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PLINE L'ANCIEN

HISTOIRE NATURELLE

LIVRE HUIT.

livre 7               livre 9

Texte français

Paris : Dubochet, 1848-1850.

édition d'Émile Littré

 

 

LIVRE VIII

TRAITANT DE LA NATURE DES ANIMAUX TERRESTRES.

I. Des éléphants; de leur intelligence. - II. Quand attelés pour la première fois. - III. De leur docilité - IV. Merveilles dans leurs actions. - V. De l'instinct des bêtes pour comprendre les dangers qui les menacent. - VI. Quand, pour la première fois, a-t-on vu des éléphants en Italie? - VII. Combats des éléphants. - VIII. Par quels moyens les prend-on? - IX. Par quels moyens parvient-on a les dompter? - X. Du part de l'éléphant; autres particularités. - XI. Leur patrie; antipathie des éléphants et des dragons. - XII. De l'adresse des animaux. - XIII. Des dragons. - XIV. Serpents d'une grandeur extraordinaire. - XV. Des animaux de la Scythie; des bisons. - XVI. Des animaux du septentrion; de l'aloès; de l'achlis; du bonase. - XVII. Des lions; leur naissance. - XVIII. Leurs espèces. - XIX. Leur naturel. - XX. Qui, le premier, a montré à Rome un combat de lions. Qui a sacrifié le plus grand nombre de ces animaux dans un pareil combat. - XXI. Choses merveilleuses dans les actions des lions. - XXII. Homme reconnu et sauvé par un dragon. - XXIII. Des panthères. - XXIV. Sénatus-consulte et lois sur les panthères d'Afrique. Qui, le premier, a montré à Rome des panthères d'Afrique; qui en a montré le plus grand nombre. - XXV. Des tigres. Quand a-t-on vu un tigre, peur la première fois à Rome? Du naturel de ces animaux. - XXVI. Du chameau ; ses espèces. - XXVII. De la girafe. Quand a-t-on vu les premières à Rome? - XXVIII. Du chaüs; des céphes. - XXIX. Du rhinocéros. - XXX. Du lynx; des sphinx; des crocotes ; des cercopithèques. - XXXI. Animaux terrestres de l'Inde. - XXXII. Animaux terrestres de l'Éthiopie; bête qui tue par la vue. - XXXIII. Des basilics. - XXXIV. Des loups; d'où vient la fable qu'ils changent de peau. - XXXV. Espèces des serpents. - XXXVI. De l'ichneumon. - XXXVII. Du crocodile. - XXXVIII. Du scinque. - XXXIX. De l'hippopotame. - XL. Qui, le premier, a montré à Rome cet animal, ainsi que le crocodile. - XLI. Remèdes trouvés par les animaux. - XLII. Pronostics fournis par les animaux au sujet de certains dangers. - XLIII. Nations détruites par des animaux. - XLIV. Les hyènes. - XLV. Des crocottes; des mantichores. - XLVI. Des onagres. - XLVII. Du castoréum; des animaux à la fois aquatiques et terrestres; des loutres. - XLVIII. De la grenouille rubète. - XLIX. Du veau marin, des castors, des lézards. - L. Des cerfs. - LI. Du caméléon. - LII. Des autres animaux qui changent de couleur: le tarande, le lycaon, le thos. - LIII. Le porc-épic. - LIV. Les ours, leurs petits. - LV. Les rats du Pont et des Alpes. - LVI. Des hérissons. - LVII. Le léontophone, le lynx. - LVIII. Les blaireaux, les écureuils. - LIX. Des vipères et des limaçons. - LX. Les lézards. - LXI. Naturel du chien; exemples de la fidélité de cet animal pour son maître. Quels sont ceux qui ont entretenu des chiens pour les faire combattre. - LXII. De la génération des chiens. - LXIII. Remèdes contre la rage. - LXIV. Naturel des chevaux. - LXV. De leur Instinct. Choses merveilleuses sur des quadriges. - LXVI. Génération des chevaux. - LXVII. Cavales concevant par l'influence du vent. - LXVIII. Des ânes; génération de ces animaux. - LXIX. Naturel des mules et des autres bêtes de somme; leur génération. - LXX. Des bœufs, et de leur génération. - LXXI. Apis en Egypte. - LXXII. Des bêtes à laine et de leur génération. - LXXIII. Variétés de la laine et de ses rouleurs. - LXXIV. Diverses étoffes pour vêtements. - LXXV. De la forme des moutons. Du musmon. - LXXVI. Naturel des chèvres et leur génération. - LXXVII. Des porcs. - LXXVIII. Du sangliers. Quel est celui qui, le premier, a renfermé dans des parcs des bêtes vivantes. - LXXIX. Des animaux demi-sauvages. - LXXX. Des singes. - LXXXI. Des espèces de loups. - LXXII. Des animaux qui ne sont ni apprivoisés ni sauvages. - LXXXIII. Quels sont les lieux ou l'on ne trouve pas d'animaux. - LXXXIV. Où et quels animaux font du mal seulement aux étrangers? Où et quels animaux en font seulement aux indigènes? 

Résumé : Faits, histoires et Observations, 787.

Auteurs :

Mucien, Procillius, Verrius Flaccus, L. Pison, Corn. Valerianus, Caton le Censeur, Fenestella, Trogue Pompée, les Actes, Columelle, Virgile, Varron, Lucilius, Metellus Scipion, Celse, Nigridius, Trebius Niger, Pomponius Mela, Mamilius Sura.

Auteurs étrangers.

Le roi Juba. Polybe, Hérodote, Antipater, Aristote, Démétrios le physicien. Démocrite, Théophraste, Évanthe, Agriopas qui a écrit sur les vainqueurs olympiques, le roi Hiéron, le roi Attale Philométor, Ctésias, Duris, Philistus, Arrhitas, Phylarque, Amphilochus d'Athènes, Anaxipolis de Thasos, Apollodore de Lemnos, Aristophane de Milet, Antigone de Cumes, Agathocle de Chios, Apollonius de Pergame, Aristandre d'Athènes, Bacchius de Milet, Bion de Soles, Chaeréas d'Athènes, Diodore de Priène, Dion de Colophon, Épigène de Rhodes. Évagon de Thasos, Euphronius d'Athènes, Hégésias de Maronée, les deux Ménandres de Priène et d'Héraclée, le poète Ménécrate, Androtion qui écrit sur l'agriculture, Aeschion qui a traite le même sujet, Lysimaque qui l'a également traité, Denys qui a traduit Magon, Diophane qui a fait un abrégé de Denys, le roi Archelaüs, Nicandre. 

I. [1] Passons aux autres animaux, et parlons d'abord des animaux terrestres. L'éléphant est le plus grand, et celui dont l'intelligence se rapproche le plus de celle de l'homme; car il comprend le langage du lieu où il habite; il obéit aux commandements; il se souvient de ce qu'on lui a enseigné à faire; il éprouve la passion de l'amour et de la gloire; il possède, à un degré rare même chez l'homme, l'honnêteté, la prudence, la justice; il a aussi un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune.

[2] Des auteurs rapportent que, dans les forêts de la Mauritanie, des troupeaux d'éléphants descendent sur le bord d'un fleuve nommé Amilas, aux rayons de la nouvelle lune: que là, se purifiant, ils s'aspergent solennellement avec l'eau; et qu'après avoir ainsi salué l'astre ils rentrent dans les bois, portant avec leur trompe les petits fatigués. Ils comprennent même la religion des autres ; et l'on croit que, près de traverser la mer, ils ne s'embarquent qu'après que leur cornac leur a promis per serment la retour.

[3] On en a vu qui, accablés par la maladie (les maladies n'épargnent pas même ces masses énormes), jetaient, couchés sur le dos, des herbes vers le ciel, comme s'ils appelaient la terre en témoignage dans leurs prières. Quant à la docilité, ils adorent le roi, fléchissent le genou, présentent des couronnes. Les Indiens emploient au labourage (VI, 22) des éléphants plus petits, qu'on appelle bâtards.

II. (II.) [1] Les premiers éléphants attelés qu'on ait vus à Rome sont ceux qui traînèrent le char du grand Pompée, triomphant de l'Afrique. On dit qu'anciennement Bacchus, triomphant de l'Inde vaincue, avait employé un pareil attelage. Procilius rapporte que dans le triomphe de Pompée les éléphants ne purent passer attelés par la porte de la ville. Dans les combats de gladiateurs que donna Germanicus, les éléphants exécutèrent des mouvements grossiers ressemblant à une sorte de danse; leurs exercices ordinaires étaient de jeter dans les airs des armes que les vents ne pouvaient détourner, de figurer entre eux des attaques de gladiateurs, et de se livrer aux ébats folâtres de la pyrrhique; puis ils marchèrent sur la corde tendue; quatre éléphants en portaient dans une litière un cinquième représentant une nouvelle accouchée; et dans des salles pleines de peuple ils allèrent prendre place à table, en marchant à travers les lits avec tant de ménagement qu'ils ne touchèrent aucun des buveur.

III. (III.) [1] Un éléphant, d'une intelligence trop lente à retenir ce qu'on lui enseignait, ayant été plusieurs fois fustigé, fut trouvé (c'est un fait certain) répétant la nuit sa leçon. Il est très curieux de les voir aller de bas en haut sur des cordes ; mais ce qui l'est encore davantage, c'est de les voir aller de haut en bas. Mucianus, trois fois consul, rapporte qu'on éléphant avait appris à tracer les caractères grecs, et qu'on lui faisait écrire en cette langue ces mots-ci : "C'est moi qui a écrit ces mots et consacré les dépouilles celtiques." Le même auteur dit avoir été témoin oculaire du fait suivant : A Putéoles, des éléphants qu'on avait amenés par mer, et qu'on forçait à débarquer, effrayés de la longueur du pont qui les séparait du rivage, allèrent à terre à reculons, pour ne pas voir l'étendue de l'intervalle qu'ils avaient à parcourir.

IV. [1] Les éléphants savent que les seules dépouilles qu'on recherche en eux sont leurs défenses, que Juba appelle des cornes, mais qu'Hérodote, bien plus ancien, et l'usage général, désignent sous le nom plus juste de dents : aussi quand ces dents tombent par quelque accident ou par l'effet de la vieillesse, ils les enfouissent. Les défenses seules sont de l'ivoire; au reste, la partie même des défenses qui est cachée dans les chairs n'est que de l'os, et n'a pas de valeur. Cependant, dans ces derniers temps, la pénurie de l'ivoire a fait qu'on s'est mis à couper les os en lames. En effet, il est rare qu'on trouve de grosses défenses, excepté dans l'Inde; dans notre partie du monde, tout l'ivoire qui s'y trouvait a été consommé par le luxe.

[2] La blancheur des défenses indique la jeunesse; les éléphants en ont un très grand soin ; ils ménagent la pointe d'une des deux, afin de l'avoir en état pour le combat; ils emploient l'autre pour leurs besoins, à arracher les racines, à mouvoir les corps pesants; entourés par les chasseurs, ils mettent en avant ceux qui ont les plus petites défenses, pour que l'ennemi s'imagine que le butin ne vaut pas le combat; puis, las de résister, ils les brisent contre un arbre, et payent ainsi leur rançon.

V. (IV.) [1] Il est singulier que presque tous les animaux sachent pourquoi on les poursuit, et que tous (01) sachent ce dont lis doivent se garder. Un éléphant, rencontrant par hasard dans la solitude un homme qui n'est que voyageur, se montre clément et doux, et même, dit-on, lui indique le chemin; mais s'il aperçoit la trace d'un homme avant de voir l'homme même, il tremble de tous ses membres, de peur d'embûches; il flaire et s'arrête, il regarde autour de lui, il souffle avec colère, et il ne marche pas sur l'empreinte, mais il arrache la motte de terre qui la porte, il la donne au suivant, celui-ci à un autre, et ainsi de suite jusqu'au dernier; alors la bande tourne tête, revient sur ses pas et se range en bataille, tant l'odeur de cette empreinte due à des pieds qui, la plupart du temps, ne sont pas même nus, est persistante pour l'odorat de ces animaux.

[2] De même la tigresse, redoutable aux autres bêtes féroces, et qui ne tient aucun compte des traces de l'éléphant lui-même, déplace, dit-on, ses petits dés qu'elle a vu la trace d'un homme. Comment l'a-t-elle reconnue? où a-t-elle aperçu précédemment celui qu'elle redoute? Les forêts qu'elle habite sont fort peu fréquentées. Je veux bien que cette empreinte frappe les animaux par sa rareté; mais d'où savent-ils qu'il y a quelque danger? ou plutôt pourquoi redoutent-ils l'aspect de l'homme lui-même, eux qui l'emportent tant par la force, par la taille et par la rapidité? Telle est la loi de la nature et la puissance qu'elle exerce : les animaux les plus féroces et les plus grands, sans avoir jamais vu ce qui ils doivent craindre, comprennent sur-le-champ quand vient le moment de craindre.

[3]  (V.) Les éléphants marchent toujours en troupe; le plus âgé conduit la bande, le plus âgé ensuite ferme la marche; quand ils passent une rivière, ils envoient devant les plus petits, de peur que les pieds des plus grands n'enfoncent le lit et n'augmentent la profondeur de l'eau. Antipater rapporte que le roi Antiochus avait deux éléphants de guerre, dont le nom même était célèbre. Les éléphants tiennent à ces distinctions; et Caton, qui n'a pas nommé les généraux dans ses Annales, rapporte que l'éléphant qui combattit le plus vaillamment dans l'armée punique s'appelait Surus, et avait perdu une défense. Antiochus donc sondant le gué d'une rivière, l'éléphant appelé Ajax, qui était le chef de la bande, refusa d'entrer dans l'eau.

[4] Alors on déclara que le commandement appartiendrait à celui qui passerait : Patrocle s'y hasarda, et pour cet exploit on lui donna les colliers d'argent, qui leur font le plus grand plaisir, et toutes les autres prérogatives du commandement: Ajax, ainsi dégradé, se laissa mourir de faim, préférant la mort a l'ignominie. Les éléphants, en effet, sont très sensibles à la honte; le vaincu fuit à la voix du vainqueur, il lui présente de la terre et de la verveine (XXII, 4).

[5] Ils ont de la pudeur, et ne se livrent à la copulation que dans le secret. Le mâle est apte à la génération à cinq ans, et la femelle a dix. La femelle ne reçoit le mâle que tous les deux ans; et seulement, dit-on, pendant cinq jours : le sixième, ils se baignent dans une rivière, et c'est alors seulement qu'ils rejoignent la troupe. L'adultère est inconnu parmi eux ; la possession des femelles ne suscite pas chez eux des combats cruels, comme chez les autres animaux. Ce n'est pas qu'ils n'éprouvent la puissance de l'amour : on rapporte qu'un éléphant aima en Égypte une femme qui vendait des couronnes; et qu'on ne s'imagine pas que son choix était mauvais : cette femme fut la bien almée d'Aristophane, très célèbre grammairien. Un autre aima Ménandre, Syracusain, jeune adolescent de l'armée de Ptolémée; et il témoignait, en ne mangeant pas, le regret qu'il éprouvait de son absence. Juba dit qu'une marchande de parfums fut aimée par un de ces animaux : [6] tous montrèrent leur attachement en témoignant de la joie à la vue de la personne aimée, en lui faisant des caresses à leur manière, en conservant et en jetant dans son sein les pièces de monnaie qu'on leur avait données. Il n'est pas donnant que des animant qui ont de la mémoire éprouvent de l'attachement. Juba rapporte encore qu'un éléphant reconnut après beaucoup de temps un vieillard qui, jeune, avait été son cornac. Le même auteur leur attribue un certain instinct de justice : le roi Bocchus ayant exposé, attachés à des poteaux, trente éléphants qu'il avait résolu de mettre à mort par trente autres éléphants, on ne put obtenir, quoi qu'on fît pour exciter ceux-ci, qu'ils servissent la cruauté d'autrui.

VI. (VI.) [1] L'Italie vit pour la première fois des éléphants lors de la guerre de Pyrrhus, et on les appela bœufs de Lucanie à cause du théâtre de la guerre ; ce fut l'an de Rome 472. Sept ans plus tard, Rome en vit mener eu triomphe. Beaucoup furent pris en Sicile sur les Carthaginois par L. Metellus, pontife, et menés en triomphe l'an 502. Ils étaient au nombre de 142, ou, suivant d'autres (02), de 140; ils furent passés en Italie sur des radeaux que soutenaient des rangées de tonneaux. Verrius rapporte qu'ils combattirent dans le cirque, et qu'on les tua à coups de javelot parce qu'on ne sut qu'en faire, attendu qu'on ne voulut ni les nourrir ni les donner à des rois; L. Pison prétend qu'ils furent introduits dans le cirque, et qu'afin de redoubler le mépris pour ces animaux, on les y fit seulement pourchasser par des ouvriers qui n'avaient que des piques sans fer. Les auteurs qui pensent qu'ils ne furent pas tués n'expliquent pas ce qu'ils devinrent par la suite.

VII. (VII.) [1] Un combat d'un Romain contre un éléphant est célèbre. Annibal avait forcé les prisonniers faits sur nous à combattre entre eux; l'un d'eux qui survécut fut mis en présence d'un éléphant, et on lui promit que s'il le tuait il serait renvoyé; il combattit seul dans l'arène contre l'éléphant, et il en vint à bout, au grand chagrin des Carthaginois. Annibal, comprenant que le bruit de ce combat ferait mépriser ces animaux, envoya des cavaliers pour tuer le Romain, qui retournait chez lui.

[2] L'expérience des batailles contre Pyrrhus montra qu'il était très facile de couper leur trompe. Fenestella rapporte que le premier combat d'éléphants qu'on ait vu a Rome eut lieu dans le cirque, pendant l'édilité curule de Claudius Pulcher, sous le consulat de M. Antonius et de A. Posthumius, l'an de Rome 655, et que vingt ans après y eut un combat d'éléphants contre des taureaux, sous l'édilité curule des deux frères Lucullus. Sous le second consulat de Pompée (l'an de Rome 700), lors de la dédicace du temple de Vénus Victorieuse, vingt éléphants, ou, selon d'autres, dix-sept, combattirent dans le cirque contre des Gétules, qui les attaquaient à coups de javelot. Un d'entre eux excita surtout l'étonnement : les pieds percés de traits, il s'avança se traînant sur les genoux contre ses ennemis, arrachant les boucliers et les jetant en l'air: ces boucliers, qui tournoyaient en retombant, faisaient un grand plaisir aux spectateurs, comme si c'eût été un tour d'adresse et non un effet de la fureur de l'animal.

[3] Un autre fait qui surprit aussi, c'est qu'un éléphant tut tué d'un seul coup: un javelot, entrant sous l'œil, atteignit dans la tête les organes vitaux. Tous ensemble ils essayèrent de faire une sortie, non sans jeter beaucoup de désordre parmi le peuple qui entourait les grilles de fer. Pour cette raison, le dictateur César, sur le point, dans la suite, de donner un spectacle semblable, entoura de fossés pleins d'eau l'arène, fossés que Néron fit disparaître pour ajouter aux places des chevaliers. Les éléphants de Pompée, ayant perdu l'espoir de s'échapper, implorèrent la miséricorde du peuple par des attitudes qu'on ne peut décrire, se lamentant, pour ainsi dire, sur leur destinée; ce qui causa une telle peine aux spectateurs, qu'oubliant le général et la magnificence déployée en leur honneur, ils se levèrent tous versant des larmes, et maudirent Pompée, malédiction qui ne tarda pas à s'accomplir.

[4] Le dictateur César, lors de son troisième consulat, en fit combattre 20 contre 500 fantassins, et, derechef, 20 armés de tours, avec 60 combattants sur leur dos, contre 500 fantassins et un pareil nombre de cavaliers. Sous le règne de Claude et de Néron, le dernier exploit des gladiateurs qui demandaient leur congé était de les combattre seul à seul. L'éléphant a, dit-on, tant de douceur a l'égard de plus faible que lui, qu'au milieu d'un troupeau de menu bétail il écarte avec sa trompe les animaux qui sont devant lui, de peur d'en écraser quelqu'un par mégarde; ils ne font du mal que provoqués. En raison de cette douceur, ils marchent toujours en troupe, et ce sont les moins solitaires des animaux. Entourés par de la cavalerie, ils mettent au milieu les malades, les fatigués, les blessés, et ils viennent tour à tour au premier rang, comme s'ils obéissaient à un commandement et à la discipline. Pris, Ils s'apprivoisent très promptement par l'usage de l'orge.

VIII. (VIII.) [1] Dans l'Inde, pour les prendre, un cornac dirige un éléphant apprivoisé sur lequel il est monté, et qui, surprenant un éléphant sauvage isolé ou séparé de sa troupe, le frappe et le réduit; alors le cornac monte sur cet éléphant, qui lui obéit comme le premier. En Afrique on les prend dans des fosses; dès qu'un d'entre eux est allé y tomber, les autres entassent des branchages, jettent des roches, et font tous leurs efforts pour le retirer en comblant ainsi la fosse. Autrefois qu'on les chassait pour les dompter, on les poussait, à l'aide de la cavalerie, dans un long défilé fait de main d'hommes et sans issue; là, enfermés par des fossés et des levées de terre, on les domptait par la faim. Ce qui prouvait leur soumission, c'est quand ils recevaient paisiblement un rameau qu'un homme leur présentait. Maintenant qu'on les chasse pour avoir leurs défenses, on cherche à les blesser à coups de flèches aux pieds, qui sont leur partie la plus sensible.

[2] Les Troglodytes, limitrophes de l'Éthiopie, qui ne vivent que de cette chasse, montent sur les arbres voisins des chemins que suivent les éléphants; puis, ayant remarqué le dernier de toute la bande, ils sautent sur l'extrémité de sa croupe; de la main gauche ils le saisissent par la queue, ils appuient leurs pieds sur la cuisse gauche; ainsi suspendus, ils coupent de la main droite, avec une hache à double tranchant très affilée, l'un des jarrets; cette blessure retardant l'animal, ils lui coupent en se sauvant les tendons de l'autre jarret : tout cela se fait avec une rapidité extrême.

[3] D'autres, employant un mode moins périlleux mais moins certain, fixent dans la terre, à une distance plus considérable, de très grands arcs; des jeunes gens très forts les maintiennent; d'autres, non moins forts, les tendent, et lancent des épieux en guise de flèches sur les éléphants qui passent; puis ils suivent l'animal blessé à la trace de son sang. Les femelles sont beaucoup plus timides que les mâles.

IX. (IX.) [1] Les éléphants furieux se domptent par la faim et par les coups; on met auprès d'eux d'autres éléphants qui répriment leurs écarts avec des chaînes. Au reste, c'est surtout à l'époque du rut qu'ils deviennent intraitables, et qu'ils démolissent avec leurs défenses les écuries des Indiens. Aussi s'oppose-t-on aux accouplements, et l'on tient les femelles séparées des mâles dans des pacages, comme on fait pour le gros bétail. Domptés, on les emploie à la guerre; ils portent des tours pleines d'hommes armés, et décident en grande partie du résultat des guerres en Orient. Ils renversent les bataillons, ils écrasent les soldats; et cependant le moindre cri d'un cochon les épouvante. Blessés et effrayés, ils reculent toujours; et alors c'est pour leur propre parti qu'ils sont dangereux. Les éléphants d'Afrique redoutent ceux de l'Inde, et n'osent pas les regarder. En effet, les éléphants indiens sont d'une plus haute taille.

X. (X.) [1] Le vulgaire croit que la portée est de dix ans; d'après Aristote (Histoire des Animaux, V, 13), elle est de deux ans; la femelle ne met bas qu'un petit. Les éléphants vivent deux cents ans, et quelquefois trois cents. Ils commencent à être adultes à soixante ans. Ils aiment beaucoup l'eau, et se tiennent sur le bord des fleuves; du reste, la grosseur de leur corps les rend impropre à la nage. Ils sont très sensibles au froid; c'est pour eux le plus grand mal. Les seules maladies auxquelles ils soient sujets sont la tympanite et le flux de ventre.

[2] Je lis qu'on fait tomber les traits enfoncés dans leur corps en leur donnant à boire de l'huile, et qu'au contraire le trait tient davantage si on les fait suer. Il est mortel pour eux de manger de la terre, à moins qu'ils ne s'y habituent peu à peu. Ils avalent aussi des pierres. Les aliments qui leur plaisent le plus sont les tronc d'arbre; ils abattent des palmiers élevés, en les heurtant de leur front; et, l'arbre ainsi renversé, ils en mangent le fruit. Ils mangent avec la bouche; ils respirent, ils boivent et ils flairent avec ce qu'on appelle non improprement leur main. De tous les animaux celui qu'ils haïssent le plus c'est le rat, et ils rebutent leur nourriture s'ils aperçoivent qu'elle ait été touchée dans la crèche par cet animal. Ils éprouvent les plus grandes souffrances quand ils avaient en buvant une hirudo, que l'on commence, j'en fais la remarque, à appeler ordinairement sangsue : quand elle s'est fixée dans les voies respiratoires, elle leur cause une douleur intolérable.

[3] Leur peau est le plus dure au dos, elle est molle au ventre; ils ne sont pas défendus par des soies; leur queue même ne leur sert pas à les débarrasser de l'importunité des mouches, à laquelle leur masse ne les empêche pas d'être sensibles; leur peau est ridée, et attire ces insectes par son odeur. Ils en laissent des essaims se poser sur cette peau tendue ; puis, la fronçant subitement, ils les écrasent entre les plis : cela leur tient lieu de queue, de crinière et de poil.

[4] Leurs défenses ont un prix énorme; c'est la plus riche matière pour les statues des dieux. Le luxe a trouvé un autre mérite dans l'éléphant : on est allé jusqu'à rechercher la saveur du cartilage de sa trompe, par la seule raison, je pense, que l'un se figure manger l'ivoire même. C'est surtout dans les temples qu'on voit employées les grandes défenses. Toutefois, Polybe a rapporté, sur l'autorité d'un petit roi appelé Gulussa, qu'à l'extrémité de l'Afrique, sur les confins de l'Éthiopie, elles servent de poteaux dans les maisons, et qu'on les emploie, au lieu de pieux, pour y faire des clôtures et parquer les bestiaux.

XI. (XI.) [1] L'Afrique produit des éléphants au delà des déserts des Syrtes et dans la Mauritanie. Il y en a dans l'Éthiopie et la Troglodytique, comme nous l'avons dit (VIII, 8); mais les plus grands sont dans l'Inde, et ils sont perpétuellement en guerre avec des dragons assez grands eux-mêmes pour les envelopper sans peine de leurs replis, et les serrer comme dans un nœud : les deux combattants succombent: le vaincu, dans sa chute, écrase par son poids le serpent roulé autour de lui.

XII. (XII.) [1] Chaque animal a son adresse particulière, qui est merveilleuse; ils en sont un exemple. Le dragon a de la peine à s'élever à la hauteur de l'éléphant ; en conséquence, remarquant le chemin que ces animaux prennent en allant paître, il se jette sur eux du haut d'un arbre : l'éléphant sait qu'il n'est pas assez fort pour lutter contre les nœuds qui l'étreignent; aussi cherche-il à écraser son ennemi contre les arbres ou les rochers : le dragon prévoit le danger, et tout d'abord il lui enlace les jambes avec sa queue; l'éléphant défait les nœuds avec sa trompe; le dragon enfonce sa tête dans les narines de l'éléphant, et à la fois lui ferme la respiration et le blesse dans les parties les plus délicates. Quand ils se rencontrent à l'improviste, le serpent se dresse et attaque son adversaire, principalement aux yeux;

[2] de là vient qu'on trouve souvent des éléphants aveugles, consumés par la faim et le chagrin. Comment expliquer la cause d'une si grande discorde, si ce n'est en disant que la nature se plaît à se donner le spectacle de ces duels? On rapporte encore autrement ce combat : l'éléphant, dit-on, a le sang très froid, aussi est-ce surtout pendant les chaleurs que les serpents le convoitent; en conséquence, cachés dans les rivières, ils guettent l'éléphant qui vient boire; ils s'enlacent autour de sa trompe et le mordent à l'oreille, parce que c'est le seul endroit qu'Il ne puisse défende avec sa trompe (03); ils boivent tout son sang, tant ils sont énormes. L'éléphant, ainsi épuisé et mis à sec, tombe; le dragon enivré est écrasé, et meurt.

XIII. (XIII.) [1] L'Éthiopie produit aussi des serpents qui égalent ceux de l'Inde; ils ont 20 coudées. Seulement je ne sais pourquoi Juba a cru qu'ils avaient des crêtes. On appelle Asachéens les Éthiopiens dans le pays desquels on les trouve surtout. On rapporte que sur les côtes de ce pays quatre ou cinq de ces serpents s'enlacent en forme de claie, et, faisant pour ainsi dire voile la tête dressée, vont à travers les flots chercher une meilleure nourriture en Arabie.

XIV. (XIV.) [1] Mégasthène écrit que dans l'Inde des serpents deviennent assez grands pour avaler des cerfs et des bœufs entiers; Métrodore, qu'auprès du fleuve Rhyndacus, dans le Pont, ils sont tels, qu'ils aspirent et engloutissent les oiseaux passant au-dessus d'eux, quelles que soient la hauteur et la rapidité du vol. On connaît l'histoire du serpent qui, dans les guerres puniques, auprès du fleuve Bagrada, fut assiégé comme une citadelle par Régulus, avec des balistes et des machines; il avait 120 pieds de long :

[2] sa peau et ses mâchoire sont été conservées à Rome, dans un temple, jusqu'à la guerre de Numance. On peut croire à ces faits quand on voit en Italie le serpent appelé boa arriver à une telle grandeur, que sous le règne du dieu Claude on trouva un enfant entier dans le corps d'un de ces animaux, tué au Vatican. Ils se nourrissent d'abord en tétant les vaches; c'est de là que vient leur nom (04). Quant aux autres animaux qui, n'étant qu'apportés de toutes parts, ont souvent touché le sol de l'Italie, il n'importe pas d'en décrire minutieusement les formes.

XV. (XV.) [1] La Scythie produit très peu d'animaux, à cause du manque d'arbrisseaux. La Germanie, qui y touche, n'en a pas beaucoup; cependant on y trouve des espèces remarquables de bœufs sauvages, les bisons à crinières, et le ures doués d'une force et d'une rapidité extrême, aux quels le vulgaire ignorant donne le nom de bu bales; le bubale (antilope bubalis) est un animal d'Afrique, qui ressemble plutôt au veau ou au cerf.

XVI. [1] Le nord produit aussi des troupeaux de chevaux sauvages, de même que l'Asie et l'Afrique des troupeaux d'ânes sauvages. On y trouve en entre l'alce (élan), ressemblant à une de nos bêtes de somme, s'il ne s'en distinguait par la longueur de ses oreilles et de son cou. Il est dans l'île de Scandinavie un animal qui n'a jamais été vu chez nous, mais dont beaucoup ont parlé, l'achlis (élan) (05), qui ne diffère pas beaucoup de l'alce, mais qui a les membres d'une seule pièce; aussi ne se couche-t-il pas, mais il dort appuyé contre un arbre, que l'on scie, piège où il se prend; autrement sa vitesse extrême le sauverait. Sa lèvre supérieure est très grande, c'est pour cela qu'en paissant il marche à reculons; car s'il allait devant lui, sa lèvre s'enroulerait. On parle d'une bête de Péonie nommée bonace (06), à crinière de cheval, et de reste ressemblant à un taureau; ses cornes sont tellement contournées, qu'elles ne peuvent lui servir pour combattre; aussi a-t-il recours a la fuite, et en fuyant il lance, quelquefois à la distance de trois jugères (75 ares), une fiente dont le contact brûle comme une sorte de feu ceux qui le poursuivent.

XVII. [1] Les pards, les panthères, les lions, et les animaux semblables, disposition singulière, marchent les ongles rentrés dans une sorte de gaine, de peur que la pointe ne s'en brise ou ne s'émousse. Quand ils courent, leurs griffes sont retirées en arrière, et ils ne les allongent que pour saisir une proie. (XVI.) Le lion a le plus de noblesse, quand une crinière couvre son cou et ses épaules. Avec l'âge, cet ornement vient à tous ceux qui ont été engendrés par un lion; mais il manque toujours à ceux qui ont été engendrés par un pard. Les femelles en sont également dépourvues. Ces animaux sont très ardents en amour, et le rut rend les mâles furieux.

[2] C'est l'Afrique qui est le principal théâtre de ces fureurs, la pénurie des eaux assemblant les animaux sur les bords d'un petit nombre de rivières. Aussi y voit-on se produire des formes diverses d'animaux, les femelles s'accouplant de gré ou de force avec des mâles de toute espèce; de là vient cette façon de parler proverbiale en Grèce: L'Afrique produit toujours quelque chose de nouveau. Le lion reconnaît à l'odeur l'adultère commis par la lionne avec le pard, et se venge avec violence; aussi la lionne après cette faute se lave dans le fleuve, ou ne suit le lion que de loin. Je vois qu'on a cru vulgairement qu'elle n'enfantait qu'une fois, se déchirant la matrice avec les griffes pour mettre son petit au monde. Aristote parle autrement; et comme je suivrai généralement ce grand homme, je crois devoir dire d'abord quelques mots sur son compte.

[3] Alexandre le Grand, brillant de connaître l'histoire des animaux, remit le soin de faire un travail sur ce sujet à Aristote, éminent en tout genre de science; et il soumit à ses ordres, en Grèce et en Asie, quelques milliers d'hommes qui vivaient de la chasse et de le pêche, et qui soignaient des viviers, des bestiaux, des ruches, des piscines et des volières, afin qu'aucune créature ne lui échappât. En interrogeant ces hommes, Aristote composa environ cinquante volumes sur les animaux : j'ai abrégé cet ouvrage célèbre, et j'y ai joint ce qu'il avait ignoré; je prie les lecteurs d'avoir de l'indulgence pour notre travail, qui va les faire rapidement voyager parmi tous les ouvrages de la nature, et au milieu de ce que le plus illustre des rois a désiré connaître.

[4] Aristote rapporte donc que la lionne met bas à sa première portée cinq petits; que d'année en année elle en enfante un de moins, et qu'elle devient stérile après en avoir porté un seul; que les petits sont d'abord informes, très peu en chair, et ne sont pas plus grands que des belettes; qu'ils marchent à peine à six mois, et qu'ils ne commencent pas à faire quelques mouvements avant deux mois; qu'en Europe on ne trouve des lions qu'entre l'Acheloüs et le Nestus, beaucoup plus forts que ceux que produit l'Afrique ou la Syrie (07).

XVIII. [1] Il y a deux espèces de lions : l'une est ramassée et courte; elle a la crinière plus crépue (08). Ces lions sont plus timides que les lions au corps allongé et au poil droit; ces derniers méprisent les blessures. Les lions mâles urinent en levant la cuisse, comme les chiens; leur urine a une odeur forte, et leur haleine aussi; ils boivent rarement, ils ne mangent que de deux jours l'un; gorgés, ils restent trois jours sans manger; ils dévorent entiers les morceaux qu'ils peuvent avaler; et quand l'ampleur de leur ventre n'est pas égale à leur avidité, ils font sortir les morceaux en portant leurs griffes dans la gorge : ils emploient le même procédé quand, repus, il leur faut fuir (09).

[2] Leur vie est longue, dit Aristote ( Hist. an., IX, 39) ; ce qui le prouve, c'est qu'on les trouve la plupart privés de dents. Polybe, compagnon de Scipion Émilien, rapporte que dans leur vieillesse ils attaquent l'homme, parce qu'il ne leur reste plus assez de force pour poursuivre les bêtes fauves; qu'alors ils assiègent les villes d'Afrique, et qu'avec Scipion il en vit qu'on avait mis en croix, pour effrayer les autres par la crainte d'un pareil supplice.

XIX. [1] Seul entre les bêtes sauvages, le lion a de la clémence à l'égard des suppliants; il épargne ceux qui sont terrassés; sa fureur s'exerce plus sur les hommes que sur les femmes; il n'attaque les enfants que poussé par la faim. Les Libyens croient qu'il comprend les prières : toujours est-il que j'ai entendu raconter à une captive revenue de Gétulie, qu'elle avait adouci dans les bois la férocité de plusieurs lions en osant leur parler, et leur dire qu'elle était une femme fugitive, malade, une suppliante aux pieds de l'animal le plus noble de tous et leur maître, et une proie indigne de sa gloire. Les opinions sont partagées sur la question de savoir si quand un animal féroce s'adoucit par la parole, c'est un effet de son intelligence ou du hasard. On ne en étonnera pas en voyant que l'expérience n'a pas décidé (observation facile à vérifier) si l'on peut par des chants magiques attire les serpents, et les forcer à recevoir leur peine.

[2] La queue est chez les lions l'indice de leurs sentiments, comme les oreilles chez les chevaux; car la nature accorde aux plus nobles animaux des indices de cette espèce. La queue étant immobile, le lion est calme, bienveillant et caressant, pour ainsi dire ; ce qui est rare, car la colère est chez lui un état plus fréquent. Quant la colère commence, il frappe la terre de sa queue; quand elle croît, il s'n bat les flancs, comme s'il voulait s'exciter lui-même. Sa plus grande force est dans la poitrine. Des blessures qu'il fait, soit avec les griffes, soit avec les dents, un sang noir s'écoule.

[3] Repu, le lion ne fait pas de mal. Son noble courage se manifeste surtout dans les dangers : ce n'est pas seulement quand, dédaignant les traits, il se défend par la terreur qu'il inspire, proteste en quelque sorte qu'il est contraint, et s'élance sur les adversaires, moins forcé par le péril que courroucé de leur folie; mais il témoigne encore mieux sa grandeur d'âme quand, pressé par une multitude de chiens et de chasseurs, il recule avec lenteur et dédain en rase campagne, et tant qu'il peut être vu; au lieu que, dès qu'il est entré dans le fourré et les bois, il s'échappe par une course très rapide, comme si les témoins faisaient la honte.

[4] Quand il poursuit, il va par bonds ; ce qu'il ne fait pas quand il fuit. Blessé, il reconnaît merveilleusement ce lui qui l'a frappé; et il va le chercher, quoi que soit le nombre des chasseurs. Il saisit celui qui lui a lancé un trait sans le blesser, le renverse, le roule, mais ne le blesse pas. Quand la lionne combat pour ses petits, on dit qu'elle tient les yeux fixés à terre, pour ne pas être effrayée par la vue des épieux. Du reste, les lions ne sont ni rusés ni soupçonneux: ils ne regardent pas de côté, et ne veulent pas être regardés de cette façon.

[5] On croit qu'en mourant ils mordent la terre, et donnent une larme à leur mort. Un animal si puissant et si féroce est effrayé par le mouvement d'une roue et d'un char vide, par la crête du coq, plus encore par son chant, mais surtout par le feu. La seule maladie à laquelle le lion soit sujet est la perte d'appétit; on l'en guérit en excitant sa colère par l'insolence de guenons mises près de lui: il boit leur sang, qui lui sert de remède.

XX. [1] Le premier qui ait donné à Rome le spectacle de combat de plusieurs lions ensemble est Q. Scaevola, fils de Publius, lors de son édilité curule. L. Sylla, qui fut ensuite dictateur, fit com battre le premier cent lions à crinière, lors de sa préture; après lui, le grand Pompée en fit combattre dans le cirque 600, dont 315 étaient à crinière (10); le dictateur César, 400.

XXI. [1] C'était jadis une chose fort laborieuse que de les prendre; on employait surtout les fosses. Sous le règne de Claude, le hasard enseigna un procédé qu'on peut presque dire honteux pour le nom d'un tel animal : un berger de Gétulie jeta son surtout sur un de ces animaux qui l'attaquait; cela fut aussitôt transporté dans l'arène. On peut à peine croire jusqu'à quel point une enveloppe légère, jetée sur sa tête, arrête sa férocité : il se laisse enchaîner sans résistance; c'est que toute sa vigueur est dans ses yeux. On s'étonnera moins que Lysimaque ait étranglé un lion avec lequel Alexandre l'avait fait enfermer.

[2] Le premier qui les ait mis sous le joug, et qui les ait attelés à un char dans Rome, est Marc-Antoine, et ce fut pendant la guerre civile, après la bataille livrée dans les champs de Pharsale; attelage prodigieux, sorte de signe des temps, qui témoignait que les esprits généreux subissaient le joug; car se faire traîner ainsi avec la mime Cythéris, c'était une monstruosité qui dé passait même les calamités de l'époque. Le premier homme qu'on dise avoir osé flatter un lion de la main, et le montrer apprivoisé, est Hannon, personnage carthaginois des plus célèbres; cela même le fit condamner : on crut qu'un homme aussi ingénieux persuaderait tout ce qu'il voudrait, et que la liberté serait en péril entre les mains de celui qui avait triomphé si complètement de la férocité.

[3] On cite aussi des exemples fortuits de la démence des lions. Mentor, de Syracuse, vit en Syrie un lion qu'il rencontra se rouler à terre en suppliant : frappé de terreur, il voulut s'enfuir; mais la bête lui barrait le passage, et lui léchait les pieds d'un air caressant : Mentor s'aperçut alors qu'elle avait une tumeur et une plaie à la patte; il en tira une épine, et la délivra de ses souffrances : une peinture à Syracuse atteste le fait. Élpis, de Samos, débarqué en Afrique, vit aussi, sur la côte, un lion la gueule ouverte et menaçante; il court à un arbre en invoquant Bacchus : c'est surtout quand l'espoir est perdu, que l'on fait des vœux. La bête, sans le poursuivre, comme elle aurait pu faire, alla se coucher au pied de l'arbre, cherchant à exciter sa pitié par cette gueule ouverte qui l'avait effrayé :

[4] en mordant trop avidement, elle s'était enfoncé un os entre les dents; elle souffrait de la faim, et la cause de la souffrance était dans ses armes mêmes. La voyant tenir la tête en l'air, et lui adresser pour ainsi dire de muettes prières, Élpis, qui d'abord ne se fiait pas à la bête, fut retenu plus longtemps encore par l'étonnement qu'il ne l'avait été par la crainte; enfin, il descendit et arracha l'os au lion, qui présentait sa gueule, et se prêtait à l'opération autant qu'il était nécessaire. On raconte que tant que le vaisseau resta à la côte le lion témoigna sa reconnaissance en apportant du gibier.

[5] En mémoire de cet événement, Élpis consacra, dans Samos, à Bacchus un temple que pour cette raison les Grecs nommèrent temple de Bacchus à la bouche ouverte. Étonnons-nous après cela (VIII, 5) que les bêtes reconnaissent les traces de l'homme, quand c'est le seul animal dont elles attendent du secours. Car pourquoi celles-ci ne se sont-elles pas adressées a d'autres? Ou bien d'où savaient-elles que la main de l'homme peut guérir? Peut-être aussi la violence du mal force les bêtes même à tout essayer.

[6] (XVII.) Démétrios le naturaliste rapporte un trait non moins mémorable d'une panthère. L'animal était couché au milieu d'un chemin, dans le désir de rencontrer un homme : le père d'un certain philosophe Philinus l'aperçut à l'improviste. La peur le prend, il se met à reculer : mais la panthère se roule autour de lui; évidemment elle le caressait, et elle était en proie à un chagrin que l'on pouvait reconnaître même dans une panthère : elle avait des petits, lesquels étaient tombes loin de la dans une fosse. La crainte de l'homme se calma, ce fut le premier degré de la compassion; il voulut lui donner des soins, ce fut le second. Il la suivit là où elle l'entraînait, en tirant légèrement ses vêtements avec les griffes : dès qu'il comprit la cause de sa douleur, il retira de la fosse les petits, ce qui était en même temps sa propre rançon. La panthère le suivit avec eux, et le reconduisit au delà du désert, pleine de joie et d'allégresse; et l'on voyait facile ment qu'elle témoignait sa reconnaissance sans mettre en compte son propre bienfait; ce qui est rare, même chez l'homme.

XXII. [1] Ces faits permettent de croire aussi le récit de Démocrite, qui raconte que Thoas fut sauvé en Arcadie par un serpent. Enfant, Thoas l'avait élevé et s'y était beaucoup attaché ; le père, redoutant le naturel et la taille du serpent, l'avait porté dans un lieu désert. Là, Thoas étant tombé dans une embûche de brigands, le serpent re connut sa voix, et vint à son secours. Quant à ce qu'on rapporte d'enfants allaités par des bêtes fauves après avoir été exposés, ainsi qu'on dit que les fondateurs de notre ville furent allaités par une louve, il est plus juste, je pense, d'attribuer cette circonstance extraordinaire à la grandeur des destins qui devaient s'accomplir, qu'au naturel des animaux eux-mêmes.

XXIII. [1] La panthère et le tigre sont presque les seuls animaux remarquables par leur robe bigarrée; les autres n'ont qu'une couleur uniforme, et propre à chaque espèce; seulement la couleur des lions est foncée en Syrie. Chez la panthère, les taches sont comme de petits yeux semés sur un fond clair. On dit que tous les quadrupèdes sont singulièrement attirés par l'odeur qu'elle exhale (XXI, 18), mais qu'ils sont effrayés par l'aspect farouche de sa tête; aussi la cache-t-elle : il ne reste plus que l'odeur agréable qui les attire, et elle les saisit. Des auteurs prétendent qu'elle a sur l'épaule une tache semblable à la lune, qui croît et décroît avec cet astre. On donne aujourd'hui le nom de bigarrées et de pards, qui sont les mâles, à toute cette espèce d'animaux, très communs en Afrique et en Syrie. Quelques-uns font des panthères une espèce à part, les distinguent seulement par le fond clair; et jusqu'à présent je n'ai pas trouvé d'autre différence.

XXIV. [1] Il y avait un ancien sénatus-consulte qui défendait d'apporter en Italie des panthères d'Afrique. Cn. Aufidius, tribun du peuple (an de Rome 670), le fit casser par l'assemblée, et il permit d'en importer pour les jeux du cirque. Scaurus (XXXVI, 24), lors de son édilité (an de Rome 696), fut le premier qui en fit paraître dans le cirque 150, toutes de celles qu'on appelle bigarrées; puis Pompée, 410; le dieu Auguste, 420.

XXV. [1] Le même empereur fut le premier qui, sous le consulat de Q. Tubéron et de Fabius Maximus, consul pour la quatrième fois (an de Rome 743), aux nones de mai (7 mai), lors de la dédicace du théâtre de Marcellus, montra à Rome, sur le théâtre, un tigre apprivoisé. Le dieu Claude en montra quatre à la fois (XVIII). L'Hyrcanie et l'Inde produisent le tigre, animal d'une rapidité redoutable : on en fait surtout l'épreuve quand on lui enlève tous ses petits, qui sont toujours nombreux; le chasseur qui les emporte est monté sur un cheval très vite, et il en change de temps en temps. Dès que la tigresse trouve la bauge vide (les mâles ne s'occupent pas de leur progéniture ), elle se précipite sur les pas du ravisseur, qu'elle suit à la piste : celui-ci, dès qu'il entend le rugissement approcher, jette un des petits; la tigresse le prend dans sa gueule, et sous ce poids, marchant avec encore plus de rapidité, elle revole à sa bauge; puis elle se remet à la poursuite, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, le chasseur étant rentré dans le vaisseau qui l'avait apporté, la fureur de l'animal s'épuise vainement sur le rivage.

XXVI. [1] Les Orientaux élèvent comme gros bétail les chameaux, dont (11) il y a deux espèces, le chameau de la Bactriane et celui de l'Arabie ; la différence est que le premier a deux bosses sur le dos, le second n'en a qu'une. Les chameaux ont sous la poitrine une autre bosse, sur laquelle ils reposent. Les deux espèces manquent, comme les bœufs, de la rangée des incisives supérieures (XI, 62). Tous sont employés comme bêtes de charge ; on s'en sert même en guise de cavalerie dans les combats. Pour la vélocité ils sont au rang du cheval; mais la carrière que fournissent ces animaux est proportionnée à leurs forces. Le chameau ne fait jamais une route plus longue que la route ordinaire, ni ne reçoit une charge plus lourde que sa charge habituelle.

[2] Il a une aversion naturelle pour le cheval; il peut supporter la soif pendant quatre jours. Il boit, quand l'occasion s'en présente, pour le passé et pour l'avenir, et il trouble auparavant l'eau avec ses pieds; autrement l'eau ne lui plairait pas. Il vit cinquante ans, quelquefois cent; il est sujet aussi à la rage. On a trouvé le moyen de les châtrer, même les femelles, pour les rendre propres à la guerre; cette continence forcée les rend plus courageux.

XXVII. [1] Une certaine ressemblance avec le chameau se trouve dans deux animaux (12) : l'un d'eux est appelé nabu (girafe) par les Éthiopiens; il a l'encolure du cheval, les pieds et les jambes du bœuf, la tête du chameau, et des taches blanches semées sur un fond de couleur fauve, ce qui lui a fait donner le nom de camelopardalis. La premiers girafe a été vue a Rome lors des jeux du cirque donnés par le dictateur César (an de Rome 708); depuis, on en voit de temps en temps. Cet animal est plus remarquable par un aspect extraordinaire que par un naturel farouche; aussi a-t-il reçu le nom de mouton sauvage.

XXVIII. (XIX.) [1] C'est dans les jeux donnés par le grand Pompée qu'on a vu pour la première fois le chaüs (loup-cervier) (VIII, 34, 4) (13), appelé en Gaule rufius; il a la forme du loup et la robe du pard. Dans les mêmes jeux parurent des animaux venus d'Éthiopie, qu'on appelle cepus (14) : leurs pieds de derrière ressemblent aux pieds et aux jambes de l'homme, leurs pieds de devant aux mains de l'homme. Cet animal n'a pas été revu depuis à Rome.

XXIX. (XX.) [1] Dans les mêmes jeux on montra aussi le rhinocéros qui porte une corne sur le nez; on en a vu souvent depuis: c'est le second ennemi naturel de l'éléphant (VIII, 11 et 12). Il aiguise sa corne contre les rochers, et se prépare ainsi au combat, cherchant surtout à atteindre le ventre, qu'Il sait être la partie la plus vulnérable. Il est aussi long que l'éléphant; il a les jambes beaucoup plus courtes, et la couleur du buis.

XXX. (XXI.) [1] L'Éthiopie produit des lynx (15) en grand nombre, des sphinx (16) au poil roux, avec deux mamelles à la poitrine, et beaucoup d'autres animaux monstrueux, des chevaux ailés, armés de cornes qu'on appelle pégases; des crocottes (17), qui semblent nées du chien et du loup, brisant tout avec leurs dents, et digérant aussitôt ce qu'elles ont dévore; des cercopithèques à tête noire, à poil d'âne, et différant des autres animaux par la voix ;

[2] des bœufs pareils à ceux de l'Inde, à une: corne et à trois cornes; la leucrocote (18), animal excessivement rapide, ayant à peu près la taille de l'âne, les jambes du cerf, le cou, la queue et le poitrail du lion, la tête du blaireau, le pied fourchu, la gueule fendue jusqu'aux oreilles, et au lieu de dents un os continu : on prétend que cet animal imite la voix humaine. Dans le même pays ou trouve un animal nommé éale (19), de la grandeur de l'hippopotame, ayant la queue de l'éléphant, une couleur noire ou fauve, la mâchoire du sanglier, les cornes hautes de plus d'une coudée, mobiles, qu'il emploie alternativement dans les combats, et dont il varie l'obliquité suivant qu'il le juge nécessaire.

[3] Mais ce que ce pays a de plus farouche sont des taureaux sauvages (20), plus grands que ceux de nos champs, d'une rapidité supérieure à celle de tous les animaux, d'une cou leur fauve, ayant les yeux bleus, le poil tourné à rebours, la gueule fendue jusqu'aux oreilles, des cornes mobiles comme l'animal dont il vient d'être parlé, un cuir aussi dur que la pierre, et résistant à toutes blessures. Ils font la chasse à toutes les bêtes : quant à eux, on ne les prend que dans des fosses, où ils périssent toujours par l'effet de leur propre fureur. Dans le même pays il naît, d'après Ctésias, un animai appelé mantichore (VIII, 45) (21), ayant un triple rang de dents qui s'engrènent en forme de peigne, la face et les oreilles de l'homme, les yeux glauques, une couleur de sang, un corps de lion, une queue qui pique comme celle du scorpion, une voix semblable au concert du chalumeau et de la trompette, une rapidité très grande, et un goût tout particulier pour la chair humaine.

XXXI. [1] Dans l'Inde on trouve encore des bœufs (22) dont le pied n'est pas fendu, et qui n'ont qu'une corne; et une bête nommée axis (23), ayant la robe d'un faon, avec des mouchetures plus nombreuses et plus blanches : on l'offre en sacrifice à Bacchus. Les Indiens Orséens vont à la chasse de singes dont tout le corps est blanc. Ils chassent aussi une bête intraitable ; c'est l'unicorne (24), semblable au cheval par le corps, au cerf par la tête, à l'éléphant par les pieds, au sanglier par la queue; elle a un mugissement grave, et une seule corne noire s'élevant de deux coudées au milieu du front: on dit que cette bête ne peut pas être prise vivante.

XXXII. [1] Chez les Éthiopiens occidentaux est la source Nigris, origine du Nil, d'après l'opinion de la plupart des auteurs, que rendent probable les arguments rapportés plus haut (V, 10). Auprès de cette source est une bête appelée catoblepas (25), d'une taille médiocre, ayant les membres inertes: tout ce qu'elle peut faire, c'est de porter sa tête, qui est très pesante, et quelle tient toujours inclinée vers le sol; autrement elle serait le fléau du genre humain, car tous ceux qui voient ses yeux expirent sur-le-champ.

XXXIII. [1] Le serpent appelé basilic n'est pas doué d'une moindre puissance. La province Cyrénaïque le produit; sa longueur n'est pas de plus de douze doigts; il a sur la tête une tache blanche, qui lui fait une sorte de diadème. Il met en fuite tous les serpents par son sifflement. Il ne s'avance pas comme les autres en se repliant sur lui-même, mais il marche en se tenant dressé sur la partie moyenne de son corps. Il tue les arbrisseaux, non seulement par son contact, mais encore par son haleine; il brûle les herbes, il brûle les pierres, tant son venin est actif. On a cru jadis que, tué d'un coup de lance porté du haut d'un cheval, il causait la mort non seulement du cavalier, mais du cheval lui-même, le venin se propageant le long de la lance. Ce monstre redoutable (on en a fait souvent l'épreuve pour les rois, désireux d'en voir le cadavre) ne résiste pas à des belettes; ainsi le veut la nature : rien n'est sans contrepoids. On les fait entrer dans des cavernes, que l'on reconnaît facilement parce que le sol est brûlé alentour; elles tuent le basilic par l'odeur qu'elles exhalent, et meurent en même temps. Tel est le résultat du combat de la nature avec elle-même.

XXXIV. (XXII.) [1] En Italie aussi on croit que le regard des loups est nuisible, et que voyant un homme avant d'en être vus ils le privent momentanément de la voix. En Afrique et en Égypte les loups sont petits et sans force; dans les pays froids ils sont farouches et redoutables. On a dit que des hommes se changeaient en loups, puis reprenaient leur forme; nous devons croire fermement que cela est faux, ou ajouter foi à toutes les fables dont tant de siècles ont démontré la fausseté.

[2] Mais d'où vient que cette opinion ait pris de telles racines dans l'esprit du vulgaire, que le mot de loup-garou soit un terme d'imprécation? Nous allons le dire. D'après Évanthes, écrivain grec qui n'est pas sans réputation, les livres des Arcadiens disent qu'un individu de la famille d'un certain Anthus est choisi au sort parmi les siens, et conduit à un étang de l'Arcadie; que la, suspendant ses habits à un chêne, il passe l'étang à la nage, va dans la solitude, se transforme en loup, et vit pendant neuf ans avec les animaux de cette espèce.

[3] Si pendant ce temps il n'a vu aucun homme, il retourne à l'étang, et, après l'avoir traversé à la nage, il reprend la forme humaine : seulement il se trouve âgé de neuf ans de plus qu'avant sa métamorphose; Fabius ajoute même qu'il reprend son ancien vêtement. On est stupéfait de l'excès de la crédulité grecque; il n'est pas de mensonge si impudent qui ne soit appuyé d'un témoignage. Ainsi Agriopas, historien des Vainqueurs Olympiques, raconte que Déménète de Parrhasie (IV, 10) ayant goûté des entrailles d'un enfant, immolé dans le sacrifice de victimes humaines que les Arcadiens faisaient encore dans ce temps à Jupiter Lycéen, fut métamorphosé en loup; qu'au bout de dix ans, rendu aux Jeux athlétiques, il disputa le prix du pugilat, et revint victorieux d'Olympie.

[4] Bien plus, on croit vulgairement qu'un petit poil qui est à la queue du loup constitue un philtre amoureux, et que l'animal pris jette ce poil, qui n'a de vertu qu'autant qu'il est enlevé sur l'animal vivant. On dit que le temps de l'accouplement des loups n'est, dans toute l'année, que de douze jours; qu'affamé, il se nourrit de terre. De tous les présages le plus favorable est de voir son chemin coupé à droite par un loup ayant la gueule pleine. Au même genre appartiennent tes loups appelés cerviers, tels que l'animal qui, avons-nous dit (VIII, 28), venu de la Gaule, fut montré dans les jeux célébrés par le grand Pompée. Ce dernier animal, même ayant faim, oublie, dit-on, s'il tourne la tête, les aliments qu'il mangeait, et va ailleurs en chercher d'autres.

XXXV. (XXIII.) [1] Quant aux serpents, on sait que la plupart ont la couleur du terrain où ils se cachent. Les espèces en sont innombrables : les cérastes ont de petites cornes, qui sont souvent au nombre de quatre, et dont le mouvement attire les oiseaux, pendant que l'animal tient le reste de son corps caché. L'amphisbène (26) a une double tête, c'est-à-dire une tête à la queue, comme si ce n'était pas assez d'une seule gueule pour répandre le venin. Les uns ont des écailles, les autres une peau tachetée, tous un poison mortel. Le javelot se lance du haut des arbres : ce n'est pas seulement pour les pieds que les serpent sont à craindre, ils fendent même l'air comme un dard lancé par une machine. Le cou de l'aspic (coluber aje L.) se gonfle, et sa blessure est mortelle, à moins qu'on n'excise sur-le-champ les parties infectées.

[2] Ce reptile si redoutable n'a qu'un sentiment, ou plutôt qu'une passion. Les aspics ne cheminent que par couple apparié, et ils ne vivent pas l'un sans l'autre ; aussi, le mâle ou la femelle étant tuée, le survivant met à la vengeance un acharnement incroyable. Il poursuit le meurtrier; il n'attaque que lui, par une sorte d'instinct, au milieu de la foule la plus nombreuse; il triomphe des obstacles, il traverse les espaces, et on ne lui échappe qu'en passant une rivière, ou par une fuite rapide. On ne peut dire si la nature a été plus prodigue de fléaux que de remèdes : d'abord elle a donné à cet animal redoutable une vue faible; les yeux sont non pas en avant, mais sur les tempes; aussi l'ouïe (27) le met-elle en mouvement plus souvent que la vue. (XXIV.) Puis il règne une guerre à mort entre lui et l'ichneumon (mangouste, viperra ichneumon L.).

XXXVI. [1] C'est la sa gloire à celui-ci, né aussi en Égypte. Il se roule dans le limon et se sèche au soleil; puis, s'étant ainsi cuirassé de plusieurs couches de boue, il va au combat. Dans la lutte, tenant sa queue droite, et se présentant par derrière, il reçoit des morsures impuissantes, jusqu'à ce que, épiant de côté le moment, il saisit son ennemi à la gorge. Non content de cette guerre, il triomphe d'un animal non moins redoutable.

XXXVII. (XXV.) [1] Le Nil nourrit le crocodile, monstre à quatre pieds, et dangereux sur la terre comme dans les eaux. De tous les animaux terrestres, c'est le seul qui n'ait pas l'usage de la langue; seul aussi il a la mâchoire supérieure mobile, et sa morsure est terrible, attendu que les rangées de ses dents s'engrènent en forme de peigne. Sa largeur dépasse presque toujours dix-huit coudées; la femelle pond des œufs aussi gros que ceux d'une oie, et, par une sorte de divination, elle les couve toujours au delà de la limite que l'inondation du Nil atteindra. Aucun animal n'arrive à de plus grandes dimensions relativement à sa petitesse en naissant. Il est armé de griffes, et sa peau est impénétrable ; il passe le jour à terre, la nuit dans l'eau, déterminé dans l'un et l'autre cas par le besoin de la chaleur. Rassasié de poisson et la gueule toujours pleine de débris, il se livre au sommeil sur le rivage; là, un petit oiseau qu'on appelle en Égypte trochilos, et roitelet en Italie, l'invite à ouvrir la gueule pour y chercher la nourriture, nettoyant d'abord le dehors de la gueule en sautillant, puis les dents, et le gosier même, que le crocodile, chatouillé agréablement, dilate autant qu'il peut : l'ichneumon, le voyant accablé par le sommeil au milieu de ce chatouillement, s'élance comme un trait dans son gosier, et lui ronge le ventre.

XXXVIII. [1] On trouve dans le Nil un animal semblable au crocodile, mais plus petit même que l'ichneumon, le scinque (Lacerta ouaran Cuv.) (XXVIII, 30). Ingrédient essentiel dans les antidotes, il sert aussi d'aphrodisiaque pour exciter les facultés viriles. Le crocodile était un fléau trop dangereux peur que la nature se contentât de lui opposer un seul ennemi ;aussi des dauphins qui entrent dans le Nil ont sur le dos une épine (28) qui semble aiguisée pour servir d'arme : les crocodiles veulent les empêcher de chasser dans un fleuve qu'ils regardent comme leur domaine; le dauphin, plus faible que son ennemi, le met à mort par ruse : en effet, tous les animaux ont un instinct admirable qui leur montre à connaître non seulement leurs propres avantages, mais encore les désavantages de leurs ennemis; ils connaissent leurs armes, ils connaissent les occasions et le côté faible de ceux qu'ils attaquent.

[2] Le crocodile a sous le ventre la peau molle et mince; le dauphin, comme effrayé, plonge, et, passant sous le ventre de son ennemi, il le lui ouvre avec son épine. Bien plus, une race d'hommes fait, dans le Nil même, la guerre à ce monstre: ce sont les Tentyrites (XXVIII, 6, 2), appelés ainsi de l'île qu'ils habitent. Leur taille est petite, mais leur présence d'esprit est merveilleuse, au moins dans de pareilles luttes. Le crocodile est terrible contre ceux qui fuient, mais il fuit devant ceux qui le poursuivent.

[3] Les Tentyrites seuls osent l'attaquer de front; ils se jettent même à la nage dans le fleuve, et, se mettent à cheval sur son dos, ils lui placent, au moment où, renversant la tête, il ouvre la gueule pour les mordre, une massue entre les dents; ils en tiennent les bouts avec l'une et l'autre main, et conduisent l'animal captif à terre avec cette espèce de frein; ils effrayent le crocodile par leur seule voix, et les forcent à revomir, pour être rendus à la sépulture, les corps qu'il vient d'avaler.

[4] Aussi Tentyra est-elle la seule île où les crocodiles n'abordent pas; et l'odeur des Tentyrites les fait fuir comme celle des Psylles (VII,2) fait fuir les serpents. Cet animal a, dit-on, la vue faible dans l'eau, très perçante au dehors, et il passe toujours quatre mois d'hiver dans un trou, sans rien manger. Quelques–uns pensent que, seul entre tous les animaux, il grandit tant qu'il vit; or il vit longtemps.

XXXIX. [1] On trouve dans le même Nil l'hippopotame, animal d'une taille beaucoup plus haute. Il a le pied fendu comme les bœufs, le dos, la crinière et le hennissement du cheval, le museau relevé, la queue du sanglier et ses dents recourbées, mais moins dangereuses. Avec son cuir on fait des casques et des boucliers impénétrables, tant qu'ils ne sont pas mouillés. Il dévaste les moissons; et on assure qu'il détermine d'avance chaque jour la moisson qu'il ravagera le lendemain, et qu'il entre à reculons dans le champ, pour mettre en défaut ceux qui voudraient lui dresser des embûches à son retour.

LX. (XXVI.) [1] M. Scaurus, dans les jeux célébrés lors de son édilité, montra le premier à Rome un hippopotame et cinq crocodiles, dans une pièce d'eau creusée pour cette circonstance L'hippopotame a même enseigné (XXVIII, 31) à la médecine une de ses opérations : quand une abondance continuelle d'aliments l'a rendu trop gras, il vient sur la rive pour chercher des roseaux récemment coupés; des qu'il voit une tige très aiguë, il s'y appuie, et s'ouvre une veine à la jambe. S'étant ainsi, par l'écoulement du sang, débarrassé du malaise qui le gênait, il couvre la plaie de limon.

XLI. (XXVII.) [1] Dans la même Égypte un oiseau, appelé ibis, a enseigné quelque chose de semblable : il se lave les intestins en insinuant son bec recourbé dans cette partie par laquelle il est si important que le résidu des aliments soit évacué. Et ce ne sont pas les seules inventions utiles, même à l'homme, qu'aient trouvés les animaux : le cerf a Indiqué le dictame(XXV, 53) pour l'extraction des herbes; blessé par cette arme (29) il lui suffit de manger du dictame pour qu'elle se détache. Le même animal blessé par l'araignée qu'on appelle phalange, ou par quelque bête semblable, se guérit en mangeant des écrevisses.

[2] Une herbe excellente contre les morsures des serpents (XXII, 45) est celle avec laquelle se raniment les lézards blessés dans les combats qu'ils leur livrent. Le chélcidoine (XXV, 50 et 91) est très bonne pour la vue ; ce que nous ont appris les hirondelles, qui s'en servent pour guérir les yeux malades de leurs petits.

[3] La tortue se redonne des forces contre les serpents en mangeant la cunile, qu'on appelle herbe aux boeufs (XX, 61); la belette, en mangeant de la rue quand elle a livré des combats aux serpents en poursuivant les rats (XXIX, 16); la cigogne se guérit dans les maladies en mangeant de l'origan ; les sangliers, avec du lierre et en mangeant des écrevisses, surtout celles que la mer rejette. Le serpent qui mue par l'effet de l'hiver (XX, 95) se délivre de sa peau avec le jus du fenouil, et reparaît, au printemps, brillant de jeunesse.

[4] Il commence à s'en dépouiller par la tête, et il ne lui faut pas moins d'un jour et d'une nuit pour se dégager de sa vieille peau, la retournant à l'envers d'un bout a l'autre. Le même animal, dont la vue s'est affaiblie pendant l'hivernage, se frotte avec le fenouil, et par cette onction rend de la force à ses yeux; en se frottant contre les épines du genévrier, il se délivre des écailles qui lui obscurcissent la vue; le dragon se purge au printemps avec le suc de la laitue sauvage. Les barbares vont à la chasse des panthères avec de la viande frottée d'aconit; c'est un poison : la panthère, dès qu'elle en a mangé, est prise d'étranglement; aussi quelques-uns appellent-ils cette herbe pardalianches (XXVII, 2).

[5] Mais l'animal se guérit avec les excréments de l'homme, dont il est tellement avide, que si des bergers en mettent dans un vase, en ayant soin de le suspendre hors de la portée de ses bonds, il s'épuise à sauter pour y atteindre, et finit par expirer; et cependant la panthère a la vie si dure, que, les intestins hors du corps, elle combat longtemps. L'éléphant, trompé par la couleur, mange-t-il un caméléon (c'est un poison pour lui), a recours à l'olivier sauvage.

[6] Les ours (XXIX, 39), quand ils ont goûté du fruit de la mandragore, lèchent les fourmilières. Le cerf en mangeant de la cinare (30) combat les plantes vénéneuses des pâturages, les ramiers, les choucas (XI, 25), les merles, les perdrix, remédient avec la feuille du laurier à la perte d'appétit qu'ils éprouvent chaque année; Ies colombes, les tourterelles, les poules, avec l'herbe appelée helxine (31) ; les canards, les oies et les autres oiseaux aquatiques, avec la sidéris (32); les grues et oiseaux semblables, avec le jonc de marais. Le corbeau ayant tué un caméléon, nuisible à son vainqueur même, dissipe le venin avec du laurier.

XLII. (XXVIII.) [1] Je pourrais citer mille autres faits: la nature a même donné à beaucoup d'animaux la faculté d'observer le ciel, et de présager les vents, les pluies et les tempêtes, présages différents suivant les différentes espèces, et dont le détail serait immense, ainsi que le détail des autres rapports que l'homme entretient avec chacun d'eux. En effet, ils annoncent à l'avance les dangers, non seulement par leur foie et par leurs entrailles, à l'inspection desquelles s'arrêtent tant de mortels, mais aussi par d'autres indices.

[2] Les rats délogent à l'avance des édifices qui menacent ruine; les araignées tombent les premières avec leurs toiles. Les augures constituent même un art chez les Romains, et le collège des prêtres y est surtout consacré. En Thrace, quand les eaux sont glacées, le renard, animal d'ailleurs d'une habileté malfaisante, est consulté : on ne passe les fleuves et les lacs gelés que quand il les a lui même traversés en allant et venant; on a observé que, mettant l'oreille contre la glace, il en estime l'épaisseur.

XLIII. (XXIX.) [1] On trouve des exemples non moins célèbres de destructions dues même à des animaux méprisés. M. Varron rapporte qu'une ville fut ruinée en Espagne par les lapins, en Thessalie par les taupes; qu'une population fut chassée par les grenouilles en Gaule, par les sauterelles en Afrique; que les habitants de Gyaros, une des Cyclades, furent mis en fuite par les rats (VIII, 82; X, 85); qu'en Italie Amycles fut dé-truite par les serpents. En deçà des Éthiopiens Cynamolges (VI, 35), est une vaste étendue dépeuplée; les habitants en ont disparu devant les scorpions et les solipuges (XXIX, 29); Théophraste assure que les Rhoetiens ont été chassés par les scolopendres. Mais revenons aux autres espèces d'animaux.

XLIV. (XXX.) [1] Le vulgaire croit que les hyènes sont hermaphrodites, qu'elles deviennent alternativement, d'année en année, mâles et femelles; qu'elles engendrent sans mâle: Aristote nie tout cela (de Gen. an., II, 6). La crinière s'étend tout le long du dos, et le cou ne fait qu'un avec l'épine; aussi l'hyène ne peut infléchir son corps qu'en se tournant tout entière. On en raconte en outre des choses merveilleuses : la plus étrange, c'est qu'au milieu des bergeries elle imite le langage humain, retenant le nom d'un individu, qu'elle fait sortir ainsi et déchire. On prétend encore qu'elle imite le vomissement de l'homme, pour attirer les chiens et les dévorer;

[2] que, seule entre tous les animaux, elle fouille les sépulcres et y va chercher les cadavres: que la femelle est rarement prise; que les yeux présentent mille variétés et mille changements de coloration; que les chiens atteints par son ombre perdent la voix ; qu'au moyen de certains procédés magiques elle rend immobile tout animal autour duquel elle a tourné trois fois.

XLV. [1] En s'accouplant avec des hyènes la lionne d'Éthiopie produit la crocute (33), qui imite pareillement la voix des hommes et des bestiaux, Elle ne cligne jamais les yeux; les deux mâchoires, dépourvues de gencives, sont garnies chacune d'une denture continue; ces deux dentures s'emboîtent, afin que la rencontre ne les émousse pas. Juba rapporte que la mantichore (VII, 30) aussi imite, en Éthiopie, la parole humaine.

XLVI. [1] Les hyènes sont très nombreuses dans l'Afrique, qui produit aussi beaucoup d'ânes sauvages. Dans cette espèce, chaque mâle commande à un troupeau de femelles : redoutant des rivaux en amour, ils surveillent les femelles pleines, et châtrent avec les dents les mâles qui naissent; mais les femelles pleines cherchent à se cacher, elles veulent mettre bas en secret, et se plaisent à multiplier leurs jouissances.

XLVII. [1] Ce sont les castors du Pont qui se châtrent eux-mêmes (XXXII, 13) quand le péril les presse; car ils savent qu'on les poursuit pour leurs testicules, que les médecins nomment castoréum. Du reste, le castor est un animal dont la morsure est formidable; sur le bord des fleuves, il coupe les arbres comme avec un fer tranchant; quand il a saisi un membre, il ne desserre pas les mâchoires avant que les os fracturés n'aient craqué sous les dents. Il a la queue d'un poisson; du reste, il ressemble à la loutre (XXXII, 53) ; ces deux animaux sont aquatiques; leur poil est plus doux que la plume.

XLVIII. (XXXI.) [1] Les grenouilles buissonnières (XXXII, 18), qui vivent sur la terre et dans l'eau, portent en elles beaucoup de remèdes que, dit-on, elles perdent chaque jour et reprennent avec les aliments; il n'y a que les venins qu'elles se réservent toujours.

XLIX. [1] Le veau marin est également amphibie; il vit dans la mer et sur terre; il a la même intelligence que le castor : il vomit son fiel, qui entre dans beaucoup de compositions médicamenteuses; il vomit aussi sa présure, qui est bonne contre l'épilepsie, sachant très bien que c'est pour cela qu'on le poursuit. Théophraste rapporte que les stellions (gecko) comme les serpents dépouillent leur vieille peau, et l'avalent aussitôt, pour dérober ce qui serait un remède contre l'épilepsie; et que ces animaux, dont la morsure est mortelle en Grèce, sont innocents en Sicile.

L. (XXXII.) [1] Les cerfs, bien que ce soient les plus doux des animaux, ont aussi leur malice. Pressés par les meutes, ils se réfugient spontanément vers l'homme. Au moment de mettre bas, les biches évitent moins les sentiers frayés par les hommes que les solitudes fréquentées des bêtes féroces. Elles conçoivent après le lever de la constellation d 'Arcturus (XVIII, 74). Elles mettent bas au bout de huit mois, quelquefois deux petits. Elles quittent les mâles après la conception ; ceux-ci délaissés sont en proie aux fureurs du rut; ils fouillent la terre: c'est alors que leurs museaux noircissent, teinte qui dure jusqu'a ce que les pluies la fassent disparaître. Les femelles, avant de mettre bas, se purgent avec une certaine herbe nommée seseli (XX, 18), ce qui rend le part plus facile; après avoir mis bas, elles broutent deux herbes appelées aros (arum maculatum L.), et seseli, et retournent vers leurs petits, voulant, quelle qu'en soit la cause, que le premier lait qu'ils sucent soit pénétré du suc de ces plantes.

[2] Elles exercent leurs petits à la course, leur apprennent à fuir, les conduisent dans des lieux abruptes, et leur enseignent à sauter. Les mâles, délivrés des ardeurs du rut, courent avidement aux pacages; quand ils se sentent un excès d'embonpoint, ils cherchent la retraite, à cause de l'incommodité qu'il leur cause. Au reste, ils prennent toujours des temps de repos dans leur fuite, et s'arrêtent pour regarder derrière eux; quand on en approche, ils se remettent à courir. Cela provient de la douleur qu'ils éprouvent à leurs intestins, si faibles, qu'il suffit d'un coup léger pour en causer la rupture à l'intérieur.

[3] Ils fuient dès qu'ils entendent les aboiements des chiens, en se tenant sous le vent, afin que l'odeur de leur piste s'en aille avec eux. Ils écoutent avec plaisir le chalumeau des bergers et leurs chants : quand ils dressent les oreilles, leur ouïe est très fine; ils sont sourds quand ils les baissent. Du reste, c'est un animal simple et qui s'étonne de tout; à tel point qu'un cheval ou une génisse s'approchant, il ne voit pas le dessein qui le poursuit, ou, le voyant, il contemple l'arc et les flèches.

[4] Les cerfs traversent les mers à la nage, en formant une longue file; ils mettent leur tête sur la croupe de celui qui est devant, et chacun va à son tour à l'arrière-garde. On observe surtout cette manière de nager chez ceux qui vont de Cilicie en l'île de Chypre. Ils ne voient pas la terre, mais ils la sentent, et c'est ce qui les guide. Les mâles ont des cornes, et seuls de tous les animaux ils les perdent annuellement à une époque déterminée du printemps; aussi, au moment de les perdre, se retirent-ils dans les solitudes les plus inaccessibles. Après les avoir perdues, ils se tiennent cachés comme s'ils étaient désarmés; mais eux aussi nous envient les avantages que nous en pourrions retirer. On assure que leur corne droite ne se trouve pas, étant douée de quelque propriété médicamenteuse; et cela est d'autant plus étonnant, il faut en convenir, qu'ils sont sujets à la mue annuelle, même dans les parcs : on pense qu'ils l'enfouissent.

[5] L'odeur que répand l'une ou l'autre de ces cornes brutes met en fuite les serpents, et fait reconnaître les personnes sujettes à l'épilepsie (34). L'âge des cerfs est indiqué par leur bois; chaque année, il s'y ajoute un andouiller jusqu'à six ans; à partir de cette époque, le bois repousse sans changement, et ne peut plus servir à faire discerner leur âge : mais leur vieillesse se connaît aux dents; les siens n'en ont que peu, ou n'en ont point. Ils n'ont pas non plus à la partie inférieure du bois certaines dagues qui s'avancent ordinairement sur le front des jeunes. Chez les cerfs châtrés, le bois ne tombe pas et ne pousse pas non plus.

[6] Le bois repousse par deux tubercules, et est semblable d'abord à de la peau sèche; il croît par des tiges tendres, revêtues d'un duvet doux, comme des têtes de roseau. Les cerfs, tant qu'ils n'ont pas leur bois, ne vont au pâturage que la nuit; à mesure qu'il croît, ils l'endurcissent à la chaleur du soleil, et l'essayent de temps en temps contre les arbres; quand il leur semble assez dur, ils se montrent au grand jour. On en a pris qui portaient dans leur bois du lierre verdoyant; ce lierre, implanté pendant qu'Ils frottaient leur bols tendre encore contre les arbres pour l'essayer, y avait pris racine comme sur un végétal.

[7] On en trouve qui sont blancs, comme fut, dit-on, la biche de Q. Sertorius, lequel avait persuadé aux nations espagnoles qu'elle rendait des oracles. Le cerf est aussi en hostilité avec les serpents (XXVIII, 9 et 42); il cherche les cavernes de ces reptiles, et, par le souffle de ses narines, il les force à en sortir; aussi l'odeur de la corne de cerf brûlée a une vertu singulière pour chasser les serpents. Quant aux morsures de ces reptiles, le meilleur remède est la présure d'un faon tué dans le ventre de sa mère. La longévité des cerfs est un fait reconnu. Quelques-uns ont été pris, au bout de cent ans, avec des colliers d'or qu'Alexandre le Grand leur avait fait mettre, et qui étaient cachés sons les plis de la peau, à cause de l'embonpoint que ces animaux avaient acquis.

[8] Le cerf n'éprouve pas les maladies rebelles, et même il en préserve : en effet, nous savons que quelques dames d'un rang illustre avaient naguère l'habitude de manger de la chair de cerf tous les matins, et furent exemptes de la fièvre pendant une longue vie. On pense que cette propriété n'est sûre que quand l'animal a été tué d'un seul coup. (XXXIII.) A la même espèce que le cerf appartient un animal qui n'en diffère que par la barbe et les poils des épaules, et qu'on appelle tragélaphe (35); on ne le trouve que sur les bords du Phase.

LI. [1] L'Afrique est presque le seul pays qui ne produise pas de cerfs; mais elle produit le caméléon, bien qu'il soit plus commun dans l'Inde. Sa forme et sa grandeur seraient celles d'un lézard si ses jambes n'étalent pas droites et plus élevées; la poitrine se confond avec le ventre, comme dans les poissons, et son épine, dorsale fait une saillie semblable. Son museau. autant que cela se peut dans un petit animal, ne diffère guère de celui du cochon. Sa queue est très longue, finit par être très mince, et forme des replis comme celle de la vipère. Ses ongles sont crochus ; ses mouvements sont lents comme ceux de la tortue. Son corps est écailleux comme celui du crocodile. Ses yeux sont enfoncés dans l'orbite, séparés par un intervalle étroit, très grand et de la même couleur que le corps; il ne les ferme jamais; il regarde autour de lui, non par le mouvement de la prunelle, mais en tournant le globe entier de l'oeil (XI, 55 n° 4).

[2] Toujours la tête haute et la gueule ouverte, il est le seul de tous les animaux qui ne mange ni ne boive, et qui n'ait pas d'autre aliment que l'air. Redoutable vers la fin des jours caniculaires, il est le reste du temps inoffensif. La nature de sa coloration est ce qu'Il y a de plus digne d'admiration; en effet, il change souvent de couleur dans ses yeux, dans sa queue et tout son corps, et reproduit toujours celle dont il est voisin, excepté le rouge et le blanc; mort il est de couleur pâle. Il n'a un peu de chair qu’à la tête, aux mâchoires, et à la naissance de la queue ; il n'en a pas dans le reste du corps. Il n'a de sang que dans le coeur et autour des yeux; il n'a point de rate. Il hiverne comme les lézards.

LII. (XXXIV.) [1] Le renne, chez les Scythes, change aussi de couleur; et c'est le seul de tous les animaux couverts de poils, si l'on excepte le lycion de l'Inde (hyaena pieta, Temm.) (36), à qui on donne une crinière sur le cou. En effet, les thos (lynx du nord) (37), espèce de loups plus longs de corps, à jambes plus courtes, sautant avec agilité, vivant de chasse et inoffensifs pour l'homme, changent de fourrure et non de couleur: ils sont en hiver hérissés d'un poil qui tombe en été.

[2] Le renne a la taille du boeuf; sa tête est plus grande que celle du cerf, et n'en diffère guère; son bois est rameux, son pied fendu, son poil aussi long que celui de l'ours. Quand il ne change pas sa couleur naturelle, il offre celle de l'âne. Son cuir est si dur, qu'on en fait des cuirasses. Il reproduit la couleur des arbres, des arbrisseaux, des fleurs, et des lieux où il se cache lorsqu'il a peur; aussi le prend-on rarement. Il était étonnant que des apparences aussi multipliées fussent données au corps ; il l'est encore plus quelles soient données au poil.

LIII. (XXV.) [1] L'Inde et l'Afrique produisent des porcs-épics couverts d'épines, et du genre des hérissons. Mais le porc-épic a des aiguillons plus longs, et susceptibles d'être lancés quand il donne de la tension à sa peau. Il perce la gueule des chiens qui le pressent, et il les atteint même à quelque distance ; il se cache pendant les mois d'hiver, habitude qui est commune à beaucoup d'animaux, et particulièrement aux ours.

LIV. (XXXVI.) [1] Les ours s'accouplent au commencement de l'hiver, non comme font d'ordinaire les quadrupèdes, mais tous deux couchés et s'embrassant. Puis ils se retirent chacun dans une caverne; la femelle y met bas au bout de trente jours, cinq petits la plupart du temps. Ce sont d'abord des masses de chair blanche, informes, un peu plus grosses que des rats, et sans yeux, sans poil; les ongles seuls sont proéminents. C'est en léchant cette masse que la mère lui donne peu à peu une forme.

[2] Rien de plus rare que de voir une ourse mettre bas. Les mâles se tiennent cachés pendant quarante jours. les femelles pendant quatre mois. S'ils n'ont pas de caverne, ils bâtissent avec des branchages une cabane impénétrable à la pluie, et garnie d'un lit de feuillage. Dans les quatorze premiers jours, leur sommeil est si profond, que les blessures même ne peuvent les en tirer. Cet engourdissement les engraisse d'une manière extraordinaire. La graisse qu'ils acquièrent en ce temps entre dans des préparations médicamenteuses, et est utile contre la chute des cheveux (XXXVII, 46). Ces quatorze jours écoulés, ils se tiennent assis, et vivent en suçant leur pattes de devant. Ils réchauffent leurs petits glacés, les serrant contre leur poitrine, non autrement que les oiseaux couvent leurs oeufs.

[3] Chose singulière! Théophraste (de Odor., p. 196) croit que la chair d'ours, même cuite, croît, si on la conserve, pendant le temps de leur retraite. Le même auteur dit que pendant l'hivernage on ne trouve aucune trace d'aliments; que leur ventre ne contient qu'une très petite quantité de liquide; qu'il n