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DENYS D'HALICARNASSE

ANTIQUITÉS ROMAINES

LIVRE I

 

biographie des auteurs cités par Denys.

texte bilingue

texte grec

 


 

DENYS D'HALICARNASSE
ANTIQUITÉS ROMAINES

LIVRE I

1. Bien que je sois tout à fait contre les exposés qu’on a l’habitude de faire dans les préfaces des Histoires, pourtant je me sens obligé de mettre en tête de ce travail quelques remarques sur moi-même. En faisant cela, je n’ai pas l’intention de faire trop longtemps mon propre éloge (ce serait, à mon avis, désagréable pour le lecteur), et ce n’est pas pour critiquer les autres historiens, comme le font Anaximène et Théopompe dans la préface de leur Histoire mais je veux seulement montrer les raisons qui m’ont poussé à entreprendre ce travail et rendre compte de la liste des sources grâce auxquelles j’ai acquis la connaissance des événements dont je vais parler.
2. Je suis convaincu en effet que ceux qui se proposent de laisser à la postérité un monument de leur esprit qui ne disparaîtra pas avec leur corps avec le temps, et en particulier ceux qui écrivent des Histoires, dans lesquelles nous avons le droit de supposer que la vérité, source de prudence et de sagesse, en est le fondement, doivent tout d'abord faire le choix de sujets nobles et élevés et qui de plus soient d’une grande utilité à leurs futurs lecteurs, et ensuite rechercher avec beaucoup de soin et d'ardeur les matériaux appropriés à leur sujet. 
3. Ceux qui basent les travaux historiques sur des actions déshonorantes ou mauvaise ou indignes d'étude sérieuse, ceux-là, soit en cherchant à être connus des gens et obtenir un nom de n’importe quelle façon, soit en voulant montrer la richesse de leur rhétorique, ne sont ni admirés par la postérité pour leur renommée, ni félicités pour leur éloquence mais au contraire ils laissent dans les esprits de tous ceux qui lisent leurs Histoires l’impression qu’ils considèrent  eux-mêmes que les vies qu'ils cherchent à imiter furent semblables aux écrits qu'ils ont publiés : c'est une opinion juste et générale que les paroles d'un homme sont les images de son esprit.
4. D'autre part, ceux qui, tout en ayant choisi les meilleurs sujets, sont négligents et nonchalants et composent leurs récits sur des choses entendues par hasard, ne gagnent aucune éloge pour ce choix; nous ne considérons pas que les histoires des villes renommées et des hommes qui ont le pouvoir suprême puissent être écrites d'une manière désinvolte ou négligente. Comme je pense que ces considérations sont nécessaires et de première importance pour des historiens et que j'ai fait grande attention de les observer, je me suis senti peu disposé à les omettre ou à leur donner une place autre que dans la préface de mon oeuvre.

II. 1 Que j’ai choisi en effet un sujet noble, élevé et utile pour beaucoup de gens, je pense ne pas devoir trop y insister, du moins pour ceux qui ne sont pas tout à fait au courant de l'histoire universelle. En effet si l'on porte son attention sur les hégémonies successives des villes et des nations transmises dans le passé, et ensuite si on les examine séparément et si on les compare ensemble, pour déterminer laquelle a obtenu le plus grand empire et a accompli les plus brillantes actions en temps de paix et durant la guerre, on constatera que la suprématie des Romains a de loin surpassé toutes celles qui l'ont précédée, non seulement par l'ampleur de son empire et par la splendeur de ses exploits - aucune parole ne pourrait dignement les célébrer - mais également par la durée de son histoire qui continue jusqu'à ce jour. 
2
. L'empire des Assyriens, malgré son ancienneté et alors qu’il remontait aux temps légendaires, ne régna seulement que sur une petite région de l'Asie. Celui des Mèdes, après avoir renversé l'empire assyrien et obtenu une puissance plus étendue encore, ne se maintint pas longtemps, mais fut renversé durant la quatrième génération. Les Perses, qui conquirent les Mèdes, deviennent finalement les maîtres de la presque toute l'Asie; mais quand ils attaquèrent aussi les nations de l'Europe, ils n'en soumirent pas grand nombre, et ils ne gardèrent pas leur empire beaucoup plus de deux cents ans.
3
. L’empire macédonien, qui renversa les forces des Perses, surpassa par l'ampleur de sa puissance tous ses prédécesseurs, mais il ne s’épanouit pas longtemps : après la mort d'Alexandre, il commença à décliner. Immédiatement il fut divisé entre les nombreux commandants à l’époque des Diadoques et bien qu'après eux il put continuer jusqu’à la deuxième ou troisième génération, cependant il s’affaiblit à cause de ses propres dissensions et finalement fut détruit par les Romains.
4
. Et même la puissance macédonienne n'avait pas subjugué tous les pays et toutes les mers; ils ne conquirent ni la Libye, excepté la petite partie limitrophe à l'Égypte, ni ne soumirent toute l'Europe, puisque dans le nord ils ne s’avancèrent que jusque la Thrace et à l'ouest que jusqu’à la mer Adriatique.

III. 1. Nous voyons ainsi que par le passé les plus célèbres des hégémonies dont l'histoire nous a gardé le souvenir, après avoir atteint une très grande puissance, ont pourtant été renversées. Quant aux puissances grecques, elles ne sont pas à comparer à ces dernières, puisqu'elles n'ont eu ni la grandeur de l'empire ni la durée de leur hégémonie. 
2. Les Athéniens n'ont dominé la côte que pendant soixante-huit ans et leur suprématie ne s’étendait pas sur toute celle-ci, mais seulement à la partie entre l'Euxin et la mer de Pamphylie, quand leur suprématie navale était à son apogée. Les Lacédémoniens, quand ils furent les maîtres du Péloponnèse et du reste de la Grèce, étendirent leur empire jusqu’en Macédoine, mais furent arrêtés par les Thébains après avoir gardé leur empire à peine trente ans. 
3. Mais Rome règne sur tous les pays qui ne sont pas inaccessibles ou inhabités, et elle est maîtresse de l’ensemble des mers, non seulement celles qui se trouvent en deçà des colonnes d’Hercule mais aussi de l’Océan, sauf de la partie qui n’est pas navigable. C’est le premier et le seul état connu de tout temps qui jamais ait eu comme frontières de son empire le levant et le couchant. Et sa suprématie ne fut pas de la courte durée, mais plus longue que celle de n'importe quelle autre cité ou royaume. 
4. Mais Rome, dès le début, juste après sa fondation, commença à attirer les nations voisines, qui étaient nombreuses et belliqueuses, et continua à s’étendre en subjuguant toutes les nations rivales. Et sept cent et quarante-cinq ans se sont écoulées depuis sa fondation jusqu’au consulat de Claudius Nero, consul pour la deuxième fois, et de Calpurnius Piso, qui furent désignés dans la cent quatre-vingt-treizième Olympiade 
5. Depuis qu’elle a maîtrisé l’ensemble de l’Italie, elle s’est enhardie à aspirer à la conquête de toute l’humanité, et après chassé les Carthaginois, dont les forces navales étaient supérieures à toutes les autres, et soumis la Macédoine, qui jusque-là était considérée comme la plus puissante nation de la terre, elle n’a plus comme rivale aucune nation barbare ou grecque; et elle est maintenant, à ce jour, déjà depuis sept générations maîtresse de l’univers et il n’y a aucune nation, à ce que je puisse voir, pour disputer son hégémonie universelle ou pour contester son pouvoir 
6. C’est pourquoi, pour prouver mon affirmation que je n’ai pas choisi les sujets les plus insignifiant ni décidé de traiter d’actions vulgaires et viles, mais que j’ai entrepris d’écrire non seulement sur la plus illustre cité, mais aussi sur des exploits dont on ne pourrait montrer de plus brillants, je reconnais ne pouvoir en dire plus.

IV, 1. Mais avant de poursuivre, je désire montrer en quelques mots que ce n'est pas sans mûre réflexion et préméditation que je me suis tourné vers la période ancienne de l'histoire de Rome, mais que j'ai des raisons longuement mûries pour justifier mon choix, afin de devancer la censure de ceux qui, se plaisant à trouver des défauts partout et qui n’ayant jamais entendu parler jusqu'ici d’aucun des sujets dont je vais parler, pourraient me blâmer parce que, alors que cette ville, devenue si célèbre de nos jours, a eu des débuts très humbles et déshonorants, indignes d’un récit historique, alors qu'elle n’est devenue brillante et glorieuse depuis quelques générations, c.-à-d., depuis le renversement des puissances macédoniennes et son succès dans les guerres puniques, néanmoins, alors que j’avais la liberté de choisir une des périodes célèbres de son histoire pour mon sujet, j’ai préféré le stérile honneur d’une histoire des origines. 
2. Mais jusqu’à ce jour presque tous les Grecs ignorent l'histoire des origines de Rome et la grande majorité d'entre eux sont abusés par de fausses opinions fondées sur des racontars qui les ont amenés à croire que Rome avait pour fondateurs des vagabonds, des barbares, et même des hommes non libres et qu’au cours du temps elle arriva à la domination du monde, non par sa piété pour les dieux, ni par sa justice, ni par aucune autre vertu, mais par chance et par l'injustice de la fortune, qui distribue inconsidérément ses plus grandes faveurs à ceux qui le méritent le moins. En effet il y a des gens très malveillants qui ont l'habitude d'accuser la fortune d’accorder librement aux pires des barbares les biens des Grecs.
3. Mais pourquoi mentionner tous ces hommes, alors que même des historiens ont osé exprimer de telles opinions dans leurs écrits et les laisser à la postérité, uniquement pour faire plaisir à des rois barbares qui détestaient la suprématie de Rome, - princes à qui ils étaient dévoués servilement et qu’ils fréquentaient comme flatteurs, - en leur présentant des "histoires" qui n'étaient ni justes ni vraies?

V 1. Donc, pour enlever ces idées fausses, comme je l’ai dit, des esprits des gens et pour les remplacer par la vérité, je vais montrer dans ce livre qui étaient les fondateurs de la ville, à quelles époques les divers groupes se rencontrèrent et par quels revers de la fortune ils ont abandonné leurs pays d'origine. De cette façon je m’engage à montrer que c’étaient des Grecs et qu’ils venaient de nations qui n’étaient pas les moins petites ni les moins considérables.
2. Et en commençant le livre suivant je raconterai les actions qu'ils accomplirent juste après la fondation de la ville et les coutumes et les institutions grâce auxquelles leurs descendants sont parvenus à une telle hégémonie; et, dans la mesure du possible, je n'omettrai aucun fait digne de figurer dans l'histoire, et finalement je veux insuffler dans l’esprit de ceux qui seront alors au courant de la vérité l’opinion convenable de cette ville, - à moins qu'ils n’éprouvent déjà une attitude tout à fait violente et une hostilité envers elle, - et aussi de faire en sorte qu'ils ne puissent plus ressentir de l'indignation devant leur soumission actuelle, qui est basée sur la raison (c’est une loi de nature universelle, que le temps ne peut pas détruire, qui ordonne que les supérieurs commandent aux inférieurs), et qu’ils n’accusent plus la fortune d’avoir accordé étourdiment à une ville peu méritante une si grande suprématie et qui dure déjà depuis si longtemps.
3. Particulièrement quand ils auront appris de mon histoire que Rome dès le début, juste après sa fondation, produisit des myriades d’hommes dont aucune ville, grecque ou barbare n’a jamais produit autant de piété, de justice, de sang-froid tout au long de leur vie, de valeur guerrière. Voilà, dis-je, ce que j'espère accomplir, si mes lecteurs veulent bien laisser tomber tout ressentiment : pour certains un tel sentiment apparaît quand on promet de raconter des choses qui vont à l'opposé de l'opinion reçue ou qui sont dignes d’admiration.
4. C’est un fait que tous ces Romains qui ont porté leur pays à une si grande hégémonie sont inconnus aux Grecs, faute d'un historien compétent. Aucune histoire précise des Romains écrite en langue grecque n’existe encore, sauf quelques brefs et sommaires épitomés.

VI, 1 Le premier historien, autant que je sache, qui évoqua les antiquités romaines fut Hieronymos de Cardia, dans son ouvrage sur les Epigones.  Après lui, Timée de Sicile relata les débuts de leur histoire dans son Histoire universelle mais il traita dans une oeuvre séparée les guerres contre Pyrrhus d'Epire. En même temps que ceux-ci, Antigonos, Polybe, Silenos et beaucoup d’autres auteurs se sont consacrés aux mêmes thèmes, cependant de manières différentes : chacun d’eux ne relatant que quelques faits réunis sans recherche précise de leur propre part mais provenant de rumeurs arrivées à leurs oreilles par hasard. 
2. Se ressemblent sur tous les points les Histoires des ces Romains qui racontèrent en Grec les premiers exploits de la ville. Les plus vieux de ces auteurs sont Quintus Fabius et Lucius Cincius, qui tous deux fleurirent lors des guerres puniques. Chacun de ces hommes a raconté les événements auxquels il avait lui-même assisté avec une grande précision, puisqu’ils en étaient bien au courant, mais ils n’ont fait qu’effleurer sommairement les premiers événements qui ont suivi la fondation de la ville. 
3. C’est pour ces raisons donc que je me suis déterminé à ne pas laisser tomber une période noble de l'histoire que les auteurs plus âgés ont laissée intacte, une période, dont d'ailleurs, le récit précis donnera des résultats les meilleurs et les plus justes. En premier lieu, les hommes courageux qui ont accompli leur destin gagneront une gloire immortelle et seront loués par la postérité : ce sont des choses qui rendent la nature humaine égale à la nature divine et qui empêchent les exploits des hommes de périr avec leurs corps. 
4. Et aussi les descendants présents et futurs de ces hommes divins choisiront non pas la plus plaisante ni la plus facile des vies, mais plutôt la plus noble et la plus ambitieuse, en considérant que tous ceux qui sont d'une origine illustre doivent avoir une opinion élevée sur eux-mêmes et ne rien faire qui ne soit indigne de leurs ancêtres. 
5. Et moi qui me suis tourné vers ce travail non par esprit de flatterie, mais par respect pour la vérité et la justice, qui doivent être le but de chaque Histoire, j’aurai l’occasion d’abord montrer une attitude bienveillante envers tous les hommes de bien et envers tous ce qui prennent plaisir dans la contemplation des grandes et nobles actions; et, en second lieu, de remercier le mieux que je le puisse à la ville, en souvenir de l'éducation et des autres avantages dont j’ai bénéficié pendant que j’y résidai.

VII. 1. Après avoir donné la raison du choix de mon sujet, je souhaite maintenant dire quelque chose au sujet des sources que j'ai utilisées tout en préparant mon oeuvre. Il est possible que ceux qui ont déjà lu Hieronymos, Timées, Polybius, ou un des autres historiens que j'ai mentionnés plus haut en disant qu’ils n’ont fait qu'effleurer la question dans leur oeuvre, comme ils n'auront pas trouvé dans ces auteurs beaucoup de choses que je mentionne, me suspecteront de les inventer et exigeront de savoir d’où j’ai eu la connaissance de ces particularités. De peur que certains aient une telle opinion de moi, il vaut mieux que je j’énonce d’abord quels récits et quels documents j'ai utilisés comme sources. 
2. Je suis arrivé en Italie quand César Auguste a mis un terme à la guerre civile, au milieu de la cent quatre-vingt septième olympiade et depuis lors jusqu’aujourd’hui, ayant vécu vingt-deux ans à Rome et appris la langue romaine et m’habituant à leur écriture, j’ai consacré tout mon temps à rechercher les renseignements sur mon sujet. 
3. J'ai reçu oralement des informations d’hommes les plus instruits, à qui je me suis associé; et le reste, je l’ai recueilli dans les Histoires écrites par les auteurs romains reconnus : Porcius Cato, Fabius Maximus, Valerius Antias, Licinius Macer, les Aelii, les Gellii et les Calpurnii, et beaucoup d'autres qui sont loin d’être obscurs; en prenant pour point de départ ces travaux, qui sont comme les annales grecques, j'ai commencé à écrire mon Histoire. 
4. Voilà pour moi. Mais il me reste pourtant à dire quelque chose aussi au sujet de l'Histoire elle-même : quelles périodes la limitent, quels sujets je décris, et quelles forme je donne à mon ouvrage.

VIII. 1. Je commence donc mon Histoire par les légendes les plus anciennes, que les historiens avant moi ont omises parce que le sujet était difficile à éclaircir sans une étude importante;  
2. et je poursuis mon récit jusqu’au commencement de la première guerre punique qui eut lieu la troisième année de la cent et vingt-huitième olympiade.  Je raconte toutes les guerres étrangères que la ville a faites pendant cette période et toutes les séditions internes qui l’agitèrent, en  montrant quelles en furent les causes et par quels moyens et par quels arguments elles furent résolues.  J’expose également de toutes les formes de gouvernement utilisées à Rome, durant la monarchie et après son renversement, et  j’expose l’organisation de chacun d'eux.  Je décris les meilleures coutumes et les lois les plus remarquables; 
et, en bref, je montre toute la vie de la Rome antique.
3. Quant à la forme que je donne à ce travail, elle ne ressemble pas à celle qu’en ont donnée les auteurs qui ne traitent dans leurs Histoires que des guerres, ni à celle d'autres qui n’ont décrit que les multiples formes de gouvernement en eux-mêmes, ni à celle des annales publiées par les auteurs des Atthides (ces dernières sont monotones et deviennent bientôt pénibles au lecteur), mais c'est une combinaison de chaque : spéculative et narrative, pour qu’y trouvent leur satisfaction aussi bien ceux qui s'adonnent aux discussions politiques que ceux qui se consacrent aux spéculations philosophiques et même pour ceux qui ne désirent qu’un simple divertissement dans la lecture de l'histoire. 
4. Tel sera le sujet de mon histoire et telle sera sa forme. L’auteur, c’est moi, Denys d’Halicarnasse, fils d'Alexandre. Et maintenant je commence.

IX. 1. On dit que cette ville, maîtresse de l’ensemble de la terre et de la mer, habitée maintenant par les Romains, a eu comme premiers occupants des barbares Sikèles, une nation indigène. Quant à l'état des lieux avant ce temps-là, on ne peut dire avec certitude s'ils ont été occupés par d'autres ou s’ils étaient inhabités. Mais quelque temps plus tard les aborigènes en prirent possession, au terme d’une longue guerre. 
2. Ces Aborigènes avaient auparavant vécu sur les montagnes, dans des villages non fortifiés et dispersés; mais quand le Pélasges unis à quelques autres Grecs, les aidèrent dans la guerre contre leurs voisins, ils chassèrent les Sikèles de cet endroit, s'emparèrent de beaucoup de villes, et décidèrent de subjuguer tout le pays qui se trouve entre deux fleuves, le Liris et le Tibre. Ces fleuves jaillissent du pied des Apennins, chaîne de montagne qui divise toute l'Italie en deux sur toute sa longueur, et se jettent dans la mer Tyrrhénienne à environ huit cents stades de leur embouchure, le Tibre au du nord, près de la ville d'Ostie, et le Liris au sud, car il passe par Minturnes : ces deux villes sont des colonies romaines. 
3. Et ces peuples restèrent au même endroit, sans jamais être chassés par d’autres; mais, bien qu'ils aient continué à n’être qu’un seul et même peuple, ils changèrent deux fois de nom. Jusqu'à la période de la guerre de Troie, ils gardèrent leur ancien nom d’Aborigènes; mais sous leur roi Latinus, qui régna lors de la guerre de Troie, ils commencèrent à s'appeler Latins, 
4. et quand Romulus fonda la ville baptisée de son nom, seize générations après la prise de Troie, ils prirent le nom qu'ils portent maintenant. Et au cours du temps ils se sont arrangés pour passer de la plus petite nation à la plus grande et de la plus obscure à la plus illustre, non seulement en accueillant avec humanité ceux qui recherchaient une demeure chez eux, mais également en donnant le droit de cité à tous ceux qu’ils avaient conquis après avoir résisté courageusement, et en permettant à tous les esclaves qui avaient été affranchis chez eux de devenir citoyens, sans dédaigner aucun homme, quelle que soit sa condition, pourvu que la cité puisse en récolter un avantage, mais par dessus tout grâce à la forme de leur gouvernement, qu'ils façonnèrent après beaucoup d'épreuves, en retirant toujours quelque chose d’utile de chaque occasion.

X. 1. Il y en a qui prétendent par que les Aborigènes, dont sont issus les Romains, étaient des autochtones de l'Italie, comme un peuple qui serait né spontanément (j'appelle Italie toute la péninsule qui est bornée par le golfe d’Ionie, la mer Tyrrhénienne et, ensuite par les Alpes du côté terrestre); et ces auteurs disent qu'ils se sont d’abord appelés Aborigènes parce qu'ils étaient les fondateurs des familles de leurs descendants, ou, comme nous devrions les appeler, les genearchai ou les prôtogonoi. 
2. D'autres disent que des vagabonds sans feu ni lieu, venant de différents endroits, réunis là par hasard, y installèrent leur demeure dans des places fortes, vivant de vol et faisant paître leurs troupeaux. Et ces auteurs modifient leur nom, en leur en donnant un plus approprié à leur état : ils les appellent Aberrigènes, pour montrer qu'ils étaient des vagabonds; en effet, selon ces derniers, il semble qu'il n'y aurait aucune différence entre la race des Aborigènes et celle que les anciens appelaient Lélèges; puisque c’est le nom qu'ils ont généralement donné aux sans-abri, aux peuples mélangés qui n’ont aucune demeure fixe qu'ils puissent appeler leur pays. 
3. D’autres encore affabulent à leur sujet : ils auraient été des colons envoyés par ces Ligures qui sont voisins des Ombriens. Les Ligures habitent non seulement de nombreuses régions d’Italie mais aussi quelques parties de la Gaule, mais on ne sait laquelle de ces terres est leur pays d'origine, puisqu’on ne dit rien de sûr à leur sujet.

XI. 1 .  Mais les plus savants des historiens romains, parmi lesquels Porcius Cato, qui a rassemblé avec le plus grand soin les « Origines » des villes italiennes, Gaius Sempronius et beaucoup d'autres, indiquent que les Aborigènes étaient des Grecs, de ceux qui par le passé avaient habité l’Achaïe, et qui avaient émigré de nombreuses générations avant la guerre de Troie.  Mais ils ne vont pas jusqu’à indiquer la tribu grecque à laquelle ils appartenaient ni la ville d’où ils venaient, ni la date, ni le chef de la colonie, ni la cause qui les fit quitter leur mère-patrie.  Et bien que ces historiens se basent sur une légende grecque, ils ne citent aucun historien grec comme preuve de ce qu’ils disent.  La part de vérité dans tout cela est donc incertaine.  Mais si ce qu'ils disent est vrai, les Aborigènes ne peuvent être qu’une colonie d’aucun autre peuple que celui qui s'appelle aujourd’hui les Arcadiens. 
2. Ceux-ci furent les premiers de tous les Grecs à traverser le golfe d’Ionie, sous la conduite d'Oenotros, fils de Lycaon, et à s'établir en Italie. Cet Oenotros était descendant à cinquième génération d'Aezeios et de Phoroneos, qui furent les premiers rois du Péloponnèse. Niobé était la fille de Phoroneos, et Pelasgos le fils de Niobé et, dit-on, de Zeus; Lycaon était le fils d’Aezeios et Déjanire la fille de Lycaon; Déjanire et Pelasgos étaient les parents d'un autre Lycaon, dont le fils Oenotrus naquit dix-sept générations avant l'expédition de Troie. C’est alors que les Grecs envoyèrent cette colonie en Italie. 
3. Oenotros quitta la Grèce parce qu'il n’était pas satisfait de sa part de terre de son père; car Lycaon avait vingt-deux fils et il avait divisé l’Arcadie en autant de parts. Pour cette raison Oenotros abandonna le Péloponnèse, équipa une flotte, et traversa le golfe d’Ionie avec Peucetios, un de ses frères. L’accompagnèrent plusieurs de leurs compatriotes – on prétend que cette nation étaient très populeuse à l’origine - et tous les autres Grecs pour qui la terre ne leur suffisait pas. 
4. Peucetios débarqua ses gens au promontoire d'Iapygie, qui était la première région de l'Italie qu'ils rencontrèrent, et ils s’y installèrent. C’est de lui que les habitants de cette région ont pris le nom de Peucétiens. Mais Oenotros avec une grande partie de l'expédition parvint à l'autre mer qui baigne les régions occidentales le long de la côte de l'Italie; on l’appelait alors la mer ausonienne, à cause des Ausoniens qui y habitaient tout près, mais après que les Tyrrhéniens furent devenus maîtres de la mer, son nom changea en celui qu'elle porte aujourd’hui.

XII. 1. Et trouvant là beaucoup de terres convenant soit au pâturage soit au labourage, mais pour la plupart inoccupées, et même celles qui étaient habitées n’étaient pas fort peuplées, il en chassa les barbares et construisit de petites villes contiguës les unes aux autres sur les montagnes, selon la façon habituelle de construire des peuples anciens. Et toute la terre qu'il occupa et qui était très étendue, s'appela Oenotria, et tous les gens qu’il gouverna Oenotriens : c’était le troisième nom qu’ils reçurent. Sous le règne d'Aezeios, ils s’appelaient Aezeiens ; quand Lycaon hérita du pouvoir, Lycaoniens, et après qu'Oenotros les eut menés en l'Italie ils prirent pendant un moment le nom d’Oenotriens. 
2. Ce que je dis est corrobé par le témoignage de Sophocle, le poète tragique, dans son drame intitulé Triptolème.  Il y représente Déméter indiquant à Triptolème l’étendue des régions qu’il devra parcourir tout semant les graines qu’elle lui avait données. Après avoir d'abord parlé de la région orientale de l'Italie, qui s’étend du promontoire d'Iapygie jusqu’au détroit de Sicile, et évoquant ensuite la Sicile qui se trouve à l’opposé, elle revient encore à la région occidentale de l'Italie et énumère les nations les plus importantes qui habitent cette côte, commençant par la région des l'Oenotriens. Mais il suffit de citer simplement les iambes dans lesquels elle dit:
"et ensuite, sur la droite, la large étendue d’Oenotria, le golfe Tyrrhénien, et la terre ligure te feront bon accueil." 
3. Et Antiochos de Syracuse, un historien fort ancien, dans son récit du peuplement de l'Italie, énumère les habitants les plus anciens dans l'ordre où chacun d'eux prit possession d’une partie de celle-ci . Il dit que les premiers de mémoire humaine qui habitent le pays sont les Oenotriens. Voici ses propres mots : "Antiochos, fils de Xénophane, a écrit cet ouvrage sur l'Italie, qui comporte tout ce qui est le plus crédible et le plus sûr parmi les récits anciens : ce pays, qui s'appelle maintenant l'Italie, fut autrefois possédé par les Oenotriens." Alors il raconte comment ils étaient gouvernés et indique qu’au cours du temps Italus devint leur roi, du nom duquel ils ont été nommés Italiens; que cet homme eut comme successeur Morges, du nom duquel ils se sont appelés Morgètes, et que Sicelus, reçu comme invité par Morges y installa un royaume pour lui et divisa cette nation. Après quoi il ajoute ces mots: "ceux qui avaient été Oenotriens devinrent ainsi Sickèles, Morgètes et Italiens."

XIII. 1 . Qu’on me laisse maintenant montrer également l'origine de la race d'Oenotrios, en produisant comme témoin un autre des historiens anciens, Phérécyde d'Athènes, qui était un généalogiste hors pair. Il s'exprime ainsi au sujet des rois d'Arcadie: "de Pelasgos et de Déjanire naquit Lycaon; cet homme épousa Cyllenê, une Naïade, qui a donné son nom au mont Cyllène." Puis, après avoir énuméré leurs enfants et les endroits où chacun d'eux habita, il mentionne Oenotros et Peucetios en ces mots: "et Oenotrus qui a donné son nom aux Oenotriens qui vivent en Italie, et Peucetios, qui a donné le sien aux Peucetiens qui vivent sur le golfe Ionien." 
2. Tels sont donc les exposés donnés par les poètes et les mythographes au sujet de l’implantation et l'origine des Oenotriens; et me basant sur leur autorité je suppose que si les Aborigènes étaient en réalité une nation grecque, selon l'opinion de Caton, de Sempronius et de beaucoup d'autres, ils étaient descendants des ces Oenotriens. Je constate en effet que le Pélasges, les Crétois et les autres nations qui ont habité l’Italie sont venus bien après; et je ne peux trouver aucune autre expédition plus ancienne que celle-là, venue de Grèce vers les côtes occidentales de l'Europe. 
3. Je pense que les Oenotriens, outre qu’ils se sont rendus maîtres de beaucoup d'autres régions en Italie, dont ils ont trouvé une partie inoccupée et d'autres faiblement peuplées, ont pris aussi une partie du pays des Ombriens, et qu'ils se sont appelés Aborigènes parce qu’ils vivaient dans les montagnes (c’est une caractéristique des Arcadiens d’aimer les montagnes), tout comme à Athènes certains s'appellent Hyperakrioi, et d'autres Paralioi. 
4. Mais si certains sont naturellement sceptiques à donner crédit sans preuve aux récits des faits anciens, qu’ils soient aussi sceptiques à croire que les Aborigènes étaient Ligures, Ombriens, ou autres barbares, et qu’ils laissent en suspens leur jugement jusqu'à ce qu'ils aient entendu la suite pour déterminer alors quelle opinion, parmi toutes, est la plus probable.

XIV. 1. Des villes habités primitivement par les Aborigènes, peu sont restées jusqu’à ce jour; la plus grande partie d'entre elles, après avoir été ruinées par des guerres et d'autres calamités, sont abandonnées. Ces villes se trouvaient sur le territoire de Réatine, pas loin des Apennins, comme Terentius Varro l’écrit dans ses Antiquités, à un jour de voyage de Rome par le plus court chemin. Je vais énumérer les plus célèbres d'entre elles, comme le fait cet historien. 
2. Palatium, éloignée de vingt-cinq stades de Réate (une ville encore habitée par les Romains jusqu’à mon époque, près de la via Quintia). Tribula, à environ soixante stades de Réate et située sur une colline moyenne. Suesbula, à la même distance de Tribula, près des monts Cérauniens. La fameuse cité de Suna, à quarante stades de Suesbula; à Suna se trouve un temple très ancien de Mars. 
3. Mefula à environ trente stades de Suna; on y trouve des ruines et des vestiges de ses murs. Orvinium, à quarante stades de Mefula, une ville célèbre et importante, s’il en fut, dans cette région; on peut y voir encore les fondations de ses murs et quelques tombeaux d’une vénérable antiquité, et aussi les enceintes des cimetières formant de hauts monticules; et il y a là également un antique temple de Minerve construit sur le sommet. 
4. À une distance de quatre-vingts stades de Réate, si l’on va le long de la via Kuria, non loin du mont Coretus, on trouve Corsula, une ville récemment détruite. Il y a là également une île, appelée Issa, entourée par un lac; on dit que les Aborigènes vivaient sur cette île sans aucune fortification artificielle, mais en se servant des eaux marécageuses du lac comme murs. Près d'Issa est Maruvium, situé sur un bras de ce même lac et à quarante stades de ce qu'on appellent les Sept-Eaux. 
5. Quand on quitte Réate par la route mais par la via Latina, on arriva à Batia, à trente stades; puis à Tiora, appelée Matiena, à une distance de trois cents stades. Dans cette ville, dit-on, il y avait un oracle de Mars très ancien de même nature que celui qui, selon la légende, exista jadis à Dodone; mais à Dodone c’était un pigeon, qui, dit-on, prophétisait, perché sur un chêne sacré tandis que chez les Aborigènes c’était un oiseau providentiel, qu'ils appellaient picus et les Grecs dryokolatès : il apparaissait sur un pilier de bois et faisait la même chose. 
6. A vingt-quatre stades se trouve Lista, la métropole des Aborigènes : à un temps reculé, le Sabins la prirent lors d’une attaque surprise, de nuit, alors qu'elle n'était pas gardée, en venant d'Amiternum Ceux qui survécurentà la prise de la ville, furent recueillis par les habitants de Réate ; ils firent de nombreuses tentatives pour reprendre leur ancienne demeure, mais ne pouvant y arriver, ils consacrèrent le pays aux dieux, comme s’il étaient toujours le leur, appelant la malédiction sur ceux qui en récolteraient les fruits.

XV. 1.  A soixante-dix stades de Réate se trouve Cutilia, une ville célèbre, près d'une montagne.  Pas loin d'elle il y a un lac de quatre cents pieds de diamètre, alimenté en permanence par une source naturelle et, dit-on, il est sans fond.  Comme ce lac a quelque chose de divin, les habitants du pays le considèrent comme consacré à la Victoire;  et ils l’ont entouré d’une palissade pour que personne ne puissent approcher de l'eau et pour le maintenir inviolé;  sauf que à certains moments tous les ans ceux sont chargé du culte vont sur la petite île dans le lac et exécutent les sacrifices exigés par la coutume.  
2.  Cette île a environ cinquante pieds de diamètre et se s’élève pas plus d’un pied au-dessus de l'eau;  elle n'est pas fixe, et flotte dans toutes les directions, selon que le vent la porte doucement d'un endroit à l'autre.  Une herbe se développe sur l'île qui ressemble à du jonc fleuri et également quelques petits arbustes : phénomène inaccoutumé pour ceux qui sont peu habituées aux travaux de la nature et une merveille à nulle autre pareille

XVI. 1. On dit que les Aborigènes se sont installés d'abord dans cette région, après qu'ils en aient chassé les Ombriens. Puis faisant des expéditions à partir de là, ils ont fait la guerre non seulement à tous les barbares mais en particulier aux Sikèles, leurs voisins pour les déposséder de leurs terres. D'abord, une troupe consacrée de jeunes hommes partit, elle se composait de quelques personnes envoyées par leurs parents pour rechercher des moyens d’existence, selon une coutume que je sais que beaucoup de barbares et Grecs ont suivi. 
2. Chaque fois que la population d’une de leurs villes augmentait jusqu'à au point que le produit de leurs terres ne suffisait plus pour tout le monde, ou que la terre, blessée par les changements irraisonnables du temps, apportait des fruits en moindre abondance qu'habituellement, ou que qu’un autre événement de la nature, bon ou mauvais, nécessitait de diminuer leur nombre, ils consacraient à un l’un ou l’autre de leurs dieux tous les hommes nés une même année, et leur fournissant des armes, ils les envoyaient hors de leur pays. Si, en effet, ils le font pour remercier les dieux de l’abondance de la population ou pour la victoire lors d’une guerre, ils offraint les sacrifices habituels et envoyaient les colons sous d’heureux auspices; mais si, après avoir encouru la colère du ciel, ils cherchaient la délivrance des maux qui les assaillaient, ils exécutaient plus ou moins la même cérémonie, mais dans l’affliction et demandant pardon aux jeunes qu'ils envoyaient au loin. 
3. Et ceux qui partaient, sachant que dorénavant ils n'auraient aucune part de la terre de leurs pères mais devaient en acquérir d’autres, considéraient la terre qui les recevait, soit par amitié soit qu’ils l’eussent conquise par la guerre, comme leur propre pays. Et le dieu à qui ils étaient consacrés lors de leur départ leur venait généralement en aide aider et faisait prospérer les colonies au delà de toute espérance humaine. 
4. Donc c’est en vertu de cette coutume que certains Aborigènes aussi à ce moment-là, comme leur territoire devenait surpeuplé (ils ne mettraient aucun de leurs enfants à mort, regardant cela comme un des plus grands crimes), consacrèrent à l’un ou l’autre dieu la progéniture d'une année et quand ces enfants devinrent des hommes ils les envoyèrent hors de leur pays comme colons; et ceux-ci, après leur départ de leur propre terre, se mirent à piller continuellement les Sikèles. 
5. Et quand qu'ils furent devenus maîtres de toutes les contrées du pays de l'ennemi, le reste des Aborigènes, également, qui avaient besoin de terres, attaquèrent alors leurs voisins respectifs avec une plus grande sécurité et construisirent diverses villes, dont certaines sont encore habitées aujourd’hui - Antemnae, Tellenae, Ficulnea, située près des mont Corniculum, (c’est ainsi qu’ils l’appellent), et Tibur, où un quartier de la ville est encore à ce jour appelé le quartier des Sikèles; et de tous leurs voisins ce sont les Sikèles qu’ils ont le plus harcelés. De ces querelles en résulta une guerre générale entre les nations, guerre plus importantes que celles qui s'étaient produites précédemment en Italie, et elle continua à se prolonger sur une longue période.

XVII. 1.  Ensuite une partie des Pelasges qui habitaient ce qu’on appelle maintenant la Thessalie, furent obligés de quitter leur pays, s’installèrent chez les Aborigènes et ensemble ils firent la guerre aux Sikèles.  Il est possible que les Aborigènes les aient reçus dans l'espoir de recevoir de l'aide, mais je crois c’était principalement à cause de leur parenté.  
2. En effet les Pelasges aussi étaient une nation grecque originaire du Péloponnèse. Ils étaient malheureux pour beaucoup de raisons mais en particulier parce qu’ils erraient sans arrêt et qu’ils n’avaient aucune demeure fixe. Ils vécurent d’abord à proximité de la ville que l’on nomme maintenant Argos d’Achaïe ; c’était les autochtones, selon la plupart des témoignages. Leur nom vient, à l'origine, de leur roi Pelasgos. 
3. Pelasgos était, dit-on, fils de Zeus et de Niobé la fille de Phoroneos, qui, selon la légende, fut la première mortelle que Zeus connut. A la sixième génération, quittant le Péloponnèse, ils s’en allèrent vers le pays qui s'appelait alors Hémonie et maintenant Thessalie. Les chefs de la colonie étaient Achaeos, Phthios et Pelasgos, les fils de Larissa et de Poséidon. Quand ils arrivèrent en Hémonie ils en chassèrent les habitants barbares et divisèrent le pays en trois parties : ils les appellèrent, d’après le nom de leurs chefs, Phthiotide, Achaïe et Pelasgiotide. Ils restèrent là cinq générations, durant lesquelles ils parvinrent à la plus grande prospérité en récoltant les produits des plaines les plus fertiles de la Thessalie, mais à la sixième génération ils furent chassés par les Curètes et le Lélèges, qui s'appellent maintenant les Étoliens et les Locriens, et par beaucoup d'autres qui vivaient près du Parnasse : leurs ennemis étaient commandés par Deucalion, le fils de Prométhée et de Clyméné, la fille d’Océan.

XVIII. 1 Et se dispersant dans leur fuite, certains allèrent en Crète, d'autres occupèrent quelques îles appelées les Cyclades, certains s’installèrent dans la région appelée Hestiaeotide près de l’Olympe et de l’Ossa, d'autres passèrent en Béotie, en Phocide et en Eubée ; certains, passant en l'Asie, occupèrent beaucoup de places sur la côte le long de l’Hellespont et plusieurs des îles voisines, en particulier celle qu’on appelle maintenant Lesbos : ils s’unirent à ceux qui composaient la première colonie envoyée là de Grèce sous la conduite de Macar, fils de Crinacus. 
2. Mais la plupart d'eux, se tournant vers l’intérieur, trouva refuge chez les habitants de Dodone, leurs parents : personne, parce que le peuple était sacré, n’osait leur faire la guerre; et ils y restèrent pendant quelque temps. Mais quand ils s’aperçurent qu’ils devenaient un fardeau pour leurs hôtes, parce que la terre ne pouvait pas les contenir tous, ils s’en allèrent pour obéir à un oracle qui leur ordonnait de naviguer vers l’Italie, qui alors s’appelait Saturnie. 
3. Et après avoir équipé un grand nombre de bateaux ils traversèrent le golfe d’Ionie, en essayant d'atteindre les régions les plus proches de l'Italie. Mais pendant que le vent était au sud et alors qu’ils ignoraient ces régions, ils furent déportés loin de la mer et mouillèrent à une des bouches du Pô, appelée la bouche spinétique. Ils laissèrent dans cet endroit leurs bateaux et ceux des leurs qui pouvaient moins soutenir les difficultés, placèrent une garnison autour des bateaux, pour que, si leurs affaires ne marchaient pas, ils pourraient trouver une retraite sûre. 
4. Ceux qui restèrent là entourèrent leur camp d’un mur et transportèrent de nombreuses provisions dans leurs navires; et comme leurs affaires semblaient prospérer d'une manière satisfaisante, ils construisirent une ville et l'appelèrent du même nom que la bouche du fleuve. Ils en arrivèrent à un plus grand degré de prospérité que tous autres qui habitaient sur le golfe d’Ionie; ils prirent pendant longtemps la maîtrise de la mer, et de leurs revenus maritimes ils prirent l'habitude d'envoyer les dîmes au dieu à Delphes : c’était des présents parmi les plus magnifiques qu’on ait jamais envoyé. 
5. Mais plus tard, quand les barbares du voisinage leur firent la guerre, avec de grandes forces, ils abandonnèrent la ville; mais ces barbares dans la suite furent chassés par les Romains. Ainsi périt cette partie des Pélasges qui furent laissés à la bouche spinétique.

XIX. 1.  Cependant ceux qui s’étaient tournés vers l’intérieur traversèrent la région montagneuse de l'Italie et arrivèrent au territoire des Ombriens qui étaient voisins des Aborigènes. (les Ombriens habitaient aussi un grand nombre d'autres régions de l'Italie et était une des plus grandes et plus antiques nations.) D'abord les Pélasges se rendirent maîtres des terres où ils s’étaient établis et s’emparèrent d’abord de certaines petites villes appartenant aux Ombriens. Mais quand une grande armée s’avança contre eux, ils furent terrifiés devant le nombre de leurs ennemis et s’enfuirent vers le pays des Aborigènes.  
2. Les Aborigènes, voyant cela, les traitèrent en ennemis et se hâtèrent de se réunir des environs, afin de les chasser du pays. Mais le Pélasges qui par chance campaient à ce moment-là près de Cotylia, une ville aborigène située près du lac sacré, et voyant la petite île se déplaçant en cercle au milieu du lac et apprenant des captifs qu'ils avaient pris dans les campagnes le nom des habitants, ils en conclurent que leur oracle était maintenant réalisé. 
3. Cet oracle, qui leur avait été rendu à Dodone et qui Lucius Mallius, homme loin d’être obscur, dit qu'il l’a vu de ses propres yeux gravé en caractères antiques sur un des trépieds qui se trouvent dans l'enceinte de Zeus : le voici: "partez à la recherche de la terre saturnienne des Sikèles, et de la Cotylê des Aborigènes, là où flotte une île; Mélangez-vous avec ces hommes, envoyez une dîme à Phébus, et des têtes au fils de Cronos, et envoyez au père un homme."

XX. 1. Donc quand les Aborigènes s’avancèrent avec une armée nombreuse, les Pélasges s’approchèrent sans armes avec des branches d’olivier à la main, en leur expliquant quelle est leur propre sort et les priant de les recevoir d'une façon amicale pour qu’ils habitent avec eux, les assurant qu'ils ne seraient pas gênants, puisque le ciel lui-même les guidait dans ce pays particulier selon l'oracle, qu'ils leur citent. 
2. Quand les Aborigènes entendirent ces mots, ils résolurent d’obéir à l'oracle et de prendre ces Grecs comme alliés contre leurs ennemis barbares, parce qu'ils étaient fort oppressés par leur guerre contre le Sikèles. Ils firent donc un traité avec les Pélasges et leurs assignèrent une partie de leurs propres terres qui s'étendent près du lac sacré; la plupart de ces terres étaient marécageuses et s'appellent encore aujourd’hui Velia, selon la forme antique de leur langue. 
3. La coutume des anciens Grecs était de placer généralement avant les mots qui commencent par une voyelle la syllabe OU, écrite avec une lettre F (c'était comme un gamma, constitué de deux lignes obliques reliées à une ligne droite), comme Fελένη, Fάναξ, Fοῖκος, Fαὴρ, et beaucoup de mots semblables. 
4. Ensuite, une partie considérable des Pélasges, comme la terre n'était pas suffisante pour les nourrir tous, persuada les Aborigènes de se joindre à eux dans une expédition contre les Ombriens, et de marcher avec eux, ils tombèrent à l’improviste sur Crotone et s’en emparèrent : c’était une ville grande et prospère. Et utilisant cet endroit comme bastion et comme forteresse contre les Ombriens, car elle était suffisamment équipée pour servir de défense en temps de guerre et avait des pâturages fertiles aux alentours, ils se rendirent maîtres aussi de nombreux autres places et aidèrent la grande ardeur des Aborigènes durant la guerre qu'ils menaient encore contre les Sikèles, jusqu'à ce qu'ils les eussent chassés de leur pays. 
5. Et les Pélasges accompagnés des Aborigènes occupèrent beaucoup de villes, dont certaines étaient précédemment habitées par le Sikèles et d'autres qu'ils construisirent eux-mêmes; parmi ces dernières il y a Caeré, alors appelée Agylla, et Pise, Saturnia, Alsium et quelques d'autres, qui au cours de temps passèrent aux mains des le Tyrrhéniens.

XXI. 1. Mais Faléries et Fascennium étaient encore de mon temps habitées par les Romains et ont conservé quelques petits vestiges de la race des Pélasges, bien qu'elles aient appartenus auparavant aux Sikèles. Dans ces villes survécurent pendant longtemps plusieurs coutumes antiques autrefois en usage chez les Grecs, tels que la forme de leurs armes de guerre, comme les boucliers et des lances argiennes; et chaque fois qu'ils envoient une armée au-delà de leurs frontières, pour déclencher une guerre ou pour résister à une invasion, certains hommes consacrés, sans armes, marchaient en tête pour proposer un traité de paix; également semblable, était la structure de leurs temples, les images de leurs dieux, leurs purifications et sacrifices et beaucoup d'autres choses de même nature.
2. Mais le vestige le plus remarquable qui prouve que ces gens qui ont chassé les Sikèles vécurent par le passé à Argos, c’est le temple de Junon à Faléries : il était construit de la même façon que celui d’Argos; le rituel des cérémonies sacrificatoires y était semblable, les femmes consacrées servaient dans l'enceinte sacrée, et une fille célibataire, appelée canéphore accomplissait les rites préliminaires aux sacrifices, et il y avait des chœurs de vierges qui célébraient la déesse par les chants de leur pays. 
3. Ces gens-là possédaient également une partie considérable des plaines qu’on appelle campaniennes, : elles ont non seulement une campagne très fertile mais beaucoup de perspectives agréables : ils en avaient chassé d’une partie les Auronisses, une nation barbare. Et ils construisirent plusieurs autres villes dont Larisa, qu'il appelèrent ainsi d’après leur mère-patrie dans le Péloponnèse. 
4. Certaines de ces villes existaient encore à mon époque, ayant souvent changé d’ habitants. Mais Larisa a été longtemps abandonnée et ne montre aux gens d’aujourd’hui aucune autre trace qu’elle ait jamais été habitée si ce n’est son nom, et même celui-ci n'est généralement pas connu. Elle n'était pas loin de l'endroit appelé Forum Popilii. Les Pélasges ont également occupé un grand nombre d'autres places, sur la côte et à l'intérieur des terres qu'ils avaient prises aux Sikèles. 

XXII. 1. Les Sikèles, attaqués en même temps par les Pélasges et les Aborigènes, se trouvèrent incapables de résister plus longtemps : alors prenant avec eux leurs femmes et leurs enfants ainsi que tous leurs biens, soit en en or, soit en argent, ils abandonnèrent tout leur pays à leurs ennemis. Puis se dirigeant vers le sud par les montagnes, ils traversèrent toute la partie inférieure de l'Italie, et chassés de partout, ils finirent par fabriquer des radeaux pour passer le détroit et, observant que le courant allait du haut vers le bas, ils passèrent de l'Italie à l'île la plus proche. 
2. Elle était alors occupée par les Sicanes, une nation ibérienne, qui, fuyant les Ligures, s’était installée là depuis peu de temps. C’était pourquoi l'île, qu’on appelait auparavant Trinacria, à cause de sa forme triangulaire, s’était appelée Sicanie, d’après leur nom. Il y avait très peu d'habitants pour si grand une île, et la grande partie était jusque là inoccupée. C’est pourquoi, quand les Sikèles débarquèrent, ils habitèrent d’abord la partie occidentale et ensuite plusieurs autres; et à cause de leur nom l'île commença à être appelée Sikélie (Sicile). 
3. C’est ainsi que la nation des Sikèles quitta l'Italie, selon Hellanicos de Lesbos, durant la troisième génération avant la guerre de Troie, et la vingt-sixième année du sacerdoce d'Alcyoné à Argos. Mais il dit qu’il y a eu deux expéditions italiennes qui passèrent en Sicile : la première comprenait les habitants d’Elymes, chassés, dit-il, par les Oenotriens, et la seconde, cinq ans après, composée d'Ausoniens, qui fuyaient les Iapyges. Comme le roi du second groupe s’appelait Sikélos, le peuple et l'île prirent son nom. 
4. Mais selon Philistos de Syracuse la moment de la traversée se passait quatre-vingt ans avant la guerre de Troie et le peuple qui quitta l'Italie n'était ni sikèle, ni ausone, ni élyme, mais ligure : leur chef s’appelait Sikélos; ce Sikélos, dit-il, était le fils d'Italos et c’est sous son règne que le peuple fut appelé Sicèle, 
5. et il ajoute que ces Ligures avaient été chassés de leur pays par les Ombriens et les Pélasges. Antiochos de Syracuse ne donne pas de date pour la traversée, mais il prétend que le peuple qui a émigré était celui des Sikèkes, qui avait été forcé de partir à cause des Oenotriens et des Opiques, et qu’ils avaient choisi Straton comme chef de la colonie. Mais Thucydide écrit que le peuple qui a quitté l'Italie était sikèle et que ceux qui les ont chassés étaient des Opiques, et que la date est de beaucoup ultérieure à la guerre de Troie. Tels sont les récits présentés par les auteurs dignes de foi sur les Sikèles et leur passage d'Italie en Sicile.

XXIII. 1. Les Pélasges, après avoir conquis une région étendue et fertile, s’être emparés de beaucoup de villes et en avoir construit d'autres, firent des progrès importants et rapides, augmentant leur population, leurs richesses et leur prospérité de toutes les manières possibles. Mais ils ne profitèrent pas longtemps de cette prospérité : c’est au moment où ils semblaient pour tout le monde en plein épanouissement qu'ils furent poursuivis par la colère divine : certains d'entre eux furent tués par des calamités infligées par une main divine, d'autres par leurs voisins barbares, mais la plus grande partie d’entre eux fut de nouveau dispersée à travers la Grèce et les pays barbares (sur ce point, si j'essayais d’en donner un exposé exhaustif, cela ferait à une très longue histoire). Seuls quelques-uns restèrent en Italie par bienveillance des Aborigènes. 
2. La première cause de désolation de leurs villes semble avoir eu comme origine une période de sécheresse qui amena la perte de leurs terres : les fruit ne restaient pas sur les arbres jusqu'à leur maturité mais tombaient alors qu’ils étaient toujours verts ; les graines germaient et montaient sans parvenir à maturité pour la période habituelle où l’épi devait être mûr, il n’y avait plus suffisamment d'herbe pour les bétail; et les eaux, certaines n'étaient plus potables, d'autres diminuaient pendant l'été, d'autres enfin se tarissaient totalement .
3. Et ce malheur frappait la progéniture du bétail et des femmes. Le foetus avortait ou mourait à la naissance, certains par leur mort faisaient périr aussi ceux qui les portaient; et s’il sortait sans risque du danger de l’accouchement, il était soit estropié, soit défectueux, soit infirme : ils n’étaient pas adaptés à survivre. Le reste de la population, aussi, en surtout ceux dans la force de l’âge, étaient affligés de nombreuses maladies peu communes et de morts bizarres. 
4. Mais quand ils demandèrent à l'oracle quel dieu ou quelle divinité ils avaient offensé pour être ainsi affligés et comment ils pourraient espérer leur délivrance, le dieu répondit que, bien qu'ils eussent obtenu tout ce qu'ils désiraient, ils avaient négligé de payer ce qu'ils avaient promis, et que des biens de très grande valeur leur étaient toujours dus. 
5. En effet les Pélasges dans un moment de la disette générale dans leur pays avaient promis d’offrir à Jupiter, à Apollon et aux Caribes les dîmes de toutes leurs futures production; mais quand leur prière fut exaucée, ils prélevèrent et offrirent aux dieux seulement la partie promise de toutes leurs récoltes et de leur bétail, comme si leur vœu ne concernait que cela. C'est ce que rapporte Myrsilus de Lesbos, qui emploie presque les mêmes termes que moi, sauf qu'il n'appelle pas ces gens Pélasges, mais Tyrrhéniens : j’en donnerai la raison peu un plus loin.

XXIV. 1. Lorsqu’ils entendirent ce que l'oracle leur avait répondu, ils furent incapables de deviner la signification du message. Alors qu'ils étaient perplexes, un des anciens, devinant le sens de la parole, leur indiqua qu’ils se trompaient sur sa signification s’ils pensaient que les dieux se plaignaient d'eux sans raison. Des leurs biens, ils avaient en effet offert aux dieux toutes les prémices d’une manière bonne et appropriée, mais de la progéniture humaine, chose parmi toutes la plus précieuse pour les dieux, cette partie promise leur était toujours due; mais si les dieux recevaient aussi leur juste part de cela, l'oracle serait satisfait. 
2. Certains pensaient qu'il avait parlé correctement, mais d'autres estimèrent qu'il y avait de la trahison derrière ses mots. Et quand quelqu’un proposa de demander au dieu s'il lui semblait acceptable de recevoir des êtres humains comme dîmes, ils envoyèrent des messagers une deuxième fois à l’oracle, et le dieu les ordonna de le faire. Mais des différends surgirent parmi eux sur la façon de choisir les dîmes, et les dirigeants des villes se disputèrent pour la première fois entre eux. 
3. puis le reste du peuple commença à soupçonner ses magistrats. Et il commença à y avoir des migrations désordonnées, telles qu’on peut attendre d'un peuple poussé par une frénésie et une folie d’origine divine. Beaucoup de foyers disparurent complètement quand une partie de leurs membres partit; car les parents de ceux qui étaient partis étaient peu disposés à être séparés de leurs plus chers amis et à rester avec leurs pires ennemis. 
4. Ce furent donc les premiers à émigrer d'Italie et à errer en Grèce et dans beaucoup de régions du monde barbare; mais après eux d'autres firent la même expérience, et ceci se reproduisit chaque année. En effet les chefs de ces villes ne cessèrent pas de choisir les prémices de la jeunesse quand ils arrivaient à l’âge adulte car ils désiraient rendre ce qui était dû aux dieux et aussi parce qu'ils craignaient des séditions de la part d’ennemis menaçants. Beaucoup, aussi, sous des prétexte spécieux étaient chassés par leurs ennemis par haine; c’est pourquoi il y eut beaucoup de migrations et la nation de Pélasges se dispersa sur la majeure partie de la terre.

XXV. 1. Les Pélasges étaient non seulement supérieurs à beaucoup de peuples dans la guerre, grâce à leur pratique au milieu des dangers en vivant parmi des nations guerrières, mais ils jouissaient également de la plus grande compétence dans l’art de la navigation, en raison de leur cohabitation avec le Tyrrhéniens; et la nécessité, qui suffit à rendre audacieux ceux qui n’ont pas de moyens d’existence, étaient leur guide et leur guide dans chaque entreprise dangereuse, de sorte que partout où ils sont allés ils étaient conquis sans difficulté. 
2. Et ce même peuple s'appelait pour le reste du monde Tyrrhéniens et Pélasges, ce premier nom provenait du pays d’où ils étaient venus et le second en mémoire de leur origine antique. Je mentionne cela pour que personne, en entendant des poètes ou des historiens nommer les Pélasges aussi les Tyrrhéniens , ne puisse s'étonner de ce que le même peuple ait porté ces deux noms. 
3. A leur sujet, Thucydide mentionne l’Acté de Thrace ainsi que des villes qui s’y trouvent, qui sont habitées par les hommes qui parlent deux langues. En ce qui concerne la nation des Pelasges voici ses mots: "Il y a également un élément chalcidien chez eux, mais la plus grand partie est pélasgienne, appartenant aux Tyrrhéniens qui jadis habitèrent Lemnos et Athènes." 
4. Et Sophocle fait parler le chœur dans son drame Inachos en ces vers anapestiques: "O Inachos qui coule sans cesse, enfant d’Océan, père de toutes les sources, toi que vénèrent avec force les champs d'Argos et les collines d’Héra et aussi les Tyrrhènes Pélasges." 
5. Le nom de Tyrrhénie était alors connu dans l'ensemble de la Grèce, et toute la région occidentale de l'Italie reçut ce nom : les nombreuses nations qui la composaient avaient perdu leurs appellations distinctives. La même chose arriva aussi à de nombreuses régions de la Grèce, et en particulier à cette région qui s'appelle maintenant le Péloponnèse; c’est à cause d’une des nations qui l'habitaient, à savoir les Achéens, que la péninsule entière, qui comprend aussi les Arcadiens, les Ioniens et beaucoup d'autres, fut appelée Achaïe. 

XXVI. 1. Le moment où commencèrent les malheurs des Pélasges se situa à la deuxième génération avant la guerre de Troie; et ils continuèrent même après cette guerre, jusqu'à ce que la nation fût réduite à un très petit nombre d’habitants. En effet, excepté Crotone, l’importante ville d’Ombrie, et celles qu'ils avaient fondés en terre aborigène, le reste des villes des Pélasges fut détruit. Mais Crotone conserva longtemps sa forme ancienne, ce n’est que tout récemment qu’elle a changé de nom et d’habitants; c'est maintenant une colonie romaine, appelée Corthonia. 
2. Quand les Pélasges furent sortis de leur pays, leurs villes furent prises par divers peuples qui vivaient à proximité, mais surtout par les Tyrrhéniens, qui s'emparèrent de la plus grande et da meilleure partie. Pour ce qui est de ces Tyrrhéniens, certains déclarent que ce sont des autochtones d’Italie, mais d'autres les considèrent comme des étrangers. Ceux qui les considèrent comme des indigènes disent que leur nom leur a été donné à cause des fortifications, qu'ils furent les premiers parmi les habitants de ce pays à construire; les bâtiments couverts entourés de murs s'appellent chez les Tyrrhéniens aussi bien que chez les Grecs tyrseis ou "tours".  Ils pensent que c’est à cause de cela qu'ils ont reçu ce nom, de même que les Mossynèques en Asie; ces derniers vivaient aussi derrière de hautes palissades en bois ressemblant à des tours, qu'ils appellent mossynes.

XXVII. 1.  Mais les mythologistes qui rapportent que ces hommes étaient venus d'une terre étrangère disent que Tyrrhenos, qui était le chef de la colonie, donna son nom à la nation, et qu'il était Lydien de naissance, du pays appelé jadis Méonie, et qu’il émigra à  une période ancienne.  Ils ajoutent qu'il descendait à la cinquième génération de Zeus;  ils disent que le fils de Zeus et de Gê s’appelait Manès, qui fut le premier roi de ce pays, et  que lui et Callirrhoé, la fille d'Océan, eurent un fils nommé Cotys, qui épousa Halié, la fille de Tyllos et en eut deux fils, Asiès et Atys, 
2. d'Atys et de Callithea, fille de Choraeus, naquirent Lydos et Tyrrhenos. Lydos, continuent-ils, demeura là, hérita du royaume de son père, et à cause de lui le pays s'appela Lydie; mais Tyrrhenos, qui était le chef de la colonie, s’empara d’une grande partie de l'Italie et donna son nom à ceux qui avait participé à l'expédition. 
3. Mais Hérodote dit que Tyrrhenos et son frère étaient les fils d'Atys, fils de Manès, et que la migration des Méoniens vers l'Italie ne fut pas volontaire. Il dit que sous le règne d'Atys il y eut une famine dans le pays des Méoniens et que les habitants, inspirés par l'amour de leur terre natale, pendant un certain temps essayèrent par tous les moyens de résister à cette calamité, en ne mangeant qu’un jour sur deux mais modérément et en jeûnant le jour suivant. Mais comme le fléau persistait, ils divisèrent le peuple en deux groupes et tirèrent au sort pour déterminer qui devrait quitter le pays et qui devrait y rester; un des fils d'Atys fut assigné à l'un des groupes et le second à l'autre. 
4. Le sort fit que la partie du peuple qui était avec Lydus resta dans le pays, l'autre groupe s’en alla après avoir reçu leur part des biens et ils arrivèrent dans les régions occidentales de l'Italie où demeuraient les Ombriens : ils restèrent là et y construisirent des villes qui existaient encore à l’époque d’Hérodote.

XVIII. 1.  Je suis conscient que beaucoup d'autres auteurs ont aussi raconté l’origine de la race des Tyrrhéniens, certains dans les mêmes termes, de d'autres changeant la nature de la colonie et la date.  Certains disent que Tyrrhenos était le fils qu’Héraclès avait eu d’Omphale la Lydienne, et qu'arrivé en l'Italie, il aurait chassé les Pélasges de leurs villes, mais pas de toutes, seulement de celles qui se trouvaient au-delà du Tibre, au nord.  D'autres déclarent que Tyrrhenos était le fils de Télèphe et qu'après la prise de Troie il partit pour l'Italie. 
2. Mais Xanthos de Lydie, le grand spécialiste de l'histoire antique et qui ne peut être considéré comme une autorité mineure en ce qui concerne l'histoire de son propre pays, ne cite nulle part dans ses écrits Tyrrhénos comme chef des Lydiens et ne dit absolument rien de l’envoi d'une colonie de Méoniens en Italie; il ne fait aucune mention de la Tyrrhénie comme colonie des Lydiens, alors qu’il parle d’autres faits de moindre importance. Il dit que Lydos et Torebos étaient les fils d'Atys; qu'après avoir divisé le royaume paternel, ils restèrent tous les deux en Asie, et que les nations sur lesquelles ils régnèrent prirent leurs noms. Voici ses termes: "De Lydos viennent les Lydiens, et de Torebos les Torébiens. Il y a peu de différence entre leurs langues et aujourd’hui encore ils se moquent mutuellement de l’autre nation à propos de l’utilisation de mots, comme le font les Ioniens et les Doriens."
3. Hellanicos de Lesbos indique que le Tyrrhéniens, qui s’appelaient auparavant Pélasges, reçurent leur nom actuel après s’être établis en Italie. Voici ce qu’il dit dans sa Phoronis: "Phrastor était le fils de Pelasgos, leur roi, et de Menippé, la fille de Pénée; son fils s’appelait Amyntor, le fils d'Amyntor était Teutamidès, et le fils de ce dernier était Nanas. Sous son règne les Pélasges furent chassés de leur pays par les Grecs, et après avoir abandonné leurs bateaux à l’embouchure spinétique dans le golfe ionien, ils prirent Crotone, une ville à l’intérieur des terres; et partant de là, ils colonisèrent le pays qu’on appelle maintenant Tyrrhénie 
4. Mais Myrsilos raconte exactement le contraire de ce que dit Hellanicos. Les Tyrrhéniens, dit-il, après avoir quitté leur propre pays, au cours de leurs vagabondages, furent appelés Pelarges ou "cigognes," à cause de leur ressemblance avec les oiseaux de ce nom, parce qu’ils parcouraient en bandes la Grèce et les terres barbares; et ce sont eux qui ont construit le mur autour du citadelle d'Athènes qu’on appelle le mur de pelargique.

XXIX. 1. Mais à mon avis tous ceux qui pensent que les Tyrrhéniens et le Pélasges sont une même nation se trompent.  Ce n'est pas étonnant qu'ils aient pris le nom de l’autre, car la même chose est arrivée aussi à d’autres nations grecques et barbares, - par exemple les Troyens et les Phrygiens, qui vivaient les uns près des autres (en effet, beaucoup ont pensé que ces deux nations n’en formaient qu’une seule : la différence était seulement sur le nom et non de nature).  Et des nations d’Italie ont été confondues sous un même non comme souvent d’autres nations. 
2. Il y eut une époque où les Latins, les Ombriens, les Ausones et bien d'autres furent tous appelé Tyrrhéniens par les Grecs : l'éloignement de ces pays où habitaient ces nations rendait ces détails obscurs à ceux qui vivaient loin d’eux. Plusieurs historiens ont considéré Rome elle-même comme une ville tyrrhénienne. Je suis donc persuadé que ces nations ont changé de nom avec l’emplacement de leur installation, mais je ne peux pas croire qu'elles ont eu toutes les deux une origine commune, pour une raison, parmi beaucoup d'autres, que leurs langues sont différentes et n’ont pas la moindre ressemblance. 
3. "En effet ni les Crotoniates," dit Herodote, "ni les Plakiens ne comprennent la langue d’aucun de leurs voisins actuels, alors qu’ils se comprennent entre eux; et il est clair qu'ils gardent la langue qu'ils ont apportée avec eux dans ces régions." Cependant, on peut trouver curieux que, bien que le Crotoniates parlent la même langue que les Plakiens, qui vécurent près de l’Hellespont, puisque tous les deux sont Pélasges d’origine, leur langue ne ressemble pas du tout à celle des Tyrrhéniens, leurs voisins les plus proches. Mais si la parenté doit être considérée comme cause pour laquelle deux nations parlent la même langue, il est naturel que le contraire soit la cause de différence linguistique, 
4. en effet il n'est pas possible de croire que deux conséquences résultent de la même cause. S’il pouvait raisonnablement se produire, d'une part, que des hommes de la même nation qui se sont installés loin les uns des autres, en fréquentant leurs voisins, perdent leur langue commune, en revanche, il est tout à fait illogique que les hommes de même race et vivant dans le même pays ne se comprennent absolument pas linguistiquement.

XXX. 1. C’est donc pour cette raison, que je suis persuadé que les Pélasges sont un peuple différent du Tyrrhéniens. Et je ne crois pas non plus que les Tyrrhéniens étaient des colons des Lydiens : ils n'emploient pas la même langue qu’eux. Mais on ne peut pas non plus alléguer que, bien qu'ils ne parlent plus une la même langue, ils maintiennent toujours quelques autres traits de leur mère-patrie. Ils n'adorent pas les mêmes dieux que les Lydiens et ne suivent pas les lois ou les coutumes semblables à celles des Lydiens, mais à tous les égards ils diffèrent plus des Lydiens que de Pélasges. 
2. Ceux qui sont le plus près de la vérité ce sont ceux qui déclarent que cette nation n’a émigré de nulle part, mais qu’elle était indigène, puisqu'elle se révèle être une nation très ancienne et sans aucun point commun avec quiconque ni par la langue ni par la façon de vivre. Et il n'y a aucune raison que les Grecs ne les aient pas appelés par ce nom, à cause de leur vie dans les tours et à cause du nom d'un de leurs chefs. 
3. Les Romains cependant leur donnent d'autres noms: du pays qu’ils ont jadis habité et qui s’appelait Etrurie, ils les appellent Etrusques, et de leur connaissance des cérémonies relatives au culte divin, dans lequel ils l’emportaient sur d'autres, ils les appellent maintenant, d’une façon plutôt inexacte, Tusci, mais jadis, avec la même exactitude que les Grecs, ils les appelaient Thyoscooï. Pour eux, leur nom propre est le même que celui d'un de leurs chefs, Rasenna. 
4. Dans un autre livre je montrerai quelles villes le Tyrrhéniens ont fondées, quelles formes de gouvernement ils ont établies, quelle puissance considérable ils ont acquise, quelles actions mémorables ils ont exécutées, et quels sort leur advint. 5. Quant à la nation Pélasge, tout aux moins, ceux qui n'ont pas été détruits ou dispersés parmi les diverses colonies (seul un petit nombre survécut à leur multitude) partagèrent la citoyenneté des Aborigènes sur ce pays et au cours du temps leur postérité, avec d'autres, construisit la ville de Rome. Telles sont les légendes qu’on raconte sur la race pélasgique.

 XXXI. 1. Peu après, une autre expédition grecque débarqua dans cette partie de l'Italie, venant de Pallantium, une ville d'Arcadie, la soixantième année avant la guerre de Troie, comme le disent eux-mêmes les Romains. Cette colonie avait comme chef Évandre , qui, dit-on, était le fils d’Hermès et d’une nymphe locale d’Arcadie. Les Grecs l’appellent Thémis et disent qu'elle était inspirée, mais les auteurs d’Antiquités romaines l'appellent, dans leur langue nationale, Carmenta. Le nom de cette nymphe serait en Grec Thespiôdos; car les Romains appellent carmina des chants, et ils conviennent que cette femme, possédée par l'inspiration divine, révélait aux hommes par son chant l’avenir. 
2. Cette expédition ne fut pas envoyée avec le consentement unanime de la nation, mais, un sédition s’était levée dans le peuple, la faction battue s’exila volontairement de leur pays. Il se trouvait que le royaume des Aborigènes avait comme héritier à ce moment-là Faunus, un descendant, dit-on, de Mars, c’était un homme énergique et intelligent, que les Romains honorent par des sacrifices et des chansons comme un de leurs dieux indigènes. Ces hommes accueillirent les Arcadiens, qui étaient peu nombreux, avec grande amitié et leur donna autant de leur propre terre qu'ils le désiraient. 
3. Les Arcadiens, comme Thémis le leur conseillait par ses prophéties, choisirent une colline, pas loin du Tibre, qui se trouve aujourd’hui près du centre de la ville de Rome, et sur cette colline ils construisirent un petit village suffisant pour les équipages des deux bateaux sur lesquels ils étaient venus de Grèce. C’est ce village qui était destiné à surpasser au cours du temps toutes les autres villes, aussi bien grecques que barbares, non seulement par sa taille, mais aussi par la majesté de son empire et par sa prospérité dans tous les domaines, et par sa notoriété bien supérieure à toutes les cités pour aussi longtemps que restera le genre humain. 
4. Ils baptisèrent la ville Pallantium du nom de leur métropole en Arcadie; mais aujourd’hui, les Romains l’appellent Palatium, car le temps a corrompu la forme correcte, et ce nom a donné lieu à de nombreuses étymologies absurdes.

XXXII. 1. Mais quelques auteurs, et parmi eux Polybe de Mégalopolis, prétendent que la ville devait son nom à Pallas, un jeune homme mort à cet endroit ; ils disent qu'il était le fils d’Hercule et de Lavinia, la fille d'Évandre , et que son grand-père maternel lui aurait élevé un tombeau sur la colline et appela l'endroit Pallantium, d’après le nom du jeune homme. 
2. Mais je n'ai jamais vu de tombeau de Pallas à Rome et je n’ai jamais entendu parler de libations offertes en son honneur ni pu découvrir aucune autre chose de ce genre, bien que cette famille ne soit pas laissée dans l’oubli ni sans ces honneurs dont les êtres divins font l’objet de la part des hommes. Car j’ai appris que des sacrifices publics sont accomplis annuellement par le Romains pour Évandre  et pour Carmenta comme pour les autres héros et divinités mineures; et j'ai vu deux autels érigés, l’un pour Carmenta au pied de colline appelée Capitole près du Porte Carmentale, et l'autre pour Évandre  sur une autre colline, appelée Aventin, non loin de la Porte Trigemina; mais je ne connais rien de tel qui se fasse en l'honneur de Pallas. 
3. Donc les Arcadiens, après avoir construit  au pied de la colline, commencèrent à orner leur ville avec tous les bâtiments suivant leur coutume nationale et à ériger des temples. Ils construisirent d’abord un temple dédié à Pan Lycaios sous les conseils de Thémis (pour les Arcadiens Pan est le plus ancien et plus honoré de tous les dieux), quand ils eurent trouvé un emplacement approprié. Cet endroit, les Romains l’appellent Lupercal, mais nous devrions l'appeler Lykaion. 
4. Aujourd’hui, il est vrai,  que les alentours ont été réunis à l'enceinte sacrée de la ville, il est devenu difficile de faire une conjecture sur la nature ancienne de l'endroit. Néanmoins, à l’origine, dit-on, il y avait une grande caverne sous la colline entourée d’un bois épais; des sources profondes jaillissaient de sous les roches, et le vallon qui touchait les falaises étaient ombragé de grands arbres touffus. 
5. A cet endroit ils élevèrent un autel au dieu et offrirent leur sacrifice traditionnel, que les Romains ont continué à offrir jusqu'à ce jour en février, après le solstice d'hiver, sans rien changer aux rites anciens. La façon de sacrifier sera décrite plus loin. Sur le sommet de la colline ils placèrent l'enceinte de la Victoire et instituèrent des sacrifices pour elle aussi, qui durent tout le long de l'année et que le Romains accomplissaient encore de mon temps.

XXXIII. 1. Les Arcadiens ont une légende qui prétend que cette déesse était la fille de Pallas, le fils de Lycaon, et qu'elle a reçu les honneurs que les hommes lui rendent aujourd’hui grâce à Athéna, avec qui elle avait été élevée.  Ils disent qu’Athéna, dès sa naissance, fut confiée à Pallas par Zeus et qu’elle fut élevée par lui jusqu'à son adolescence.  Ils construisirent aussi un temple à Cérès, à qui ils offrirent des sacrifices sans vin, sacrifices accomplis par des femmes, selon la coutume des Grecs : aucun de ces rites n’a changé à notre époque. 
2. Et ils attribuèrent une enceinte à Neptune équestre et instituèrent les fêtes appelées par les Arcadiens Hippocrateia et par les Romains Consualia, pendant lesquelles il est de coutume que les chevaux et les mules arrêtent de travailler et aient leurs têtes couronnées de fleurs. 
3. Ils consacrèrent aussi beaucoup d'autres enceintes, autels et statues des dieux et instituèrent des purifications et des sacrifices selon les coutumes de leur propre pays, qui continuèrent à être exécutées jusqu’à mon époque de la façon identique. Pourtant je ne devrais pas être étonné que certaines de ces cérémonies, en raison de leur grande ancienneté, soient oubliées par la postérité et négligées; mais celles qui sont encore pratiquées sont des preuves suffisantes qu'elles proviennent des coutumes jadis en usage parmi les Arcadiens : j’en parlerai plus longuement ailleurs. 
4. On dit aussi que les Arcadiens furent les premiers à introduire en l'Italie l'utilisation des lettres grecques, récemment apparues chez eux, et aussi la musique exécutée sur des instruments tels que des lyres, des trigones et des flûtes; alors que leurs prédécesseurs n'utilisaient aucune autre instrument de musique que les syrinx bucoliques. On dit aussi qu’ils ont établi des lois , qu’ils transformèrent la vie quotidienne des hommes, les faisant passer de la bestialité à la civilisation, et qu’ils apportèrent aussi les arts et des coutumes et beaucoup d'autres des choses favorisant le bien public, et c’est pourquoi ils furent traités avec beaucoup de considération par ceux qui les avaient reçus. 
5. C'était la deuxième nation grecque après les Pélasges à venir en Italie et elle partagea la résidence des Aborigènes, en s'établissant dans la meilleure partie de Rome.

XXXIV. 1 Quelques années après les Arcadiens une autre expédition grecque arriva en Italie commandée par Hercule, qui revenait d’avoir conquis l'Espagne et toutes les régions qui s’étendent vers le coucher du soleil.  Certains de ses compagnons qui avaient demandé à Hercule d’abandonner l'expédition, restèrent dans cette région et construisirent une ville sur une colline favorable, qu'ils trouvèrent à environ trois stades de Pallantium.  Cette colline s'appelle aujourd’hui le Capitole, mais les hommes de cette époque l’appelaient la colline de Saturne, ou, en Grec la colline de Cronos. 
2. La plupart de ceux qui étaient restés étaient des Péloponnésiens - des gens de Pheneos et des Epeéens d'Élis, qui ne désiraient absolument plus rentrer chez eux parce que leur pays avait été complètement détruit lors de la guerre contre Hercule. Il y avait également un petit élément troyen qui accompagnait ces derniers : c’étaient des prisonniers emmenés d'Ilion sous le règne de Laomédon quand Hercule prit la ville. A mon avis, la partie de l’armée, qui était épuisée par les travaux ou lassée par ses vagabondages, demanda d’abandonner l'expédition et resta là. 
3. Quant au nom de la colline, certains pensent que c'était un nom ancien, comme je l'ai dit, et que c’est pour cela que les Epéens furent particulièrement satisfaits de cette colline en souvenir de la colline de Cronos à Élis. Elle se trouve dans le territoire du Pisa, près du fleuve Alphée, et les Eléens, la considérant comme consacrée à Cronos, s’y réunissent à date fix pour l’honorer par des sacrifices et d'autres marques de révérence.  
4. Mais le poète ancien Euxenos, ainsi que quelques autres mythographes italiens pensent que ce sont les hommes de Pisa eux-mêmes qui ont donné le nom à l'endroit à cause de sa ressemblance avec leur colline de Cronos, que les Epéens et Hercule élevèrent un autel à Saturne qui subsiste encore au pied de la colline près de la montée qui va du forum au Capitole, et que ce sont eux qui instituèrent le sacrifice que le Romains accomplissent toujours de mon temps, en observant le rituel grec. 
5. Me basant sur des meilleures recherches que j'ai pu faire, je constate que même avant l'arrivée d’Hercule en Italie cet endroit était consacré à Saturne et les indigènes l’appelaient la colline de Saturne, et tout le reste de la péninsule qui s'appelle maintenant l'Italie était consacré à ce dieu appelé Saturne par ses habitants, comme on peut le trouver indiqué dans quelques prophéties sibyllines et d'autres oracles fournis par les dieux. Et dans beaucoup d’endroits du pays il y a des temples consacrés à ce dieu; certaines villes portent le même nom que la péninsule entière portait à cette époque, et beaucoup d'endroits portent le nom du dieu, en particulier des promontoires et des lieux élevés.

XXXV. 1. Mais par la suite le pays s’appela Italie, d’après le nom du chef Italos. Suivant Antiochos de Syracuse, c’était un homme bon et sage et persuadant ses voisins soit par des arguments soit les subjuguant par la force, il devint lui-même maître de tout le pays qui se situe entre les golfes de Napetinos et de Scylllécion : ce fut le premier pays, dit-il, qui fut appelé Italie, d’après son nom Italos. Et quand il se fut rendu maître de cette région et qu’il eut assujetti beaucoup de gens, immédiatement il convoita d’autres peuples et s’empara de nombreuses cités. Il dit plus loin qu’Italos était de race oenotrienne. 
2.  Mais Hellanicos de Lesbos dit que quand Hercule conduisit le troupeau de Géryon à Argos et qu’il passait par l’Italie, un veau s’échappa du troupeau et dans sa fuite parcourut toute la côte et puis, nageant à travers le détroit intermédiaire de la mer, arriva en Sicile.  Hercule, poursuivant le veau, demandait aux habitants partout où arrivait si quelqu’un l'avait quelque part, et quand les personnes de l'île, qui comprenaient un peu de grec et utilisaient leur propre langue quand il décrivait l'animal, l’appelaient vitulus (c’est le nom qu’on lui donne encore aujourd’hui), en mémoire du veau, il  appela tout le pays qu’il avait parcouru Vitulia.
3. Mais il n'est pas étonnant que le nom se soit transformé au cours du temps en sa forme actuelle, puisque beaucoup de noms grecs aussi ont subi une transformation semblable. Mais que le pays comme le dit Antiochos ait pris son nom d'un de ses chefs (ce qui est le plus probable), ou, comme le croit Hellanicos, d’un taureau, il y a une chose évidente dans leurs deux récits, c’est que c’est du temps d’Hercule, ou peu un plus tôt, qu’il reçut ce nom. Auparavant les Grecs l’appelaient Hesperia et Ausonia et les indigènes Saturnia, comme j'ai déjà dit.

XXXVI. 1. Il y a une autre légende rapportée par les habitants, selon laquelle, avant le règne de Jupiter, Saturne régna sur cette terre et que la façon de vivre remarquable durant son règne, regorgeant de produits saisonniers, fut extrêmement appréciée. 
2. Et si quelqu’un, retranchant la partie fabuleuse de ce récit, examinait les mérites d’un pays qui a donné à l'humanité les plus grands plaisirs juste après sa naissance, que ce soit de la terre, selon la tradition antique, ou d'une autre façon, il n'en trouverait aucun plus généreux que celui-ci. Es si l’on compare un pays à un autre de même étendue, l'Italie est, à mon avis, le meilleur, non seulement de l'Europe, mais même de tout le reste du monde. 
3. Mais je n'ignore pas que je beaucoup de gens ne me croiront pas quand ils songeront à l'Egypte, la Libye, la Babylonie et tous les autres pays fertiles. Mais moi je ne limite pas la richesse du sol à une seule sorte de produit, et je n’ai pas envie d’aller vivre dans un endroit où il n’y a que de riches terres arables et peu ou rien d’autre avantage; mais je considère comme le pays le meilleur celui qui est le plus autosuffisant et n’aurait besoin que de très peu de produits importés. Et je suis persuadé que l'Italie possède cette fertilité et la diversité générale d’avantages plus que n'importe quelle autre terre.

XXXVII. 1. L’Italie, tout en possédant beaucoup de bonnes terres arables, ne manque pas d’arbres, comme c'est le cas pour un pays céréalier;  et d'autre part, alors qu'elle est appropriée pour faire croître toute sorte d'arbres, la terre, une fois semé le grain, ne produit pas de maigres récoltes comme dans un pays boisé;  et tout en fournissant  le grain et les arbres en abondance, elle n’est pas impropre au pâturage du bétail;  et personne ne peut dire que, alors qu'elle porte de riches récoltes, du bois de construction et des troupeaux, il soit néanmoins désagréable pour les hommes d’y vivre.  Au contraire, elle regorge de pratiquement toutes sortes de plaisirs et d’avantages. 
2. Quel pays céréalier, arrosé, non pas avec des fleuves, mais avec des précipitations du ciel, surpasse les plaines de Campanie, dans lesquelles j'ai vu des champs qui produisent trois récoltes par an, la moisson de l'été suivant celle de l’hiver et celle de l'automne suivant celle de l'été? Quels vergers d’olives sont supérieurs à ceux des Messapiens, des Dauniens, des Sabins et de beaucoup d'autres? Quels vignobles surpassent ceux de Tyrrhénie et d’Albe et des régions de Falerne, où le sol est merveilleusement propice pour la vigne et avec peu de travail produit les raisins les plus fins en grande abondance? 
3. Et sans compter ces terres cultivées on en trouvera beaucoup qui sont non cultivées comme pâturage pour des moutons et pour des chèvres, et plus étendue encore - et c’est le plus admirable - est la terre laissée pour l’élevage des chevaux et du bétail; l'herbe non seulement des marais et de prés, qui est très abondante, mais l'herbe couverte de rosée et bien arrosée des clairières, sans limite dans son abondance, fournit leur pâturage en été aussi bien qu'en l'hiver et les garde toujours en bonne santé. 
4. Mais le plus merveilleux de tout ce sont toutes ces forêts poussant sur les hauteurs rocheuses, dans les gorges et sur les collines non cultivées, d’où les habitants se fournissent abondamment en bois de construction excellent, approprié aussi bien aux constructions navales que pour tous autres besoins. Aucun de ces matériaux n’est difficile à trouver ni à une trop grande distance du besoin humain, et il est facile à manipuler et aisément transportable, vu la multitude de fleuves qui traversent la péninsule entière et rendent le transport et les échanges des produits de la terre peu coûteux. 
5. On a découvert également dans beaucoup d’endroits des sources d’eau permettant la plupart des bains agréables et des traitements souverains pour des maux chroniques. Il y a également des mines de toutes sortes, une abondance des bêtes sauvages pour la chasse, et une grande variété de poissons d'eau de mer, sans compter d'innombrables autres choses, certaines utiles et d'autres de nature à exciter l’étonnement. Mais de toute les choses la plus agréable est le climat, aux saisons admirablement tempérées, de sorte que moins qu'ailleurs il ne nuit, ni par un froid rigoureux ni par une chaleur excessive, aux fruits et à la croissance des grains et aux corps des animaux.

XXXVIII. 1. Il n’est donc pas étonnant que les anciens aient considéré ce pays comme consacré à Saturne, puisqu'ils estimaient que ce dieu donnait et assurait le bonheur de toute l'humanité, - qu’on doive l'appeler Cronos, comme le pensent les Grecs, ou Saturne, comme le disent les Romains, - et qu’ils le regardaient comme celui qui embrasse l'univers entier, quel que soit son nom, et puisqu'ils voyaient ce pays regorgeant de toutes les ressources et de tous les charmes que recherche l’humanité, et qu’ils considéraient que le lieu le plus agréable pour les dieux et les êtres humains est celui qui leur plaît - les montagnes et les forêts pour Pan, les prés et les endroits verdoyants pour les nymphes, les rivages et les îles pour les divinités marines, et un lieu approprié pour chaque dieu ou génie. 
2. On dit aussi que les anciens sacrifiaient des victimes humaines à Saturne, comme on le faisait à Carthage tant que dura cette ville et comme on le fait encore aujourd’hui chez les Gaulois et chez certaines autres nations occidentales, et que Hercule, désirant supprimer l’usage de ce sacrifice, érigea un autel sur la colline de Saturne et inaugura les rites du sacrifice avec des victimes sans taches brûlant sur un feu pur. Et afin que le peuple ne puisse ressentir aucun scrupule pour avoir négligé ses sacrifices traditionnels, il lui apprit à apaiser la colère du dieu en fabriquant des simulacres d’hommes qu'ils jetaient dans le Tibre liés par les mains et les pieds, et ils les habillaient la même manière qu’eux. Hercule lui apprit aussi à les jeter dans le fleuve au lieu des hommes, pour que la crainte superstitieuse habitant tout leur esprit en fut extirpée, puisque l’apparence du rite ancien était préservée. 
3. C’est ce que les Romains continuaient à faire chaque année à mon époque après l'équinoxe du printemps, en mai, lors de ce qu'ils appellent les Ides (ils considèrent que ce jour marque le milieu du mois); ce jour, après avoir offert des sacrifices préliminaires selon les lois, les pontifes (c’est le nom qu’ils donnent au plus important de leurs prêtres), et avec eux les vierges qui gardent le feu perpétuel, les préteurs, et d’autres citoyens qui peuvent aussi être présent aux rites, jettent du pont Sacré dans le cours du Tibre trente simulacres fabriqués à la ressemblance des hommes, qu'ils appellent Argées. 
4. Mais en ce qui concerne les sacrifices et les autres rites que les romains accomplissent à la manière des Grecs et de leur propre pays, j’en parlerai dans un autre livre ; mais pour le moment, il semble nécessaire de faire un exposé plus détaillé de l'arrivée d’Hercule en Italie et de ne rien omettre de ce qu’il a fait qui mérite d’être mentionné.

XXXI. 1. Des histoires qu’on raconte sur ce dieu, certaines sont en grande partie légendaires et d’autres sont plus proches la vérité. Le récit légendaire de son arrivée est le suivant : Hercule, sur l’ordre d’Eurysthée, parmi d'autres travaux, conduisit le troupeau de Géryon d’Erythie à Argos ; la tâche accomplie et après être passé par beaucoup de régions d’Italie lors de son périple ; il arriva aussi au voisinage de Pallantium dans le pays des Aborigènes; 
2. et trouvant là beaucoup d'excellente herbe pour son troupeau, il les laissa paître, et tombant de fatigue, il s’allongea et s'abandonna au sommeil. Alors un voleur de cette région, du nom de Cacus, tomba par hasard sur le troupeau qui paissait sans personne pour le garder et il lui prit l’envie de les prendre. Voyant Hercule endormi là, il pensa qu'il ne pourrait pas conduire le toupeau en entier sans être découvert et en même temps il se rendit compte que la tâche n'était vraiment pas facile non plus. Ainsi il cacha quelques bêtes dans la caverne proche où il vivait tirant chacune d'elles par la queue à rebours. Il faisait cela pour effacer toute preuve de son vol, car la direction dans laquelle les bœufs étaient allés serait en désaccord avec leurs empreintes. 
3. Hercule se réveilla un peu plus tard, compta le troupeau et trouva qu’il en manquait. Pendant un moment il se demanda où les bêtes avaient disparu, et supposant qu’elles s’étaient perdues tout en paissant, il les chercha à travers la région; puis, ne les ayant pas trouvées, il arriva à la caverne, et bien que trompé par les traces, il pressentit néanmoins qu'il devait fouiller l'endroit. Mais Cacus se tenait devant la porte, et quand Hercule lui posa la question sur les bêtes, il nia les avoir vues, et quand Hercule demanda de fouiller la caverne, il refusa, et appela ses voisins à l'aide, se plaignant de la violence que lui faisait un étranger. Et Hercule embarrassé de la manière dont il devrait agir, imagina de conduire le reste des bêtes devant la caverne. Et ainsi, quand celles qui étaient à l’intérieur entendirent beugler et sentirent l'odeur de leurs compagnons dehors, ils beuglèrent à leur tour et leurs mugissements révélèrent ainsi le vol.  
4. Alors Cacus dont le vol avait ainsi été mis en évidence, misa sur la force et commença par appeler ses amis de la campagne. Mais Hercule le tua en le frappant avec sa massue et fit sortir ses bêtes; et voyant que l'endroit était bien adapté pour héberger des malfaiteurs, il démolit la caverne, enterrant le voleur sous ses ruines. Puis après s'être purifié du meurtre dans le fleuve, il érigea près de cet endroit un autel à Jupiter le Découvreur, qui se trouve maintenant à Rome près de la Porta Trigemina, et il sacrifia un veau au dieu pour le remercier d’avoir retrouvé son troupeau. Ce sacrifice, la ville de Rome continue à le célébrer de mon temps, en observant lors de celui-ci toutes les rites grecs comme Hercule les avait institués.

XL. 1. Quand les Aborigènes et les Arcadiens qui vivaient à Pallantium apprirent la mort de Cacus et virent Hercule, ils pensèrent avoir eu beaucoup de chance d’être débarrassés de celui-ci, qu'ils détestaient pour ses vols, et furent frappés de crainte à l'aspect d’Hercule, chez qui il leur semblait voir quelque chose de divin. Les plus pauvres parmi eux cueillirent des branches de laurier qui poussait là à profusion, l’en couronnèrent ainsi qu’eux-mêmes; et leurs rois vinrent aussi inviter Hercule pour être leur hôte. Mais quand ils apprirent de lui son nom, sa lignée et ses exploits, ils lui abandonnèrent leur pays et eux-mêmes au nom de l’amitié. 
2. Or Évandre , qui auparavant avait entendu Thémis relater que le destin prédisait qu’Hercule, fils de Jupiter et d'Alcmène, changerait sa nature mortelle et deviendrait immortel en raison de sa vertu, dès qu'il apprit qui était l'étranger, résolut de devancer tous les hommes en étant le premier à se concilier Hercule par des honneurs divins, et il a érigea à la hâte un autel improvisé et sacrifia sur celui-ci un veau qui n'avait pas connu le joug, en racontant l'oracle à Hercule et lui demandant d'accomplir les rites préliminaires. 
3. Et Hercule charmé de l'hospitalité de ces hommes, invita le peuple à un banquet, après avoir sacrifié quelques bêtes et prélevé la dîme sur le reste de son butin; et à leurs rois il donna, après en avoir d’abord expulsé quelques brigands, un grand territoire qu’ils désiraient beaucoup, qui appartenait aux Ligures et à d'autres de leurs voisins . On signale en outre qu'il demanda aux habitants, puisqu'ils étaient les premiers à le considérer comme un dieu, de perpétuer les honneurs qu'ils lui avaient rendus en offrant chaque année un veau qui n'avait pas connu le joug et en exécutant le sacrifice selon les rites grecs; et il enseigna lui-même les rites sacrificatoires à deux des familles distinguées, afin que ces sacrifices lui soient toujours agréables. 
4. Ceux qu’il instruisit alors dans les cérémonie grecques, étaient, dit-on, les Potitii et les Pinarii : leurs descendants continuèrent pendant longtemps à avoir la direction de ces sacrifices, de la manière qu’il avait décidé : les Potitii présidant au sacrifice et recevant les prémices des offrandes brûlées, alors que le Pinarii étaient exclus de la dégustation des entrailles et venaient en second lieu lors de ces cérémonies qui devaient être exécutées par les deux familles en même temps. On dit que ce déshonneur leur advint pour être arrivés en retard; on leur avait demandé d’être présents tôt le matin, et ils n’arrivèrent que quand les entrailles étaient déjà mangées.
5. Aujourd’hui cependant, la direction des sacrifices n'incombe plus à ces familles, mais ce sont des esclaves achetés avec de l'argent public qui l'exécutent. Pour quelles raisons cette coutume a été changée et la façon dont le dieu s'est manifesté lors de ce changement de ministère, je le rapporterai quand j’en arriverai à cette partie de l'histoire. 
6. L'autel sur lequel Hercule offrit les dîmes s'appelle chez les Romains Le Très Grand Autel. Il se trouve près de l'endroit qu'ils appellent le Marché aux Bestiaux et aucun autre n'est autant vénéré par les habitants : c’est sur cet autel que se font les serments, les accords pris par ceux qui souhaitent traiter une affaire irrévocable et les dîmes fréquemment offertes conformément à des vœux. Cependant, par sa construction il est de beaucoup inférieur à sa réputation. Dans beaucoup d'autres endroits également des enclos lui sont consacrés en Italie et des autels lui sont érigés dans les villes et le long des routes; et on pourrait à peine trouver un endroit en Italie où ce dieu ne soit pas honoré. Tel est le récit légendaire qui nous a été transmis au sujet d’Hercule.

XLI. 1.  Mais le récit le plus véridique et qui est adopté par la plupart de ceux qui ont relaté ses actions sous une forme historique est celle-ci: Hercule, qui était le plus grand commandant de son temps, marcha à la tête d'une grande force à travers tout le pays qui se trouve de ce côté de l'océan, détruisant soit tous les tyrans odieux qui accablaient leurs sujets, soit les cités qui outrageaient et maltraitaient leurs voisins, soit les pouvoirs qui organisaient des bandes d’hommes qui vivaient à la manière de sauvages et mettaient à mort au mépris des lois des étrangers, et à leur place il établissait des monarchies légales, des gouvernements modérés et des règles de vie humaines et sociables. En outre, il mélangea les barbares aux Grecs, et les habitants de l'intérieur avec ceux de la côte : ces deux groupes jusqu'ici étaient méfiants et ennemis dans leurs rapports les uns avec les autres; il construisit également des villes dans des endroits déserts, détourna le cours des fleuves qui débordaient dans les champs, construisant des routes en les faisant passer par des montagnes inaccessibles, et conçut d'autres travaux afin que chaque terre et chaque mer puissent se trouver accessibles à toute l'humanité.
2. Et il arriva en Italie, non pas seul, ni amenant un troupeau de vaches (ce pays ne se trouve pas sur la route de ceux qui rentrent d'Espagne à Argos et il n’aurait pas été jugé digne de si grands honneurs en ne faisant que de le traverser), mais à la tête d'une grande armée, après avoir déjà conquis l'Espagne, pour subjuguer et gouverner cette région; et il fut obligé d’y séjourner un temps considérable pour deux raisons : l'absence de sa flotte, due à l'arrivée de l'hiver qui la retenait, et parce que toutes les nations de l'Italie ne se soumirent pas volontairement à lui. 
3. En effet, sans compter les autres barbares, les Ligures, nombreux et belliqueux, installés dans les passages des Alpes, essayèrent d’empêcher par les armes son entrée en l'Italie , et à cet endroit une grande bataille fut livrée par les Grecs : au cours de ce combat tous leurs traits furent épuisés. Cette guerre est mentionnée chez les poètes antiques par Eschyle, dans son Prométhée délivré; Il représente Prométhée prédisant à Hercule  ce qui devait lui arriver lors de son expédition contre Géryon et en particulier lui racontant la lutte difficile qu'il devait supporter dans sa guerre contre les Ligures. Voici ces vers: "Et tu marcheras contre l’armée déterminée des Ligures, et de ce combat, je le sais bien, malgré ton ardeur, tu ne te plaindras pas: les traits qui te sont destinés ne te toucheront pas."

XLII. 1. Quand Hercule eut défait ces peuples et se fut emparé des passages, certains livrèrent leurs villes volontairement, en particulier celles d’origine grecque ou qui n'avaient pas de forces considérables; mais la plus grande partie de celles-ci furent réduites par guerre et par siège. 
2. Parmi ceux qui furent vaincus lors d’une bataille, il y avait, dit-on, Cacus, célébré dans les légendes romaines : c’était un chef complètement barbare régnant sur un peuple sauvage, qui avait décidé de s'opposer à Hercule; il était établi sur des hauteurs et était pour cela un fléau pour ses voisins. Quand il apprit qu’Hercule avait installé son camp dans la plaine voisine, il déguisa ses compagnons en brigands et fit une incursion soudaine pendant que l'armée était endormie, il l’encercla et prit tout le butin qu'il trouva sans surveillance. 
3. Ensuite, assiégé par les Grecs, il vit non seulement ses forts pris de force, mais lui-même fut massacré malgré sa résistance. Et quand ses forts furent démolis, ceux qui avaient accompagné Hercule dans son l'expédition (c’étaient quelques Arcadiens avec Évandre , et Faunus, roi des Aborigènes) reçurent la région avoisinante, chaque peuple en reçut une pour lui. Et on peut supposer que ceux des Grecs qui restèrent là, c.-à-d. les Epéens, les Arcadiens de Phénée, et aussi les Troyens, furent laissés pour garder le pays. 
4. Parmi les diverses travaux d’Hercule qui montrent le véritable général, aucune n'était plus digne d’admiration que son habitude d’emmener avec lui pendant un certain temps lors de ses expéditions les prisonniers pris dans les villes capturées, et puis, quand ils l’avaient aidé avec ardeur dans ses guerres, il les installait dans les régions conquises et leur accordait les richesses qu’il avait prises aux autres peuples. C'était grâce à ces actions qu’Hercule gagna un très grand renom et une immense gloire en Italie, et non en raison de son passage qui n’avait rien de remarquable.

XLIII. 1.  Certains disent qu'il laissa aussi des fils de deux femmes dans la région maintenant habitée par les Romains. Un de ces fils était Pallas, qu'il eut de la fille d'Évandre , dont le nom, dit-on, était Lavinia; l'autre, Latinus, dont la mère était une fille hyperboréenne qu'il emmena avec lui comme qu'otage : c’était son père qui lui avait donné et il ne la toucha pas pendant un certain temps; mais revenant en Italie, il en tomba amoureux d'elle et l’engrossa. Et se disposant à partir pour Argos, il la maria à Faunus, roi des Aborigènes; c’est pour cette raison que Latinus est généralement considéré comme le fils de Faunus, et non celui d’Hercule. 
2. Pallas, dit-on, mourut avant d’être arrivé à la puberté; alors que Latinus, quand il arriva à l’âge d’homme, hérita du royaume des Aborigènes, et quand il fut tué lors d’une bataille contre les Rutules ses voisins, sans laisser de descendance masculine, son royaume revint à Énée, le fils d'Anchise, son gendre. Mais ces choses se sont produites plus tard.

LXIV. 1.  Quand Hercule eut tout organisé en Italie selon son désir et que sa flotte fut arrivée en sûreté d'Espagne, il sacrifia aux dieux la dîme de son butin et construisit une petite ville à son nom où sa flotte mouillait (elle est maintenant occupée par les Romains, et se trouve entre Naples et Pompéi et possède en tout temps un mouillage sûr); et après avoir acquis renommée et gloire et reçu des honneurs divins de tous les habitants de l'Italie, il fit voile vers la Sicile. 
2. Ceux qu’il avait laissé comme garnison en Italie et qui s’étaient installés autour de la colline de Saturne vécurent un certain temps sous un gouvernement indépendant; mais peu après ils adoptèrent le mode de vie, les lois et les cérémonies religieuses des Aborigènes, comme les Arcadiens et, encore plus tôt, comme les Pélasges l’avaient fait, et ils partagèrent avec eux le même gouvernement, de sorte qu'avec le temps on en vint à les considérer comme une seule et même nation. Mais ceci suffit pour l'expédition d’Hercule et pour pour les Péloponnésiens qui restèrent en Italie. 
3. A la deuxième génération après le départ d’Hercule, et à la cinquante-cinquième année, comme le disent les Romains, le roi des Aborigènes était Latinus, qui passait pour le fils de Faunus, mais était en fait le fils de Hercule; il était alors dans la trente-cinquième année de son règne.

XLV. 1.  À cette époque les Troyens qui avaient fui avec Énée  Troie après la prise de celle-ci, arrivèrent à Laurentum, qui se trouve sur la côte des Aborigènes face à la mer Tyrrhénienne, pas loin de l’embouchure du Tibre. Après avoir reçu des Aborigènes une terre pour leur habitation et tout ce qu’ils désiraient, ils construisirent une ville sur une colline pas loin de la mer et l'appelèrent Lavinium. 
2. Peu après ils changèrent leur ancien nom en même temps que les Aborigènes, et s’appelèrent Latins, du nom du roi de ce pays. Et quittant Lavinium, ils se joignirent aux habitants de ces régions pour construire une plus grande ville, entourée d’un mur, qu'ils appelèrent Albe; et de là , ils construisirent beaucoup d'autres villes, les villes appelée