JUVÉNAL

 

SATIRE V

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

SATURA V / SATIRE V

(éd. Jules Lacroix)

satire IV - satire VI

 

autre traduction

 

 

SATURA V.

PARASITI

SATIRE V.

LES PARASITES

Si te propositi nondum pudet, atque eadem est mens,
Ut bona summa putes aliena vivere quadra;
Si potes illa pati, quæ nec Sarmentus iniquas
Cæsaris ad mensas, nec vitis Galba tulisset,
Quamvis jurato metuam tibi credere testi.

Si tu soutiens encor, fier de ton déshonneur,
Que vivre avec le pain d’autrui, c’est le bonheur;
Si tu peux tolérer l’opprobre intolérable
Qu’aux banquets de César, Galba, ce misérable,
Et Sarmente, un bouffon, n’eussent point enduré,
Je ne te croirai pas, quand tu l’aurais juré!...

Ventre nihil novi frugalius : hoc tamen ipsum
Defecisse puta, quod inani sufficit alvo;
Nulla crepido vacat? nusquam pons? et tegetis pars
Dimidia brevior? tantine injuria cœnæ?
Tam jejuna fames? cum possis honestius illic
Et tremere, et sordes farris mordere canini?

Un estomac, pour vivre, exige peu de chose:
Mais quand tu manquerais de pain, je le suppose,
Va mendier! N’est-il plus de quais, plus de ponts?
Ton ventre est donc bien creux, bien affamé ? Réponds.
Mieux vaudrait, sur la paille où le pauvre végète,
Mordre le pain grossier qu’au chien vorace on jette !

Primo fige loco, quod tu discumbere jussus
Mercedem solidam veterum capis officiorum.
Fructus amicitiæ magnæ cibus: imputat hunc rex,
Et, quamvis rarum, tamen imputat. Ergo duos post
Si libuit menses neglectum adhibere clientem,
Tertia ne vacuo cessaret culcita lecto;
Una simus, ait. Votorum summa: quid ultra
Quæris? Habet Trebius propter quod rumpere somnum
Debeat, et ligulas dimittere, sollicitus ne
Tota salutatrix jam turba peregerit orbem,
Sideribus dubiis, aut illo tempore, quo se
Frigida circumagunt pigri sarraca Bootæ.

D’abord, tu dois savoir que nos patriciens
Croient payer largement tes services anciens
Avec quelques repas, fruit d’un haut patronage.
Ces repas, on les compte, et, bien qu’il les ménage,
Ton monarque pourtant les fait valoir... Si donc
Le maître, après deux mois, deux grands mois d’abandon,
Sur le troisième lit à son client avide
Offre une place, au lieu de la voir rester vide;
S’il dit, « Soupe avec moi! » que souhaiter de plus
Tes vœux sont comblés tous. Tu fais bien, Trébius,
De rompre ton sommeil; tu fais bien, je t’assure,
De t’élancer dehors, sans nouer ta chaussure,
Et tremblant que déjà la foule des clients
N’aient devant le patron courbé leurs dos pliants,
Quand l’étoile encor brille, et, dans la nuit sereine,
Quand du lourd Bootès le chariot se traîne.

Qualis cœna tamen! Vinum quod succida nolit
Lana pati: de conviva Corybanta videbis
Jurgia proludunt; sed mox et pocula torques
Saucius, et rubra deterges vulœra mappa:
Inter vos quoties libertorumque cohortem
Pugna Saguntina fervet commissa lagena?
Ipse capillato diffusum consule potat,
Calcatamque tenet bellis socialibus uvam,
Cardiaco nunquam cyathum missurus amico.
Cras bibet Albanis aliquid de montibus, aut de
Setinis, cujus patriam titulumque senectus
Delevit rnulta veteris fuligine testæ;
Quale coronati Thrasea Helvidiusque bibebant
Brutorum et Cassi natalibus. Ipse capaces
Heliadum crustas, et inæquaIes beryllos
Virro tenet phialas: tibi non committitur aurum;
Vel, si quando datur, custos affixus ibidem,
Qui numeret gemmas, unguesque observet acutos.
Da veniam; præclara ittic laudatur iaspis.
Nam Virro, ut multi, gemmas ad pocula transfert
A digitis, quas in vaginæ fronte solebat
Ponere zelotypo juvenis prœlatus Hiarbæ.
Tu Beneventani sutoris nomen habentem
Siccabis calicem nasorum quatuor, ac jam
Quassatum, et rupto poscentem sulphura Vitro.

Mais quel souper! Un vin qu’une fraîche toison
Refuserait de boire, exécrable poison
Qui change le convive en hideux Corybante!
D’abord l’injure; puis, la prunelle flambante,
Tu fais voler ton verre, et, blessé, rugissant,
Tu colles ta serviette à ton front plein de sang.
Entre les affranchis et vous, troupes mutines,
Que de fois ont bondi les coupes Sagontines!
Le patron sable un vin mis en bouteille, au temps
Où nos consuls portaient de longs cheveux flottants,
Nectar foulé pendant la guerre Sociale.
Il garde pour lui seul la boisson cordiale
Qui réconforterait si bien ton pauvre cœur.
Puis il boira demain quelque vieille liqueur
D’Albe ou de Sétia, dont la date enfumée
Sous la rouille et le noir de l’âge est consumée;
Du vin tel qu’en buvaient Thraséas, Helvidius,
Des fleurs au front, le jour natal de Cassius.
Virron s’abreuve, lui, dans une large coupe
Où sur l’ambre un feston de perles se découpe.
On ne te laisse pas de vase d’or; ou bien
Si parfois on te fait cet honneur, un gardien
Est là qui te surveille, et, d’un œil sans paupière,
Suit tes ongles crochus et compte chaque pierre.
Pardon! ce vase porte un jaspe rayonnant;
Car Virron, comme c’est l’usage maintenant,
Met à ses coupes d’or et de ses doigts enlève
Les pierres, que jadis au pommeau de son glaive
Fixait le beau rival du jaloux Hiarbas.
Tu n’auras pour ta soif, convive obscur et bas,
Qu’un verre tout fêlé, qu’à peine encore en souffre
Pour le troquer bientôt contre une once de soufre,
Calice aux quatre becs dont pas un n’est entier,
Et que du Bénévent nomma le savetier.

Si stomachus domini fervet vinoque ciboque,
Frigidior Geticis petitur decocta pruinis.
Non eadem vobis poni modo vina querebar;
Vos aliam potatis aquam : tibi pocula cursor
Gætulus dabit, aut nigri manus ossea Mauri,
Et cui per mediam nolis occurrere noctem
Clivose veheris dum per monumenta Latinæ.
Flos Asiæ ante ipsum, pretio majore paratus
Quam fuit et Tulli census pugnacis, et Anci;
Et, ne te teneam, Romanorum omnia regum
Frivola. Quod quum ita sit, tu Gætulum Ganymedem
Respice, quum sities: nescit tot millibus emptus
Pauperibus miscere puer; sed forma, sed etas
Digna supercilio. Quando ad te pervenit ille?
Quando vocatus adest calide gelidæque minister?
Quippe indignatur veteri parere clienti,
Quodque aliquid poscas, et quod se stante recumbas.
Maxima quæque domus servis est plena superbis.
Ecce ahius quanto porrexit murmure panem
Vix fracturn, solide jam mucida frusta farinæ,
Quæ genuinum agitent, non admittentia morsum.
Sed tener et niveus, mollique siligine factus,
Servatur domino. Dextram cohibere memento;
Salva sit artoptæ reverentia. Finge tamen te
Improbulum; superest illic qui ponere cogat.
Vin tu consuetis, audax conviva, canistris
Impleri, panisque tui novisse colorem?
Scilicet hoc fuerat, propter quod, sæpe relicta
Conjuge, per montem adversum gelidasque cucuni
Esquilias, fremeret sæva quum grandine vernus
Jupiter, et multo stillaret penula nimbo !

Si le maître est brûlé d’un Falerne torride,
Plus froide que la neige aux monts de la Tauride,
Une eau pure l’abreuve; et toi, morne, aux abois,
Tu buvais d’autre vin, c’est d’autre eau que tu bois...
Un coureur, un Gétule affreux te verse à boire,
Ou d’un sale Africain la main osseuse et noire,
Que tu ne voudrais pas, la nuit, spectre en lambeaux,
Rencontrer sur la route, au milieu des tombeaux.
Mais l’esclave du maître est la fleur de l’Asie:
Enfant d’une beauté merveilleuse et choisie,
Trésor inestimable, il vaut lui seul bien plus
Que tout l’or réuni d’Ancus et de Tullus.
Ainsi, contre la soif tu n’as qu’un seul remède:
Fais signe à ton Gétule, à ton noir Ganymède.
Ce jeune et bel enfant, du haut de son orgueil,
Ne laisse pas tomber sur le pauvre un coup d’œil.
Quand vient-il à ta voix, d’une main empressée,
Docile, te servir l’eau tiède ou l’eau glacée?
Un vieux client l’indigne et sa colère bout;
Car tu manges couché, tandis qu’il est debout!...
Toi, vouloir qu’il te serve? à ce point tu le braves!
Nos palais sont tout pleins de superbes esclaves.
Vois cet autre, vois comme il te jette en grondant
Un pain dur et moisi, qui fait crier ta dent!
Ce pain tendre et léger, qu’en vain ton œil regarde,
Ce mol et pur froment, pour le maître on le garde.
Vois cette croûte d’or; contemple sans toucher:
Feins pourtant quelque audace... On te fait bien lâcher.
— Téméraire! oses-tu souiller le pain du maître?
Ton pain, à sa couleur tu dois le reconnaître!
— Oh! voilà donc pourquoi j’ai quitté si souvent
Ma femme ! ... quand sifflaient et la grêle et le vent,
Et traîné dans la boue aux froides Esquilies
Ma pénule et ma toge, indignement salies!

Aspice quam longo distendat pectore lancem,
Quæ fertur domino, squilla; et quibus undique septa
Asparagis, qua despiciat convivia cauda,
Quum venit excelsi manabus sublata ministri.
Sed tibi dimidio constrictus cammarus ovo
Ponitur, exigua feralis cœna patella.
Ipse Venafrano piscem perfundit; at hic, qui
Pallidus affertur misero tibi caulis, olebit
Laternam: illud enim vestris datur alveolis, quod
Canna Micipsarum prora subvexit acuta;
Propter quod Romæ cum Bocchare nemo lavatur,
Quod tutos etiam facit a serpentibus atris.
Mullus erit domino, quem misit Corsica, vel quem
Tauromenitanæ rupes, quando omne peractum est
Et jam defecit nostrum mare, dum gula sævit, .
Retibus assiduis penitus scrutante macello
Proxima, nec patitur Tyrrhenum crescere piscem.
Instruit ergo focum provincia; sumitur illinc
Quod captator emat Lenas, Aurelia vendat.
Virroni muræna datur, quæ maxima venit
Gurgite de Siculo: nam dum se continet Auster,
Dum sedet, et siccat madidas in carcere pennas,
Contemnunt mediam temeraria lina Charybdim.
Vos anguilla manet longæ cognata colubræ,
Aut glacie adspersus maculis Tiberinus, et ipse
Vernula riparum, pinguis torrente cloaca,
Et solitus, mediæ cryptam penetrare Subur.

 

 

Vois ce large poisson, vers le maître tourné :
Comme il s’étale fier, d’asperges couronné;
Et, couvrant un long plat de son écaille bleue,
Comme il nargue la table avec sa grande queue!
Mais toi, dans un vieux crabe en gémissant tu mords;
Un crabe au jaune d’œuf, souper digne des morts!
Ce poisson monstrueux, on l’embaume, on l’humecte
D’une huile de Vénafre; et ton chou pâle infecte...
Car l’huile qu’on te sert, de l’Afrique passa
Chez nous, sur les vaisseaux pointus de Micipsa:
C’est elle qui défend des vipères l’esclave,
Et rend nos bains déserts quand Bocchoris s’y lave.
Le maître mangera quelque friand rouget,
Qui parmi les rochers de la Corse nageait;
Car, sous les rets nombreux que dans les flots il traîne,
Le luxe a dépeuplé notre mer de Tyrrhène;
Et la gloutonnerie et ses mille hameçons
Ne laissent plus le temps de grossir aux poissons.
Sans la province enfin, nos tables seraient vides:
C’est d’elle que Lénas, ce fourbe aux mains avides,
Tire ces fins morceaux, délicats, recherchés,
Qu’Aurélie en secret fait revendre aux marchés.
On apporte à Virron une vaste lamproie,
Des gouffres de Sicile énorme et riche proie:
Dès que l’Auster, fuyant dans son morne cachot,
Sèche et ferme son aile, au vol humide et chaud,
L’audacieux pêcheur, sur Charybde aboyante,
Précipite sa barque et frêle et tournoyante.
A toi l’anguille noire et sœur du long serpent,
Ou quelque vieux poisson du Tibre, qui, rampant
Sous la glace, et tout gras d’immondice et d’ordure,
Remontait du cloaque au quartier de Suburre.

Ipsi pauca velim, facilem si præbeat aurem.
Nemo petit modicis quæ mittebantur amicis
A Seneca, quæ Piso bonus, quæ Cotta solebat
Largiri: namque et titulis et fascibus olim
Major habebatur donandi gloria : solum
Poscimus, ut cœnes civiliter. Hoc face, et esto,
Esto, ut nunc mufti, dives tibi, pauper amicis.

S’il daignait m’écouter, je dirais à Virron:
« Certes, on n’exige pas aujourd’hui d’un patron
Ce qu’aux moindres amis, dans leur noble sagesse,
Pison, Cotta, Sénèque, épanchaient de largesse:
La gloire de donner, l’or jeté par monceaux,
Jadis passaient avant les titres, les faisceaux.
Mais, en homme poli, seulement que tu vives,
Voilà ce qu’on demande au nom de tes convives...
Fais cela, rien de plus : après, il t’est permis
D’être riche pour toi, pauvre pour tes amis. »

Anseris ante ipsum magni jecur, anseribus par
Altilis, et flavi dignus ferro Meleagri
Fumat aper. Post huic radentur tubera, si ver
Tunc erit, et facient optata tonitrua cœnas
Majores. Tibi habe frumentum, Alledius inquit,
O Libye! disjunge boves, dum tubera mittas.

 

D’une oie énorme et grasse on apporte le foie,
Avec un lourd chapon aussi large qu’une oie;
Puis vient un sanglier, d’où le jus coule à flots,
Digne de Méléagre et de ses javelots.
Pour Virron au printemps quelle chère excellente,
Quand l’orage a mûri la truffe succulente!
Rentre tes bœufs, Libye, et garde ton froment!
S’écrie Allédius. Des truffes seulement!

Structorem interea, ne qua indignatio desit,
Saltantem spectes, et chironomonta volanti
Cultello, donec peragat dictata magistri
Omnia; nec minimo sane discrimine refert,
Quo gestu lepores, et quo gallina secetur!

Vois, pour comble d’affront, l’architriclin qui danse,
Et l’écuyer tranchant, dont le bras en cadence
Baisse et lève un couteau, qui vole obéissant
Au geste impérieux du maître tout-puissant.
crois-tu donc, malheureux, crois-tu qu’on se hasarde
A découper un lièvre ainsi qu’une poularde?

Duceris planta, velut ictus ab Hercule Cacus,
Et ponere foris, si quid tentaveris unquam
Hiscere, tanquam habeas tria nomina. Quando propinat
Virro tibi, sumitque tuis contacta labellis
Pocula? quis vestrum temerarius usque adeo, quis
Perditus, ut dicat regi, Bibe? Plurima sunt quæ
Non audent homines pertusa dicere læna.
Quadringenta tibi si quis deus, aut similis dis
Et melior fatis donaret homuncio, quantus
Ex nihilo fieres! quantus Virronis amicus!
Da Trebio, pone ad Trebium; vis frater, ab istis
Ilibus? O nummi, vobis hunc præstat honorem!
Vos estis fratres. Dominus tamen, et domini rex
Si vis tu fieri, nullus tibi parvulus aula
Luserit Ænas
,
nec flua dulcior illo.
Jucunduin et carum sterilis facit uxor amicum.
Sed tua nunc Mycale pariat licet, et pueros tres
In gremium patris fundat simul, ipse loquaci
Gaudebit nido: viridem thoraca jubebit
Afferri, minimasque nuces, assemque rogatum,
Ad mensam quoties parasitus venerit infans.

Tremble de murmurer un seul mot en grondant,
Comme si tu portais trois noms, homme imprudent!
Ou tu seras traîné, spectacle ridicule,
Dehors, comme Cacus terrassé par Hercule.
Ce patron orgueilleux, quand s’est-il avisé
De boire dans la coupe où ta lèvre a posé?
Qui de vous, impudents, qui de vous pourrait être
Assez abandonné pour lui dire: « Bois, maître? »
On n’ose pas tout dire avec un habit vieux...
Si quelque dieu soudain, si, meilleur que les dieux,
Quelqu’un, ayant pitié de tes longues traverses,
T’allait compter deux fois deux cent mille sesterces;
De rien, quel homme alors, ô toi, vil moucheron,
Quel homme tu serais, quel ami de Virron!
— Servez mon Trébius! servez mon frère! Encore!
O sesterces, c’est vous qu’il aime et qu’il honore!
Vous ses frères, vous seuls! Mais allons, réponds-moi:
Veux-tu devenir maître, oui, maître de ton roi?
Point d’Iule en ta cour, qui folâtre et prospère,
Ou quelque fille encor plus douce au cœur d’un père.
Une épouse stérile, oh! qu’elle fait d’amis!
Mais que la tienne soit féconde, c’est permis:
Dans tes bras paternels trois enfants peuvent naître,
Et leur nid babillard amusera le maître.
Chaque fois qu’ils viendront à son large dîner,
Parasites naissants, il leur fera donner
Quelque hoqueton vert, des noix qui les égayent,
Et l’as qu’ont mendié leurs bouches qui bégayent.

Vilibus ancipites fungi ponentur amicis,
Boletus domino; sed qualem Claudius edit
Ante illum uxoris, post quem nil amplius edit.
Virro sibi et reliquis Virronibus illa jubebit
Poma dari, quorum solo pascaris odore;
Qualia perpetus Phæacum autumnus habebat,
Credere quæ possis subrepta sororibus afris:
Tu scabie frueris mali, quod in aggere rodit,
Qui tegitur parma et galea, metuensque flagelli
Discit ab hirsuto jaculum torquere Capella.

 

 

Les champignons douteux sont pour les vils palais:
Au maître on servira de ces friands bolets
Que mangeait Claude, avant que sa femme adultère
Lui servît le dernier qu’il mangea sur la terre.
Virron fait circuler pour lui, pour ses pareils,
Vingt plats chargés de fruits, succulents et vermeils,
Dont tu n’avaleras seulement que l’arome:
Tels dans la Phéacie, ou l’air plus tiède embaume,
Rayonnaient ces fruits d’or, au temps d’Alcinoüs;
Tels les fruits merveilleux du jardin d’Hespérus.
Toi, croque à belles dents la pomme verte et crue
Que mord sur le rempart la tremblante recrue,
Qui, sous le fouet sifflant, avec un long sanglot,
Lance d’un bras mal sûr le pesant javelot!

Forsitan impensæ Virronem parcere credas:
Hoc agit, ut doleas. Nam quæ comœdia! mimus
Quis melior plorante gula? Ergo omnia fiunt,
Si nescis, ut per lacrymas effundere bilem
Cogaris, pressoque diu stridere molari.
Tu tibi liber homo, et regis conviva videris:
Captum te nidore suæ putat ille culinæ;
Nec male conjectat. Quis enim tam nudus, ut illum
Bis ferat, Etruscum puero si contigit aurum,
Vel nodus tantum, et signum de paupere loro?
Spes bene cœnandi vos decipit: Ecce dabit jam
Semesum leporem, atque aliquid de clunibus apri;
Ad nos jam veniet minor altilis. Inde parato
Intactoque omnes, et stricto pane tacetis.
Ille sapit, qui te sic utitur. Omnia ferre
Si potes, et debes: pulsandum vertice raso
Præbebis quandoque caput, nec dura timebis
Flagra pati, his epulis et tali dignus amico.

Tu penses que Virron peut-être est économe?
Non! c’est pour mieux jouir de la honte d’un homme.
Quel bouffon grimaçant, quel mime vaut enfin
Un parasite en pleurs, et qui se tord de faim?
Il veut ouïr tes cris, voir ta face livide,
Ta dent qui grince et mord, et qui mâche le vide.
Et tu crois être libre? O malheureux! qui, toi ?
Te croire effrontément le convive d’un roi!
Il sait que le parfum de sa molle cuisine
T’attire... il le sait bien, ce riche qui lésine.
Quel homme est assez pauvre, assez réduit à rien,
S’il porta, tout enfant, le signe étrurien,
Ou seulement un nœud de cuir au lieu de bulle,
Pour aborder deux fois l’insolent vestibule?
L’espoir d’un bon souper vous trompe! — Oh! j’en réponds,
Il nous fera servir ces débris de chapons,
Ce lièvre, ce filet de sanglier qui fume.
Et, muets, aspirant l’odeur qui vous parfume,
Vous rompez sous vos doigts un pain déjà durci.
Que le maître fait bien de vous traiter ainsi!
Toi qui peux tout souffrir, souffre donc la risée!
Nous te verrons bientôt, nu, la tête rasée,
Sous la verge et les fouets courber un dos soumis,
Digne de tels repas, digne de tels amis!

 

NOTES DE LA SATIRE V.

 

V. 3 et 4. Quae nec Sarmentus, etc. —Sarmentus, bouffon d’Auguste; Galba, bouffon de Tibère.

V. 17. Tertia ne vacuo, etc. — Il y avait sur chaque lit de table autant de coussins que de places. Ces places étaient ordinairement au nombre de trois sur chaque lit.

V. 23. Sarraca Bootae. — Le Bootès est une constellation voisine du pôle arctique, et située près d’une autre constellation qu’on appelle le Chariot. — Bootès, mot grec qui signifie bouvier.

V. 24. Vinum quod succida nolit, etc. — Lorsqu’on voulait teindre la laine en pourpre, on la nettoyait d’abord avec du vin.

V. 29. Pugna Saguntina, etc. — Sagonte, ville d’Espagne, renommée pour ses vases de terre.

V. 33. Cras bibet Albanis, etc. — Les vins d’Albe et de Sétia étaient les plus recherchés, du temps de Pline.

V. 36. Quale coronati Thrasea, etc.—Helvidius et Thraséas, ces deux républicains dignes de l’ancienne Rome. Néron fit mourir Thraséas, et condamna son gendre Helvidius à l’exil.

V. 45. Juvenis praelatus Hiarba. — Énée, rival d’Hiarbe, et préféré par Didon.

V. 46. Tu Beneventani, etc. — Martial fait mention de ces coupes, dont Vatinius, cordonnier de Bénévent, avait été l’inventeur, et qui portaient son nom.

V. 85. Ferallis cœna patella. — On déposait en offrande un peu de nourriture sur la tombe des morts.

V. 86. Ipse Venafrano, etc. —Vénafre, ville d’Italie sur le Vulturne, fournissait la meilleure huile.

V. 89 et 90. Canna Micipsarum. — Micipsa, roi de Numidie. — Bocchoris, nom africain.

V. 127. Tria nomina. Les Romains de distinction portaient plusieurs noms, ordinairement trois, et quelquefois quatre: le nomen, le cognomen, l’agnomen, et le pronomen.

V. 138 et suivant. Parvulus aula Luserit Aeneas — Allusion au vers 328 du livre IV de l’Enéide.

V. 148. Ante illum uxoris, etc. — Agrippine, femme de Claude, l’empoisonna avec un champignon.

V. 164. Etruscum aurum. — C’est la bulle d’or que Tullus Hostilius fit porter aux enfants de condition libre, après qu’il eut soumis les Étrusques. Une autre bulle était réservée aux affranchis et aux gens pauvres; on l’appelait bulla scortea, la bulle de cuir.