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LIVRE TROISIÈME.
Nous avons rapporté dans le livre précédent la mort de Peertinax,
celle de Julien, l'arrivée de Sévère à Rome, et ses préparatifs
contre Niger. Ce dernier ayant appris toutes ces nouvelles lorsqu'il
s'y attendait le moins, et voyant deux puissantes armées de terre et
de mer prêtes à lui tomber sur les bras, écrivit à la hâte aux
gouverneurs des provinces de faire avancer des troupes sur les
frontières et d'armer sur les ports. Il envoya eu même temps
demander du secours aux rois des Arméniens, des Parthes et des
Atréniens. Celui d'Arménie lui fit réponse qu'il se contenterait de
demeurer neutre, et de se défendre si Sévère passait jusque sur ses
terres. Celui des Parthes lui manda qu'il donnerait ordre à ses
satrapes de lever des troupes: car ils n'entretiennent point
d'armées sur pied pendant la paix. Barsemius, qui régnait alors chez
les Atréniens, lui envoya un secours d'archers. Il composa le reste
de son armée des troupes qui étaient en Syrie et de la jeunesse du
pays, surtout de ceux d'Antioche qui, par légèreté et par affection
pour Niger, prenaient avec plus d'ardeur que de prudence le mauvais
parti. Il fit élever un mur et creuser des retranchements dans les
détroits du mont Taurus, qui est entre la Cappadoce et la Cilicie,
se persuadant que cette montagne presque inaccessible serait un
rempart assuré pour tout l'Orient qu'elle sépare du Nord. Il envoya
aussi une garnison dans Byzance, ville des plus grandes du la
Thrace, et aussi opulente que peuplée. Comme elle est située dans le
détruit de la Propontide, le commerce, la pèche et les droits
qu'elle prend sur les vaisseaux marchands y apportent beaucoup de
richesses. Elle ne retire guère moins des terres fertiles qui
l'environnent, mettant ainsi à contribution l'un et l'autre élément.
Niger crut avec raison cette place d'importance, surtout pour se
rendre maître du détroit de la Thrace et du passage par mer d'Europe
en Asie. Elle était environnée d'un mur très haut, bâti de grandes
pierres de taille, si bien jointes qu'on n'en pouvait apercevoir les
liaisons. Les restes, qu'on en voit encore, ne font pas moins,
admirer l'adresse des ouvriers que les efforts de ceux qui ruinèrent
un tel édifice. Niger s'étant emparé d'une ville si bien fortifiée
et des passages du mont Taurus, se croyait à couvert de toutes
parts.
Cependant Sévère s'avançait à grands journées, et ayant appris qu'on
avait jeté une forte garnison dans Byzance, il tourna du côté de
Cyzique. Aemilianus, gouverneur d'Asie, que Niger avait fait général
de ses armées, vint au devant de lui avec toutes les forces du
parti. Après plusieurs combats fort opiniâtres, la victoire demeura
à Sévère dans une dernière bataille. Les vaincus, restés en petit
nombre, se dissipèrent, et portèrent partout la nouvelle de leur
défaite. Plusieurs ont prétendu que Niger avait reçu, dés l'abord,
cet échec par la trahison d'Aemilianus, dont on rapporte deux motifs
différons. Les uns disent qu'il ne put sans jalousie voir Niger, qui
lui avait succédé dans le gouvernement de Syrie., devenu son maître
et son prince; d'autres l'attribuent à l'amour paternel et aux
sollicitations do ses enfants, qui lui écrivirent de ne les point
perdre en servant trop bien son parti, car Sévère, qui les avait
trouvés à home, les retenait prisonniers. Commode avait coutume de
garder en otage auprès de sa personne les enfants des gouverneurs
des provinces et des généraux d'armées. Ceux de Sévère étaient à
Rome lorsqu'il fut proclamé empereur en Illyrie, du vivant de
Julien; il eut d'abord la prévoyance de les mettre en lieu de
sûreté, envoyant en diligence quelques-uns de ses amis, qui les
firent sortir de la ville avant qu'on y eût appris son élection.
Mais quand il se vit maître de la capitale de l'empire, il ne manqua
pas de se servir contre les autres de l'artifice dont il avait su se
garantir. Il fit arrêter les enfants de tous les gouverneurs de
l'Orient, dans le dessein de les obliger à trahir leur parti pour
sauver de si précieux dépôts, ou du moins pour qu'il fût en son
pouvoir de se venger de leur opiniâtreté sur ce qu'ils avaient de
plus cher.
Après la bataille de Cyzique, les vaincus se répandirent de tous
côtés dans les montagnes d'Arménie, dans l'Asie et dans la Galatie,
ou gagnèrent en diligence les détroits du mont Taurus. L'armée
victorieuse passa dans la Bithynie qui confine au territoire de
Cyzique. Lorsqu'on eut appris dans ces quartiers la victoire de
Sévère, toutes les villes du pays se partagèrent entre les deux
compétiteurs, non par aucun attachement ou aucune aversion qu'elles
eussent pour l'un ou pour l'autre, mais seulement par cette
émulation, cette jalousie et cette haine fatale qui règnent toujours
entre les voisins. C'est l'ancien défaut des villes grecques qui, se
mesurant d'un oeil jaloux, et voulant abattre celles dont
l'élévation leur faisait ombrage, ruinèrent, par leurs divisions,
les forces de la Grèce, qui, affaiblie par tant de guerres
intestines, devint la proie de la Macédoine, et passa ensuite sous
le joug des Romains. Une si funeste expérience n'a pu éclairer ces
peuples; la même manie dure encore dans les villes qui ont conservé
quelque chose de leur ancienne splendeur. Après la défaite de Niger,
ceux de Nicomédie députèrent vers Sévère, et lui offrirent de se
rendre à lui et de recevoir garnison. Ceux de Nicèe, d'autre part,
par haine contre leurs voisins, embrassèrent avec ardeur le parti
des vaincus, retirèrent chez eux les soldats restés de la journée de
Cyzique et ceux que Niger avait envoyés pour garder la Bithynie. On
vit donc sortir de ces deux villes comme deux nous elles armées qui
en vinrent aux mains avec beaucoup de chaleur; mais Sévère eut
encore l'avantage, et les fuyards gagnèrent au plus tôt les détroits
de la Cilicie, où ils se tinrent en défense.
Niger ayant laissé à ce poste autant de troupes qu'il en fallait
pour le garder, s'en alla à Antioche pour amasser de l'argent et
remettre sur pied une nouvelle armée. Cependant Sévère, ayant passé
par la Bithynie et la Galatie dans la Cappadoce, tâchait de
s'ouvrir, avec ses troupes, le passage du mont Taurus ; mais ce
n'était pas une petite entreprise : le chemin était étroit, inégal,
escarpé, bordé d'un côté par la montagne, et de l'autre par des
précipices affreux dans lesquels roulent des torrents à travers les
rochers. Il était de plus coupé par des retranchements qui le
rendaient inaccessible; et ceux qui le défendaient, combattant de
dessus le mur avec avantage et de pied ferme, résistaient facilement
au grand nombre des assiégeants qu'ils accablaient de pierres.
Pendant que ceci se passait en Cappadoce, la ville de Laodicée en
Syrie, et celle de Tyr en Phénicie, ayant appris que Niger avait
perdu la bataille de Cyzique, abattirent ses statues et se
déchirèrent pour Sévère, purement par opposition aux villes
d'Antioche et de Bérithe, leurs anciennes émules, qui avaient
embrassé avec ardeur le parti contraire. Niger, qui était d'ailleurs
d'un naturel assez modéré, fut outré à un tel point de cet affront,
qu'il fit marcher contre elles des soldats maures à qui il en
abandonna le pillage, avec ordre de faire tout passer au fil de
l'épée. Ces gens féroces et intrépides, qui ne respiraient que le
sang et le carnage, surprirent ces malheureuses villes, et s'y étant
jetés comme des furieux, mirent tout à feu et à sang.
Pendant que Niger assouvissait ainsi sa vengeance et levait de
nouvelles troupes, celles de Sévère étaient toujours arrêtées au
pied du mont Taurus, et rebutées de tant d'efforts inutiles, elles
commençaient à se relâcher. Les ennemis, au contraire, se croyaient
eu sûreté dans un poste si avantageux. Les choses en étaient là,
lorsqu'il survint pendant la nuit une pluie violente avec beaucoup
de neige (car le froid est très grand dans la Cappadoce, et
particulièrement sur le mont Taurus); cette pluie et cette neige
formèrent un terrent impétueux, qui, ne trouvant point d'issue,
devint encore plus violent par les obstacles qu'il rencontrait.
Enfin la nature l'emporta sur l'art : le mur ne put résister
longtemps à la force de l'eau qui en battait le pied; elle s'insinua
d'abord dans les joints des pierres; et comme elles n'étaient pas
bien cimentées, parce qu'on avait fait cet ouvrage à la hâte, les
fondements furent bientôt ébranlés, et le torrent se fit au travers
de ses ruines un passage libre. Ceux qui gardaient les
retranchements, épouvantés de celte chute et appréhendant d'être
enveloppés par les ennemis, s'ils attendaient que les eaux fussent
écoulées, prirent aussitôt la fuite. Les soldats de Sévère,
encouragés par cet événement qui paraissait avoir quelque chose de
divin, comme si les dieux les eussent conduits par la main contre
leurs ennemis, passèrent sans peine et sans opposition le mont
Taurus, et se répandirent dans les plaines de la Cilicie.
Niger, ayant appris ces
fâcheuses nouvelles marchait à grandes
journées avec une armée fort nombreuse, mais peu aguerrie et peu et
endurcie aux travaux et aux fatigues de la guerre. Il avait avec lui
presque toute la jeunesse d'Antioche, qui suivait son parti et sa
fortune, pleine d'ardeur et de zèle, mais de beaucoup inférieure aux
troupes d'Illyrie, en valeur et en expérience. Les deux armées se
rencontrèrent sur le bord du golfe d'Isse dans une grande plaine,
bordée d'un côté par la mer, et de l'autre par une colline qui
s'élève en forme d'amphithéâtre, de sorte qu'il semble que la nature
ait pris plaisir à former en cet endroit une espèce de cirque. On
dit que Darius perdit contre Alexandre la dernière bataille qui
décida de son sort, et où il fut fait prisonnier, dans cette même
plaine, qui fut toujours si fatale à l'Orient et favorable aux armes
du Nord. On voit encore sur la colline une ville appelée Alexandrie,
qui est comme un trophée et un monument de cette victoire, et dans
laquelle on montre une statue d'Alexandre qui lui donna son nom. Les
deux armées y étant arrivées le même jour, firent les mêmes
mouvements; elles se rangèrent en bataille sur le soir, et après
avoir passé de part et d'autre toute la nuit dans l'inquiétude et
l'alarme ordinaires à la veille d'une grande journée, au lever du
soleil elles en vinrent aux mains avec une ardeur égale, animées par
la présence et les discours de leurs généraux convaincus que cette
bataille déciderait de la querelle, et que la fortune, prête a
donner un mettre à l'univers, couronnerait le victorieux. Le combat
fut si long, si opiniâtre, et le carnage si grand, que les rivières
de la plaine coulèrent quelque temps vers la mer plus grosses de
sang que de leurs eaux. Mais enfin l'armée de Sévère eut l'avantage.
Ils poussèrent les ennemis si chaudement, qu'ils obligèrent ceux qui
échappaient à leurs coups de s'abandonner à la merci des flots. Ils
poursuivirent les autres jusque sur la colline, et tuèrent, avec les
fuyards, un grand nombre de ceux qui étaient venus des lieux
circonvoisins pour voir la bataille, et qui se croyaient en sûreté
sur celte élévation.
Niger, monté avantageusement, gagna en diligence Antioche avec
quelques-uns de ses plus fidèles amis. Mais la consternation
générale, le petit nombre de ceux qui s'étaient sauvés, les cris
lamentables des femmes qui pleuraient leurs maris, leurs frères et
leurs enfants, tout cet affreux spectacle l'abattit entièrement et
le fit désespérer de sa fortune. Il sortit de la ville, et se cacha
dans une maison des faubourgs, où il fut trouvé par des cavaliers de
l'armée ennemie qu'on avait mis à ses trousses, et qui lui coupèrent
la tête: ainsi périt Niger. S'il ne s'était point attiré ce malheur
par sa négligence et ses retardements, il aurait été plus digne de
compassion, car on avait toujours remarqué en lui des qualités assez
estimables, et son élévation n'avait point gâté son bon naturel.
Après sa mort, Sévère fit mourir non seulement ceux qui s'étaient
jetés dans son parti par quelque engagement particulier, mais ceux
encore qui avaient été emportés par la nécessité et les
conjonctures. Il pardonna seulement aux soldats qui s'étaient enfuis
au-delà du Tigre, et qui ne revinrent qu'après qu'il leur eut
accordé une amnistie générale. Il en était passé un grand nombre
chez les Barbares ; et c'est depuis ce temps-la que ces peuples
apprirent à combattre de pied ferme comme les Romains. Auparavant
ils ne portaient ni casque ni cuirasse, mais seulement de petits
habits légers et flottants. Ils ne savaient manier ni la pique, ni
l'épée, et toute leur habileté consistait à tirer des flèches en
s'enfuyant à toute bride, sans tourner le visage. Mais plusieurs de
ces soldats restés de la défaite de Niger, s'étant établis parmi
eux, leur apprirent non seulement à se servir des armes à la
romaine, mais aussi à en forger.
Sévère, après avoir réduit tout l'Orient sous son obéissance,
n'ayant plus d'ennemis domestiques, aurait bien voulu porter la
guerre chez les rois des Parthes et des Atréniens qui avaient envoyé
du secours à Niger; mais il jugea qu'il n'était pas encore temps,
qu'il fallait auparavant se rendre seul maître de l'empire et en
assurer la succession à ses enfants. Ce n'était pas assez de s'être
défait de Niger; il fallait aussi se débarrasser d'Albin qui était
encore de trop, et qui pouvait apporter beaucoup d'opposition à ses
projets. Il avait déjà appris qu'il se prévalait de la qualité de
César et affectait fort l'indépendance ; qu'il recevait même souvent
des lettres des sénateurs les plus qualifiés, qui l'exhortaient à
venir s'emparer de Rome, pendant que Sévère était occupé dans des
pays éloignés; car les patriciens auraient beaucoup mieux aimé avoir
pour empereur Albin, qui était d'une famille illustre et d'un
naturel fort doux. Sévère, instruit de toutes choses, ne voulut pas
cependant se déclarer sitôt, et prendre les armes contre un homme
qui ne lui en avait donné aucun prétexte plausible. Il voulut tenter
auparavant de s'en défaire sans bruit et par quelque artifice.
Il fit venir ceux de ses courriers à qui il se fiait le plus, leur
donna des lettres pour Albin, et les chargea, après qu'ils les lui
auraient rendues en public, d'ajouter qu'ils avaient quelque chose à
lui dire en particulier; que lorsqu'il aurait fait retirer tout le
monde et qu'il serait sans gardes et sans défense, ils profitassent
de ce moment pour le tuer. Il leur donna aussi du poison, afin
qu'ils s'en servissent s'ils pouvaient corrompre quelqu'un de ceux
qui lui préparaient à manger ou qui lui servaient à boire. Mais ce
n'était pas une chose aisée: les amis d'Albin l'avertissaient sans
cesse de se défier d'un esprit si ouvert et si habile à cacher les
piéges qu'il dressait. La manière dont il venait de traiter les
lieutenants de Niger avait fait connaître mieux que jamais son
naturel. Après les avoir engagés. par le moyen de leurs enfants
qu'il retenait prisonniers, à trahir leur parti, et s'en être si
bien servi pour avancer ses affaires, il fit mourir les uns et les
autres lorsqu'il n'en eut plus besoin. Jamais action ne marqua un
caractère plus fourbe et une plus noire politique. Albin se tenait
donc fort sur ses gardes : avant de faire entrer dans sa chambre
ceux qui venaient de la part de Sévère, on leur ôtait leur épée, et
on les fouillait partout. Quand les courriers, après lui avoir rendu
les dépêches, demandèrent à lui parler en secret, il se douta de
leur dessein; et les ayant fait appliquer à In question, où l'on
tira d'eux une confession entière, il les fit punir sur le champ
comme ils le méritaient, et ne traita plus Sévère qu'en ennemi
déclaré.
Dès qu'il eut appris que son projet n'avait pas réussi, Sévère leva
le masque et fit à ses soldats ce discours en forme de manifeste :
« Je ne crois pas que personne m'accuse en
cette occasion ni de légèreté d'esprit ni de trop de facilité à
former des soupçons contre un homme que je comptais au nombre de mes
amis. Tout ce que j'ai fait pour lui me justifie assez. Je l'ai
associé à l'empire dont vous m'aviez fait seul et légitime
possesseur; partage sur lequel les frères mêmes ne sauraient
s'accorder. Mais il a fort mal reconnu si grand bienfait; il prend
les armes contre moi, sans se mettre en peine ni de votre valeur ni
de la sainteté inviolable des serment. En n'écoutant que sa
convoitise, il hasarde cette partie de la souveraine puissance qu'il
avait acquise sans aucun risque, et qu'il possédait tranquillement,
dans l'espérance frivole de se rendre maître du tout, sans crainte
pour les dieux et sans ménagement pour vous, à qui il en a coûté
tant de travaux et tant de sang pour lui conserver l'empire. Car
votre gloire et votre valeur n'ont pas été moins avantageuses à l'un
qu'à l'autre, et il en eût joui plus longtemps que moi, s'il ne s'en
était pas rendu indigne par sa trahison. S'il y a de l'injustice à
offenser quelqu'un le premier, il y aurait encore plus de lâcheté à
ne passe venger des injures qu'on reçoit des autres. Dans la guerre
de Niger, c'était plus la nécessité qu'aucun sujet de plainte qui
nous armait contre lui. Je n'avais point à lui reprocher qu'il eût
voulu m'enlever l'empire dont j'étais paisible possesseur. Personne
n'en était encore le maître, il était comme à l'abandon, et nous
disputions de part et d'autre ce grand prix avec une pareille
ardeur. Mais Albin foulant aux pieds ce qu'il y a de plus sacré
parmi les hommes, après que j'ai fait pour lui tout ce que je
pouvais faire pour un fils, méprise une amitié si utile et se
déclare hautement mon ennemi.
Autant qu'il a reçu de ma main d'honneur et de gloire pendant qu'il
m'a été fidèle, autant je ferai éclater aux yeux de toute la terre
sa perfidie et sa lâcheté. Son armée, qui n'a de forces que ce qu'il
en faut pour tenir une île en devoir, ne pourra résister à votre
nombre et à votre valeur. Si les troupes d'Illyrie ont suffi pour
dompter tout l'Orient, après plusieurs sanglants combats où elles
ont toujours été victorieuses, maintenant que presque toutes les
forces de l'empire sont réunies, quelle peine aurez-vous à vaincu
une poignée de gens qui ont pour général je ne dis pas seulement un
lâche, mais un efféminé? Cary y a-t-il quelqu'un qui ne sache ses
déportements, et que son armée, sans discipline, s'abandonne comme
les animaux les plus immondes à toutes sortes de dissolutions?
Marchons donc contre lui, pleins d'allégresse et d'assurance;
espérons tout du secours des dieux vengeurs des parjures, et pensons
à soutenir l'honneur des trophées que vous avez érigés tant de fois
et dont il a fait si peu de compte.
»
Ce discours fut suivi des acclamations de soldats qui
déclarèrent Albin ennemi de l'état et assurèrent l'empereur qu'ils
étaient prêtes à le suivre partout. Ces dispositions de l'armée
fortifièrent les espérances et redoublèrent l'ardeur de Sévère.
Ainsi, après avoir fait de grandes largesses à ses troupes, il se
mit en chemin, ayant auparavant détaché un corps d'armée pour
assiéger Byzance où s'étaient jetés les restes du parti de Niger,
elle fut prise dans la suite par famine; on la démantela, on abattit
les bains, les théâtres et tous les autres édifices publics. Cette
malheureuse ville, devenue un méchant bourg, perdit encore la
liberté. On en donna le domaine aux Périnthiens, comme celui
d'Antioche à ceux de Laodicée. Sévère eut aussi soin de laisser de
grandes sommes pour rebâtir les villes que les troupes des Niger
avaient ruinées. Il s'avançait cependant avec une vitesse
incroyable, ne s'arrêtait pas même les jours de fête. passait la
tête nue sur les plus hautes montagnes, en plein hiver et pendant
que la neige tombait avec le plus de force, soutenant par un si
grand exemple l'ardeur et la patience de ses soldats qui résistaient
aux plus grandes fatigues, moins par crainte et par devoir que par
émulation. Il avait envoyé devant l'élite de ses troupes se saisir
des passages des Alpes, pour fermer à l'ennemi le chemin de
l'Italie.
Quand Albin, qui jusqu'alors n'avait pensé qu'à se divertir, apprit
que Sévère allait lui tomber sur les bras, étonné d'une si
prodigieuse diligence, il passa avec son armée de l'Angleterre dans
les Gaules. Il écrivit aux gouverneurs de toutes les provinces
voisines de lui envoyer de l'argent et des vivres. Les uns furent
assez malheureux pour lui obéir; il leur en coûta la tête lorsque la
guerre fut terminée. Ceux qui méprisèrent ses ordres se trouvèrent
bien d'une conduite plus heureuse que prudente; l'événement décida
du bon et du mauvais parti. L'armée de Sévère étant arrivée dans les
Gaules, après plusieurs escarmouches, on en vint enfin à un combat
général auprès de Lyon, ville fort grande et fort peuplée, dams
laquelle Albin se retira pendant la bataille. La fortune fut
longtemps partagée et la victoire en balance; car les Anglais ne
sont guère moins courageux et moins portés au ramage que les peuples
d'Illyrie: ainsi, entre deux nations si belliqueuses, le combat
devait être fort opiniâtre. Les historiens qui out écrit sans
flatterie rapportent que l'aile de l'armée d'Albin opposée à celle
que commandait Sévère eut longtemps l'avantage, que ce dernier prit
même la fuite, et qu'étant tombé de cheval il changea d'habit pour
n'être pas reconnu. Mais les Anglais, croyant déjà la victoire de
leur côté, et poursuivant les fuyards en désordre, virent tomber
tout d'un coup sur eux Laetus, lieutenant de Sévère, avec des
troupes toutes fraîches. On l'accusa d'avoir différé exprès d'en
venir aux mains, pour savoir auparavant de quel côté pencherait la
victoire; et l'on prétend qu'il ménageait les troupes dont il était
le chef pour s'en servir dans l'occasion à son avantage. Il est sûr
qu'il ne s'avança que lorsqu'on lui vin! dire que l'empereur avait
été tué. Sévère confirma dans la suite ces soupçons; car, lorsqu'il
se vit paisible possesseur de l'empire, il donna de grandes
récompenses à tous ses autres lieutenants, mais il se ressouvint de
la trahison de Laetus et le condamna à la mort. Les soldats de
Sévère voyant donc arriver Laetus à leur secours, se rallièrent;
l'empereur reprit sa crotte d'armes et parut au milieu des siens.
Les soldats d'Albin, qui ne gardaient plus leurs rangs, ne purent
soutenir longtemps le choc de ces nouveaux ennemis qu'ils
n'attendaient pas. ils furent bientôt rompus et prirent enfin la
fuite. L'armée victorieuse les mena battant jusqu'à la ville et en
fit un grand carnage.
Les historiens du temps ne s'accordent point sur le nombre de ceux
qui moururent ou qui furent blessés de part et d'autre dans cette
journée. La ville de Lyon fut pillée et brûlée; Albin y fut pris et
on lui trancha la tête. Ainsi, en très peu de temps, les mêmes
troupes élevèrent des trophées dans l'Orient et dans l'Occident, et
portèrent la gloire de Sévère plus loin que celle d'aucun de ses
prédécesseurs ; car, soit que l'on considère le nombre et les forces
des armées, la longueur et la vitesse des marches, les mouvements de
tant de nations puissantes, soit que l'on compte les batailles et
les victoires. rien n'est comparable aux exploits de cet empereur.
Il est vrai que les guerres civiles de César contre Pompée,
d'Auguste contre les enfants de ce dernier et contre Antoine, et,
avant cas, celles de Sylla contre Marius, furent très sanglantes, et
que toutes les actions de ces grands hommes, soit dans les guerres
civiles, soit dans les guerres étrangères, sont fort mémorables;
mais qu'un seul homme soit venu à bout de trois compétiteurs, se
soit rendu maître par adresse des cohortes prétoriennes, se soit
défait de celui qui occupait le siège de l'empire, ait vaincu en
Orient celui que les voeux du peuple romain avaient désigné
empereur, et un autre en Occident qui avait le nom et la puissance
de César; tant de grandes actions sont propres à Sévère, et l'on
n'en trouve point un second exemple. Ainsi périt Albin après avoir
joui peu de temps d'un honneur funeste. Sévère fit aussitôt paraître
son ressentiment contre les amis que ce patricien avait à Rome. Il y
envoya sa tête, avec ordre de la mettre au milieu de la place sur un
poteau, et dans les lettres qu'il écrivit an peuple pour lui
apprendre sa victoire, il ajouta qu'il avait fait exposer en public
la tête de cet ennemi de l'empire, afin que ce spectacle apprit par
avance à ses partisans ce qu'il leur préparait.
Après avoir établi en Angleterre deus gouverneurs, et réglé les
affaires des Gaules, il fit mourir tous ceux qui avaient suivi le
parti d'Albin, soit par inclination, soit par nécessité. Il marcha
ensuite vers Rome avec toute son armée, pour imprimer dans les
esprits plus de terreur. Le peuple le reçut avec les acclamations et
les cérémonies ordinaires. Les sénateurs vinrent au devant de lui,
saisis la plupart d'une fort grande crainte; ils savaient qu'il ne
pardonnait point à ses ennemis, qu'il était d'un naturel
sanguinaire, que les crimes ne lui coûtaient rien, qu'il profitait
des moindres occasions et des plus légers prétextes pour se venger,
et qu'ainsi il ne les épargnerait point dans une conjoncture où il
ne manquait pas de raisons apparentes. Après avoir été rendre aux
dieux des actions de grâces, il gratifia le peuple d'une
distribution de blé, pour honorer sa victoire. Il fit de grandes
largesses aux soldats, leur accorda de nouveaux privilèges, augmenta
le blé qu'on leur donnait, leur permit de porter au doigt un anneau,
et d'avoir leurs femmes avec eux, choses qui n'étaient bonnes qu'à
relâcher la discipline et à les empêcher d'être toujours prêts dans
l'occasion à marcher et à combattre. Il ruina ainsi le premier cet
ordre qui rendait les soldats plus vigoureux, qui leur apprenait à
se contenter de peu et à obéir à leurs officiers sans peine et sans
murmure. Il entretint leur avarice, et cette délicatesse qui les a
fait entièrement dégénérer.
Lorsqu'il vint au sénat, il s'emporta fort contre les amis d'Albin;
il produisit contre quelques-uns des lettres qu'il avait trouvées
dans les papiers de son compétiteur; il reprochait aux autres de lui
avoir fait des présents. Il accusait ceux qui avaient commandé en
Orient d'avoir pris ses intérêts; d'autres étaient criminels peur
l'avoir seulement connu. Sous ces différents prétextes, il se délit
de toutes personnes du sénat les plus considérables, et de ceux qui,
dans les provinces, étaient distingués par leur naissance et par
leur richesses, pensant moins à assouvir sa vengeance qu'à
satisfaire son avarice, qui passait celle de tous ses prédécesseurs;
car, autant il s'est rendu recommandable par cette vie dure, à
l'épreuve des plus grands travaux, et par son habileté dans la
guerre, qui l'ont égalé en ce genre aux plus grands hommes, autant
se rendit-il odieux par cette avarice monstrueuse qui lui faisait
répandre tous les jours le sang innocent. Aussi ne put-il jamais
venir à bout de se faire aimer, quoiqu'il affectât de paraître
populaire. Il n'épargnait rien pour donner aux Romains des
spectacles magnifiques, où il proposait des prix pour les meilleurs
acteurs et pour les athlètes victorieux, et où l'on tuait
quelquefois jusqu'à cent bêtes farouches qu'il envoyait chercher
dans les régions les plus reculées. Nous vîmes célébrer de son temps
des jeux de différentes espèces sur tous les théâtres, des
supplications et des veilles à peu près semblables aux mystères de
Cérès. On appelle ces jeux séculaires parce qu'on ne les célèbre
qu'une fois dans chaque siècle. Os publie alors dans Rome et dans
toute l'Italie qu'on vienne voir une vue qu'on n'a jamais vue et
qu'on ne reverra jamais, pour faire entendre que la vie des hommes
est trop courte pour remplir tout l'espace qui sépare des solennités
si éloignées.
Sévère ayant associé ses enfants à l'empire, pensa aussitôt après à
s'acquérir une gloire plus entière et moins odieuse que celle qui
lui revenait d'une victoire souillée du sang romain, et pour
laquelle il n'eût osé accepter l'honneur du triomphe. Il voulut
aller chez les Barbares élever des trophées plus glorieux, et marcha
contre Barsemius, roi des Atréniens, qui avait envoyé du secours à
Niger. Comme il était prés d'entrer en Arménie, le roi du pays lui
envoya des présents et des otages, le priant de lui accorder son
amitié, et de faire alliance avec lui. Sévère, ravi de n'être point
arrêté en chemin, s'avança vers le pays des Atréniens. A son
passage, Augarus, le roi des Osroéniens, vint le trouver, lui donna
ses enfants en otage, et lui envoya un secours d'archers. Après
avoir passé par la Mésopotamie et le pays des Adiabéniens, il courut
toute l'Arabie-Heureuse. C'est de cette contrée que viennent les
herbes odoriférantes et les autres parfums dont nous faisons tant
d'usage. Il emporta de force les meilleures places, ravagea tout le
pays, et de là, passant sur les terres des Atréniens, il assiégea
d'abord Atres, la capitale. Celte ville, située sur le haut d'une
montagne, est entourée d'un mur très élevé, et elle était défendue
par une grosse garnison. L'armée romaine l'attaqua avec beaucoup de
vigueur; ses machines furent fort bien servies, et on ne négligea
rien de tout ce que l'art de la guerre a inventé de moyens pour
forcer une place. Mais la résistance des assiégés n'était pas moins
vigoureuse; ils jetaient sans cesse de dessus le rempart des pierres
et des traits; ils emplissaient des pots de terre de petits insectes
et autres bêtes venimeuses, qui, s'attaquant aux yeux des ennemis,
et s'insinuant dans le défaut de leurs cuirasses, les tourmentaient
étrangement. De plus, les chaleurs excessives du pays avaient mis
dans l'armée romaine des maladies qui emportèrent plus de soldats
qu'il n'y en eut de tués devant la place.
Toutes ces choses jointes ensemble les découragèrent entièrement.
Sévère voyant qu'il n'avançait point et qu'il avait toujours du
dessous, pour ne pas perdre tout en s'opiniâtrant davantage, leva le
siège, quoique son armée fût inconsolable de ce revers. Comme la
victoire les avait suivis partout, ils se croyaient vaincus en cette
occasion, pour n'avoir pas su vaincre. Mais la fortune, qui n'avait
jamais abandonné Sévère, ne lui manqua pas encore en cette
rencontre. Il ne perdit pas entièrement cette campagne, et se
dédommagea de cet échec mieux qu'il ne pouvait l'espérer. La flotte
sur laquelle il avait embarqué son armée fut jetée sur les côtes des
Parthes, assez près de Ctésiphonte, la capitale du pays. Artabane,
leur roi, vivait dans une profonde paix, et n'avait aucun ombrage de
l'expédition de Sévère contre les Atréniens. L'armée romaine,
conduite par la fortune sur ces bords, y prit terre, courut le pays,
brûla les villages, enleva les troupeaux, et s'avança peu à peu
jusqu'à Ctésiphonte, où le roi faisait sa résidence ordinaire. Les
Romains, prenant les Barbares au dépourvu, après une faible
résistance, entrèrent dans la ville, la saccagèrent, firent les
femmes et les enfants prisonniers, pillèrent les meubles de la
couronne et les trésors du roi, qui s'était sauvé avec peu de suite.
Ainsi Sévère fui redevable de celte victoire au seul hasard.
Cependant, enflé de ce succès inespéré, il écrivit au sénat et au
peuple des lettres dans lesquelles il faisait valoir ces exploits;
il les fit même représenter sur de grands tableaux qu'il exposa en
public; le sénat, de son côté, lui décerna tous les honneurs
imaginables, et lui donna les noms des peuples qu'il avait vaincus.
Ayant de la sorte terminé la guerre en Orient, il prit le chemin de
l'Italie avec ses deux fils, qui étaient delà dans l'adolescence. Il
régla en chemin toutes les affaires des provinces, fit la revue des
années de Moesie et de Pannonie, et entra dans Rome en triomphe,
avec les acclamations et la pompe ordinaires. Il offrit des
sacrifices en actions de grâces; donna au peuple des jeux et des
spectacles, avec une fort grosse distribution de blé. Il passa
ensuite plusieurs années à Rome, s'appliquant aux affaires de
l'état, donnant très souvent des audiences publiques, et prenant
surtout un grand soin de l'éducation de ses enfants. Ces jeunes
princes se laissaient corrompre par les délices de Rome, donnaient
avec excès dans les spectacles, et se piquaient, au delà de ce qui
convenait à leur naissance, de bien danser et de conduire des
chariots. La haine violente qu'ils se portaient croissait avec eux ;
elle avait paru dès leur enfance dans leurs petits divertissements,
comme dans les combats de cailles, de coqs et autres oiseaux, où ils
prenaient toujours un parti différent, ainsi qu'ils firent depuis
aux jeux du cirque et aux spectacles du théâtre. Tout ce qui
plaisait à l'un déplaisait sûrement à l'autre; la cour était
partagée entre eux ; ils étaient assiégés de flatteurs qui
entretenaient et augmentaient cette aversion naturelle. Sévère, qui
s'en aperçut, et qui prévit les suites dangereuses de l'éloignement
qu'ils avaient l'un pour l'autre, fit tout son possible pour les
rapprocher et pour les faire changer de conduite. Il maria à la
fille de Plautien, chef des cohortes prétoriennes, son fils aillé,
qui s'appelait Bassien avant que son père fût monté sur le trône, et
qu'il fit depuis appeler Antonin, en mémoire d'Antonin-Ie-Pieux.
Ce Plautien avait passé sa jeunesse dans une fortune très obscure,
et avait même été banni pour différents crimes, et entre autres pour
avoir été mêlé dans une sédition. Il était du pays de Sévère, et
même un peu son parent, selon quelques historiens; mais les autres
prétendent qu'il ne fut redevable de sa fortune qu'à sa beauté et à
la passion infâme de l'empereur. Quoi qu'il en soit, en très peu de
temps il parvint au plus haut degré de la faveur, et s'enrichit des
dépouilles de ceux que Sévère faisait mourir tous les jours. Un
particulier ne pouvait être ni plus riche ni plus puissant; mais il
abusait de son autorité et exerçait tant de violences, qu'il n'était
pas moins redoutable que les plus cruels tyrans. Tel était celui
dont l'empereur choisit la fille pour son fils; mais Antonin, très
mal satisfait de cette alliance, ne l'avait acceptée que par force.
Il ne pouvait souffrir ni son beau-père ni sa femme: il ne logeait
pas même avec elle, et lui disait souvent, dans ses emportements,
que dés qu'il serait le maître, il la ferait mourir avec son père.
Elle avait averti Plautien de l'aversion et des menaces de son mari.
Il en fut outré; et voyant que Sévère était déjà vieux et sujet à de
grandes maladies, appréhendant de tomber entre les mains de ce jeune
prince violent et emporté, il résolut de prévenir par quelque coup
hardi l'effet de ses menaces. Ce n'était pas la crainte seule qui
l'engageait dans cette entreprise; l'ambition y avait beaucoup de
part. Il se voyait des richesses immenses, il avait à sa disposition
les soldats prétoriens ; la faveur du prince le rendait puissant
dans toutes les provinces, et les ornements qui le distinguaient
lorsqu'il paraissait en public attiraient sur lui tous les regards
et nourrissaient son orgueil. Il avait le rang de ceux qui avaient
été consuls en second, portait le laticlave avec un sabre à son
côté, et plusieurs autres marques de distinction que l'empereur
n'avait accordées qu'a lui seul. Il marchait dans les rues avec un
air plein d'arrogance ; personne n'osait l'aborder. Il était précédé
d'esclaves qui criaient aux passages de se ranger, et de ne pas
regarder en face. Ces manières ne plaisaient point à Sévère; son
amitié pour lui allait tous les jours en diminuant; il lui retrancha
une partie de cette puissance dont il commençait à se défier, et lui
conseilla de rabattre de ses hauteurs. Plautien en fut choqué et
pensa tout de bon à envahir l'empire.
Il avait sous lui un tribun nommé Saturnin, qui lui faisait sa cour
plus que personne, enchérissant sur les flatteries et les bassesses
par lesquelles tout le monde s'efforçait de se mettre bien auprès du
favori. Plautien crut pouvoir compter sur sa fidélité et sur son
secret, et qu'il serait très propre pour l'exécution de son dessein.
L'ayant donc fait venir sur le soir, il lui dit :
« Voici l'occasion de faire voir jusqu'où va
pour moi votre zèle; et c'est aussi le moment où je pourrai
reconnaître vos services comme vous le méritez et comme je le
souhaite. Vous avez à choisir, ou d'être aujourd'hui à ma place
revêtu de tous les honneurs dont je jouis maintenant, ou de mourir
tout à l'heure si vous refusez de m'obéir. Ne vous laissez pas
étonner, ni par la difficulté ni par les noms de prince et
d'empereur. Vous êtes de garde cette nuit, vous pourrez facilement
entrer dans la chambre de Sévère et d'Antonin, il vous sera aisé,
dans l'obscurité et dans le silence, d'exécuter mes ordres. Ne
perdez point de temps, allez au palais, demandez à parler de ma part
aux empereurs d'une affaire pressée et de conséquence; faites voir
votre hardiesse, et n'appréhendez point un vieillard et un enfant.
Si vous partagez avec moi le risque de cette entreprise, vous en
serez bien payé par la part que vous aurez à ma fortune.
»
Ce tribun était de Syrie, et avait naturellement une
fort grande présence d'esprit, comme tous ceux de sa nation. Ainsi,
quoiqu'il fût d'abord étrangement surpris de la proposition de
Plautien, il se remit bientôt, et considérant que c'était un homme
emporté qui ne se ferait pas une affaire de le tuer sur-le-champ, il
feignit d'entrer sans peine dans son dessein, et s'étant jeté à ses
pieds comme pour lui rendre hommage, il lui promit d'exécuter ce
qu'il lui proposait, pourvu qu'il lui en donnât un ordre par écrit.
C'est la coutume des empereurs, lorsqu'ils font mourir quelqu'un,
sans lui faire son procès dans les formes, de donner à celui qu'ils
chargent de l'exécution un billet qui puisse le mettre à couvert de
toutes poursuites. Plautien se laissa si fort aveugler par sa
passion, qu'il donna au tribun l'écrit qu'il lui demandait, le
chargeant en même temps de le faire avertir dès qu'il aurait tué les
deux empereurs, afin qu'il l'allât joindre avant qu'on eût appris
d'où partait le coup. Le tribun lui promit tout ce qu'il voulut ;
mais voyant combien c'était une chose hasardeuse et difficile que de
tuer seul deux princes qui couchaient dans des appartements séparés,
il ne pensa qu'à sauver sa tête en découvrant un secret dont il
était dangereux d'être dépositaire. Il alla droit à la chambre de
Sévère, et dit aux gardes qu'il avait à lui parler sur une affaire
de la dernière conséquence, et qui regardait sa vie. En entrant il
se jeta aux pieds de l'empereur, et lui dit :
« Si j'exécutais, seigneur, les desseins de
celui qui m'a envoyé, je serais aujourd'hui votre meurtrier et votre
bourreau : mais j'ai des pensées bien différentes, et je ne songe
qu'à vous sauver la vie. Plautien voulant s'ouvrir un chemin à
l'empire, vient de me charger de vous assassiner avec votre fils;
pour vous assurer de la vérité de ce que je vous dis, en voici
l'ordre par écrit. J'ai fait semblant d'entrer dans son dessein, de
peur qu'à mon refus il ne se servit de quelque autre main a pour ce
parricide; mais je n'ai pas voulu qu'un si grand crime demeurât un
seul a moment caché.
»
Le tribun accompagna son discours de beaucoup de
larmes. Cependant l'empereur ne savait encore qu'en croire: la
passion qu'il avait eue pour Plautien n'était pas éteinte, il
s'imagina que c'était un artifice d'Antonin, qui, haïssant à mort
son beau-père, avait inventé cette calomnie pour le perdre. Il
envoya quérir ce jeune prince, et lui fit de grands reproches de ce
qu'il se portait à ces extrémités contre un homme qui était son ami
et son allié. Antonin lui jura qu'il ne savait rien de toute cette
affaire; mais voyant l'écrit que tenait le tribun, il l'exhorta à
soutenir hardiment son accusation. Cet officier, appréhendant que
l'affection de Sévère pour son favori ne l'emportât sur son
témoignage, et ne doutant point qu'il ne lui en coûtât a vie si la
conjuration n'était pleinement découverte, ajouta :
« Puisque ce billet ne vous paraît pas un
indice suffisant, permettez-moi, seigneur, d'envoyer seulement dire
à Plautien qu'il est servi : il ne manquera pas d'accourir au plus
tôt, croyant trouver le palais sans maître; vous reconnaîtrez alors
aisément la vérité de ce que j'avance. Il est bon qu'on n'entende
point de bruit, afin que le silence aide à le tromper.»
Après avoir dit ses paroles, il sortit de la chambre,
et chargea une personne sûre d'aller dire à Plautien que les deux
empereurs étaient sans vie ; qu'il se rendît au palais avant que la
chose éclatât; qu'après s'être mis en possession du siège de
l'empire, il se ferait obéir de gré ou de force.
Plautien, ne se doutant pas du piège qu'on lui dressait, prit une
cuirasse par-dessous sa robe, et courut au palois accompagné de
quelques personnes qui s'étaient trouvées présentes, et qui
s'imaginèrent que les empereurs l'envoyaient quérir pour quelque
affaire pressée. Le tribun vint au devant de lui, et pour mieux
couvrir son jeu, le salua empereur et le prit par la main pour le
conduire dans la chambre où il lui faisait accroire qu'étaient les
corps morts des deux princes. Sévère avait fait ranger, aux deux
côtés de la porte, des gardes pour l'arrêter. Il fut bien surpris,
lorsqu'il entra, de les trouver tous deux debout et pleins de vie.
Étonné de la grandeur du péril où il se voyait, il eut recours aux
prières et aux larmes, protestant qu'il n'y avait rien de véritable
dans tout ce qu'un alléguait contre lui ; que c'était une pure
calomnie dont on voulait le noircir. Cependant Sévère lui reprochait
tous les honneurs et les bienfaits dont il l'avait comblé; et lui,
de son côté, rappelait toutes les occasions où il avait donné à
l'empereur des preuves éclatantes de son zèle et de sa fidélité.
Sévère se laissait attendrir, et le croyait presque sur la foi de
ses protestations, lorsque Antonin apercevant par la fente de sa
robe la cuirasse qui était dessous, s'écria :
« Je voudrais bien savoir ce que tu répondras
à ces deux choses: Pourquoi viens-tu sur le soir trouver les
empereurs sans en avoir d'ordre? Mais surtout, que veut dire cette
cuirasse ? prit-on jamais des armes pour se mettre à table ?
»
Après ers paroles, Antonin ordonna au tribun et aux
soldats de tuer ce misérable, qui n'était que trop convaincu. Ils
lui obéirent, et jetèrent son corps par les fenêtres pour l'exposer
aux insultes de la populace. Ainsi furent punies la convoitise
insatiable et l'ambition désordonnée de Plautien.
Sévère, pour se mettre à couvert contre une puissance aussi
redoutable que celle du préfet des cohortes prétoriennes, partagea
cette charge en deux, comme elle l'avait déjà été sous le règne de
Commode, et passa depuis presque tout le reste de ses jours dans ses
jardins hors de Rome, et dans ses maisons de plaisance sur les côtes
de la Campanie. Il s'y occupait à rendre justice, entrant volontiers
dans le détail des affaires; mais il donnait ses plus grands soins à
l'éducation de ses enfants. Il voyait avec chagrin qu'ils se
plaisaient aux jeux et aux spectacles beaucoup plus que leur
naissance ne semblait le permettre. Les partis opposes qu'ils
prenaient dans ces divertissements, leurs goûts toujours contraires,
étaient comme le prélude de leur animosité; ces émulations de jeunes
gens fomentaient les principes de haine et de division qu'ils
portaient dans leur mur. Antonin surtout, depuis la mort de Plautien,
était devenu insupportable; la crainte seule de son père l'empêchait
d'en venir aux dernières violences contre sa femme, dont il tachait
de se défaire par toutes sortes de voies secrètes. Mais Sévère, pour
la mettre en sûreté, l'envoya en Sicile avec son frère, et leur
assigna des pensions considérables. C'est ainsi qu'en usa Auguste
envers les enfants d'Antoine, lorsqu'il se fut déclaré contre lui.
Sévère s'appliquait sur toutes choses à rapprocher les esprits
opposés de ses deux fils. Il leur faisait remarquer dans les
anciennes histoires et dans les tragédies grecques que le malheur et
l'entière ruine des familles royales n'avaient eu le plus souvent
d'autre cause que la discorde qui avait armé les frères les uns
contre les autres. Il leur disait que ses coffres étaient pleins
d'or et d'argent, qu'il avait rempli les temples de ses trésors;
qu'avec tant da richesses ils n'avaient rien à craindre que
d'eux-mêmes; qu'il leur serait assez aisé de gagner l'affection des
soldats par de grandes largesses ; que les cohortes prétoriennes
étaient quatre fois plus nombreuses qu'auparavant; que de si grandes
forces les mettraient en sûreté contre les entreprises du dehors;
qu'on ne pourrait jamais leur opposer, avec tant de richesses, de si
bonnes troupes et en si grand nombre; mais que tous ces secours leur
deviendraient inutiles par leurs divisions; que ce serait en vain
qu'il les aurait délivrés des guerres étrangères, si par une guerre
domestique ils travaillaient eux-mêmes à se détruire. Par de telles
remontrances, auxquelles il joignait tantôt des prières, tantôt des
menaces, il tâchait de les ramener et de leur faire sacrifier leur
aversion naturelle à leurs intérêts : mais ses discours étaient
inutiles ; le mal augmentait tous les jours ; ils n'étaient point
traitables sur cet article. Les courtisans qui le assiégeaient les
éloignaient de plus en plus l'un de l'autre. Ces flatteurs non
seulement servaient leurs passions et étaient de leurs plus infâmes
débauches, mais inventaient encore tous les jours de nouveaux moyens
pour faire plaisir au prince auquel ils s'étaient attachés, en
choquant son frère. L'empereur en surprit dans ce manège
quelques-uns à qui il en coûta la vie.
Pendant que Sévère était ainsi tout occupé et chagrin de la mauvaise
conduite de ses enfants, il reçut des lettres du gouverneur
d'Angleterre qui lui mandait que les Barbares avaient pris les
armes, qu'ils couraient et ravageaient le pays; qu'il lui fallait du
secours pour arrêter leur progrès, et que la présence du prince y
serait assez nécessaire. L'empereur ne fut point fâché de ces
nouvelles. Il aimait la gloire avec excès. Après avoir triomphé de
l'Orient, il était bien aise qu'il se présentât une occasion
d'ériger des trophées jusque dans l'Angleterre. Il souhaitait,
d'autre part, emmener hors de Rome les princes ses fils, et les
tirer des débauches de cette capitale pour les accoutumer à la vie
dure et aux exercices de la guerre. il résolut donc d'aller en
personne faire encore cette campagne, quoiqu'il fût très âgé et fort
tourmenté de la goutte; mais il avait encore autant de courage et de
fermeté que les jeunes gens les plus vigoureux. Il se mit en
litière, fit autant de diligence que lorsqu'il jouissait d'une santé
parfaite, et passa en Angleterre avant qu'on y eût rien appris de sa
marche. Il fit venir de tous côtés des troupes dont il composa une
armée formidable. Les Barbares, étonnés de la présence de
l'empereur, auquel ils ne s'attendaient pas à avoir affaire, et se
sentant hors d'état de tenir contre de si grandes forces, lui
envoyèrent des députés pour lui demander la paix et pour s'excuser
sur les hostilités qui avaient été commises. Mais Sévère. qui ne
voulait pas retourner à Rome comme il était venu et qui avait une
forte passion de mériter par une victoire le nom de Britannique,
après avoir amusé quelque temps leurs députés, les renvoya sans rien
conclure, et fit cependant les préparatifs nécessaires. Il eut soin
surtout de faire construire des radeaux, afin que ses soldats
pussent combattre de pied ferme dans les marais qui se forment des
inondations de l'Océan, et que les Barbares passent facilement ou à
la nage ou à gué. Ils vont presque tout nus et se font des colliers
et des ceintures de fer qui leur servent de parure, comme l'or en
sert aux peuples d'Orient. Ils se barbouillent le corps de figures
d'animaux différentes, et c'est pour les laisser voir qu'ils ne
mettent point d'habits. Ces peuples sont fort belliqueux et ne
respirent que le carnage. Ils ont pour toute armure une petite
rondache avec une lance et une épée; ils ne connaissent point la
cuirasse qui ne servirait qu'à les embarrasser lorsqu'ils traversent
les marais. Sévère, instruit de la nature du pays, fit faire tous
les travaux qui pouvaient faciliter le passage aux Romains et
incommoder les ennemis. Quand il crut les choses en état, il laissa
son second fils dans la partie de l'île soumise aux Romains, pour y
rendre la justice et connaître de toutes les affaires qui n'auraient
point de rapport à la guerre; il lui donna pour conseil les plus
anciens de ses amis, et prit avec lui son fils aîné. Lorsque l'armée
romaine eut passé les fleuves et les retranchements qui servaient de
frontières aux deux nations, il se donna plusieurs petits combats
dans lesquels les Barbares eurent toujours du désavantage; mais
lorsqu'ils étaient en déroute, ils trouvaient une retraite assurée
dans leur marais et dans leurs bois dont les détours n'étaient
connus que des naturels du pays, ce qui traînait la guerre en
longueur.
Cependant Sévère, déjà fort âgé, tomba dans une grande maladie qui
le mit hors d'état de commander son armée en personne. Il fut obligé
de s'en remettre à son fils Antonin, qui, se souciant fort peu de
presser les Barbares, ne pensait qu'à gagner les soldais, et tâchait
par ses sacrifices de décrier son frère dans leur esprit et de
l'exclure de la part qu'il avait à l'empire. Son père traînait trop
à son gré; il tâcha d'engager quelqu'un de ses médecins ou de ses
officiers à l'en défaire promptement; mais il ne trouva point de
ministre pour un si grand crime. Sévère mourut enfin plutôt de
mélancolie que du mal dont il était attaqué. Jamais empereur ne
porta si haut la gloire de ses armes, soi dans les guerres civiles,
soit dans les guerres étrangères. Il mourut après dix-huit ans de
règne, laissant à ses deux enfants des richesses immenses et des
forces auxquelles on ne pouvait rien opposer. Dès qu'Antonin se vit
le maître, il remplit de meurtres la maison de son père; il fit tuer
les médecins qu'il n'avait pu corrompre, ses gouverneurs et ceux de
son frère qui avaient travaillé à les mettre bien ensemble; et
n'épargna aucun de ceux qui avaient été en quelque considération
auprès de Sévère. Mais prenant en particulier les officiers de
l'armée, il tâcha de les engager, à force de promesses et de
présents, à faire déclarer les soldats en sa faveur, à l'exclusion
de son frère contre lequel il dressait toutes sortes de machines :
mais aucune ne réussit. L'armée, se souvenant que l'empereur leur
père les avait élevés tous deux pour le trône sans préférence, leur
rendit à l'un et à l'autre sans distinction ses services et ses
hommages. Antonin n'ayant donc rien avancé de ce côté-là, traita
avec les Barbares, leur accorda la paix, prit des otages, et,
quittant le pays ennemi, vint en diligence trouver sa mère et son
frère. Lorsqu'il les eut joints, l'impératrice, avec les anciens
amis et les conseillers de Sévère, fit de nouvelles tentatives pour
réconcilier ses enfants. Antonin voyant que personne n'entrait dans
ses desseins, prit le parti de dissimuler; et après s'être longtemps
défendu, se laissa aller par grimace à une réconciliation feinte et
plâtrée. Les deux frères, étant convenus de partager également la
souveraine puissance, firent passer leur armée victorieuse dans les
Gaules, et partirent pour Rome, où ils portaient les cendres de leur
père, qu'ils avaient mises dans une urne d'albâtre avec des parfums
précieux, pour leur dresser un monument auprès de celles des
empereurs ses prédécesseurs.
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