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JORNANDÈS.

(Jordanès, Jornadès)

HISTOIRE DES GOTHS

(I - XXI   XXII - XL    XLI - FIN)

taduction française seule

texte latin seul

Ammien Marcellin, Jornandès, Frontin (les Stratagèmes), Végèce, Modestus: avec la traduction en français
 publ. sous la dir. de M. Nisard,...
Paris : Firmin-Didot, 1869

Vu la mauvaise qualité du texte latin repris sur la toile, j'ai repris celui de l'édition Nisard. (Ph. Remacle)

 

XXII. 

Nam hic Hilderitc patre natus, avo Ovida, proavo Cnivida, gloriam generis sui factis illustribus exaequavit : primitias regni sui mox in Wandalica gente extendere cupiens, contra Visumar eorum rege qui Asdingorum e stirpe, quod inter eos eminet, genusque indicat bellicosissimum, Dexippo  (01) historico referente, qui eos ab Oceano ad nostrum limitem vix in anni spatio pervenisse testatur prae nimia terrarum immensitate. Quo tempore erant in eo loco manentes, ubi Gepidae sedent,, iuxta flumina Marisia (02), Miliare et Gilfil, et Grissia, qui omnes supradictos excedit. Erant namque illis tunc ab oriente Gothi, ab occidente Marcomanni, a septentrione Hermunduri, a meridie Histrer, qui et Danubius dicitur. Hic ergo Wandalis commorantibus bellum indictum est a Geberich rege Gothorum ad littus praedicti amnis Marisiae, ubi tunc diu certatum est ex aequali. Sed mox ipse rex Wandalorum Wisimar magna cum parte gentis suae prosternitur. Geberich vero Gothorum ductor eximius, superatis depraedatisque Wandalis, ad propria loca unde exierat remeavit. Tunc perpauci Wandali qui evasissent, collecta imbellium suorum manu, infortunatam patriam relinquentes, Pannoniam sibi a Constantino principe petiere, ibique per XL annos plus minus (03) sedibus locatis, imperatorum decretis ut incolae famularunt. Unde iam post longum ab Stilicone magistro militum, et exconsule, atque patricio invitati, Gallias occupavere, ubi finitimos depraedantes, non adeo fixas sedes habuere.

CHAPITRE XXII.

Gébérich eut pour père Heldérich, pour aïeul Ovida, Cnivida pour bisaïeul; il égala par ses hauts faits la gloire de ses ancêtres. Dès le commencement de son règne, désireux d'étendre son autorité sur la nation des Wandales, il attaqua Visumar, leur roi. Ce dernier sortait de la tribu des Asdinges, la première de toutes parmi eux, et l'une des plus braves que l'on connaisse. Ainsi le rapporte l'historien Dexippe, lequel assure que cette nation mit presque toute une année pour parvenir des bords de l'Océan à nos frontières, à cause de l'immense étendue de terres qu'il lui fallut traverser. Elle occupait alors le pays qu'habitent les Gépides entre les fleuves Marisia, Miliare, Gilfll et le fleuve Grissia, qui dépasse les trois autres en grandeur. Les \Vandales avaient en ce temps là les Goths à l'orient, à l'occident les Marcomans, au septentrion les Hermundures, et au midi l'Hister, appelé aussi Danube. C'est donc pendant qu'ils demeuraient dans ce pays qu'ils furent attaqués par Gébérich, roi des Goths, au bord du fleuve Marisia, que j'ai nommé, et où l'on combattit longtemps à forces égales. Mais enfin le roi des Vandales Visumar fut porté par terre, ainsi qu'une grande partie de sa nation. Quant à Gébérich, le chef glorieux des Goths, après avoir vaincu et dépouillé ses ennemis, il retourna dans le pays d'où il était sorti. Alors le petit nombre de Vandales qui s'étaient sauvés rassemblèrent tous ceux d'entre eux qui ne pouvaient porter les armes, et abandonnèrent leur patrie désolée. Ils demandèrent la Pannonie à l'empereur Constantin, et y établirent leur demeure pendant environ quarante ans, se soumettant aux lois de l'empire comme les habitants de cette province. Longtemps après cependant ils en sortirent à l'appel de Stilicon, maître de la milice, ex-consul et patrice, pour envahir les Gaules, où ils pillèrent leurs voisins, sans se fixer nulle part.

XXIII. 

Gothorum rege Greberich rebus excedente humanis, post temporis aliquod Ermanaricus nobilissimus Amalorum in regno successit, qui multas, et bellicosissimas Arctoas gentes perdomuit (04), suisque parere legibus fecit. Quem merito nonnulli Alexandro Magno conparavere maiores. Habebat siquidem quos domuerat, Golthos, Scythas, Thiudos in Aunxis, Vasinabroncas, Merens, Mordensimnis, Rocas, Tadzans, Athaul, Navego, Bubegentas, Coldas (05); et cum tantorum servitio clarus haberetur, non passus est nisi et gentem Erulorum, quibus praeerat Alaricus, magna ex parte trucidatam, reliquam suae subegeret dicioni. Nam praedicta gens, Ablavio historico referente, iuxta Maeotidas paludes habitans in locis stagnantibus, quas Graeci Ele vocant, Eruli nominati sunt (06) : gens quanto velox, eo amplius superbissima. Nulla siquidem erat tunc gens, quae non levem armaturam in acie sua ex ipsis elegerint. Sed quamvis velocitas eorum ab aliis saepe bellantibus non evacuetur : Gothorum tamen stabilitati subiacuit et tarditati; fecitque causa fortunae, ut et ipsi inter reliquas gentes Getarum regi Ermanarico serviverin. Post Erulorum caedem idem Ermanaricus in Venetos arma commovit; qui quamvis armis desperiti, sed numerositate pollentes, primo resistere conabantur. Sed nihil valet multitudo in bello, praesertim ubi et multitudo armata advenerit : nam hi, ut initio expositionis, vel catalogo gentium dicere coepimus, ab una stirpe exorti, tria nunc nomina reddidere, id est ,Veneti, Antes, Sclavi; qui quamvis nunc, ita facientibus peccatis nostris, ubique desaeviunt; tamen tune omnes Ermanarici imperiis serviere. Aestorum quoque similiter nationem (07), qui longissima ripa Oceani Germanici insident, idem ipse prudentiae virtute subegit, omnibusque Scythiae, et Germaniae nationibus ac si propriis laboribus imperavit.

CHAPITRE XXIII.

Quelque temps après que le roi des Goths Gébérich fut mort, Ermanaric, de la noble famille des Amales, lui succéda, et subjugua un grand nombre de nations belliqueuses du septentrion, qu'il fit obéir à ses lois. C'est avec raison que, parmi nos ancêtres, quelques uns l'ont comparé à Alexandre le Grand; car il avait soumis et tenait sous son autorité les Goths, les Scythes, les Thuides de l'Aünx, les Vasinabronkes, les Mérens, les Mordensimnis, les Caris, les Rokes, les Tadzans, les Athual, les Navego, les Bubegentes, les Coldes. Adoré des peuples pour avoir asservi de si puissantes nations, il voulut encore réduire sous son obéissance les Hérules, dont Alaric était roi, et les soumit après en avoir exterminé une grande partie. Les Hérules, ainsi nommés, au rapport de l'historien Ablavius, du mot ele, qui en grec veut dire marais, parce qu'ils habitaient des terres marécageuses auprès des Palus-Méotides, étaient doués d'une agilité extraordinaire, qui les rendait d'autant plus orgueilleux, qu'il n'y avait point de peuple en ce temps-là qui ne voulût avoir dans ses armées de leur infanterie légère. Mais quoique cette agilité leur eût souvent donné l'avantage sur d'autres combattants, elle fut forcée de céder à la pesanteur et à la fermeté des Goths; et la fortune voulut qu'eux aussi, parmi les autres nations gétiques, ils subissent la domination du roi Ermanaric. Aprês la défaite des Hérules, le même Ermanaric tourna ses armes contre les Vénètes, qui, peu aguerris, mais forts de leur nombre, essayèrent d'abord de lui résister. Mais le nombre seul ne peut rien à la guerre, surtout en présence du nombre et de la valeur disciplinée: aussi ces peuples, qui, bien que sortis de la même souche, comme nous l'avons déjà dit au commencement de cette histoire, ou nous en avons donné la liste, portent aujourd'hui trois noms, savoir, ceux de Venètes, d'Antes et de Sclaves, et que nous voyons présentement déchainés de tous côtés à cause de nos péchés, rendirent-ils alors obéissance, tous tant qu'ils étaient, à Ermanaric. Celui-ci subjugua également par sa prudence la nation des Aetres, établie sur les rivages les plus reculés de l'océan Germanique ; et, comme pour prix de ses fatigues, il domina sur tous les peuples de la Scythie et de la Germanie.

XXIV

Post autem non longi temporis intervallo, ut refert Orosius (08), Hunnorum gens omni ferocitate atrocior exarsit in Gothos. Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse comperimus, Filimer rex Gothorum, et Gadarici Magni filius, post egressum Scanziae insulae iam quinto loco tenens principatum Getarum, qui et terras Scythicas cum sua gente introisse, sicut a nobis dictum est, reperit in populo suo quasdam magas mulieres, quas patrio sermone Aliorumnas is ipse cognominat (09); easque habens suspectas, de medio sui proturbat, longeque ab exercitu suo fugatas, in solitudinem coegit terrae. Quas spiritus inmundi per eremum vagantes dum vidissent, et earum complexibus in coitu miscuissent, genus hoc ferocissimum edidere; quod fuit primum inter paludes minutum, tetrum, atque exile, quasi hominum genus, nec alia voce notum, nisi quae humani sermonis imaginem assignabat. Tali ergo Hunni stirpe creati, Gothorum finibus advenere. Quorum natio saeva, ut Priscus historicus refert (10), Maeotida palude ulteriorem ripam insedit, venatione tantum, nec alio labore experta, nisi quod postquam crevisset in populos, fraudibus et rapinis vicinam gentem conturbavit. Huius ergo, gentis, ut assolent, venatores (11) dum in interioris Maeotidis ripa venationes inquirunt, animadvertunt quomodo ex improviso cerva se illis obtulit, ingressaque palude nunc progrediens, nunc subsistens, indicem viae se tribuit. Quam secuti venatores, paludem Maeotidam, quam imperviam ut pelagus axistimabant, pedibus transiere. Mox quoque, ut Scythica terra ignotis apparuit, cerva disparuit. Quod credo spiritus illi, unde progeniem trahunt, ad Scytharum invidiam egere. Illi vero, qui praeter Maeotidam paludem alium mundum esse penitus ignorabant, admiratione inducti terrae Scythae et ut sunt sollertes, iter illud nulli ante hanc aetatem notissimum, divinitus sibi ostensum rati, ad suos redeunt, rei gestum edicunt, Scythiam laudant, persuasaque gente sua, via, quam cerva indice dedicere, ad Scythiam properant, et quantoscumque prius in ingressu Scytharum habuere, litavere Victoriae, reliquos perdomitos subegere. Nam mox ingentem illam paludem transiere, ilico Alipzuros, Alcidzuros, Itimaros, Tuncassos, et Boiscos (12), qui ripae istius Scythiae insedebant, quasi quidam turbo gentium rapuere. Alanos quoque (13) pugna sibi pares, sed humanitate, victu formaque dissimiles, frequenti certamine fatigantes subiugavere. Nam et quos bello forsitan minime superabant, vultus sui terrore nimium pavorem ingerentes; terribilitate fugabant, eo quod erat eis species pavenda nigredine (14), sed velut quaedam, si dici fas est, deformis offa, non facies, habensque magis puncta, quam lumina. Quorum animi fiduciam torvus prodit aspectus, qui etiam in pignora sua primo die nata desaeviunt. Nam maribus ferro genas secant, ut antequam lactis nutrimenta percipiant, vulneris cogantur subire tolerantiam. Hinc imberbes senescunt, et sine venustate ephebi sunt; quia facies ferro sulcata, tempestivam pilorum gratiam per cicatrices absumit. Exigui quidem forma, sed arguti, motibus expediti, et ad equitandum promptissimi : scapulis latis, et ad arcus sagittasque parati : firmis cervicibus, et in superbia semper erecti. Hi vero sub hominum figura vivunt belluina saevitia. Quod genus expeditissimum, multarumque nationum grassatorem Getae ut viderunt, expavescunt : suoque cum rege deliberant qualiter se a tali hoste subducant. Nam Ermanaricus, rex Gotborum, licet, ut superius retulimus, multarum gentium exstiterit triumphator : de Hunnorum tamen adventu dum cogitat, Roxolanorum gens insida, quae tunc inter alias illi famulatum exhibebat, tali eum nanciscitur occasione decipere. Dum enim quandam mulierem Sanielh nomine ex gente memorata, pro mariti fraudulento discessu, rex furore commotus, equis ferocibus illigatam, incitatisque cursibus, per diversa divelli praecipisset : fratres eius Sarus, et Ammius, germanae obitum vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt : quo vulnere saucius, aegram vitam corporis imbecillitate contraxit. Quam adversam eius valitudinem captans Balamir rex Hunnorum, in Ostrogothas movit procinctum : a quorum societate iam Vesegothae discessere, quam dudum inter se iuncti habebant. Inter haec Ermanaricus tam vulneris dolorem, quam etiam Hunnorum incursiones non ferens, grandaevus et plenus dierum, centesimo decimo anno vitae suae defunctus est (15). Cuius mortis occasio dedit Hunnis praevalere in Gothis illis, quos dixeramus orientali plaga sedere, et Ostrogothas nuncupari. 

CHAPITRE XXIV.

Or, peu de temps après, au rapport d'Orose, les Huns, la plus féroce de toutes les nations barbares, éclatèrent contre les Goths. Si l'on consulte l'antiquité, voici ce qu'on apprend sur leur origine: Filimer, fils de Gandaric le Grand, et roi des Goths, le cinquième de ceux qui les avaient gouvernés depuis leur sortie de file Scanzia, étant entré sur les terres de la Scythie à la tête de sa nation, comme nous l'avons dit, trouva parmi son peuple certaines sorcières que, dans la langue de ses pères, il appelle lui-même Aliorumnes. La défiance qu'elles lui inspiraient les lui fit chasser du milieu des siens; et, les ayant poursuivies loin de son armée, il les refoula dans une terre solitaire. Les esprits immondes qui vaguaient par le désert les ayant vues, s'accouplèrent à elles, se mêlant à leurs embrassements, et donnèrent le jour à cette race, la plus farouche de toutes. Elle se tint d'abord parmi les marais, rabougrie, noire, chétive : à peine appartenait-elle à l'espêce humaine, à peine sa langue ressemblait-elle à la langue des hommes. Telle était l'origine de ces Huns, qui arrivèrent sur les frontières des Goths. Leur féroce nation, comme l'historien Priscus le rapporte, demeura d'abord sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide, faisant son unique occupation de la chasse, jusqu'à ce que, s'étant multipliée, elle portât le trouble chez les peuples voisins par ses fraudes et ses rapines. Des chasseurs d'entre les Huns étant, selon leur coutume, en quête du gibier sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide, virent tout à coup une biche se présenter devant eux. Elle entra dans le marais, et, tantôt s'avançant, tantôt s'arrêtant, elle semblait leur indiquer un chemin. Les chasseurs la suivirent, et traversèrent à pied le Palus-Méotide, qu'ils imaginaient aussi peu guéable que la mer; et puis quand la terre de Scythie, qu'ils ignoraient, leur apparut, soudain la biche disparut. Ces esprits dont les Huns sont descendus machinèrent cela, je crois, en haine des Scythes. Les Huns, qui ne se doutaient nullement qu'il y eût un autre monde au delà du Palus-Méotide, furent saisis d'étonnement à la vue de la terre de Scythie ; et comme ils ont de la sagacité, il leur sembla voir une protection surnaturelle dans la révélation de ce chemin que peut-être personne n'avait connu jusqu'alors. Ils retournent auprès des leurs, racontent ce qui s'est passé, vantent la Scythie, tant qu'enfin ils persuadent leur nation de les suivre, et se mettent en marche tous ensemble vers ces contrées, par le chemin que la biche leur a montré. Tous les Scythes qui tombêrent dans leurs mains dès leur arrivée, ils les immolèrent à la victoire; le reste fut vaincu et subjugué. A peine en effet eurent-ils passé cet immense marais, qu'ils entraînèrent comme un tourbillon les Alipzures, les Alcidzures, les Itamares, les Tuncasses et les Boïsques, qui demeuraient sur cette côte de la Scythie. Ils soumirent également par des attaques réitérées les Alains, leurs égaux dans les combats, mais ayant plus de douceur dans les traits et dans la manière de vivre. Aussi bien ceux-là même qui peut-être auraient pu résister à leurs armes ne pouvaient soutenir la vue de leurs effroyables visages, et s'enfuyaient à leur aspect, saisis d'une mortelle épouvante. En effet, leur teint est d'une horrible noirceur; leur face est plutôt, si l'on peut parler ainsi, une masse informe de chair, qu'un visage; et ils ont moins des yeux que des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur terrible regard. Ils exercent leur cruauté jusque sur leurs enfants dès le premier jour de leur naissance; car à l'aide du fer ils taillent les joues des mâles, afin qu'avant de sucer le lait ils soient forcés de s'accoutumer aux blessures. Aussi vieillissent-ils sans barbe aprês une adolescence sans beauté, parce que les cicatrices que le fer laisse sur leur visage y étouffent le poil à l'âge où il sied si bien. Ils sont petits, mais déliés; libres dans leurs mouvements, et pleins d'agilité pour monter à cheval; les épaules larges; toujours armés de l'arc et prêts à lancer la flèche; le port assuré, la tête toujours dressée d'orgueil; sous la figure de l'homme, ils vivent avec la cruauté des bêtes féroces. Les mouvements rapides des Huns, leurs brigandages sur un grand nombre de peuples dont le bruit venait jusqu'à eux, jetèrent les Goths dans la consternation, et ils tinrent conseil avec leur roi sur ce qu'il fallait faire pour se mettre à couvert d'un si terrible ennemi. Ermanaric lui-même, malgré ses nombreux triomphes dont nous avons parlé plus haut, ne laissait pas d'être préoccupé de l'approche des Huns, quand il se vit trahi par la perfide nation des Roxolans, l'une de celles qui reconnaissaient son autorité. Voici à quelle occasion : Le mari d'une femme nommée Sanielh et de cette nation, l'ayant perfidement abandonné, le roi, transporté de fureur, commanda qu'on attachât cette femme à des chevaux sauvages, dont on excita encore la fougue, et qui la mirent en lambeaux. Mais ses frères, Ammius et Sarus, pour venger la mort de leur soeur, frappèrent de leur glaive Ermanaric au côté; et depuis cette blessure celui-ci ne fit plus que traîner dans un corps débile une vie languissante. Profitant de sa mauvaise santé, Balamir, roi des Huns, attaqua les Ostrogoths, qui dès lors furent abandonnés par les Visigoths , avec lesquels ils étaient unis depuis longtemps. Au milieu de ces événements, Ermanaric, accablé tant par les souffrances de sa blessure que par le chagrin de voir les courses des Huns, mourut fort vieux et rassasié de jours, à la cent dixième année de sa vie; et sa mort fournit aux Huns l'occasion de l'emporter sur ceux d'entre les Goths qui demeuraient, comme nous l'avons dit, du côté de l'orient, et qui portaient le nom d'Ostrogoths.

XXV. 

Vesegothae, id est, illi alii eorum socii, et occidui soli cultores, metu parentum exterriti, quidnam de se propter gentem Hunnorum deliberarent, ambigebant:  diuque cogitantes, tandem communi placito legatos ad Romaniam direxere, ad Valentem imperatorem, fratrem Valentiniani imperatoris senioris, ut partem Thraciae, sive Moesiae, si illis traderet ad colendum, eius legibus subderentur. Et ut fides uberior illis haberetur, promittunt se, si doctores linguae suae donaverit, fieri Christianos. Quo Valens comperto, mox gratulabundus annuit, quod ultro petere voluisset; susceptosque in partibus Moesiae Getas, quasi murum regni sui contra caeteras gentes statuit. Et quia tunc Valens imperator Arianorum perfidia saucius, nostrarum partium omnes ecclesias obturasset, suae partis fautores ad illos dirigit praedicatores, qui venientes rudibus et ignaris illico perfidiae suae virus defundunt. Sic quoque Vesegothae a Valente imperatore Ariani potius, quam Christiani effecti. De caetero tam Ostrogothis, quam Gepidis parentibus suis per affectionis gratiam evangelizantes, huius perfidiae culturam edocentes, omnem ubique linguae huius nationem ad culturam huius sectae invitavere. Ipsi quoque, ut dictum est, Danubium transmeantes (16), Daciam Ripensen, Moesiam, Thraciamque permisso principis insedere.

CHAPITRE XXV.

Les Visigoths, c'est-à-dire ceux d'entre les Goths qui demeuraient à l'occident, étaient, à cause des Huns, dans les mêmes alarmes que leurs frères, et ne savaient à quoi se résoudre. A la fin, après s'être longtemps consultés, ils tombèrent d'accord d'envoyer une députation en Romanie auprès de l'empereur Valens, frère de l'empereur Valentinien Ier, pour lui demander de leur céder une partie de la Thrace ou de la Moesie pour s'y établir. Ils s'engageaient en retour a vivre sous ses lois et à se soumettre à sou autorité; et, afin de lui inspirer plus de confiance, ils promettaient de se faire chrétiens, pourvu qu'il leur envoyât des prêtres qui parlassent leur langue. Valens leur accorda aussitôt avec joie une demande qu'il eût voulu leur adresser le premier. Il reçut les Goths.dans la Moesie, et les établit dans cette province comme le rempart de l'empire contre les attaques des autres nations. Et comme en ce temps-là cet empereur, infecté des erreurs perfides des ariens, avait fait fermer toutes les églises de notre croyance, il envoya vers eux des prédicateurs de sa secte, qui d'abord versèrent le venin de leur hérésie dans l'âme de ces nouveaux venus incultes et ignorants. C'est ainsi que, par les soins de l'empereur Valens, les Visigoths devinrent non pas chrétiens, mais ariens. Ceux-ci à leur tour annoncèrent l'Évangile tant aux Ostrogoths qu'aux Gépides, auxquels les unissaient les liens du sang et de l'amitié; ils leur transmirent leurs croyances hérétiques, et attirèrent de toutes parts aux pratiques de cette secte tous les peuples qui parlaient leur langue. En même temps ils passèrent le Danube, comme il a été dit, et s'établirent, avec le consentement de l'empereur, dans la Dacie Ripuaire, la Moesie et la Thrace.

XXVI

Evenit his, ut adsolet gentibus necdum bene loco fundatis, penuria famis. Coepere autem primates eorum et duces, qui regum vice illis praeerant, id est Fridigernus, Alatheus et Safrach (18), exercitus inopiam condolere, negotiationemque a Lupicino, Maximoque Romanorum ducibus (19) expetere. Verum quid non auri sacra fames compellit adquiescere? Coeperunt duces, avaritia compellente, non solum ovium, boumque carnes, verumetiam canum (20), et immundorum animalium morticina eis pro magno contradere : adeo, ut quemlibet mancipium in unum panem, aut decem libras in inam camem mercarentur. Sed iam mancipiis, et supellectili deficientibus, filios eorum avarus mercator victus necessitate exposcit. Haut enim secus parentes faciunt, salutem suorum pignorum providentes, satius deliberant ingenuitatem perire, quam vitam; dum misericorditer alendus quis venditur, quam moriturus servatur. Contigit etenim, illo sub tempore aerumnoso (21), ut Lupicinus ductor Romanorum Fritigemum Gothorum regulum ad convivium invitaret, dolumque ei, ut post exitus docuit, moliretur. Sed Fridigemus doli nescius, cum paucorum comitatu ad convivium veniens, dum intus in preturio aepularetur, clamorem miserorum morientium audiret, iamque alia in parte socios eius reclausos, dum milites ducis sui iussu trucidare conarentur, et vox morientium duriter emissa iam suspectis auribus intonaret; illico apertos ipsos dolos cognoscens Fritigernus, evaginato gladio e convivio, non sine magna temeritate, velocitateque egreditur, suosque socios ab imminenti morte ereptos ad necem Romanorum instigat. Qui, nancta occasione votiva, elegerunt viri fortissimi in bello magis, quam in fame deficere, et illico in ducum Lupicini et Maximi armantur occisionem. Illa namque dies Gothorum famem, Romanorumque securitatem ademit : coeperuntque Gothi iam non ut advenae et peregrini, sed ut cives et domini possessoribus imperare, totasque partes septentrionales usque ad Danubium suo iuri tenere. Quod comperiens in Antiochia Valens imperator, mox armato exercitu, in Thraciarum partes digreditur; ubi lacrimabili bello commisso, vincentibus Gothis, in quodam praedio iuxta Adrianopolim saucius ipse refugiens, ignorantibusque, quod imperator in tam vili casula delitisceret, Gothis, igneque ut adsolet saeviente ab inimico supposito cum regali pompa crematus est, haud secus quam Dei prorsus iudicio; ut ab ipsis igne combureretur, quos ipse veram fidem petentes in perfidiam declinasset, et ignem caritatis ad gehenae ignem detorsisset. Quo tempore Vesegothae Thraciam, Daciamque Ripensen post tanti gloriam trophaei, tamquam solo genitali potiti, coeperunt incolere.

CHAPITRE XXVI.

Il leur arriva ce qui d'ordinaire arrive à toute nation encore mal établie dans un pays : ils eurent la famine. Alors Fridigerne, Alathéus et Safrach , les plus considérables d'entre eux et leurs chefs, qui les gouvernaient à défaut de rois, prenant en pitié la disette de l'armée, supplièrent les généraux romains, Lupicinus et Maximus, de leur vendre des vivres. Mais à quels excès la soif impie de l'or ne porte-t-elle pas! Poussés par la cupidité, ceux-ci se mirent à leur vendre non seulement de la viande de brebis et de boeuf, mais encore de la chair de chien et d'animaux dégoûtants morts de maladie, et si chèrement, qu'ils exigeaient un esclave pour une livre de pain, dix livres pour un peu de viande. Bientôt les esclaves manquèrent, et les meubles aussi : alors ces sordides marchands, ne pouvant plus rien leur ôter, en vinrent jusqu'à leur de-mander leurs enfants; et les pères se résignèrent à les livrer, aimant mieux, dans leur sollicitude pour ces gages si chers, leur voir perdre la liberté que la vie. N'y a-t-il pas en effet plus d'humanité à vendre un homme pour lui assurer sa nourriture, qu'à le laisser mourir de faim pour le sauver de l'esclavage? Or il arriva, dans ce temps d'affliction, que Lupicinus, le général des Romains, invita Fridigerne, régule des Goths, à un festin : c'était un piège qu'il lui tendait, comme la suite le prouva. Fridigerne, sans défiance, vint au banquet avec une suite peu nombreuse; et voilà qu'étant à table dans l'intérieur du prétoire, il entendait les cris des malheureux qui mouraient de faim. Puis il s'aperçut qu'on avait renfermé ceux qui l'accompagnaient dans un lieu séparé, et que des soldats romains, par ordre de leur général, s'efforçaient de les massacrer. Les cris pénibles des mourants tonnaient à ses oreilles, et le remplissaient de soupçons. Tout à coup, ne pouvant plus douter des embûches qu'on lui tend, Fridigerne tire son glaive au milieu du festin; il sort précipitamment, non sans courir un grand danger, délivre les siens d'une mort certaine, et les excite à exterminer les Romains. Voyant s'offrir une occasion qu'ils appelaient de leurs voeux, ces vaillants hommes aimèrent mieux s'exposer à périr en combattant que par la famine, et prirent aussitôt les armes pour immoler les généraux Lupicinus et Maximus. Ce jour-là mit lin à la disette des Goths et à la sécurité des Romains. Les Goths commencèrent dès lors à ne plus être des étrangers et des fugitifs, mais des citoyens, et les maîtres absolus des possesseurs des terres; et ils tinrent sous leur autorité toutes les provinces septentrionales jusqu'au Danube. L'empereur Valens en apprit la nouvelle à Antioche, et aussitôt il fit prendre les armes à son armée, et se dirigea sur la Thrace. II y livra une bataille qui lui fut fatale, car les Goths le vainquirent. Blessé lui-même et fugitif, il se réfugia dans une ferme auprès d'Hadrianopolis. Les Goths, ne sachant point que cette chétive masure recelât l'empereur, y mirent le feu, qui, redoublant de violence, comme il arrive, le consuma dans sa pompe royale. Ainsi s'accomplit le jugement de Dieu, qui voulut qu'il fût brûlé par ceux qu'il avait égarés vers l'hérésie, quand ils lui demandaient d'être instruits dans la vraie foi, et qu'il avait détournés du feu de la charité pour les vouer aux flammes de l'enfer. Après cette victoire si glorieuse pour eux, les Goths, devenus maîtres de la Thrace et de la Dacie Ripuaire, s'y établirent, comme si ces contrées leur eussent tou jours appartenu.

XXVII

Sed Theodosium ab Hispania Gratianus imperator electum in orientali principatu loco Valentis patrui subrogat (22), militarique disciplina mox in meliori statu reposita; ignaviam priorum principum, et desidiam exclusam Gothus ut sensit, pertimuit. Nam imperator acri omnino ingenio, virtuteque, et consilio clarus, cum praeceptorum saeveritate, et liberalitate, blanditieque sua remissum exercitum ad fortia provocaret. At vero ubi milites principe meliore mutato fiduciam acceperunt, Gothos impetere tentant, eosque Thraciae finibus pellunt : sed Theodosio principe pene tunc usque ad disperationem aegrotante, datur iterum Gothis audacia, divisoque exercitu, Fridigernus ad Thessaliam praedandam, Epiros, et Achaiam digressus est : Alatheus vero et Safrac cum residuis copiis Pannoniam petierunt (23). Quod quum Gratianus imperator, qui tunc Roma in Gallias ob incursionem Wandalorum recesserat, comperisset, quia, Theodosio fatali desperatione succumbente, Gothi magis saevirent, mox ad eos collecto venit exercitu; nec tamen fretus in armis, sed gratia eos muneribusque victurus, pacemque et victualia illis concedens, cum ipsis inito foedere fecit. Ubi vero post haec Theodosius convaluit imperator, reperitque Gratianum cum Gothis et Romanis pepigisse fordus, quod ipse optaverat, admodum grato animo ferens, et ipse in hac pace consensit. 

CHAPITRE XXVII.

Cependant l'empereur Gratien choisit pour succéder à Valens son oncle Théodose, qu'il rappela d'Espagne et mit à la tête de l'empire d'O-rient. Bientôt la discipline militaire fut remise en vigueur; et les Goths, voyant bannies la mollesse et la négligence des anciens princes, eurent une grande crainte. Le nouvel empereur, pour relever le courage de l'armée, tempérait la sévérité du commandement par sa libéralité et sa douceur. Doué d'ailleurs d'un génie plein d'activité, il se faisait remarquer par sa bravoure autant que par sa prudence. Dès que I'avénement d'un prince plus digne de commander eut rendu la confiance aux troupes, elles s'enhardirent à attaquer les Goths, et les chassèrent de la Thrace; mais Théodose étant tombé si dangereusement malade qu'on désespérait presque de ses jours, les Goths reprirent de nouveau courage. Ils divisèrent leur armée : Fridigerne alla ravager la Thessalie, l'Épire et l'Achaïe, tandis qu'Alathéus et Safrach gagnaient la Pannonie avec le reste des troupes. L'empereur Gratien avait quitté Rome pour passer dans les Gaules à cause de l'irruption des Wandales, quand il apprit cette nouvelle. Voyant que, tandis que Théodose succombait sans espoir à une maladie fatale, les Goths étendaient leurs ravages, il rassembla une armée, et marcha aussitôt contre eux; mais ne se fiant point en ses forces, il aima mieux les réduire par des avances et des présents; et leur ayant accordé la paix et des vivres, il conclut avec eux un traité. PIus tard, quand l'empereur Théodose se rétablit, et qu'il eut connaissance des conventions que Gratien avait conclues entre les Goths et les Romains, cette alliance, que lui-même avait désirée, le combla de joie et il se tint au traité de paix.

XXVIII

Athanaricum quoque regem, qui tunc Frdtigerno successerat, datis sibi muneribus sociavit moribus suis benignissimis, et ad se eum in Constantinopolim accedere invitavit (24). Qui omnino libenter acquiescens, regiam urbem ingressus est, miransque: « En, inquid, cerno, quod saepe incredulus audiebam, famam videlicet tantae urbis;» et huc illuc oculos volvens, nunc situm urbis, commeatuque navium, nunc moenia clara prospectans mi,ratur, populosque diversarum gentium quasi fonte in uno e diversis partibus scaturiente unda, sic quoque militem ordinatum aspiciens: « Deus, inquit, sine dubio terrenus est imperator, et quisquis adversus eum manum moverit, ipse sui sanguinis reus existit. » In tali ergo admiratione, maioreque a principe honore suffultus, paucis mensibus interiectis ab hac luce migravit (25). Quem princeps affectionis gratia (26) pene plus mortuum, quam vivum honorans, dignae tradidit sepulturae; ipse quoque in exequiis feretro eius praeiens. Defuncto ergo Athanarico, cunctus exercitus in servitio Theodosii imperatoris perdurans, Romano se imperio subdens, cum milite velut unum corpus effecit, militiaque illa dudum sub Constantino principe foederatorum renovata, et ipsi dicti sunt Foederati. E quibus imperator contra Eugenium tyrannum, qui occiso Gratiano Gallias occupasset, plus quam viginti milia armatorum fideles sibi, et amicos intellegens secum duxit (27), victoriaque de praedicto tyranno potitus, ultionem exegit.

CHAPITRE XXVIII.

Il s'attacha aussi par des présents, et par ses manières pleines de bonté, le roi Athanaric, qui venait de succéder à Fridigerne, et il l'invita à se rendre auprès de lui à Constantinople. Celui-ci accepta son offre avec empressement; et comme il entrait dans la ville impériale, transporté d'admiration : « Je vois à présent, s'écria-t-il, ce dont j'avais souvent oui parler sans le croire, savoir, la splendeur de cette grande cité.» Et, portant ses regards de côté et d'autre, il contemplait avec surprise tantôt la position de la ville, et les vaisseaux qui partaient et arrivaient, tantôt ses rem-parts célèbres, où se rendaient les peuples de diverses contrées, comme on voit de divers côtés sourdre les eaux dans une source. Mais quand il vit les soldats en ordre de bataille : « Il ne faut pas en douter, dit-il, l'empereur est un dieu sur la terre; et quiconque aura levé la main contre lui, il doit l'expier de son sang. » Ce fut au milieu de ces transports d'admiration, au sein des honneurs dont le comblait de jour en jour l'empereur, qu'il passa de ce monde quelques mois après son arrivée. Dans son affection pour lui, Théodose lui rendit peut-être plus d'honneurs après sa mort que pendant sa vie; car il lui donna une sépulture digne de son rang, et voulut même précéder en personne son cercueil dans le convoi funèbre. Après la mort d'Athanaric, toute l'armée continua à demeurer au service de l'empereur Théodose, se reconnaissant sujette de l'empire romain, et ne faisant en quelque sorte qu'un même corps avec la milice. On rétablit en égal nombre et sous le même nom les fédérés de l'empereur Constantin ; et Théodose, comptant sur leur fidélité et leur attachement, en emmena avec lui plus de vingt mille contre le tyran Eugène, qui s'était emparé de la Gaule après que Gratien avait perdu la vie; et la victoire ayant fait tomber cet usurpateur entre ses mains, il tira vengeance de sa rébellion.

XXIX

Postquam vero Theodosius amator pacis generisque Gothorum rebus excessit humanis, coeperuntque eius filii utramque rempublicam luxuriose viventes adnihilare, auxiliariisque suis, id est Gothis consueta dona subtrahere. Mox Gothis fastidium eorum increvit, verentesque ne longa pace eorum resolveretur fortitudo, ordinato super se regem Alaricum, cui erat post Amalos secunda nobilitas, Baltharumque ex genere origo mirifica, qui dudum ob audaciam virtutis Baltha, id est audax nomen inter suos acceperat. Mox ut ergo antefatus Alaricus creatus est rex, cum suis deliberans suasit eos suo labore quaerere regna, quam alienis per otium subiacere : et sumpto exercitu per Pannonias, Stilicone et Aureliano consulibus (28), et per Firmium dextro latere quasi viris vacuam intravit Italiam. Nulloque penitus obsistente, ad pontem applicavit Condidiani (29), qui tertio miliario ab urbe erat regia Ravennate. Quae urbs inter paludes, et pelagus, interque Padi fluenta uni tantum patet accessui, cuius dudum, ut tradunt maiores, possessores Eneti (30), id est laudabiles, dicebantur. Haec in sinu regni Romani super mare Ionium constituta (31), in modum influentium aquarum redundatione concluditur (32). Habet ab oriente mare, ad quod qui recto cursu de Corcyra, atque Helladis partibus navigat dextrum latus, primum Epirum, dehinc Dalmatiam, Liburniam, Histriamque, et sic Venetias radens palmula navigat. Ab occidente vero habet paludes, per quas uno angustissimo introitu ut porta relicta est. A septentrionale quoque plaga ramus illi ex Pado est, qui Fossa vocitatur Asconis. A meridie item ipse Padus, quem solum fluviorum regem dicunt, cognomento Eridanus, ab Augusto imperatore altissima fossa demissus, qui septima sui alvei parte per mediam influit civitatem (33), ad ostia sua amoenissimum portum praebens, classem ducentarum quinquaginta navium, Dione referente, tutissima dudum credebatur recipere statione. Qui nunc, ut Favius ait, quod aliquando portus fuerat, spatiosissimos hortos ostendit (34), arboribus plenos : verum de quibus non pendeant vela, sed poma. Trino siquidem urbs ipsa vocabulo gloriatur, trigeminaque positione exultat, id est, prima Ravenna, ultima Classis, media Caesarea (35), inter urbem et mare, plena mollitie, arenaque minuta, vectationibus apta.

CHAPITRE XXIX.

Mais après que Théodose, qui aimait la paix et la nation des Goths, fut mort, ses enfants se mirent à ruiner l'un et l'autre empire par leur vie fastueuse, et cessèrent de payer à leurs auxiliaires, c'est-à-dire aux Goths, les subsides accoutumés. Ceux-ci éprouvèrent bientôt pour ces princes un dégoût qui ne fit que s'accroître; et, dans la crainte que leur courage ne se perdit dans une trop longue paix, ils élurent pour roi Alaric. Il était de la famille des Balthes, race héroïque, la seconde noblesse après les Amales. Et ce nom de Balthe, qui veut dire brave, lui avait été donné depuis longtemps parmi les siens, à cause de sa hardiesse et de son intrépidité. Aussitôt qu'il eut été fait roi, Alaric tenant conseil avec les siens leur persuada de chercher à conquérir des royaumes par leurs fatigues, plutôt que de rester oisivement sous la domination étrangère; et s'étant mis à la tête de l'armée, sous le consulat de Stilicon et d'Aurélien, il traversa les deux Pannonies, laissant Firmium à droite, et entra dans l'Italie, alors à peu près vide de défenseurs. Ne rencontrant aucun obstacle, il campa auprès du pont Condinianus, à trois milles de la ville royale de Ravenne. Cette ville, entre des marais, la mer et le Pô, n'est accessible que par un seul côté. Elle fut autrefois habitée, suivant une ancienne tradition, par les Enètes, nom qui signifie digne d'éloge. Située au sein de l'empire romain, au bord de la mer Ionienne, elle est entourée et comme submergée par les eaux. Elle a à l'orient la mer; et si, partant de Corcyre et de la Grèce, et prenant à droite, on traverse directement cette mer, on passe d'abord devant l'Épire, ensuite devant la Dalmatie, la Liburnie, l'Histrie, et l'on vient effleurer de son aviron la Vénétie. A l'occident, elle est défendue par des marais, à travers lesquels on a laissé un étroit passage comme une sorte de porte. Elle est entourée au septentrion par une branche du Pô appelée le canal d'Ascon, et enfin au midi par le Pô lui-même, qu'on désigne encore sous le nom d'Eridan, et qui porte sans partage le surnom de roi des fleuves. Auguste abaissa son lit, et le rendit très profond; il promène dans la ville la septième partie de ses eaux, et son embouchure forme un port excellent, où jadis, au rapport de Dion, pouvait stationner en toute sûreté une flotte de deux cent cinquante vaisseaux. Aujourd'hui, comme le dit Fabius, à l'ancienne place du port on voit de vastes jardins remplis d'arbres, d'où pendent non pas des voiles, mais des fruits. La ville a trois noms, dont elle se glorifie, comme des trois quartiers qui la divisent et auxquels ils répondent : le premier est Ravenne, le dernier Classis, celui du milieu Césarée, entre Ravenne et la mer. Bâti sur un terrain sablonneux, ce dernier quartier est d'un abord doux et facile, et commodément situé pour les transports.

XXX

Verum enimvero quum in eius vicinitate Vesegotharum applicuisset exercitus, et ad Honorium imperatorem, qui intus residebat, legationem misisset quatenus si permitteret, ut Gothi pacati in Italia residerent, sic eos cum Romanorum populo vivere, ut una gens utraque credere posset: sin autem aliter, bellando quis quem valebat, expelleret; etiam securus qui victor existeret, imperaret. Honorius imperator utraque pollicitationem formidans, suoque cum senatu inito consilio, quomodo eos fines Italos expelleret, deliberabat. Cui ad postremum sententia sedit quatenus provincias longe positas, id est, Gallias, Hispaniasque, quas pene iam perdidisset et Gizericichias Wandalorum regis vastaret irruptio, si valeret, Alaricus, sua cum gente sibi tamquam lares proprias vindicaret, donatione sacro oraculo confirmata. Consentiunt Gothi, hac ordinatione, et ad traditam sibi patriam proficiscuntur. Post quorum discessum nec quicquam mali in Italia perpetratum, Stilico patricius, et socer Honorii imperatoris (nam utramque eius filiam, id est Mariam et Ermantiam (36), quas sibi princeps unam post unam sociavit, utramque virginem et intactam Deus ab hac luce migrare praecepit) hic ergo Stilico ad Polentiam civitatem (37) in Alpibus Cottiis locatam dolose accedens, nihilque mali suspicantibus Gothis, ad necem totius Italiae suamque deformitatem ruit in bellum. Quem ex inproviso Gothi cernentes, primo perterriti sunt : sed mox recollectis animis, et, ut solebant, hortatiionibus excitati, omnem pene exercitum Stiliconis in fugam conversum, usque ad internicionem deiciunt, furibundoque animo arreptum iter deserunt, et in Liguriam post se, unde iam transierant, revertuntur; eiusque praedis spoliisque potiti, Aemyliam pari tenore devastant, Flamminiaeque aggerem  (38) inter Picenum et Thusciam, usque ad urbem Romam discurrentes (39), quicquid inter utrumque latus fuit, in praedam diripiunt, ad postremum Romam ingressi, Alarico iubente, spoliant tantum; non autem, ut solent gentes, ignem supponunt, nec locis sanctorum in aliquo penitus iniuriam inrogari patiuntur (40). Exindeque egressi, per Campaniam, et Lucaniam simili clade peracta, Bruttios accesserunt : ubi diu residentes, ad Siciliam, et exinde ad Africam transire deliberant. Bruttiorum siquidem regio in extremis Italiae finibus australi interiacens parti, angulus eius Appenini montis initium facit, Adriaeque pelagus ut lingua porrecta a Tyrreno aestu seiungens, nomen quondam a Bruttia sortitur regina. Ibi ergo veniens Alaricus rex Vesegotharum cum opibus totius Italiae, quas in praeda diripuerat, et exinde, ut dictum est, per Siciliam in Africam quietam patriam transire disponit. Cuius, quia non est liberum quodcumque homo sine notu Dei disposuerit, fretum illud horribile aliquantas naves submersit, plurimas conturbavit. Qua adversitate repulsus Alaricus, dum secum quid ageret deliberaret, subito immatura morte praeventus rebus humanis excessit. Quem nimia dilectione lugentes (41) Barentinum amnen iuxta Consentinam civitatem de alveo suo derivant. Nam hic fluvius a pede montis iuxta urbem dilapsus fluit unda salutifera. Huius ergo in medio alveo, collecto captivorum agmine, saepulturae locum effodiunt, in cuius foveae gremio Alaricum cum multis opibus obruunt, rursusque aquas in suum alveum reducentes, ne a quoquam quandoque locus cognosceretur, fossores omnes interemerunt. 

CHAPITRE XXX.

Ainsi donc quand l'armée des Wisigoths fut arrivée devant cette ville, elle envoya une députation à l'empereur Honorius qui s'y trouvait renfermé, pour lui dire, ou de permettre aux Goths de demeurer paisiblement en Italie, et qu'alors ils vivraient avec les Romains de telle sorte que les deux nations pourraient sembler n'en faire qu'une ; ou de se préparer au combat, et que le plus fort chasserait l'autre, et dominerait en paix après la victoire. Ces deux propositions épouvantèrent Honorius, qui, tenant conseil avec son sénat, délibérait sur les moyens de faire sortir les Goths de l'Italie. Il se détermina enfin à leur faire une donation, confirmée par un rescrit impérial, de la Gaule et de l'Espagne, provinces éloignées qu'il avait dès lors presque perdues, et que ravageait Gizérie, roi des Wandales ; et il autorisa Alaric et sa nation à s'en emparer s'ils le pouvaient, comme si elles leur eussent toujours appartenu. Les Goths consentirent à cet arrangement, et se mirent en marche vers les contrées qui venaient de leur être cédées. Mais comme ils se retiraient de l'Italie, où ils n'avaient commis aucun désordre, le patrice Stilicon, beau-père de l'empereur Honorius ( car ce prince épousa l'une après l'autre ses deux filles Marie et Ermancia, que Dieu enleva de ce monde chastes et vierges toutes deux), Stilicon, dis-je, s'avança perfidement jusqu'à Pollentia, ville située dans les Alpes Cottiennes; et tandis que les Goths ne se défiaient de rien, il fondit sur eux, allumant ainsi une guerre qui devait tourner à la ruine de l'Italie et à sa propre honte. Cette attaque imprévue jeta d'abord l'épouvante parmi les Goths; mais bientôt, reprenant courage et s'excitant les uns les autres, suivant leur coutume, ils mettent en fuite l'armée presque entière de Stilicon, la poursuivent, la taillent en pièces : dans la fureur qui les possède, ils abandonnent leur route, et, revenant sur leurs pas, rentrent dans la Ligurie, qu'ils venaient de traverser. Après y avoir fait un riche butin, ils ravagent de même la province Emilia; et, parcourant la voie Flaminia entre le Picénum et la Toscane, ils dévastent tout ce qui se trouve sur leur passage d'un côté et de l'autre jusqu'à Rome. Entrés enfin dans cette ville, Marie la leur laisse piller; mais il leur défend d'y mettre le feu, comme c'est l'habitude chez les païens, ni de faire aucun mal à ceux qui s'étaient réfugiés dans les églises des saints. Les Goths, en quittant Rome, allèrent dans le Bruttium en passant par la Campanie et la Lucanie, où ils commirent les mêmes ravages. Après y être restés longtemps, ils résolurent de passer en Sicile, et de là en Afrique. Le pays des Bruttiens, situé à l'extrémité de l'Italie du côté du midi, forme un angle, où commence le mont Apennin. Il est comme une langue qui s'avance pour séparer la mer Tyrrhénienne de la mer Adriatique, et tire son nom de Bruttia, qu'il eut jadis pour reine. Le roi des Visigoths étant donc venu dans ce pays avec toutes les richesses de l'Italie, dont il avait fait sa proie, s'apprêtait, comme il a été dit, à traverser la Sicile pour aller s'établir paisiblement en Afrique; mais, quelques projets que fasse l'homme, ils ne se réalisent point sans la volonté de Dieu : dans cet orageux détroit plusieurs de ses vaisseaux furent submergés, d'autres, en très grand nombre, furent dispersés; et tandis que, repoussé par ce revers, Alaric délibérait en lui-même sur ce qu'il ferait, la mort le surprit tout à coup, et l'ôta de ce monde. Les Goths, pleurant leur chef bien-aimé, détournèrent de son lit le fleuve Barentinus, auprès de Consentia; car ce fleuve coule du pied d'une montagne, et baigne cette ville de ses flots bienfaisants. Au milieu de son lit ils firent creuser par une troupe de captifs une place pour l'ensevelir, et au fond de cette fosse ils enterrèrent Alaric, avec un grand nombre d'objets précieux. Puis ils ramenèrent les eaux dans leur premier lit; et afin que la place où était son corps ne pût jamais être connue de personne, ils massacrèrent tous les fossoyeurs.

XXXI

Mortuo Alarico, regnum Athaulfo, eius consanguineo (42), et forma et mente conspicuo, tradunt. Nam erat quamvis non adeo proceritate staturae formatus, quantum pulchritudine corporis vultuque decorus. Qui suscepto regno revertens item ad Romam, si quid primum remanserat, more locustarum erasit  (43): nec tantum privatis divitiis Italiam spolians, imo et publicis, imperatore Honorio nihil resistere praevalente; cuius et germanam Placidiam, Theodosii imperatoris ex altera uxore filiam, urbe captivam abduxit. Quam tamen ob generis nobilitatem, formaeque pulchritudinem, et integritatem castitatis attendens, in Forolivii Aemiliae civitate suo matrimonio copulavit (44); ut gentes, hac societate comperta, quasi adunata Gothis republica efficacius terrerentur, Honoriumque Augustum, quamvis opibus exhaustum, tamen quasi cognatum grato animo derelinquens, Gallias tendit : ubi cum advenisset, vicinae gentes perterritae, in suis se finibus coeperunt continere, quae dudum crudeliter Gallias infestassent, tam Franci, quam Burgondiones. Nam Wandali et Alani, quos superius diximus, permissu principum Romanorum utramque Pannoniam resedere; nec ibi sibi ob metum Gothorum arbitrantes tutum fore, si reverterentur, ad Gallias transiere. Sed mox a Galliis, quas ante non multum tempus occupassent, fugientes, Hispanias se reclusere : adhuc memores ex relatione maiorum suorum, quid dudum Geberich Gothorum rex genti suae prestitisset incommodi, vel quomodo eos virtute sua patrio solo expulisset. Tali ergo casu Galliae Athaulfo patuere venienti. onfirmato ergo Gothis regno in Galliis Hispanorum casu coepit dolere (45), eosque deliberans a Wandalorum incursibus eripere, suas opes Barcilonam cum certis fidelibus derelictis, plebeque imbelli interiores Hispanias introivit : ubi saepe cum Wandalis decertans, tertio anno postquam Gallias, Hispaniasque domuisset, occubuit; gladio ilio perforato Vervulfi, de cuius solitus erat ridere statura (46). Post cuius mortem Regericus rex constituitur : sed et ipse suorum fraude peremptus, ocius regnum cum vita reliquit (47).

CHAPITRE XXXI.

Alaric mort, les Visigoths élurent pour roi Athaulfe, son parent, aussi remarquable par la supériorité de son esprit que par sa beauté; car bien que sa taille ne fût pas très élevée, son visage était beau et son corps parfaitement proportionné. Dès qu'il eut pris le commandement, il retourna à Rome, et acheva de ronger, comme font les sauterelles, ce qui pouvait avoir échappé au premier pillage. Il dépouilla de leurs richesses, en Italie, non seulement les particuliers, mais encore l'État, sans que l'empereur Honorius pût s'y opposer ; et même il emmena en captivité Placidie, sœur de ce dernier et fille de l'empereur Théodose, mais d'une autre femme. Toutefois, attiré par la noblesse de sa race, sa beauté et sa chasteté sans tache, il la prit en légitime mariage dans la ville de Forli , dans la province Emilia, afin qu'en apprenant cette alliance, qui réunissait en quelque sorte l'empire et la nation des Goths, les peuples éprouvassent une crainte salutaire. Et quoique les ressources d'Honorius fussent épuisées, en considération de sa parenté avec lui, il l'abandonna généreusement, et gagna la Gaule. Dès qu'il y fut entré, les nations voisines, Francs et Burgondes, qui auparavant infestaient cruellement ce pays, commencèrent à se renfermer dans leurs limites. Quant aux Wandales et aux Alains, qui s'étaient établis, avec l'autorisation des empereurs, dans les deux Pannonies, comme nous l'avons déjà dit, craignant, s'ils retournaient dans ces provinces, de n'y pas être en sûreté, à cause du voisinage des Goths, ils passèrent dans la Gaule. Mais après l'avoir occupée peu de temps, ils se réfugièrent en Espagne, où ils se renfermèrent. Ils se rappelaient encore tout le mal que, d'après le récit de leurs pères, le roi des Goths Gébérich avait fait à leur nation, et comme sa valeur les avait chassés de la terre de leurs aïeux. Telles furent les circonstances qui ouvrirent les Gaules à Athaulfe dès son arrivée. Quand il eut affermi la domination des Goths dans ces contrées, il commença d'être touché des malheurs des Espagnols. Il prit donc le parti de les délivrer des incursions des Wandales, et s'introduisit, au moyen de ses richesses, dans Barcelone et l'intérieur de l'Espagne avec des guerriers choisis et fidèles, et une populace peu propre à la guerre. Il y combattit souvent les Wandales, et périt trois ans après avoir soumis la Gaule et l'Espagne, percé au flanc d'un coup d'épée par Vernulfe, qu'il avait coutume de railler sur sa taille. Après sa mort, Régéric fut élu roi; mais lui aussi périt par les piéges des siens, et perdit encore plus tôt le trône et la vie.

XXXII

Dehinc iam quartus ab Alarico rex constituitur Valia, nimis destrictus, et prudens  (48): contra quem Honorius imperator Constantium virum industria militari pollentem, multisque proeliis gloriosum cum exercitu dirigit : veritus ne foedus dudum cum Athaulfo initum ipse turbaret, et aliquas rursus in republica insidias moliretur, vicinis sibi gentes repilsis; simulque desiderans germanam suam Placidiam subiectionis opprobrio liberare : paciscens cum Constantio, ut, aut bello aut pace, vel quoquo modo, si eam potuisset, ad suum regnum revocaret, eique eam in matrimonium sociaret. Quo placito Constantius ovans cum copia armatorum, et pene iam regio apparatu, Hispanias petit. Cui Valia rex Gothorum non cum minori procinctu ad claustra Pyrenaei occurrit : ubi ab utraque parte legatione directa, ita convenit pacisci; ut Placidiam sororem principis redderet, suaque solatia Romanae reipublicae, ubi usus exigeret, non denegaret. Eo namque tempore Constantinus (49) quidam apud Gallias invadens imperium, filium suum Constantem ex monacho fecerat Caesarem; sed non diu tenens regnum praesumptum, mox foederatis Gothis Romanisque, ipse occiditur Arelati (50), filius vero eius Viennae. Post quos item Iovinus ac Sebastianus (51) pari temeritate rempublicam occupandam existimantes, pari exitio periere. Nam duodecimo anno regni Valiae, quando et Hunni post pene quinquaginta annos invasa Pannonia a Romanis et Gothis expulsi sunt, videns Valia Wandalos in suis finibus, id est Hispaniae solo, audaci temeritate ab interioribus partibus Galliae, ubi eos fugaverat dudum Athaulfus, egressos (52) cuncta in praedis vastare, eo tempore, quo Hierius et Ardaburius (53) consules exstitissent; nec mora, mox contra eos movit exercitum.

CHAPITRE XXXII.

Ensuite on élut pour roi Valia, guerrier aussi brave que prudent : c'était déjà le quatrième depuis Alaric. L'empereur Honorius envoya contre lui, avec une armée, Constantin, homme habile dans l'art militaire, et qui s'était illustré dans un grand nombre de combats. Il craignait que Valia ne rompit le traité conclu depuis longtemps avec Athaulfe, et qu'après avoir vaincu les nations qui l'avoisinaient, il ne dressât quelques nouvelles embûches à l'empire. En même temps il voulait délivrer d'une sujétion honteuse sa soeur Placidie. Aussi convint-il avec Constantin que s'il la faisait rentrer dans ses Etats, soit en faisant la paix, soit en faisant la guerre , ou par quelque moyen que ce fût, il la lui donnerait en mariage. Plein d'une joie triomphante à cette promesse, Constantin prit des troupes; et, dans un appareil qui déjà ressemblait presque à celui d'un roi, il se dirigea sur l'Espagne. Valia vint à sa rencontre aux défilés des Pyrénées, avec des forces égales aux siennes. Là des députés furent envoyés de part et d'autre ; et il fut convenu que Valia rendrait Placidie à l'empereur son frère, et qu'il marcherait au secours de l'empire dès que le cas l'exigerait. Or, en ce temps-là un certain Constantin s'était déclaré empereur en Gaule, et avait fait César son fils Constant, de moine qu'il était; mais il ne jouit pas longtemps du pouvoir qu'il avait usurpé. Les Goths et les Romains marchèrent de concert contre lui ; il fut tué à Arles, et son fils à Vienne. Après eux, Jovinus et Sébastien voulurent également usurper l'empire ; mais, comme ils avaient eu la même témérité, ils eurent le même sort. La douzième année de son règne, et à
la même époque où les Romains et les Goths chassèrent les Huns de la Pannonie, dont ceux-ci s'étaient emparés il y avait environ cinquante ans, Valia, voyant que les Wandales avaient eu l'audace de sortir de l'intérieur de la Gaule, où les avait autrefois refoulés Athaulfe, et qu'ils dévastaient tout sur ses frontières, c'est-à-dire en Espagne, mena aussitôt son armée contre eux. Hiérius et Ardaburius étaient alors consuls.

XXXIII.  

Sed Gizericus rex Wandalorum iam a Bonifacio in Africam invitatur (54), qui Valentiniano principi veniens in offensam, non aliter quam se malo reipublicae potuit vindicare. Is ergo suis praecibus eos invitans, per tractum angustum, quod dicitur fretum Gaditanum, et vix septem milibus Africam ab Hispaniis dividit, ostioque maris Tyrrheni Oceani aestum egerit, transposuit. Erat namque Gizericus (55) iam Romanorum clade in urbe notissimus, statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus, sermone rarus, luxuriae contemptor, ira turbidus, habendi cupidus, ad sollicitandas gentes providentissimus, semina contentionum iacere, odia miscere paratus. Tali Africae rempublicam precibus Bonifacii, ut diximus, invitatus intravit : ubi ad divinitatem, ut fertur, accepta auctoritate diu regnans, ante obitum suum filiorum agmen accitum ordinavit (56), ne inter ipsos de regni ambitione dissensio esset : sed ordine quisque et gradu suo, qui aliis superviveret, id est, seniori suo fieret sequens successor, et rursus ei posterior eius. Quod observantes per annorum multorum spatia, regnum feliciter possedere; nec, quod in reliquis gentibus adsolet, intestino bello foedati sunt, suoque ordine unus post unum regnum suspiciens, in pace populis imperarunt. Quorum ordo iste, ac successio fuit. Primum Gizericus, qui pater et dominus, sequens Hunnericus, tertius Gundamundus, quartus Thrasamundus, quintus Hilderich. Quo, malo gentis suae, Gelimer, immemor atavi praeceptorum, de regno eiecto et interempto, tyrannidem praesumpsit : sed non ei cessit impune quod fecerat. Nam mox Iustiniani imperatoris ultio in eum apparuit, et cum omni genere suo, opibusque, quibus more praedonis incubabat, Constantinopolim delatus per virum gloriosissimum Belisarium, magistrum militum orientalem,  et consulem ordinarium, atque patricium, magnum in Circo populo spectaculum fuit; seramque sui paenitudinem gerens, quum se videret de fastigio regali deiectum, privatae vitae, cui noluit famulari, redactus occubuit. Sic Africa, quae in divisione orbis terrarum tertia pars mundi describitur, centesimo fere anno Wandalico iugo erepta, in libertatem revocata est regni Romani : et quae dudum ignavis dominis, ducibus infidelibus, a rei publicae Romanae corpore gentilis manus abstulerat, sollerti domino et fideli ductore tunc revocata, hodieque congaudet. Quamvis et post haec aliquantulum intestino proelio, Maurorumque infidelitate adtritam se lamentaverit; tamen triumphus Iustiniani imperatoris a Deo sibi donatus, quod inchoaverat ad finem usque perduxit. Sed nobis quid opus est, unde res non exigit, dicere? Ad propositum redeamus. 
Valia siquidem rex Gothorum adeo cum suis in Wandalos saeviebat, ut voluisset eos etiam in Africa persequi; nisi eum casus, qui dudum Alarico ad Africam tendenti contigerat, revocasset (57). Nobilitatus namque intra Hispanias, incruentaque victoria potitus, Tolosam revertitur; Romano imperio, fugatis hostibus, aliquantas provincias, quod promiserat derelinquens, sibique adversa post longum valitudine superveniente, rebus humanis excessit, eo videlicet tempore, quo Berimundus Torismundo patre genitus, de quo in catalogo Amalorum familiae superius diximus, cum filio Witericho ab Ostrogothis, qui adhuc in Scythiae terra Hunnorum oppressionibus subiacebant, ad Vesegotharum regnum migravit. Conscius enim virtutis et generis nobilitate; facilius sibi credens principatum a parentibus deferri, quem heredem regum constabat esse multorum. Quis namque de Amalo dubitaret, si vacasset elegere? sed nec ipse adeo voluit quis esset ostendere. Et illi iam post mortem Valiae Theodericum ei dedere successorem, ad quem veniens Berimud, animi pondere, quo valebat, eximiam generis sui amplitudinem commoda tacitumitate suppressit : sciens regnantibus semper de regali stirpe genitos esse suspectos. Passus est ergo ignorari, ne faceret ordinanda confundi. Susceptusque cum filio suo a rege Theodorido honorifice nimis, adeo ut nec consilio suo expertem, nec convivio faceret alienum, non tantum pro generis nobilitate, quam ignorabat, sed pro animi fortitudine et robore mentis, quam non poterat occultare.

CHAPITRE XXXIII.

Vers ce temps Gizéric, roi des Wandales, fut appelé en Afrique par Boniface, qui, étant tombé dans la disgrâce de Valentinien, ne trouva le moyen de se venger de l'empereur qu'au détriment de l'empire. Ce fut donc à sa prière que les Wandales passèrent en Afrique , où il les fit entrer par l'étroit passage appelé le détroit de Gadès, lequel sépare l'Afrique de l'Espagne sur une largeur d'environ sept milles, et porte les eaux de l'Océan dans la mer de Tyrrhène. Gizéric était déjà fort connu à Rome par le mal qu'il avait fait aux Romains. Sa taille était moyenne, et une chute de cheval l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art et de prévoyance pour solliciter les peuples; infatigable à semer des germes de division, à confondre les haines, tel il envahit l'Afrique, se rendant, comme nous l'avons dit, aux prières de Boniface. On rapporte qu'après y avoir régné longtemps avec l'autorité d'un dieu, il assembla autour de lui, avant sa mort, ses nombreux enfants, et fit ses dispositions pour que l'ambition de régner ne suscitât entre eux aucune dissension. Le survivant , les autres venant à mourir, devait par ordre et à son degré succéder immédiatement à son aîné, et à celui-là pareillement celui qui venait après lui. Ils observèrent cette règle pendant un long espace de temps, et régnèrent heureusement. Ils ne se souillèrent point de guerres intestines, comme il arrive chez les autres nations; mais, montant l'un après l'autre sur le trône chacun à son tour, ils gouvernèrent en paix les peuples. Voici dans quel ordre ils se succédèrent: d'abord Gizéric, qui fut leur seigneur et père; après lui Hunnéric; le troisième fut Gundamund, le quatrième Transamund, le cinquième Hildéric. Pour le malheur de sa nation, Gélimer, oubliant les préceptes de son aïeul, renversa le dernier du trône, le fit périr, et usurpa le pouvoir. Mais son action ne demeura point impunie; car sur lui éclata la vengeance de l'empereur Justinien. Le très glorieux Bélisaire, maître de la milice d'Orient , consul ordinaire et patrice, l'emmena à Constantinople lui, ses enfants et ses richesses, dont, tel qu'un pirate, il ne se séparait jamais. Il y fut en grand spectacle au peuple dans le cirque; et, quoique touché d'un tardif repentir en se voyant renversé du faite de la royauté, il ne voulut point se plier à la vie obscure à laquelle il était réduit, et mourut. Ainsi l'Afrique, qui dans la division de la terre forme: la troisième partie du monde, fut affranchie du joug des Wandales après un espace d'environ cent ans, et rendue à l'empire romain et à son ancienne liberté; et cette contrée, que, sous de lâches maîtres et des généraux infidèles, avait jadis été détachée du corps de l'empire une armée païenne, y fut de nouveau réunie alors sous un prince habile et un fidèle général ; et la joie de sa délivrance dure encore. Il est vrai que plus tard elle a eu quelque temps à souffrir d'une guerre intestine et de la perfidie des Maures. Néanmoins, ce qu'avait commencé la victoire dont Dieu favorisa l'empereur Justinien a fini par avoir une bonne issue. Mais pourquoi raconter des choses étrangères à cette histoire? Revenons à notre sujet. Valia, roi des Goths, était si acharné contre les Wandales, qu'il eût voulu les poursuivre jusqu'en Afrique ; mais les mêmes désastres qu'avait autrefois éprouvés Alaric, quand il avait voulu passer dans cette contrée, l'en empêchèrent. Victorieux cette fois sans que le sang eût coulé, il quitta l'Espagne, où il s'était couvert de gloire, et retourna à Toulouse. Il y tomba malade longtemps après, et mourut, après avoir abandonné à l'empire ro-main, selon sa promesse, quelques provinces dont il avait chassé les ennemis. Ce fut en ce temps que Bérimund, fils de Torismund, le même dont nous avons parlé plus haut, en faisant la généalogie de la famille des Amales, passa dans le royaume des Visigoths avec son fils Witérich, abandonnant les Ostrogoths, alors opprimés en Scythie sous le joug des Huns. Il avait la conscience de son courage et de la noblesse de sa race; et il espérait que ses parents placeraient sur le trône , de préférence à tout autre, le rejeton reconnu d'un grand nombre de rois. Comment hésiter, en effet, à élire un Amale, le trône venant à vaquer? Néanmoins il ne voulut pas faire connaître qui il était; et les Visigoths, aussitôt après la mort de Valia, lui donnèrent Théodéric pour successeur. Bérimund vint auprès de lui; et, avec la réserve qui le distinguait, il garda sagement le silence sur l'élévation de sa naissance, sachant bien que ceux qui règnent regardent toujours avec défiance les descendants de rois. Il se résigna donc à vivre ignoré, pour ne pas troubler l'ordre établi. Le roi Théodérie le reçut lui et son fils avec de grands honneurs , l'admettant à son conseil et le faisant manger à sa table; et ce n'était point à cause de sa noblesse, qu'il ignorait, mais en considération de son courage et de la force qui lui était commune avec sa nation, et qu'il ne pouvait pas cacher.

XXXIV

Defuncto Valia, ut superius quod diximus repetamus, qui parum fuerat felix Gallis, prosperrimus feliciorque Theodoridus successit in regno : homo summa moderatione compositus, animi corporisque virilitate abundans. Contra quem Theodosio, et Festo consulibus (58), pace rupta Romani Hunnis auxiliaribus secum iunctis, in Galliis arma moverunt. Turbaverat namque eos Gothorum foederatorum manus, qui cum Caina comite Constantinopolim se foederasset. Aetius ergo patricius tunc praeerat militibus, fortissimorum Moesiorum stirpe progenitus, in Dorostorena civitate, a patre Gaudentio, labores bellicos tolerans (59), reipublicae Romanae singulariter natus, qui superbam Suevorum, Francorumque barbariem immensis caedibus servire Romano imperio coegisset. Hunnis quoque auxiliariis Litorio ductante, contra Gothos Romanus exercitus movit procinctum, diuque ex utraque parte acie ordinata, cum utrique fortes, et neuter infirmior esset (60), datis dextris, in pristinam concordiam redierunt; foedereque firmato, ab alterutro fida pace peracta, recessit uterque. Qua pacatur Attila, Hunnorum omnium dominus, et paene totius Scythiae gentium solus in mundo regnator, qui erat famosa inter omnes gentes claritate mirabilis. Ad quem in legationem remissus a Theodosio iuniore Priscus, tali voce inter alia refert. Ingentia siquidem flumina, id est, Tysiam, Tibisiamque, et Driccam (61) transeuntes, venimus in locum illum, ubi dudum Vidicula, Gothorum fortissimus, Sarmatum dolo occubuit. Indeque non longe ad vicum, in quo rex Attila morabatur, accessimus : vicum, inquam, ad instar civitatis amplissimae; in quo lignea moenia ex tabulis nitentibus fabricata reperimus, quarum compago ita solidum mentiebatur, ut vix ab intento possie iunctura tabularum comprehendi. Videres triclinia ambitu prolixiore distenta, porticusque in omni decore dispositas. Area vero curtis ingenti ambitu cingebatur, ut amplitudo ipsa regiam aulam ostenderet. Hae sedes erant Attilae regis barbariam totam tenenti : haec captis civitatibus habitacula praeponebat.

CHAPITRE XXXIV.

Valia étant mort  pour revenir à ce que nous avons dit plus haut, son successeur fut Théodéric, homme doué d'une grande énergie et d'une force de corps extraordinaire, mais en même temps d'une modération extrême, et dont le règne fut aussi heureux pour la Gaule que celui de Valia l'avait été peu. Sous le consulat de Théodose et de Festus, les Romains, ayant pour auxiliaires les Huns qui s'étaient joints à eux, rompirent la paix, et marchèrent contre lui dans les Gaules. Ils voulaient venger les désordres commis par une troupe de Goths fédérés qui, à Constantinople, avaient pris parti pour le comte Caina. Le patrice Aétius était alors maître de la milice. Né de Gaudentius, dans la ville de Dorostène, il appartenait à la race belliqueuse des Moesiens. Endurci à toutes les fatigues de la guerre, un tel homme semblait avoir été créé exprès pour soutenir l'empire romain, auquel il avait assujetti naguère les orgueilleux Suèves et les barbares Francs, après leur avoir fait essuyer de sanglantes défaites. C'était Litorius qui commandait les Huns auxiliaires de l'armée romaine qui s'avançait contre les Goths. Quand les deux armées furent en présence, elles restèrent longtemps l'une et l'autre rangées en bataille; mais à la fin, voyant que le courage était égal des deux côtés, et qu'aucune des deux ne l'emporterait, elles se tendirent la main, et la concorde se rétablit; on renouvela l'ancien traité, on se promit mutuellement de garder avec fidélité la paix, et l'on se retira de part et d'autre. Cet accord calma l'irritation d'Attila, chef suprême de tous les Huns, et le premier, depuis que le monde existe, dont la domination ait embrassé la Scythie presque entière. Aussi sa gloire éclatante faisait-elle l'étonnement de tous les peuples. Voici, entre autres choses qui le concernent, ce que rapporte Priseus, envoyé en ambassade auprès de lui par Théodose le Jeune. Après avoir passé de grands fleuves, le Tysias, le Tibisias, la Dricca, nous arrivâmes à l'endroit où jadis le plus brave des Goths, Vidicula , périt par les embûches des Sarmates; et non loin de là nous atteignîmes au village où le roi Attila faisait sa résidence. Je dis un village, mais qui ressemblait à une ville fort grande. Nous y remarquâmes un palais de bois, construit avec des planches polies et brillantes, dont les joints étaient si bien dissimulés, qu'à peine avec beaucoup d'attention pouvait-on les découvrir. On y voyait des salles spacieuses pour les festins, des portiques d'une architecture pleine d'élégance; et la cour du palais, entourée d'une longue palissade, était si vaste, que son étendue seule suffisait pour faire reconnaître l'habitation royale. C'était là la demeure de cet Attila qui tenait sous sa domination toute la barbarie; c'était là le séjour qu'il préférait aux villes conquises.

XXXV

Is namque Attila patre genitus Mundzucco, cuius fuere germani Octar et Roas (62), qui ante Attilam regnum tenuisse narrantur, quamvis non omnino cunctorum. Eorum ipse post obitum, cum Bleta germano Hunnorum successit in regnum; et ut ante expeditioni quam parabat, par foret, augmentum virium parricidio quaerit, tendens ad discrimen omnium nece suorum. Sed librante iustitia detestabili remedio crescens, deformes exitus suae crudelitatis invenit. Bleta enim fratre fraudibus perempto (63), qui magnae parti regnabat Hunnorum, universum sibi populum subiugavit, aliarumque gentium, quas tunc in dicione tenebat, numerositate collecta, primas mundi gentes, Romanos, Vesegothasque, subdere peroptabat. Cuius exercitus quingentorum milium esse numerus ferebatur. Vir in concussionem gentis natus in mundo (64), terrarum omnium metus : qui, nescio qua sorte, terrebat cuncta, formidabili de se opinione vulgata. Erat namque superbus incessu, huc atque illuc circumferens oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis appareret. Bellorum quidem amator, sed ipse manu temperans, consilio validissimus, supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barba, canis aspersus, simo naso, teter colore, originis suae signa restituens. Qui quamvis huius esset naturae, ut semper magna confideret, addebat ei tamen confidentiam gladius Martis inventus, sacer apud Scytharum reges semper habitus. Quem Priscus historicus tali refert occasione detectum. Quum pastor, inquiens, quidam (65)gregis unam boculam conspiceret claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret, sollicitus vestigia cruoris insequitur : tandemque venit ad gladium, quem depascens herbas bucula incaute calcaverat, effossumque protinus ad Attilam defert. Quo ille munere gratulatus, ut erat magnanimus, arbitratur se mundi totius principem constitutum, et per Martis gladium potestatem sibi concessam esse bellorum.

CHAPITRE XXXV.

Attila eut pour père Mundzuc, dont les frères Octar et Boas passent pour avoir régné avant lui sur les Huns, mais non pas sur la nation entière. A leur mort, il partagea le trône avec son frère Bléta ; et, afin de se procurer des forces qui pussent seconder ses projets, il devint parricide, et préluda par la mort de ses proches à sa lutte avec le monde. Ses coupables ressources s'accrurent en dépit de la justice, et sa barbarie eut un succès qui fait horreur. Après avoir fait périr dans ses piéges Bléta, son frère, qui régnait sur une grande partie des Huns, il réduisit ce peuple entier sous sou pouvoir; et, ayant réuni un grand nombre d'autres nations qui lui obéissaient, il aspirait à la conquête des deux premiers peuples de l'univers, les Romains et les Visigoths. Son armée était, dit-on, de cinq cent mille hommes. Cet homme était venu au monde pour ébranler sa nation et faire trembler la terre. Par je ne sais quelle fatalité, des bruits formidables le devançaient, et semaient partout l'épouvante. Il était superbe en sa démarche, promenant ses regards deçà et delà autour de lui; l'orgueil de sa puissance se révélait jusque dans les mouvements de son corps. Aimant les batailles , mais se maîtrisant dans l'action; excellent dans le conseil; se laissant fléchir aux prières; bon quand il avait une fois accordé sa protection. Sa taille était courte, sa poitrine large, sa tête forte. De petits yeux, la barbe clairsemée, les cheveux grisonnants, le nez écrasé, le teint noirâtre, il reproduisait tous les traits de sa race. Bien que naturellement sa confiance en lui-même fût grande et ne l'abandonnât jamais, elle s'était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, ce glaive pour lequel les rois des Scythes avaient toujours eu de la vénération. Voici, au rapport de Priscus, comment se fit cette découverte : « Un pâtre, dit-il, voyant boiter une génisse de son troupeau, et ne pouvant imaginer ce qui l'avait ainsi blessée, se mit à suivre avec sollicitude la trace de son sang. II vint jusqu'au glaive sur lequel la génisse en broutant avait mis le pied sans le voir, et l'ayant tiré de la terre, il l'apporta à Attila. Celui-ci, fier de ce don, pensa, dans sa magnanimité, qu'il était appelé à être le maître du monde, et que le glaive de Mars mettait en sa main le sort des batailles. »

XXXVI

Huius ergo mentem ad vastationem orbis paratam comperiens Gizericus, rex Wandaiorum, quem paulo ante memoravimus, multis muneribus ad Vesegotharum bella praecipitat : metuens ne Theodoridus Vesegotharum rex filiae suae ulcisceretur iniuriam, quae Hunerico Gizerici filio iuncta, prius quidem tanto coniugio laetaretur : sed postea, ut erat ille et in sua pignora truculentus, ob suspicionem tantummodo veneni ab ea parati, naribus abscissis, truncatisque auribus, spolians decore naturali, patri suo ad Gallias remiserat; ut turpe funus miseranda semper offerret; et crudelitas, qua etiam moverentur externi, vindictam patris efficacius impetraret. Attila igitur dudum bella concepta Gizerici redemptione parturiens, legatos in Italiam ad Valentinianum principem misit (66), serens Gothorum Romanorumque discordiam; ut, quos proelio non poterat concutere, odiis internis elideret : adserens, se reipublicae eius amicitias in nullo violare, sed contra Theoderidum Vesegotharum regem sibi esse certamen, unde cum excipi libenter optaret. Caetera epistolae usitatis salutationum blandimentis oppleverat, studens fidem adhibere mendacio. Pari etiam modo ad regem Vesegotharum Theodericum erigit scriptum, hortans ut a Romanorum societate discederet, recoleretque proelia, quae paulo ante contra eum fuerant concitata sub nimia feritate. Homo subtilis, antequam bella gereret, arte pugnabat. Tunc Valentinianus imperator ad Vesegothas, eorumque regem Theoderidum in his verbis legationem direxit (67) : « Prudentiae vestrae est, fortissimi gentium, adversus urbis conspirare tyrannum, qui optat mundi generale habere servitium, qui causas proelii non requirit, sed quicquid commiserit hoc putat esse legitimum. Ambitum suum brachio metitur, superbia licentiam satiat; qui ius fasque contemnens, hostem se exhibet naturae. cunctorum. Etenim meretur hic odium, qui in commune omnium se approbat inimicum. Recordamini, quaeso, quod certe non potest oblivisci. Ab Hunnis casus est, fusus : sed quod graviter agit, insidiis agit appetitum. Unde, ut de nobis taceamus, potestis hanc inulti ferre superbiam? Armorum potentes, favete propriis doloribus, et communes iungite manus. Auxiliamini etiam reipublicae, cuius membrum tenetis. Quam sit autem nobis expetenda, vel amplexanda societas, hostes interrogate consilia ». His et similibus legati Valentiniani regem permoverunt Theodoridum. Quibus ille respondit: « Habetis », inquit, «Romani, desiderium vestrum; fecistis Attilam et nobis hostem. Sequimur illum quocumque vocaverit; et quamvis infletur de diversis superbarum gentium victoriis : norunt tamen Gothi confligere cum superbis. Nullum bellum dixerim grave, nisi quod causa debilitat : quando nil triste pavet, cui maiestas arriserit ». Acclamant responso comites ducis, laetum sequitur vulgus. Fit omnibus ambitus pugnae, hostes iam Hunni desiderantur. Producitur itaque a rege Theodorido Vesegotharum innumerabilis multitudo : qui quattuor filiis domi dimissis, id est Friderico, et Turico, Rotmero, et Himnerit, secum tantum Thorismud, et Theodericum maiores natu participes laboris assumit. Felix procinctus, auxiliantium suave collegium habere, et solacia illorum, quos delectat ipsa etiam simul subire discrimina. A parte vero Romanorum tanta patricii Aetii providentia fuit (68), cui tunc innitebatur respublica Hesperiae plagae, ut undique bellatoribus congregatis, adversus ferocem et infinitam multitudinem non impar occurreret. His enim adfuere auxiliares Franci, Sarmatae, Armoriciani, Litiiani, Burgundiones, Saxones, Riparii, Ibriones (69), quondam milites Romani, tunc vero iam in numero auxiliarium exquisiti, aliaeque nonnullae Celticae vel Germanicae nationes. Convenitur itaque in campos Catalaunicos, qui et Mauricii nominantur, centum leugas (70), ut Galli vocant, in longum tenentes, et septuaginta in latum. Leuga autem Gallica mille et quingentorum passuum quantitate metitur. Fit ergo area innumerabilium populorum pars illa terrarum. Conferuntur acies utraeque fortissimae; nihil subreptionibus agitur, sed aperto Marte certatur. Quae potest digna causa tantorum motibus inveniri? Aut quod odium in se cunctos animavit armari? Probatum est humanum genus regibus vivere : quando unius mentis insano impetu strages sit facta populorum; et arbitrio superbi regis momento deiicitur, quod tot saeculis natura progenuit.

CHAPITRE XXXVI.

Gizéric, roi des Wandales, le même dont nous avons parlé plus haut, découvrant dans Attila ce penchant qui le portait à ravager le monde, l'entraîna par de grands présents à faire la guerre aux Visigoths. Il craignait la vengeance de Théodéric leur roi, pour l'indigne traitement qu'il avait fait souffrir à sa fille. Celle-ci, mariée à Hunéric, fils de Gizéric, avait d'abord trouvé le bonheur dans une alliance si élevée; mais dans la suite Gizéric, dont le caractère cruel n'épargnait pas même ses enfants, sur le simple soupçon qu'elle avait voulu l'empoisonner, l'avait renvoyée à son père dans les Gaules, après l'a-voir dépouillée de sa beauté naturelle en lui faisant couper le nez et les oreilles, condamnant ainsi cette infortunée à porter éternellement la marque de son hideux supplice. Mais cet excès de barbarie, capable de soulever même les étrangers, ne devait rendre que plus inévitable la vengeance d'un père. Attila, gagné par Gizéric, se résolut donc à faire éclore cette guerre, qu'il couvait depuis longtemps. Il envoya des députés à l'empereur Valentinien en Italie, pour semer la dis-corde entre les Goths et les Romains. Son but était d'épuiser par des divisions intestines ceux qu'il ne pouvait vaincre par les armes. Il protestait qu'il ne voulait nullement rompre l'amitié qui l'unissait à l'empire; que c'était une guerre entre lui et Théodéric, roi des Visigoths, à laquelle il désirait de bon coeur que Valentinien restât étranger. Il avait rempli la fin de sa lettre, comme de coutume, de salutations flatteuses, s'étudiant à donner à son mensonge l'apparence de la vérité. Il écrivit une lettre semblable à Théodéric, roi des Visigoths, l'engageant à abandonner l'alliance des Romains, et à se rappeler la guerre que ces derniers lui avaient faite peu de temps avant avec tant d'acharnement. Cet homme rusé combattit par l'artifice avant de combattre par les armes. Alors l'empereur Valentinien envoya aux Visigoths et à leur roi Théodéric des ambassadeurs, qui leur parlèrent en ces termes : « Il est de votre prudence, ô le plus vaillant des hommes, de vous unir à nous contre ce tyran de Rome, qui aspire à réduire en servitude le monde entier, sans s'enquérir des motifs qu'il peut avoir de faire la guerre, et tenant pour légitime tout ce qu'il fait. Son bras trace un cercle autour de lui, et la licence trouve toujours grâce devant son orgueil. Il méprise toute justice, et se pose en ennemi du genre humain : haine donc à celui qui se fait gloire de haïr indistinctement tous les hommes! Rappelez-vous, de grâce, et certes il est impossible de l'oublier, rappelez-vous que les Huns sont venus nous attaquer. Mais ce n'est pas là ce qui rend Attila dangereux ; ce sont les pièges qu'il tend pour venir à bout de ses desseins. D'ailleurs, sans parler de nous, comment pouvez-vous laisser tant d'orgueil impuni? Ah ! venez en aide à nos douleurs, vous dont les armes sont redoutées ; unissez vos bras aux nôtres, secourez l'empire, cet empire dont vous possédez vous-mêmes une portion. Quant à nous, que notre désir autant que notre intérêt nous commandent de nous unir étroitement à vous, les conseils de notre ennemi vous le disent assez. » Par ce discours et d'autres semblables les ambassadeurs de Valentinien entraînèrent le roi Théodéric. Il leur répondit :
« Voilà vos désirs satisfaits, Romains ; vous nous avez rendus, nous aussi, ennemis d'Attila. Nous le poursuivrons partout où nous appellera sa présence, et, bien que ses victoires sur plusieurs puissantes nations l'aient enflé d'orgueil, les  Goths savent pourtant combattre les superbes. Il n'y a, croyez-moi, de guerre à redouter que celle qui manque d'un motif légitime; mais nul revers n'est à craindre à qui peut compter sur la protection du ciel. » A cette réponse du chef, les compagnons poussent des acclamations; la foule transportée les imite. Le désir de combattre s'empare de tous; on brûle déjà d'en venir aux mains avec les Huns. Le roi Théodéric se met donc à la tête d'une multitude innombrable de Visigoths ; et, laissant dans son palais quatre de ses fils, savoir, Fridéric, Turic, Rotmer et Himmerit, il n'amène avec lui, pour partager ses fatigues, que les deux ainés Thorismund et Théodéric. Heureuse armure, que d'avoir autour de soi pour auxiliaires et pour soutiens ceux qu'on aime, et pour qui c'est un bonheur de s'exposer aux mêmes dangers que nous! Telle fut, du côté des Romains, la prévoyante activité du patrice Aétius, sur qui s'appuyait alors l'empire d'Occident, qu'ayant rassemblé des guerriers de toute parts , il marcha contre cette formidable multidude d'ennemis, avec des forces qui ne leur étaient pas inférieures. Aux Romains, en effet, se joignirent, comme auxiliaires, des Francs, des Sarmates, des Armoricains, des Litiens, des Burgundes, des Saxons, des Ripuaires, des Ibrions, jadis soldats de l'empire, mais alors appelés seulement comme auxiliaires, et quelques autres nations celtiques ou germaniques. On se rassembla dans les champs Catalauniques, appelés aussi Mauriciens. Ces champs ont cent lieues eu longueur, comme les appellent les Gaulois, et soixante-dix en largeur. Or, la lieue gauloise se compose de quinze cents pas. Voilà donc ce coin du monde devenu l'arène de peuples innombrables. Les deux armées sont en présence; elles sont l'une et l'autre remplies de courage. Rien ne se fait par ruse; c'est à la force ouverte qu'on en appelle. Quelle peut-être la cause de l'agitation de tant de peuples? Quelles haines ont pu les porter à s'armer ainsi les uns contre les autres? Il a été prouvé que l'espèce humaine vivait par ses rois, le jour où l'aveugle emportement d'un seul homme a fait couler le sang des nations, et où la fantaisie d'un monarque orgueilleux a détruit en un moment ce que la nature avait mis tant de siècles à produire.

XXXVII

Sed antequam pugnae ipsius ordinem referamus, necessarium videtur edicere, quae in ipsis bellorum motibus accidere : quia sicut famosum proelium, ita multiplex atque perplexum. Sangibanos namque rex Alanorum metu futurorum perterritus, Attilae se tradere pollicetur, et Aurelianam civitatem Galliae, ubi tunc consistebat, in eius iura transducere (71). Quod ubi Theodoridus et Aetius agnovere, magnis aggeribus eamdem urbem ante adventum Attilae destruunt (72), suspectumque custodiunt Sangibanum, et inter suos anxiliares medium statuunt cum propria gente. Igitur Attila, rex Hunnorum, tali perculsus eventu, diffidens suis copiis, metuit inire conflictum, intusque fugam revolvens ipso funere tristiorem, statuit per haruspices futura inquirere. Qui more solito nunc pecorum fibras, nunc quasdam venas in abrasis ossibus intuentes, Hunnis infausta denuntiant. Hoc tamen quantulum praedixere solacii, quod summus hostium ductor de parte adversa occumberet, relictaque victoria, sua morte triumphum foedaret. Quumque Attila necem Aetii, quod eius motibus obviabat, vel cum sua perditione duceret expetendam, tali praesagio sollicitus, ut erat consiliorum in rebus bellicis exquisitor, circa nonam diei horam proelium sub trepidatione committit, ut si  non secus cederet, nox imminens subveniret. Convenere partes, ut diximus, in campos Catalaunicos.

CHAPITRE XXXVII.

Mais, avant de rendre compte de la bataille, il nous paraît nécessaire de raconter les mouvements qui eurent lieu dans les deux armées ; car cette action fut aussi féconde en accidents et en chances diverses qu'elle est devenue mémorable depuis. Sangiban, roi des Alains, envisageant l'avenir avec terreur, promet de se ranger du côté d'Attila, et de lui livrer la ville gauloise d'Orléans, où il se trouvait alors. Aussitôt que Théodéric et Aétius ont connaissance de ses desseins, ils se rendent maîtres de cette ville au moyen de grands ouvrages de terre, la détruisent avant l'arrivée d'Attila; et, veillant sur Sangiban, devenu suspect, ils le placent, lui et ses Alains, au milieu de leurs auxiliaires. Cependant un événement si grave fit une profonde impression sur le roi des Huns : se défiant de ses troupes, n'osant engager le combat, et roulant déjà dans son esprit la pensée de fuir, extrémité plus cruelle que la mort même, il se décida à consulter ses devins pour connaître l'avenir. Ceux-ci, après avoir observé tantôt les entrailles des victimes, tantôt certaines veines qui apparaissent sur leurs os mis à nu, présagèrent aux Huns de funestes événements. Toutefois, ce qui rendait leurs prédictions un peu moins sinistres, c'est qu'ils annonçaient, comme devant succomber du côté des ennemis, un de leurs chefs suprêmes, destiné à périr avant la victoire des siens, sans jouir d'un triomphe rendu funeste par sa mort. Attila, qui jugeait devoir acheter, même par sa propre ruine, la mort d'Aétius, parce que c'était lui qui entravait ses mouvements, préoccupé de cette prédiction, et accoutumé d'ailleurs à prendre conseil dans les affaires de la guerre, engagea le combat en tremblant, vers la neuvième heure du jour, afin que, s'il était forcé de plier, l'approche (le la nuit vint le secourir. Comme nous l'avons dit, les deux armées se trouvaient alors en présence dans les champs Catalauniques.

XXXVIII.  

Erat autem positio loci  (73) declivi tumore, in modum collis excrescens. Quem uterque cupiens exercitus obtinere, quia loci oportunitas non parvum benificium confert : dextram partem Hunni cum suis, sinistram Romani et Vesegothae cum auxiliariis occuparunt. Relictoque de cacuminis eius iugo certamine, dextrum cornu cum Vesegothis Theodericus tenebat, sinistrum Aetius cum Romanis, conlocantes in medio Sanguibanum, quem superius rettulimus praefuisse Alanis, providentes cautione militari, ut eum, de cuius animo minus praesumebant, fidelium turba concluderent.  Facile namque adsumit pugnandi necessitatem, cui fugiendi imponitur difficultas. E diverso vero fuit Hunnorum acies ordinata, ut in medio Attila cum suis fortissimis locaretur, sibi potius rex hac ordinatione prospiciens; quatenus inter gentis suae robor positus, ab imminenti periculo redderetur exceptus. Cornua vero eius multiplices populi, et diversae nationes, quos dicioni suae subdiderat, ambiebant inter quos Ostrogotharum praeminebat exercitus, Walamire, et Theodemire, et Widemere germanis ductantibus, ipso etiam rege, cui tunc serviebant, nobilioribus; quia Amalorum generis eos potentia inlustrabat; eratque et Gepidarum agmini innumerabili rex ille fortissimus et famosissimus Ardaricus, qui ob nimiam suam fidelitatem erga Attilam eius consiliis intererat. Nam perpendens Attila sagacitatem suam, eum et Walamirem Ostrogotharum regem super caeteros regulos diligebat. Erat namque Walamir secreti tenax, blandus alloquio, dolis gnarus. Ardarich fide et consilio, ut diximus, clarus. Quibus non immerito contra parentes Vesegothas debuit credere pugnaturis. Reliqua autem, si dici fas est, turba regum, diversarumque nationum ductores, ac si satellites, notibus Attilae attendebant, et ubi oculo annuisset, absque aliqua murmuratione cum timore et tremore unusquisque adstabat, aut certe quod iussus fuerat exequebatur. Sed solus Attila rex omnium regum, super omnes et pro omnibus sollicitus erat. Fit ergo de loci, quem diximus, opportunitate certamen. Attila suos dirigit, qui cacumen montis invaderent, sed a Thorismundo et Aetio praeventus est, qui eluctati collis excelsa ut conscenderent, superiores effecti sunt, venientesque Hunnos montis benificio facile turbavere.

CHANTRE XXXVIII.

Sur le terrain incliné du champ de bataille s'élevait une éminence qui formait comme une petite montagne. Chacune des deux armées désirant s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un grand avantage à qui s'en rendrait maître, les Huns et leurs alliés en occupèrent le côté droit, et les Romains, les Visigoths et leurs auxiliaires, le côté gauche. Le point le plus élevé de cette hauteur ne fut pas disputé, et demeura inoccupé. Théodéric et ses Visigoths tenaient l'aile droite ; Aétius, la gauche avec les Romains. Ils avaient placé au centre Sangiban, ce roi des Alains, dont nous avons parlé plus haut; et, par un stratagème de guerre, ils avaient pris la précaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidélité assurée celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car celui-là se soumet sans difficulté à la nécessité de combattre, à qui est ôtée la possibilité de fuir. Quant à l'armée des Huns, elle fut rangée en bataille dans un ordre contraire; Attila se placa au centre avec les plus braves d'entre les siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement à lui-même, et son but, en se plaçant ainsi au milieu de l'élite de ses guerriers, était de se mettre à l'abri des dangers qui le menaçaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait soumis à sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait remarquer l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodémir et Widémir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi même,sous les ordres duquel ils marchaient alors ; car ils étaient de l'illustre et puissante race des Amales. On y voyait aussi, à la têle d'une troupe innombrable de Gépides, Ardaric, leur roi, si brave et si fameux, que sa grande fidélité à Attila faisait admettre par ce dernier à ses conseils. Le roi des Huns avait su apprécier sa sagacité : aussi lui et Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils de tous les rois qui lui obéissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir était fidèle à garder le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison; Ardaric était renommé pour sa fidélité, comme nous l'avons dit, et pour sa raison. En marchant avec Attila contre les Visigoths leurs parents, l'un et l'autre justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables à ses satellites, épiaient les moindres mouvements d'Attila; et dès qu'il leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou exécutait les ordres qu'il en avait reçus. Cependant le roi de tous les rois, Attila, seul veillait sur tous et pour tous. On combattit donc pour se rendre maître de la position avantageuse dont nous avons parlé. Attila fit marcher ses guerriers, pour s'emparer du haut de la colline; mais il fut prévenu par Thorismund et Aétius, qui, ayant uni leurs efforts pour gravir à son sommet, y arrivèrent les premiers, et repoussèrent facilement les Huns, à la faveur du point élevé qu'ils occupaient.

XXXIX

Tunc Attila, quum videret exercitum causa praecedente turbatum, tali eum ex tempore credit alloquio confirmandum. « Post victorias tantarum gentium (74), post orbem si consistatis, edomitum, ineptum iudicaverim, tamquam ignaros rei verbis acuere. Quaerat hoc aut novus ductor, aut inexpertus exercitus. Nec mihi fas est aliquid vulgare dicere, nec vos oportet audire. Quid autem aliud vos quam bellare consuetum? aut quid forti suavius, quam vindicta manu querere? Magnum munus a natura, animos ultione satiare. Aggrediamur igitur hostem alacres: audaciores sunt semper, qui inferut bellum. Adunatas despicite dissonas gentes. Indicium pavoris est, societate defendi. En ante impetum nostrum terroribus iam feruntur, excelsa quaerunt, tumulos capiunt, et sera paenitudine in campis monitiones efflagitant. Nota vobis sunt, quam sint levia Romanorum arma; primo etiam non dico vulnere, sed ipso pulvere gravantur. Dum inordinate coeunt, et acies testudinemque connectunt. vos confligite praestantibus animis, ut soletis, despicientesque eorum aciem, Alanos invadite, in Vesegothas incumbite. Inde nobis est citam victoriam quaerere, unde se continet bellum. Abscisa autem nervis mox membra relabuntur; nec potest stare corpus, cui ossa subtraxeris. Consurgant animi, furor solitus intumescat. Nunc consilis, Hunni, nunc arma depromite; aut vulneratus quis adversarii mortem reposcat, aut illaesus hostium clade satietur. Victuros nulla tela conveniunt, morituros et in otio fata praecipitant. Postremo cur fortuna Hunnos tot gentium victores adseret, nisi ad certaminis huius gaudia praeparasset? Quis denique Maeotidarum iter aperiret, maioribus nostris tot saeculis clausum ac secretum? Quis adhuc inermibus cedere faciebat armatos? Faciem Hunnorum non poterit ferre adunata collectio. Non fallor eventu, hic campus est, quem nobis tot prospera promiserunt. Primus in hoste tela coiciam. Si quis potuerit Attila pugnante otio ferre, sepultus est ». His verbis accensi, in pugna cuncti praecipitantur.

CHAPITRE XXXIX.

Alors Attila, s'apercevant que cette circonstance avait porté le trouble dans son armée, jugea aussitôt devoir la rassurer, et lui tint ce discours :
« Après vos victoires sur tant de grandes nations, après avoir dompté le monde, si vous tenez ferme aujourd'hui, ce serait ineptie, je pense, que de vous stimuler par des paroles; comme des guerriers d'un jour. De tels moyens peuvent convenir à un chef novice, ou à une armée peu aguerrie : quant à moi, il ne m'est point permis de rien dire, ni à vous de rien écouter de vulgaire. Car qu'avez-vous accoutumé, sinon de combattre? Ou qu'y a-t-il de plus doux pour le brave que de se venger de sa propre main? C'est un grand présent que nous a fait la nature, que de nous donner la faculté de rassasier notre âme de vengeance. Marchons donc vivement à l'ennemi; ce sont toujours les plus braves qui attaquent. N'ayez que mépris pour ce ramas de nations discordantes; c'est signe de peur, que de s'associer pour se défendre. Voyez! même avant l'attaque, l'épouvante déjà les entraîne; elles cherchent les hauteurs, s'emparent des collines, et, dans leurs tardifs regrets, sur le champ de bataille elles demandent avec instance des remparts. Nous savons par expérience combien peu de poids ont les armes des Romains; ils succombent, je ne dis pas aux premières blessures, mais à la première poussière qui s'élève. Tandis qu'ils se serrent sans ordre, et s'entrelacent pour faire la tortue, combattez, vous, avec la supériorité de courage qui vous distingue, et, dédaignant leurs légions, fondez sur les Alains, précipitez-vous sur les Visigoths. Ce sont ceux qui entretiennent la guerre qu'il nous faut tâcher de vaincre au plus tôt. Les nerfs une fois coupés, les membres aussitôt se laissent aller; et le corps ne peut se soutenir si on lui arrache les os. Que votre courage grandisse, que votre fureur monte et éclate. Huns, voici le moment d'apprêter vos armes, voici le moment aussi de vous montrer résolus, soit que blessés vous demandiez la mort de votre ennemi, soit que sains et saufs vous ayez soif de carnage. Nuls traits n'atteignent ceux qui doiveut vivre, tandis que, même dans la paix, les destins précipitent les jours de ceux qui doivent mourir. Enfin, pourquoi la fortune aurait-elle assuré les victoires des Huns sur tant de peuples, sinon parce qu'elle les destinait aux joies de cette bataille ? Et encore qui a ouvert à nos ancêtres le chemin des Palus-Méotides, fermé et ignoré pendant tant de siècles ? Qui faisait fuir des peuples armés devant des hommes qui ne l'étaient pas ? Non, cette multitude rassemblée à la hâte ne pourra pas même soutenir la vue des Huns. L'événement ne me démentira pas; c'est ici le champ de bataille qui nous avait été promis par tant d'heureux succès. Le premier je lancerai mes traits à l'ennemi. Que si quelqu'un pouvait rester oisif quand Attila combattra, il est mort. » Enflammés par ces paroles tous se précipitent au combat.

XL

Et quamvis haberent res ipse formidinem, praesentia tamen regis cunctationem haerentibus auferebat. Manu manibus congrediuntur; bellum atrox, multiplex, immane, pertinax, cui simile nulla usquam narrat antiquitas; ubi talia gesta referantur, ut nihil esset, quod in vita sua conspicere potuisset egregius, qui huius miraculi privaretur aspectu. Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa prolabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt: ita constricti sorte miserabili sordebant, putantes sanguinem quem fuderant sauciati. Hic Theodoridus rex, dum adhortans discurreret exercitum, equo depulsus, pedibusque suorum conculcatus, vitam maturae senectute conclusit (75). Alii vero dicunt eum interfectum telo Andagis de parte Ostrogotharum, qui tunc Attilanum sequebautur regimen. Hoc fuit quod Attilae praesagio haruspices prius dixerant, quandam ille de Aetio suspicaret. Tunc Vesegothae dividentes se ab Alanis, invadunt Hunnorum catervas, et pene Attilam trucidassent; nisi providus prius fugisset, et se suosque illico intra septa castrorum, quae plaustris vallata habebat, reclusisset. Quamvis fragili munimentum, tamen quaesierunt subsidium vitae, quibus paulo ante nullus poterat muralis agger obsistere. Thorismud autem, regis Theodoridi filius, qui cum Aetio collem anticipans, hostes de superiore loco proturbaverat, credens se ad agmina propria pervenire, nocte caeca ad hostium carpenta ignarus incurrit. Quem fortiter demicante quidam capite vulnerato equo deiecit, suorumque providentia liberatus, a proeliandi intentione desiit. Aetius vero similiter noctis confusione divisus, quum inter hostes medius vagaretur, trepidus ne quid incidisset adversi Gothis, inquirens, tandemque ad socia castra perveniens, reliquum noctis sentorum defensione transegit. Postera die luce orta, quum cadaveribus plenos campos aspicerent, nec audere Hunnos erumpere; suam arbitrantur esse victoriam, scientesque Attilam, non nisi magna clade confusum, bello confugisse:  quum tamen nil ageret vel prostratus abiectum, sed strepens armis, tubis canebat, incursionemque minabatur : velut leo venabulis praessus, speluncae aditus obambulans, nec audet insurgere, nec desinet fremetibus vicina terrere: sic bellicosissimus rex victores suos turbabat inclusus. Conveniunt itaque Gothi Romanique, et quid agerent is de superato Attila deliberant. Placet eum obsidione fatigari, quia annonae copiam non habebat, quando ab ipsius sagittariis, intra septa castrorum locatis, crebris ictibus arceretur accessus. Fertur autem desperatis rebus praedictum regem adhuc et supremo magnanimem, equinis sellis construxisse pyram, seseque, si adversarii irrumperent, flammis inicere voluisse; ne aut aliquis eius vulnere laetaretur, aut in potestatem hostium tantarum gentium dominus perveniret.

CHAPITRE XL.

Quelque effrayant que fût l'état des choses, néanmoins la présence du roi rassurait ceux qui eussent pu hésiter. On en vint aux mains : bataille terrible, complexe, furieuse, opiniâtre, et comme on n'en avait jamais vu de pareille nulle part. De tels exploits y furent faits, à ce qu'on rapporte, que le brave qui se trouva privé de ce merveilleux spectacle ne put rien voir de semblable durant sa vie : car, s'il faut en croire les vieillards, un petit ruisseau de cette plaine, qui coule dans un lit peu profond, s'enfla tellement, non par la pluie, comme il lui arrivait quelquefois, mais par le sang des mourants, que, grossi outre mesure par ces flots d'une nouvelle sorte, il devint un torrent impétueux qui roula du sang; en sorte que les blessés qu'amena sur ses bords une soif ardente y puisèrent une eau mêlée de débris humains , et se virent forcés, par une déplorable nécessité, de souiller leurs lèvres du sang que venaient de répandre ceux que le fer avait frappés. Pendant que le roi Théodéric par-courait son armée pour l'encourager, son cheval le renversa; et les siens l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé. D'autres disent qu'il tomba percé d'un trait lancé par Andax du côté des Ostrogoths, qui se trouvaient alors sous les ordres d'Attila. Ce fut l'accomplissement de la prédiction faite au roi des Huns peu de temps avant par ses devins, bien que celui-ci conjecturât qu' elle regardait Aétius. Alors les Visigoths, se séparant des Alains, fondent sur les bandes des Huns; et peut-être Attila lui-même serait-il tombé sous leurs coups, s'il n'eût prudemment pris la fuite sans les attendre, et ne se fût tout d'abord renfermé, lui et les siens, dans son camp, qu'il avait retranché avec des chariots. Ce fut derrière cette frêle barrière que cherchèrent un refuge contre la mort ceux-là devant qui naguère ne pouvaient tenir les remparts les plus forts. Thorismund, fils du roi Théodérie, et le même qui s'était emparé le premier de la colline avec Aétius et en avait chassé les Huns, croyant retourner au milieu des siens , vint donner à son insu, et trompé par l'obscurité de la nuit, contre les chariots des ennemis; et, tandis qu'il combattait bravement, quelqu'un le blessa à la tête, et le jeta à bas de son cheval ; mais les siens qui veillaient sur lui le sauvèrent, et il se retira du combat. Aétius, de son côté, s'étant également égaré dans la confusion de cette nuit, errait au milieu des ennemis, tremblant qu'il ne fût arrivé malheur aux Goths. A la fin il retrouva le camp des alliés après l'avoir longtemps cherché, et passa le reste de la nuit à faire la garde derrière un rempart de boucliers. Le lendemain, dès qu'il fut jour, voyant les champs couverts de cadavres, et les Huns qui n'osaient sortir de leur camp, convaincus d'ailleurs qu'il fallait qu'Attila eût éprouvé une grande perte, pour avoir abandonné le champ de bataille, Aétius et ses alliés ne doutèrent plus que la victoire ne fût à eux. Toutefois, même après sa défaite, le roi des Huns gardait une contenance fière ; et, faisant sonner ses trompettes au milieu du cliquetis des armes, il menaçait de revenir à la charge. Tel un lion, pressé par les épieux des chasseurs, rôde à l'entrée de sa caverne ; il n'ose pas s'élancer sur eux, et pourtant il ne cesse d'épouvanter les lieux d'alentour de ses rugissements; tel ce roi belliqueux, tout assiégé qu'il était, faisait encore trembler ses vainqueurs. Aussi les Goths et les Romains s'assemblèrent-ils pour délibérer sur ce qu'ils feraient d'Attila vaincu; et comme on savait qu'il lui restait peu de vivres, et que d'ailleurs ses archers, postés derrière les retranchements du camp, en défendaient incessamment l'abord à coups de flèches, il fut convenu qu'on le lasserait en le tenant bloqué. On rapporte que, dans cette situation désespérée, le roi des Huns, toujours grand jusqu'à l'extrémité, fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se précipiter dans les flammes si les ennemis forçaient son camp ; soit pour que nul ne pût se glorifier de l'avoir frappé, soit pour ne pas tomber lui, le maître des nations, au pouvoir d'ennemis si redoutables.


NOTES SUR L'HISTOIRE DES GOTHS.
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CHAPITRE XXII.

(1) Dexippo historico referente, etc. Le texte grec du passage de Dexippe, que cite ici Jornandès, a péri.

(2) Marisia, Miliare, et Gilfil, et Grissia. Le Marisia est le Maris d'Hérodote, le Marisius de Strabon, le Marus des auteurs latins , aujourd'hui le Maros; le Miliare, le Gilfil, sont inconnus; quant au Grissia ou Gresia, c