ALLER à LA TABLE DES MATIERES D'EURIPIDE

 

 

EURIPIDE

 

 

 

ORESTE,

 

TRAGÉDIE.

 

texte grec

si vous voulez allez à un vers cliquez sur le chiffre entre []

Patin : Etudes sur les tragiques grecs : Euripide : Oreste

 

NOTICE SUR ORESTE.

Oreste, après avoir tué sa mère, est en proie aux Furies vengeresses. Électre veille sur lui. Les citoyens d'Argos s'assemblent pour les juger tous deux. Ménélas, trahissant les intérêts des enfants de son frère, les laisse condamner à mort. Pylade n'abandonne point son ami ; il s'unit à Électre pour tirer vengeance de Ménélas en faisant périr Hélène. Mais Hélène est enlevée par les dieux, qui la changent en constellation. Hermione, fille de Ménélas, reste en otage entre les mains d'Oreste. Au moment où celui-ci menace de l'immoler sous les yeux de son père, Apollon intervient pour terminer le différend. Il promet la vie à Oreste, et engage Ménélas à lui accorder sa fille en mariage.

On retrouve dans cet ouvrage les qualités et les défauts d'Euripide : l'art d'émouvoir, une profusion de pensées brillantes, et quelquefois aussi l'abus de la rhétorique. Le poète a peint avec prédilection la tendresse fraternelle et le charme de l'amitié; c'est par là qu'il a relevé le caractère d'Oreste, et surtout par ses remords, dont les Furies sont l'éclatante personnification. On sait que le caractère de Ménélas, tel qu'il est présenté ici, a été critiqué dans la Poétique d'Aristote. Le rôle de l'esclave phrygien risque de tomber dans la bouffonnerie. La question qui se trouve posée dans la pièce même, en termes exprès, est celle-ci : « Faut-il qu'Oreste vive ou meure après avoir tué sa mère ? » Le jugement public auquel il est soumis, et dont les formes sont décrites avec complaisance, donne lieu à quelques allusions politiques, et à quelques détails empruntés aux mœurs démocratiques; par exemple, le portrait d'un orateur populaire, que l'on croit être le démagogue Cléophon : à ce démagogue est opposé le portrait de l'homme de bien, sous les traits duquel on croit que le poète a voulu peindre Socrate. On rencontre çà et là les traces de dogmes assez subtils, empruntés à la philosophie d'Anaxagore.

Le dénouement, c'est-à-dire l'intervention d'Apollon, et le double mariage d'Oreste avec Hermione, et de Pylade avec Électre, est de ceux qui ont donné lieu à des critiques fondées sur le peu de peine qu'Euripide se donne pour dénouer l'action, et sur les mœurs bourgeoises et quelque peu triviales qu'il prête aux personnages des temps héroïques.

Cette pièce a été donnée dans la XCIIe olympiade, sous l'archonte Dioclès, vers l'an 412 avant J.-C. Euripide avait alors environ soixante-huit ans.

ORESTE.

PERSONNAGES.

ORESTE.

ÉLECTRE, sœur d'Oreste.
PYLADE.
MÉNÉLAS, oncle d'Oreste.
HÉLÈNE, femme de Ménélas.
HERMIONE, fille d'Hélène et de Ménélas.
TYNDARE, père d'Hélène.
Un Esclave phrygien.
Un Messager.
APOLLON.
LE CHOEUR, composé de jeunes Argiennes.

La scène est dans Argos, devant le palais.

ÉLECTRE.

Il n'est rien de funeste, il n'est point de souffrance, il n'est point de malheur envoyé parles dieux, dont la nature humaine ne supporte le fardeau (01). L'heureux Tantale, fils de Jupiter (je n'insulte point à son infortune), tremblant à la vue du rocher prêt à tomber sur sa tête, demeure suspendu dans les airs : supplice qu'il subit, dit-on, parce que, simple mortel admis à la table des dieux, il ne sut point mettre un frein à sa langue : indigne faiblesse I Tantale eut pour fils Pélops, duquel naquit Atrée, auquel la Parque, en filant la trame de ses jours, réserva la discorde et la guerre contre Thyeste, son frère. Mais qu'est-il besoin de rappeler ces horreurs? Atrée massacre les enfants de Thyeste, et les lui fait servir dans un festin. D'Atrée (car je passe les autres événements sous silence) naquit l'illustre... dois-je dire l'illustre Agamemnon et Ménélas, tous deux fils d'une mère crétoise, d'Érope. [20] Ménélas épousa Hélène, objet de la haine des dieux ; le roi Agamemnon s'unit à Clytemnestre, hymen célèbre chez les Grecs ; il en eut trois filles, Chrysothémis, Iphigénie, et moi Électre, et un fils, Oreste, enfants d'une mère criminelle qui égorgea son époux, après l'avoir enveloppé d'un voile inextricable. La cause de ce crime, il ne sied pas à une vierge de la dire ; je laisse à d'autres le soin d'éclaircir ce mystère. Mais pourquoi faut-il que j'accuse Phébus d'injustice? Il ordonne à Oreste de tuer sa mère, celle qui lui a donné le jour, action qui ne l'honore pas à tous les yeux : [31] cependant il l'a tuée pour obéir au dieu ; et moi aussi, j'ai pris part au meurtre, autant que le peut une femme, ainsi que Pylade, qui a été notre complice. Depuis ce moment, le malheureux Oreste languit consumé par un mal dévorant ; il reste étendu sur ce lit de douleur ; mais le sang de sa mère l'agite par de sombres fureurs, car je crains de nommer les déesses Euménides qui le troublent et l'épouvantent. [39] Voici le sixième jour, depuis que ma mère a reçu le coup mortel et que son cadavre a été purifié par le feu : pendant tout ce temps mon frère n'a pris aucune nourriture; il n'a point lavé son corps dans le bain; mais, enveloppé dans son manteau, lorsque le mal laisse quelque relâche à son corps, alors, rendu à la raison, il pleure, ou bien il s'élance à la hâte hors du lit, comme un coursier qui se dérobe au joug. La ville d'Argos défend à ses citoyens de nous donner asile sous leur toit ou à leur foyer, ou d'adresser la parole aux parricides ; et voici le jour fatal qui décidera si nous devons périr lapidés, ou si l'on doit aiguiser le fer pour trancher nos têtes. [52] Cependant nous avons encore quelque espoir de ne pas mourir : Ménélas revient de Troie ; son vaisseau, déjà entré dans le port de Nauplie (02), aborde sur le rivage, après avoir erré longtemps sur les mers. Pour Hélène, cause de tant de larmes, Ménélas a profité de la nuit pour l'envoyer dans ce palais, craignant que ceux dont les enfants sont morts sous Ilion, la voyant reparaître pendant le jour, ne voulussent la lapider. Elle est là, à pleurer sa sœur et les malheurs de sa maison : elle a cependant une consolation à ses douleurs : sa fille Hermione, que Ménélas, à son départ pour Troie, mena de Sparte en ces lieux, et qu'il confia à ma mère pour l'élever, Hermione fait sa joie et efface le souvenir de ses maux. Je porte mes regards sur le chemin qui conduit au palais, pour voir si Ménélas arrive ; car nous n'avons qu'un faible secours à attendre des autres, si nous ne sommes sauvés par lui : il n'est plus de ressources pour une maison dans l'infortune.

HÉLÈNE.

[71] Fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, Électre, dont les jours s'écoulent dans un long célibat, en quel état es-tu, infortunée, toi et ton frère, le malheureux Oreste, meurtrier de sa mère? Je ne redoute point de souillure en t'adressant la parole; c'est sur Phébus que je rejette le crime : cependant je déplore le sort de Clytemnestre, ma sœur. Depuis mon départ pour Troie, où me porta je ne sais quel aveugle destin, je ne l'ai point revue, et dans l'abandon je pleure mon infortune.

ÉLECTRE.

[81] Hélène, que pourrais-je te dire? Tu as sous les yeux les malheurs de la race d'Agamemnon. Pour moi, privée de sommeil, je veille sur ce mort; car il est mort, à en juger au faible souffle qui lui reste. Je n'insulte point à son malheur ; mais toi, heureuse Hélène, et ton heureux époux, vous venez à nous dans notre misère.

HÉLÈNE.

Depuis combien de temps ton frère est-il étendu sur ce lit de douleur?

ÉLECTRE.

Depuis qu'il,a versé le sang dont il est né.

HÉLÈNE.

Ô malheureux ! et sa mère, quelle fin funeste !

ÉLECTRE.

Tel est notre sort : tant de malheurs m'ont réduite au désespoir.

HÉLÈNE.

Au nom des dieux, veux-tu m'accorder une grâce ?

ÉLECTRE.

Tu me vois occupée à veiller sur mon frère.

HÉLÈNE.

Veux-tu aller pour moi au tombeau de ma sœur?

ÉLECTRE.

Au tombeau de ma mère ! et dans quel but?

HÉLÈNE.

Pour y porter mes cheveux en offrande, et y faire des libations en mon nom.

ÉLECTRE.

Ne peux-tu visiter toi-même la tombe de ceux que tu aimes?

HÉLÈNE.

Je n'ose me montrer aux Argiens.

ÉLECTRE.

Il est tard pour être sage, après avoir honteusement abandonné ta maison.

HÉLÈNE.

[100] Tes reproches sont justes, mais peu bienveillants pour moi.

ÉLECTRE.

Quelle est donc cette honte qui te retient à l'égard des Mycéniens(03)?

HÉLÈNE.

Je crains les pères de ceux qui sont morts sous les murs d'Ilion.

ÉLECTRE.

Juste sujet de crainte : Argos, en effet, t'accuse hautement.

HÉLÈNE.

Délivre-moi donc de cette frayeur, et rends-moi ce service.

ÉLECTRE.

Je ne pourrais soutenir la vue du tombeau de ma mère.

HÉLÈNE.

Mais il serait honteux de faire porter les offrandes par des esclaves.

ÉLECTRE.

Que n'envoies-tu ta fille Hermione?

HÉLÈNE.

Il n'est pas bienséant à une jeune fille de paraître aux yeux de la foule.

ÉLECTRE.

Elle témoignerait sa reconnaissance à celle qui prit soin de l'élever.

HÉLÈNE.

[110] Tu as raison ; je suivrai tes avis, et j'enverrai ma fille. Hermione, mon enfant, sors de ce palais, prends dans tes mains ces offrandes et ma chevelure que j'ai coupée, va sur le tombeau de Clytemnestre, et répands-y ce mélange de lait et de miel, avec ce vin écumeux ; puis monte sur le sommet du monument, et prononce ces paroles : « Hélène, ta sœur te fait ces libations ; elle n'ose venir elle-même sur ta tombe, par crainte du peuple d'Argos. » Conjure-la ensuite de se montrer propice à moi, à toi, à mon époux, et à ces deux infortunés qu'un dieu a perdus. Promets-lui aussi tous les dons funéraires que je dois à une sœur. Va, ma fille, hâte-toi ; et après avoir déposé ces offrandes sur le tombeau, reviens au plus vite.

ÉLECTRE seule.

[126] Ô dons de la nature ! beauté funeste aux mortels, et cependant précieuse aussi à ceux qui la possèdent ! Voyez avec quel artifice cette femme vient de couper l'extrémité de ses cheveux, sans nuire à sa beauté. Elle est toujours la femme d'autrefois ! Que la haine des dieux s'appesantisse sur toi qui m'as perdue, moi, mon frère et la Grèce entière !.... Ah ! malheureuse que je suis ! — Mais voici des amies qui viennent unir leurs voix à mes accents plaintifs. Peut-être vont-elles éveiller mon frère qui repose, et faire couler de nouveau mes larmes, quand je verrai ses fureurs.

ÉLECTRE.

Ô chères amies, marchez doucement et d'un pas léger ; ne faites point de bruit, point d'éclat. Votre amitié m'est bien précieuse; mais éveiller cet infortuné serait pour moi une vive douleur.

LE CHOEUR.

Silence! silence! que vos pas ne laissent qu'une trace, légère : ne faites point de bruit, point d'éclat.

ÉLECTRE.

Éloignez-vous, éloignez-vous de ce lit.

LE CHOEUR.

J'obéis.

ÉLECTRE.

[145] Ah! chère amie! ta voix retentit à mon oreille, comme le son aigu du chalumeau formé de roseaux légers (04).

LE CHOEUR.

Tiens, je ne fais plus entendre que des accents adoucis, comme les soupirs de la flûte.

ÉLECTRE.

Fort bien. Baisse la voix, baisse la voix. Avance doucement, bien doucement, et dis-moi le sujet qui vous mène. Voilà longtemps qu'Oreste est plongé dans ce profond sommeil.

LE CHOEUR.

En quel état est-il? Réponds-nous, parle, chère amie.

ÉLECTRE.

Que vous dire de sa destinée ? que vous dire de son malheur? Il respire encore ; bientôt il gémira.

LE CHOEUR.

Que dis-tu? infortunée !

ÉLECTRE.

Vous lui donnez la mort si vous écartez de ses paupières le doux sommeil qu'il goûte à présent.

LE CHOEUR.

Malheureux ! forfait horrible, ouvrage des dieux ! Infortuné, que de souffrances !

ÉLECTRE.

[162] L'injuste Loxias (05) proféra donc des ordres injustes, quand, sur le trépied de Thémis, il commanda le meurtre abominable de ma mère !

LE CHOEUR.

Vois-tu? son corps se meut sous ces voiles qui le couvrent.

ÉLECTRE.

C'est toi, malheureuse, qui l'as éveillé par tes cris.

LE CHOEUR.

Je crois qu'il dort encore.

ÉLECTRE.

Loin d'ici, loin du palais ! Retire-toi donc sans faire aucun bruit.

LE CHOEUR.

Il dort.

ÉLECTRE.

[173] Il est vrai.

LE CHOEUR.

Ô nuit! nuit vénérable, qui dispenses le sommeil aux mortels fatigués, sors de l'Érèbe, viens sur tes ailes rapides vers le palais d'Agamemnon ; car sous le poids des douleurs, sous le poids des calamités, nous succombons, nous succombons.

ÉLECTRE.

Vous faites du bruit. Ne voulez-vous pas faire silence et vous garder d'élever la voix prés de sa couche, afin de le laisser jouir d'un paisible sommeil ?

LE CHOEUR.

Quel sera, dis-nous, le terme de ses maux?

ÉLECTRE.

La mort. Quel autre pourrais-je attendre ? Il n'éprouve aucun besoin de nourriture.

LE CHOEUR.

Sa mort est donc inévitable.

ÉLECTRE.

Apollon nous a perdus, en nous donnant la mission sacrilège de verser le sang d'une mère parricide.

LE CHOEUR.

Action juste, mais condamnable!

ÉLECTRE.

[195]Tu as donné la mort et tu l'as reçue, ô toi à qui je dois la vie, ô ma mère ! tu as fait périr à la fois le père et les enfants nés de ton sang ; nous sommes perdus, nous sommes la proie de la mort ; car toi (06), tu es déjà parmi les morts, et la plus grande partie de ma vie se perd dans les gémissements, dans les sanglots et les larmes nocturnes. Sans époux, sans enfants, je traîne une vie à jamais misérable.

LE CHOEUR.

Approche-toi de ton frère, Électre ; prends garde que la vie ne lui échappe à ton insu. Un sommeil si profond m'inquiète.

ORESTE, se réveillant.

[211] Ô doux charme du sommeil (07) ! remède salutaire, quel baume tu as répandu sur mes douleurs ! Oubli des maux, sommeil bienfaisant! quelle est ta puissance, divinité secourable à ceux qui souffrent ! Mais d'où suis-je venu en ces lieux? comment y suis-je arrivé ? car j'ai perdu le souvenir de tout ce que j'ai fait dans mon égarement.

ÉLECTRE.

Frère chéri, que ton sommeil m'a causé de joie! Veux-tu que je t'aide à soulever ton corps languissant?

ORESTE.

Oui, oui, aide-moi, et essuie ces restes d'écume attachés autour de ma bouche et de mes yeux.

ÉLECTRE.

Emploi qui m'est cher! ma main fraternelle ne refuse pas de prendre soin d'un frère.

ORESTE.

Approche ta poitrine contre la mienne, et écarte de mon visage ma chevelure souillée, car elle voile mes regards.

ÉLECTRE.

[225] Tête souffrante, que l'eau n'a pas rafraîchie depuis longtemps, combien ces cheveux incultes et hérissés te défigurent!

ORESTE.

Couche-moi de nouveau sur ce lit : quand l'accès de ma fureur s'apaise, je reste sans force et le corps brisé.

ÉLECTRE.

J'obéis : le lit plaît au malade ; son repos est fatigant, et cependant nécessaire.

ORESTE.

Remets-moi sur mon séant, et redresse mon corps. Les malades ne sont jamais contents : le malaise les rend inquiets.

ÉLECTRE.

Veux-tu aussi mettre les pieds par terre, et faire quelques pas avec précaution ? Tout changement est agréable.

ORESTE.

Oui, c'est au moins l'apparence de la santé ; et l'apparence est quelque chose, quand la réalité manque.

ÉLECTRE.

Écoute-moi, mon frère, pendant que les Furies te laissent maître de ta raison.

ORESTE.

As-tu quelque chose de nouveau à m'apprendre ? Si c'est une heureuse nouvelle, j'en serai reconnaissant ; mais si c'est quelque affliction, j'ai assez de malheurs.

ÉLECTRE.

[241] Ménélas arrive ; Ménélas, le frère de ton père ; son vaisseau est abordé dans le port de Nauplie.

ORESTE.

Que dis-tu? Il vient luire comme un astre bienfaisant (08) sur tes maux et les miens? Un homme de notre sang, et qui a reçu des bienfaits de mon père!

ÉLECTRE.

Il vient, et, pour preuve de mes paroles, il ramène Hélène des murs de Troie.

ORESTE.

S'il eût échappé seul, il serait plus digne d'envie ; mais s'il ramène son épouse, il a avec lui un fléau funeste.

ÉLECTRE.

Tyndare a donné le jour à des filles célèbres par leurs crimes, et déshonorées dans toute la Grèce.

ORESTE.

Toi donc, fuis l'exemple de ces femmes coupables ; tu le peux : et reste pure, non seulement en paroles, mais aussi par tes sentiments.

ÉLECTRE.

Ô mon frère, ton œil se trouble; tout à coup te voilà rendu à tes fureurs, toi qui tout à l'heure étais dans ton bon sens.

ORESTE.

[255] Ô ma mère, je t'en conjure, n'excite pas contre moi ces filles sanglantes, à la tête hérissée de serpents. Les voilà, les voilà qui fondent sur moi!

ÉLECTRE.

Infortuné, demeure tranquille sur ta couche ; tu ne vois rien de ce que tu crois voir.

ORESTE.

Ô Phébus ! elles vont m'immoler, ces prêtresses des enfers, ces déesses redoutables, aux visages de chien et aux regards terribles.

ÉLECTRE.

Non, je ne te lâcherai point, je te serrerai dans mes bras, je contiendrai tes élans furieux.

ORESTE.

Lâche-moi, Furie impitoyable qui me saisis par le milieu du corps pour me précipiter dans le Tartare !

ÉLECTRE.

Ah ! malheureuse ! quel secours espérer quand nous avons les dieux contre nous?

ORESTE.

[268] Donne-moi cet arc de corne, présent d'Apollon, avec lequel il m'a dit de repousser les déesses, si elles m'épouvantaient par leurs transports frénétiques.

ÉLECTRE.

Une divinité peut-elle être atteinte par une main mortelle?

ORESTE.

Oui, si elle ne se dérobe à ma vue N'entendez-vous pas, ne voyez-vous pas la flèche ailée qui s'échappe de l'arc inévitable?.... Eh bien! qu'attendez-vous donc? élancez-vous dans les airs sur vos ailes, et accusez les oracles de Phébus.

Hélas! d'où vient le trouble qui m'agite? pourquoi suis-je hors d'haleine? où me suis-je élancé hors de mon lit? — Mais enfin après la tempête je vois renaître le calme (09). — Pourquoi pleures-tu, ma sœur? pourquoi caches-tu ta tête sous ton voile ? J'ai honte de te faire
partager mes maux, et de l'embarras que mes souffrances causent à une jeune fille. Ah ! que mes douleurs ne flétrissent point ta vie ! Tu n'as fait qu'approuver l'action ; mais c'est moi qui ai versé le sang d'une mère. Mais c'est Apollon que j'accuse, lui qui, après m'avoir poussé à cette action impie, m'a abusé par des promesses qui ne se réalisent pas. Je pense que mon père, si j'avais pu l'interroger en face et lui demander si je devais immoler ma mère, m'aurait conjuré, les mains étendues vers moi (10), de ne point plonger le fer dans le sein de celle qui m'a donné le jour, puisqu'il n'en recouvrerait pas plus la lumière, et que moi-même j'en devais recueillir tant de maux.

[294] Maintenant, ma sœur, découvre ton visage et retiens tes larmes, malgré la douleur qui nous presse. Quand tu me vois abattu par le découragement, c'est toi qui soutiens et consoles mon âme désespérée ; et lorsque tu gémis, c'est à mon amitié à calmer tes douleurs. Ces secours mutuels honorent ceux qui s'aiment. Cependant, infortunée, rentre dans le palais, livre au sommeil tes paupières fatiguées par une si longue veille, prends quelque nourriture, et plonge ton corps dans une eau salutaire : car si tu viens à me manquer, ou si ton assiduité auprès de moi te rend malade, nous sommes perdus : je n'ai que toi seule pour appui; tu le vois, tous les autres m'abandonnent.

ÉLECTRE.

[307] Non, mon frère, avec toi je veux (11) vivre et mourir : tout est commun entre nous. Si tu meurs, que ferai-je? Simple femme, isolée, quel espoir de salut, sans frère, sans père, sans amis (12) ? — Mais si tu le veux, je dois y consentir. Cependant étends-toi sur ta couche, et ne te laisse pas aller à ce trouble et à ces terreurs subites, qui t'arrachent du lit. Reste en repos ; car, même en bonne santé, se croire malade est un tourment qui réduit à l'impuissance.

-----------------------------------

LE CHOEUR, seul.

[316] Ô déesses rapides, ailées, redoutables, qui célébrez dans les larmes et les gémissements des fêtes bien différentes de celles de Bacchus ; noires Euménides, qui volez à travers l'espace, vengeresses du sang, vengeresses du meurtre, je vous en supplie, je vous en supplie, laissez le fils d'Agamemnon oublier les transports de sa fureur terrible. Oh ! quelles calamités tu as attirées sur toi-même, en obéissant à l'oracle émané du trépied sacré, et prononcé par Apollon, dans le sanctuaire caché, dit-on, au centre de la terre (13).

[332] Ô Jupiter! où trouver de la pitié? Quelle est cette lutte sanglante qui te poursuit, infortuné, qu'un mauvais génie abreuve sans cesse de larmes nouvelles, en faisant apparaître à tes yeux le sang de ta mère, qui renouvelle ton délire ? O désolation, désolation ! Une haute fortune ne peut subsister parmi les mortels : comme un frêle vaisseau dont la tempête a déchiré les voiles, les dieux l'engloutissent dans un abîme de malheurs, aussi dévorant que les flots de la mer orageuse. En effet, quelle autre famille eut jusqu'ici plus de droits à nos hommages que celle de Tantale, issue d'une union divine (14) ?

[348] Mais voici le roi Ménélas qui s'avance. A l'appareil qui l'environne, il est aisé de reconnaître le sang des fils de Tantale.

Ô toi qui conduisis contre la terre de l'Asie une armée de mille vaisseaux, salut : pour toi, la fortune te seconde; avec l'aide des dieux, tu as obtenu l'objet de tes vœux.

MÉNÉLAS.

[356] Ô palais, qu'avec plaisir je le revois à mon retour de Troie ! Et cependant ta vue m'arrache des larmes ; car jamais je ne vis aucune autre maison en proie à des calamités plus funestes. En passant devant le promontoire de Malée (15), j'ai appris le destin d'Agamemnon et la mort qu'il a reçue de la main de son épouse. Du sein des flots m'apparut l'oracle des nautoniers, le prophète de Nérée, Glaucus, dieu véridique, qui m'annonça cette nouvelle et me fit entendre ces paroles : « Ménélas, ton frère est mort ; il a succombé dans le bain fatal préparé par son épouse. » Ces mots firent couler mes larmes et celles de mes matelots. Lorsqu'enfin j'aborde à Nauplie (16), et que déjà mon épouse se dirigeait vers Argos, au moment où je croyais presser dans mes bras Oreste, le fils d'Agamemnon, et sa mère, tous deux dans la prospérité, j'apprends d'un pêcheur le meurtre impie de la fille de Tyndare. Et maintenant, jeunes filles, apprenez-moi où est le fils d'Agamemnon, qui a osé commettre un tel forfait? C'était un faible enfant porté sur les bras de Clytemnestre, lorsque je quittai ce palais pour aller à Troie : je ne pourrais donc le reconnaître, si je le voyais.

ORESTE.

[380] Ménélas, je suis cet Oreste que tu cherches : je te raconterai volontiers mes malheurs; mais avant tout, j'embrasse tes genoux en suppliant, et t'adresse mes prières, quoique dépourvu de rameaux (17). Sauve-moi ; tu arrives au moment le plus critique de mes malheurs.

MÉNÉLAS.

O dieux ! que vois-je ? Quel est le mort qui s'offre à ma vue?

ORESTE.

Hélas ! tu dis vrai : je ne vis plus, parmi tant de maux, quoique je voie encore la lumière.

MÉNÉLAS.

Quel aspect sauvage ! quelle chevelure hérissée ! Malheureux !

ORESTE.

Ce n'est pas mon aspect, ce sont mes actions qui causent mon supplice.

MÉNÉLAS.

Quels regards farouches s'échappent de tes paupières desséchées !

ORESTE.

Mon corps n'est plus ; mais le nom qui s'attache à moi me reste.

MÉNÉLAS.

Ô combien je suis saisi de te voir si étrangement défiguré !

ORESTE.

Oui, je suis l'assassin de ma malheureuse mère.

MÉNÉLAS.

Je le sais ; épargne-toi ce cruel récit.

ORESTE.

Je me l'épargnerai ; mais la Divinité est envers moi prodigue de maux.

MÉNÉLAS.

[395] Qu'éprouves-tu? quel mal te consume?

ORESTE.

La conscience... la conscience qui me reproche mes forfaits.

MÉNÉLAS.

Que dis-tu? Ce qui est clair est sage, ce qui est obscur ne l'est pas (18).

ORESTE.

La sombre tristesse surtout me consume...

MÉNÉLAS.

Déesse redoutable ! Mais on peut l'apaiser.

ORESTE.

Et les fureurs vengeresses du sang de ma mère.

MÉNÉLAS

Quand cette fureur t'a-t-elle saisi? quel jour?

ORESTE.

Le jour où j'ai mis ma malheureuse mère dans le tombeau.

MÉNÉLAS.

Étais-tu alors dans le palais, ou devant le bûcher?

ORESTE.

Il était nuit; j'attendais le moment de recueillir ses ossements.

MÉNÉLAS.

[405] Y avait-il là quelqu'un pour soutenir ton corps?

ORESTE.

Pylade, le complice du meurtre de ma mère.

MÉNÉLAS.

Et quels sont les fantômes qui troublent ainsi ton repos ?

ORESTE.

Je crois voir trois filles semblables à la nuit.

MÉNÉLAS.

Je sais qui tu veux dire, mais je ne veux pas prononcer leur nom.

ORESTE.

Elles sont redoutables ; mais tu fais sagement d'éviter de les nommer.

MÉNÉLAS.

Ce sont elles qui te poursuivent pour ton parricide.

ORESTE.

Persécutions terribles, dont je suis la triste victime !

MÉNÉLAS.

Quoi d'étrange, que d'horribles supplices punissent d'horribles forfaits?

ORESTE.

Mais j'ai une excuse au fatal événement (19).

MÉNÉLAS.

[415] N'allègue point la mort (20) ; ce serait une vaine raison.

ORESTE.

Apollon m'a ordonné de consommer le meurtre de ma mère.

MÉNÉLAS.

Il ignore donc ce qui est juste et honnête?

ORESTE.

J'obéis aux dieux, quels que soient ces dieux.

MÉNÉLAS.

Et Apollon ne te secourt point dans ton malheur?

ORESTE.

Il attend ; telle est la nature des dieux.

MÉNÉLAS.

Combien de temps s'est écoulé depuis que ta mère a expiré ?

ORESTE.

Voici le sixième jour, et la cendre de son bûcher est encore chaude.

MÉNÉLAS.

Que les déesses sont promptes à te réclamer le sang de ta mère !

ORESTE.

Tu es peu mesuré, mais véridique, en maltraitant tes amis(21).

MÉNÉLAS.

Quel fruit te revient-il d'avoir vengé ton père?

ORESTE.

Aucun encore ; et je compte l'avenir pour rien.

MÉNÉLAS.

Quelles sont les dispositions des citoyens envers toi, depuis ce meurtre ?

ORESTE.

Ils m'ont en horreur, au point qu'aucun ne m'adresse la parole.

MÉNÉLAS.

Tu n'as pas, selon les lois, purifié tes mains du sang qu'elles ont versé?

ORESTE.

[430] On me repousse des maisons où je veux entrer (22).

MÉNÉLAS.

Quels sont les citoyens qui veulent te bannir du pays?

ORESTE.

Oeax, qui impute à mon père le crime commis devant Troie (23).

MÉNÉLAS.

Je comprends : on venge sur toi la mort de Palamède.

ORESTE.

Je n'en fus pourtant pas complice (24)...

MÉNÉLAS.

[435] Quel autre ennemi te poursuit? Les amis d'Égisthe?

ORESTE.

Ils m'outragent, eux qui maintenant commandent dans la ville.

MÉNÉLAS.

Les citoyens te laissent-ils maître du sceptre d'Agamemnon?

ORESTE.

Eh quoi! ils ne veulent pas même me laisser vivre.

MÉNÉLAS.

Que font-ils? Peux-tu me le dire clairement?

ORESTE.

Aujourd'hui même, une sentence doit être portée contre moi.

MÉNÉLAS.

Est-ce l'exil, ou la mort, ou la vie?

ORESTE.

La mort; je dois être lapidé par les citoyens.

MÉNÉLAS.

Que ne fuis-tu au delà des frontières de cet état ?

ORESTE.

Des gardes armés nous enveloppent de toutes parts.

MÉNÉLAS.

Est-ce une précaution dettes ennemis, ou la force publique d'Argos?

ORESTE.

Ce sont tous les citoyens : en un mot, on veut ma mort.

MÉNÉLAS.

Ah ! malheureux ! tu es au dernier degré de l'infortune.

ORESTE.

[448] En toi est mon espoir et mon refuge. Toi qui, dans la prospérité, visites notre misère, fais part de ton bonheur à tes amis, et ne garde pas pour toi seul les biens dont tu jouis ; charge-toi, à ton tour, d'une partie de nos maux, et rends les bienfaits que tu as reçus de mon père à ses enfants. Ceux-là n'ont d'amis que le nom et point la réalité (25), dont l'amitié ne résiste pas au malheur.

LE CHOEUR.

Vers ces lieux s'avance, aussi vite que lui permet son grand âge, le Spartiate Tyndare, vêtu d'habits lugubres, et rasé en signe de deuil, pour la mort de sa fille.

ORESTE.

[459] Je suis perdu, Ménélas; voici Tyndare qui vient à nous, lui dont je n'ose soutenir les regards, après l'action que j'ai commise. Il a élevé mon enfance, il me couvrait de ses baisers, et aimait à porter dans ses bras le fils d'Agamemnon ; Léda en faisait autant, et tous deux me chérissaient comme les Dioscures (26). Ô mon âme ! ô angoisses de mon cœur! de quel retour ai-je payé leur tendresse? De quelles ténèbres voilerai-je mon visage? Quel nuage pourra me dérober aux yeux du vieillard?

-------------------------------------------

TYNDARE.

[470] Où est l'époux de ma fille? où est Ménélas? J'étais à faire des libations sur le tombeau de Clytemnestre, quand j'ai appris qu'il est arrivé heureusement à Nauplie avec son épouse, après une si longue absence, Conduisez-moi vers lui ; je veux être à ses côtés (27), je veux embrasser un ancien ami que je n'ai pas vu depuis si longtemps.

MÉNÉLAS.

Salut, vieillard, dont Jupiter a honoré la couche.

TYNDARE.

Salut aussi, Ménélas, qui m'es uni par une étroite alliance (28). Hélas ! quel malheur de ne point connaître l'avenir ! Ce dragon parricide, objet de ma haine, lance devant le palais ses éclairs pestilentiels ! Ménélas, peux-tu adresser la parole à ce monstre impie?

MÉNÉLAS.

Pourquoi non ? c'est le fils d'un frère que je chérissais.

TYNDARE.

Est-il son fils, avec un naturel si pervers?

MÉNÉLAS.

Il est son fils; et s'il est malheureux, il faut le respecter.

TYNDARE.

[485] Tu es devenu barbare, depuis le temps que tu vis parmi les barbares.

MÉNÉLAS.

Il est digne des Grecs d'avoir toujours des égards pour ses proches.

TYNDARE.

Et de ne pas vouloir se mettre au-dessus des lois.

MÉNÉLAS.

Toute contrainte (29) est regardée par les sages comme une servitude.

TYNDARE.

Garde cette opinion, ce ne sera jamais la mienne.

MÉNÉLAS.

La colère et la vieillesse égarent ton bon sens.

TYNDARE.

[491] Est-ce une question de bon sens que nous avons à débattre avec ce coupable? Si ce qui est bien et ce qui est mal est évident à tous les yeux, quel homme est plus dépourvu de sens que lui, qui n'a pas respecté la justice et qui n'a pas observé la loi commune des Grecs? Lorsque Agamemnon eut exhalé sa vie sous les coups que lui porta ma fille (action détestable et que je ne justifierai jamais), Oreste devait poursuivre le meurtre, et, par une vengeance légitime, chasser sa mère de la maison paternelle. Il aurait ainsi gardé la modération dans un tel malheur, il eût respecté la loi, et observé les devoirs de la piété. Mais maintenant il est tombé dans le même tort que sa mère ; car, tout en ayant droit de la juger coupable, il s'est rendu lui-même plus coupable en immolant sa mère. Je te ferai seulement cette question, Ménélas : Que la femme qui partagera la couche d'Oreste le tue, qu'à son tour le fils tue sa mère, et qu'ensuite celui qui naîtra de lui venge le meurtre par le meurtre, où s'arrêtera le terme de ces crimes ? Nos pères établirent de sages lois à cet égard : ils ne permirent pas à l'homme souillé de sang de paraître en public ou de s'exposer à la rencontre des citoyens ; ils lui imposèrent l'exil pour expiation, et défendirent de se venger par sa mort : autrement il en resterait toujours un exposé au meurtre, pour avoir, le dernier, souillé ses mains dans le sang. Pour moi, je hais les femmes perfides, et ma fille la première, elle qui a égorgé son époux, Je ne justifierai jamais Hélène, ton épouse ; je ne lui adresserai pas même la parole, et je ne t:envie pas l'honneur d'avoir été à Troie reprendre une femme infidèle ; mais je défends la loi de tout mon pouvoir, et je combats ces mœurs sauvages et sanguinaires qui sont la perte des villes et des états. Dis-moi, malheureux, quels sentiments agitaient ton cœur, lorsque ta mère te découvrit son sein, en te suppliant? Moi qui n'ai point vu ce cruel spectacle, je sens fondre en larmes mes yeux desséchés par la vieillesse. Enfin, un fait terrible appuie mes paroles : tu es haï des dieux, et ta mère est vengée par les fureurs et l'épouvante auxquelles tu es en proie. Qu'ai-je besoin d'autres témoins, pour les faits que je vois par moi-même? Sache-le donc, Ménélas : n'agis point contre les dieux, en voulant secourir ce coupable ; laisse-le mourir lapidé par le peuple, ou n'entre point sur la terre de Sparte (30). Ma fille en mourant a subi un châtiment mérité ; mais il ne convenait pas qu'elle reçût la mort de la main d'un fils. J'ai été heureux en toutes choses, excepté dans mes filles ; de ce côté la fortune m'a abandonné.

LE CHOEUR.

Celui-là est digne d'envie qui est heureux dans ses enfants, et qui n'a point éprouvé par eux d'éclatantes calamités.

ORESTE.

[544] Ô vieillard, je crains de te répondre, quand mes paroles doivent porter la tristesse dans ton âme. Je suis souillé pour avoir tué ma mère ; mais je suis pur à un autre titre pour avoir vengé mon père. L'aspect de ta vieillesse trouble mes paroles; qu'elle laisse le champ libre à mes discours, et je ne divaguerai point : mais la vue de tes cheveux blancs me frappe de respect. Que devais-je faire ? Suis cette comparaison : mon père m'a engendré et ta fille m'a mis au jour, comme une terre reçoit la semence qu'un autre lui confie; mais sans père il n'y aurait point d'enfant (31). J'ai donc conclu que je devais défendre l'auteur de ma naissance, plutôt que celle qui m'a nourri. Ta fille cependant (je n'ose l'appeler ma mère), par un hymen clandestin et illégitime, entra dans le lit d'un étranger. C'est moi-même que je déshonore en l'accusant ; cependant je ne puis me taire. Égisthe était son époux secret dans le palais; je l'ai tué, ensuite j'ai immolé ma mère, par une action impie, il est vrai, mais en vengeant mon père. Quant à tes menaces et à la lapidation que tu appelles sur moi, écoute quel service j'ai rendu à la Grèce entière. Si les femmes en venaient à ce comble d'audace de massacrer leurs époux, dans l'espoir de trouver un asile auprès de leurs enfants, et de surprendre leur pitié par la vue du sein qui les a nourris, le meurtre d'un mari ne serait plus un crime pour elles, dès qu'elles auraient le moindre prétexte à alléguer. Par cette action atroce, comme tu l'appelles, j'ai mis fin à cette funeste coutume. Animé d'une juste haine contre ma mère, je l'ai fait périr, elle qui a trahi un époux absent et à la tête des armées de la Grèce pour laquelle il combattait; elle qui n'a pas craint de souiller son lit, et qui se sentant coupable, ne s'est point punie elle-même; mais qui, pour échapper à la juste vengeance de son époux, l'a frappé du coup mortel, et m'a ravi mon père. Au nom des dieux ! (j'invoque mal à propos les dieux dans une cause de meurtre,) si j'eusse approuvé ma mère en silence, qu'avais-je lieu d'attendre des mânes de mon père ? Sa haine n'aurait-elle pas déchaîné contre moi les Furies? Si les terribles déesses préparent la vengeance de ma mère, ne vengeront-elles pas celui qui fut bien plus cruellement outragé? [585] C'est toi, vieillard, qui, en donnant le jour à une fille perfide, as causé ma perte : c'est son forfait qui, en me ravissant mon père, m'a rendu meurtrier de ma mère. Vois la femme d'Ulysse ; Télémaque ne l'a point immolée ; mais elle n'a pas volé des bras d'un époux dans ceux d'un autre, et sa couche reste chaste et sans souillure. Vois-tu Apollon, qui, de son temple placé au centre de la terre, rend aux mortels des oracles infaillibles, et à qui nous obéissons, quelque ordre qu'il nous donne? c'est pour lui obéir que j'ai tué celle qui m'a donné le jour. Dites qu'Apollon est impie, mettez-le à mort ; c'est lui qui a commis le crime, et non pas moi. Que devais-je faire? Un dieu n'est-il pas une caution suffisante pour m'absoudre d'un crime que je rejette sur lui? Qui échappera désormais, si le dieu qui a donné l'ordre ne me dérobe pas à la mort? Ne dis donc pas que cette action est mauvaise, dis plutôt qu'elle est malheureuse. L'hymen, pour les mortels bien assortis, fait le bonheur de la vie ; mais pour ceux qu'enchaîne un indigne lien, soit dans les foyers domestiques, soit au dehors, il n'y a que malheur.

LE CHOEUR.

[605] Toujours les femmes sont mêlées dans les malheurs des hommes, et ne font que les accroître.

TYNDARE.

Puisque tu redoubles d'audace, au lieu de céder à mes discours, et que ta réponse ne tend qu'à me navrer de douleur, tu enflammes en moi l'ardeur de te perdre : je joindrai cette riche offrande à celles que je suis venu déposer sur le tombeau de ma fille. Je cours de ce pas à l'assemblée des habitants d'Argos ; j'exciterai la ville, déjà assez irritée, à te condamner toi et ta sœur à être lapidés. Ta sœur, encore plus que toi, mérite la mort, elle qui t'animait contre ta mère et te rapportait sans cesse des discours propres à t'aigrir, te racontant des songes envoyés par Agamemnon, et cette union adultère avec Égisthe, détestée des dieux infernaux (car c'était là sa plainte la plus amère), jusqu'à ce qu'elle eût embrasé cette maison d'un feu plus funeste que celui de Vulcain. Enfin, Ménélas, écoute ce que j'ai à te dire et ce que je suis résolu à faire. Si tu comptes pour quelque chose ma haine ou mon affection, ne le dérobe pas à la mort contre la volonté des dieux ; laisse les citoyens le lapider, ou ne mets plus les pieds sur la terre de Sparte (32). Tu m'as entendu ; ne quitte pas des amis pieux pour t'unir à des impies. Vous, esclaves, guidez mes pas loin de ce palais.

ORESTE.

[630] Pars, et que ta vieillesse chagrine nous laisse continuer sans trouble notre entretien. Ménélas, où portes-tu tes pas, plongé dans une réflexion profonde, et l'esprit partagé entre deux sentiments opposés ?

MÉNÉLAS.

Laisse-moi ; dans les réflexions qui m'occupent, je ne sais à quel parti m'arrêter.

ORESTE.

Ne prends pas encore ta résolution, mais écoute mes paroles avant de te décider.

MÉNÉLAS.

Parle ; tu as raison : il est des cas où il vaut mieux se taire que de parler; d'autres, où il vaut mieux parler que de se taire.

ORESTE

[640] Eh bien! je vais parler : les longs discours valent mieux que les courts, et sont plus clairs (33). Ménélas, ne me donne rien de ce qui est à toi, mais rends-moi ce que tu as reçu de mon père : je ne parle pas des richesses ; ma richesse sera ma vie, si tu la sauves ; c'est ce que j'ai de plus précieux au monde. Ma cause est-elle injuste ? Mais en échange de tant de maux, j'ai droit d'attendre de toi, même une injustice. En effet, c'est injustement que mon père, Agamemnon, rassembla la Grèce et marcha contre Ilion, sans avoir commis lui-même aucune faute, mais pour réparer la faute et l'injustice de ton épouse. C'est un service que tu dois me rendre, en échange d'un autre service. Il a réellement exposé sa vie pour toi, comme un ami doit le faire pour ses amis, affrontant les hasards des combats, afin de te faire rendre ton épouse. Rends-moi donc ce que tu as reçu de lui ; affronte un seul jour de peine pour me sauver, et non dix ans de fatigues. Quant au sacrifice de ma sœur en Aulide (34), je ne t'en parle pas; n'immole point Hermione ; car, dans l'état misérable où je suis réduit, tu dois prétendre plus que moi, et je dois me montrer moins exigeant : mais accorde à mon malheureux père ma vie et celle de ma sœur, dont les jours se passent dans un long célibat. En mourant, je laisserai la maison de mon père sans postérité. Diras-tu que ce que je demande est impossible ? C'est précisément dans l'adversité que les amis doivent secourir leurs amis. Quand les dieux nous sont favorables, qu'est-il besoin d'amis? La Divinité suffit, lorsqu'elle veut nous protéger. Tu passes aux yeux des Grecs pour chérir ton épouse : ce n'est pas par une basse flatterie que je te parle ainsi ; c'est en son nom que je te conjure... Ah ! malheureux! à quoi suis-je réduit? Mais quoi! il faut me résigner à souffrir (35); car c'est pour ma famille entière que je fais ces supplications. Frère de mon père, oncle chéri, songe que du fond des enfers celui qui n'est plus nous écoute ; son ombre vole autour de toi, et parle par ma bouche. Voilà ce que j'avais à te dire, au milieu des larmes, des sanglots et des calamités; je demande la vie, ce que tous les êtres cherchent ainsi que moi.

LE CHOEUR.

Moi aussi, quoique je sois une femme, je te supplie de secourir ceux qui sont dans la détresse ; car tu le peux.

MÉNÉLAS.

[682] Oreste, je respecte ta personne, et je veux t'aider dans ton infortune. Il convient, en effet, si les dieux nous en donnent la force, de partager les souffrances de nos proches, même au péril de notre vie, et en faisant périr leurs ennemis ; mais le pouvoir de Ie faire, c'est aux dieux que je le demande; car j'arrive sans escorte, n'ayant que ma lance, après avoir péniblement erré sur les mers, et avec une faible troupe d'amis échappés aux dangers. Nous ne pourrions donc triompher des Argiens les armes à la main ; mais que nous le puissions par la persuasion, c'est là tout mon espoir. Comment, avec de faibles moyens, vaincre une grande puissance? C'est folie même de le vouloir. Quand le peuple s'émeut et s'abandonne à la colère, c'est un feu véhément qu'en vain l'on s'efforce d'éteindre ; mais si l'on cède à son ardeur avec complaisance, en attendant l'occasion, peut-être tout son feu tombera ; et, lorsqu'il se sera calmé, vous pourrez en obtenir aisément tout ce que vous voudrez, car il est susceptible de pitié comme de colère, précieuse ressource pour qui sait attendre le moment. Je vais m'efforcer de persuader à Tyndare et aux citoyens de modérer l'excès de leur courroux. Le vaisseau qui tend violemment la voile (36) fait naufrage ; il résiste à la tempête, s'il replie la voile à propos. La Divinité ainsi que les citoyens haïssent l'audace présomptueuse : je le répète, c'est par la prudence que je dois te sauver, et non en faisant violence aux plus puissants que nous. Par la force, je ne pourrais te sauver, comme tu le supposes peut-être ; car il n'est pas facile, avec une seule lance, d'ériger des trophées sur les maux qui t'entourent. Jamais autrement nous ne serions descendus à d'humbles supplications devant les Argiens ; mais la nécessité contraint les sages d'être esclaves de la fortune. (Il sort.)

ORESTE.

[718] Lâche, qui n'es bon qu'à combattre pour une femme, impuissant à venger tes amis! Tu fuis, tu m'évites : les services d'Agamemnon sont oubliés. Ô mon père ! tu n'as donc pas trouvé d'amis dans ton infortune! Hélas ! je suis trahi, il n'est plus d'espoir, plus de refuge pour éviter la mort que les Argiens me préparent : celui-là était mon seul asile. — Mais je vois le plus chéri des mortels, Pylade, qui revient en hâte de la Phocide. Vue qui réjouit mon cœur! Un ami fidèle, dans l'adversité, est plus doux à voir qu'un ciel pur aux matelots.

PYLADE.

[729] J'ai traversé la ville d'un pas plus rapide qu'il ne convenait ; mais j'ai entendu annoncer l'assemblée du peuple, je l'ai vue de mes yeux ; c'est contre toi et contre ta sœur, et ils paraissent vouloir vous mettre à mort à l'instant. Qu'est-il donc arrivé? Où on es-tu, que fais-tu, ô le plus cher de mes amis, de mes parents, de mes compagnons? car tu es tout pour moi.

ORESTE.

Nous sommes perdus, pour te dire en un mot tous mes malheurs.

PYLADE.

Ah ! tu m'entraîneras avec toi dans ta ruine ; car entre amis tout est commun.

ORESTE.

Ménélas s'est montré perfide envers moi et envers ma sœur.

PYLADE.

Il est naturel que l'époux d'une femme perverse devienne lui-même pervers.

ORESTE.

Sa présence m'a été tout aussi utile que s'il n'était pas venu.

PYLADE.

Il est donc venu en effet dans cette contrée ?

ORESTE.

Il s'est fait attendre; mais il n'a pas tardé à trahir ses amis.

PYLADE.

Et ramène-t-il avec lui son infidèle épouse?

ORESTE.

Ce n'est pas lui, c'est elle qui le ramène.

PYLADE.

[743] Où est-elle cette femme, qui seule a fait périr tant de Grecs?

ORESTE.

Dans mon palais, si je puis encore l'appeler mon palais.

PYLADE.

Et toi, qu'as-tu dit au frère de ton père ?

ORESTE.

Je l'ai conjuré de ne pas nous laisser, ma sœur et moi, mettre à mort par nos concitoyens.

PYLADE.

Au nom des dieux, qu'a-t-il répondu? je désire le savoir.

ORESTE.

Il s'est montré circonspect, comme sont les mauvais amis.

PYLADE.

Et quel prétexte alléguait-il? c'est là ce qu'il m'importe d'apprendre.

ORESTE.

Le père de ces vertueuses filles (37) est venu troubler notre entretien.

PYLADE.

Tyndare, dis-tu, furieux peut-être du meurtre de sa fille?

ORESTE.

Tu devines ; il a préféré l'alliance de Tyndare au sang de mon père.

PYLADE.

Et il n'a pas osé prendre ta défense ?

ORESTE.

Il est peu belliqueux, il n'est vaillant qu'avec les femmes.

PYLADE.

Tu es donc au comble du malheur, et ta mort est inévitable.

ORESTE.

Il faut que les citoyens portent leur sentence sur le meurtre dont je suis accusé.

PYLADE.

Et cette sentence, que doit-elle prononcer? parle ; je suis saisi de frayeur.

ORESTE.

La vie ou la mort : un mot suffit pour décider des plus grands intérêts.

PYLADE.

Fuis avec ta sœur, et quitte au plus tôt ce palais.