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Nonnos,

Dionysiaques

Relu et corrigé

Oeuvre numérisée en collaboration avec Marc Szwajcer

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

I.

Pourquoi j'ai traduit Nonnos.

C'est sans doute une étrange entreprise que de déterrer, en plein dix-neuvième siècle, le mieux enfoui des poètes grecs. Tenter d'intéresser un public français à une mythologie surannée ou aux vers d'un Égyptien du Bas-Empire, n'est-ce pas folie? C'est au moins s'éloigner résolument des sujets qui out à peu près seuls l'habitude de nous toucher ; c'est en quelque sorte, j'en conviens, remonter le siècle au plus fort de son courant.

Mais quoi? notre civilisation transcendante s'étale en effet en chemins de fer, en palais de cristal, en télégraphes, en ballons jusqu'ici inutiles et seulement périlleux : notre industrie marche, il est vrai, à toute vitesse vers la fortune. Fait-on des progrès aussi rapides dans cette voie littéraire qui ne part et n'arrive que sous les bannières de la morale et de l'honneur? Courons-nous aussi vers les saines doctrines, vers l'affranchissement de l'esprit; et les renversements périodiques de l'ordre des États peuveut-ils passer pour des conquêtes de la philosophie et de la vraie liberté ? En affaissement du caractère, et en dégradation de la plume ou de la parole, ne rivalisons-nous pas avec ce quatrième siècle où mes essais vont nous ramener un instante Il semble qu'il y ait aujourd'hui une contradiction évidente entre le développement matériel et la défaillance spirituelle. Lumières, éclat même en inventions mécaniques; ténèbres, et presque silence dans les belles-lettres.

A l'exception de quelques esprits, vénérés de l'Europe et chers à l'Académie, qui, s'obstinant dans les convictions comme dans les admirations de leur jeunesse, travaillent presque seuls à la restauration du goût, et donnent à leur pays de beaux exemples d'indépendance, que voyons-nous? Au lieu de cette grande littérature où la noblesse des pensées, où la dignité du style empreint l'esprit du lecteur d'idées généreuses, et l'élève en quelque sorte à la hauteur de l'écrivain, ce ne sont que débauches de l'imagination ; abondance de phrases lancées sans étude, sans révision ; notre bel idiome vulgarisé, le style se pavanant dans ses négligences, le penchant au trivial, le goût du difforme, nos moeurs reproduites dans leur exacte turpitude : voilà ce qui bâtit aujourd'hui la renommée des auteurs les plus bruyants; et cependant ils absorbent l'attention publique, refusée à des écrivains plus sérieux ! Triste époque, si peu digne des temps qui t'ont précédée ! Ah ! si tu n'es que l'erreur d'un moment, un rêve fugitif, quelle aurore doit te faire évanouir?

De bonne foi, y a-t-il donc tant de carrières ouvertes aux hommes qui cherchent à bien dire, et à donner à leur pensée une existence de plus d'un jour?

La poésie ? Mais nos plus grands poètes, froissés de nos discordes civiles, ont détendu leurs lyres devant une société muette, et nos jeunes versificateurs remontent aussi les âges pour y puiser leurs inspirations !

La politique? Mais elle se hérisse de réticences, et se dérobe surtout à nous qui, serviteurs de la monarchie de nos pères, n'avons courbé le genou devant aucune des idoles nées de nos tempêtes; à nous, fils d'une France de quatorze siècles, et non d'une France découverte comme une comète sanglante vers la fin du siècle dernier; à nous, enfin, qui ne demandons à notre temps rien autre chose que le respect pour nos souvenirs, pour nos sentiments, et qui persistons dans notre fidélité.

L'histoire? Mais comment la traiter, si l'époque d'où on la juge est elle-même une énigme; si, dans ce grand silence qui a succédé au tumulte, une seule voix sans rivale parle de temps en temps pour tous à Westminster; si notre France emprunte à la Russie qu'elle combat sa taciturnité ; et si même l'étude de nos antiques annales n'est libre qu'à la condition de jeter vers elles quelques regards lointains, mais jamais des regrets ?

La mythologie seule nous reste, inoffensive et, pour ainsi dire, innocente, Là, du moins, le champ peut se dégager de toute allusion, de toute espérance suspectes; pour mon compte, je me suis réfugié dans les obscurités de la Fable, dans les événements ensevelis sous la poussière de trois mille années, et j'ai demandé un asile à ces lettres grecques, compagnes fidèles de ma vie, et mes meilleurs auxiliaires coutre les ennuis ou les illusions du pèlerinage.

II.

Manie des hellénistes.

Je ne saurais d'ailleurs comment justifier autrement, même à mes propres yeux, cette espèce de manie qui m'a pris de traduire en totalité les Dionysiaques. Le principal attrait de ce long travail a été pour moi de ne suivre aucun sentier frayé, et de m'élever seul, au milieu des buissons et des ronces, vers le sommet d'une montagne que personne n'a foulé encore; ou plutôt c'était un second Olympe mythologique que j'essayais de surmonter, au penchant de l'âge, après ce premier Olympe dominateur de l'Asie Mineure que j'ai franchi à grand'peine, dans mes jeunes ans, cime glacée où la neige et les frimas ne laissaient voir aucune trace humaine.

Que vous dirai-je ? les hellénistes sont les plus fantasques des écrivains, et presque toujours leurs préférences s'attachent aux livres méconnus, parfois même aux manuscrits réputés médiocres, enfin à ce qu'il y a de moins lu et de moins admiré. Serait-ce donc qu'ils trouvent ainsi plus d'honneur à les remettre en lumière?

Oppien, le chantre de la chasse et de la pèche, devenu, au détriment d'Homère et de Sophocle, le poète grec favori de l'empereur Septime-Sévère, et par conséquent de sa cour, fait aussi, quinze cents ans plus tard, les délices du célèbre Levantin Guys, le premier investigateur des coutumes de la Grèce antique, perpétuées dans la Grèce moderne.

Un Hellène du Fanar, auteur de quelques poésies légères imprimées à Venise, portait tous les jours avec lui, dans nos promenades solitaires du Bosphore, Apollonius de Rhodes; et un jour aux roches Cyanées, il me montra, sous les larges replis de sa ceinture orientale, l'épopée qui chante les Argonautes, leurs premiers explorateurs.

Pour ne parler que du grec, et de vers encore, l'abbé Piatti, dans son observatoire de Palerme, que j'ai gravi avec une si ardente curiosité, temple de l'astronomie dressé sous le ciel le plus transparent, n'a-t-il pas chargé son mémoire et ses cahiers des Phénomènes d'Aratus, entourés, à un vers par feuillet, des plus doctes commentaires? ces Phénomènes, tellement précis que Cicéron les avait appris en entier, et n'a pas dédaigné de les traduire en vers moins immortels que sa prose?

Nicandre, et ses traités poétiques sur l'art de guérir, avaient toute la faveur du médecin allemand qui herborisait avec moi dans les plaines et dans les forêts de la Bithynie ; et les marges d'une vieille édition de 1547, surchargées de notes officinales du docteur Pariset, l'intrépide antagoniste de la peste et de la fièvre jaune sont encore l'un des ornements de ma bibliothèque.

Enfin, pour mettre en un seul monceau ces préférences accordées aux poètes grecs d'un mérite secondaire, j'ai là, près de moi, pendant que j'écris, un Callimaque usé en tout sens sous les doigts d'un Français, catholique fervent que je n'ose nommer, tant mon coeur s'émeut à sa mémoire ! Cet ami des chants religieux puisait dans les hymnes élégants et profanes du poète d'Alexandrie de pieuses inspirations pour ses cantiques; et ils sont empreints encore avec ses bienfaits, dans le souvenir des jeunes populations groupées autour de la demeure qu'il m'a laissée.

Il ne serait certes pas difficile de retracer de nos jours, envers nos poètes modernes, de semblables engouements, dus sans doute à leurs qualités, ou quelquefois même à leurs défauts. Il  règne, à toutes les crises de décadence littéraire et de déviation de la morale, une sorte de dédain pour la poésie classique; et c'est alors que naissent les enthousiasmes aussi éphémères que violents pour les auteurs de transition, et pour les talents de la seconde ou de la troisième époque. Il en fut à peu près ainsi chez nous, au début du siècle, des oeuvres de Delille, avec lequel d'ailleurs mon poète a plus d'une affinité, et, il y a quinze ans, des drames de Victor Hugo préférés aux tragédies de Racine. Je passe à dessein Lamartine, plus populaire encore, mais doué d'une renommée poétique si durable que ses narrations dramatiques de l'histoire des peuples ne pourront jamais en effacer ni en atteindre l'éclat. Il a créé une langue à l'usage des âmes rêveuses ; et ses premiers vers vivront dans nos mémoires attendries tant que nos coeurs battront sous l'inspiration d'une religion sublime et d'une mélancolie enivrante.

Je suis assurément fort éloigné d'éprouver pour le Panopolitain une sympathie aussi profonde. Je ne prends pas pour génie un amour de rimer; et ce n'est pas mon penchant que je manifeste ici, c'est mon choix que je justifie. Je ne relis pas, quant à moi, les expéditions de Bacchus de façon à amincir sous mes doigts studieux les marges de leurs rares éditions, fort peu portatives du reste. Je les quitte, au contraire, bien souvent pour Pindare, Théocrite, surtout Homère, qu'elles ont tant cherché à imiter. Mais je me persuade que la connaissance de ce poème (et tous ceux qui l'ont lu, à sa renaissance ou depuis, l'ont déclaré comme moi) peut jeter de véritables lumières sur certains points encore obscurs de l'antiquité. Les Dionysiaque: doivent être considérées comme un grand magasin mythologique; elles donnent un nouvel aspect à la littérature peu connue, et dès lors assez mal appréciée, du quatrième siècle; et il peut y avoir encore, ce me semble, même pour les esprits les plus dégoûtés des allégories de la Fable, une sorte d'intérêt à suivre dans un poème tout païen le progrès des images bibliques envahissantes, comme l'influence de l'Évangile sur les idées et leur expression. Mon entraînement vers le poète de Panopolis résulte en grande partie de sa situation particulière au sein de son époque. Ce dernier des épiques grecs, qui met d'abord la supériorité de son talent rythmique, la profonde connaissance du plus bel idiome, et tout ce qu'un siècle épuisé lui laisse d'imagination, au service de cette même mythologie, quand il va la répudier; ce païen, esprit fort, qui cède, dans le sein de la Thébaïde, à l'influence naissante du christianisme, et fait résonner sur sa lyre toute vibrante encore des orgies bachiques les récits du chaste disciple ; ce chantre des profanes conquêtes d'une impure divinité, qui amplifie l'Évangile de saint Jean, le plus sublime des Évangiles, lesquels sont eux-mêmes, suivant Origène, la partie la plus excellente des saintes Écritures (01); cet imitateur passionné d'Homère, passant à la Bible avec le même enthousiasme, et perfectionnant le vers hexamètre pour mieux rehausser la vie surnaturelle du Sauveur; ce rhéteur épique, qui fait resplendir les merveilles de l'Olympe, sans y croire ; enfin, cet Égyptien qui, sous l'emblème d'un breuvage corrupteur, conduit en triomphe aux limites du monde la civilisation antique, au moment où il la voit s'éteindre, et surgir auprès d'elle, dans ce même Orient, l'aurore d'une autre civilisation toute pure et divine ; il y a là, convenons-en, quelque chose qui s'élève au-dessus des données vulgaires, et qui peut fournir une plus exacte compréhension de la marche et de la puissance des idées chrétiennes s'infiltrant dans les veines du paganisme pour le dissoudre et pour le remplacer.

Quoi donc? quand, la plus vive curiosité s'attachant à la plus petite monnaie des temps helléniques, les yeux les mieux armés et les mains les plus expertes s'occupent à en dégager la rouille encroûtée; quand le moindre fragment de marbre datant de quelques siècles exerce la méditation, et soulève de nombreuses controverses; quand les voyageurs ou les antiquaires relèvent avec une si heureuse pointillerie les inscriptions, ou même les traces présumées des caractères grecs que la pierre a conservés; lors qu'enfin les livres les moins lus ou les moins rares, s'ils se cachent sous une vieille on sous une artistique enveloppe, deviennent, la mode aidant, l'objet des investigations les plus assidues comme des plus folles enchères, et que Nonnos lui-même, tout surpris de figurer sous une riche reliure et des tranches dorées, vient d'être enregistré, pour la première fois, parmi les morceaux les plus recherchés de la bibliographie (02) : faut-il que son poème, témoin important dans l'histoire de l'intelligence, ne puisse secouer également la poussière des âges, voir ses mutilations réparées, et montrer à son tour aux regards un monument précieux du plus magnifique langage qu'ait jamais animé la pensée humaine?

Et cependant cette langue est la seule dont les flots abondants, après avoir arrosé des champs si fertiles et quelques déserts, ont coulé sans se perdre pendant trois mille années ; toujours la même depuis les vers législateurs d'Orphée, jusqu'aux chants libérateurs de Riga; si peu rongée par la lente pression des siècles, que le berger de la Thessalie prend moins de peine à s'animer des patriotiques imprécations d'Eschyle contre les Perses, qu'il ne nous faut d'études à nous, Français civilisés, pour comprendre nos vieux romans de la Table ronde et les poésies de nos troubadours. Oui, cet idiome hellénique est un prisme divin qui colore tout ce qui le pénètre; il s'assouplit à la multiplicité des formes qu'enfantent l'imagination ou même le caprice; il remonte aussi haut que les plus anciens souvenirs de l'histoire ou de la Fable : Hérodote, après cinq cents ans, le reçoit d'Homère, à peu près tel que, sept cents ans plus tard, saint Jean Chrysostome va le dérober à Démosthène. Sans jamais disparaître dans les abîmes des âges, il domine tous ces dialectes européens qui s'engendrent l'un l'autre, et qui ne savent ni se fondre, ni subsister longtemps sous la même physionomie ; et lorsque dans sa variété il emprunte, soit à l'Orient, soit à l'Occident qu'il touche et sépare, il ne leur prend que l'image en l'appropriant à sa nature, et rejette pudiquement l'expression étrangère à sa pureté.

Puis, quand les transformations des peuples ou de leurs coutumes lui amènent des idées nouvelles, il n'a recours pour les répandre que lui-même, et à ces trésors toujours ouverts par les sciences et l'industrie de l'Europe puisent sans cesse une sorte de lexique commun et universel. Nourrice du génie, sa parole est la plus harmonieuse et la plus riche ; car elle peint la plus éclatante nature, retentit sur les mers les plus sonores, dans les airs les plus transparents ; et cette plante féconde et délicate, qui n'a pu fleurir ailleurs que sous le beau ciel où le commencement des temps la vit naître, embaume cependant le monde entier de son inaltérable parfum.

III.

Le véritable nom du Poète.

Il n'existe aucune traduction moderne en aucune langue du poème des Dionysiaques, et en langue latine on en connaît une seulement. On verra plus tard que l'interprétation française de Boitet, aussi illisible qu'elle est calquée, dès la renaissance du poème, sur cette traduction latine si informe, et non sur le texte grec, ne peut entrer en ligne de compte, ni passer pour une reproduction. Rien n'a pareil en Italie et en Espagne, où gisent encore dans les plus poudreuses bibliothèques les manuscrits du quinzième siècle déployés à peine; rien n'est sorti jusqu'ici des universités britanniques; et M. Louis Dindorf, un des plus savants scrutateurs de la philologie antique, me disait récemment, à Leipsick, que toutes ses recherches en Allemagne, atelier incessant des plus patientes élucubrations, étaient restées vaines, et ne lui avaient fait découvrir aucune traduction des Dionysiaques dans le nord de l'Europe ni ailleurs.

Mais, ici, je m'arrête au début de mon voyage; car j'ai hâte de faire cesser ma gêne et de me délivrer au plus tôt d'un embarras qui ralentit ma marche. J'ai à dégager, de prime abord, de ses ténèbres le nom de mon poète, et je m'aperçois que, dès mes premiers pas, il m'a fallu péniblement éviter de le prononcer, faute de l'avoir laissé indéterminé jusqu'à présent.

Je vais donc, pour première témérité, et certes ce sera la plus grande, supprimer le nom latin de Nonnus, et lui substituer, au moins dans tout le cours de mon ouvrage, si mon exemple ne parvient pas à lui conférer la nationalité française, le nom grec et primitif de Nonnos.

Je le demande, y a-t-il rien de plus naturel et de plus légitime que cette restitution ? Et pourquoi nous qui n'avons laissé à aucun Grec, et à fort peu de Latins, grands hommes de lettres, d'État on de guerre, leurs appellations originaires, nous qui avons peuplé l'histoire de ces mêmes époques d'Ambroises, de Jérômes et de Juliens, quand leurs noms véritables sonnent tout autrement ; nous enfin qui avons fait des  Denys, tout court, de tant de Dionysos empruntant leurs noms à Bacchus, par parenthèse; pourquoi dis-je, nous obstinerions-nous à laisser à l'Égyptien Nonnos cette terminaison latine que nous avons retranchée presque partout, et dont nous l'avons défiguré à peu près seul dans son siècle avec Proclus ? et certes je n'hésiterai pas à débaptiser celui-ci, dès que H. Victor Cousin, son élégant et docte éditeur, m'en aura donné la permission.

En effet, quand des noms propres de Théocritos et de Callimachos, poètes gréco-égyptiens comme mon auteur, les Latins ont fait Callimachus et Théocritus, nous n'avons point persévéré dans cette prononciation toute romaine conservée par quelques idiomes du Nord, et nous les nommons en français Théocrite et Callimaque, après les italiens, qui les ont appelés Teocrito et Callimaco, tout d'abord.

Or, si l'Allemand Lubin Eilbart, inintelligent traducteur, a jugé à propos d'affronter la postérité sous le double déguisement de Lubinus Eilhartus, pourquoi faut-il courber Nonnos sous le joug ridicule d'une pareille transformation ? Latiniser les noms grecs sous l'étreinte d'une syllabe où siffle cet U qui déshonore l'alphabet français, comme a dit un Anglais (03) (un Anglais à la langue rude et sourde), d'une syllabe si peu grecque enfin qu'elle exige une grimace des lèvres, et que nous ne savons pas même l'adoucir en la prononçant à l'italienne ; c'est presque aussi étrange que de les franciser. Nous sourions en voyant, dans notre prose du règne de Henri IV, les chantres des Argonautes métamorphosés en Apolloine et en Valère-Flacque; de grâce, ne l'imitons pas : laissons les Grecs ce qu'ils sont, surtout ce qu'ils ont été ; et n'allons pas, de gaieté de coeur, nous priver de cette belle désinence hellénique qui retentit comme un son jeté à l'écho.

Un autre argument en faveur de mon système, mais celui-ci, je ne le donne pas pour concluant, c'est que si, au grand ébahissement des libraires, vous demandez Nonnus dans une de ces mille boutiques obscures consacrées aux vieux livres (car dans nos étalages, au grand jour, d'imprimés modernes, on ne vous comprendrait pas) ; ou bien si, dans une bibliothèque publique, vous voulez consulter ses ouvrages, ne fût-ce que pour vous singulariser aux yeux des préposés à la garde des trésors de l'esprit, on met presque toujours en vos mains les traités latins de Nonius Marcellus, grammairien du troisième siècle; et quand, par hasard, c'est moi qui fais la recherche, la méprise devient toute naturelle; car alors le bouquiniste ou le surveillant, qui me connaissent, ne manquent pas de s'imaginer que je veux faire ainsi appel à un écrivain de ma famille, et revendiquer en quelque sorte un héritage.

Sérieusement, cette méthode capricieuse et irrégulière de dégoiser dans les langues vivantes ou de dénaturer les noms grecs, traîne parfois après elle de grands inconvénients pour l'interprétation, et une confusion véritable dans l'histoire et la géographie. Il serait bien temps d'y remédier par un système uniforme, ou du moins plus rapproché de l'euphonie et de la vérité originelles. Et pourtant je ne me dissimule pas qu'en froissant un usage, en contrariant une habitude, je vais m'exposer à de vives récriminations. Mais quoi? y a-t-il donc un usage positivement établi, ou une habitude prise pour un auteur qu'on connaît à peine et qu'on lit si peu ?

Non, en désignant le chantre des Dionysiaques sous le nom de Nonnos à la place de Nonnus, je ne crois point céder à une vaine affectation de singularité. Je me figure au contraire que je le réhabilite; que j'inaugure favorablement ainsi, dès l'intitulé, mon système de rectification, et que les mânes du poète une sauront gré de rétablir un nom qu'il n'a donné à personne le droit d'altérer.

Cela dit, et mon innovation expliquée, du moins si elle n'est complètement autorisée, je poursuis.

IV.

La vie et les contemporains de Nonnos.

Que dire de la vie de Nonnos, quand on sait à peine son nom? Pour lui, comme pour la plupart des épigrammatistes grecs qui ont concouru à l'anthologie de la troisième époque, quand le collecteur Agathias, ajoutant son Cercle (kyklos) aux Bouquets de fleurs de Méléagre et aux Couronnes de Philippe le Thessalonien, a enregistré leurs petits vers, sans s'inquiéter de leur vie, tout se réduit à très peu de certitudes mêlées de beaucoup de conjectures.

Nonnos est né à Panos, ou Panopolis, la ville de Pan, en Égypte : voilà ce qui n'est douteux pour personne, et ce que confirmerait indirectement, au besoin, son poème des Dionysiaques. Cette ville de Pan (aujourd'hui Akhrnin) portait en premier lieu, disent les anciens géographes, le nom de Chemmis; et bien qu'Étienne de Byzance en fasse deux villes, ou plutôt les place en deux endroits distincts de son catalogue alphabétique, où les notions de la géographie ne semblent qu'un accessoire aux enseignements de la grammaire, il y a lieu de réunir ici les deux cités, et de les confondre pour en faire la patrie commune de Nonnos. Car la ville de Cliemmis, qu'Hérodote dit être la seule où les indigènes ne montraient, de son temps déjà, aucun éloignement pour les coutumes grecques, est bien la ville de Pan, dont Diodore de Sicile nous a transmis l'étymologie égyptienne, Chernmo. De là sans doute le rôle important que le dieu Pan joue dans les Dionysiaques, où on le voit toujours acolyte de Bacchus, l'Osiris égyptien. Ainsi, quand Nonnos faisait choix des triomphes de Bacchus pour son épopée, c'était, il ne faut pas l'oublier, un sujet national qu'il traitait, ou du moins l'antique origine du culte favori de sa ville natale. Qui sait même si Nonnos n'a pas été amené à célébrer les progrès de Bacchus, dieu civilisateur, ou les conquêtes du génie grec sur la barbarie indienne, par le spectacle de la religion qui altérait alors la face du monde, et si le futur néophyte n'a pas puisé l'idée-mère des Dionysiaques dans ses propres méditations sur la philosophie chrétienne, civilisatrice aussi, dont il voyait chaque jour grandir et se développer l'empire? Le chantre de Cymodocée a bien demandé à la patrie d'Homère les brillantes couleurs dont il a revêtu les Martyrs. Panopolis était située dans la Thébaïde, sur la rive orientale du Nil, près d'Antéopolis, en face de Crocodilopolis; et l'on peut, à la lecture de tous les nomes énumérés sous des appellations grecques par Pline le Naturaliste, s'étonner à bon droit de voir la langue des Hellènes porter si loin son influence, étendre jusqu'à la ligne du désert la parfaite connaissance de ses dialectes, et faire nature presque à la limite de l'Éthiopie ce poète grec que Suidas et l'impératrice Eudocie, auteur du Violier (Ionia), tous les deux échos des jugements littéraires des temps qui les ont précédés, s'accordent à désigner sous l'épithète enviée de Logiotalos. Or cette expression, à l'époque où elle est employée, signifiait très habile à bien dire. Serait-ce donc un écrivain sans valeur que celui dont le nom a sauvé de l'oubli le nom même de sa patrie? Car ce même Suidas et Étienne de Byzance ne semblent attacher d'autre importance à Panopolis que celle dont elle est redevable à son illustre citoyen.

Panopolis néanmoins eut plus d'un habitant digne d'être signalé au souvenir de la postérité. Et je ne puis m'empêcher de constater ici une véritable analogie entre Nonnos et l'un de ses compatriotes, que l'on pourrait croire son disciple : c'est Cyros de Panopolis que je veux dire. Dans le peu de vers qu'il nous a légués, Cyros, a l'exemple de l'auteur des Dionysiaques, semble avoir, avant tout, ambitionné la beauté du rythme, et en même temps l'imitation d'Homère. Cette recherche de la forme et du mètre homérique était de nature d'ailleurs à plaire à son auguste protectrice, une autre Eudocie, qui porta sur le trône du second Théodose l'amour des arts et de l'élégance attiques ; Eudocie, femme philosophe, ce qui, chez les Grecs, signifiait tantôt l'amie des lettres, tantôt tout simplement la femme vertueuse ; car ce titre n'avait pas encore toute la fierté qu'il a portée à une certaine époque du siècle dernier. Je suis, je l'avoue, vivement frappé de la rencontre, dans une même époque, ou plutôt de la conformité de destinées qui enchaîne ces trois esprits éminents. Cette impératrice païenne à Athènes, sous le nom d'Athénaïs, qui devient chrétienne à Constantinople, emploie le vers héroïque à traduire le début de la Genèse, les prophéties de Daniel, et construit, à l'aide des hémistiches de l'Iliade et de l'Odyssée, les Centons destinés à célébrer les mystères de notre foi : Nonnos, d'autre part, le chantre de Bacchus, qui paraphrase, quelques années plus tôt, l'Évangile de saint Jean avec l'idiome et le rythme d'Homère, comme s'il cherchait à poétiser le christianisme; enfin Cyros, poète lui-même, qui, dégoûté des honneurs et des fonctions politiques, devient prêtre et reçoit la charge de l'épiscopat. L'histoire n'est pas restée muette pour ce dernier néophyte; elle nous apprend que ses nobles qualités, ses talents, et l'atticisme de son érudition ayant gagné la confiance d'Endocie, Théodose l'avait élevé au rang de préfet du prétoire d'Orient. Bientôt, jaloux de son mérite et de sa faveur auprès du peuple, l'empereur le destitua ; et c'est alors sans doute que Cyros, abandonnant la capitale du monde oriental pour la solitude, s'écriait en beaux vers (04) :

« Pourquoi mon père ne m'a-t-il pas enseigné l'art de faire paître les brebis à l'épaisse toison? Assis sous les ormes ou sous une roche, je dissiperais mes chagrins au son de mes chalumeaux ! Muses, fuyons la ville aux pompeux édifices, cherchons une nouvelle patrie;  je vais apprendre au monde combien nuisent aux abeilles les pernicieux frelons. » (Anth. Jacobs. ix, Ep. 136.)
Et ici, il faut le remarquer, l'épithète homérique εὐκτιμένην (la bien bâtie) prend, dans la bouche de Cyros, une acception toute personnelle. Dans le cours do son habile administration, le poète avait reconstruit les remparts de Constantinople, embelli la ville, et mérité ce cri populaire qui fut l'une des causes de sa dis  grâce :
« Constantin a fondé notre cité; mais Cyros l'a renouvelée. »

Or, si ces premières conjectures ne m'égarent, je voudrais en tirer quelque lumière chronologique, non sans doute pour déterminer d'une manière précise les dates de la naissance ou de la mort de Nonnos, mais du moins pour fixer plus exactement le temps où il écrivait. Et maintenant que l'identité des chantres des Dionysiaques et de l'Évangile est reconnue; quand les nuages répandus sur cette question, pour ainsi dire bibliographique, par les premiers investigateurs des poésies grecques à leur renaissance, se trouvent complètement dissipés; quand la similitude des qualités ou des défauts des deux ouvrages, bien qu'en matière si diverse, ne laisse subsister aucun doute, je suis porté à croire que le poème de Bacchus, sujet épique et national qui doit avoir précédé de plusieurs années dans la vie de Nonnos ses poésies chrétiennes, fut composé, puisqu'on ne peut dire parut, vers la fin du quatrième siècle, sans doute avant les décrets de 391, où le grand Théodose déclarait les sacrifices païens criminels, et ordonnait de fermer les temples des faux dieux. Je penserais volontiers, d'un autre côté, que la paraphrase de l'Évangile. date des dernières années de ce même siècle ou du commencement du siècle suivant, et a dû devancer de peu de temps la fin de Nonnos, puisqu'un versificateur si abondant n'a pas laissé d'autre production, même dans l'Anthologie, grossie de tant de vers de cette époque.

Nonnos serait-il ce même grammairien auquel un certain Ausone le Sophiste adressait des épîtres et des vers, comme le dit Suidas sans autre explication ? Or cet Ausone, s'il faut donner au titre de Sophiste le sens favorable qu'indique le scoliaste de Pindare (05), ne serait autre que le poète latin de mon pays. Sans doute il fut contemporain de Nonnos ; mais ses vers, même dans leurs dédicaces si multipliées, n'offrent aucun vestige du poète de Panopolis. Ou bien s'agirait-il ici d'un autre Ausone, l'un de ces orateurs et de ces subtils philosophes à qui le glossateur d'Aristophane confère encore le nom de sophiste (06), mais cette fois sous l'acception défavorable qu'il garde encore en notre langue ? Cela est, en effet, beaucoup plus probable.

Nonnos était-il le père de ce jeune Sosenna que Synèse, Africain aussi, recommande à ses amis, et représente comme nourri et élevé dans l'art de bien dire? Διὰ λόγων τραφέντα καὶ αὐξηθέντα. (Syn. épître 102.) On peut le supposer, sans donner à ce témoignage une autorité exagérée, et reconnaître ici ce même Sosenna de l'épître 43 . Or, dans un tel silence de l'histoire, ce ne serait pas peut-être forcer démesurément la conjecture que de retrouver,. dans les malheurs dont Synèse fait un titre de recommandation au fils de Nonnos, la spoliation des biens des païens, ordonnée par Théodose. On pourrait alors comprendre notre poète parmi ces missionnaires de la philosophie, καὶ μάλιστα οἱ φιλοσοφεῖν ἐπαγγελλόμενοι, que Socrate, le scolastique, leur contemporain, nous dit avoir racheté leur vie par leur conversion au christianisme. (Socrate, Hist. eccl., V, ch. 16, p. 274.)

Autre argument en faveur de la date approximative que j'assigne à la vie de Nonnos, de 360 à 420 de notre ère.

Est-ce Nonnos, évêque d'Édesse, à qui Nicéphore-Calliste applique l'épithète de divin (07)? Je suis loin de le croire.

Il n'est pas non plus ce Théophane Nonnos, médecin, qui, vivant sous Constantin Porphyrogénète, le savant encyclopédique, né dans la pourpre impériale, lui dédiait le recueil de ses préceptes sur l'art de guérir.

Il est encore bien moins cet autre médecin, Ludovicus Nonnus, à terminaison incontestablement latine cette fois, dont on a publié, dans le dix-septième siècle, les traités latins Sur le régime alimentaire et sur l'ichthyophage.

Il ne peut être ni le diacre Nonnos, figurant en 451 parmi les secrétaires du concile de Chalcédoine, ni un certain Nonnos de Palestine, partisan d'Origène, dont Siméon le Métaphraste fait mention dans les Vies de saint Saba et de saint Cyriaque. D'un autre côté, Bentley a soutenu que le Nonnos, auteur des récits explicatifs des allusions mythologiques de saint Grégoire de Nazianze, dans son panégyrique de saint Basile, n'avait rien de commun avec notre poète; et ces extraits, dont on retrouvera quelque trace dans mes notes, quand ils traitent de certains sujets rappelés dans les Dionysiaques, m'ont servi beaucoup moins qu'à l'impératrice Eudocie. « C'est à ces petits ruisseaux, » dit le docte Creuzer, « qu'elle a bien souvent puisé « l'eau dont elle arrose ses Violettes (08). »

Je trouve tout aussi vainement un Nonnos, évêque de Raphanée (l'Apamée de Médie), parmi les signataires de la requête présentée à l'empereur Justinien, pendant le concile de Constantinople, par les évêques de la Syrie Blanche, pour se plaindre de leurs exacteurs.

Nous remarquerons à ce propos que les Égyptiens donnaient le nom de Nonnos, qui signifie saint, aux solitaires de la Thébaïde, et aux chefs spirituels, comme aussi le nom de saintes, Nonnai, Nonides, aux vierges avancées en âge et aux matrones consacrées à Dieu (09). C'est une appellation respectueuse que les enfants appliquent encore en Italie à leurs aïeux : il Nonno, la Nonna. Et, pour le dire en passant, c'est par ce motif que les martyrologes désignent sous le nom de Nonnus, saint Hippolyte, le célèbre et savant martyr, dont M. le chevalier Bunsen, philologue et diplomate à la fois, a voulu retrouver une oeuvre égarée dans les Philosophournena d'Origène, récemment imprimés. Saint Hippolyte était évêque de Porto, village désert à l'embouchure du Tibre, réuni maintenant au diocèse d'Ostie, plus désert encore, dont. j'ai si souvent parcouru les vastes solitudes, et qui sert de titre suburbicaire à l'un des six principaux dignitaires du sacré collège; ce saint érudit, martyrisé dans l'année 240, ne peut assurément se confondre avec le poète de Panopolis ; et d'ailleurs Suidas a tranché la question ; car il dit formellement que Nonnos était le nom personnel de l'auteur des Dionysiaques, et n'avait jamais été par conséquent ni un adjectif ni un sobriquet.

Nonnos est incontestablement, par exemple, ce personnage que l'historien Agathias, dans ses habitudes de tout dire sans rien approfondir, désigne ainsi (et certes il aurait pu nous en parler plus longuement, s'il avait jugé à propos, suivant l'excellente méthode de nos jours, de faire précéder d'une notice biographique les oeuvres des poètes dont il nous a conservé les noms et les vers dans son Anthologie) : — « Voilà, » dit-il, « les fables que chantent les poètes primitifs, et qu'en les recevant d'eux, célèbrent aussi les poètes récents, parmi lesquels je citerai Nonnos, né dans la ville de Pan en Égypte, dans je ne sais laquelle des compositions patriotiques qu'il a intitulée : Dionysiaques (10). »

Au bout de cette trop longue revue de tous les Nonnos connus ou nommés dans l'histoire, pourquoi donc ne pas reconnaître ici le Nonnos dont parle Suidas, lequel, après avoir appris seize fois de mémoire Démosthène tout entier, ne pouvait faire sortir de sa bouche la moindre harangue tolérable? Et cette singulière obstination inspire au savant lexicographe une réflexion tout à l'usage de notre siècle, que j'ai entendu plus d'une fois répéter par M. Chateaubriand : « C'est une tout autre chose d'improviser pour la multitude, ou d'écrire avec élégance (11). »

On le voit, tout cela est vague et conjectural, comme le dit Heinsius; et quant aux conclusions qu'il tire au profit de son Aristarchus sacer, de ce que Nonnos, dans sa Paraphrase de l'Évangile, paraît, sous le point de vue théologique, pénétré des écrits de saint Grégoire de Nazianze, et semble ignorer les commentaires de saint Jean Chrysostome, cette indication, plus ingénieuse que précise, ne donnerait pas au Panopolitain une époque autre que celle que je viens de lui assigner.

V.

Éducation de Nonnos. État des lettres en Égypte. Paraphrase de l'Évangile selon saint Jean.

Nonnos, on peut le soupçonner à sa vaste érudition, fut très probablement élevé à Alexandrie, à l'ombre du Muséum primitif, au sein de cette bibliothèque du Sérapéon, fondée par Marc-Antoine, que des mains barbares allaient bientôt outrager. « Nulle part, » dit éloquemment M. Villemain, « le polythéisme n'était plus tenace et plus inépuisable que sur cette terre des Pharaons, où rien ne périssait, ni la réalité ni le mensonge; où l'antiquité mystérieuse des monuments conservait l'antiquité des croyances ; où la vie était si forte qu'elle semblait une émanation divine partout répandue, et où l'imagination superstitieuse du peuple faisait incessamment pulluler de nouveaux dieux, comme les fanges échauffées du Nil multiplient les reptiles (12). »

Sur ce sol générateur de tant de confuses divinités, d'où Nonnos a fait jaillir l'idée-mère de son poème, des classes de philosophie, de littérature, qu'on appelait alors grammaire (c'est presque encore un même mot, qu'il vienne du grec ou du latin), et de ces mathématiques qui dominent toujours dans les temps de décadence, étaient constamment ouvertes. On devinerait encore l'étudiant familier de l'observatoire d'Alexandrie, dressé par les Ptolémées, à son penchant pour l'astronomie révélé à tout propos dans les Dionysiaques : science ou contemplation poussée si loin chez les Égyptiens, premiers observateurs du ciel, qu'elle produisit bientôt l'astrologie, comme pour égarer mieux encore nos siècles les moins éclairés. Une multitude de grammairiens expliquait aussi, sous les voûtes publiques du Muséum ou dans des écoles privées, les beautés des grands écrivains classiques, ainsi que les mythes du paganisme. Les talents se formaient aux règles de la discipline poétique, assouplissaient le langage aux formes des moeurs raffinées; mais, hélas ! le génie ne tient pas école, et la sublime simplicité des poèmes antiques fit place au travail des pensées et à la science des mots. Le style, poli dans son afféterie, se surchargeait de la mémoire des siècles précédents et d'allusions érudites ; mais il déguisait mal, sous l'harmonie et la rondeur des phrases, l'absence de l'imagination ; le goût et le jugement se, dépravaient à ces pointilleuses études; l'amas des figures, des jeux de mots et ales subtilités énervait la diction; enfin tout était pour l'oreille, rien pour le coeur. « Époque corrompue comme la nôtre, » me disait M. de Bonald, « où l'on mettait l'esprit au-dessus de la raison, et la grâce au-dessus de la vertu. »

Cependant les ténèbres approchaient; l'ignorance, en dehors du christianisme, étendait ses sombres ailes sur le quatrième siècle, où l'Empire croulant couvrait à la fois de ses débris les Romains et les Grecs. Déjà la langue latine avait, comme la langue grecque, reçu l'influence des sectes littéraires qui partaient de l'Égypte pour envahir l'Europe; et néanmoins cette même époque, qui vit dégénérer l'idiome romain et se voiler le génie d'Athènes, vit aussi l'éloquence et la polémique chrétiennes prendre leur plus grand essor. Le siècle, en s'éteignant, s'éclairait encore de quelques lueurs poétiques. Tandis que Claudien reproduisait à Rome plusieurs des qualités et bien des défauts de cette école d'Alexandrie qui avait été sa patrie et sa nourrice, tandis qu'Ausone dans l'Aquitaine, avec ses vives et spirituelles saillies, et plus tard Boèce à Milan, appuyé sur sa philosophie consolante et généreuse, allaient tirer encore quelque étincelle du vers latin dans l'empire d'Occident, la douce et rêveuse mélancolie de saint Grégoire de Nazianze, Synèse et ses méditations d'une métaphysique sublime, Palladas et quelques élégants épigrammatistes d'Alexandrie et de Constantinople, enfin Nonnos au fond de l'Égypte, à l'aide de ses gracieuses imitations et de la perfection de son rythme, faisaient, dans l'empire d'Orient, briller encore de quelque heureux reflet le beau langage d'Anacréon et d'Euripide.

Remarquons ici, en thèse générale, que les écrivains, en vers comme en prose, de la deuxième époque d'une littérature, sont presque toujours sous le rapport de la diction, supérieurs aux écrivains secondaires de l'époque florissante : la raison en est toute simple : ils n'ont pas reçu pour la diriger dans ses premiers pas, la langue échappée à peine de son berceau; elle leur est arrivée grandie, développée, et, pour ainsi dire toute faite des mains de leurs devanciers. C'est ainsi que Lucien et Plutarque ont une phraséologie beaucoup plus artistique qu'Hérodote. Mais si l'instrument est plus parfait, l'inspiration  qui le fait résonner s'est affaiblie. Quant à Nonnos en particulier, dans une ère où le génie enthousiaste tenait si peu de place, il a dû, pour  se faire un nom, écrire très correctement, et chercher, par le charme et l'harmonie du mètre, relever le style poétique; il faut remarquer en effet, le soin qu'il met à s'éloigner des expressions vulgaires, des tournures hostiles à l'atticisme, des phrases triviales et incorrectes qui s'introduisaient dans l'idiome grec à Alexandrie, et dont Lycophron et les hymnes orphiques nous offrent plus d'une trace. Placé en outre sur la limite du paganisme qui va mourir et du christianisme naissant, il hérite des idées et des expressions de ces deux régimes qui ont successivement changé la face du monde. Il recueille les traditions ou les moeurs des peuples avant et pendant cette grande transition comme les connaissances éparses dans tous les écrits précieux que le temps nous a dérobés.

Encouragé par ces réflexions, je me suis persuadé qu'en introduisant ce poète presque étranger à la république des lettres, dans cette petite fraction de la société européenne qui jette un regard vers les générations passées pour en étudier les coutumes, mon travail pouvait ne pas rester sans quelque utilité, ne fût-ce, et j'insiste sur ce point, que pour profiter des lumières éteintes depuis qui entouraient alors Nonnos comme pour éclairer l'histoire littéraire d'un temps si peu connu, et servir d'initiation aux esprits de notre époque, quand, afin d'arriver à l'intelligence complète du génie moderne ils croient devoir encore demander quelques lumières au génie de l'antiquité.

Ainsi, je l'avoue, j'ai suivi Nonnos avec une curiosité véritable, dans les révolutions de son esprit, autant que dans les variétés de son style, toujours empreint d'Homère, même quand il délaye la Bible. J'ai étudié, dans l'application si diverse de son talent, ce poète qui passe des tableaux de la mythologie, sans en voiler la nudité, aux images si pures du disciple que les Grecs ont surnommé la Vierge (13), et que les érudits du seizième siècle appellent aussi sanctissimus Parthenias. J'ai hâte de dire que ce contraste des ornements ou des figures de la poésie profane appliqués à la morale chrétienne, cette sorte d'anachronisme d'expression, qui serait de nature à nous offenser comme la parodie mondaine d'un sujet évangélique, disparaît totalement du poème païen. Là, du moins, en raison de son titre, l'imagination de Nonnos peut se donner carrière, et même s'égarer, sans trop scandaliser la nôtre.

Et, à ce propos, c'est, selon moi, à son thème trop exclusivement mythologique, et aux scrupules des savants du seizième siècle, qu'il faut attribuer l'oubli où languissent les Dionysiaques, tandis que les commentateurs affluent pour la Paraphrase, et en out multiplié les traductions. Ces préjugés, dont on ne peut certes réprouver les motifs, mais qu'on peut regretter dans un intérêt purement littéraire, ont été portés si avant qu'on a cherché à établir la supériorité poétique de ce dernier écrit sur le premier. Cette sentence, je dois le dire, me semblerait souverainement injuste, et j'ajourne volontiers le débat jusqu'après la lecture de la traduction, ou plutôt du texte tel que je l'ai reconstitué. On comprendra plus facilement alors combien la proposition contraire est plus naturelle et plus vraie. il y a plus d'invention, cela va de soi-même, mais aussi, je le soutiens, beaucoup plus de poésie et de talent réel dans les épisodes de la vie de Bacchus, même en y comprenant ses ancêtres, que dans la glose des récits évangéliques, tout artistement régulière qu'elle puisse se présenter. Et, bien que l'allure du rythme, la prodigalité et le néologisme des épithètes soient les mêmes des deux cotés, on ne peut s'empêcher de s'apercevoir que le poète est bien plus à l'aise dans les quarante-huit chants des Dionysiaques, ouverts aux caprices des légendes même les plus contradictoires, que dans les vingt-trois chapitres du saint Évangile, où il a dû rester asservi à une marche uniforme et à un thème rigoureux.

Convenons-en d'ailleurs avec Despréaux :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Je m'appuie de cette sentence pour faire observer que, dans le cours entier de mon oeuvre, je me suis faiblement occupé de ce second ouvrage de Nonnos, et que je n'ai voulu ni le défendre contre Heinsius, ni le juger moi-même.

Je ne me suis pas privé cependant des lumières qui pouvaient jaillir de la confrontation des deux textes, des similitudes que le poète peut avoir recherchées, et des locutions qu'il a fait passer de son grand ouvrage dans le dernier. On retrouvera quelques vestiges de mes travaux sur la Paraphrase, dans les commentaires, où j'ai rapproché les épithètes et certains hexamètres. Il n'est que trop vrai, c'est surtout vers cette longue amplification de l'Évangile selon saint Jean que s'est tourné jusqu'ici le zèle des philologues et des grammairiens, quand ils ont voulu fixer la place que doit occuper Nonnos dans la littérature grecque du quatrième siècle ; c'est cette diction et ces images qu'ils ont soumises par prédilection à leur censure et à leur creuset, en négligeant la composition originale dont elles étaient la copie. Et cependant Nausius, le plus célèbre de ses traducteurs, disait dans un avis préliminaire :

« J'aurais voulu donner aux partisans de la poésie grecque quelque goût pour une autre oeuvre de Nonnos : et je ne puis trop les inviter et les exhorter, après avoir lu attentivement Homère, Hésiode, Callimaque, Théocrite, Apollonius et les autres anciens poètes, à étudier avec soin les Dionysiaques : ils y trouveront bien des choses excellentes (praeclara) qu'on ne rencontre point ailleurs. »

Tout est dit depuis longtemps sur la Paraphrase de l'Évangile. Les éditions abondent comme les traductions et les commentaires; et il m'a semblé qu'en m'appesantissant sur un sujet si peu analogue au mien, j'aurais pu encourir, aux yeux de mes lecteurs, le blâme d'un mélange hétérogène et d'une sorte de profanation.

VI.

Pourquoi je ne juge pas ici Nonnos.

Ne pouvant rien, ou presque rien, pour dissiper les ténèbres accumulés sur l'existence de Nonnos, c'eût été peut-être ici le cas, pour m'en dédommager, de m'étendre dans un chapitre spécial sur les mérites ou les défauts de ses ouvrages, on tout au moins du poème à qui j'ai consacré mes veilles : mais il m'a semblé plus naturel de céder mon tour de parole à ceux qui, dans l'un ou l'autre sens, reproche ou éloge, m'ont devancé ; et, en cette double matière, avant de puiser chez moi, j'ai eu beaucoup à choisir chez les autres. Presque tons les critiques qui ont lu jusqu'au bout les Dionysiaques à leur réapparition, dans les premières éditions si incorrectes, ou, à proprement parler, dans l'édition primitive et unique répétée simplement à une plus tardive époque, soit même la plupart des érudits à qui, de nos jours, le texte de Graëfe, bien défectueux encore, a permis d'en parcourir certains épisodes détache, comme pour compenser ce labeur ou se vanter de leur patience, ont cru devoir en publier un jugement parfois indulgent, mais beaucoup plus souvent sévère. Quant à moi, qui me suis prescrit la tâche de rendre à ses vers, autant que je l'ai su, leur lustre primitif, de les dégager des obscurités ou des répétitions dues à de maladroits copistes, enfin de les traduire en entier, je me contenterai de rapporter en gros ici, et en détail dans le corps de l'ouvrage, le sentiment de mes savants prédécesseurs, me réservant de le confirmer ou de le combattre à l'occasion. Je tiens surtout à laisser le lecteur juger lui-même ; et, dans ce but, j'ai renvoyé aux notes spéciales mes propres appréciations. C'est là seulement, et non dans cette préface qui n'est pas près de finir, que j'essayerai de faire valoir ou plutôt de souligner le texte, pour ainsi dire. Mes remarques porteront aussi sur le style ou la composition, quand ma traduction ne les aura pas signalés suffisamment par elle même; et ici je dois m'excuser d'avance de ne pouvoir, dans une prose toujours un peu traînante quand elle interprète la poésie, faire goûter tout le charme de cette versification élégante même sous son enflure, et de cet idiome toujours mélodieux dans son abondance. Les traductions ne sont-elles pas toutes, et ici je parle des meilleures, comme ces fleurs que copie sur le plus parfait modèle  la main d'une femme ingénieuse? exactement pareilles de forme et de couleur à ces mêmes fleurs que créa la nature, il leur manque toujours, non pas seulement le parfum, mais aussi cette fraîcheur délicate que lui donne la rosée native, enfin ce je ne sais quel charme pour celui qui va la cueillir, de la voir brillante sur la tige qui l'a nourrie et attachée encore au sol où elle a vécu.

VII.

Historique des éditions : Sambucus, acquéreur de la copie princeps; l'archevêque Arsénios, copiste ou propriétaire de ce manuscrit.

Maintenant, pour suppléer à une biographie sérieuse de Nonnos que je viens de poursuivre à  tâtons sans pouvoir l'atteindre, je saute par dessus les douze siècles qu'il a traversés lui-même, dormant dans la poudre des manuscrits et j'arrive aux jours de sa renaissance. Ces jours tardèrent à poindre bien plus encore pour lui que pour les autres poètes grecs, et ils ne jettent, aujourd'hui même, sur l'horizon littéraire que de très faibles lueurs.

Un siècle environ après que la découverte de l'imprimerie eut vivifié les lettres et propagé rapidement le goût des chefs-d'oeuvre antiques, naquit en Hongrie un homme qui se distingua entre tous les autres par son penchant pour les vieux manuscrits, comme par ses recherches assidues des monuments des siècles grecs et latins : Jean Sambucus, né d'une famille patricienne à Tyrnau, au sein des provinces où le latin se parle encore, et où en 1820 quelques phrases empruntées méchamment à Cicéron m'aidèrent à faire atteler sur ma mince voiture de courrier huit chevaux pour franchir les lacs de boue qu'on appelait alors la route impériale; Jean Sambucus, dis-je, à l'ombre de son nom latin et préparé à ses fouilles intellectuelles par de laborieuses études, se mit à travers l'Europe en quête des vieux papyrus, objet de son unique ambition. Il s'arrêta peu devant la modicité de sa fortune, mais jamais en face des difficultés ou même du danger des voyages. Spirituel, excentrique même, comme tous ces amateurs de vieux livres dont Charles Nodier fut chez nous le type le plus éclatant, il ne se contenta pas, comme eux et lui, de les poursuivre sur les parapets des ponts, et sur les rayons étalés en plein air des quais d'une seule ville; il voulut les relancer dans leurs retraites les plus mystérieuses, et il courut le monde, tantôt à cheval, tantôt descendant le cours des fleuves dans une barque, seul, suivi de deux chiens fidèles, dont il nous a conservé les noms, comme si la présence de Madel et de Bombo (14), sagaces et infatigables investigateurs des hôtes des bois et des plaines, devaient lui servir d'encouragement et d'emblème dans ses chasses littéraires. Ses pérégrinations durèrent vingt  deux ans, beaucoup plus sans doute que la vie des quadrupèdes ses assidus compagnons. C'est ainsi que, dans le cours de ses patientes perquisitions, il vint à Tarente, ville déshéritée alors comme aujourd'hui des communications européennes, mais dont la situation plus rapprochée de la Grèce avait fait, mieux encore que des autres villes italiennes du littoral adriatique, le refuge des Grecs lettrés, après la prise de Constantinople.

C'est là qu'avait vécu, ou plutôt c'est là qu'était mort Arsénios, l'auteur ou le compilateur des Scholies d'Euripide, oeuvre inachevée, car rien de ce qui concerne ce savant personnage ne devait demeurer complet ou incertain. Il avait été déposé du siége de Monembasie, en Morée, par une sentence du synode de Constantinople, vers 1509, et non point nommé archevêque de Monembasie par Léon X, ainsi que l'a avancé, avec une légèreté qui ne lui est pas habituelle, Clavier son biographe (Biog. univ., art. Arsénios), comme si ce vain titre n'eût pas été de nature à raviver les regrets du prélat, plutôt qu'à le consoler de la patrie perdue. Il n'est pas même avéré qu'il ait jamais paru à Rome; ou apprend seulement par sa dédicace des Scholies, adressée en 1534 au pape Paul III, qu'il se plaignait amèrement de l'abandon où le saint-siège laissait l'Église grecque. Arsénios avait échappé à l'invasion des barbares, avec son père Apostolios; et tous les deux, selon la mode du temps, reçurent ou prirent, en abordant l'Italie, cette terminaison latine de l'us, substituée à l'os, qu'ils ont conservée depuis (15).

Apostolios composa dans son exil, pour aider sa misère, cette espèce de lexique des proverbes grecs (Paroimiai) qui secourut puissamment Érasme dans le gigantesque travail de ses Adages. Or, soit dit en passant, ce goût des proverbes et des dictons populaires n'a point encore cessé chez les Hellènes, et je possède un recueil des locutions et des sentences de la sagesse des Grecs modernes, qui a été imprimé à Larta, à l'ombre même de la forteresse d'Ali-Pacha, tyran de l'Épire.

Apostolios ne put se résoudre à vivre loin de la Grèce, et il laissa ses deux fils en Italie; le second, Aristobule Arsénios, auteur du poème de la Guerre des chats et des souris (la Galéomyomachie), n'était pas moins versé que le premier dans la littérature antique. Son père revint mourir dans l'île de Crète, d'où il envoyait, pour subvenir à sa vieillesse, des copies des anciens manuscrits, exécutées par lui-même. A cet effet, il en avait réuni un grand nombre; je ne puis croire néanmoins que l'exemplaire des Dionysiaques qui fut trouvé parmi les papiers de son fils, l'archevêque Arsénios, fût une copie de sa main. J'ai, pour en douter, autant de motifs qu'il y a de fautes dans l'impression fidèle de Falkenburg ; et certes Arsénios ne les eût pas laissé subsister dans la condition et le nombre où elles nous sont révélées. Je dois même croire que cet exemplaire de Nonnos fut rarement consulté par le père ou par le fils dans leurs élucubrations philologiques, car l'un et l'autre en font à peine mention. Le savant archevêque, en dédiant à Charles-Quint l'édition vénitienne des iambes zoologiques de Philé, dont il possédait l'exemplaire unique, explique toute la peine que lui a donnée ce manuscrit, foulé aux pieds, déchiré en nombreux morceaux, sans suite, à feuilles déplacées et décousues; c'est enfin, dit-il, un autre Pélias qu'une autre Médée pourrait seule rajeunir  (16).

Certes Nonnos n'était guère moins nécessiteux d'assistance; et, en passant sous la plume de l'archevêque Arsénios, il n'en serait pas sorti tel que Falkenburg ou même Graëfe nous l'ont présenté. Me pardonnera-t-on d'ajouter que la suscription de cette lettre d'Arsénios à Charles-Quint, écrite trente-huit ans avant la bataille de Lépante, est digne de remarque dans un temps où, après avoir, comme le grand empereur, refoulé les barbares en Afrique, l'Europe occidentale étouffe la Grèce à leur profit? « Au roi Charles. Puisse-t-il toujours dresser les trophées de ses victoires sur les barbares! »

Toutefois, j'ai hâte de le redire après cette longue digression, c'est à Tarente que notre voyageur bibliophile fit la rencontre de ce manuscrit de Nonnos, vendu avec la défroque de l'indigent archevêque, et qu'il parvint à l'acquérir au prix de quarante-cinq écus d'or. Ici je pourrais, tout comme un autre, faire briller la somme équivalente en monnaie actuelle de France, pour la satisfaction des bibliomanes de nos jours, si j'étais bien sûr de la valeur de l'écu d'or, telle qu'on la comprenait à Tyrnau ou à Tarente en 1660, et si ce point méritait d'être éclairci. La somme, dans tous les cas, était assez considérable, puisqu'il s'agit d'or, vu la fortune assez bornée de Sambucus.

VIII.

Les manuscrits de Fr. Philelphe et de Hurtado de Mendoza.

Ce n'est pas cependant que ce manuscrit fût unique, mais il y a tout lieu de penser qu'il fut un de ceux sur lesquels s'exécutèrent successivement les premières copies destinées à passer les Alpes : ces copies, très peu nombreuses, après avoir peu voyagé en Europe, se réfugièrent enfin dans les bibliothèques publiques, où elles dorment aujourd'hui, à côté de l'édition princeps, fort rare aussi, sous une commune poussière.

Tout imparfait qu'il était, cet exemplaire était cependant conforme au manuscrit du treizième siècle que François Philelphe acheta en 1424, à Constantinople, de la femme de Jean Chrysoloras. Dans ce volumineux Codex, Nonnos se trouve en bonne compagnie, et admis d'avance, comme il devait l'être plus tard, dans le corps des poètes grecs (17). Il occupe sous cette honorable enveloppe, sur le parchemin in-4° transcrit à deux colonnes, 164 pages, ce qui paraîtra peu considérable quand il est question de plus de vingt mille vers. On le voit ainsi côte à côte avec Théocrite, Apollonios de Rhodes, Oppien, Moschus, Nicandre, Tryphiodore, saint Grégoire de Nazianze, les Oracles d'Apollon, les Énigmes, les Épigrammes sur l'hippodrome de Constantinople, toutes poésies qui sembleraient appartenir à l'école d'Alexandrie, si l'on n'y remarquait aussi Phocylide et Hésiode, le second ou peut-être le premier en date des poètes grecs (18).

Avant d'aller plus loin, je dois à ce précieux manuscrit, et à tous ceux qui ont la bonté de me lire, de venir en aide aux embarras du bibliographe Bandini, dans son exacte description de ce Codex si mélangé. « On lit à la fin des Dionysiaques,» dit-il, « de l'écriture de Fr. Philelphe, ces paroles : Acheté à Constantinople, de la femme du célèbre Jean Chrysoloras, en 1423 (ἀπὸ τῆς γυναικός). Et, »  continue-t-il en note, « il y a au-dessus de ce dernier mot grec un autre mot, μεθίσου, qu'il se garde bien de traduire, car il est inintelligible; c'est μητείρας, mère, qu'il faut lire, puisque Philelphe, ayant épousé, peu de temps après l'acquisition du manuscrit, la fille de Chrysoloras, la belle Théodora, dont il était éperdument épris, ajouta de sa main à son empiète le titre de mère, qu'il donnait tout naturellement ainsi à Manfredina Auria, la femme de son maître de grec, Chrysoloras; noble et vertueuse matrone, dont il nous a fait, en prose comme en vers, un pompeux
éloge.

Quoi qu'il en soit, la dernière ligne de la 164e page, qui termine ce lourd manuscrit des Dionysiaques, n'est pas le vers final du poème, mais bien une exclamation du copiste, joyeux d'être parvenu à la fin de sa tâche, et que je tremble d'entendre répéter à mes lecteurs : Gloire à vous, Seigneur, qui m'en avez délivré (19) !

Or, si, à l'occasion de ce Codex de la bibliothèque Laureutienne, je m'étends avec trop de complaisance sur quelques détails de la vie intime de son acquéreur originel, c'est d'abord parce que ce manuscrit des Dionysiaques me
paraît être le premier qui ait quitté la Grèce pour l'Italie; c'est ensuite, faut-il l'avouer? parce que Philelphe a été pour moi longtemps un type et un modèle. Secrétaire de légation à Constantinople, il en rapporta de nombreux manuscrits grecs. Ainsi devais-je, quatre cents ans plus tard, secrétaire d'ambassade moi-même, en rapporter, manuscrits aussi, les Chants populaires de la Grèce moderne : mais là, malheureusement pour ma renommée littéraire, s'arrête le parallèle; et ces hautes facultés d'écrire en vers et en prose grecs, dont il était si fier, cette vaste et piquante érudition qui lui valut alternativement la haine et l'estime, les récompenses et les persécutions, les couronnes et les poignards des petits princes italiens, amis des lettres autant qu'ombrageux, ne sauraient trouver leur pendant dans mon obscure existence.

On pourrait croire aussi, ce me semble, que l'exemplaire de Sambucus qu'il avait payé si cher, et qui avait appartenu à Arsénios, était une copie soeur de celles de Hurtado de Mendoza. Le savant Espagnol, modèle des grands seigneurs, poète et historien remarquable lui-même, fit d'abord transcrire, à grands frais, de nombreux manuscrits dans la collection grecque du cardinal Bessarion, ensuite recopier ceux que lui envoya le sultan Soliman, en reconnaissance de la liberté rendue à l'un de ses fils, de la race impériale d'Osman, qu'il avait racheté. En ce cas, Arsénios, archevêque de Monembasie, n'aurait-il pas été pris par Falkenburg pour son homonyme Arnold Arsénios, que le célèbre Castillan, honneur de la diplomatie, employa en qualité de copiste? ou mieux encore, pour son frère Aristobule Arsénios; car cet Arnold, cité par M. Abel Rémusat (20), m'est suspect, vu son nom si peu hellénique. L'archevêque aurait ainsi gardé ou fait redoubler pour lui-même la copie des Dionysiaques dont il s'agit.

Quoi qu'il en soit de mes vétilleuses conjectures, c'est le manuscrit d'Arsénios, lu légèrement et nullement corrigé par le prélat, que rebuta sans doute ce thème trop peu analogue à ses méditations habituelles; c'est, dis-je, cet exemplaire qui a servi à la première impression d'Anvers, et qui repose aujourd'hui sous les verrous impériaux de la bibliothèque de Vienne.

IX.

Utenhove, premier lecteur de Nonnos.

Chargé du manuscrit acheté à Tarente, d'un détenteur inconnu et illettré, ainsi que le dit d'Ansse de Villoison (21), Sambucus en grossit encore le fardeau par plusieurs précieuses conquêtes, grecques aussi, telles qu'Eunape, Aristénète, Stobée, puis par un grand nombre de lettres de saint Grégoire de Nazianze et de saint Jean Chrysostome. restées inédites jusqu'ici. Enfin il revint en Hongrie, mais seulement après avoir dirigé ses pas vers la Belgique et la Hollande, patries ou rendez-vous des philologues les plus habiles et les plus studieux.

Le premier littérateur qui, dans ces provinces rapprochées entre elles moins encore par leur position géographique que par le goût de l'érudition, s'occupa de Nonnos, soit pour en faire son profit, soit pour en faciliter la lecture aux autres, fut un patricien de Gand, Charles Utenhove, un Sambucus au petit pied, dont on sait assez peu de chose : et c'est sans doute par suite de l'obscurité de ce personnage que, dans un article très court, la Biographie universelle le fait naître vers 1536, d'un père que, dix lignes plus bas, elle fait mourir en 1527. Charles Utenhove consacrait ses loisirs et sa fortune aux honorables travaux des lettres. Il projeta une traduction latine des Dionysiaques; et il les avait, dans ce but, tant feuilletées, qu'il en avait usé les pages, en papyrus, en coton peut-être, et non en parchemin (22) : sort tout pareil à celui de l'exemplaire de l'édition de Leiptick, dont je me suis servi moi-même pour une semblable élucubration ; car le papier allemand de l'an de grâce 1819 n'a pas eu grande peine à céder au bec de fer de mes plumes correctrices.

« Et personne, » ajoute Falkenburg, qui avait eu avec Utenhove des relations à Paris et en Angleterre, « personne n'était plus propre à la tâche de traducteur qu'un homme si versé dans la lecture assidue de tous les poètes, et qui possédait d'ailleurs plusieurs manuscrits des Dionysiaques. »

Ces manuscrits si soigneusement compulsés par Utenhove, et que probablement il avait acquis ou rapprochés dans le cours de ses voyages, étaient au nombre de quatre. Et si ce chiffre, dont j'ai été surpris, vu la rareté des copies qui ont circulé en Europe, est exact, je n'en suis que mieux disposé à regretter la perte des travaux de cet amateur zélé de la philologie. Néanmoins leur confrontation n'a pas pu apporter au texte des améliorations notables, car ils devaient être tous de la même époque, et, comme ceux de l'Escurial, appartenir au seizième siècle. Au surplus, Guillaume Canter, ayant adressé à Falkenburg pour calmer son impatience, et pour apaiser sa faim, un extrait qu'il avait transcrit lui-même sur l'exemplaire favori d'Utenhove, savoir l'exorde du premier chant, un an avant que le manuscrit de Sambocus fût remis dans les mains de l'éditeur primitif, celui-ci ne trouva plus tard sur cette copie partielle que bien peu de différence avec l'autre dans les textes, et aucune matière sérieuse à rectification.

X.

Falkenburg, premier éditeur de Nonnos.

C'est donc, je le répète, le manuscrit des Dionysiaques, appartenant à Sambucus le Hongrois que le Hollandais Falkenburg entreprit de donner au public. Il régnait alors en Allemagne, entre les érudits, une sorte de fraternité communicative que ce docte éditeur se plaint de ne rencontrer ni en Italie ni en France.

« Votre libéralité, » dit-il à Sambucus, « est d'autant plus magnifique, que bien des Français et des Italiens surtout, quand ils possèdent de vieux manuscrits, les réservent pour eux, comme s'ils savaient seuls les apprécier, ou du moins ils ne les abandonnent aux imprimeurs qu'après les avoir vendus à haut prix.»

Falkenburg déclare encore qu'il se servit uniquement du manuscrit de Sambucus, et qu'il mit tous ses soins à le faire reproduire le plus exactement possible. Or, peut-être faut-il regretter les trop consciencieux scrupules de ce premier éditeur des Dionysiaques, bien qu'il les ait spirituellement justifiés. « Si tout le monde agissait ainsi,» dit-il, « les anciens auteurs nous seraient mieux connus. Car, dans toutes ces corrections de texte, ou ne saurait croire combien notre propre jugement nous égare, et nous expose à rejeter aujourd'hui ce que nous avons adopté hier. J'approuve fort, pour mon compte, la réponse de cet homme à qui l'on demandait quelle était la meilleure édition d'Homère. La moins corrigée, répondit-il. » — Au reste, ce protecteur timoré de l'intégrité des textes, nous a lui-même tracé la route qui conduit à leur révision. — «  Il m'était facile, » ajoute-t-il, « d'apercevoir, dans l'original qui vous appartient, bien des blessures qu'un médiocre grécisant lui-même aurait pu guérir; mais j'ai mieux aimé rassembler à part mes conjectures sur les endroits suspects, que de risquer de faire glisser dans le texte mes témérités. J'ai voulu seulement rendre plus aisée la lecture de Nonnos, jusqu'à ce que d'autres viennent, qui, sur l'autorité des vieux manuscrits, rempliront les lacunes, et recoudront les déchirures. »

Je me figure parfois que ces dernières paroles ont été écrites à mon intention ; que Falkenburg m'entrevoyait ainsi dans l'avenir, à travers les nuages de trois siècles ; et, bien qu'il m'ait été impossible de rencontrer ensemble on séparément les quatre Codex qu'avait réunis Utenhove, ou même de me trouver face à face avec ceux que renferment les bibliothèques étrangères, je me persuade que mon prédécesseur hollandais me pardonnerait, s'il vivait encore, les égratignures que j'ai fait subir à son texte, et m'approuverait,à défaut de ces lumières qui peuvent jaillir des manuscrits quand ils remontent les âges, et ne sont pas eux-mêmes de modernes copies, d'avoir usé du simple bon sens, ou de ma familiarité avec son poète favori, pour en réhabiliter la mémoire, et pour établir les Dionysiaques dans une plus grande pureté.

XI.

Plantin, premier imprimeur de Nonnos, à Anvers. — Séb. Cramoisy, à Paris, Oporin, à Bâle, Alde-Manuce, à Rome, s'en sont également occupés.

Plantin se chargea de l'impression; Plantin, le Tourangeau, établi en Belgique, l'un des plus célèbres imprimeurs de l'époque; ce même Plantin dont, le 15 août 1853, j'ai lu l'épitaphe et contemplé le marbre funéraire, loin des bords de la Loire, sous les voûtes de cette superbe cathédrale d'Anvers, pendant qu'un peuple saint en foule en inondait les portiques. Notre compatriote joignit de son propre mouvement, à sa publication, les corrections de Canter, mais séparées, pour se conformer à la méthode méticuleuse de Falkenburg; et c'est ce même Guillaume Canter, amant passionné de l'archéologie, imperturbable réviseur des manuscrits grecs, passé maître en l'art des corrections, dont il a révélé le procédé et dressé le système (23), qui, à l'âge de trente-trois ans, mourut à la peine, célibataire, tant il redoutait les distractions forcées qu'une femme et des enfants auraient pu apporter dans ses études. Plantin, en insérant les leçons très bornées de Canter, qui s'étendent d'ailleurs uniquement sur les vingt-quatre premiers chants, les annonça à la fin de l'édition en quelques lignes latines; car, à cette époque, les imprimeurs savaient et écrivaient le latin comme les critiques : et j'en pourrais nommer de nos jours d'aussi célèbres qui conservent fidèlement dans leurs familles ces précieuses traditions du noble métier.

Les Dionysiaques parurent donc imprimées pour la première fois en 1569 ; et, sans recourir à l'arsenal si varié des armes dont se couvre l'art moderne de l'édition, elles firent grand bruit tout d'abord. Cette apparition émut le monde savant, bien plus nombreux qu'aujourd'hui, et surtout bien plus sensible aux découvertes antiques, si l'on en juge par le peu d'effet qu'ont produit sur nous les manuscrits échappés récemment du mont Athos. Et cependant les nouvelles de la république des lettres ne circulaient pas alors accolées aux nouvelles politiques. L'épître dédicatoire ou la préface d'un livre en était tout à la fois le prospectus ou l'annonce; et pour réclame efficace, il suffisait d'un paradoxe, ou même de la nouveauté.

A ces divers titres, Falkenburg méritait l'attention générale; puisque, dans sa dédicace à Sambucus, avec cette ardeur et cet emportement qu'il mettait dans tous ses goûts, il proclame tout uniment Nonnos le plus heureux imitateur et le rival d'Homère, et ne lui refuse à peu près aucune des vertus du style poétique, que déjà certains critiques commençaient à lui contester. Grands furent l'étonnement, et partant la colère des érudits à cette prétention ridicule : suivant la mode du temps, on opposa des injures aux éloges; et, les personnalités s'ensuivant, on fit connaître à la postérité que ce Falkenburg, hérésiarque en philologie, ancien élève de Cujas, avait d'abord quitté l'étude du code Justinien pour la poésie antique, ensuite qu'il avait pratiqué médiocrement lui-même l'hexamètre et l'ïambe helléniques, dans quelques essais conservés par Douza; enfin, qu'il n'avait laissé de son savoir-faire d'autre témoignage que cette même édition des Dionysiaques, ornées d'un si présomptueux panégyrique. On ajoutait aussi, comme un dernier trait de satire, que, trop pénétré de son sujet, il avait poussé l'admiration et le zèle pour Bacchus jusqu'à ses dernières limites, puisqu'il venait de mourir d'une chute de cheval, due à l'ivresse.

Et néanmoins cet engouement de Falkenburg pour Nonnos allait être dépassé encore. Peu de temps après, le premier directeur de l'Imprimerie royale, que le cardinal de Richelieu établit au Louvre, Sébastien Cramoisy, s'écriait, à Paris :

« Rien de plus abondant que sa parole, de plus élégant que sa composition. Pour le fil et la méthode de ses discours, rien de plus magnifique, de plus élevé, de plus auguste. Il égale la majesté d'Homère, la sublimité de Pindare, la gravité de Sophocle, la sagesse sentencieuse d'Euripide, la douceur de Callimaque, les parures de Musée, l'harmonie de Nicandre, la simplicité d'Hésiode, la sagacité de Théognis, la tendresse d'Anacréon, le sel d'Aristophane, l'urbanité de Ménandre. Les philosophes trouvent en lui le génie de la nature ; et c'est là le poète que Platon cherchait sans le trouver (24). »

Pour réduire à de plus justes proportions les éloges de Sébastien Cramoisy, et pour calmer son effervescence, il me faut dire tout de suite que les Dionysiaques présentent tour à tour des imitations de presque tous les grands postes de la Grèce, et quelques heureux essais dans des genres de poésie bien divers. C'est ainsi qu'elles cherchent à se rapprocher d'Homère dans la peinture des combats, d'Hésiode dans les détails généalogiques de sa Théogonie; de Théocrite dans les divers tons de ses Idylles; de Callimaque et d'Orphée par ses hymnes; d'Eschyle et d'Euripide dans leurs drames religieux, tels que Prométhée et les Bacchantes, de l'élégie de Sapho et de Mimnerme dans les plaintes des amants et des veuves. Enfin, Lucrèce et Virgile ont prêté à Nonnos leurs tableaux physiques ou champêtres, et Ovide ses fables; mais il les a suivis en inaugurant, pour ainsi dire, dans le dernier âge de la décadence hellénique, le genre descriptif tel que nous l'avons reproduit à la fin du dix-huitième siècle, et que nous le pratiquons au dix-neuvième en l'exagérant; de sorte qu'il semble avoir marié l'emploi des machines épiques de l'antiquité aux ressources de notre poésie didactique et pittoresque.

Le fougueux imprimeur de Louis Xlll, qui pourtant ne comprit pas les Dionysiaques dans ses éditions d'auteurs anciens, termine cette apothéose par une assertion non moins glorieuse qu'il me faut reléguer, de compagnie avec toutes ses exagérations, parmi les rêves de sa pensée. « C'est Nonnos, dit-il, qui a converti sainte Pélagie, et ramené des portes de l'enfer vers le ciel trente mille Sarrasins. »

Toujours est-il que le baron de Baufremont célébra en quelques distiques ces divers miracles; et qu'à cette même époque, où les gentils hommes tenaient à honneur de savoir le latin, voire même le grec, Alexandre de Cossé adressa à la mémoire de Nonnos cette épigramme plus digne du cavalier Marini que de Martial : - « Après avoir célébré Bacchus dans un poème héroïque, Nonnos a enchaîné Jean de ses mélodieuses paroles. » Pourquoi s'étonner quand « il lance la foudre, ou qu'il brille du feu plus « doux des éclairs? Si la foudre arracha Bacchus du sein de sa mère, Nonnos devait être aussi le fils d'un tonnerre divin (25). » Quelquefois un seul critique, se chargeant des deux rôles, attaque et défend Nonnos à la fois. C'est ainsi que Tristan, le plus savant des gentils hommes ordinaires de Louis XIII, déclare qu'il y a a beaucoup d'extravagance en ses imaginations, plus d'impiété et d'hypocrisie que de rectitude en sa croyance ; » et le bouillant numismate, qui ne sait souffrir d'autre contradicteur que lui-même, dit cependant, à quelques pages de distance : «  La vérité est qu'il est fort docte, relevé et très ingénieux, plein de fougues poétiques et curieux ; il nous apprend beaucoup de choses que lui seul se trouve avoir remarquées. »

Enfin un dernier critique, érigeant en système une hérésie littéraire, a fait des défauts du style de la décadence et de Nonnos autant de vertus, ou du moins autant de titres à la curiosité :

« Peut-on ignorer, dit-il, que, comme il y a plus d'un fléau dans le monde, il y a aussi plus d'une forme dans le style? » (Quel début et quel rapprochement !) «  Le style varie suivant l'époque, le siècle et l'âge de l'écrivain. Dans les temps d'Auguste lui-même, la parole était tantôt digne et châtiée comme une matrone, tantôt libre et allongée comme la toilette d'une jeune fille. Mécène, Tibère, et avant eux Antoine parlaient chacun à leur mode ; et leur diction était pleine de hardiesse, d'une pompe creuse, d'ambition et d'inégalité. Qui donc ne ferait cas de Pindare, qui n'aimerait Nonnos? Et pourtant, si vous comparez les infatigables métaphores dé l'un, l'enflure et la redondance de l'autre, avec la simplicité et la modeste économie d'Hésiode et d'Eschyle, vous direz, comme le judicieux Scaliger pour Thucydide et Tite-Live, que ceux- ci sont des chevaux ailés, et que leur vaisseau vogue à pleines voiles, quand les autres jouissent timidement d'une mer tranquille. Les imperfections, fruit de l'audace, ne blessent pas ; car les roses qui viennent rares et hors de saison n'en sont que plus appréciées, et Ovide affirme qu'une tache rehausse encore la beauté du visage (26). »

Disons tout de suite, pour n'avoir pas à y revenir, que les travaux de Plantin et de Falkenburg avaient été précédés eux-mêmes des tentatives d'Oporin (27); lequel, muni depuis de longues années d'un manuscrit des Dionysiaques rencontré en Italie, en avait préparé ou plutôt annoncé l'impression, qu'il ne commença jamais.

Un demi-siècle auparavant, le célèbre Alde-Manuce avait également reculé devant la même tâche, distrait qu'il était sans cesse par tant d'autres importants travaux; et, faute de temps, il n'avait pu faire honneur à la recommandation de Jean Lascaris, qui avait signalé les Dionysiaques à sa sollicitude typographique.

XII.

Daniel Heinsius, premier critique de Nonnos. Canter, Joseph Scaliger, Saumaise.

Ici se présente, dans l'ordre des temps, au premier rang des partisans et des critiques de Nonnos, l'illustre Daniel Heinsius, traducteur de la paraphrase de l'Évangile selon saint Jean. Il a accompagné ce travail des commentaires les
plus développés et les plus théologiques du texte de Nonnos, sous le titre d'Exercices sacrés; et il semblerait qu'après s'être occupé des préfaces des Dionysiaques avec toute la fougue de la jeunesse, il ne les a plus considérées, sur ses vieux jours, que comme une étude obligée pour mieux arriver à l'intelligence du poète, et comme un acheminement à ses pieux travaux. Mais laissons-le parler lui-même.

« Je me souviens encore avec plaisir, » dit-il, dans un latin élégant entrecoupé de grec, « du penchant, de l'entraînement, de l'ardeur même qui me portaient vers Nonnos. La première fois que je vins à Leyde, il y a onze ans, comme je lisais avec une très grande attention la plupart des poètes grecs, lui seul semblait manquer à la pleine jouissance que je retirais de ce genre d'écrits. Aussi, quand j'ai fini par le trouver, je m'en suis saisi avidement, et ne l'ai quitté qu'après l'avoir dévoré d'un bout à l'autre. Je ne me contentais même pas de le lire : par une ferveur de mon âge, j'y exerçais déjà mes facultés critiques, et je me réputais fort heureux lorsque, après Falkenburg, homme bien plus versé dans la lecture des poètes grecs que ne le croit le commun des savants, je rencontrais quelques toutes petites corrections ( emendatiunculas ), ou quelques conjectures probables à y ajouter. Je n'en ressentais pas moins de joie que d'une fille unique magnifiquement dotée que j'aurais gardée dans ma maison pour l'offrir à un mari d'un caractère excellent. C'est ainsi que j'admirais mon auteur, et que j'en chantais partout et toujours les louanges. Or elles me paraissaient d'autant plus naturelles à cette époque de ma vie, que j'avais pour m'appuyer dans mon jugement Ange Politien et Marc Antoine Muret. Le premier a qualifié Nonnos de poète merveilleux (mirificum ), le second a vanté son érudition et la noblesse de son style (eruditum et grandiloquum), et tous les deux affirment qu'il est d'une valeur rare parmi les anciens auteurs parvenus en nos a mains.

« Ce fut le célèbre Joseph Scaliger qui, le premier, amortit mon ardeur ou mou intempérance. Son goût admirable et presque céleste en ces matières nous apprit dans ses lettres le cas qu'il fallait faire de Nonnos. »

Ici, je demande à Heinsius la permission de l'interrompre, pour intercaler dans son récit le texte même des lettres de Scaliger qu'il rappelle. Dans la première, adressée de Leyde à Saumaise, en 1607, le professeur français de belles-lettres en Hollande s'exprime ainsi, avec l'outrecuidance qui lui est habituelle :

« Les poètes de l'époque suivante, en cherchant l'abondance, n'ont pu trouver que le vain son des mots et un style ampoulé. Parmi ceux qui se sont aventurés le plus loin en ce genre, Nonnos de Panopolis occupe sans doute le premier rang; et, dans les Dionysiaques, la nature de son sujet pourrait servir d'excuse à sa diffusion, si, dans la paraphrase de l'Évangile, il n'eût, en quelque sorte, abjuré toute pudeur. Je le lis avec le même sentiment qui nous fait regarder les comédiens,  et ne nous en amuser qu'autant qu'ils sont ridicules. »

Dans une seconde lettre, que le critique d'Agen écrit sur le même sujet, et presque sur le même ton à Heinsius adolescent (admodum adolescenti), il lui dit : « Si vous étiez près de moi, je pourrais vous faire voir de montueuses (immanes) transpositions qui se sont glissées dans les vers de ce poète. Je vous montrerais aussi les défauts, les impropriétés de son style, et comment il faut le lire ou s'en servir, car je ferais tout un énorme volume (encore immane) de mes critiques. Je lui ai cependant rendu service en mille endroits : car, s'il ne faut pas l'imiter, il faut au moins le lire. »

On reconnaîtra aisément ici l'exagération familière aux habitants des bords du fleuve méridional qui, faut-il en prévenir le lecteur? m'a vu naître aussi. Cet énorme volume, ces corrections infinies de Scaliger devaient se borner à deux ou trois cents mutations de mots, quelques-unes fort contestables, lesquelles remplissent à peine treize pages petit in-12, au bout du pamphlet de Cunaeus.

Je rends à Heinsius la parole :

« Et cependant les conseils du divin vieillard n'avaient pas encore éteint en moi l'ardeur de nonniser. Chaque fois que je m'amusais à faire des vers grecs, j'y exprimais mes pensées à l'imitation de Nonnos, et m'assimilais à lui tellement que, si mon amour-propre ou ma mémoire ne m'abusent, j'aurais pu insérer mes vers au milieu des siens, et en imposer ainsi aux lecteurs médiocrement expérimentés. Insensiblement, néanmoins, le goût vint avec l'âge. Je puisai dans la lecture des autres écrits un jugement plus sain. Je me réconciliai peu à peu avec la raison et avec moi-même. Je parvins à secouer. cette fureur bachique ; et comme nous sommes dans un siècle pauvre et misérable, où nous regrettons la plupart de leurs ouvrages, nous devons, selon moi, aux écrivains de l'antiquité, d'accueillir avec joie le peu que Dieu nous en a conservé; il faut les étudier pour en tirer profit, bien plutôt que pour briguer hors de saison la gloriole de mettre à nu leurs je ne sais quelles taches, ou certaines vétilleuses négligences ; et pourtant rien de plus digne, à mon sens, d'un érudit, que d'user de la plénitude de son jugement au sein même de cette antiquité, et de peser, ce qui est donné à peu de personnes, les formes du langage hellénique, de façon à en discerner aisément les qualités et les défauts. C'est là le plus haut point que puissent atteindre d'heureuses facultés naturelles, unies à une solide érudition; car, lorsque le style possède une si grande affinité avec l'esprit et la parole, que les Grecs ont exprimé ces trois choses par un même mot (λόγος) : Juger le style d'un homme, c'est juger l'homme lui-même : et le style n'est pas le signe distinctif des hommes seulement; il l'est encore de toute une époque. C'est ce qui fait qu'on reconnaît chaque siècle à sa façon de s'exprimer. »

Ne dirait-on pas ici que Heinsius a soufflé à Buffon l'axiome immortel de son discours à l'Académie, et que le critique de Leyde a dit, cent cinquante ans avant le grand naturaliste français : Le style est l'homme même.

Je reviens un moment à cette perversité littéraire de sa jeunesse, que confesse ingénument Heinsius, pour dire que j'ai cru, en effet, en apercevoir plus d'une trace sur l'exemplaire de l'édition primitive de 1569, qui lui a appartenu. On le conserve très précieusement à Leyde à côté d'un autre exemplaire de même date, que Falkenburg a chargé des remarques ou des corrections dont il se proposait sans doute de grossir une seconde édition; mais les reproductions de 1605 et de 1610 n'ont profité ni des unes ni des autres, pas plus que celle de Genève, en 1606.

Ces deux exemplaires, sans doute très soigneusement compulsés par M. Graëfe, au bénéfice de son édition de 1819, n'avaient rien à m'apprendre. J'ai lu néanmoins, sur celui qui fut la propriété de Heinsius, au milieu de notes marginales multipliées et confuses, à côté d'un petit Index des traits d'esprit de Nonnos (Dicta Nonni ingeniosa) et de ses sentences (γνῶμαι), indiquées de la main même dé Heinsius sur les feuillets blancs de la fin (scriptus et in tergo) ; j'ai lu, dis-je, une épître latine où son admiration pour Nonnos déborde. Or je n'ai pas su la retrouver dans le recueil imprimé de ses oeuvres poétiques. Serait-ce donc que son fils Nicolas Heinsius, moins ami des lettres grecqués, n'aurait pas jugé cette inspiration enthousiaste digne d'y figurer, en raison de son sujet, l'éloge de Nonnos, toujours dédaigné des érudits?

J'en ai retenu ces quatre vers (28) :

« Les choeurs légers des égipans, des dryades et des satyres ont juré que ce poète a dérobé leurs chansons; et il me semble à moi-même que toutes les divinités, nées dans les montagnes chères aux Muses, résident dans son sein. »

Ne trouvera-t-on pas comme moi que, pour avoir été un partisan si fanatique de Nonnos, Daniel Heinsius a poussé trop loin l'esprit de chicane, quand il a reproché à son ancien favori le titre même de son poème ? C'est Dionysiade (29), prétend-il, qu'il fallait dire, et non  Dionysiaques; comme on appelle Iliade, le récit des exploits des armées autour ou dans Ilion; que si Nonnos a voulu intituler son livre Dionysiaca, en sous-entendant πράγματα, les faits et gestes de Bacchus, c'est une ineptie de plus, que la grammaire et le bon sens réprouvent...» Je ne vais pas plus loin, et une seule chose m'étonne dans tout ceci, c'est que Heinsius s'en prenne à Nonnos pour un prétendu crime dont bien d'autres écrivains s'étaient rendus coupables avant le quatrième siècle, et qu'il n'ait pas songé, entre autres, à Apollonios de Rhodes, dont le souvenir devait se présenter de lui-même. Or, sans en traiter plus particulièrement ici, je me propose de faire ressortir dans mes notes, par quelques citations, les emprunts ou les dissemblances des deux épopées.

Je rappelle, en attendant, que ce poète, alexandrin aussi, contre lequel Nonnos a lutté, parfois heureusement, a nommé son poème des exploits des Argonautes, Argonautica, et nul, que je sache jusqu'ici, n'a cherché à y redire. Il en est de même de tant d'autres poèmes anciens ou nouveaux, perdus ou conservés sous la même désinence, Troica, Bassarica, etc., précurseurs ou contemporains des Dionysiaques, sur les quelles il y a tant à gloser, du reste, qu'il eût été de bon goût de ménager leur irréprochable intitulé.

Et pourtant Heinsius ne s'est pas arrêté là : comme dans les grandes passions, son amour s'est changé en haine, et ses déclarations en injures, bien qu'elles s'adressent plus particulièrement à la Paraphrase de l'Évangile. Saumaise s'en émut. « On ne s'attendait pas, » dit-il, «à la méchanceté et à la virulence des insultes que Heinsius a accumulées contre Nonnos, qu'il appelle, en toute occasion, absurde, mais, entaché d'arianisme, et qu'il accuse d'ignorance de la langue grecque/ Mais quoi ! Nonnos aura ses vengeurs. Sed reperiet suos vindices.

XIII.

Cunaeus, zoïle de Nonnos, et autres critiques.

A côté de Heinsius, ou plutôt bien au-dessus de lui, si l'injuste amertume quand elle s'exerce contre Nonnos constituait le vrai mérite, vient Cunæus (Van der Kuhn), lequel, latinisant sa dénomination hollandaise, dirigea contre les Dionysiaques à peine imprimées les accès de sa verve atrabilaire. Piqué de la faveur qui accueillait Nonnos à sa renaissance, il chercha à démontrer que « cet auteur, dont les princes du génie et de la science, Politien, Muret et presque tous les autres, ne faisaient rien moins qu'un grand et supérieur écrivain, était beaucoup moins entendu qu'ils ne le disaient en connaissance des choses, et qu'il lui manquait à la fois l'usage dans le style, et l'habileté dans l'imitation. » Puis, mêlant aux excès de la satire les principes d'une critique éclairée, il s'attaqua minutieusement aux imperfections grammaticales des premiers chants, et ménagea les derniers, soit qu'il eût, dès le début, épuisé tous les traits de sa colère, soit que l'ironie et l'injure parviennent à lasser même l'esprit qui les prodigue. Dans ses animadversions croisées de rares louanges, il refit, malgré les injonctions de Falkenburg, à sa façon et pas toujours à propos, quelques vers grecs, sous le prétexte d'éclaircir les obscurités, de dégonfler l'enflure, on même de suppléer aux lacunes supposées de l'original. il ne s'occupa guère, comme Canter et Scaliger, de corriger les leçons et d'apurer les mots : aussi plus d'une fois son indignation, prenant à partie une faute des copistes ou une lacune des manuscrits, tombe à faux, quand il suffit d'une plus sérieuse attention donnée au texte, ou d'une plus intime familiarité avec là façons de Nonnos, pour redresser le sens vicieux et réparer tout le dommage. Or c'est ce que je n'ai pas manqué de pratiquer soigneusement dans mon édition, quand Graëfe, dans la sienne, ne l'avait pas fait avant moi.

Ce serait néanmoins être injuste envers Canaeus que de ne pas reconnaître en lui, au milieu de ses assauts les plus acharnés, un jugement formé sur l'étude des grands modèles, et sur ces principes du goût en poésie épique que Vida et Boileau allaient, à l'imitation d'Horace, proclamer en si beaux vers. Je n'en dis pas davantage sur ce principal zoïle de Nonnos, qui ne dédaigna pas néanmoins de l'annoncer et de le recommander au public dans la préface de la réimpression de 1610; mais je me réserve de relever successivement dans mes notes ce qu'il  a de plus remarquable dans ses blâmes fréquent comme dans ses rares éloges.

XIV.

Caractère de l'époque où Nonnos fut imprimé pour la première fois.

On pourrait justement prétendre aussi que la réputation de Nonnos n'a pas seulement souffert des outrages du temps envers ses manuscrits mais encore de l'époque où ils ont été confiés à la presse. C'était le moment où les hautes études grecques commençaient à passer de mode, et la langue latine à prédominer. Certes, Jules-César Scaliger, qui a comparé Nicandre à Lucain, s'ii eût connu les Dionysiaques, qui n'étaient pas encore imprimées à sa mort, n'eût pas manqué de leur donner place en sa Poétique et d'en signaler quelques beautés. Joseph Scaliger, moins versé que son père dans les lettres helléniques, s'est contenté, comme on vient de le voir, d'en corriger imparfaitement le texte, et Heinsius, l'élève de ce dernier, qui s'en est le plus occupé, et qui a pris le titre d'Aristarque sacré de la paraphrase selon saint Jean, n'a pas cherché à contrebalancer la sévère critique de son ami Cunaeus.

Au reste, cette diversité d'appréciation, je le dis tout de suite, devait se reproduire avec moins d'éclat dans les siècles qui vont suivre. Si Pierson (30) reproche avec colère aux philologues hollandais de n'avoir pas repoussé Nonnos tout d'abord, Bentley, le plus célèbre critique de l'Angleterre, le recherche pour l'érudition variée et le talent d'écrivain déployés dans les Dionysiaques (31). Quand P. Francius l'attaque (32), J. Schrader le défend (33) ; et tous s'accordent en ce seul point, qu'il devient à peu près impossible d'asseoir un jugement certain sur cet auteur, tel qu'il se présente, et qu'il y a lieu avant tout, ainsi le veut Ruhukenius, de s'occuper à le laver de l'amas de souillures qu'il doit à ses copistes (34).

En résumé, Nonnos est fastidieux, disaient alors et disent encore aujourd'hui presque tous les érudits qui ne l'ont pas lu, ou qui n'ont pas su le lire, et le nombre en est grand. Quant à ceux qui ont poussé jusqu'au bout des Dionysiaques, ou qui seulement en out exploité une moitié, s'ils se sont attachés à comprendre cette poésie nonnique, qui avait ses difficultés sans doute, mais dont j'espère avoir dégagé les énigmes, ils peuvent encore, et cela est tout simple, lui préférer les vrais chefs-d'oeuvre; mais ils ont appris à moins le dédaigner, car les esprits les plus récalcitrants à se former un jugement nouveau sur les auteurs antiques conviennent qu'il dédommage amplement de la curiosité, peu contagieuse jusqu'ici, qui fait tourner vers lui un regard attentif; enfin chez l'homme qui affronte pour le feuilleter la réputation de lecteur bizarre ou frivole, il en reste au moins une profonde connaissance de la langue, de la poésie et de la mythologie grecques. J'ose ajouter, pour en avoir fait l'expérience, qu'il rend la lecture de tous les autres poêles plus facile, soit en familiarisant avec l'élégance et l'harmonie du bel idiome, soit par les études préalables et l'abondance des mots dont il enrichit la mémoire, copia verborum, soit enfin, si l'on veut, par la comparaison.

XV.

Les traducteurs : Lubinus Eilhartus, Boitet.

Après ces principaux critiques, négligeant les témoignages des nombreux philologues de la même époque qui, tous, à son apparition, ont payé un tribut quelconque à Nonnos, j'en viens à ses traducteurs. Le nombre en est beaucoup plus restreint ; et comme je ne saurais mettre en ligne de compte des essais de traduction partielle, soit en vers, soit en prose, qui ne s'étendent guère, en aucune langue, au delà d'une page ou deux, je ne puis faire état que de Lubinus Eilhartus, traducteur latin primitif et jusqu'à présent unique, et de Boitet, traducteur français de Lubinus plus que de Nonnos, resté jusqu'ici lui-même sans rival dans notre langue.

Je dois ajouter néanmoins qu'au moment où Eilbart, plâtré du nom de Lubinus, dénaturait Nonnos, un autre traducteur s'annonçait à la république des lettres, déguisé lui-même sous le nom de Forestius. «Nous aussi, dit-il, s'il plaît aux Dieux » (pourquoi pas à Dieu, Nonnos a-t-il cessé, tout seul, d'être païen ? ), « nous essayons, malgré notre faiblesse, de grandes choses, pendant que nous sommes vert encore (35). Nous traduisons les Dionysiaques de Nonnos en latin, et nous y joindrons quelques légères annotations avec nos conjectures : car il est inondé d'un torrent de fautes les plus dégoûtantes. »

Jean Forest s'est-il donc plus tard effrayé de la concurrence si peu redoutable de Lubin Eilha