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Nonnos,

 

Dionysiaques

CHANT XXII

Relu et corrigé

Oeuvre numérisée en collaboration avec Marc Szwajcer

 

 

 

NONNOS

DIONYSIAQUES.

CHANT VINGT-DEUXIÈME.


Le vingt-deuxième livre chante les exploits de Bacchus dans la mêlée, comme les hauts faits d’Eaque dans la plaine et sur les bords de l’Hydaspe.



 

Aussitôt que l'armée pédestre de Bacchus a atteint le passage du fleuve au sable brillant, là où, comme le Nil, l'Hydaspe décharge ses ondes navigables dans un golfe vaste et profond ; les Bassarides entonnent de leurs voix féminine l'hymne phrygien dédié au dieu nocturne (01). Le chœur des satyres velus en redit les chants sacrés. La terre entière sourit; les rochers mugissent; les naïades hurlent; les nymphes du fleuve murmurent sous leurs courants silencieux, et font entendre des chants sonores, pareils à ceux dont les sirènes, mélodieux poètes, charment la Sicile.

Toute la forêt s'anime; les chênes intelligents rendent un son pareil à la flûte ; les dryades jettent de grands cris, et l'une d'elles, se penchant sur ses beaux feuillages, chante à demi cachée. L'eau de la fontaine blanchit et ne verse plus qu'un lait de neige, et les naïades, dans les replis des torrents, s'abreuvent des flots de ce lait qui les inonde. La roche stérile entrouvre son sein rougissant pour en faire jaillir le vin et le mêler au moût dont la colline, sans être plantée, produit la douce liqueur (02). Les dons mielleux de l'abeille s'écoulent abondamment des arbres qui les livrent d'eux-mêmes (03). L'orange sans duvet surcharge les plus jeunes rejets de la piquante aubépine; l'arbre de Minerve distille spontanément l'huile du bout de ses rameaux, et s'humecte d'un jus que la meule n'a pas exprimé (04). Les lièvres jettent leurs coudes au cou des chiens qui dansent; les serpents allongés, épris de la danse aussi, inclinent leurs têtes et lèchent les traces du dieu à la chevelure de vipères. Ile laissent l'un après l'autre échapper de leurs gosiers réjouis un doux sifflement ; le dragon, discipliné dans sa gaieté, suit le rythme et arrondit en cadence ses longs anneaux ; les tigres bondissent en jouant sur les précipices des Indes, et les nombreux éléphants de la forêt y tressaillent en l'honneur de Bacchus, et s'agitent sur leurs pieds intrépides. Le lion fait onduler sur son cou sa crinière élevée, et répond à la danse du sanglier son compagnon. Leur queue hérissée sur leurs membres formidables se raidit dans toute sa longueur, et la panthère aux bonds aériens trépigne à coté de l'ourse dans une ronde rivale, tandis que Diane détourne l'élan de ses chiens, prend plaisir à voir la lionne sauter comme dans une danse familière, et détend aussitôt la corde de son arc artistement arrondi, de crainte de lancer malgré elle des flèches contre les fauves habitants des forêts. Les oiseaux font entendre une voix, image de la voix humaine, lui empruntent des cris imitateurs et prophétisent la victoire qui doit coûter tant de sang aux Indiens.

L'un des ennemis a remarqué les prodiges divers de Bacchus. Écartant les feuilles, il promène à travers les extrémités du branchage touffu son œil observateur ; il n'en voit pas plus que ne peut apercevoir un guerrier par les trous pratiqués dans son casque ; ou bien un acteur du chœur tragique, lorsque poussant un horrible mugissement de sa gorge prolongée, et cachant un visage humain sous une trompeuse effigie, il tend son œil en dedans d'un œil factice (05). C'est ainsi que, se dérobant sous l'épaisseur de la forêt, l'Indien invisible considère furtivement toutes ces merveilles. Il en prévient l'ennemi. Thourée (06) tremble, et s'en prend à Morrhée comme à l'insensé Dériade. L'armée (07) indienne s'épouvante, se refuse au combat, et sent les armes d'airain vaciller dans ses mains effrayées, à l'aspect des arbres qui s'agitent sous l'influence divine.

A ce moment, cette aile de l'armée indienne eut cueilli sur la rive voisine le vert rameau d'olivier, en signe de supplication ; elle eut fléchi, sans combat, le genou devant Bacchus, si l'artificieuse Junon, changeant de forme, ne fût venue rendre le courage aux ennemis, et tromper leur chef. Elle accuse Bacchus d'avoir fait usage des chants magiques de la Thessalie, du prestige des invocations, et du breuvage de Circé, comme s'il avait empoisonné l'Hydaspe, que ne peut atteindre le poison. Elle persuade l'esprit facile des Indiens, et leur recommande de ne pas se laisser aller, même dans les transports de la soif la plus ardente, à boire cette eau mensongère du fleuve qui égare l'esprit.

C'est alors que, sortant tout à coup de leur repaire ignoré, les Indiens allaient fondre sur l'armée pendant son repas, lorsqu’une hamadryade, qui allonge la tête au-dessus des rameaux aériens, accourt du fond des taillis. Elle porte un thyrse, elle a tout l'extérieur d'une bacchante, et ombrage comme elle sa chevelure de tiges de lierre. Elle explique d'abord le stratagème des Indiens par des gestes muets; puis elle murmure ces mots à l'oreille de Bacchus :

« Dieu de la vigne, roi des fruits et ornement des végétaux, votre arbuste donne la grâce et la beauté aux hamadryades. Je ne suis pas née Bassaride ; je ne suis pas l'une des compagnes de Bacchus. Ma main ne porte qu'un thyrse emprunté; je n'appartiens pas à la Phrygie, votre pays; je n'habite pas les borde du fleuve qui enrichit la Lydie. Je suis une hamadryade de ces grands arbres, où les guerriers ennemis vous dressent des embûches. Mais j'oublie en ce moment ma patrie, et je veux sauver votre armée de la mort. Vos satyres ajouteront foi à mes paroles, tout indienne que je suis; car mon penchant m'entraîne vers Bacchus et non vers Dériade. D'ailleurs le service que je vous rends, je le dois à votre père, le grand Jupiter. Ne vient-il pas toujours grossir de ses eaux pluvieuses les courants qui arrosent et font croître les chênes? Donnez-moi vos arbustes, je veux les planter ici; donnez-moi ces pampres qui dissipent le chagrin. Mais surtout, cher Bacchus, ne vous hâtez pas de traverser le fleuve. Les Indiens qui sont là vous attaqueraient sur les eaux. Regardez bien vers les chênes, et vous reconnaîtrez sous les ombres touffues de la forêt le piège imprévu qui s'y cache. Ah ! que peuvent contre vous vos faibles adversaires ? Dès que votre thyrse paraît, ils ont cessé de vivre. Taisons-nous cependant, de crainte que l'ennemi, qui est si près ne nous entende, et que l'Hydaspe n'avertisse les Indiens embusqués. »

Ainsi dit l'hamadryade ; et elle disparaît aussi prompte que la flèche ou la pensée; elle change de forme, devient un oiseau, traverse la forêt, et vase poser sur un chêne de son âge.

Le dieu parcourt sans parler les rangs des Bassarides; puis il redit à voix basse à l'oreille de ses capitaines ce qu'il vient d'apprendre de la divine hamadryade. Ses regards obliques leur désignent la forêt. Il ordonne, dans un silence expressif, qu'on établisse les banquets sous les chênes, mais sans quitter les armes; alors il prévient chaque guerrier du stratagème de la troupe ennemie, afin qu'elle ne puisse les surprendre désarmés pendant le festin. On se conforme aux volontés de Bacchus ; chacun se tient prêt à la lutte, et se place à table armé et muet.

Après un repas abrégé, les combattants volent vers le fleuve voisin pour y boire l'eau du soir. Ainsi le veut Bacchus dans sa prudence supérieure et divine, car il redoute pour les siens l'ivresse, le sommeil et l'obscurité. La troupe s'étend ça et là sur la couche chère au guerrier ; et, reposant la tête sur son batelier, elle s'endort d'un léger sommeil. Le père des dieux a déjoué les projets perfides des Indiens, et suspendu leur attaque à la fin du jour par les mugissements de son tonnerre. Un orage qui retentit au loin verse la pluie pendant toute la nuit.

Mais, dès que l'aurore aux pieds de neige effleure te ténèbres, et rougit les rochers, qui pompent la rosée du matin, les ennemis se montrent au bord de la forêt belliqueuse. Les premiers, ils se précipitent en foule. Thourée les commande, le monstrueux Thourée, chef de l'avant-garde, impétueux comme l’immense Typhée attaquant la foudre. L'intrépide armée de Bacchus, par ses sages et adroites directions, simule l'effroi. Elle se retire volontairement devant la bataille, jusqu'à ce qu'elle ait ainsi attiré les Indiens, dans la plaine et loin de la forêt.

Le guerrier lydien y brille sous la richesse de son armure pareille aux armes d'or du lycien Glaucos, et fait reconnaître qu'il a pour patrie les rives où le Pactole roule les trésors de ses ondes rayonnantes. Le Lydien se distingue encore par les reflets roses, rivaux de l'aurore, que dardent les revers de son casque aux trois opulentes aigrettes, et sa poitrine reluit sous l'éclat du fer doré. Un autre capitaine, venu d'Alybe pour seconder Bacchus, balance sur son front le métal étincelant de son pays, et sur sa tête resplendit un casque argenté, semblable aux blanches lueurs de la lune.

Le mobile Bacchus sème l'épouvante parmi tous les ennemis qui le voient, sans tirer l'épée, sans brandir la lance, se porter aussi prompt que les vents au milieu des premières lignes, passer de l'aile droite à l'aile gauche, et chasser devant lui des nuées d'Indiens, à l'aide d'un long thyrse et d'une fleur. Le gigantesque Thourée, tout immense qu'il est, ne peut le faire reculer, ni aucun autre capitaine, ni l'armée tout entière ; bien au contraire, se pressant les uns sur les autres, ils s'écartent de tous côtés à son approche.

Œagre met d'abord en désordre toute la troupe des noirs. Il se précipite, insatiable faucheur, sur les rangs les plus épais, et tranche avec sa lance de Bistonie (08) cette moisson guerrière. Il est agile, et monte un cheval à la crinière ondoyante. Tel (09) qu'un fleuve qui répand son onde irrésistible du haut des rochers, s'élance en cascades bruyantes vers la plaine : les digues des champs les plus fortes ne peuvent arrêter sa course ; il rompt et enlève les voûtes des ponts ; il roule de nombreux sapins, et les plus hauts mélèzes tombent, la tête en avant, entraînés par ses flots ; ainsi Œagre fond sur l'armée ennemie, ravageant tout ce qui est autour de lui, avec sa lance sithonienne (10), et les bataillons des fantassins l'un après l'autre. Ceux-ci l'enveloppent, et dressent avec leurs boucliers cette machine de guerre qui prend la forme de la tortue (11). Le pied immobile s'affermit contre un autre pied ; le bouclier se penche jusque sur les bords des boucliers contigus pour s'enraciner mutuellement l'un sur l'autre. L'aigrette ondoie près de l'aigrette; l'homme presse l'homme ; et les combattants blanchissent tous ensemble sous la poussière que soulève le pied des coursiers.

Quelle fut alors la première, quelle fut la dernière victime que le citoyen de la terre bistonienne précipita dans les enfers? Il immole l'un après l'autre, et accomplit des exploits dignes d'être célébrés par son épouse Calliope. Il enfonce les poitrines de sa lance rapide, tranche les têtes avec son glaive à la riche poignée : dans sa colère, il perce un ennemi au-dessus du nombril, retire alors sa lance de la cruelle blessure, et fend de son fer rougi les entrailles qui fument encore ; il court sur un autre combattant, tire son épée, et lui coupe un bras de ce tranchant aigu. La main sanglante tombe sur la poussière, y palpite, mais elle n'abandonne pas le bouclier, qu'elle serre encore par sa poudreuse courroie. Œagre bat un guerrier des coups redoublés de sa lance, perce de la pointe le haut du bras, et frappe le bouclier de son épée : l'airain retentit, sans se rompre, au centre comme sur les bords. L'âme des mourants, qui j'échappe et s'envole, regrette le corps accoutumé qu'elle avait associé à sa jeunesse.

Bientôt, furieux de toute la rage que donnent les cris et le tumulte, Œagre, par un art spécial, fait tournoyer sa lance sur son cou, près de ses épaules, des deux côtés de ses flancs ; puis il en présente çà et là, dans tous les sens, la pointe, et rompt enfin par le milieu le cercle que l'ennemi a formé. Comme, après les ténèbres d'une horrible tempête, le ciel se dégage des nuées qui l'assombrissaient, se dévoile et reprend l'éclat printanier d'une vive lumière ; ici le guerrier intrépide disperse, dans sa fureur, les bandes pressées des Indiens, et se fait jour à travers leurs rangs, qu'il anéantit.

Alors il tend son arc, et ajuste sur la corde sa flèche droite, qu'il tire à lui jusqu'au bout du fer pour la diriger vers le but qu'il a visé. Il invoque ensuite Calliope, en qui il met tout l'espoir de sa victoire, Calliope (12) l'heureuse mère. Puis il lance neuf flèches aux larges pointes ; et neuf Indiens succombent Le nombre est pareil entre les traits lancés et les guerriers expirants. La flèche, dans son vol, a brisé le front de l'un, pénétré la poitrine velue de l'autre, percé celui-ci au-dessus des flancs, celui-là dans les intestins, qu'elle traverse de part en part. Ce combattant est atteint dans les côtes; cet autre fuyait, le trait s'enfonce droit dans le pied qui fend l'air et le cloue au sol en s'y fixant lui-même. La flèche le dispute à la flèche ; l'une à peine lancée, l'autre est tiret du carquois ; elles se poursuivent dans le ciel, et, sous cette tourmente aérienne, elles pleuvent sur l'ennemi comme un torrent. Tel qu'un forgeron qui retourne le fer sur l'enclume, le rapproche, et le frappe tout enflammé d'un marteau infatigable et sonore; les étincelles jaillissent, errantes et innombrables, sous ses coups alternatifs ; elles réchauffent l'air, et, dans leurs bonds, l'une s'élance au loin, l'autre tout prêt, celle-ci, qui nait, va s'unir par un trait brûlant à celle qui est déjà née : ainsi Œagre, harcelant les bataillons opposés, les disperse à l'aide d'un arc infatigable, et les immole successivement sous ses flèches accumulées.

Les phalanges fuient ce nuage de traits qui les atteint dans leur centre, et le terrain se vide et se dégage en forme de cercle. C’est l'image de ce croissant dont la lune prête à disparaître montre la belle lumière, lorsque, recourbant les deux pointes de son disque renouvelé, elle trace d'un feu plus doux et plus distinct ses rayons inclinés vers son centre ; et cependant on distingue encore les lignes du demi-globe qu'elle vient d'abandonner.

Mais bientôt, portant son fer à la figure d'un des capitaines, un serviteur de Bacchus tranche sa joue droite, tandis qu'une autre fait tournoyer le rhombe (13) bruyant ; la pierre vole à son but direct par la route des airs, siffle en les traversant, résonne sur le front, et brise l'aigrette brillante comme les liens qui attachent le casque sous la gorge. Il roule, et laisse la tête du guerrier sans défense. Celui-ci, frappé par un fer à la large pointe, rougit de son sang la blancheur de son vêtement; celui-là, pendant qu'il combat de près, voit sa cuisse percée par un flèche ailée que vient de lancer un arc éloigné.

Les cadavres s'amoncellent dans les champs qu'ils inondent d'un sang fumant encore; les uns expirent couchée sur le flanc. Celui-ci, frappé au ventre, s'est arrondi sur sa blessure, celui-là s'est allongé sur la poussière. Un autre s'est appuyé sur son nombril en mourant; un troisième est tombé sur la tête d'un guerrier à l'agonie ; un Indien, blessé à la gorge, rend l'âme en poussant un grand cri, et tourne sur ses pieds comme s'il était saisi par la danse de la mort ; enfin, un autre est couché sur le visage, mord la terre de sa bouche grande ouverte, et d'une dent furieuse, comme s'il s'irritait encore contre son vainqueur.

On n'entend pas seulement les clameurs des hommes. Les chevaux bardés de fer se mêlent eux-mêmes aux bruits des combats, et sonnent la charge par leurs belliqueux hennissements. La nymphe qui parle la dernière de son gosier montagnard les redit de sa voix de pierre, et hennit comme eux un son guerrier.

C'est alors que vainement un Indien approche ses lèvres de sa trompette et sonne l'air qui rétablit le combat pour rappeler à la mêlée l'armée qui se décourage et se débande. A ce signal, l'ennemi recommence la lutte et revient vaillamment à l'attaque, honteux d'avoir pu paraître, aux yeux du chef, fuir un moment l'action.

Aussitôt de nombreux combattants bien armés se concentrent autour d'Eaque, et le pressent de toutes parts. Il eût péri sans doute dans ce cercle, et ni son casque, ni son bouclier, ni sa cuirasse, ne l'eussent sauvé, si Minerve, au lieu du fer, ne l'eût recouvert entier des indestructibles nuées de son père, comme d'une tour'; ces mêmes nuées sous lesquelles Jupiter éteignit les ardeurs de la terre languissante, lorsqu'il jeta les torrents de ses eaux vivifiantes sur les campagnes altérées (14). Les sillons fertilisés, s'ouvrant dès lors au soc de la charrue, enfantèrent de nouveau la gerbe. Protégé par les dieux, Éaque, dans ce centre des ennemis, les extermine, tantôt avec l'agilité de la lance, tantôt avec des roches anguleuses. La plaine rougit du sang des Indiens. Sous les coups du guerrier invincible, la mort varie ses formes; l'un palpite dans les dernières convulsions, l'autre glisse sur ses pieds, tombe la tête en avant, tourne sur lui-même et roule au-devant du trépas. Le sol en est jonché. Le cadavre le dispute au cadavre et s'entasse en monceaux. Le sang qui jaillit d'un gosier entr'ouvert va réchauffer un corps déjà refroidi. C'est un immense carnage. Sous les rangs pressés qui succombent, la terre inondée des flots d'un sang noir plaint ses fils, et dit d'une voix caverneuse :

« Fils de Jupiter, bienfaisant bourreau, car tu commandes aux pluies fécondes, comme aux déluges de sang; tu as arrosé de tes eaux fertiles toutes les campagnes de la Grèce, et tu inondes de carnage les sillons indiens. Tu donnais l'abondance, maintenant tu donnes la mort. Tes ondées avaient relevé l'épi des agriculteurs, et tu as tranché l'épi des Indiens en fauchant cette terrible moisson de guerriers. Tu empruntes donc à la fois la pluie à Jupiter et le sang à Mars ! »

Ainsi disait la Terre, mère de la vie; mais Jupiter tonne du haut des cieux, et sa trompette aérienne, par ses roulements et ses éclats, excite Éaque à anéantir les Indiens. Un ennemi, qui le suit des yeux, lui décoche alors une flèche qui ne fait qu'effleurer le bord de sa cuisse ; Minerve l'a détournée. L'inébranlable Éaque n'en combat pas moins vivement an milieu des Indiens; il n'a éprouvé aucune douleur, et la flèche a touché sa cuisse aussi faiblement que l'ongle léger d'un homme peut entamer la peau.

Cependant un guerrier se retire inaperçu, hâte sa marche, et essaye de rentrer dans la forêt voisine dont il a quitté l'asile. Érechthée le voit, le poursuit, et dirige contre lui son coursier aussi prompt que le vent. Déjà il n'y a plus entre eux que l'espace nécessaire pour vibrer toute droite, et faire voler la lance, lorsque le fantassin, par une rapide conversion, se retourne, fait face au cavalier et l'attend. Il s'agenouille, appuie contre la terre son pied gauche, plie obliquement les reins, puis il soulève son jarret en arrière, tandis que de son pied droit il enfonce dans le sol la pointe de ses doigts pour s'y affermir: alors il se ramasse sous un bouclier de l'Inde à sept peaux de bœuf comme sous une tour, l'élève à la hauteur de son visage, et tient son épée nue; le courageux Indien a résolu de frapper l'ennemi de son glaive téméraire, de mettre en fuite le coursier, ou de mourir; aussitôt il s'incline et brise de son fer recourbé la mâchoire du cheval qui vient droit à lui; bien qu’à pied il ébranle le cavalier qui le domine ; et il aurait renversé le citoyen de la noble Athènes, si Érechthée n'eut heurté de sa lance le milieu de la poitrine de l'Indien, et, le transperçant de la pointe du fer, ne l'eût, par ce coup mortel, rejeté bien loin dans la plaine. Il tombe le front en avant sur la poussière, tourne violemment sur lui-même ; sa tête danse et bondit avant de mourir. L'Athénien l'abandonne expirant, ramène son coursier et va fondre sur d'autres adversaires.

Cependant l'intrépide auxiliaire de Bacchus, Eaque, ne s'est pas éloigné du combat. Égorgeant çà et là, il s'emporte dans la mêlée, chasse de la plaine les troupes dispersées, et les pousse jusqu'à l'embouchure du fleuve. Là, les Indiens pressés entourent ce seul combattant qu'ils frappent en vain de leurs épées ; il n'a souci ni de leurs flèches ailées, ni de leurs poignards ; il redouble ses coups et fauche les épis de fer de cette noire moisson. Rapide adversaire, il fait face à tous, et immole sous ses coups pressés les uns au haut de la rive, les autres en bas. Le courant regorge de cadavres, le blanc Hydaspe, qui murmure sous le sang des mourants, en est rougi. Les morts aux membres tuméfiés sont entraînés par les ondes. Les naïades, sous leurs abimes, se baignent dans des vagues ensanglantées, et les noires eaux se teignent de la couleur du carnage.

Un Indien, mis en fuite par la terrible impétuosité d'Eaque, se lance de lui-même, la tête la première, au milieu des flots. D'autres, en grand nombre, jettent leurs armes dans le fleuve et demandent grâce, celui-ci prosterné sur les hauteurs du rivage, celui-là sur le sable ; un troisième s'agenouille tout droit sur le sol, puis il touche la terre de sa tête inclinée. Mais Éaque sent croître son infatigable colère; il refuse d'un, geste expressif (15) toute merci, et, parmi tant d'Indiens désarmés qui l'implorent, il fait plus d'un Lycaon (16). Il égorge de ses mains implacables une troupe innombrable d'ennemis qui roulent de la terre dans les eaux du fleuve qu'il a souillées ; et l'Hydaspe reçoit la foule des Astéropées expirants (17).

Éaque ne combattait pas sans la prévision des dieux. Père de Pélée, s'il taille en pièces les ennemis sur les bords d'un fleuve, lutte contre des vagues, et s'il a sa bataille des eaux, c'est qu'il présage ainsi les exploits inachevés qui attendent Achille dans les flots du Scamandre. Le combat de l'aïeul prophétise le combat du petit-fils.

Cependant, à l'embouchure du fleuve, une naïade aux pieds nus fait entendre sa voix, et paraît sans voile à la surface des courants :

« Allié des naïades, » dit-elle, « toi qui, comme elles, portes le sang des dieux, prends pitié de l'onde sacrée d'un fleuve issu des dieux aussi : assez d'Indiens ont péri sous ta lance. Cesse d'arracher des larmes aux naïades qui ne pleurent jamais. N'est-ce pas une nymphe des eaux qui fut ta mère? Oui, je sais que ton Égine est la fille d'un fleuve. Ah ! souviens-toi de celle qui t'a fait naître, et tu ne profaneras plus les flots. Me faudrait-il donc aller chercher ailleurs des courants incorruptibles, descendre vers la mer, demander un asile à Thétis, et abandonner ces ondes ensanglantées à la Discorde et à Bacchus ? » (18)



 

NOTES DU CHANT VINGT-DEUXIÈME.

 

(01) Le Dieu nocturne. — Bacchus Nyctélios. Les fêtes Nyctélies se célébraient sur le Cithéron pendant la nuit; et elles avaient grand besoin des ténèbres. Nonnos, qui essaye de les décrire ici, n'en donne que les traits les plus innocents ou les plus fantastiques. Ceux qui rappellent les orgies du Cithéron n'étaient pas de nature à supporter la lumière du jour, ou à figurer dans un poème épique. Il y avait également sous ce même nom de Nyctélies, des cérémonies consacrées à Cérès; car Cérès et Bacchus, je l'ai déjà dit, s'associaient dans les pensées, dans les nécessités comme dans le culte des peuples. Sénèque a transmis au vin lui-même, Nyctelius Latex, ce surnom que Bacchus portait parmi tant d'autres.

Et quæ praterea per graias plurima gentes
Nomina, Liber, habes.

(Ovide, Métam., l. IV, v. 17.)

Il me semble que dans ce début, ou dans cette peinture abrégée des Nyctélies, il y a plus d'originalité que dans le reste du chant, où le poète a voulu imiter en tout point les combats de l’Iliade. Par la nature de son esprit, ou par un défaut de son siècle, malgré son adoration soutenue pour le chantre de Méonie, Nonnos tend parfois à s'en éloigner; alors, trop resserré par l'art de l'épopée, il sort des bornes prescrites; il est évident que son instinct le porte vers le spirituel plutôt que vers l’héroïque, et que, quand il veut marcher au plus près sur les traces d'Homère, il suit de loin, malgré lui, les pas d'Ovide.

(02) Les fontaines de lait et de vin. — On reconnaît ici le premier chœur de la tragédie des bacchantes. ἡδὺς ἐν ὄρεσιν κ. τ. λ. (Euripide, Bacch., ν. 135.)

Puis-je mieux faire que d'emprunter à H. Patin son exacte traduction ?

« Oh ! quelle joie, dans les montagnes, portant la sainte peau du cerf, ou de suivre le chœur rapide, ou de s'en séparer pour se jeter sur la terre, y déchirer de ses mains les chairs saignantes des boucs, et puis reprendre sa course vers les sommets de la Phrygie, de la Lydie! C’est Bromius dont la voix vous guide : Évoé! Évoé! de la terre coule le lait, coule le vin, coule le nectar des abeilles : on respire comme la vapeur de l'encens de Syrie, » etc., etc.

(03) Le nectar des abeilles. —« Les abeilles, dit le scoliaste grec de Nicandre, avant d'être apprivoisées, plaçaient leurs rayons dans le cran des chênes ; et maintenant qu'elles ne sont plus sauvages, on prétend qu'elles le font encore.

Nonnos fait souvenir ici du joli vers d'Hésiode:

ἄκρα μέν τε φέρει βαλάνους, μέσση δὲ μελίσσας.
Il porte en haut des glands, au milieu des abeilles.

Je croirais n'avoir pas tout dit sur ce sujet, si je ne répétais aussi le célèbre vers de Virgile dus son églogue prophétique :

Et duræ quercus sudabunt roscida mella.

(04) Abus du genre descriptif. — Là devait s'arrêter l'élégante description. Mais, comme nous l'avons vu trop souvent, il est dans les habitudes de Nonnos d'épuiser jusque dans ses dernières ressources ses nomenclatures. Après les serpents, devaient venir les tigres, les éléphants, les lions, les sangliers, les panthères, les ours, enfin les lionnes. C'est une vraie ménagerie; et pourtant je ne puis me persuader qu'il ait préludé au supplément mammifère de toutes les merveilles végétales par ce vers ridicule:

καὶ κύνας ὀχηστῆρας ἐπηχύνοντο λαγωοί.

Un copiste malin aura sans doute intercalé dans le texte ces lièvres qui pressent dans leurs bras complaisants des chiens qui dansent; et je ne me suis pas senti le vertueux courage de les supprimer. Je crois d'autant plus à une superfétation du texte en cet endroit, qu'il a fallu, pour l'opérer, rajeunir ou composer un verbe peu usité, ἐπηχύνοντο : et cette manœuvre des lièvres ressemble tellement à la valse, que j'ai bien envie d'y voir une malice dont quelque étudiant allemand aura surchargé la marge du manuscrit.

(05) Le masque des coryphées. — C'est le masque des coryphées de la tragédie. Le mugissement intérieur, c'est leur voix sourde :

« In unam tantummodo exitum collectam, coactamque, et magis claros canorosque sonitus facit. » (Aulu-Gelle, liv. V, c. 7.)

On reconnaît ici ce même masque dont Néron se servait pour chanter la tragédie, et sur lequel, pour représenter les dieux ou les héros il faisait imiter les traits de sa propre figure, ou celle de ses favorites, quand il jouait le rôle des déesses ou des héroïnes. (Suétone, Nér. c. 21.)

(06) Le chef d'avant-garde. —Je reviens sur ce nom de Thourée, le hardi, l’impétueux. C'est un attribut de Mars dans l'Iliade seulement, car l’Odyssée, dont les scènes sont plus familières et moins tumultueuses, ne reproduit pas cette fière épithète. Thourée, on en conviendra, est un nom propre heureusement choisi pour désigner un chef d'avant-garde.

(07) Morrhée. Morrhée, l'Achille indien, dont il va être tant question dans les chants qui suivent, assistait son beau-père Dériade de ses conseils comme de sa lance, consilio manuque.

(08) La Bistonie. — Biston, fils de Mars et de Callirrhoé, est le père ou le chef d'une autre peuplade primitive des mêmes contrées, « Bistonas aut Mavors agit. (Lucain, I, VII, v. 469.)

(09) Diversité du combat des héros. — Ici les convenances locales ou patriotiques sont soigneusement gardées. Œage combat à cheval, parce qu'il est de la Thrace, le pays des belles cavales. Je pourrais, pour cette assertion, m'appuyer sur plus d'une autorité grecque; il me suffit de Voltaire:

Dans les champs de la Thrace un courrier orgueilleux.

Erechthée est à cheval aussi, car il est citoyen de la ville où Neptune fit naître un coursier, en même temps que Minerve, l'olive. Quant à Eaque, habitant d'une île peu propre aux chevaux, non est aptvs equis Ithace locus (Horace, Epit. VII, v. 41), il est à pied. Égine, en cela, ne l'emporte guère sur Ithaque; et, pour me conduire vers les ruines du temple de Vénus, un Eginiote ne put m'offrir, en 1820, qu'un mulet auquel je préférai mes jambes. Or ce cahotant véhicule était encore assez rare, à cette époque, dans la patrie d'Éaque.

(10) La lance sithonienne. — La Sithonie et la Bistonie sont les synonymes de la Thrace. Sithon est le roi mythologique de la partie de la Thrace qui est la plus rapprochée des montagnes. « Sithoniasque nives. » (Virgile, Egl. X, v. 66.)

(11) La tortue. — Cette manœuvre de l'infanterie était imitée d'une autre manœuvre de l'art des sièges qui portait le même nom. Elle appartient, si on en croit Tite-Live, bien plus aux exercices élégants des camps qu'à la guerre effective, et se rapproche de l'art du gladiateur plus que du métier du soldat.

(12) Calliope — à la belle voix, Muse, mère d'Orphée :

ἡμετέρη κατέλεξε περίφρων Καλλιόπεια.

« Ainsi nous l'a raconté notre mère, la prudente Calliope. » (Orphée, Argon., v. 681.)

Et c'est sans doute parce qu’Œagre est le père d'Orphée, poète primitif, que Nonnos lui a fait honneur de trois comparaisons consécutives, lui qui est malheureusement si peu prodigue. Toutes les trois, au reste, se font remarquer par leur à propos et leur naturel; on sait qu'Homère les multiplie, comme les images, quand il en vient à peindre les grands combats.

(13) Le rhombe. — Ici le rhombe est cette sorte de toupie aérienne, attachée à une double courroie dont les écoliers se servent encore pour se dédommager dans leurs récréations, par ses grondements, du silence imposé pendant les classes. Il prend la place de la fronde, dont il a la forme et l'effet. Dans les mystères bachiques, cet instrument d'un jeu facile accompagnait les tambourins et les cymbales ; on s'en servait aussi dans les enchantements. Solce turbinem, dit Horace à Canidie (Épode VII, v. 17); et, chez Théocrite, Simèthe veut que Delphis, l'ingrat dont elle est éprise, revienne à elle aussi vite que tourne le rhombe d'airain : κ'ὡς δινεῖθ' ὅδε ῥόμβος ὁ χάλκεος. (Idyll., II, v. 30.)

(14) Éaque. Éaque, le civilisateur d'Égine, ou, ce qui est presque une même chose, le créateur de son agriculture, fit cesser la stérilité de son île par un sacrifice adressé à son père, Jupiter Panhellénien, dont j'ai vu le temple dresser si fièrement, en face de l'Attique, ses antiques colonnes. Le dieu prit dès lors le surnom de Jupiter Ombrios (pluvieux), et c'est à cette légende que la terre fait allusion dans son apostrophe à Éaque.

Ereptum Stygils fluctibus Æacum
Virtus, et favor, et lingua potentium
Vatum divitibus consecrat insulis.

(Horace, Ode VII, liv. 4.)

N'oublions pas, à l'aspect des nuées bienfaisantes protectrices de l'île d'Égine, qu'une autre légende étend ces bienfaits à toute la Grèce continentale. Une grande sécheresse étant survenue, on consulta l'oracle de Delphes pour la faire cesser : « Qu'Éaque, répondit Apollon, adresse ses vœux au ciel, et la calamité disparaîtra. » Les prières du héros ayant fait descendre la pluie, il éleva sur le mont Panhellénien ce temple dont j'ai tant considéré les décombres, et que le voyageur admire encore, même quand il vogue vers les merveilles d'Athènes ou qu'il vient de les quitter.

(15) Les signes meurtriers. — Mot à mot : Éaque les refuse en levant la tête en haut : ἀπέειπεν ἀνω νεύοντι προσώπῳ. C'est le geste négatif des Orientaux. L'Européen pour dire non, a inventé d'imprimer à sa tête une vibration répétée. Le Turc s'y prend autrement : il relève avec gravité le menton, et fait entendre, au fond de la bouche à peine ouverte, un son que les lettres de l'alphabet ne sauraient exprimer, isolées ou réunies. C'est comme si on essayait de prononcer Dstcheuh. Cette formule négative, qui remonte bien haut, comme on le voit, si elle vient d'Éaque, a l'avantage très apprécié en Orient d'économiser les mots. Je m'arrête, dans la crainte d'imiter de trop près le maître de philosophie du Bourgeois gentilhomme à l'article de ces consonnes qui font porter le bout de la langue au-dessus des dents d'en haut.

(16) Lycaon. Tout cet épisode d'Éaque, et Nonnos l'a expliqué lui-même, est calqué sur la lutte d'Achille et du Xanthe.

(17) Astéropée. — C'est donc dans le vingt et unième chant de l'Iliade qu'il faut lire et relire les malheurs de Lycaon et d'Astéropée. Le premier, fils de Priam, embrasse vainement les genoux d'Achille ; le second, fils du fleuve Axios, combat avec vaillance contre le héros ; tous les deux deviennent également la proie des poissons du fleuve, mais Éaque, convenons-en, si, par ses exploits, il a pris les devants sur son petit-fils, est bien loin de l'égaler en éloquence. N'est-ce pas Achille qui dit au guerrier qu'il va immoler, ces beaux vers que, lus une fois, on n'oublie plus : οὐχ ὁράᾳς οος κἀγὼ κ. τ. λ. [Homère, Il., XXI, 108.)

« Tu le vois, je suis plein moi-même de force et de beauté : je suis né d'un demi-dieu et d'une déesse ; et pourtant il me faudra subir aussi la mort et la terrible destinée, à l'aurore, au milieu du jour ou le soir. »

(18) Le cortège de Bacchus. —J'ai réservé pour la fin du chant le plaisir que je m'étais promis au début, de placer, en regard de la description du cortège bachique chez Nonnos, le tableau que nous en donne M. de Chateaubriand dans l'ouvrage qui lui a coûté le plus de travail de style et qu'il a le plus longtemps médité. Je ne serais pas fort éloigné de croire que si le poète égyptien a outré les couleurs de sa peinture, c'est qu'il voulait pousser jusqu'à l'extravagance et décrier ainsi indirectement lui-même ces coutumes mystiques dont le quatrième siècle commençait à sentir le ridicule.

« Les prêtresses de Bacchus agitaient autour de lui des torches enflammées, des thyrses entourés de pampres de vigne, et bondissaient au son des cymbales, des tambours et des clairons; leurs cheveux flottaient au hasard : elles étaient vêtues d'une peau de cerf, attachée sur leurs épaules par des couleuvres qui se jouaient autour de leurs cous. Les unes portaient dans leurs bras des chevreaux naissants ; les autres présentaient la mamelle à des louveteaux : toutes étaient couronnées de branches de chêne et de sapin ; des hommes déguisés en satyres les accompagnaient, traînant un bouc orné de guirlandes. Pan se montrait avec sa flûte ; plus loin s'avançait Silène; sa tête, appesantie par le vin, roulait de l'une à l'autre épaule. Il était monté sur un âne et soutenu par des faunes et des sylvains. Une ménade portait une couronne de lierre; un égipan, sa tasse demi-pleine; le bruyant cortège trébuchait en marchant. » (Les Martyrs, ch. XXIII.)

M. de Chateaubriand a fait suivre son œuvre des mêmes commentaires que j'ajoute à l'épopée de Nonnos ; il a mis à l'ombre des belles statues de Cymodocée et d'Eudore certaines réminiscences de ses excursions orientales qu'avait négligées Vulnéraire. Là les recherches géographiques et les explications érudites se mêlent encore aux récits du pèlerin. Et, en cela même, on le voit bien, le disciple a tenté, une fois de plus, de suivre de loin les traces du maître. Heureux si, quand j'ai devant les yeux un tel modèle de l'archéologie et de la critique, mêlées à la poésie et aux voyages, j'avais aussi reçu de mon noble devancier le don d'y intéresser le lecteur !