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LIVRE IV
Les restes de
Sévère sont transportés à Rome par ses deux fils. - Il est mis au
rang des dieux. - Cérémonie de l'apothéose. - Discorde des deux
frères. - Complots mutuels. - Vaine intervention de leur mère Julie.
- Préférence du peuple pour GÉTA, prince doux et modéré. - Passions
violentes d'Antonin. - Projet de partage de l'empire proposé par
Antonin, repoussé par sa mère et les amis des deux princes. -
ANTONIN (CARACALLA) égorge son frère, l'accuse faussement d'une
tentative de meurtre sur sa personne, dit qu'il l'a tué en se
défendant, se réfugie au camp des prétoriens, les gagne par ses
largesses, est proclamé seul empereur. - Cruautés de ce prince. -
Ses vengeances. - Une fille de Marc Aurèle mise à mort. - Citoyens
et sénateurs livrés au supplice. - Bourreaux envoyés dans les
provinces pour tuer les généraux et gouverneurs signalés comme amis
de Géta. - Vestales enterrées vivantes sur de fausses accusations. -
Le peuple est massacré pendant les jeux du Cirque, pour s'être moqué
d'un conducteur de char, favori de l'empereur. - Expédition
d'Antonin sur le Danube, en Macédoine, en Asie. - En Macédoine, il
imite Alexandre. - A Pergame, en Asie, il imite Achille, et se fait
un Patrocle de Festus, son affranchi. - Afin de pousser jusqu'au
bout l'imitation, et d'avoir occasion d'enterrer splendidement le
nouveau Patrocle, il l'empoisonne, dit-on. - Il fait massacrer les
habitants d'Alexandrie, au milieu d'une fête, pour se venger de
quelques épigrammes. - Les Parthes surpris et vaincus, au mépris des
traités. - Conspiration de Macrin. - Antonin Caracalla assassiné à
Carrhes, en Mésopotamie. - MACRIN est élu empereur. - Il fait
alliance avec Artaban, roi des Parthes, après une bataille
sanglante, et marche sur Antioche avec l'armée romaine.
I. Dans le
livre précédent, nous avons raconté les dix-huit années du règne de
Sévère. Après sa mort, ses jeunes fils partirent en toute hâte pour
Rome, accompagnés de leur mère. Pendant la route, la discorde
commença de nouveau à se manifester entre eux. Ils logeaient
séparément, ne mangeaient jamais ensemble et se défiaient de tous
les mets, de tous les breuvages. Chacun d'eux craignait d'être
devancé par l'autre et de recevoir un poison des mains de son rival
ou de celles d'un agent secret. Cette inquiétude même hâtait leur
voyage. Ils espéraient trouver à Rome la sécurité, en se partageant
les vastes appartements du palais, plus grand qu'une ville entière,
et en vivant suivant leur goût, tout à fait séparés l'un de l'autre.
II. A leur arrivée, le peuple alla à leur rencontre avec des
branches de laurier ; le sénat leur présenta ses hommages. Les deux
princes, revêtus de la pourpre impériale, ouvraient le cortège; les
consuls les suivaient, portant l'urne où reposaient les restes de
Sévère. On accourait pour saluer les nouveaux empereurs, et l'on
s'inclinait religieusement devant l'urne funéraire. C'est dans cet
appareil pompeux qu'ils la déposèrent au temple où sont placés les
tombeaux de Marc-Aurèle et de ses prédécesseurs.
III. Après l'accomplissement des sacrifices et des cérémonies
accoutumées, les deux princes se retirèrent dans le palais, qu'ils
se partagèrent par moitié, fermant soigneusement les issues
secrètes, et n'ayant d'entrées communes que les portes des
vestibules et des cours. Ils avaient chacun une garde particulière,
et ne se trouvaient ensemble que pendant les courts instants où ils
se montraient au peuple. Toutefois, il faut le dire, leur premier
soin fut de rendre hommage aux mânes de leur père. Il est d'usage à
Rome de diviniser les empereurs qui laissent en mourant des fils
pour héritiers de leur puissance. Cette consécration solennelle
s'appelle « apothéose. » Dans cette cérémonie, Rome offre un
spectacle de fête et de deuil tout à la fois. Le corps du défunt est
enseveli avec un magnifique appareil dans le dernier asile, commun à
tous les hommes ; mais son image, faite en cire, d'une ressemblance
parfaite, est placée dans le vestibule du palais, sur un lit
d'ivoire fort élevé et couvert d'étoffes d'or : son visage est
incliné, et pâle comme celui d'un malade. Pendant presque tout le
jour, on voit siéger à la gauche de ce lit funèbre, les sénateurs
vêtus de robes noires, et à la droite, toutes les dames romaines
distinguées soit par leur naissance, soit par le rang de leurs
époux. On ne voit briller sur elles ni l'éclat de l'or ni celui des
perles; mais vêtues de simples robes blanches, elles paraissent
abattues par la douleur. Pendant les sept jours que dure ce
spectacle, les médecins s'approchent du lit de l'empereur,
l'examinent comme un homme souffrant, et proclament de moment en
moment les progrès de la maladie. Lorsque enfin il est censé avoir
rendu l'âme, les principaux chevaliers et l'élite des jeunes
sénateurs portent le lit, et, en passant par la voie Sacrée, vont le
déposer dans le vieux forum, où les magistrats abdiquent leurs
fonctions. On dresse de chaque côté deux espèces d'amphithéâtres, où
se groupent des chœurs de jeunes patriciens et de jeunes filles des
plus illustres familles de Rome, qui chantent, en l'honneur du
défunt, des hymnes et des poésies funèbres sur des airs graves et
lugubres. Après ce pieux concert, on transporte le lit hors de la
ville dans le Champ de Mars. Au milieu de la place s'élève un vaste
édifice carré, formé de longues planches étroitement jointes;
l'intérieur est rempli de matières combustibles; des étoffes brodées
et brillantes d'or, des bas-reliefs d'ivoire et diverses peintures
décorent l'extérieur : cette construction est surmontée d'un autre
édifice, tout semblable au premier pour la forme et la décoration,
mais plus petit et percé de plusieurs portes ouvertes. Au-dessus
s'élèvent encore un troisième et un quatrième étage, dont la
dimension va toujours en décroissant, de sorte que tout l'édifice se
termine en pointe. Il rappelle, pour la structure, ces tours élevées
connues sous le nom de phares, et qui, placées à l'entrée des ports,
en montrent le chemin aux navires pendant la nuit. On place le lit
funéraire au second étage, on le couvre de toute espèce d'aromates;
on y entasse tout ce qu'on peut rassembler de fruits odorants,
d'herbes, d'essences parfumées. Dans cette circonstance, il n'est
pas de province, pas de ville, ni un seul citoyen distingué qui ne
s'empressent d'apporter de pareilles offrandes, comme un dernier
tribut de respect. Quand un immense monceau de parfums a été formé,
et que le lit du prince en est rempli, on commence une cavalcade
autour de ce monument. Toute la classe des chevaliers exécute avec
ordre et en mesure des évolutions régulières, et forme un cercle
mobile et cadencé ; des chars circulent dans le même ordre ; les
conducteurs, couverts de la robe prétexte, représentent par leurs
masques tous les généraux, tous les princes qui ont commandé avec
gloire les armées ou la république. Après cette cérémonie, le nouvel
empereur prend une torche allumée, et la pose sur le monument.
L'assemblée imite à l'instant son exemple; en un moment les parfums
et les matières combustibles ont tout embrasé. Aussitôt, du faîte du
dernier édifice on voit s'élever avec les flammes, comme des
créneaux d'une tour, un aigle qui emporte au ciel, suivant l'opinion
commune, l'âme de l'empereur ; dès ce moment l'Olympe compte un dieu
de plus.
IV. Les deux princes, après avoir ainsi rendu hommage à la mémoire
de leur père, retournèrent dans leur palais. Aussitôt éclatèrent
entre eux la discorde, la haine, les complots. On vit de nouveau
chacun d'eux mettre tout en œuvre pour se débarrasser de son frère
et occuper le trône sans partage. Ils se disputaient l'attachement
de tous les citoyens considérés à Rome par leur rang ou par leur
naissance ; chacun de son côté entretenait avec eux des
correspondances secrètes et cherchait par la séduction des promesses
à les engager dans les intérêts de sa haine. Cependant presque
toutes les affections se tournaient vers Géta ; il annonçait de la
modération ; il prévenait par la douceur de son abord. Ses goûts
étaient nobles ; il aimait à recevoir les hommes distingués par leur
mérite ; il se plaisait à la lutte et à tous les exercices généreux.
Son caractère doux et aimable l'avait rendu populaire et appelait
sur lui la bienveillance et le dévouement du plus grand nombre.
Antonin, au contraire, portait partout la rudesse et la dureté de
ses mœurs. Il méprisait les goûts de son frère, il affectait d'aimer
la vie des camps. Violent dans toutes ses actions, il ne cherchait
pas à persuader; c'était par la terreur et non par la bienveillance
qu'il voulait se faire des amis.
V. Leur mère essaya vainement de rapprocher deux frères divisés de
sentiments jusque sur les objets les moins importants. Enfin,
craignant les embûches mutuelles auxquelles le séjour de Rome les
exposait, ils prennent la résolution de se partager l'empire. Ils
assemblent les amis de leur père, et en présence de Julie, ils
demandent que l'empire soit divisé; qu'Antonin reste maître de
l'Europe, tandis que Géta régnera sur le continent opposé, sur
l'Asie. La providence elle-même, suivant eux, avait fait ce partage,
en jetant la Propontide entre les deux continents : « Antonin,
ajoutaient-ils, aurait une armée campée près de Byzance; Géta aurait
la sienne à Chalcédoine en Bithynie; ces deux armées, ainsi opposées
l'une à l'autre, défendraient les frontières des deux empires et
fermeraient le passage à tout ennemi. Les sénateurs nés en Europe
resteraient à Rome. Ceux dont l'origine était asiatique devaient
suivre Géta. Ce prince trouvait pour son empire un siège convenable
à Antioche ou à Alexandrie, villes dont la grandeur, disait-il, le
cédait à peine à celle de Rome. Les peuples du midi de l'Afrique,
les Maures, les Numides et toute la patrie occidentale de la Libye
devaient échoir à Antonin ; le reste de l'Afrique jusqu'à l'Orient
appartiendrait à Géta. »
VI. Tandis qu'ils réglaient ainsi le partage, et que, les yeux
attachés à la terre, les assistants gardaient un morne silence, tout
à coup Julie s'écrie : « Ô mes enfants, vous avez trouvé le moyen de
diviser la terre et la mer ; les flots de la Propontide séparent,
dites-vous, les deux continents ; mais votre mère, comment vous la
partagerez-vous? Malheureuse, comment puis-je me diviser entre vous,
et vous distribuer à tous deux une portion de moi-même? Commencez
donc par me frapper ; que chacun de vous ensevelisse une moitié de
mon corps dans sa moitié d'empire; c'est ainsi que vous pourrez
faire de votre mère le même partage que de la terre et des ondes. »
En prononçant ces mots mêlés de sanglots et de larmes, elle serrait
ses deux fils dans ses bras, les réunissait sur son cœur et
s'efforçait de les réconcilier. A ce spectacle, l'assemblée,
vivement émue, se sépare en rejetant le projet des empereurs, qui se
retirent dans leur palais.
VII. Cependant la haine et la discorde faisaient de nouveaux progrès
dans leurs cœurs. Fallait-il nommer un général, un magistrat, chacun
d'eux voulait élever ses créatures. Rendaient-ils la justice, ils
étaient divisés d'opinion, au grand détriment des citoyens, car ils
avaient plus à cœur de se contredire que d'être justes. Dans les
jeux même ils se rangeaient toujours sous deux bannières. Ils ne
cessaient de se dresser des pièges de toute espèce. Ils tentaient
mutuellement la fidélité de leurs cuisiniers et de leurs échansons.
Mais leur défiance toujours en haleine et leur prévoyance
soupçonneuse leur rendaient difficile à tous deux le succès de leur
perfidie. Enfin, impatient de régner seul et dominé par sa violente
ambition, Antonin se détermina à porter un coup décisif, funeste à
son rival ou à lui-même, et à ne plus employer d'autre arme que le
fer, d'autre moyen que le meurtre.
VIII. Il avait vu ses manœuvres secrètes échouer; il voulut
recourir, dans l'aveuglement de son ambition, à un acte de
désespoir. Il envahit soudainement la chambre de son frère, qui ne
s'attendait à rien de semblable; il frappe Géta d'un coup mortel ;
l'infortuné tombe et inonde de sang le sein de sa mère. Antonin,
après avoir commis le crime, s'échappe aussitôt et parcourt le
palais, s'écriant qu'il vient d'être préservé du plus grand péril,
et qu'il n'a sauvé sa vie qu'avec peine. En même temps il ordonne à
ses gardes de l'entraîner avec eux dans le camp, seule retraite,
disait-il, qui pût garantir ses jours et le défendre ; car s'il
restait au palais il était perdu. Les soldats ajoutent foi à sa
frayeur, et, ignorant ce qui venait de se passer dans l'intérieur du
palais, se précipitent sur ses pas et l'accompagnent. Le peuple,
cependant, s'agite, étonné de voir l'empereur s'élancer en fuyard à
travers la ville. Arrivé au camp, il se jette dans le temple où sont
renfermés les enseignes et les images sacrées de l'armée. Il se
prosterne, et fait aux dieux qui l'ont sauvé un sacrifice d'actions
de grâces. Au bruit de cet événement, les soldats qui se baignaient
ou se reposaient accourent dans le camp pleins d'effroi. Alors
Antonin s'avance au milieu d'eux, et, sans avouer encore la vérité,
il s'écrie « qu'il vient d'échapper aux embûches meurtrières de son
ennemi, de l'ennemi de l'État (c'est ainsi qu'il désignait son
frère) ; après avoir lutté longtemps, il a triomphé de son
adversaire; le danger a été égal pour tous deux, mais enfin la
fortune a laissé à Rome un empereur. » Antonin voulait, à la faveur
de ce langage équivoque, faire deviner la vérité sans la dire.
IX. En l'honneur de sa conservation et de son avènement au trône, il
promet à chaque soldat deux mille cinq cents drachmes attiques et le
double de la ration de blé ordinaire. Il ajoute même qu'ils peuvent
aller chercher leur récompense dans les temples et dans les trésors
publics, dissipant ainsi en un seul jour toutes les richesses que
l'avarice tyrannique de Sévère avait amassées pendant dix-huit
années de rapines. Les soldats, à qui ces largesses apprennent un
crime dont on veut leur acheter le pardon, ne répondent aux citoyens
qui parcourent la ville et publient le meurtre du prince, qu'en
proclamant son assassin seul empereur et Géta ennemi de l'empire.
Antonin passa la nuit dans le temple du camp. Le lendemain, plein de
confiance dans la fidélité des troupes, que son or a gagnées, il
marche au sénat accompagné de tous ses soldats, armés comme pour une
expédition, et non comme pour un simple cortège. Après avoir fait un
sacrifice, il entre au sénat, monte sur le siège impérial et
prononce le discours suivant :
X. « L'homme accusé d'avoir tué un de ses proches devient
sur-le-champ un objet d'exécration : je ne l'ignore pas. Au seul nom
de parricide, mille voix s'élèvent contre le meurtrier. La pitié
s'attache au vaincu, et l'envie à celui qui triomphe; le premier est
toujours innocent, le second toujours coupable. Mais qu'un homme
éclairé et impartial réfléchisse sur le funeste événement dont gémit
l'empire ; qu'il en recherche les causes et l'origine, et il pensera
sans doute que la justice non moins que la nécessité font à l'homme
un devoir de prévenir un crime plutôt que d'en être la victime
innocente; car on succombe alors doublement malheureux, puisqu'on
laisse après soi la mémoire d'un lâche, tandis que le vainqueur peut
s'enorgueillir à la fois de son bonheur et de son courage. Les
tortures des complices de Géta vous révéleront, sénateurs, les
empoisonnements, les pièges sans nombre auxquels a échappé ma vie.
J'ai fait conduire ici tous les ministres de ses perfidies, pour que
vous puissiez connaître la vérité tout entière. Quelques-uns ont
déjà été interrogés, et vous entendrez leurs aveux. J'étais avec ma
mère, quand il vint à moi, accompagné d'assassins armés. Le ciel
permit que je pénétrasse ses intentions, et je me vengeai d'un
ennemi, car ce n'était plus un frère : il en avait abjuré tous les
sentiments. Non seulement la justice, mais tous les exemples
autorisent la punition d'un agresseur. Le fondateur de cette ville,
Romulus, ne souffrit pas de son frère une simple raillerie. Je ne
rappellerai point le sort de Germanicus, frère de Néron, ni celui de
Titus, frère de Domitien. Mais Marc-Aurèle, ce prince qui tenait
tant à son renom de philosophie et d'humanité, ne put supporter un
outrage de Lucius Vérus son gendre, et il le fit assassiner. Pour
moi, c'est après avoir couru les hasards de vingt empoisonnements,
c'est à la vue d'un poignard prêt à me frapper, que je me suis vengé
d'un ennemi. Car, je le répète, il ne mérite pas un autre nom. Votre
devoir, sénateurs, est de rendre d'abord grâce aux dieux qui vous
ont du moins conservé un de vos princes, et de bannir ensuite toute
division, toute discorde, pour réunir sur un seul empereur vos
affections et vos légitimes espérances. Jupiter, qui seul possède
l'empire parmi les dieux, n'a aussi voulu donner à la terre qu'un
seul maître. »
XI. Après ce discours, qu'il prononça d'une voix forte, avec
l'accent de la colère, et en jetant des regards menaçants sur les
amis de Géta, il rentra dans son palais, leur laissant l'effroi dans
l'âme et la pâleur sur le front. Aussitôt commença le carnage des
amis de Géta et de toutes les personnes attachées à son service;
aucun âge, pas même l'enfance, ne fut épargné. Les cadavres étaient
jetés sur des chariots au milieu d'outrages de toute espèce, et
transportés hors de la ville : là on les brûlait pêle-mêle, par
monceaux ou on les laissait ignominieusement exposés; aucun de ceux
qui avaient eu le moindre rapport avec Géta ne survécut au massacre.
Athlètes, conducteurs de chars, musiciens, danseurs, en un mot, tous
ceux qui avaient servi à ses plaisirs, charmé ses oreilles, flatté
ses yeux, furent indistinctement égorgés. Tous les sénateurs
distingués par leurs richesses ou par leur naissance, sur le plus
léger prétexte ou même sans aucun motif apparent, et sur la foi des
délations les plus hasardées, périssaient comme partisans de Géta.
L'empereur n'épargna pas même la sœur de Commode, déjà vieille, et
que tous les empereurs avaient entourée des hommages dus à la fille
de Marc-Aurèle. Il l'accusait d'avoir pleuré la mort de Géta chez
Julie, leur mère. Il fit également périr la fille de Plautien, son
ancienne épouse, reléguée en Sicile; son cousin, qui portait le nom
de Sévère, le fils de Pertinax, celui de Lucilla, sœur de Commode,
et enfin toutes les personnes du sang royal, et tous les sénateurs
issus de familles patriciennes. Il envoya des bourreaux dans les
provinces tuer tous les généraux et les gouverneurs dénoncés comme
amis de Géta. Des nuits entières se passèrent en massacres de toute
espèce. L'empereur fit enterrer vivantes des vestales qu'il accusa
faussement d'avoir enfreint leur vœu de virginité; enfin il donna
l'exemple d'un crime inouï : il assistait aux jeux du cirque ; le
peuple osa faire quelques plaisanteries sur un conducteur de char
qu'il protégeait. Aussitôt, pensant que cette insulte s'adresse à
lui, il ordonne à ses soldats de se précipiter sur le peuple,
d'arrêter et de massacrer ceux qui avaient outragé son cher favori.
Les soldats, ainsi autorisés à toute espèce de violence et de
rapines, ne pouvant d'ailleurs dans une pareille foule reconnaître
les coupables, qui n'avaient garde de s'avouer, n'épargnèrent
personne, entraînèrent, égorgèrent tout ce qui tomba sous leurs
mains, et laissèrent à peine la vie à ceux qui se dépouillèrent de
tout pour la racheter.
XII. Après tant de cruautés, Antonin, tourmenté par ses remords, et
dégoûté du séjour de Rome, résolut de quitter la capitale, sous
prétexte de rétablir l'ordre dans les armées et d'inspecter les
provinces. Il quitte l'Italie, et arrive sur les bords du Danube.
Là, dans ces provinces du nord qu'il voulait, disait-il, organiser,
il ne s'occupe qu'à conduire des chars, qu'a combattre et tuer des
animaux de toute espèce ; il ne rendait que rarement la justice, et,
doué apparemment d'une intelligence toute particulière, il
prononçait alors sur-le-champ et sans écouter. Il se rendit
populaire chez les Germains de ces contrées, et gagna à tel point
leur affection qu'il reçut d'eux un corps de troupes auxiliaires, et
choisit pour sa garde les plus beaux et les plus vigoureux de leurs
soldats. Souvent, dépouillant la chlamyde romaine, il prenait le
costume germain, et se montrait avec leur cotte d'armes, bigarrée
d'argent. Il portait une chevelure blonde, taillée à la mode des
Barbares. Charmés de ces manières, ceux-ci lui témoignèrent un amour
sans bornes; les troupes romaines ne lui étaient pas moins dévouées,
parce qu'il partageait toutes leurs fatigues, comme un simple
soldat, et surtout parce qu'il les comblait de libéralités.
Fallait-il creuser un fossé, jeter un pont, construire une chaussée,
faire quelque ouvrage pénible, Caracalla était le premier à donner
l'exemple; il se faisait servir les mets les plus communs, mangeant
et buvant dans des vases de bois ; il partageait le pain grossier
des soldats ; souvent il broyait entre ses mains sa portion de blé,
et la roulait en gâteau; il la mettait au feu, et la mangeait ainsi.
Il s'abstenait de toute somptuosité; il choisissait de préférence
les objets les plus communs et à la portée de la bourse du plus
pauvre de ses soldats. L'appelaient-ils leur camarade, au lieu de
lui donner le nom d'empereur, il en témoignait la joie la plus vive
; il faisait à pied avec eux la plus grande partie du chemin, et
montait rarement en litière ou à cheval; il portait lui-même ses
armes; souvent on le voyait, saisissant de longues enseignes
chargées d'ornements d'or, et dont le poids faisait plier les plus
robustes soldats, les porter sur ses épaules. Cette conduite
plaisait à l'armée, qui l'aimait comme un bon soldat, et qui
admirait sa vigueur. Il y avait en effet quelque chose de prodigieux
à voir un homme d'une si petite taille s'exercer à de si pénibles
travaux.
Xlll. Après avoir réorganisé l'armée du Danube, il passa en Thrace,
pays voisin de la Macédoine. Dès lors, ce fut un autre Alexandre. Il
voulut rajeunir pour ainsi dire, par mille hommages nouveaux, la
mémoire de ce conquérant; il fit placer son image et sa statue dans
toutes les villes. Rome, le capitole, les temples des dieux, furent
peuplés des statues du héros dont il adoptait la gloire. On vit même
de ridicules images qui représentaient sur un seul corps et sur une
seule tête les deux figures d'Alexandre et d'Antonin. Il paraissait
lui-même en public avec le costume des rois macédoniens, leur large
toque et leurs sandales. Il forma un corps de jeunes gens d'élite
qu'il nomma la phalange macédonienne, et il donna aux chefs les noms
des généraux d'Alexandre. Il fit venir aussi une troupe de jeunes
Spartiates, qu'il appela la centurie lacédémonienne ou la Pitanate.
XIV. Après ces innovations militaires, et lorsqu'il eut réformé
autant que possible le gouvernement des villes, il alla à Pergame en
Asie, voulant implorer le secours d'Esculape. Arrivé au temple du
Dieu, il s'y endormit à plusieurs reprises, dans l'attente d'une
vision, et se dirigea ensuite vers Troie pour en examiner les ruines
et visiter le tombeau d'Achille. Il déposa sur ce monument des
fleurs, de magnifiques couronnes, et il prit dès lors Achille pour
modèle. Il lui fallait un Patrocle, il s'en fit un de Festus, son
affranchi favori et son secrétaire, qui mourut pendant son séjour à
Troie. Selon les uns, l'empereur l'empoisonna, afin de pouvoir
l'ensevelir comme Patrocle; suivant d'autres, il mourut de maladie.
Aussitôt le prince ordonne les funérailles. On dresse un immense
bûcher au milieu duquel on place le corps ; l'empereur, après un
sacrifice d'animaux de toute espèce, met le feu au bûcher, et,
tenant un flacon à la main, il fait des libations et il invoque les
vents. Par malheur il était chauve, et quand il chercha des cheveux
pour les jeter dans les flammes, il fut la risée des spectateurs.
Toutefois, il coupa tous ceux qu'il put rassembler. Il vouait aussi
une admiration particulière à Sylla et même au Carthaginois Annibal;
il éleva des statues et des monuments en leur honneur.
XV. Il quitte ensuite Ilion, parcourt l'Asie, la Bithynie, change,
en passant, l'administration de ces contrées, et arrive à Antioche.
Il y reçoit le plus brillant accueil, y fait un assez long séjour,
et se dirige vers Alexandrie, pour contenter son désir ardent de
voir une ville élevée à la mémoire d'Alexandre, et pour consulter le
dieu du pays, objet d'une vénération particulière. Il se montre
alors passionnément occupé du culte de ce dieu et de la mémoire de
son héros. Il donne ordre de préparer des hécatombes et toutes les
purifications nécessaires à une cérémonie funèbre. Instruit de ces
pieuses intentions, le peuple d'Alexandrie, naturellement léger, et
accessible à toutes les impressions, court, dans le délire de sa
joie, implorer la faveur et la bienveillance de l'empereur, et donne
à son entrée une solennité dont aucun prince n'avait encore obtenu
les honneurs. Une foule d'instruments formait les plus harmonieux
concerts; les chemins exhalaient les parfums de mille aromates; sur
toute la route l'éclat des flambeaux se mêlait à celui des fleurs.
Arrivé dans la ville avec son armée, il va droit au temple, immole
un grand nombre de victimes, brûle de l'encens sur les autels, et
après cette cérémonie, va visiter le monument élevé à la mémoire
d'Alexandre. Là, il détache son manteau de pourpre, ses anneaux
étincelants de pierreries, son baudrier, enfin ses plus riches
ornements, et les dépose sur le tombeau. Enivré du spectacle de sa
piété, le peuple se livrait jour et nuit à de continuelles
réjouissances, ignorant ce que lui préparait la pensée secrète de
l'empereur.
XVI. Toutes ces démonstrations religieuses étaient autant de moyens
que sa perfidie employait pour égorger plus à son aise la population
d'Alexandrie. Voici quelle était la cause de son ressentiment : il
avait appris à Rome, du vivant de son frère, et même après la mort
de Géta, qu'on tenait sur lui dans cette ville des propos injurieux.
Les habitants d'Alexandrie sont en effet naturellement moqueurs; ils
ont l'art de saisir les ridicules, de manier le sarcasme et
l'épigramme, et ils n'épargnent, dans leur humeur satirique, ni la
vertu ni la puissance. Ces railleries, qui ne sont, à leurs yeux,
qu'un badinage, n'en sont pas moins une insulte pour ceux à qui
elles s'adressent : les plaisanteries qui portent sur des vérités
blessent surtout profondément. L'esprit caustique des habitants
d'Alexandrie s'était exercé sur Antonin, et au lieu de garder sur
l'assassinat de Géta le silence de la circonspection, ils appelaient
la mère des deux empereurs une Jocaste, et riaient de voir un pygmée
comme Caracalla jouer les grands héros Achille et Alexandre. Ces
plaisanteries, qu'ils croyaient sans importance, allumèrent contre
eux l'humeur irascible et sanguinaire d'Antonin, qui, dès lors,
médita leur perte.
XVII. Après avoir pris part aux réjouissances et aux fêtes
publiques, remarquant l'affluence que ces solennités attiraient de
toutes parts dans la ville, il saisit cette occasion pour ordonner
par un édit à toute la jeunesse de se réunir dans une plaine,
voulant, disait-il, ajouter à ses deux phalanges une cohorte en
l'honneur d'Alexandre : tous ces jeunes gens devaient se ranger sur
une seule ligne, afin que le prince pût examiner leur âge, leur
taille, et juger de leur aptitude au service militaire. Abusés par
ces promesses, dont la sincérité semblait garantie par les honneurs
dont le prince comblait alors leur ville, ils se réunissent tous au
rendez-vous, accompagnés de leurs parents, de leurs frères qui les
félicitent. Cependant l'empereur parcourt les rangs, s'approche de
chacun des jeunes gens en particulier, distribue à tous des éloges,
jusqu'à ce que son armée les ait insensiblement, et à leur insu,
investis de toutes parts. Lorsqu'il les vit renfermés dans ce cercle
immense de soldats et pris comme dans un vaste filet, il congédia
l'assemblée et se retira lui-même avec sa suite. Aussitôt le signal
est donné ; ses soldats fondent de tous côtés sur la multitude,
massacrant au hasard les jeunes gens surpris, désarmés, et la foule
des spectateurs. Tandis que les uns étaient occupés au carnage, les
autres creusaient de grandes fosses, et les remplissaient de corps
qu'ils précipitaient pêle-mêle. La terre dont ils les recouvraient
forma bientôt un tertre immense; on jetait dans ces fosses des
malheureux qui respiraient encore; il y en eut même qu'on ensevelit
sans blessure. Des soldats en assez grand nombre périrent victimes
de leur barbarie : car les blessés qu'un reste de vie et de force
soutenait encore, s'attachant à ceux qui les précipitaient dans ces
vastes tombeaux, les y entraînaient avec eux. Le carnage fut tel que
les ruisseaux de sang qui coulaient à travers la plaine rougirent
l'immense embouchure du Nil et le quai dont est bordée la ville.
Après cet acte de férocité, Antonin quitta Alexandrie et retourna à
Antioche.
XVIII. Peu de temps après, il imagina de se faire donner le surnom
de Parthique : il désirait vivement pouvoir écrire à Rome qu'il
avait dompté les Barbares de l'Orient. Il était en pleine paix avec
les Parthes; il eut recours à son arme ordinaire, la perfidie. Il
écrivit à Artaban, leur roi, et lui adressa une députation chargée
de présents aussi précieux pour la richesse de la matière, que pour
la perfection du travail. Il lui demandait dans sa lettre la main de
sa fille : « Empereur, fils d'empereur, il devait à sa gloire de ne
point devenir le gendre de quelque obscur citoyen, mais de s'unir à
la fille d'un roi puissant. Grâce à cette alliance, il n'y aurait
plus d'Euphrate; les deux plus grands empires du monde, l'empire
romain et celui des Parthes, réunis par un lien commun, formeraient
une puissance invincible, et les autres nations barbares, encore
indépendantes, se soumettraient facilement, si on leur laissait
leurs mœurs et leurs lois. Les Romains avaient une infanterie
habituée à combattre de près, et sans égale pour le maniement de la
lance ; les Parthes, une cavalerie nombreuse, composée d'excellents
archers. Forts de tous ces avantages, et possédant ainsi tous les
éléments de la victoire, ils subjugueraient sans peine sous un seul
sceptre l'univers entier. » Il ajoutait que les productions des
Parthes, leurs parfums, leurs précieuses étoffes, les métaux des
Romains, et tous les chefs-d'œuvre de leur industrie, ne seraient
plus des raretés d'un trafic clandestin, mais que ces richesses,
répandues sur une même terre, dans un même empire, viendraient en
liberté s'offrir aux besoins des deux nations.
XIX. Artaban rejeta d'abord ces propositions : « Une femme
étrangère, disait-il, ne pouvait convenir à un Romain. Quelle
harmonie règnerait entre deux époux différents de langage, de mœurs,
d'habitudes? Il y avait d'ailleurs à Rome vingt familles
patriciennes où l'empereur pouvait se choisir un beau-père, comme
Artaban un gendre parmi les Arsacides. Pourquoi alors se mésallier?
» Telle fut la première réponse du Parthe : les offres de Caracalla
étaient donc repoussées.
XX. Cependant ses instances, des présents, des serments d'amitié,
les protestations de son vif désir d'un tel mariage, triomphèrent de
la sage défiance du roi barbare. Il lui promet sa fille, il
l'appelle déjà son gendre. A la nouvelle de cette alliance, les
Parthes se préparent avec empressement à recevoir l'empereur, et
embrassent avec joie l'espérance d'une paix éternelle. Cependant,
après avoir passé le Tigre et l'Euphrate sans aucun obstacle,
Antonin traverse le pays des Parthes, comme il eût traversé ses
propres États. A son passage on couvrait les autels du sang des
victimes et de fleurs ; on lui offrait de toutes parts les parfums
les plus précieux. Il recevait tous ces hommages avec une feinte
reconnaissance. Lorsqu’après un long trajet, il approcha enfin de la
capitale, le roi vint à sa rencontre dans une plaine hors de la
ville, pour recevoir l'époux futur de sa fille. Il était accompagné
d'une multitude de Parthes qui, couronnés de fleurs du pays, revêtus
d'habits brillants d'or et de l'éclat de mille couleurs, se
livraient à la joie la plus vive, et dansaient au son de la flûte et
des cymbales. Les Parthes aiment avec passion la danse et la
musique, quand le vin a échauffé leur esprit. Lorsque les Barbares
eurent inondé la plaine, ils abandonnèrent leurs chevaux, déposèrent
leurs arcs et leurs javelots, firent des libations, et se livrèrent
aux plaisirs de l'ivresse. Réunis par groupes dans l'imprudente
sécurité d'un joyeux désordre, ils se pressent pour voir le nouvel
époux : aussitôt Antonin donne le signal et toute son armée se
précipite sur cette foule d'hommes désarmés. Épouvantés de cette
attaque imprévue, ils reçoivent, en fuyant, les coups du fer ennemi;
le roi lui-même, enlevé par ses gardes et jeté sur un cheval,
s'échappe à peine avec une faible escorte. Les Parthes privés de
leurs chevaux, sans lesquels ils ne peuvent combattre et qui
paissaient dans la plaine, tombaient par milliers; la longueur de
leur robe flottante les embarrassait dans leur fuite et entravait
l'agilité de leur course. Ils n'avaient avec eux ni leurs flèches ni
leurs arcs. Devaient-ils garder ces armes pour une fête ? Après
avoir fait un affreux massacre, Antonin s'éloigna, emportant, sans
trouver de résistance, un riche butin et un grand nombre de
prisonniers; il permit à ses soldats d'incendier sur leur passage
les bourgs et les villes, les laissant maîtres de tout enlever et de
tout piller.
XXI. Après avoir ainsi surpris et égorgé un peuple sans défense, il
pénètre bientôt jusqu'au fond du royaume des Parthes; et quand ses
soldats sont las de meurtres et de rapines, il retourne en
Mésopotamie, et écrit au sénat et au peuple romain qu'il a soumis
l'Orient et réduit sous son obéissance tous les rois de ces vastes
contrées. Le sénat, quoique instruit de tout (car les actions des
princes ne peuvent rester cachées), lui décerne cependant, par
crainte et par flatterie, les honneurs du triomphe. Antonin se
reposa quelque temps en Mésopotamie de la gloire de son expédition,
uniquement occupé à conduire des chars et à tuer des bêtes féroces.
XXII. Il avait dans son armée deux généraux dont l'un, déjà vieux,
passait pour un chef expérimenté, mais était, pour le reste,
dépourvu de toutes lumières et de toutes connaissances des affaires.
Audence était son nom. L'autre, nommé Macrin, était versé dans
l'étude du barreau, et savant jurisconsulte; il était l'objet des
insultantes railleries du prince, qui se moquait publiquement de ses
habitudes peu militaires et de ses goûts efféminés. Il savait que
Macrin avait une table délicatement servie, et que sa sensualité
dédaignait les aliments et les boissons des soldats, tandis que
lui-même se faisait gloire de les partager ; il était toujours vêtu
d'une chlamyde ou de quelque robe élégante ; aussi l'empereur se
répandait-il en outrageants sarcasmes sur sa mollesse, sur sa
coquetterie féminine, et il ne cessait de le menacer du dernier
supplice.
XXIII. Macrin, indigné, ne supportait qu'avec peine de tels
outrages. Antonin ne devait point vivre éternellement; un caprice du
hasard hâta sa mort. Il était naturellement curieux, et cherchait à
découvrir, non seulement les secrets des hommes, mais encore ceux
des dieux et des génies. Sa défiance, qui lui faisait voir partout
des conspirations, augmentait sa curiosité ; il s'attachait à
l'étude des augures, et rassemblait de tous côtés des devins, des
astrologues, des haruspices ; aucun de ces imposteurs n'échappait
aux recherches de sa crédulité. Cependant, soupçonnant qu'il entrait
un peu de flatterie dans l'avenir que ces fourbes lui promettaient,
il écrivit à un certain Maternianus, son agent à Rome, le plus
fidèle de ses amis et le seul dépositaire de tous ses secrets, de
rassembler les plus habiles devins, et d'employer le secours des
évocations pour lui révéler la durée de sa vie et les complots qui
menaçaient son pouvoir. Autorisé par les instructions de son maître,
Maternianus lui répondit, soit d'après les inspirations mystérieuses
des devins, soit d'après les inspirations personnelles de sa haine
contre Macrin, que ce général conspirait contre son autorité et
qu'il fallait le prévenir : il remet suivant l'usage cette lettre et
plusieurs autres dépêches à des courriers qui en ignorent le
contenu. Ces messagers arrivent, avec leur rapidité ordinaire,
auprès d'Antonin. Celui-ci était prêt à conduire un char, et déjà il
y était monté, lorsqu'on lui remet le message. Parmi ces lettres il
s'en trouvait quelques-unes adressées à Macrin. Tout occupé de sa
course, et impatient de partir, l'empereur ordonne à Macrin
d'examiner les dépêches, de les lui communiquer si elles contenaient
quelque nouvelle importante, sinon, d'y répondre lui-même, suivant
l'usage, en sa qualité de préfet militaire. L'empereur, en effet, se
reposait souvent sur lui des soins de sa correspondance. Après avoir
donné ses ordres, il court se livrer à son exercice favori. Resté
seul, Macrin ouvre toutes les lettres, et, arrivant à celle qui le
désignait au supplice, il voit avec effroi le danger qui le menace.
Prévoyant bien que l'humeur emportée de son maître saisirait le
prétexte de cette délation avec une sanguinaire avidité, il
soustrait la lettre, et présente à l'empereur, suivant la coutume,
un rapport sur les autres dépêches. Toutefois, craignant que
Maternianus n'écrivît une seconde fois au prince, il résolut de
prévenir hardiment le coup, au lieu de rester dans une périlleuse
inaction. Voici le plan que conçut son audace : il y avait parmi les
gardes d'Antonin un centurion nommé Martial, qui accompagnait
toujours le prince, et dont celui-ci, peu de jours auparavant, avait
fait périr le frère, sur la foi d'une simple dénonciation. Il
traitait Martial lui-même outrageusement, l'appelant lâche,
efféminé, et digne ami de Macrin. Ce dernier n'ignorait pas le
double ressentiment que la mort d'un frère et des insultes
personnelles avaient allumé dans le cœur de Martial : il le fait
venir, et, comptant sur son zèle depuis longtemps à l'épreuve, et
surtout sur le souvenir de nombreux bienfaits, il lui propose de
saisir la première occasion pour assassiner Antonin. Martial, séduit
par les promesses de Macrin, entraîné par son propre ressentiment
contre l'empereur, et par le désir aveugle de venger son malheureux
frère, s'engage sans délibérer à saisir la première circonstance
pour tout oser.
XXIV. Peu de temps après cette entrevue, Antonin qui se trouvait à
Carrhes, ville de Mésopotamie, eut envie d'aller visiter le temple
de la Lune, divinité que les habitants honorent du culte le plus
respectueux. Ce temple était assez éloigné de la ville pour que le
trajet fût presque un voyage; aussi Antonin, pour en épargner la
fatigue à toute son armée, ne prit-il pour escorte qu'un petit
nombre de cavaliers, se proposant d'ailleurs de revenir après avoir
sacrifié à la déesse. Au milieu du chemin, se sentant pressé d'un
besoin, il quitte sa suite, et, accompagné d'un seul de ses gens, il
veut le satisfaire. Alors Martial, qui épiait sans cesse l'instant
favorable, voyant l'escorte rangée à l'écart loin de l'empereur, par
respect pour la bienséance, et l'empereur seul, court vers lui comme
s'il en eût été appelé du geste ou de la voix, et au moment où le
prince avait le dos tourné et détachait ses vêtements, il le frappe
à la gorge d'un poignard qu'il tenait caché dans ses mains. La
blessure était mortelle, et Antonin tomba mort à l'instant sans
pouvoir se défendre.
XXV. Après ce coup, Martial monte à cheval et s'enfuit; mais déjà
les cavaliers germains, objets de la prédilection d'Antonin,
attachés à sa garde, et qui, se trouvant les plus avancés, sont les
premiers témoins de l'événement, poursuivent Martial et le percent
de leurs javelots. Au bruit de cet événement, toute l'armée accourt,
et Macrin, des premiers, se jette sur le corps du prince, affectant
par ses gémissements et ses larmes la douleur la plus profonde. La
mort d'Antonin affligea vivement l'armée, qui regrettait en lui un
ami, un compagnon d'armes, plutôt qu'un empereur. Aucun soupçon ne
s'élevait encore contre Macrin : on pensait que Martial avait
satisfait sa haine personnelle, et, pénétrés de cette idée, tous les
soldats rentrèrent au camp.
XXVI. Cependant Macrin, après avoir livré aux flammes le corps
d'Antonin, envoya ses cendres renfermées dans une urne, à sa mère
Julie, alors à Antioche, afin qu'elle pût lui rendre les honneurs de
la sépulture. Cette princesse à qui deux assassinats avaient ravi
ses deux fils, cédant à son désespoir ou obéissant à quelque ordre
secret, se donna la mort. Telle fut la fin d'Antonin et de sa mère ;
telle avait été leur vie : Antonin n'avait régné seul que six
années.
XXVII. Après sa mort, l'armée, incertaine et irrésolue, resta deux
jours sans empereur, délibérant sur le choix d'un nouveau chef.
Cependant on apprend qu'Artaban, à la tête d'une armée nombreuse,
vient demander compte aux Romains de leur perfidie, et venger les
mânes de ses sujets lâchement égorgés au milieu d'une alliance et de
la paix. Les soldats se hâtent alors d'élire Audence, qu'ils
estimaient à la fois comme soldat et comme général. Mais il s'excusa
sur sa vieillesse, et refusa l'empire; leur choix tomba sur Macrin,
à l'instigation des tribuns, que l'on soupçonna, comme nous le
verrons dans la suite, d'avoir été complices du meurtre d'Antonin,
et d'avoir participé à la conspiration. Macrin reçut donc la
couronne, mais il en fut moins redevable à la confiance et à l'amour
des soldats, qu'à la nécessité et à l'empire des circonstances.
XXVIII. A peine cette élection est-elle faite, qu'Artaban arriva,
traînant à sa suite une armée immense : il avait une nombreuse
cavalerie, une multitude d'archers, et des soldats couverts de
cuirasses, montés sur des chameaux, qui combattaient avec d'énormes
lances. A cette nouvelle, Macrin rassemble son armée et s'exprime en
ces termes :
XXIX. « La douleur universelle qu'excite parmi vous la mort d'un
prince ou plutôt d'un compagnon d'armes, n'a rien qui m'étonne. Mais
la sagesse fait un devoir de ne pas se montrer trop sensible aux
coups de la fortune et aux événements qui affligent l'humanité. La
mémoire d'Antonin vivra dans nos cœurs, elle s'étendra jusqu'à la
postérité. Tant d'actions glorieuses, son amour, son zèle pour vous,
et cette persévérance à partager tous vos travaux, sont des titres
bien suffisants à l'admiration de nos neveux. Mais après avoir payé
à ses restes, à sa mémoire, un juste tribut de respects et
d'honneurs, il est temps de songer à nos propres dangers. Artaban
est devant vous; il est environné de toutes les forces de l'Orient,
et prêt à combattre pour une juste cause. Car, il le faut avouer,
nous l'avons provoqué en violant les traités, en lui apportant la
guerre au sein même de la paix. L'espoir de l'empire romain tout
entier repose donc sur votre valeur, sur votre dévouement; ce n'est
pas pour les bornes de l'empire ou les limites d'un fleuve, que nous
combattons; nous combattons pour notre existence même, contre un roi
puissant qui vient venger ses enfants, toute sa famille, victimes
innocentes, selon lui, de la cruauté parjure des Romains. Saisissons
donc nos armes ; observons dans toute sa rigueur l'antique
discipline romaine. N'en doutez pas; cette multitude désordonnée,
cette masse tumultueuse de Barbares s'embarrassera elle-même dans la
mêlée, tandis que l'ordre de vos bataillons, l'ensemble de vos
mouvements, votre expérience dans la guerre seront le gage de votre
salut et de la défaite de vos ennemis. Marchez donc au combat avec
cette assurance qui sied à des Romains, et qui ne vous a jamais
abandonnés; vous verrez bientôt les Parthes fuir devant vous; vous
vous couvrirez d'une gloire immortelle, et vous persuaderez ainsi à
Rome et à l'univers entier que vous ne devez votre premier triomphe
ni à la perfidie ni à la violation des traités, mais à la seule
force de vos armes. »
XXX. Les soldats, convaincus par ce discours de la nécessité d'unir
leurs efforts, se mettent sous les armes et se rangent en bataille.
Au lever du soleil apparaît à leurs yeux Artaban suivi de son
innombrable armée. Les Barbares saluent le soleil de leurs hommages
accoutumés, et aussitôt ils se précipitent sur les Romains en
poussant de grands cris, et lancent en courant leurs javelots. Les
Romains dans un ordre parfait, soutenus à leurs deux ailes par la
cavalerie maure, tenant habilement leurs rangs, où de distance en
distance sont semés des fantassins armés à la légère, résistent
courageusement et soutiennent, sans s'ébranler, le choc des Barbares
; ceux-ci cependant font pleuvoir sur les Romains, du haut de leurs
coursiers et de leurs chameaux, une grêle meurtrière de traits et
d'énormes javelots. Mais lorsqu'on en venait à combattre l'épée à la
main, les Romains obtenaient facilement l'avantage. Quand ils se
sentaient pressés trop vivement par la cavalerie et les nombreux
chameaux de l'ennemi, ils feignaient de fuir et jetaient derrière
eux sur le chemin des chausse-trapes, et autres instruments de fer
pointus qui, enfoncés dans la terre, et inaperçus des cavaliers,
étaient funestes aux chevaux et surtout aux chameaux, dont la corne
est plus tendre. Foulant cette route hérissée de pointes, ils
s'abattaient et renversaient leurs cavaliers. On sait que les
Barbares de ces contrées, tant qu'ils sont montés sur leurs chevaux
ou sur leurs chameaux, se battent avec vigueur; mais quand ils
descendent ou sont renversés de leur monture, incapables de
combattre de pied ferme, ils offrent à leurs adversaires une proie
facile. Leurs robes traînantes embarrassent tellement leurs jambes,
qu'ils ne peuvent ni fuir ni poursuivre l'ennemi. Cependant on
combattit deux jours depuis le matin jusqu'au soir. La nuit séparait
les deux partis, qui se retiraient dans leurs camps, s'attribuant
tous deux les honneurs de la journée. Le troisième jour, la lutte
s'engagea dans une plaine; les Barbares, comptant sur la supériorité
de leur nombre, essayèrent d'envelopper les Romains et de les
enfermer comme dans un filet; ceux-ci répondirent à cette manœuvre
en diminuant l'épaisseur de leur phalange et en élargissant leur
front, à mesure que l'ennemi étendait son cercle. Le carnage fut
affreux; toute la plaine fut couverte de morts. On voyait s'élever
de tous côtés des monceaux de cadavres, et une prodigieuse quantité
de chameaux périt dans la mêlée. Les deux armées, gênées dans leurs
mouvements par cette multitude de corps morts, et pouvant à peine se
voir à travers ces barrières sanglantes qui séparaient les
combattants, furent obligées de suspendre la bataille et de se
retirer dans leurs camps. Cependant Macrin vint à comprendre que, si
Artaban luttait avec l'opiniâtreté du désespoir, c'est qu'il croyait
combattre Antonin. Les Barbares, qui ordinairement faiblissent et
lâchent pied à la première résistance qu'on leur oppose, montraient
cette fois une incroyable vigueur; et ils se disposaient à
recommencer le combat, quand des deux côtés on aurait enlevé et
brûlé les cadavres. Macrin fut convaincu qu'ils ne soupçonnaient
point la mort du prince qui avait soulevé tant de haine. Il envoya
aussitôt à Artaban des ambassadeurs et une lettre : « Antonin, lui
apprenait-il, n'existait plus; l'homme qui avait violé ses serments
et la plus sainte alliance avait subi le digne châtiment de ses
crimes. » Il ajoutait que les Romains, rentrés dans leurs droits,
lui avaient déféré le pouvoir souverain : « Jamais il n'avait
approuvé la perfidie d'Antonin. Il était prêt même à rendre au roi
des Parthes les prisonniers qui vivaient encore et tout le butin que
son prédécesseur avait fait. II espérait qu'Artaban changerait sa
haine en amitié, et il lui offrait de cimenter leur alliance par des
serments et des sacrifices. » Artaban, instruit de son erreur par
cette lettre et par le récit du meurtre d'Antonin, que lui firent
les ambassadeurs, pensa qu'une telle mort avait assez puni le
parjure, et, satisfait de voir qu'on lui rendait ses prisonniers et
ses trésors, sans qu'il lui en coûtât plus de sang, accepta la paix
et s'en retourna dans ses États.
XXI. Macrin, de son côté, quitta la Mésopotamie avec ses troupes, et
partit pour Antioche.
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