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PLINE L'ANCIEN

HISTOIRE NATURELLE

LIVRE SEPT.

livre 6                livre 8

 

Texte français

Paris : Dubochet, 1848-1850.

édition d'Émile Littré

 

LIVRE VII,

CONTENANT LA GÉNÉRATION DES HOMMES, LEURS INSTITUTIONS, ET L'INVENTION DES ARTS.

I. De l'homme. - II. Formes singulières de certaines nations. - III. Enfantements prodigieux. - IV. De la génération de l'homme; durée remarquable de certaines gestations; exemples depuis sept mois jusqu'à treize. - V. Signes du sexe manifestes chez les femmes grosses avant l'accouchement. - VI. Enfantements monstrueux. - VII. Enfants extraits du ventre de leurs mères par l'excision. - VIII. Quels sont ceux appelés vopisci. - IX. De la conception et de la génération. - X. Exemples de ressemblance. - XI. Quels hommes sont aptes à la génération; exemples de procréation d'enfants très nombreux. - XII. Quel est l'âge de la génération. - XIII. Singularités du flux menstruel. - XIV. Théorie de la génération. - XV. Faits concernant les dents: faits concernant les enfants. - XVI. Exemples d'extrême grandeur. - XVII. Enfants précoces. - XVIII. Qualités corporelles singulières. - XIX. Force extraordinaire. - XX. Rapidité extraordinaire à la course. - XXI. Vue d'une longueur extraordinaire. - XXII. Ouïe merveilleuse - XXIII. Force extrême de résistance. - XXIV. Mémoire. - XXV. Vigueur de l'âme. - XXVI. Démence et grandeur d'âme. - XXVII. Actions grandes et glorieuses. - XXVIII. Réunion de trois grandes qualités, chez un même personnage, jointes à une probité parfaite. - XXIX. Grand courage. - XXX. Génies du premier rang. - XXXI. Quels ont été les hommes les plus sages - XXXII. Préceptes les plus utiles à la conduite de la vie. - XXXIII. De la divination. - XXXIV. Nom de l'homme qui fut déclaré le meilleur. - XXXV. Noms des femmes les plus chastes. - XXXVI. Exemples de la piété la plus grande. - XXXVII. Noms de ceux qui ont excellé dans les arts :astronomie, grammaire, médecine. - XXXVIII. Géométrie et architecture. - XXXIX. Peinture, statuaire, art de travailler l'ivoire, ciselure. - XL. Haut prix de quelques esclaves. - XLI. Du bonheur suprême. - XLII. Le bonheur se perpétue rarement dans les mêmes familles. - XLIII. Exemples étonnants de vicissitudes. - XLIV. Exemples merveilleux d'honneurs. - XLV. Réunion de dix choses très heureuses chez un même personnage. - XLVI. Adversités de l'empereur Auguste. - XLVII. Quels sont ceux que les dieux ont jugés les plus heureux. - XLVIII. Quel est celui qu'on a ordonné d'honoré comme un dieu, de son vivant. - XLIX. Des durées les plus longues de la vie. - L. Époques diverses de la naissance. - LI. Exemples divers dans les maladies. - LII. De la mort. - LIII. Quels sont ceux qui, portés au bûcher, sont revenus a la vie. - LIV. Exemples de mort subite. - LV. De la sépulture. - LVI. Des mânes ; de l'âme. - LVII. Découvertes et inventeurs. - LVIII. En quelles choses les nations se sont-elles d'abord accordées; des lettres antiques. - LIX. Quand y a-t-il eu pour la première fois des barbiers? - LX. Quand y a-t-il eu pour la première fois des horloges.

Résumé : Faits, histoires et observations, DCCLXLVII.

Auteurs :

Verrius Flaccus, Cn. Gellius, Licinius Mucianus, Massurius Sabinus, Agrippine femme de Claude, Cicéron, Asinius Pollion, Messala Rufus, Cornelius Nepos, Virgile, Tite-Live, Cordus, Melissus, Sebosus, Celse, Valère Maxime, Trogue Pompée, Nigidius Figulus, Pomponius Atticus, Pedianus Asconius, Fabianus, Caton le censeur, les Actes, Fabius Vestalis.

Auteurs étrangers :

Hérodote, Aristéas, Béton, Isigone, Cratès, Agatharchide, Calliphane, Aristote, Nymphodore, Apollonides, Philarque, Damon, Mégasthène, Ctésias, Tauron, Eudoxe, Onésicrite, Clitarque, Doris, Artémidore, Hippocrate le médecin, Asclépiade le médecin, Hésiode, Anacréon, Théopompe, Hellanicus, Damastes, Éphore, Épigène, Bérose, Pétosiris, Nécepsos, Alexandre Polyhistor, Xénopbon, Callimaque, Démocrite, Diyllus l'historien, Straton, qui a écrit contre les inventions (heurêmata) d'Éphore, Héraclide de Pont, Asclépiade qui a écrit sur les sujets tragiques , Philostéphane, Hégésias, Archimaque, Thucydide, Mnésigiton , Xénagoras, Métrodore de Scepsis, Anticlide, Critodème.

 

I. [1] Le monde, et dans le monde la terre, les nations, les mers notables (01), les îles, les villes, se comportent comme il a été dit (III, IV, V, VI). L'histoire des animaux qui le peuplent, si toutefois l'esprit humain peut, là, tout parcourir, offre à la contemplation un spectacle qui n'est inférieur peut-être à celui d'aucune autre partie. Il est juste de commencer par l'homme, pour qui la nature paraît avoir engendré tout le reste : mais à de si grands présents elle oppose de bien cruelles compensations ; et il est permis de douter si elle est pour l'homme une bonne mère, ou une marâtre impitoyable.

[2] D'abord il est le seul de tous les animaux qu'elle habille aux dépens d'autrui ; aux autres elle accorde des vêtements variés, des tests, des coquilles, des cuirs, des piquants, des crins, des soies, des poils, du duvet, des plumes, des écailles, des toisons. Elle a protégé contre le froid et la chaleur le tronc même des arbres par une écorce quelquefois double. L'homme est le seul que, le jour de sa naissance, elle jette nu sur la terre nue, le livrant aussitôt aux vagissements et aux pleurs. Nul autre parmi tant d'animaux n'est condamné aux larmes, et aux larmes dès le premier jour de sa vie.

[3] Mais le rire, grands dieux ! le rire même précoce et le plus hâtif, n'est accordé à aucun enfant avant le quarantième jour. Après cet apprentissage de la lumière, des liens, épargnés même aux bêtes nées dans la domesticité, le saisissent et garrottent tous ses membres. Heureuse naissance ! le voila étendu pieds et mains liés, pleurant, lui, cet être qui doit commander aux autres ! et il commence la vie par des supplices, sans avoir commis autre faute que celle d'être venu au monde ! Quelle démence que de se croire, après de tels débuts, des droits à l'orgueil !

[4] A la première apparence de force, par le premier bienfait du temps, il devient semblable à un quadrupède. Quand a-t-il la marche d'un homme ? quand la voix ? quand sa bouche est-elle capable de broyer les aliments ? combien de temps ne sent-on pas des battements au haut de sa tête, indice de la plus grande faiblesse entre tous les animaux ? ajoutez les maladies et tant de remèdes inventés contre les maux, et que parfois de nouveaux fléaux rendent inutiles. Les animaux sont guidés par leurs instincts ; les uns ont une course rapide, les autres un vol impétueux, d'autres nagent : l'homme seul ne sait rien sans l'apprendre, ni parler, ni marcher, ni se nourrir ; en un mot, il ne sait rien spontanément que pleurer. Aussi beaucoup ont-ils pensé que le mieux était de ne pas naître, ou d'être animal au plus tôt.

[5] A lui seul entre les animaux a été donné le deuil, à lui le luxe, et le luxe sous mille formes et sur chaque partie de son corps ; a lui l'ambition, à lui l'avarice, à lui un désir immense de vivre, à lui la superstition, à lui le soin de la sépulture, et le souci même de ce qui sera après lui. Aucun n'a une vie plus fragile, aucun des passions plus effrénées pour toute chose, aucun des peurs plus effarées, aucun de plus violentes fureurs.

[6] Enfin les autres animaux vivent honnêtement avec leurs semblables ; nous les voyons se réunir et combattre contre des espèces différentes ; les féroces lions ne se font pas la guerre entre eux ; la dent des serpents ne menace pas les serpents ; les monstres même de la mer et les poissons ne sont cruels que pour des espèces différentes. Mais certes c'est de l'homme que l'homme reçoit le plus de maux.

[7] (I.) Nous avons, dans l'énumération géographique, dit à peu près tout ce que nous avions à dire du genre humain en général ; car nous ne nous occupons pas maintenant des coutumes et des moeurs, dont la diversité est infinie, et presque égale au nombre des sociétés humaines. Cependant il est certains détails que je crois ne pas devoir omettre, surtout au sujet des peuples qui vivent loin de la mer. Je ne doute pas que plu-sieurs de ces détails ne paraissent prodigieux et incroyables à beaucoup. Qui, en effet, a cru à l'existence des Éthiopiens [des nègres] avant de les voir ? et quelle est la chose qui ne nous paraît pas étonnante quand elle vient à notre connaissance pour la première fois ? Que d'impossibilités supposées avant d'en avoir vu la réalisation ! la puissance et la majesté de la nature surpassent à chaque moment notre croyance, quand on n'en considère que les parties, sans l'embrasser tout entière en esprit.

[8] Pour ne parler ni des paons, ni de la robe bigarrée des tigres et des panthères, ni des riches cou leurs de tant d'animaux, il est un fait petit en apparence mais dont la portée est immense : c'est l'existence de tant de langages, de tant d'idiomes, de tant de parlers, si différents, qu'un homme est à peine un homme pour qui n'est pas son compatriote. D'un autre côté, bien que la face humaine ne se compose guère que de dix parties, remarquez que parmi tant de milliers d'hommes il n'y a pas deux figures qu'on ne puisse distinguer l'une de l'autre : variété que, malgré tous ses efforts, l'art ne peut reproduire entre le petit nombre de types qu'il a créés. Toutefois je ne me porterai pas garant de la plupart de ces détails, et je renverrai aux auteurs mêmes, que je citerai pour toutes les choses douteuses ; mais je demande qu'on ne se lasse pas de suivre les Grecs, les plus exacts des observateurs comme les plus anciens.

II. (II.) [1] Nous avons indiqué (IV, 26 ; V, 25) qu'il y a des peuplades scythes, et en grand nombre, qui se repaissent de chair humaine. Cela même paraîtra peut-être incroyable, si nous ne réfléchissons pas qu'au milieu de nous, en Sicile et en Italie, de pareilles monstruosités ont été commises par des nations, les Cyclopes (III, 9) et les Lestrygons, et que tout récemment les peuples transalpins étaient dans l'habitude de sacrifier des hommes (XXXVI, 5) : de là à en manger il n'y a pas loin.

[2] Auprès de ceux qui sont tournés vers le septentrion, non loin de l'origine de l'Aquilon et de la caverne d'où il sort, lieu appelé Geselitos, on rapporte que sont les Arimaspes, qui, avons-nous dit (IV, 2 ; VI, 19), n'ont qu'un oeil au milieu du front. Ils sont continuellement en guerre autour des mines avec les griffons, espèce d'animaux ailés, tels que la tradition les figure d'ordinaire : les griffons extraient l'or des cavités souterraines, et le défendent avec autant d'ardeur que les Arimaspes cherchent à le ravir ; c'est du moins ce que racontent beaucoup d'auteurs, et parmi les plus illustres Hérodote (Hist., III, 116 ; IV, 13) et Aristée de Proconnèse.

[3] Au delà d'autres Scythes anthropophages, dans une grande vallée du mont Imaüs, est une région appelée Abarimon, où vivent des hommes sauvages, dont les pieds sont tournés en sens contraire des nôtres ; ils sont d'une vélocité extraordinaire, et ils errent dans les bois avec les animaux. Ils ne peuvent pas respirer sous un autre ciel ; c'est pour cela qu'on n'en amène pas aux rois voisins, et qu'on n'en conduisit point à Alexandre le Grand : tel est le dire de Béton, chargé de mesurer les marches de ce prince.

[4] D'après Isigone de Nicée, les anthropophages que nous avons dit précédemment être à dix journées de marche vers le nord au delà du Borysthène (IV, 26 ; VI, 29) boivent dans des crânes humains, dont ils portent au-devant de leur poitrine en guise de serviette, la peau garnie de la chevelure. D'après le même auteur, en Albanie (VI, 15), il naît des individus avec des yeux glauques, dont les cheveux sont blancs dès l'enfance, et qui voient mieux la nuit que le jour [albinos]. Le même auteur rapporte qu'à dix journées au delà du Borysthène, les Sauromates ne mangent que de deux jours l'un.

[5] On lit dans Cratès de Pergame que sur l'Hellespont, auprès de Parium, fut une espèce d'hommes qu'il appelle Ophiogènes, habitués à guérir par des attouchements les morsures des serpents, et à extraire du corps les venins par l'imposition des mains. Varron prétend même qu'il y en a encore dans le même lieu un petit nombre, et que leur salive est un remède contre ces morsures. Telle était aussi en Afrique, au rapport d'Agatharchide, la nation des Psylles (XXVIII, 6), nommés ainsi du roi Psylle, dont le tombeau est dans un endroit des grandes Syrtes.

[6] Leur corps possédait naturellement un venin funeste aux serpents, et dont l'odeur assoupissait ces animaux. Leur coutume était d'exposer leurs enfants, aussitôt après la naissance, aux plus redoutables de ces reptiles, et d'éprouver ainsi la chasteté de leurs femmes, les serpents ne s'éloignant pas des enfants nés d'un commerce adultère. Cette nation a été presque exterminée par les Nasamons, qui maintenant occupent ce pays. Cependant la race de ces hommes fut perpétuée par ceux qui échappèrent au combat, ou qui étaient absents au moment où il se livra ; et il en reste quelques-uns aujourd'hui.

[7] Telle est encore eu Italie la race des Marses, que l'on dit issus (02) du fils de Circé, et chez qui on explique par là cette propriété naturelle. Au reste, tous les hommes (XXVII, 7) possèdent un venin redouté des serpents : on prétend que ces reptiles, touchés par la salive, fuient comme si c'était de l'eau bouillante, et que si elle pénètre dans la gueule, ils meurent, surtout quand l'homme qui crache est à jeun.
Au delà des Nasamons et des Machlyes qui leur sont limitrophes, Calliphane rapporte que sont les Androgynes, réunissant les deux sexes, et usant tour à tour de l'un et de l'autre. Aristote ajoute que chez eux la mamelle droite est faite comme celle de l'homme, et la mamelle gauche comme celle de la femme.

[8] Dans la même Afrique sont, d'après Isigone et Nymphodore, des familles de fascinateurs qui, par la vertu de paroles enchantées, font périr les troupeaux, sécher les arbres, et mourir les enfants. Isigone ajoute que chez les Triballes et les Illyriens il y a des individus de même espèce qui fascinent par leurs regards, et donnent la mort à ceux sur lesquels ils fixent longtemps leurs yeux, surtout leurs yeux courroucés ; les adultes ressentent plus facilement leur influence funeste. Il est remarquable qu'ils ont des pupilles à chaque oeil. Apollonides dit qu'il y a en Scythie des femmes de cette espèce, qu'on appelle Bithyes.

[9] Phylarque place dans le Pont les Thibiens et beaucoup d'autres de même espèce, qu'on reconnaît, dit-il, parce qu'ils ont dans un oeil une pupille double, et dans l'autre l'effigie d'un cheval, et qui de plus ne peuvent être submergés, même chargés de vêtements. Damon a parlé de gens semblables en Éthiopie, les Pharusques, dont la sueur cause la consomption à ceux qu'elle touche.

[10] Cicéron, parmi les auteurs latins, assure aussi que toutes les femmes qui ont les pupilles doubles nuisent par leur regard : tant la nature, après avoir placé dans l'homme le goût qu'ont les bêtes féroces pour la chair humaine, s'est complu à créer même des poisons dans tout le corps et dans les yeux de certains individus, de peur qu'il n'y eût quelque part une influence funeste qui ne fût pas dans l'homme !

[11] Non loin de Rome, dans le territoire des Falisques, sont quelques familles appelées Hirpes : dans un sacrifice annuel qui se fait en l'honneur d'Apollon au mont Soracte (II, 95), ces Hirpes passent sur un bûcher embrasé sans se brûler. Pour cette raison, un sénatus-consulte les exempte à toujours du service militaire et de toutes les autres charges.

[12] Quelques-uns ont des parties du corps douées de propriétés merveilleuses : par exemple Pyrrhus, dont le gros orteil droit guérissait par le contact les affections de la rate. On rapporte que cet orteil ne put être brûlé avec le reste du corps, et qu'il fut renfermé dans une niche d'un temple.

[13] Les contrées de l'Inde et de l'Éthiopie sont surtout fertiles en merveilles. Les plus grands animaux appartiennent à l'Inde. On le voit par les chiens, qui y sont de plus haute taille qu'ailleurs [VIII, 40). On cite des arbres d'une telle hauteur, qu'une flèche ne peut les dépasser ; la fécondité du sol, la température du ciel, l'abondance des eaux, font que sous un seul figuier peut s'abriter (le croira qui voudra) un escadron de cavalerie (XII, 11) ; et les joncs y sont d'une telle grandeur, que chaque entre-noeud fournit un canot qui parfois porta trois hommes (XVI, 85).

[14] Là beaucoup d'hommes (cela est certain) ont plus de cinq coudées, ne crachent jamais, n'éprouvent jamais de douleur de tête, de dents ou d'yeux, et rarement des douleurs dans d'autres parties ; tant est bien mesurée pour les endurer la chaleur du soleil ! Leurs philosophes, qu'on appelle gymnosophistes, gardent depuis le matin jusqu'au soir les yeux fixés sur le soleil, et se tiennent sur un seul pied pendant toute la journée dans des sables brûlants. Mégasthène rapporte que, dans une montagne nommée Nule les hommes ont les pieds tournés à rebours, et huit doigts à chaque pied.

[15] Ctésias a écrit que dans beaucoup de montagnes une race d'hommes à têtes de chien s'habille avec des peaux de bête, aboie au lieu de parler, et, armée de griffes, se nourrit du produit de sa chasse sur les quadrupèdes et les oiseaux : il ajoute qu'il y en avait plus de 120.000 en moment où il écrivait ; il rapporte aussi que dans une certaine nation indienne les femmes n'engendrent qu'une fois dans leur vie, et que leurs enfants prennent aussitôt une chevelure blanche.

[16] Il parle aussi d'hommes appelés Monocoles (monos, unique, kôlon, jambe), qui n'ont qu'une jambe et qui sautent avec une agilité extrême ; il dit qu'on les nomme aussi Sciapodes (skia, ombre, pous, pied), parce que dans les grandes chaleurs, couchés par terre sur le dos, ils se détendent du soleil par l'ombre de leur pied ; qu'ils ne sont pas loin des Troglodytes ; et que près d'eux, à l'occident, se trouvent d'autres hommes qui, privés de cou, ont les yeux dans les épaules.

[17] Il y a des satyres dans les montagnes indiennes situées au levant équinoxial : le pays est dit des Catharcludes. Ces satyres sont très rapides ; ils courent tant à quatre pattes que sur leurs deux pieds : ils ont la face humaine, et leur agilité fait qu'on ne les prend que vieux ou malades. Tauron donne le nom de nation des Choromandes à une race sauvage, privée de sois, poussant des cris horriblement stridents, ayant le corps velu, les yeux glauques, des dents de chien. Eudoxe prétend que dans le midi de l'Inde les hommes ont le pied long d'une coudée, et les femmes si petit qu'on les appelle Struthopodes (stroudos, moineau, pous, pied, pied de moineau).

[18] Mégasthène mentionne une nation d'entre les Nomades de l'Inde qui n'a que des trous pour narine, et des pieds flexibles comme le corps des serpents ; on la nomme les Scyrites. Il dit qu'aux extrémités de l'Inde, du côté de l'Orient, vers la source du Gange, est la nation des Astomes, sans bouche, le corps entier couvert de poil, laquelle s'habille avec le duvet des feuilles (VI, 20), et ne vit que de la respiration et des odeurs aspirées par les narines ; qu'ils ne prennent aucun aliment solide, aucune boisson : qu'ils se contentent des odeurs variées de racines, de fleurs, de pommes sauvages, qu'ils portent avec eux dans les excursions un peu éloignées, pour avoir de quoi flairer ; qu'une odeur un peu forte les tue sans difficulté.

[19] Au delà, à l'extrémité des montagnes, on parle des Trispithames et des Pygmées, qui n'ont pas plus de trois spithames de haut, c'est-à-dire 27 pouces : ils ont un ciel salubre, un printemps perpétuel, défendus qu'ils sont par les montagnes contre l'Aquilon. Homère (Il., III, 3) rapporte, de son côté, que les grues leur font la guerre. On dit que, portés sur le dos de béliers et de chèvre, et armés de flèches, ils descendent tous ensemble au printemps sur le bord de la mer, et mangent les oeufs et les petits de ces oiseaux ; que cette expédition dure trois mois ; qu'autrement Ils ne pourraient pas résister à la multitude croissante des grues : que leurs cabanes sont construites avec de la boue, des plumes et des coquilles d'oeufs. Aristote (Hist. an., III, 12) dit que les Pygmées vivent dans des cavernes ; il donne pour le reste les mêmes détails que les autres.

[20] D'après Isigone, les Cyres, race indienne, vivent cent quarante ans. Il attribue la même longévité aux Éthiopiens Macrobes, aux Sères, et à ceux qui habitent le mont Athos ; et ces derniers, parce qu'ils se nourrissent de chair de vipère (XXIX, 28) : aussi dit-il qu'ils n'ont de vermine ni dans leurs cheveux ni dans leurs vêtements.

[21] Onésicrite rapporte que dans les lieux de l'Inde où il n'y a pas d'ombre (II, 75) les hommes ont une taille de cinq coudées et deux palmes (mètres 2, 355), vivent cent trente ans, et ne vieillissent pas, mais meurent comme au milieu de la vie. Cratès de Pergame appelle Gymnètes des Indiens qui dépassent cent ans ; bon nombre d'auteurs les appellent Macrobes. D'après Ctéslas, il y a une nation de ces Gymnètes, appelée Pandore, habitant dans des vallées, qui vit deux cents ans, et qui, ayant la chevelure blanche dans la jeunesse, l'a noire dans la vieillesse ;

[22] au contraire, d'autres ne dépassent pas quarante ans ; ils sont limitrophes des Macrobes, et leurs femmes n'accouchent qu'une fois. Agatharchide rapporte la même chose, et il ajoute qu'ils se nourrissent de sauterelles (VI, 35) et qu'ils sont très agiles à la course. Clitarque et Mégasthène leur ont donné le nom de Mandes, et ils en comptent 300 bourgades ; ils disent que les femmes sont mères à sept ans, et vieilles à quarante.

[23] D'après Artémidore, c'est dans l'île de Taprobane (VI, 22) que les hommes atteignent la vieillesse la plus avancée sans aucune maladie. D'a–près Doris, quelques Indiens s'unissent avec des bêtes, et il en résulte des produits hybrides et monstrueux. Chez les Calinges, qui appartiennent aussi à l'Inde, les femmes conçoivent à cinq ans, et leur vie ne dépasse pas huit ans : ailleurs les hommes naissent avec une queue velue, ils sont d'une agilité extraordinaire ; d'autres se couvrent tout entiers avec leurs oreilles (IV, 27). Les Orites sont séparés des Indiens par le fleuve Arbis (VI, 25) ; ils ne connaissent pas d'autre aliment que des poissons, qu'ils déchirent avec leurs ongles et sèchent au soleil ; ils en font, ainsi préparés, du pain, au rapport de Clitarque. Les Troglodytes au delà de l'Éthiopie sont plus rapides que les chevaux, d'après Cratès de Pergame, qui dit aussi que les Éthiopiens ont plus de huit coudées de haut (mètres 3, 534), et qu'on les nomme Syrbotes (VI, 35).

[24] Parmi les nomades Éthiopiens qui sont le long du fleuve Astragus, vers le nord, sont les Ménismins, à dix journées de l'Océan ; ils vivent du lait des animaux que nous appelons cynocéphales ; ils en entretiennent des troupeaux, ne con servant de mâles que ce qu'il en faut pour propager l'espèce.

[25] Dans les déserts de l'Afrique on rencontre parfois des apparences d'hommes qui s'évanouissent au même moment. L'ingénieuse nature a produIt dans l'espèce humaine ces variétés et tant d'autres : jouets pour elle, merveilles pour nous ; et d'ailleurs qui pourrait énumérer ce qu'elle fait chaque jour, et pour ainsi dire à chaque heure ? Pour révéler sa puissante, qu'il nous suffise d'avoir cité des nations qui sont des prodiges. Maintenant passons à quelques observations non contestées qu'on a faites sur l'homme.

III. (III) [1] Il est certain qu'il naît des trijumeaux : exempte, les Horaces et les Curiaces ; un plus grand nombre passe pour un prodige, excepté en Égypte, où l'eau du fleuve est prolifique. Vers la fin de la vie du dieu Auguste, une femme du peuple, nommée Fausta, ayant mis au monde, à Ostie, deux garçons et deux filles, a annoncé sans aucun doute la famine qui survint ensuite. On cite aussi dans le Péloponnèse une femme qui accoucha quatre fois de deux jumeaux : la plus grande partie de ces enfants vécut. Trogue Pompée rapporte qu'en Égypte il y a des accouchements de sept enfants à la fois. Il naît aussi des enfants qui ont les deux sexes : nous les appelons Hermaphrodites ; on les appelait autrefois Androgynes, et on les regardait comme des prodiges : aujourd'hui on en fait un objet de délices.

[2] Pompée le Grand plaça, pour orner son théâtre, les statues de personnages renommés, lesquelles, pour cette raison, avaient été exécutées avec soin par de grands artistes ; entre autres on lit sur une de ces statues : Eutychis de Tralles, portée au bûcher par vingt enfants, en avait eu trente ; et sur une autre statue : Alcippe enfanta un éléphant. Cependant les enfantements de ce genre sont comptés parmi les présages sinistres : en effet, une esclave mit au mande un serpent au commencement de la guerre des Marses (II, 85). Les femmes produisent quelquefois des monstres qui réunissent plusieurs formes. L'empereur Claude décrit qu'un hippocentaure né en Thessalie mourut le même jour : nous aussi, sous son règne, nous en avons vu un qui lui fut apporté d'Égypte dans du miel (XXIII, 50). On cite le cas d'un enfant qui rentra aussitôt dans l'utérus : cela arriva à Sagonte, l'année qu'elle fut détruite par Annibal.

[3] (IV.) Le changement de femmes en hommes n'est pas une fable. Nous avons observé dans les Annales que, sous le consulat de P. Licinius Crassus et de C. Cassius Longinus (an de Rome 581), une fille, encore sous la puissance paternelle, devint un garçon à Casinum, et fut transportée, par l'ordre des aruspices, dans une île déserte. Licinius Mucianus rapporte qu'il vit à Argos Arescon qui avait porté le nom d'Arercuse, qui avait même pris mari : il lui vint de la barbe et des parties viriles, et il prit femme. Il en arriva autant à un garçon de Smyrne qu'a vu le même Licinius Mucianus. Moi-même j'ai vu en Afrique L. Cossicius, citoyen de Thysdris (V, 4, 5), qui fut changé en mâle le jour de ses noces.

[4] Quand deux jumeaux sont mis au monde, il est rare que la mère ou l'un des deux enfants ne meure pas. Si les jumeaux sont de sexe différent, il est plus rare encore de les conserver tous les deux. Les femmes se forment plus rapidement que les hommes, et vieillissent aussi plus vite. Les garçons se meuvent plus souvent dans l'utérus ; ils sont presque toujours contenus dans la partie droite de cet organe, tandis que les filles sont contenues dans la partie gauche.

IV. (V.) [1] Les autres animaux ont une époque fixe pour la gestation et le part : l'homme vient au monde en tout temps de l'année, et après une gestation d'une durée incertaine. L'un naît au bout de sept mois, l'autre au bout de huit, un autre au commencement du dixième ou du onzième mois ; aucun n'est viable avant le septième. Les enfants conçus la veille ou le lendemain du jour de la pleine lune, ou pendant l'inter-lune, sont les seuls qui naissent au septième mois. La naissance au huitième mois est commune eu Égypte ; et même en Italie de tels enfants sont viables, contre l'opinion des anciens.

[2] Le temps de la gestation peut éprouver toutes les variations : Vestilia, femme de C. Herdicius, puis de Pomponius et d'Orfitus, citoyens des plus illustres, qui avait eu de ses trots maris quatre enfants, et toujours au septième mois, mit au monde Suillus Rufus au onzième, Corbulon (VI, 8) au septième, l'un et l'autre consuls ; puis au huitième Caesonia, femme de l'empereur Caligula. Pour les enfants qui naissent au huitième mois, les plus grands dangers sont jusqu'au quarantième jour ; pour les femmes, c'est au quatrième et au huitième mois ; et les avortements sont mortels à ces époques.

[3] Masarius rapporte que le préteur L. Papirius, sans s'arrêter aux réclamations d'un collatéral, déclara héritier un enfant que sa mère disait avoir porté pendant treize mois, se fondant sur ce que la gestation n'avait pas de durée fixe.

V. (VI.) [1] Le dixième jour de la conception sur-viennent des douleurs de tête, des vertiges, des éblouissements, des dégoûts, des soulèvements d'estomac, indices qui annoncent qu'un être humain est ébauché. Le teint est meilleur, la grossesse plus facile, quand c'est un garçon ; les mouvements s'en font sentir dans l'utérus au quarantième jour. C'est tout le contraire dans l'autre sexe : le poids est difficile à porter ; il y a un léger gonflement aux jambes et dans les aines ; et les premiers mouvements sont au quatre-vingt-dixième jour.

[2] Mais la mère éprouve le plus d'affaissement lorsque les cheveux de l'enfant poussent, quel que soit son sexe, et aussi dans la pleine lune, époque qui est d'ordinaire dangereuse pour les enfants, même après leur naissance. La marche, et à vrai dire tout, importe dans une femme grosse : ainsi, pour avoir usé d'aliments trop salés des femmes mettent au monde des enfants privés d'ongles ; et le travail de l'accouchement est plus difficile chez celles qui ne savent pas retenir leur haleine. Le baillement même est mortel dans l'accouchement ; et éternuer après le congrès annonce l'avortement.

[3] (VII.) On est saisi de pitié, on est saisi de honte quand on songe combien frêle est l'origine du plus superbe des animaux. Voyez : l'odeur d'une lampe éteinte suffit souvent pour causer l'avortement C'est ainsi que commencent les tyrans, et ces coeurs bourreaux des autres hommes. Toi qui te confies dans les forces de ton corps ; toi qui embrasses les dons de la fortune et qui te regardes moins comme son élève que comme son fils ; toi (03) dont l'esprit est toujours occupé d'idées sanguinaires, et qui, enflé par quelques succès, te crois un dieu, tu as pu périr par une si petite cause : aujourd'hui même, moins encore suffira pour te tuer, la morsure de la dent ténue d'un serpent, un grain de raisin sec, comme pour le poète Anacréon ; un seul poil dans une gorgée de lait, comme pour Fabius, sénateur et préteur, qui périt ainsi étouffé. Celui-là estimera la vie à sa juste valeur qui se souviendra toujours de la fragilité humaine.

VI. (VIII.) [1] Il est contre la nature que les enfants naissent les pieds les premiers ; ceux qui naissent ainsi ont été appelés pour cela Agrippa, mot qui signifie enfanté difficilement. C'est ainsi, dit-on, que M. Agrippa vint au monde, le seul heureux peut-être parmi tous ceux qui ont été enfantés de cette manière ; et encore il fut tourmenté par la goutte ; il eut une jeunesse pénible ; il passa sa vie au milieu des armes et des morts ; il réussit, mais pour le mal ; toute sa race fut fatale à la terre, surtout par les deux Agrippine, qui mirent au monde Caligula et Néron, fléaux l'un et l'autre du genre humain :

[2] de plus, il vécut peu, enlevé à cinquante et un ans, torturé par les adultères de sa femme (VII, 46, 1) et par le despotisme de son beau-père, circonstances qui ont fait penser qu'il avait accompli ainsi le présage de sa naissance contre nature. Agrippine, mère de Néron, a écrit que son fils, qui fut empereur, et ennemi du genre humain durant tout son règne, naquit les pieds les premiers. L'ordre naturel est que l'homme vienne au monde la tête en avant, et en sorte les pieds les premiers.

VII. (IX.) [1] Les enfants dont les mères meurent en leur donnant le jour, naissent sous de meilleurs auspices : c'est ainsi que naquit Scipion l'Africain l'ancien, et le premier des Césars, ainsi nommé de l'opération césarienne qu'on fit à sa mère. Cette même cause a fait donner à d'autres le nom de Céson Manillus (04), qui entra dans Carthage avec une armée, eut une naissance semblable.

VIII. (X.) [1] On appelait Vopiscus celui de deux jumeaux qui restait dans l'utérus, l'autre ayant péri par un avortement, et venait à terme ; car il y a de ces singularités, bien que rares.

 

IX. (XI.) [1] Excepté la femme, peu de femelles, à l'état de gestation, reçoivent le mâle ; il n'y a guère qu'une ou deux espèces chez lesquelles la superfétation existe. On lit dans les écrits des médecins, et de ceux qui ont recueilli des faits semblables, qu'une femme avorta en une seule fois de douze embryons ; mais lorsqu'il s'est écoulé un peu de temps entre les deux conceptions, l'un et l'autre produit arrivent à terme, comme on le vit pour Hercule et Iphiclés son frère : même observation chez la femme qui en une seule couche mit au monde un enfant ressemblant à son mari, et l'autre à son amant. Même observation encore pour une esclave de Proconnèse qui, ayant doublement conçu dans un même jour, accoucha d'un enfant ressemblant à son maître, et d'un autre ressemblant à l'intendant ; pour une autre femme qui accoucha à la fois d'un enfant à terme et d'un foetus de cinq mois ; et pour une autre enfin qui, ayant accouché d'un enfant à sept mois, accoucha de deux à terme.

X. [1] Il est d'observation vulgaire que les individus sans lésion donnent quelquefois naissance à des enfants mutilés, et les individus mutilés à des enfants sans lésion, et aussi à des enfants mutilés dans la même partie. On sait encore que certains signes, des naevus et des cicatrices, se reproduisent jusqu'à la quatrième génération (05). Les stigmates que les Daces se font au bras se reproduisent aussi. (XII) On rapporte que dans la famille des Lépides trois personnes sont nées l'oeil couvert d'une membrane, vice de conformation qui sauta chaque fois une génération. Quelques-uns sont semblables à leur aïeul. Des jumeaux, souvent l'un ressemble à son père, l'autre à sa mère. Souvent aussi l'enfant qui naît un an après un autre ressemble à son aîné comme s'ils étaient jumeaux. Quelques femmes engendrent toujours des enfants qui leur ressemblent, d'autres des enfants qui ressemblent à l'homme, d'autres des enfants qui ne ressemblent à aucun des parents, d'autres des filles qui ressemblent au père, et des garçons qui leur ressemblent à elles. L'observation de Nicée, célèbre lutteur, né à Byzance, est incontestable : sa mère provenait d'un adultère commis avec un Éthiopien ; et, bien qu'elle ne différât en rien des autres par la couleur, lui était parfaitement noir comme son grand-père l'Éthiopien.

[2] Les ressemblances tiennent sans doute à l’imagination, sur laquelle on pense que beaucoup de circonstances fortuites exercent de l'influence, la vue, l'ouïe, les souvenirs, et les images qui frappent au moment de la conception. La pensée même qui traverse subitement l'esprit de l'un ou de l'autre parent passe pour déterminer ou altérer la ressemblance. Aussi y a-t-il plus de différences chez l'homme que chez les autres animaux ; la rapidité des pensées, la promptitude de l'esprit et la variété des dispositions, impriment des marques diversifiées, tandis que les autres animaux ont des esprits immobiles, également uniformes dans chaque espèce et dans chaque individu de la même espèce.

[3] Un homme du peuple, nommé Artémon, ressemblait tellement à Antiochos le Grand, roi de Syrie, qu'après le meurtre de ce prince, Laodicée, sa femme, put jouer, à l'aide de cet Artémon, une scène où elle se fit recommander pour la succession du trône. Un certain Vibius, plébéien, et Publicius, affranchi, ressemblaient au grand Pompée, à ce point qu'on pouvait à peine les distinguer ; ils avaient jusqu'à cette physionomie honnête et ce beau front qui inspirait le respect (XXXVII, 6). Une pareille ressemblance fit donner (06) au père de Pompée, qui portait déjà le surnom de Strabon à cause du strabisme dont il était affecté, le nom de son cuisinier Ménogène, qui était louche aussi, et a Scipion le surnom de Sérapion : celui-ci était le vil esclave d'un marchand de porcs.

[4] Dans la suite un Scipion, de la même famille, reçut d'après un mime le surnom de Salution (XXXV, 2). De même l'acteur Spinther, qui jouait les seconds rôles, et Pamphile, qui jouait les troisièmes, donnèrent leur nom à Lentulus et à Métellus, qui avaient le consulat en même temps ; hasard très désagréable qui faisait figurer à la fois sur la scène les portraits des deux consuls. Au contraire, le nom de l'orateur L. Plancus devint un surnom pour l'histrion Rubrius. L'histrion Burbuleius donna son nom à Carion le père, l'histrion Ménogène à Messala le censeur.

[5] Un certain pêcheur sicilien était le portrait vivant du proconsul Sura ; il avait même sa grimace en parlant, le mouvement spasmodique de sa langue, et son bredouillement. On reprocha à Cassius Sévérus, orateur célèbre, sa ressemblance avec Mirmillon le bouvier (07). Toranius, marchand d'esclaves, vendit comme jumeaux à Antoine, déjà triumvir, deux enfants d'une beauté remarquable, nés l'un en Asie, l'autre au delà des Alpes, tant la ressemblance était grande.

[6] Le langage des enfants ayant fait découvrir la fraude et Antoine s'emportant, et se plaignant entre autres de l'élévation du prix (il les avait payés 200.000 sesterces) [42.000 fr.], l'adroit marchand répondit que c'était justement pour cela qu'il les avait vendus si cher, attendu que la ressemblance entre deux enfants nés de la même mère n'avait rien de merveilleux, tandis qu'une ressemblance aussi complète entre deux individus nés chez des nations différentes était une rareté au-dessus de toute évaluation. Cette réponse excita si à propos l'admiration, que ce coeur de proscripteur, toute à l'heure furieux, par surcroît, d'une injure, en vint à n'estimer rien tant dans toute sa fortune.

XI. (XIII.) [1] Il y a certaines antipathies entre les individus : des personnes infécondes entre elles deviennent fécondes en s'unissant à d'autres ; par exemple, Auguste et Livie. Des hommes et des femmes n'engendrent que des filles ou des garçons ; la plupart alternent : par exemple la mère des Gracques, qui eut douze couches, et Agrippine, mère de Germanicus, qui en eut neuf. Chez les unes, la jeunesse est stérile ; aux autres il n'est donné d'enfanter qu'une fois dans la vie. Quelques-unes ne portent pas à terme leurs enfants et si parfois elles y réussissent à l'aide de la médecine et des soins, elles mettent au monde presque toujours une fille.

[2] Le dieu Auguste, entre autres exemples rares, vit, l'année de sa mort, la naissance du petit-fils de sa petite-fille, M. Silanus, qui gouvernait l'Asie après son consulat, fut empoisonné par l'ordre de Néron arrivant par succession à l'empire. Q. Metellus le Macédonique, qui laissa six enfants, avait onze petits-fils et vingt-sept personnes, brus, gendres et autres, qui lui donnaient le titre de père. On lit dans les Actes du temps du dieu Auguste que sous son douzième consulat, où il eut pour collègue L. Sylla (5 av. J. C.), le 3 des ides d'avril (11 avril), C. Crispions Hilarus, d'une honnête famille plébéienne de Fésulum, conduisant en pompe neuf enfants (parmi lesquels étaient deux filles), vingt-sept petits-fils, vingt-neuf arrières-petits-fils et huit petites-filles, fit un sacrifice dans le Capitole avec toute sa famille.

XII. (XIV.) [1] La femme n'engendre pas après la cinquantième année, et chez la plupart le flux menstruel cesse à la quarantième. Quant aux hommes, on sait que le roi Massinissa engendra à quatre-vingt-six ans passés un fils qu'il appela Methymathnus ; et Caton le censeur, à quatre-vingt ans accomplis, en eut un de la fille de Salonius, son client. Pour cette raison, une branche de ses enfants a été surnommée Licinienne, et l'autre Salonienne : c'est de cette dernière que vint Caton d'Utique. Dernièrement encore, L. Volusius Saturninus (XI, 90), mort préfet de Rome, a eu, à plus de soixante-deux ans (cela est notoire), de Cornelia, de la famille des Scipions, Volusius Sturninus, quia été consul. 

[2] D'ailleurs, il est ordinaire de rencontrer des gens du commun qui engendrent jusqu'a soixante-quinze ans.

XIII. (XV.) [1] La femme est la seule femelle qui ait un flux menstruel ; c'est la seule dans l'utérus de laquelle il se forme des môles (X, 84) : on appelle môle une chair informe, inanimée, et que n'entament ni le fer ni l'acier ; elle se meut, et arrête les règles ; tantôt elle cause la mort, comme l'accouchement d'un enfant ; tantôt la femme vieillit avec cette incommodité, tantôt la môle est expulsée par une dysenterie. Quelque chose de semblable qu'on appelle squirrhe s'engendre dans le ventre des hommes. Oppius Capiton, ancien préteur, en a été la victime. 

[2] Mais difficilement trouvera-t-on rien qui soit aussi malfaisant que le sang menstruel (XXVIII, 23). Une femme qui a ses règles fait aigrir le vin doux par son approche, en les touchant frappe de stérilité les céréales, de mort les greffes, brûle les plants des jardins ; les fruits de l'arbre contre lequel elle s'est assise tombent ; son regard ternit le poli des miroirs, attaque l'acier et l'éclat de l'ivoire ; les abeilles meurent dans leurs ruches ; la rouille s'empare aussitôt de l'airain et du fer, et une odeur fétide s'en exhale ; 

[3] les chiens qui goûtent de ce sang deviennent enragés, et leur morsure inocule un poison que rien ne peut guérir. Bien plus, le bitume, substance visqueuse et collante qui, à une certaine époque de l'année, surnage au-dessus des eaux d'un lac de Judée, nommé Asphaltite, ne se laisse diviser par rien, tant il adhère à tout ce qu'il touche, mais se laisse diviser par un fil infecté de ce virus. Les fourmis même, animal si petit, en ressentent, dit-on, l'influence, rejetant les grains qu'elles portent, et ne les reprenant pas. Ce flux d'une telle virulence revient chez la femme tous les trente jours, et il est plus abondant tous les trois mois. 

[4] Chez quelques-unes, il vient plus souvent que tous les mois ; chez quelques autres, jamais : celle-ci sont stériles, attendu que le sang menstruel est la matière de l'être à engendrer ; la semence fournie par le mâle, agissant comme un levain, l'arrondit sur soi-même ; puis cette masse, avec le temps, se vivifie et prend un corps. Aussi, quand le flux menstruel continue pendant la grossesse les enfants viennent au monde ou faibles, ou non viables, ou pleins d'humeurs, comme dit Nigidius. (XVI.) Le même auteur pense que le lait d'une femme qui nourrit et devient grosse ne s'altère pas, pourvu qu'elle ait conçu du même homme.

XIV. [1] Au commencement de l'écoulement mensuel ou à la fin, on dit que la conception est le plus facile. Nous lisons que c'est un signe certain de fécondité chez les femmes quand une drogue dont on leur frotte les yeux passe dans la salive.

XV. [1] Les enfants ont leurs premières dents à sept mois, et la plupart du temps à la mâchoire supérieure : cela n'est pas douteux. Ces dents tombent à sept ans, et sont remplacées par d'autres. Quelques-uns naissent même avec des dents, par exemple Manius Curius (VII, 51), appelé pour cette raison Dentatus, et Co. Papirius Carbon, tous deux hommes remarquables. Mais dans les femmes cette circonstance fut d'un augure fâcheux du temps des rois [de Rome]. 

[2] Valérie étant née avec des dents, les aruspices déclarèrent qu'elle causerait la perte de la cité où on la conduirait : elle fut transportée à Sussa Pometia, ville alors très florissante, et l'événement justifia le présage. Quelques-unes naissent avec les parties sexuelles fermées, c'est d'un augure funeste : Cornélie, mère des Gracques, en est la preuve. Quelques-uns apportent en naissant, au lieu de dents, un os continu : le fils de Prusias, roi des Bithyniens, avait la mâchoire supérieure ainsi conformée.

[3] Les dents seules résistent au feu, et ne brûlent pas avec le reste du corps. Ces organes, que les flammes ne consument pas, se creusent par la corrosion de la pituite ; elles prennent de la blancheur par l'effet d'une certaine préparation ; elles s'usent par le frottement, et chez quelques-uns elles font défaut bien avant ce terme. Elles ne sont pas nécessaires seulement a la mastication des aliments, car les dents de devant règlent la voix et la parole : le choc de la langue y vient pour ainsi dire résonner, et par leur arrangement en arcade, ainsi que par leur hauteur, elles coupent, adoucissent ou atténuent les mots ; quand elles manquent l'articulation devient tout à fait impossible.

[4] On croit même que les dents fournissent des présages. Les hommes en ont trente-deux, excepté la nation des Turdules (III, 3 ; IV, 35). Ceux qui en ont un plus grand nombre peuvent compter, pense-t-on, sur une vie plus longue. Les femmes ont moins de dents que les hommes (XI, 63). Une dent canine surnuméraire du côté droit, et en haut, promet les faveurs de la fortune ; on en a un exemple chez Agrippine, mère de Néron : c'est le con traire quand c'est du côté gauche. On n'est pas dans l'habitude de brûler le corps d'un enfant mort avant que les dents aient percé. Mais nous parlerons davantage de cela quand nous traiterons des diverses parties du corps (XI, 16).

[5] Un seul homme a ri, dit-on, le jour même de sa naissance : ce fut Zoroastre. Le cerveau de ce même personnage offrait de tels battements, qu'il repoussait la main posée dessus, présage de sa science future.

XVI. [1] A trois ans chacun a la moitié de la taille qu'il aura, cela est certain. Au reste, le genre humain devient partout de plus en plus petit, c'est une observation à peu près constante : rarement les enfants sont plus grands que leurs pères, la fécondité de la semence se consumant par la combustion, phase vers laquelle le temps précipite maintenant le monde (II, 110). En Crète, dans un tremblement de terre, une montagne s'étant ouverte, on trouva un corps debout, haut de 46 coudées (mètres 20, 320), attribué par les uns à Orion, par les autres à Otus. Les histoires rapportent que le corps d'Oreste, déterré par l'ordre de l'oracle, avait 7 coudées (mètres 3, 092). 

[2] Il y a près de mille ans qu'Homère, ce grand poète, se plaignait sans cesse de la diminution de la taille des mortels. Les Annales, sans rapporter quelle fut la taille de Naevius Pollion, disent qu'il fut presque étouffé par le peuple, qui se pressait autour de lui par curiosité ; elles indiquent par là qu'elle était extraordinaire. L'homme le plus grand qui ait été vu de notre temps, sous le règne du dieu Claude, s'appelait Gabbara ; on l'avait amené d'Arabie : il avait 9 pieds 9 pouces (mètres 2, 871). Sous le dieu Auguste, il y en eut deux qui avaient un demi-pied de plus (mètres 3, 018) ; on en conservait le corps par curiosité dans le tombeau des jardins de Salluste ; ils se nommaient Posion et Secundilla.

[3] Sous le même prince, un nain haut de deux pieds et un palme (mètre 0, 809) (08), nommé Conapas, fit les délices de sa petite-fille Julie, ainsi qu'une naine, Andromède, affranchie de Julia Augusta. Manius Maximus et M. Tullius, chevaliers romains, n'avaient que deux coudées de haut (mètres 0, 883), d'après Varron ; nous-même nous avons vu leurs corps conservés dans des niches sépulcrales. On sait que des enfants naissent avec une taille d'un pied et demi, et même plus, et qu'au bout de trois ans le terme de leur existence est atteint.

XVIII. [1] Nous trouvons chez les historiens qu'à Salamine le fils d'Euthymène acquit en trois ans la taille de trois coudées (mètre 1, 325), et qu'il avait la démarche lente et l'intelligence obtuse : déjà il était devenu pubère, la voix était forte, lorsqu'une convulsion subite l'emporta à l'âge de trois ans accomplis. Nous-même nous avons été naguère (09) témoin, à part la puberté, de presque toutes ces circonstances chez le fils de Cornelius Tacite, chevalier romain, administrateur des finances dans la Gaule Belgique. Ces individus sont appelés ektrapeloi (monstrueux) par les Grecs ; ils n'ont pas de nom en latin.

[2] (XVII.) Chez l'homme, la longueur est la même depuis les pieds jusqu'à la tête que d'une main à l'autre, les deux bras étant étendus, et la mesure étant prise sur les doigts les plus longs. Le côté droit est plus fort que le gauche ; chez quelques-uns les deux côtés sont également forts ; chez d'autres c'est le côté gauche qui prédomine, ce qu'on n'observe jamais chez les femmes.

XVIll. [1] Les mâles sont plus pesants que les femelles ; tous les animaux ont le corps plus pesant après la mort que pendant la vie, et pendant le sommeil que dans la veille. Les cadavres des hommes flottent sur le dos, ceux des femmes sur le ventre, comme si la nature, même après la mort, menaçait leur pudeur.

[2] (XVIII.) Nous lisons que quelques individus ont les os entièrement solides et sans moelle. On les reconnaît à ce qu'ils ne ressentent pas la soif et ne suent pas. Nous savons, du reste, que la volonté triomphe de la soif. Julius Viator, chevalier romain, de la nation des Vocontiens alliée, eut une anasarque dans son jeune âge : les médecins lui défendirent de boire; l'habitude devint chez lui une seconde nature, et jusqu'à la vieillesse il s'abstint de tout breuvage. Il y a beaucoup d'exemples de différentes privations ainsi imposées.

[3] (XIX.) On rapporte que Crassus, aïeul de Crassus tué dans la guerre des Parthes, ne rit jamais ; il fut surnommé pour cette raison Agélaste (agelastos, qui ne rit pas) ; que beaucoup n'ont jamais pleuré ; que Socrate, célèbre par sa sagesse, conserva toujours le même visage, sans que l'allégresse ou le trouble s'y soit jamais fait remarquer. Cette constante de caractère dégénère parfois en une sorte de raideur, en un travers de dureté inflexible, qui enlève les sentiments de l'humanité. La Grèce, qui a vu beaucoup de caractères de ce genre, leur a donné le nom d'insensibles (apatheis) : et ce qui est étonnant, ceux qui en ont offert principalement l'exemple sont des philosophes, Diogène le Cynique, Pyrrhon, Héraclite, Timon ; ce dernier alla même jusqu'à haïr le genre humain tout entier. On cite encore beaucoup de cas de petites particularités naturelles : Antonia, femme de Drusus, le frère de Tibère, ne crachait jamais ; Pomponius le poète (XVI, 6), personnage consulaire, n'avait jamais de renvois. Ceux dont les os sont naturellement privés de moelle, sont très rares ; on les appelle Hommes de corne (XXXI, 9).

XIX. (XX.) [1] Tritannus, d'un corps maigre, célèbre parmi les gladiateurs qui portaient l'armure des Samnites, avait une force extraordinaire, et, ainsi que son fils, soldat du grand Pompée, il avait les nerfs disposés comme un grillage, en long et en travers, dans tout le corps, même aux bras et aux mains ; c'est du moins ce que rapporte Varron, citant des exemples de force prodigieuse (10). Il dit même que le fils, combattant contre un ennemi qui l'avait provoqué, le vainquit sans armes, avec un seul doigt, et qu'enfin il le saisit et l'emporta dans le camp. 

[2] Aulus (11) Vinnius Valens, qui servit comme centurion dans la garde prétorienne du dieu Auguste, soutenait un chariot chargé de pièces de vin jusqu'à ce qu'on les eût vidées ; d'une main il arrêtait une voiture, malgré les efforts des chevaux tirant en sens contraire ; et il faisait beaucoup d'autres choses merveilleuses, dont on lit le détail inscrit sur son monument. Le même (12) Varron dit : "Fusius, surnommé l'Hercule rustique, enlevait son mulet ; Salvius (13) montait une échelle ayant à ses pieds 200 livr. autant aux mains et autant sur chaque épaule."

[3] Nous aussi nous avons vu un nommé Athanatus marcher sur la scène (tour de force prodigieux) revêtu d'une cuirasse de plomb de 500 livres, et chaussé de cothurnes pesant 500. Quand Milon l'athlète se posait sur ses pieds, personne ne pouvait le faire bouger de place ; quand il tenait une pomme dans la main personne ne pouvait lui redresser un doigt.

XX. [1] Philippidès alla d'Athènes à Lacédémone en deux jours ; la distance est de 1.148 stades (kil. 209, 76) : cela paraissait merveilleux, jusqu'à ce qu'Anystis, coureur lacédémonien, et Philonidès (II, 73), coureur d'Alexandre le Grand, eurent parcouru en un seul jour les 1.200 stades (kil. 220, 8) qui séparent Élis de Sicyone. Aujourd'hui même on sait que dans le cirque quelques individus font des courses de 160.000 pas ; et tout récemment, sous le consulat de Fonteius et de Vipsanius (II, 72), un enfant de huit ans parcourut depuis midi jusqu'au soir un espace de 75.000 pas. On comprendra combien cela est étonnant, si l'on réfléchit que Tibère, se rendant en toute hâte en Germanie auprès de son frère Drusus malade, et relayant trois fois, mit un jour et une nuit à faire ce long voyage: la distance était de 200.000 pas.

XXI. (XXI.) [1] C'est surtout relativement à la vue que l'on trouve dés phénomènes incroyables. Cicéron rapporte que l'Iliade d'Homère, écrite sur une feuille de parchemin, fut renfermée dans une coquille de noix; le même auteur (Acad. IV) cite un individu qui distinguait les objets à la distance de 135.000 pas ; M. Varron a même dit son nom ; il s'appelait Strabon. Dans la guerre punique il avait coutume de se placer sur le promontoire de Lilybée, en Sicile ; de là il voyait sortir la flotte du port de Carthage, et il en comptait même les vaisseaux. Callicrate a fait en ivoire des fourmis et d'autres animaux tellement petits, que personne que lui n'en pouvait discerner les parties. 

[2] Myrmécidès s'est rendu célébre dans ce genre de curiosités en faisant, en ivoire aussi, un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un navire qu'une abeille cachait de même sous les siennes (XXXVI, 5).

XXII. (XXII.) [1] Le sens de l'ouïe n'offre qu'une observation étonnante : le bruit de la bataille à la suite de laquelle Sybaris fut détruite s'entendit à Olympie le jour même où elle fut livrée. Quant à la la nouvelle de la victoire sur les Cimbres, et aux Castors romains qui annoncèrent, le jour même, la bataille gagnée sur Persée, il faut ranger ces faits parmi les visions et les présages donnés par les divinités.

XXIII. (XXIII.) [1] Le sort, qui amène de fréquents malheurs, a fourni d'innombrables exemples de la force à supporter la douleur. Le plus célèbre en ce genre parmi les femmes est celui de la courtisane Leaena (XXXIV, 19, n° 12), qui, mise à la torture, ne dénonça pas Harmodius et Aristogiton, les meurtriers du tyran ; et parmi les hommes, celui d'Anaxarque, qui, mis à la torture pour une cause semblable, se coupa la langue avec les dents, et, la crachant au visage du tyran, lui ôta tout espoir d'avoir des révélations.

XXIV. (XXIV.) [1] Quant à la mémoire, qualité si nécessaire dans la vie, il est difficile de dire quel homme l'a possédée au plus haut degré, tant il yen a qui se sont rendus célèbres dans ce genre. Le roi Cyrus nomma tous les soldats de son armée ; L. Scipion, tous les individus du peuple romain ; Cinéas, ambassadeur du roi Pyrrhos, tous les sénateurs et tous les chevaliers de Rome, le lendemain du jour de son arrivée en cette ville ; Mithridate, roi de vingt-deux nations, leur rendit la justice en autant de langues, après les avoir haranguées toutes sans interprète (XXV, 2) ; le Grec Charmadas récitait, comme s'il les avait lus, les livres qu'on lui désignait dans une bibliothèque. 

[2] La mémoire a fini par devenir un art, inventé par Simonide le poète lyrique, et porté à sa perfection par Métrodore de Scepsis, à tel point qu'il enseignait à répéter textuelle-ment tout ce qu'on avait entendu. Il n'y a rien d'aussi fragile dans l'homme : les maladies, les chutes, une simple frayeur l'altèrent, soit partiellement, soit complètement. Un homme frappé d'une pierre n'oublia que les lettres ; un homme tombé d'un toit très élevé ne reconnaissait plus ni sa mère, ni ses alliés, ni ses parents ; une maladie enleva à un autre le souvenir de sa esclaves ; l'orateur Messala Corvinus oublia son propre nom. Aussi la mémoIre fait-elle souvent défaut, comme si elle tentait de nous quitter, même lorsque nous sommes en repos et en santé ; les approches du sommeil l'interrompent, au point que, la chaîne des idées s'étant perdue, nous cherchons en quel lieu nous nous trouvons.

XXV. (XXV.) [1] Je pense que l'homme né avec l'esprit le plus vigoureux est le dictateur César : je ne parle pas ici de son courage, de sa fermeté, de cette grandeur de pensée capable d'embrasser tout ce qui est sous le ciel ; mais je parle d'une vigueur qui lui était propre, et d'une rapidité qui semblait être celle de la flamme. Il était dans l'habitude de lire ou d'écrire, et en même temps de dicter et d'écouter. Il dictait à la fois à ses secrétaires quatre lettres, et des lettres si importantes ! ou même, s'il ne faisait rien autre chose, il en dictait sept. Il a livré cinquante batailles rangées, l'emportant seul sur M. Marcellus, qui en avait livre trente-neuf. Sans parler des victoires remportées dans les guerres civiles, 1.192.000 hommes ont péri dans les combats livrés par lui : ce n'est pas que je le glorifie d'un mal si grand, fait, même par nécessité, au genre humain ; il a condamné lui-même de pareils succès, en ne rapportant pas le nombre de ceux qui ont été tués dans les guerres civiles.

XXVI. [1] On accordera de plus justes louanges au grand Pompée, pour avoir enlevé aux pirates 846 vaisseaux. Ce qui sera le privilège propre de César, outre les qualités indiquées plus haut, c'est une clémence insigne, vertu qu'il a portée plus loin qu'aucun autre, et jusqu'à s'en repentir. Il a donné aussi un exemple de magnanimité incomparable : je ne parle pas (car ce serait tenir un langage favorable au luxe) des spectacles qu'il a fait célébrer, des richesses qu'il a prodiguées, des édifices magnifiques qu'il a élevés ; mais je parle de cette vraie et admirable grandeur d'une âme placée au-dessus de toutes les faiblesses, qui lui fit brûler, de bonne foi et sans les lire, les lettres prises à Pharsale dans le porte-feuille du grand Pompée, et à Thapsus dans celui de Scipion.

XXVII. (XXVI.) [1] Ici je rapporterai (l'honneur de l'empire romain y est intéressé, et non la supériorité d'un seul homme) les titres et les triomphes du grand Pompée, qui a égalé l'éclat des exploits non seulement d'Alexandre le Grand, mais encore d'Hercule pour ainsi dire, et de Bacchus Après avoir, se levant pour Sylla dans l'intérêt de la république, reconquis la Sicile, con quête qui fut son début ; après avoir subjugué et réduit sous l'autorité romaine l'Afrique entière, expédition qui lui valut pour dépouille le surnom de Grand, lui, chevalier (ce qui ne s'était jamais vu), entra dans Rome sur le char triomphal. Aussitôt il passe en Occident, et il dresse dans les Pyrénées des trophées où il inscrit les noms de 876 villes soumises depuis les Alpes jusqu'aux limites de l'Espagne ultérieure, et où, par une omission magnanime, il ne plaça pas le nom de Sertorius. Ayant éteint la guerre civile, qui entretenait toutes les guerres étrangères, il conduit : de nouveau dans Rome le char triomphal, ce chevalier si souvent général avant s'être soldat. 

[2] Puis, chargé d'un commandement sur toutes : les mers, et envoyé enfin dans l'Orient, il rapporte (suivant l'habitude des vainqueurs dans les combats sacrés qui ne sont pas couronnés eux-mêmes, mais qui couronnent leurs patries (X, 4), il rapporte ses titres de gloire à son pays, et consacre à la ville de Rome cette inscription triomphale, dans le temple qu'il dédiait à Minerve avec le produit des dépouilles : CN. POMPÉE LE GRAND, IMPERATOR, AYANT TERMINÉ UNE GUERRE DE TENTE ANS, VAINCU, MIS EN FUITE, TUÉ OU SOUMIS 12.183.000 HOMMES, COULÉ BAS OU PRIS 846 VAISSEAUX, REÇU LA SOUMISSION DE 1.538 VILLES OU CHÂTEAUX, SUBJUGUÉ TOUT LE PAYS DEPUIS LE PALUS-MÉOTIDE JUSQU'A LA MER ROUGE, ACQUITTE LE VOEU QU'IL A FAIT A MINERVE. Tel est le résumé de ses exploits en Orient. 

[3] Quant au triomphe qu'il a célébré le 3e jour avant les calendes d'octobre (29 septembre), sous le consulat de M. Pison et de M. Messala (an de Rome 693), en voici la légende : APRÈS AVOIR DÉLIVRÉ DES PIRATES LES PROVINCES MARITIMES ET RENDU AU PEUPLE ROMAIN L'EMPIRE DE LA MER, POMPÉE A TRIOMPHÉ DE L'ASIE, DU PONT, DE L'ARMÉNIE, DE LA PAPHLAGONIE, DE LA CAPPADOCE, DE LA CILICIE, DE LA SYRIE, DES SCYTHES, DES JUIFS, DES ALBANIENS, DE L'IBÉRIE, DE L'ÎLE DE CRÈTE, DES BASTERNES, ET EN OUTRE DES ROIS MITHRIDATE ET TIGRANE. 

[4] Ce qu'Il y eut de plus grand dans toute cette gloire, c'est que (ainsi qu'il ledit lui-même à l'assemblée dans sa harangue sur ses expéditions) l'Asie, province frontière lorsqu’il en fut chargé, était devenue centrale lorsqu'il la remit à sa patrie. Si l'on voulait, par comparaison, passer de la même manière en revue les exploits de César, qui a paru plus grand que Pompée, il faudrait énumérer toutes les parties de la terre, et ce serait entrer dans de détails infinis.

XXVIII. (XXVII.) [1] Beaucoup ont été distingués à divers titres par d'autres genres de vertus. Caton, le premier (XIV, 5) de la famille Porcia, passe pour avoir réuni trois mérites excellents : il fut très bon orateur, très bon général, très bon sénateur, mérites qui me paraissent avoir tous brillé, plus tard il est vrai, mais avec plus d'éclat, dans Scipion Émilien, exempt en outre de toutes les haines qui assaillirent Caton (XXIX, 4). Ce sera donc le propre de Caton d'avoir eu quarante-quatre procès et d'avoir toujours été absous, bien que personne n'ait été aussi souvent accusé.

XXIX. (XXVIII.) [1] Il serait fort difficile de dire qui a eu le plus de courage, surtout si l'on tenait compte des récits fabuleux des poètes. Q. Ennius a principalement admiré T. Caecilius Denter et son frère ; et pour eux il a ajouté un sixième livre à ses Annales. L. Siccius Dentatus (XXII, 25), qui fut tribun du peuple sous le consulat de Sp. Tarpéius et A. Atérius, peu après l'expulsion des rois, réunirait peut-être les suffrages les plus nombreux : il assista à 120 affaires, fut vainqueur dans 8 com bats singuliers, et reçut 45 blessures par-devant, aucune par derrière. 

[2] Le même enleva 34 dépouilles, reçut en don 18 piques sans fer, 25 ornements militaires, 83 colliers, 160 bracelets, 26 couronnes, dont 14 civiques, 8 d'or, 3 murales, et une obsidionale (XVI, 3 ; XXII, 4) ; et du fisc 10.000 as, des captifs, et 20 boeufs. Il suivit le triomphe de neuf généraux qui devaient surtout à lui leurs succès ; en outre (ce que je regarde comme sa plus belle action), il accusa devant le peuple T. Romillus, un de ses chefs, à sa sortie du consulat, et le fit condamner comme ayant abusé du commandement.

[3] Les exploits de Manlius Capitolinus ne seraient pas moins honorables, s'il n'en avait terni l'éclat par la fin de sa vie : il avait enlevé deux dépouilles avant sa dix-septième année ; il avait reçu la couronne murale le premier de tous les chevaliers, 6 couronnes civiques et 37 récompenses ; il avait été blessé 23 fois par devant ; Il avait sauvé P. Servilius, maître de la cavalerie, quoique blessé lui-même a l'épaule et à la cuisse ; en outre, il avait défendu seul contre les Gaulois le Capitole, dernier rempart de la république ; ce qui serait au-dessus de tout, s'il ne l'eût pas sauvé pour se faire roi. Ce sont là des exploits où le courage a, il est vrai, une grande part ; mais la fortune en a une plus grande encore.

[4] A mon avis, on ne préférera personne avec justice à M. Sergius, bien que son arrière-petit-fils, Catilina, ait entaché ce nom glorieux. A sa seconde campagne, il perdit la main droite ; en deux campagnes, il fut blessé vingt-trois fois, et pour cette raison il ne se servait bien ni de ses pieds ni de son autre main ; avec un seul esclave il fit ensuite, soldat estropié, plusieurs campagnes. Pris deux fois par Annibal (il n'avait pas affaire à un ennemi ordinaire), deux fois il s'échappa, ayant eu, tous les jours pendant vingt mois, ou le corps enchaîné ou les pieds entravés. 

[5] Il combattit quatre fois avec la seule main gauche, et eut deux chevaux tués sous lui. Il se fit une main droite en fer, et, étant entré en campagne avec cette main attachée au bras, il fit lever le siège de Crémone, protégea Plaisance, et força douze camps dans la Gaule : tous ces détails se lisent dans le discours qu'il prononça lorsque, dans la préture, ses collègues l'écartaient des sacrifices comme mutilé. Que de couronnes n'eût-il pas amassées s'il avait ou affaire à un autre ennemi ? Car, pour juger le courage d'un homme, il importe beaucoup de prendre en considération les circonstances. Quelles couronnes civiques ont été gagnées dans les batailles de la Trébie, du Tésin ou du Trasimène ? Quelle couronne fut méritée à la bataille de Cannes, où le suprême effort du courage fut d'avoir échappé à ce désastre ? Certes, les autres ont été vainqueurs des hommes ; Sergius l'a été de la fortune même.

XXX. (XXIX) [1] Quant à la gloire du génie, qui pourrait faire un choix au milieu de tant d'espèces de sciences, et d'une si grande variété de choses et d'ouvrages ? Peut-être cependant s'accorde-t-on à reconnaître le poète grec Homère comme le génie le plus heureux qui ait jamais existé, soit que l'on considère le succès de son poème, soit qu'on en considère le sujet. Alexandre le Grand (car ce sont des juges illustres qui décideront le mieux et en dehors de toute en vie une si haute préséance), Alexandre le Grand avait pris parmi les dépouilles de Darius, roi des Perses, une cassette à parfums (XIII, 1), ornée d'or, de pierreries et de perles ; ses courtisans lui en expliquaient les différents usages ; lui, soldat souillé de la poussière des combats, et qui n'avait que faire de parfums, répondit : "Que l'on consacre cette cassette à la garde des livres d'Homère." Il voulait que le plus riche ouvrage de l'art servît à conserver l'ouvrage le plus pré cieux de l'esprit humain. De même, à la prise de Thèbes, il ordonna d'épargner la famille et la maison de Pindare. Il rebâtit la ville patrie du philosophe Aristote, et il joignit à tout l'éclat de ses exploits une telle preuve de sa bonté.

[2] Apollon à Delphes fit reconnaître les meurtriers du poète Archiloque. Bacchus ordonna de faire les funérailles de Sophocle, prince du théâtre tragique, qui mourut pendant que les Lacédémoniens assiégeaient Athènes, avertissant plusieurs fois en songe Lysandre, leur roi, de permettre l'enterrement de celui qui avait fait ses délices. Le roi, ayant alors demandé les noms des citoyens morts à Athènes, y reconnut sans peine celui que le dieu voulait désigner, et laissa faire en paix les funérailles.

XXXI. (XXX.) [1] Denys le tyran, livré du reste à des penchants de cruauté et d'orgueil, envoya un vaisseau orné de bandelettes au-devant de Platon, prêtre de la sagesse ; lui-même vint le recevoir au débarquement, sur un char à quatre chevaux blancs. Isocrate vendit un seul discours 20 talents (14). Eschine, Athénien, très grand orateur, ayant lu aux Rhodiens le discours d'accusation qu'il avait prononcé, lut aussi la défense de Démosthène, laquelle l'avait conduit à ce lieu d'exil. Les auditeurs admirant le discours de Démosthène : "Vous l'admireriez bien davantage, dit-il, si vous le lui aviez entendu prononcer : " donnant ainsi, même dans son malheur, un grand témoignage en faveur de son ennemi.

[2] Les Athéniens condamnèrent à l'exil Thucydide, général ; ils rappelèrent Thucydide, historien, admirant l'éloquence de celui dont ils avaient condamné l'incapacité militaire. Les rois d'Égypte et de Macédoine rendirent aussi un grand hommage à Ménandre, auteur comique, en le demandant avec une flotte et des ambassadeurs ; et lui-même s'honora encore davantage en préférant le sentiment littéraire à la faveur royale.

[3] Les grands de Rome ont aussi témoigné en faveur du génie, même chez les étrangers. Pompée, après avoir terminé la guerre de Mithridate, étant près d'entrer chez Posidonius, philosophe célèbre, défendit aux licteurs de frapper à l'huis comme c'était l'usage, et inclina devant la porte de la science ses faisceaux, lui à qui s'étaient soumis l'Orient et l'Occident. Caton le Censeur ayant entendu Carnéade, l'un de ces trois philosophes éminents qui formaient la célèbre députation envoyée par Athènes, opina pour que l'on congédiât au plus tôt ces ambassadeurs, parce que, sous l'influence de l'argumentation de Carnéade, on ne pouvait discerner facilement ce qui était vrai.

[4] Quelle révolution dans les moeurs ! Caton le Censeur fut toujours d'avis (XXIX, 7) qu'il fallait chasser d'Italie tous les Grecs : et sou arrière-petit-fils, Caton d'Utique, amena un philosophe grec à Rome, après avoir été tribun militaire, et un autre (XXXIV, 19, n° 35), après avoir été légat en Chypre. Il est remarquable que des deux Caton l'un bannit, l'autre introduisit la langue grecque. Maintenant passons en revue les honneurs rendus à nos compatriotes.

[5] Scipion l'africain, l'Ancien, ordonna de mettre sur son tombeau la statue de Q. Ennius ; et il voulut que l'Inscription placée au-dessus de ses cendres portât le nom du poète à côté de ce nom glorieux, dépouille enlevée à la troisième partie du monde.

[6] Le dieu Auguste défendit, sans égard pour la volonté du testateur, de brûler le poème de Virgile ; et c'est là un témoignage qui vaut plus que si le poète même avait approuvé son oeuvre.

[7] Dans la bibliothèque qu'Asinius Pollion (XXXV, 7, 2) fonda à Rome avec les dépouilles, et qui fut la première bibliothèque publique dans le monde, M. Varron eut sa statue, et seul il l'eut de son vivant. A mon jugement, avoir obtenu seul, d'un homme qui tenait le premier rang et comme orateur et comme citoyen, cette distinction au milieu de la multitude de génies qui étaient alors, ce n'est pas moins de gloire que d'avoir reçu la couronne navale que le grand Pompée lui décerna pour ses services dans la guerre des pirates. Il y aurait des exemples innombrables à citer parmi les Romains, si je le voulais ; car cette nation a produit plus d'hommes de mérite dans tous les genres que toutes les autres nations.

[8] Toutefois, Cicéron, comment me justifierais-je de passer ton nom sous silence ? Quelle de tes qualités éminentes prendrai-je pour texte de mes louanges ? Ou plutôt quel texte prendre, si ce n'est l'inestimable témoignage que te donna cette grande nation romaine réunie pour voter, et, parmi tous les actes de ta vie, ceux-là seulement qui ont signalé ton consulat ? Tu parles, et les tribus renoncent à la loi agraire, c'est-à-dire, à leur subsistance ; tu conseilles, et, pardonnant à Roscius la loi sur les places du théâtre, elles souffrent avec patience qu'on leur assigne des sièges séparés de ceux des autres ordres ; tu pries, et les fils des proscrits rougissent de demander les magistratures. Devant ton génie a fui Catilina ; c'est toi qui as proscrit Marc-Antoine.

[9] Salut, toi qui le premier fus appelé Père de la patrie, qui le premier as mérité le triomphe sans quitter la toge, et la palme de la victoire par la seule éloquence ; toi qui as donné la vie à l'art oratoire et aux lettres latines ; toi qui, au témoignage écrit du dictateur César, jadis ton ennemi, as conquis un laurier supérieur à celui de tous les triomphes (15), puisqu'il est plus glorieux d'avoir tant agrandi par le génie les limites du génie romain, que les limites de l'empire par toutes les autres qualités réunies.

[10] (XXXI.) Plusieurs l'ont emporté sur les autres hommes en sagesse : tels furent chez les Romains ceux qu'on surnomma Catus (avisé) et Coculus (sensé) pour cette raison, et, chez les Grecs, Socrate, qui fut mis au-dessus de tous les mortels par l'oracle d'Apollon Pythien.

XXXII. (XXXII.) [1] D'un autre côté, on a donné même rang qu'aux oracles à Chilon, Lacédémonien, en consacrant en lettres d'or, à Delphes, trois de ses maximes, que voici : "Connais-toi toi-même ; Ne désire rien de trop ; La misère est la compagne des dettes et des procès." Ses funérailles (il mourut de joie en voyant son fils vainqueur à Olympie) furent suivies par la Grèce entière.

XXXIII. (XXXIII.) [1] Parmi les femmes, la Sibylle ; parmi les hommes, Mélampus (XXV, 21) chez les Grecs, Marcius chez les Romains, eurent en partage la divination, et une sorte de communauté glorieuse avec le ciel.

XXXIV. (XXXIV) [1] Scipion Nasica seul, de puis le commencement de l’ère romaine, a été déclaré l'homme le plus vertueux par le sénat, qui en fit le serment ; et cependant, candidat, il fut deux fois repoussé par le peuple. Au reste, il ne lui fut pas permis de mourir dans sa patrie, pas plus qu'il ne le fut de mourir hors des chaînes à Socrate, jugé le plus sage par Apollon.

XXXV. (XXXV.) [1] Une femme (cet exemple est unique) a été déclarée la plus vertueuse par le jugement des dames : ce fut Sulpicie, fille de Paterculus, femme de Fulvius Flaccus, choisie entre cent Romaines désignées pour faire la dédicace de la statue de Vénus, conformément livres Sibyllins. Une expérience religieuse donna le même renom à Claudia, qui fit entrer dans Rome la statue de la Mère des dieux.

XXXVI. (XXXVI.) [1] On trouve partout des exemples infinis de tendresse ; mais Rome en offre un auquel nul autre ne peut être comparé : une femme du peuple, dont la condition obscure nous a dérobé le nom, venait d'accoucher quand sa mère fut mise dans une prison pour y subir le supplice de la faim : elle obtint d'aller la voir ; mais, fouillée à chaque fois par le geôlier, de peur quelle n'apportât quelque aliment, on la surprit allaitant sa mère. Saisis d'admiration, les magistrats accordèrent le salut de la mère à la piété de la fille ; ils allouèrent des aliments à l'une et à l'autre leur vie durant ; et le lieu où la scène s'était passée fut consacré à la déesse Piété, à laquelle, sous le consulat de C. Quinctus et de Manius Acilius (an de Rome 604), un temple fut érigé sur l'emplacement de la prison : c'est là qu'est aujourd'hui le théâtre de Marcellus (VIII, 25). Deux serpents ayant été saisis dans la maison du père des Gracques, il lui fut répondu qu'il vivrait si l'on tuait le serpent femelle : "Non, non, dit Tibérius Gracchus, tuez le mien : Cornélie est jeune, et elle peut encore être mère." C'était sauver sa femme, et servir les intérêts de la république. Sa mort suivit de près. M. Lépidus (VII, 54) mourut d'amour pour sa femme Apuleia, après l'avoir répudiée. P. Rutilius ayant appris, pendant qu'Il était affecté d'une indisposition légère, que son frère avait échoué dans la candidature pour le consulat, expira aussitôt. P. Catienus Plotinus fut tellement attaché à son patron, qu'institué héritier de tous ses biens, il se jeta dans le bûcher qui consumait le corps.

XXXVII. (XXXVII.) [1] Un nombre infini d'hommes se sont distingués dans la connaissance des divers arts ; il est juste que nous en citions quelques-uns, nous qui faisons un choix dans l'élite humaine. Bérose se distingua dans l'astrologie : les Athéniens lui érigèrent, à cause de ses prédictions divines, aux frais du public, dans le gymnase, une statue dont la langue était dorée ; Apollodore, dans la grammaire : les amphictyons de la Grèce lui rendirent des honneurs ; Hippocrate (XXVI, 6 ; XXIX, 2), dans la médecine : il prédit une peste qui venait de l'Illyrie, et envoya ses élèves dans les villes secourir les malades, service pour lequel la Grèce lui décerna les mêmes honneurs qu'a Hercule. Le roi Ptolémée récompensa, pendant les sacrifices de la grande Déesse, par le don de cent talents (575.000 fr.), la même science dans la personne de Cléombrote de Céos, qui avait sauvé le roi Antiochos (XXIX, 3) (16).

[2] Grande aussi est la réputation de Critobule, pour avoir extrait une flèche de l'oeil du roi Phi lippe, et l'avoir guéri sans lui laisser aucune difformité. Mais celui qui s'est rendu le plus célèbre, c'est Asclépiade de Pruse, en fondant une nouvelle secte, en repoussant les ambassadeurs et les offres du roi Mithridate, en trouvant la méthode d'administrer le vin aux malades, et en conservant la vie à un homme (XXVI, 8) dont il interrompit les funérailles, et surtout en déclarant (espèce de gageure avec la fortune) qu'il voulait ne pas être cru médecin si jamais il éprouvait une indisposition quelconque ; et il gagna son pari, car, arrivé à une extrême vieillesse, il se tua en tombant dans un escalier.

XXXVIII. [1] M. Marcellus rendit un grand témoignage à Archimède pour sa science en géométrie et en mécanique, ordonnant, lors de la prise de Syracuse, de n'épargner que lui ; mais l'ignorance d'un soldat rendit vaine l'Intention du général. On a loué aussi Chersiphron (17) de Gnosse (XXXIV, 21) pour avoir construit l'admirable temple de Diane d'Éphèse ; Philon, pour avoir établi à Athènes un arsenal suffisant à l'armement de mille vaisseaux ; Ctésibius, pour avoir trouvé la pompe et des instruments hydrauliques ; Dinocharès (V, 2) (18), pour avoir dressé le plan d'Alexandrie qu'Alexandre, voulait fonder en Égypte. Ce prince avait défendu qu'aucun autre qu'Apelle ne fit son portrait, qu'aucun autre que Pyrgotèle ne le gravât, qu'aucun autre que Lysippe ne le coulât en bronze ; arts à la gloire desquels on peut citer plusieurs faits.

XXXIX. (XXXVIII.) [1] Ce seul tableau d'Aristide, peintre thébain (XXXV, 36, 19), fut acheté à l'encan par le roi Attale au prix de 100 talents ; le dictateur César en paya deux 80 talents (XXXV, 9), la Médée et l'Ajax de Timomachus (XXXV, 9 et 40, 30), pour les dédier dans le temple de Vénus Génitrix. Le roi Candaule (XXXV, 34) acheta au poids de l'or un tableau de Bularchus, quI n'était pas d'une médiocre étendue, et qui représentait la destruction des Magnètes. Le roi Démétrius, surnomme Poliorcète, ne mit pas le feu à Rhodes (XXXV, 36, 41), de peur de brûler un tableau de Protogène placé du côté de la muraille qu'il attaquait.

[2] Praxitèle est célèbre par ses marbres : on cite sa Vénus de Cnide (XXXVI, 4, 9 et 10), renommée surtout à cause de l'amour insensé qu'elle inspira à un jeune homme, et par le prix qu'y attacha le roi Nicomède : ce prince tenta de l'acquérir en offrant de payer pour les Cnidiens les dettes considérables qu'ils avaient. Le Jupiter Olympien rend journellement témoignage pour Phidias (XXXVI, 5 et 7) ; et des vases de Mentor (XXXIII, 55), consacrés à Jupiter Capitolin et à Diane d'Éphèse (XVI, 40), font la gloire de cet artiste (19).

XL. (XXXIX.) [1] Le prix le plus élevé d'un homme né en esclavage a été jusqu'à présent, à ma connaissance, celui de Daphnus, grammairien : il fut vendu par Gnatius de Pilaure à M. Scaurus, prince de la cité, qui l'acheta 700.000 sesterces (147.000 fr.). De notre temps, ce prix été dépassé de beaucoup par des histrions : mais ils achetaient eux-mêmes leur liberté. Déjà, chez nos ancêtres, l'histrion Roscius gagnait, dit-on, 500.000 sesterces (105.000 fr.) par an. Peut-être voudra-t-on voir ici le payeur dans la guerre d'Arménie, faite naguère pour Tiridate, qui fut affranchi par Néron au prix de 13 millions de sesterces (2.730.000) (20) ;

[2] c'était l'estimation, non de l'homme, mais des profits de cette guerre. De même ce fut la passion de l'acheteur, non la beauté de Paezon, qui fit acheter cet eunuque de Séjan 50 millions de sesterces (10.500.000) (21) par C. Lutorius Priscus. Achetant au milieu du deuil de Rome, il y gagna de trouver les esprits trop préoccupés pour blâmer un tel scandale.

XLI. (XL.) [1] De toutes les nations de l'univers la plus éminente par sa vertu a été la nation romaine ; cela n'est sujet à aucun docte. Mais quant à juger quel homme a joui du plus grand bonheur, nul ne le peut ; car les uns déterminent le bonheur d'une façon, les autres d'une autre, et chacun d'après ses propres sentiments. Si nous voulons porter un juste jugement, et prononcer en laissant de côté toutes les illusions de la fortune, nul mortel n'est heureux.

[2] La fortune a été favorable et bonne à celui dont on peut dire avec raison qu'il n'a pas été malheureux. En effet, pour ne pas parler du reste, toujours est-il que l'on craint les infidélités du sort : cette crainte une fois admise, il n'y a plus de félicité solide. Ajoutez qu'aucun mortel n'est sage à toutes les heurs ; et plût au ciel que le grand nombre des mortels sentît en soi de quoi démentir cet oracle ! L'humanité fragile et ingénieuse à s'abuser elle-même compte à la mode des Thraces, qui mettent dans une urne des cailloux de diverses couleurs, suivant l'heur ou le malheur de la journée, et qui, faisant le calcul des uns et des autres au jour de la mort, prononcent ainsi sur le résultat de la vie.

[3] Mais ce jour signalé par un caillou blanc n'a-t-il pas été la source de malheurs ? Combien ont été victimes des c