qui avaient tué Magus, et d'avoir conservé la domination que ses pères
avaient reçue de Darius, et qui s'étendait jusqu'au Pont-Euxin. Antiochus,
suivi d'un nombreux cortège, alla au devant de la princesse, et les noces se
firent avec la magnificence qu'on devait attendre d'un grand roi. Ensuite il
vint à Antioche pour y proclamer reine Laodice, et s'y disposer à la guerre.
Pour reprendre l'histoire de Molon, il attira dans son parti les peuples de son
gouvernement, partie en leur faisant espérer un grand butin, partie en
intimidant les chefs par des lettres menaçantes qu'il feignait avoir reçues du
roi. Il avait encore disposé son frère à agir de concert avec lui, et
s'était mis en sûreté contre les satrapes voisins, dont il avait, à force de
largesses, acheté l'amitié : ces précautions prises, il se met en marche à
la tête d'une grande armée et va au devant des troupes du roi. Xénon et
Théodote craignant qu'il ne fondît sur eux, se retirèrent dans les villes.
Molon se rendit maître du pays des Apolloniates et y trouva des vivres en
abondance. Dès auparavant, il était formidable par l'étendue de son
gouvernement : car c'est chez les Mèdes que sont tous les haras de chevaux du
roi ; il y a du blé et des bestiaux sans nombre; la force et la grandeur du
pays est inexplicable.
En effet, la Médine occupe le milieu de l'Asie; mais comparée avec les autres
parties, il n'y en a point qu'elle ne surpasse et en étendue et par la hauteur
des montagnes dont elle est couverte. Outre cela , elle commande à des nations
très fortes et très nombreuses. Du côté d'orient, sont les plaines de ce
désert qui est entre la Perse et la Parrhasie, les portes Caspiennes et les
montagnes des Tapyriens, dont la mer d'Hyrcanie n'est pas fort éloignée; au
midi , elle est limitrophe à la Mésopotamie et aux Apolloniates. Elle touche
aussi à la Perse, et elle est défendue de ce côté-là par le Zagre, montagne
haute de cent stades, et partagée en différents sommets qui forment ici des
gouffres, et là des vallées qu'habitent les Cosséens, les Corbréens, les
Carhiens et plusieurs autres sortes de Barbares qui sont en réputation pour la
guerre. Elle joint du côté de l'occident les Ataopatiens, peuple peu éloigné
des nations qui s'étendent jusqu'au Pont-Euxin. Enfin, au septentrion, elle est
bornée par les Éliméens, les Ariaraces, les Caddusiens et les Matianes, et
domine sur cette partie du Pont qui touche aux Palus-Méotides. De l'orient à
l'occident règne une chaîne de montagnes entre lesquelles sont creusées des
campagnes toutes remplies de villes et de bourgs.
Molon, maître d'un pays si vaste et si approchant d'un grand royaume, ne
pouvait pas manquer d'être redoutable; mais, quand les généraux de Ptolémée
lui eurent abandonné le plat pays, et que les premiers suces eurent enflé le
courage de ses troupes, ce fut alors que la terreur de son nom se répandit
partout, et que les peuples d'Asie désespérèrent de pouvoir lui résister.
D'abord il eut dessein de passer le Tigre pour assiéger Séleucie; mais, comme
Zeuxis avait fait enlever tous les bateaux qui étaient sur ce fleuve, il se
retira au camp appelé de Ctésiphon, et amassa des provisions pour y passer
l'hiver.
CHAPITRE
XI.
Progrès
de la révolte de Molon. - Xénète, général d'Antiochus, passe le Tigre pour
attaquer le rebelle, et il est vaincu.
Le
roi, ayant eu avis des progrès de Molon et de la retraite de ses généraux,
voulait retourner contre ce rebelle et cessés la guerre contre Ptolémée ;
mais Hermias s'en tint à son premier projet, et envoya contre Molon, Xénète,
Achéen qu'il fit nommer généralissime. « Il faut, disait-il, faire la guerre
à des révoltés par des généraux; mais c'est au roi de marcher contre des
rois et de combattre pour l'empire. » Ayant le jeune prince comme à ses
ordres, il continua de marcher, et assembla les troupes à Apamée; de là il
fut à Laodicée. Le roi partit de cette ville avec toute son armée, et,
traversant le désert, il entra dans une vallée fort étroite, entre le Liban
et l'Anti-Liban, et qu'on appelle la vallée de Marsyas. Dans l'endroit le plus
resserré, sont des marais et des lacs sur lesquels on cueille des roseaux
odoriférants. Le détroit est commandé de deux côtés par deux châteaux,
dont l'un s'appelle Broque et l'autre Cerrhe, et qui ne laissent entre eux qu'un
passage assez étroit. Le roi marcha plusieurs jours dans cette vallée,
s'empara des villes voisines, et arriva enfin à Gerrhe. Mais Théodote,
Étolien, logé dans les deux châteaux, avait fortifié de fossés et de
palissades le défilé qui conduit au lac, et avait mis bonne garde partout. Le
roi voulut d'abord entrer par force dans les châteaux; mais comme il souffrit
là plus de mal qu'il n'en faisait, parce que ces deux places étaient fortes,
et que Théodote ne se laissait pas corrompre, il abandonna son dessein.
Dans l'embarras où il était, il reçut encore la nouvelle que Xénète avait
été entièrement défait, et que Molon avait soumis à sa domination toutes
les hautes provinces. Sur cet avis, il partit au plus tôt des deux châteaux
pour venir mettre ordre à ses propres affaires; car ce Xénète, qu'il avait
envoyé pour généralissime, se voyant revêtu d'une puissance qu'il n'aurait
jamais ose espérer, traitait ses amis avec hauteur, et ne suivait, dans ses
entreprises, qu'une aveugle témérité. Il prit cependant la route de
Séleucie, et ayant fait venir Diogène et Pythiade, l'un gouvernent de la
Susiane, et l'autre de la mer Rouge, il mit ses troupes en campagne, et alla
placer son camp sur le bord du Tigre, en présence des ennemis. Là il apprit de
plusieurs soldats qui de camp de Molon étaient passés au sien à la nage, que,
s'il traversait le fleuve; toute l'armée de Molon se rangerait sous ses
étendards, parce qu'elle haïssait autant Molon qu'elle aimait Antiochus.
Encouragé par cette nouvelle, il résolut de passer le fleuve. Il fit d'abord
semblant de vouloir jeter un pont sur le Tigre, dans un endroit où il y avait
une espèce d'île; mais comme il ne disposait rien de ce qui était nécessaire
pour cela, Molon ne se mit pas en peine de l'empêcher. Il se hâta ensuite de
rassembler et d'équiper de bateaux ; puis, ayant choisi les meilleures troupes
de toute son armée, soit dans la cavalerie, soit dans l'infanterie, et laissé
Zeuxis à la garde du camp, il descendit environ quatre-vingts stades plus bas
que n'était Molon, fit passer son corps de troupes sans aucune résistance, et
campa de nuit dans un lieu avantageux, couvert presque tout entier par le Tigre,
et défendu aux autres endroits par des marais et des fondrières impraticables.
Molon détacha sa cavalerie pour arrêter ceux qui passaient, et tailler en
pièces ceux qui étaient déjà passés. Cette cavalerie approcha en effet,
mais il ne fallut pas d'ennemis pour la vaincre. Ne connaissant pas les lieux,
elle se précipita d'elle-même dans les fondrières qui la mirent hors d'état
de combattre, et où la plupart périrent. Xénète, toujours persuadé que les
rebelles n'attendaient que sa présence pour se joindre à lui, avança le long
du fleuve et campa sous leurs yeux. Alors Molon, soit par stratagème, soit
qu'il craignît qu'il n'arrivât quelque chose de ce qu'espérait Xénète,
laisse le bagage dans les retranchements, décampe pendant la nuit et prend le
chemin de la Médie. Xénète croit que Molon ne prend la fuite que parce qu'il
craint d'en venir aux mains, et qu'il se défie de ses troupes. Il s'empare de
son camp, et y fait venir la cavalerie et les bagages qu'il avait laissés sous
la garde de Zeuxis. Il assemble ensuite l'armée et l'exhorte à bien espérer
des suites de la guerre, puisque Molon avait déjà tourné le dos. il leur
donne ordre de prendre soin d'eux et de se tenir prêts, parce que, de grand
matin, il se mettrait à la poursuite des ennemis. L'armée, pleine de confiance
et regorgeant de vivres, fait bonne chère, boit à l'excès, et par suite
néglige la victoire.
Après avoir marché quelque temps Molon fait prendre le repas à ses troupes et
revient sur ses pas. Toute l'armée ennemie était éparse et ensevelie dans le
vin; il se jette au point du jour sur les retranchements. Xénète, effrayé,
s'efforce inutilement d'éveiller ses soldats. Il se présente témérairement
au combat et y perd la vie. La plupart des soldats furent massacrés sur leurs
couvertures; le reste se jeta dans le fleuve pour passer au camp qui était sur
l'autre bord, et y périt pour la plus grande partie : c'était une confusion et
un tumulte horrible dans les deux camps. Les troupes, étonnées d'un accident
si imprévu, étaient hors d'elles-mêmes. Le camp qui était de l'autre côté,
n'était éloigné de celui d'où l'on sortait que de la largeur du fleuve, et
l'envie de se sauver était telle, qu'elle fermait les yeux sur la rapidité du
Tigre et sur la difficulté de le traverser : les soldats, uniquement occupés
de la conservation de leur vie, se jetaient eux-mêmes dans le fleuve. Ils y
jetaient aussi les chevaux et les bagages, comme si le fleuve, par je ne sais
quelle providence, eût dû compatir à leur peine et les transporter sans
péril de l'autre côté. On voyait flotter entre les nageurs, des chevaux, des
bêtes de charge, des bagages de toute sorte; c'était le spectacle du monde le
plus affreux et le plus lamentable.
Le camp de Xénète enlevé, Molon passa le fleuve sans que personne se
présentât pour l'arrêter, car Zeuxis avait aussi pris la fuite; il se rend
encore maître de ce second camp, puis part avec son armée pour Séleucie. Il
entre d'emblée dans la place, parce que Zeuxis et Diomédon qui y commandaient,
l'avaient abandonnée; il continue d'avancer et se soumet toutes les hautes
provinces sans coup férir.
Maître de la Babylonie et du gouvernement qui s'étend jusqu'à la mer Rouge,
il vient à Suse, et emporte la ville d'assaut; mais contre la citadelle ses
efforts furent inutiles : Diogène l'avait prévenu et s'y était jeté. Il
abandonna donc cette entreprise, et, ayant laissé des troupes pour en faire le
siège, il ramène son année à Séleucie sur le Tigre. Après avoir fait
reposer ses troupes là, et les avoir encouragées, il se remit en campagne et
subjugua tout le pays qui est le long du fleuve jusqu'à Europe, et la
Mésopotamie jusqu'à Dure.
CHAPITRE
XII.
Antiochus
marche contre Melon, mais sans Épigène, dont Hermias se défait enfin. - Le
roi passe le Tigre, fait lever le siège de Dure. - Combat près d'Apollonie.
Le
bruit de ces conquêtes fit une seconde fois renoncer Antiochus aux vues qu'il
avait sur la Coelo-Syrie; il prit de nouveau la résolution de marcher contre le
rebelle. On assembla un second conseil, où le roi ordonna que chacun dît ce
qu'il jugeait à propos que l'on fit contre Molon. Épigène prit encore le
premier la parole, et dit qu'autrefois, avant que les ennemis eussent fait de
grands progrès, il avait été d'avis qu'on marchât contre eux sans différer,
et qu'il persistait dans ce sentiment. Hermias ne put encore ici retenir sa
colère. Il s'emporta contre Épigène, lui fit mille reproches aussi faux
qu'injustes, sans oublier de faire de lui-même un magnifique éloge. Il pria
ensuite le roi de ne pas suivre un avis si déraisonnable, et de ne pas
abandonner le projet qu'il avait formé sur la Coelo-Syrie. Cet avis révolta
toute l'assemblée. Antiochus en fut aussi choqué. Il fit tout ce qu'il put
pour réconcilier ces deux hommes, et il eut assez de peine à y réussir. Le
résultat du conseil fut que rien n'était plus important ni plus nécessaire
que de s'en tenir à l'avis d'Épigène, et il fut résolu qu'on prendrait les
armes contre Molon. À peine cette résolution fut-elle prise, qu'Hermias
changea tout d'un coup, on l'eût pris pour un autre homme. Non seulement il se
rendit, mais il dit encore que dès qu'un conseil avait décidé, il n'était
plus permis de disputer, et il donna en effet tous ses soins aux préparatifs de
cette guerre. Quand les troupes furent assemblées à Apamée, une sédition s'y
étant élevée pour quelques payements qui leur étaient dus, Hermias, qui
s'aperçut que le roi craignait que cette sédition n'eût quelque résultat
funeste, s'offrit de payer à ses frais ce qui était dû à l'armée, s'il
voulait remercier Épigène de ses service. Il ajouta qu'il importait au roi que
cet officier ne servit point, parce qu'après les contestations qu'ils avaient
eues ensemble, il était impossible qu'une division si éclatante ne fit pas
tort aux affaires.
Cette proposition affligea le roi, qui, connaissant l'habileté d'Épigène dans
la guerre, souhaitait qu'il le suivît ; mais, prévenu et gagné par les
ministres des finances, par ses gardes et par ses officiers qu'Hermias avait mis
malicieusement dans son parti, il ne fut pas maître de lui-même, il fallut se
conformer aux circonstances et accordes ce qu'on lui demandait. Dès
qu'Épigène, selon l'ordre qui lui avait été donné, se fut retiré à
Apamée, la crainte saisit les membres du conseil du roi; les troupes, au
contraire, qui avaient obtenu ce qu'elles souhaitaient, n'eurent plus
d'affection que pour celui qui leur avait procuré le payement de leurs soldes.
Il n'y eut que les Cyrrhestes qui se soulevèrent. Ils se retirèrent au nombre
d'environ six mille, et donnèrent assez longtemps de l'inquiétude à
Antiochou; mais enfin, vaincus dans un combat par un de ses généraux, la
plupart furent tués, le reste se rendit à discrétion. Hermias ayant ainsi
intimidé les amis du prince, et gagné l'armée par le service qu'il lui avait
rendu, se mit en marche avec le roi.
Il fit encore une autre perfidie à Épigène, par le ministère d'Alexis, garde
de la citadelle d'Apamée : il feignit une lettre envoyée par Molon à
Épigène, et, ayant suborné un des esclaves de ce dernier par de grandes
promesses, il lui persuada de porter cette lettre chez son maître, et de la
mêler avec les autres papiers qu'il y trouverait. Alexis se présenta quelques
temps après, et demanda à Épigène si l'on n'avait point apporté chez lui
une lettre de la part de Molon. Épigène répondit à cette question de
manière à faire sentir combien il en était choqué. L'autre entre
brusquement, trouve la lettre, et, sans autre prétexte, tue sur-le-champ
Épigène. On fit accroire au roi que sa mort était juste; mais elle fut
suspecte aux courtisans, quoique la crainte leur fit garder le silence.
Antiochus arriva près de l'Euphrate, et, ayant pris les troupes qui l'y
attendaient, il partit pour Antioche clans la Mygdonie, où il entra au
commencement de l'hiver et y resta pendant quarante jours, en attendant que le
grand froid fût passé. Au bout de ce temps, il alla à Liba, et y tint conseil
pour savoir comment et d'où l'on tirerait les provisions de l'armée, et quelle
route on tiendrait pour aller dans la Babylonie, où était alors Molon. Hermias
fut d'avis qu'on marchât le long du Tigre, l'armée couverte d'un côté par le
Tigre, et de l'autre par le Lyque et le Capre. Zeuxis, ayant encore la mort
d'Épigène présente à la pensée, craignait de dire son sentiment ;
cependant, comme l'avis qu'avait ouvert Hermias était visiblement pernicieux,
il hasarda de conseiller qu'il fallait passer le Tigre, alléguant que la route
le long de ce fleuve était difficile; qu'après avoir fait assez de ce chemin,
après avoir marché pendant six jours dans le désert, on ne pourrait éviter
de passer par le fossé royal; que les ennemis s'en étant emparés les
premiers, il serait impossible de passer outre; qu'on ne pourrait, sans un
danger évident de périr, retourner sur ses pas par le désert, parce que
l'armée n'y aurait pas de quoi subsister; qu'au contraire, si l'on passait le
Tigre, les Apolloniates rentreraient infailliblement dans leur devoir; qu'ils ne
s'en étaient écartés pour obéir à Molon, que par crainte et par
nécessité; que, ce pays étant gras et fertile, l'armée y trouverait des
vivres en abondance; que surtout on fermerait à Molon tous les chemins pour
retourner dans la Médie ; qu'on lui couperait tous les vivres que, par
conséquent, on le forcerait d'en venir à une bataille, qu'il ne pourrait.
refuser sans que ses troupes se jetassent aussitôt dans le parti du roi.
Ce sentiment ayant prévalu, on divisa l'année en trois corps, vers trois
endroits du fleuve, et on fit passer les troupes et le bagage. Ensuite on se
dirigea vers Dure. Un officier de Molon assiégeait cette ville : il ne fallut
que se montrer pour lui faire lever le siège. On marcha ensuite sans
discontinuer, et, après huit jours de marche, on franchit le mont Orique, et on
arriva à Apollonie. Molon, averti de l'arrivée du roi, ne crut pas devoir s'en
fier à la fidélité des peuples de la Susiane et de la Babylonie, dont il
avait fait la conquête depuis si peu de temps et avec tant de rapidité :
craignant d'ailleurs qu'on ne lui coupât les chemins de la Médie, et comptant
sur le nombre de ses frondeurs appelés Cyrtiens, il prit le parti de jeter un
pont sur le Tigre pour faire passer son armée, et d'aller. se loger, s'il
était possible, sur les montagnes de l'Apolloniatide, avant Antiochus. Il
marcha sans relâche et avec rapidité; mais à peine touchait-il aux postes
qu'il s'était destinés, que les troupes légères du roi, qui était parti
d'Apollonie avec son armée, rencontrèrent les siens sur certaines hauteurs.
D'abord ils escarmouchèrent et s'éprouvèrent les uns les autres; mais, à
l'approche des deux armées, ils se retirèrent chacun vers leur parti et les
armées campèrent à quarante stades l'une de l'autre.
La nuit venue, Molon, ayant réfléchi qu'il était difficile et dangereux de
faire combattre de front et pendant le jour des révoltés contre le roi,
résolut d'attaquer de nuit Antiochus. Il prit pour cela l'élite de toute son
armée, reconnut différents postes pour en trouver un élevé, d'où il pût
fondre sur l'ennemi; mais, sur l'avis qu'il reçut que dix de ses soldats
étaient allés trouver Antiochus, il changea de dessein, retourna sur ses pas,
rentra dans son camp vers le point du jour, et y mit le désordre et la
confusion. Peu s'en fallut que tous ceux qui y reposaient n'en sortissent, tant
la frayeur était grande. Molon fit tout ce qu'il put pour apaiser le tumulte.
Dès que le jour parut, le roi, qui était prêt à combattre, fait sortir ses
troupes des retranchements et les range en bataille, la cavalerie armée de
lances sur l'aile droite, sous le commandement d'Ardye, officier d'une valeur
éprouvée dans les combats; près de la cavalerie, les Crétois alliés;
ensuite les Gaulois Tectosages, puis les mercenaires grecs, enfin la phalange.
À l'aile gauche, il mit la cavalerie qu'on appelle les Hétères ou compagnons
du roi. Dix éléphants qu'il avait furent placés à la première ligne, à
quelque distance de l'armée; les troupes auxiliaires, tant infanterie que
cavalerie, furent partagées sur les deux ailes, et eurent ordre d'envelopper
les ennemis dès que le combat serait engagé. Hermias et Zeuxis commandaient la
gauche, et le roi se chargea du commandement de la droite. Il courut ensuite de
rang en rang pour encourager les soldats à bien faire leur devoir.
Molon sortit aussi de ses retranchements, et rangea son armée, quoique avec
beaucoup de peine, à cause du désordre de la nuit précédente. Il partagea sa
cavalerie sur les deux ailes, comme avaient fait les ennemis, et mit au centre
les rondachers, les Gaulois, en un mot, tout ce qu'il avait de soldats pesamment
armés. Il répandit sur le front des deux ailes les archers, les frondeurs,
toutes les troupes légères, et les chariots armés de faux furent mis un peu
devant la première ligne. Néolas, son frère, eut le commandement de la
gauche; il prit pour lui celui de la droite.
Après cela les deux années s'approchèrent. L'aile droite de Molon fut
fidèle, et se défendit courageusement contre Zeuxis; mais la gauche ne parut
pas plus tôt sous les yeux du roi, qu'elle se rangea sous ses enseignes. Autant
Molon fut consterné de cet événement, autant le roi en prit de nouvelles
forces. Molon, enveloppé de tous les côtés, et se représentant les supplices
qu'on lui ferait souffrir s'il tombait vif entre les mains du roi, se donna
lui-même la mort. Tous ceux qui avaient pris part à sa révolte se retirèrent
chez eux, et prévinrent leur punition par une mort volontaire. Néolas,
échappé du combat, s'enfuit dans fa Perside, chez Alexandre, frère de Molon,
y tua sa mère et les enfants de Molon, persuada à Alexandre de se faire
mourir, et se plongea lui-même un poignard dans le sein. Le roi, ayant pillé
le camp des rebelles, donna ordre d'attacher le corps de Molon à un gibet, dans
l'endroit le plus apparent de la Médie. Les exécuteurs de cet ordre
emportèrent aussitôt le corps dans la Calonitide, et l'attachèrent à un
gibet sur le penchant du mont Zagre. Antiochus fit ensuite une longue et
sévère réprimande aux troupes qui avaient suivi le rebelle, leur tendit
cependant la main en signe de pardon, et leur choisit des chefs pour les
conduire dans la Médie et mettre ordre aux affaires du pays. Il vint lui-même
à Séleucie, et rétablit le bon ordre dans le gouvernement des environs avec
beaucoup de douceur et de prudence. Pour Hermias, toujours cruel suivant la
coutume, il imposa à la ville de Séleucie une amende de mille talents, envoya
en exil les magistrats appelés Aiganes, et fit mourir dans différents
supplices un grand nombre d'habitants. Le roi cependant rétablit la
tranquillité dans cette ville, soit en faisant entendre raison à Hermias, soit
en prenant lui-même le soin des affaires, et diminua l'amende de moitié.
Diogène fut fait gouverneur de la Médie, Apollodore de la Susiane. Tychon,
premier secrétaire et commandant d'armée, fut envoyé dans les lieux voisins
de la mer Rouge. Ainsi finit la révolte de Molon; ainsi fut calmé le
soulèvement qui avait eu lieu au sujet des hautes provinces.
CHAPITRE
XIII.
Antiochus
marche contré Artabarzane, qui se soumet. - Juste punition des vues ambitieuses
d'Hermias. - Achéus se tourne contre Antiochus. - Conseil de guerre au sujet de
l'expédition contre Ptolémée. - Escalade de Séleucie.
Antiochus,
fier d'un si heureux succès, pensa ensuite à se faire craindre des princes
barbares limitrophes de ses provinces, et qui y commandaient, afin qu'ils
n'eussent pas dans la suite, la hardiesse de fournir des vivres aux rebelles, ou
de prendre les armes en leur faveur. Résolu de leur faire la guerre, il voulut
commencer par Artabarzane, qui lui paraissait le plus à craindre et le plus
entreprenant, et qui avait sous sa domination les Atropatiens et les autres
nations voisines. Cette guerre n'était point du tout du goût d'Hermias. Il y
avait trop à risquer dans ces hautes provinces, il en revenait toujours à son
premier dessein, de prendre les armes contre Ptolémée. Cependant, quand il sut
qu'il était né un fils au roi, la pensée lui vint qu'il pourrait bien arriver
quelque malheur à Antiochus dans ce pays, et qu'il pourrait se présenter des
occasions de lui faire perdre la vie. Il consentit donc au dessein du roi,
persuadé que s'il pouvait une fois se défaire du père, il serait
immanquablement gouverneur du fils, et par là maître du royaume.
La chose résolue, on franchit le Zagre et on se jette sur le pays d'Artabarzane
: ce pays touche à la Médie, et n'en est séparé que par des montagnes.
Quelques parties du Pont le dominent, du côté du Phase, et il s'étend
jusqu'à la mer d'Hyrcanie, Les hommes y sont pour la plupart forts et
courageux; on y lève surtout d'excellente cavalerie. Toutes les autres
munitions de guerre s'y trouvent aussi en abondance ce royaume s'était
conservé depuis les Perses, mais il avait été négligé du temps d'Alexandre.
Artabarzane, qui était alors fort vieux, fut épouvanté; il pensa qu'il
fallait céder à la force des. circonstances, et fit la paix aux conditions
qu'il plut à Antiochus de lui imposer.
Depuis ce temps-là Apollophanes, médecin du roi, et qui en était fort aimé,
voyant à quel excès était parvenue l'insolence et la fierté d'Hermias,
commença à craindre pour le roi, et beaucoup plus encore pour lui-même. Il
saisit l'occasion de parler au roi, et l'exhorta à se tenir sur ses gardes, à
se défier d'Hermias, et à prévenir les malheurs qui étaient arrivés à son
frère; il lui dit qu'il touchait presque à son dernier jour, qu'il devait se
mettre sur ses gardes, et songer à son salut et à celui de ses amis. Antiochus
lui avoua qu'il haïssait et redoutait Hermias, et le remercia de ce qu'il avait
eu le courage de s'ouvrir à lui sur cette affaire. Apollophanes, jugeant par
cette réponse qu'il était entré dans les sentiments du roi, en devint plus
hardi. Le prince ne l'eut pas plus tôt prié de ne se pas contenter de l'avoir
averti, mais d'agir efficacement pour se tirer, lui et ses amis, du danger où
ils étaient, qu'il parut disposé à tout entreprendre. Après être convenus
ensemble de la manière dont on s'y prendrait, le roi feignit d'avoir des
pesanteurs de tête, on éloigna les officiers et la garde ordinaire pour
quelques jours; ses amis seuls furent introduits, et on eut le moyen
d'entretenir en particulier ceux à qui l'on jugeait à propos de faire part du
secret. Quand on eut trouvé des bras pour exécuter le projet, et la haine
qu'on avait pour Hermias rendait la chose aisée, on se disposa à le faire. Les
médecins répandirent le bruit que le lendemain il fallait que le roi sortît
dès le point du jour, et allât respirer l'air frais du matin. Hermias, et tous
les amis du roi qui étaient du complot, vinrent à l'heure marquée. Les autres
ne s'y trouvèrent pas, ils ne s'attendaient point que le roi dût sortir à une
heure si inaccoutumée. On part du camp, et lorsqu'on est à un certain endroit
désert, le roi s'étant un peu écarté du chemin comme pour satisfaire à
quelque besoin, on poignarde Hermias, peine beaucoup au-dessous de la punition
que ses crimes méritaient. Le roi, délivré de crainte et d'embarras, décampa
et prit la route de sa capitale. En quelque endroit qu'il passât, tout
retentissait des éloges que l'on faisait de ses entreprises et de ses exploits,
mais surtout de ce qu'il s'était défait d'Hermias. À Apamée, sa femme fut
aussi tuée par les femmes, et ses enfants par les enfants.
Après que le roi eut fait prendre les quartiers d'hiver à ses troupes, il
dépêcha vers Achéus, pour lui faire des reproches d'avoir osé mettre le
diadème sur sa tête et se faire appeler roi; et en second lieu pour l'avertir
qu'on savait la liaison qu'il avait avec Ptolémée, et les excès où cette
liaison l'avait fait tomber. En effet, dans le temps qu'Antiochus marchait
contre Artabarzane, cet Achéus s'était flatté, ou que le roi périrait dans
cette expédition, ou que, quand même il en reviendrait, il aurait le temps de
se jeter dans la Syrie avant que ce prince y arrivât, et qu'avec le secours des
Cyrrhestes, qui avaient quitté le parti du roi, il serait bientôt le maître
du royaume. Dans ce dessein, il partit de la Lydie à la tête de toute son
armée. Arrivé à Laodicée , en Phrygie, il ceignit sa tête du diadème, et
prit pour la première fois le nom de roi. II écrivit aussi aux villes en cette
qualité, poussé à cela principalement par un certain banni nommé Spiris,
qu'il avait auprès de lui. Il avança toujours, et il était déjà près de
Lycaonie, lorsque ses troupes voyant avec chagrin qu'on les menait contre leur
roi naturel, se soulevèrent. Achéus se garda bien de persister dans son
dessein après ce changement des esprits; au contraire, pour persuader à ses
troupes que ses vues n'étaient pas d'abord d'envahir la Syrie, il prit une
autre route, ravagea la Pisidie, et quand il eut regagné l'amitié et la
confiance de son armée par le butin qu'il lui fit faire dans cette province, il
s'en retourna chez lui. Le roi avait été informé de toutes ces perfidies, et
c'était la raison des menaces qu'il faisait continuellement à Achéus, et que
nous avons rapportées.
Antiochus ne laissa pas pour cela de donner tous ses soins à se disposer à la
guerre contre Ptolémée. Ayant assemblé ses troupes à Apamée au commencement
du printemps, il consulta ses amis sur la manière dont on s'y prendrait pour
entrer dans la Coelo-Syrie. Après qu'on se fut fort étendu sur la situation
des lieux, sur les préparatifs, sur le secours que pourrait donner une armée
navale, Apollophanes, le même dont nous parlions tout à l'heure, et qui était
de Séleucie, réfuta tout ce que l'on avait proposé , et dit qu'il n'était
pas raisonnable d'avoir tant de désir de conquérir la Coelo-Syrie, tandis
qu'on souffrait que Ptolémée possédât Séleucie, la capitale du royaume, le
temple pour ainsi dire des dieux pénates de toute la monarchie; qu'il était
honteux de laisser sous la puissance des rois d'Égypte une ville dont on
pourrait tirer de très rands avantages dans les conjonctures présentes; que,
tant qu'elle resterait aux ennemis, elle serait un obstacle invincible à tous
les desseins qu'on avait; qu'en quelque endroit qu'on voulût porter la guerre,
cette ville était à craindre : que l'on ne devait pas moins songer à bien
munir les places du royaume, qu'à faire des préparatifs contre les ennemis;
qu'en prenant Séleucie, cette ville était si heureusement située, que non
seulement elle mettrait le royaume à couvert de toute insulte, mais qu'elle
serait d'un grand secours, par mer et par terre, pour faire réussir les projets
qu'on avait formés. Tout le conseil demeura d'accord de ce qu'avait dit
Apollophanes; il fut résolu que l'on commencerait par le siège de Séleucie,
où, depuis que Ptolémée Évergète, irrité contre Seleucus, l'avait prise
pour venger la mort de Bérénice, il y avait eu jusqu'alors une garnison
égyptienne. Antiochus donna ordre à Diognète, amiral, d'y amener une flotte,
et, partant d'Apamée, il vint camper à environ cinq stades de la ville, proche
du Cirque; il envoya aussi Théodote Hémiolien dans la Cœlo-Syrie, avec un
corps de troupes pour s'emparer des défilés, et veiller sur ses intérêts.
Voyons maintenant la situation de Séleucie, et la disposition des lieux
d'alentour. Cette ville est située sur la mer entre la Cilicie et la Phénicie.
Tout proche s'élève une montagne d'une hauteur extraordinaire, qu'on appelle
le Coryphée. Là, du côté d'occident, se brisent les flots de la mer qui
sépare Chypre de la Phénicie, et à l'orient cette montagne domine toutes les
terres d'Antioche et de Séleucie. La ville est au midi de la montagne, dont
elle est séparée par une vallée profonde, et où l'on ne peut descendre
qu'avec peine. Elle touche à la mer et en est presque tout environnée, la
plupart des bords sont des précipices et des rochers affreux. Entre la mer et
la ville sont les marchés et le faubourg, qui est enfermé de fortes murailles
: tout le tour de la ville est aussi bien muré, et l'intérieur de la ville est
orné de temples et de maisons magnifiques. On ne peut y entrer du côté de la
mer que par un escalier fait exprès. Non loin de la ville est l'embouchure de
l'Oronte, qui, prenant sa source vers le Liban et l'Anti-Liban traverse la
plaine d'Aurique, passe à Antioche, dont il emporte toutes les immondices, et
vient se jeter dans la mer de Syrie, près de Séleucie.
Le roi commença par offrir aux principaux de la ville de l'argent et de grandes
récompenses pour l'avenir, s'ils voulaient de bon gré lui en ouvrir les
portes; mais ses offres ne furent point écoutées. Les officiers subalternes
ayant été plus traitables, Antiochus disposa son armée comme pour attaquer la
ville, du côté de la mer par une flotte, et du côté de la terre par les
troupes du camp. Il partagea son armée en trois corps, et, après les avoir
animés à bien faire, leur avoir promis de grandes récompenses, et des
couronnes tant aux officiers qu'aux simples soldats qui se signaleraient, il
posta Zeuxis du côté de la porte qui conduit à Antioche, Hermogène près du
temple de Castor et Pollux, Ardye et Diognète furent chargés de l’attaque du
port et du faubourg, parce que la convention faite entre les officiers
subalternes et Antiochus portait qu'on ferait entrer ce prince dans la ville
dès qu'il aurait emporté le faubourg. Le signal donné, on attaqua de tous les
côtés vigoureusement; mais la plus vive attaque fut du côté d'Ardye et de
Diognète, parce qu'aux autres côtés il fallait gravir et combattre en même
temps pour aller à l'escalade; au lieu que, du côté du port et du faubourg on
pouvait sans risque porter, dresser et appliquer des échelles.
Les troupes de mer escaladèrent donc le port avec vigueur, et Ardye le
faubourg. Comme le péril était égal de toutes parts, et que les assiégés ne
purent venir au secours d'aucun endroit, le faubourg fut bientôt emporté. Ceux
qu'Antiochus avait mis dans ses intérêts courent aussitôt à Léontius, qui
commandait dans la ville, et le pressent d'envoyer un parlementaire au roi, et
de faire la paix avec lui avant qu'il prenne la ville d'assaut. Léontius, qui
ne savait pas que ceux-ci eussent été corrompus, épouvanté de la frayeur où
il les voyait, envoya au roi pour tirer de lui des assurances qu'il ne serait
fait de mal à aucun de ceux qui étaient dans la ville. Le roi promit pleine
sûreté aux personnes libres, et il y en avait environ six mille. Quand il fut
entré dans la ville, non seulement il ne fit aucun mal aux hommes libres, mais
il rappela tous les exilés, permit à la ville de se gouverner selon ses lois,
et rendit à chacun ses biens. Il mit aussi garnison dans le port et dans la
citadelle.
CHAPITRE
XIV.
Conquêtes
d'Antiochus dans la Coelo-Syrie. - Expédient dont se servent deux ministres de
Ptolémée pour arrêter ses progrès. - Trêve entre les deux rois.
Pendant
que le roi mettait ordre à tout dans Séleucie, vinrent des lettres de la part
de Théodote, qui le pressait de venir dans la Coelo-Syrie. Le roi ne ne savait
quel parti prendre sur ces nouvelles. Nous avons déjà vu que ce Théodote
était Étolien de nation , et qu'après avoir rendu des services à Ptolémée,
non seulement on ne lui avait témoigné aucune reconnaissance, mais que sa vie
même avait été en danger. Au temps qu'Antiochus faisait la guerre coutre
Molon, ce Théodote, ne voyant plus rien à espérer de Ptolémée, et se
défiant de la cour, après avoir pris Ptolémaïde par lui-même, et Tyr par
Panétole, engagea Antiochus à faire la conquête de la Coelo-Syrie. Antiochus
remit donc à un autre temps la vengeance qu'il voulait tirer d'Achéus, et,
abandonnant tout autre dessein, reprit avec son armée la route qu'il avait
quittée. Il traversa la plaine de Marsyes, et campa près des défilés de
Gerre, sur le lac qui est entre les défilés et la ville. Ayant appris que
Nicolas, un des généraux de Ptolémée, assiégeait Théodote à Ptolémaïde,
il laissa les soldats pesamment armés, donna ordre aux officiers d'assiéger
Broque, château situé sur l'entrée du lac, et, suivi des troupes légères,
il alla pour faire lever le siège de Ptolémaïde. Nicolas n'attendit pas que
le roi fût arrivé: il se retira et envoya Lagoras et Dorymène, l'un Crétois
et l'autre Étolien, pour s'emparer des défilés de Béryte. Le roi les en
chassa et mit son camp. Là, vint le rejoindre le reste de ses troupes, avec
lesquelles, après les avoir exhortées à le seconder avec courage dans ses
desseins, il se mit en marche, et entra hardiment dans la belle carrière qui
semblait s'ouvrir devant lui. Théodote, Panétole et leurs amis vinrent au
devant de lui. Il les reçut avec toutes sortes de bontés, et entra dans Tyr et
dans Ptolémaïde. Il y prit tout ce qu'il y avait de munitions, entre autres
quarante vaisseaux, dont vingt étaient pontés et bien équipés de tout ils
avaient au moins chacun quatre rangs de rames; les autres étaient à trois, à
deux et à un seul rang. Tous ces vaisseaux furent donnés à l'amiral
Diognète.
Antiochus, ayant appris là que Ptolémée s'était retiré à Memphis, et que
toutes ses troupes étaient réunies à Péluse, que les écluses du Nil
étaient ouvertes, et qu'on avait comblé tous les puits qui contenaient de
l'eau douce, abandonna le dessein qu'il avait d'aller à Péluse. Il se contenta
d'aller de ville en ville, et de prendre les unes par la force, les autres par
la douceur. Celles qui étaient peu fortifiées se rendirent de bon gré, de
peur d'être maltraitées; mais il ne put soumettre celles qui se croyaient bien
munies et bien situées, sans être arrêté long temps devant leurs murs, et
sans en faire le siège en forme.
Après une trahison si manifeste, Ptolémée aurait dû mettre ordre au plus
tôt à ses affaires; mais la pensée ne lui en vint seulement pas, tant sa
lâcheté lui faisait négliger tout ce qui regarde la guerre. Il fallut
qu'Agathoclès et Sosibe, qui possédaient, alors le souverain pouvoir, tinssent
conseil ensemble, pour voir ce que l'on pourrait faire dans la conjoncture
présente. Le résultat fut que, pendant qu'on se disposerait à la guerre, on
enverrait des ambassadeurs à Antiochus pour l'arrêter, en le confirmant, en
apparence, dans l'opinion qu'il avait de Ptolémée, que ce prince n'aurait pas
le courage de prendre les armes contre lui, qu'il aurait plutôt recours à la
voie des conférences, ou, qu'il le ferait prier par des amis de sortir de la
Coelo-Syrie. Nommés tous deux pour mettre ce dessein à exécution, ils
envoyèrent des ambassadeurs à Antiochus. Ils en envoyèrent aussi aux
Rhodiens, aux Byzantins, aux Cizicéniens et aux Étoliens pour traiter de la
paix. Pendant que ces. différentes ambassades vont et viennent, les deux rois
eurent tout le temps de faire leurs préparatifs de guerre. Pendant cet
intervalle, Agathoclès et Sosibe restaient à Memphis., et y conféraient avec
les ambassadeurs ; ils faisaient le même accueil à ceux qui y venaient de la
part d'Antiochus. Cependant ils appelaient et faisaient assembler à Alexandrie
tous les étrangers qui étaient entretenus dans les villes du dehors du
royaume, On envoyait pour en lever d'autres, et on amassait des vivres tant pour
les troupes que l'on avait déjà, que pour celles qui arrivaient de nouveau.
Ils descendaient tour à tour de Memphis à Alexandrie, pour disposer tout de
telle sorte que rien ne manquât. Pour le choix des armes et des hommes, ils en
donnèrent le soin à Échécrate de Thessalie, à Phoxidas de Mélite, à
Euryloque de Magnésie, à Socrate de Béotie, et à Cnopias d'Alose. Ce fut un
grand bonheur pour eux d'avoir des officiers qui, ayant déjà servi sous
Demetrius et Antigonus, avaient quelque connaissance de la vraie manière de
faire la guerre. Aussi mirent-ils toute leur application à bien exercer les
soldats.
D'abord ils les divisèrent par nation et par âge; ils leur firent quitter
leurs anciennes armes, et leur en donnèrent de nouvelles, selon qu'elles
convenaient à chacun. On licencia les corps, et l'on abandonna la forme du
recensement observée auparavant dans la paie des soldats; pour le présent, on
les divisa en centuries. De fréquents exercices familiarisèrent les soldats
non seulement avec les commandements militaires, mais encore avec le maniement
particulier de chaque arme; il se faisait des revues générales, où on les
avertissait de leurs devoirs. Andromaque d'Aspetide, et Polycrate d'Argos, leur
furent d'une grande utilité pour cette réforme de la discipline militaire. Ils
étaient venus tout récemment de Grèce, tous deux pleins de cette hardiesse et
de cette industrie si naturelles aux Grecs, tous deux aussi distingués par leur
patrie que par leur richesses, quoique Polycrate l'emportât sur l'autre par
l'ancienneté de sa famille et par la gloire que Mnasiade son père s'était
acquise dans les jeux Olympiques. À force d'animer les soldats et en
particulier et en public, ils leur inspirèrent du courage et de la valeur.
Tous les hommes que je viens de nommer eurent des charges, chacun selon son
mérite particulier. Euryloque eut sous lui les trois mille hommes de la garde;
Socrate deux mille hommes d'infanterie, armés de rondaches; Phoxidas l'Achéen,
Ptolémée fils de Thraséas et Andromaque exerçaient la phalange et les Grecs
soudoyés. Les deux derniers commandèrent la phalange, qui était de vingt-cinq
mille hommes, et Phoxidas les Grecs au nombre de huit mille. |