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table des matières de l'œuvre d'Aristote

 

ARISTOTE

 

 

CATÉGORIES

 

relu et corrigé

 

table des matières des catégories

texte grec

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CATÉGORIES

SECTION PREMIÈRE

PROTHÉORIE

CHAPITRE PREMIER

Définition des homonymes, synonymes et paronymes

§ 1. On appelle homonymes les êtres qui n'ont de commun entre eux qu'une appellation pareille, mais dont la définition, sous cette appellation identique, est essentiellement différente : par exemple, on appelle animal, l'homme réel et l'homme représenté en peinture. En effet, leur appellation seule est commune; mais leur définition essentielle est différente sous cette appellation; car si l'on veut définir ce qui fait un animal de l'un et de l'autre, ou donnera une définition différente de chacun d'eux.

§2. On appelle synonymes les êtres qui ont à la fois une appellation commune, et sous cette appellation, une définition essentiellement pareille. Tels sont l'homme et le bœuf appelés tous deux du nom d'animal. L'homme et le bœuf, en effet, reçoivent l'appellation commune d'animal, et leur définition essentielle est identique; car si l'on veut définir ce qui fait un animal de l'un et de l'autre, on donnera une définition identique pour tous les deux.

§ 3. On appelle paronymes les êtres qui tirent d'un autre leur appellation nominale avec une différence de terminaison, comme grammairien tire la sienne de grammaire, et courageux de courage.
 

§ 1. Mais dont la définition... Speusippe, au rapport de Simplicius, proposait de lire simplement : dont la définition est différente. Est-ce une leçon que proposait Speusippe, et une variante qu'il avait trouvée dans quelque manuscrit ? - Les Scholastiques appelaient les êtres homonymes : aequivoca aequivocata, et les mots qui expriment ces homonymes: aequivoca aequivocantia. - L'être appliqué aux dix Catégories est homonyme, et voilà pourquoi Aristote commence par cette définition des homonymes, selon David : et s'il ne parle des synonymes qu'après les homonymes, c'est qu'ils sont moins simples parce qu'ils supposent deux noms, tandis que les homonymes n'en supposent qu'un, édition de Berlin, Scholies, p. 40, b, 30. - Sous cette appellation identique, j'ai ajouté identique pour être plus clair. - Essentiellement, une leçon adoptée par Andronicus et Boëthus. Jamblique et Syrien, supprimaient ce mot. Voir Scholies p. 42, a, 5, Herminus, Porphyre, et Dexippe le conservaient.

§ 2. On appelle synonymes, Les Catégories s'appliquent synonymiquement à tous les êtres qui y sont compris ; les genres s'appliquent synonymiquement aux espèces, les espèces aux individus. - Les scholastiques appelaient les êtres synonymes unicoca univocata ; et les mots qui les représentent univoca invocantia.

§ 3. On appelle paronymes, Il faut trois conditions pour les paronymes comme le remarque Simplicius: identité de chose, identité de nom, différence de terminaison. II y a donc, pour continuer la pensée de David, entre les homonymes, les synonymes et les paronymes, la même progression qu'entre les nombres 1, 2, 3. - Différence de terminaison, Le texte dit précisément : différant par le cas; cas veut dire ici différence de terminaison, comme l'explique Simplicius Schol., p. 43 a, 35. Dexippe et Simplicius après lui, font remarquer qu'il n'y a point de discussion correspondant à celle de ce premier chapitre dans les Catégories d'Archytas le pythagoricien, qu'ils semblent considérer tous deux comme le modèle de celles d'Aristote. Schol., p. 43, b, 30. Boèce, d'après Themistlus, a réfuté cette erreur, ibid. 33, a, 1 : Voir aussi mon mémoire sur la Logique, tome 2, p. 156 et 337 où cette question est spécialement discutée.

CHAPITRE II

Division des mots selon qu'ils sont unis ou séparés. - Division des choses selon qu'elles sont substances ou attributs.

§ 1. Les mots peuvent être tantôt liés entre eux, tantôt séparés. Liés entre eux, quand on dit, par exemple: L'homme court, l'homme triomphe; séparés, quand on dit : Homme, bœuf, court, triomphe.

§ 2. Les choses peuvent se dire d'un sujet sans être cependant dans aucun sujet: par exemple, l'homme se dit d'un sujet, lequel est un homme quelconque, et l'homme n'est cependant dans aucun sujet. D'autres choses peuvent être dans un sujet et ne se dire cependant d'aucun sujet; et je dis d'une chose qu'elle est dans un sujet, lorsque, sans y être comme partie de ce sujet dans lequel elle est, elle ne saurait toutefois exister indépendamment de lui. Je prends pour exemple la grammaire : la grammaire est certainement dans un sujet qui est l'intelligence de l'homme, et cependant elle ne saurait se dire d'un sujet quelconque. De même la blancheur est certainement dans un sujet qui est le corps où elle est, puisque toute couleur est dans un corps, et cependant on ne peut dire ce mot d'aucun sujet. Certaines choses peuvent à la fois et se dire le sujet et être dans un sujet : la science, par exemple, est dans un sujet qui est l'intelligence humaine, et en même temps elle se dit d'un sujet qui peut être la grammaire. Certaines choses enfin ne peuvent être ni dans un sujet ni se dire d'un sujet : par exemple, homme, un cheval, toutes choses qui ne sont dans aucun sujet et ne se disent d'aucun sujet. En général, les individus et tout ce qui est numériquement un, ne peuvent se dire d'aucun sujet. Mais rien n'empêche qu'elles ne soient quelquefois dans un sujet : par exemple, la grammaire est une de ces choses qui sont dans un sujet, et cependant elle n'est dite d'aucun sujet.

 



 

§ 1. Tantôt liés entre eux, Aristote dit encore une distinction à peu près pareille, Hermeneia, ch. 1, § 5,

§ 2.  Se dire d'un sujet, C'est-à dire, être attributs. - Être dans un sujet, c'est-à-dire n'être pas sujet, ne pas servir de sujet ni recevoir des attributs, mais être un simple accident qui n'a d'être que dans un autre que soi. - Par exemple l'homme, L'homme est une substance générique, universelle, qui s'applique comme attribut à un Individu homme, à Socrate, à Platon, mais qui n'est dans aucun sujet parce qu'elle est substance, et que, par conséquent, elle existe en soi, et non pas dans un autre.
Ainsi la première division des choses comprend les substances universelles, genres ou espèces. - D'autres choses, La seconde division comprend les accidents particuliers, qui ne sont pas par eux-mêmes, qui sont dans un sujet autre qu'eux, et qui ne peuvent servir d'attributs parce qu'ils sont individuels. - La grammaire particulière, faite par tel auteur, opposée à la grammaire de tel autre. - Certaines choses peuvent à la fois, La troisième division des choses comprend les accidents universels, qui comme accidents ne sont que dans un autre qu'eux-mêmes et qui comme universels peuvent servir d'attributs. - Certaines choses enfin, La quatrième et dernière division des choses comprend les existences individuelles, qui sont par soi et ne peuvent jamais servir d'attributs. Ce sont toutes les réalités sensibles, les individus de tous genres que nous offre la nature. Ammonius, Schol., p. 44, b 1, aurait préféré qu'Aristote eût dit que la substance est un sujet, plutôt que de dire qu'elle n'est pas dans un sujet. - Par exemple, la grammaire, C'est l'exemple de la seconde division déjà cité plus haut. Les choses se partagent donc en deux grandes classes qui se subdivisent chacune en deux autres analogues : d'abord elles se partagent en substances et accidents: puis les substances et les accidents se subdivisent en universels et particuliers, en genres ou espèces et en individus. Les substances sont sujets toujours et parfois attributs : les accidents, quand ils sont sujets, ne sont que sujets d'attribution (subjectum praedicationis), et jamais sujets d'inhérence (subjectum inhaerantiae).

CHAPITRE III

Règles des attributs et des sujets, des différences des choses hétérogènes, et des différences des genres subordonnés.

§ 1. Quand une chose est attribuée à une autre, comme à son sujet, tout ce qui pourra se dire de l'attribut pourra se dire aussi du sujet. Ainsi, homme est attribué à un homme quelconque, et animal est attribué à homme; donc animal sera attribué à un homme quelconque et en effet un homme est à la fois homme et animal.

§ 2. Dans les choses de genres différents et qui n'ont entre elles aucun rapport de subordination, les différences aussi sont spécifiquement dissemblables. Soit, par exemple, les différences de l'animal et celles de la science. Les différences dans l'animal, c'est d'être terrestre, bipède, volatile, aquatique. La science n'offre aucune différence pareille; car une science ne date pas d'une autre science parce qu'elle a deux pieds.

§ 3. Au contraire, dans les genres subordonnés, rien n'empêche que les différences soient semblables. Les genres supérieurs peuvent servir d'attributs aux genres inférieurs, de sorte que toutes les différences de l'attribut pourront être en nombre égal à celles du sujet.
 

§ 1. Cette règle est évidente. L'attribut étant toujours plus large que le sujet, tout attribut de l'attribut sera nécessairement aussi l'attribut du sujet.

§ 2. Les différences aussi, Pacius remarque avec raison qu'il s'agit ici des différences distributives aussi bien que des différences constitutives. Pour ces dernières, la chose est évidente, mais elle l'est moins pour les autres; et voilà pourquoi les différences que cite Aristote ne sont que des différences distributives. Voir dans l'Introduction de Porphyre, ch. 3. § 12 et suiv., la distinction entre toutes ces différences.

§ 3. Les genres supérieurs peuvent servir d'attributs, Cette troisième règle rentre dans la première. - Toutes les différences de l'attribut ; Boethus, d'après Simplicius, voulait renverser la phrase et dire: Toutes les différences du sujet, celles de l'attribut. Schol. p 46, b, 32. Dexippe et Porphyre repoussent cette variante. Ibid. 47, 2, 8

SECTION DEUXIÈME

THEORIE

CHAPITRE IV

Énumération des dix catégories. - Exemples de chacune. - Distinction des mots isolés, et des mots formant par leur réunion soit une affirmation, soit une négation.

§ 1. Les mots, quand ils sont pris isolément, expriment chacun l'une des choses suivantes : ou substance, quantité, ou qualité, ou relation, ou lieu, ou temps, ou position, ou état, ou action, ou enfin passion.

§ 2. La substance c'est, par exemple, afin de parler sommairement, homme, cheval ; la quantité, c'est de deux coudées, de trois coudées; la qualité, c'est blanc, grammairien; la relation, c'est double, demi, plus grand; le lieu, c'est dans la place publique, dans le lycée; le temps, c'est hier, l'an passé; la situation, c'est  être couché, être assis; l'état, c'est être chaussé, être armé ; l'action c'est couper, brûler; la souffrance, c'est être coupé, être brûlé.

§ 3. Aucun des mots que nous venons d'énumérer n'emporte seul et par lui-même, l'idée d'affirmation ou de négation. C'est seulement par la combinaison de ces termes les uns avec les autres, que se forment l'affirmation et la négation. Toute affirmation, en effet, toute négation doit être vraie ou fausse. Les mots, au contraire, qui ne sont pas combinés avec d'autres mots n'expriment ni vérité ni erreur; ainsi homme, blancheur, court, triomphe.
 

§ 1. Une des choses suivantes. Aristote énumère toutes les dix Catégories sans exception et suivant la forme où elles sont placées dans les Topiques, liv. 1.
Partout ailleurs il n'en donne que quelques-unes, et il inverse l'ordre très souvent. Cette division des Catégories a été fort attaquée dans l'antiquité ; voir Simplicius, Schol., Dexippe et Porphyre, et surtout David, ibid. p. 38. - L'état, Voir pour cette partie le dernier chapitre qui lui est spécialement consacré et développé.

§ 2. Etre couché, être assis... Certains manuscrits donnent ces mots à la troisième personne du pluriel et c'est la leçon qu'a suivie l'édition de Berlin. J'ai préféré l'infinitif à cause de son indétermination même.

§ 3. N'emporte seul et par lui-même l'idée d'affirmation, C'est là ce qui distingue les Catégories de l'Herméneia, et les place nécessairement avant elle. Voir Ammonius, Schol., p. 49, h, 13. Adraste d'Aphrodise, qui n'était point, comme le dit Simplicius, un commentateur vulgaire, voulait cependant les placer avant les Topiques, et leur donnait un titre analogue à ce changement ; édit. de Berlin, Schol., p. 33, b, 37. - Ou négation, Quelques manuscrits, suivant Aminonius, supprimaient ces mots, Schol., p. 49, b, 33. -Ainsi : homme, blancheur, C'est à peu près l'exemple déjà donné plus haut, chap. 2, § 1.
 

CHAPITRE V

DE LA SUBSTANCE

Distinction de la substance en première et seconde. - Les substances secondes ne sauraient exister sans les substances premières, qui leur servent de sujets, soit d'attribution, soit d'inhérence.

L'espèce, parmi les substances secondes, est plus substance que le genre : identité des espèces entre elles; identité des substances premières. - Les espèces et les genres sont les seules substances secondes.

Propriétés de la substance : 1° elle n'est point dans un sujet : objection et réponse à l'objection : 2° toutes les attributions tirées des substances sont synonymes ainsi que celles des différences : 3° toute substance exprime un être réel : objection et réponse à l'objection : 4° la substance n'a pas de contraire : 5° elle n'est pas susceptible de plus et de moins : 6° Propriété principale : elle est susceptible, tout en conservant son identité, de recevoir les contraires : objection et réponse à l'objection.

§ 1. La substance, dans l'acception la plus exacte, la substance première, la substance par excellence, est celle qui ne se dit point d'un sujet, et ne se trouve point dans un sujet: par exemple, un homme, un cheval.

§ 2. On appelle substances secondes, les espèces où existent les substances qu'on nomme premières, et non seulement les espèces, mais aussi les genres de ces espèces. Par exemple, un homme est dans l'espèce homme. Mais le genre de l'espèce homme c'est animal : ainsi homme, animal, c'est ce qu'on appelle les substances secondes.

§ 3. Il suit évidemment de ce qui précède, que l'appellation et la définition des choses dites d'un sujet sont attribuées aussi à ce sujet. Par exemple, homme se disant d'un homme quelconque comme sujet, l'appellation d'abord est attribuable, puisqu'on peut attribuer homme à tel homme; et de plus, la définition de l'homme s'applique également bien à cet homme quelconque, puisque tout homme est homme et en outre animal. Ainsi l'appellation nominale et la définition seront attribuées parfaitement au sujet.

§ 4. Pour les choses, au contraire, qui sont, dans un sujet, ni le nom ni la définition ne peuvent être attribués le plus souvent à ce sujet. Parfois, cependant, l'appellation peut être attribuée; mais pour la définition, il est impossible qu'elle le soit jamais: ainsi la blancheur qui est dans un sujet, dans un corps, est attribuée au sujet; car on dit d'un corps qu'il est blanc; mais quant à la définition de la blancheur, elle ne sera jamais attribuée à ce corps.

§ 5. Toutes les choses autres que les substances se disent des substances premières prises comme sujets, ou bien elles sont dans ces substances qui leur servent de sujets. Ceci est évident si l'on examine chacun des exemples cités. Par exemple, animal se dit en parlant de l'homme : par conséquent, on l'attribuera à un homme quelconque; car, si l'on ne pouvait l'attribuer spécialement à aucun homme, on ne le dirait pas davantage de l'homme en général. Autre exemple: la couleur est dans le corps, donc elle doit être aussi dans un corps quelconque; car si elle ne pouvait être dans aucun des corps particuliers, elle ne serait pas du tout dans le corps. II en faut conclure que toutes les choses autres que les substances premières, ou se disent de ces substances prises comme sujets, ou bien sont dans ces substances qui leur servent de sujets. Si donc il n'y avait pas de substances premières, les autres non plus ne sauraient exister.

§ 6. Parmi les substances secondes, l'espèce est plus substance que le genre; car elle est plus rapprochée de la substance première. Si l'on veut, en effet, faire comprendre ce que c'est que la substance première, on s'expliquera d'une manière plus claire et plus propre en prenant l'espèce plutôt que le genre. Par exemple, si l'on veut définir un homme, on se fera plus comprendre en prenant l'espèce homme qu'en prenant le genre animal. L'une est, en effet, plus rapprochée d'un homme quelconque; l'autre, au contraire, est plus générale. Si l'on veut définir un arbre, on se fera mieux comprendre en prenant l'espèce arbre qu'en prenant le genre végétal.

§ 7. D'un autre côté, si les substances premières sont plus spécialement appelées substances, c'est parce qu'elles sont le sujet de toutes les autres choses, et que toutes les autres choses ou sont attribuées à elles ou sont en elles. Le rapport des substances premières à toutes les autres est précisément celui de l'espèce au genre; car les genres sont attribués aux espèces; mais les espèces ne sont pas attribuées réciproquement aux genres : ainsi l'espèce sert de fondement au genre. On peut donc aussi conclure que l'espèce est plus substance que le genre.

§ 8. Quant à toutes les espèces qui ne sont pas genres, elles ne sont point, comparativement entre elles, plus substances les unes que les autres; car on ne se fera pas mieux comprendre et définissant l'homme pour définir un homme, qu'en définissant le cheval pour définir un cheval.

§ 9. Et de même encore, pour les substances premières, elles ne sont pas entre elles plus substances les unes que les autres; un homme n'est pas plus substance qu'un bœuf.

§ 10. C'est donc bien avec raison qu'après avoir exclu les substances premières, on ne reconnaît, dans tout le reste, pour substances secondes, que les espèces et les genres seulement; car seules, parmi les attributs, elle est seulement la substance première. Que l'on veuille par exemple, définir ce que c'est qu'un homme, on le définira fort bien en définissant l'espèce ou le genre seulement, on se fera mieux comprendre en prenant plutôt homme qu'animal. Mais si l'on définissait une chose quelconque parmi toutes les autres choses, cette définition serait tout à fait déplacée: par exemple, si l'on définit blancheur, court, ou telle autre chose pareillement, et donc, c'est avec raison que, parmi toutes les autres choses, le genre et l'espèce sont seuls reconnues comme substances.

§ 11. De plus, c'est parce que les substances premières sont le fondement de toutes les autres choses et que toutes les autres choses ou en sont les attributs ou sont en elles, qu'elles sont appelées substances par excellence. Ce que ces substances premières sont pour les autres choses, les genres et les espèces de circonstances premières le sont à tout le reste; car c'est de là que tout le reste est attribué. Si l'on dit, par exemple qu'un homme est grammairien, on pourra dire aussi que l'homme et l'animal sont grammairiens, et ainsi du reste.

§ 12. Une propriété commune à toute substance, c'est de n'être point dans un sujet. Ainsi la substance première n'est pas dans un sujet et ne se dit d'aucun sujet. Quant aux substances secondes, il est tout aussi évident qu'elles ne sont pas dans un sujet. L'homme, en effet, peut se dire d'un homme quelconque comme sujet, mais n'est point dans ce sujet; car l'homme n'est point dans un homme. De même l'animal peut se dire d'un homme comme sujet, et pourtant l'animal n'est point dans un homme. J'ajoute que, pour les choses qui sont dans un sujet, rien n'empêche que leur appellation puisse parfois être attribuée au sujet; mais il est impossible que la définition s'y applique jamais. Pour les substances secondes, au contraire, l'appellation et la définition sont attribuées également au sujet. En effet, on attribuera la définition de l'homme à un homme quelconque, et celle de l'animal s'y attribuera tout aussi bien. Ainsi, la substance ne saurait être mise au nombre des choses qui sont dans un sujet.

§ 13. Ceci, du reste, n'est point spécial à la substance, puisque la différence aussi est une des choses qui ne sont pas dans un sujet: ainsi, terrestre, bipède, se disent de l'homme comme sujet, et cependant ne sont pas dans un sujet; car le bipède, le terrestre, n'est pas dans l'homme. La définition de la différence est attribuée à l'objet dont est dite cette différence : par exemple, si terrestre se dit en parlant de l'homme, la définition de terrestre se dit aussi de l'homme; car l'homme est un animal terrestre.

§ 14. Du reste, ne craignons pas, parce que les parties des substance sont dans leurs entiers comme dans des sujets, d'être obligés de repousser ces entiers du nombre des substances: car, en disant que telles choses étaient dans un sujet, nous n'avons pas prétendu dire qu'elles y fussent comme les parties dans un tout.

§ 15. Les substances et les différences ont cette propriété que tout ce qui vient d'elles est nommé synonymiquement; car toutes les attributions qui en viennent s'appliquent à des individus ou à des espèces. Il n'y a pas de catégorie qui découle de la substance première, parce qu'elle ne se dit d'aucun sujet. Mais parmi les substances secondes, l'espèce est attribuée à l'individu; le genre est attribué à la fois aux espèces et aux individus: les différences sont dans le même cas, et s'attribuent aux espèces et aux individus. Les substances premières peuvent recevoir la définition des espèces et celle des genres : l'espèce admet aussi la définition du genre, parce qu'en effet tout ce qu'on peut dire de l'attribut peut se dire également du sujet. De même, les espèces et les individus reçoivent la définition des différences. Plus haut, nous avons appelé synonymes les choses dont l'appellation était commune et la définition identique. Ainsi tout ce qui dérive des substances et des différences est dénommé par synonymie.

§ 16. Toute substance semble désigner un objet réel. Pour les substances premières, il est incontestablement vrai qu'elles désignent quelque chose de réel, puisque ce qu'elles désignent est toujours un individu et une unité numérique. Quant aux substances secondes, bien qu'elles semblent, par la forme même de l'appellation, désigner aussi une chose spéciale, comme lorsqu'on dit homme, animal, ceci pourtant n'est pas exact. Elles désignent plutôt une chose qualifiée: en effet, le sujet ici n'est pas un comme la substance première, puisque homme, animal, se disent de plusieurs hommes, de plusieurs animaux.

§ 17. Pourtant, elles ne désignent pas non plus absolument une chose qualifiée, comme le ferait cette expression, le blanc: le blanc ne désigne en effet rien de plus qu'une qualité. Mais le genre et l'espèce limitent la qualité à la substance, puisque le genre et l'espèce désignent une substance qualifiée de certaine manière. Cependant la définition est plus compréhensive par le genre que par l'espèce; car on y renferme plus de choses, quand on dit animal que quand on dit homme.

§ 18. Les substances possèdent la propriété de ne point avoir de contraires. En effet, où est le contraire de la substance première, le contraire d'un homme par exemple, d'un animal? Évidemment il n'y a point ici de contraire. II n'y a rien de contraire ni à l'homme ni à l'animal.

§ 19. Du reste, ceci n'appartient pas exclusivement à la substance. Ce caractère appartient aussi à plusieurs autres catégories, et entre autres, à celle de la quantité. Il n'y a pas de contraires à deux coudées, trois coudées, pas de contraires au nombre dix, pas de contraires à aucune des choses du même genre, à moins qu'on ne soutienne que peu est le contraire de beaucoup, petit de grand. Mais quant aux quantités définies, elles ne sauraient jamais avoir de contraires.

§ 20. La substance ne paraît pas susceptible de plus ni de moins. Je ne veux pas dire qu'une substance ne soit pas plus ou moins substance qu'une autre substance, car j'ai déjà dit qu'il en était ainsi; mais je veux dire que chaque substance ne peut être plus ou moins ce qu'elle est. Par exemple, si telle substance est homme, elle ne sera ni plus ni moins homme; l'homme ne sera ni plus ni moins homme que lui-même, ne sera ni plus ni moins homme qu'un autre. En effet, un homme n'est pas homme plus qu'un autre, de la même façon qu'une chose blanche est plus ou moins blanche qu'une autre, qu'une chose belle est plus ou moins belle qu'une autre. On peut bien dire sans doute qu'une chose a du plus ou du moins comparativement à elle-même: ainsi d'un corps blanc on dit qu'il est maintenant plus ou moins blanc qu'auparavant; d'un corps chaud, qu'il est plus ou moins chaud. La substance, au contraire, n'est jamais ni plus ni moins substance; car on ne peut pas dire qu'un homme soit maintenant plus homme que  auparavant. Et de même pour toutes les autres substances. Ainsi la substance ne paraît susceptible ni de plus ni de moins.

§ 21. La propriété la plus spéciale de la substance semble être que, tout en restant une seule et même chose, elle peut recevoir les contraires. Pour toutes les autres choses, en effet, qui ne sont pas substances, on ne saurait dire qu'une seule et même chose reçoive les contraires. Ainsi, par exemple, la couleur, qui numériquement est une seule et même chose, ne sera pas à la fois blanche et noire, de même qu'une seule et même action ne saurait être en même temps bonne et mauvaise. Ceci s'applique sans exception à toutes les choses qui ne sont pas substances. Pour la substance au contraire, bien qu'elle reste une et identique, elle n'en reçoit pas mois les contraires : ainsi un homme, un seul et même homme, peut être tour à tour blanc et noir, froid et chaud, bon ou méchant.

§ 22. Quant aux autres choses, on n'y découvre rien de pareil, à moins qu'on ne soutienne que la parole, la pensée, peuvent admettre les contraires. Une même assertion, en effet, semble pouvoir être fausse et vraie. Par exemple, si l'on dit avec vérité de quelqu'un qu'il est assis, cette même assertion sera fausse si cette personne vient à se lever. Et de même pour la pensée; car si l'on pense vrai en pensant que quelqu'un est assis, cette pensée deviendra fausse si la personne se lève et que l'on conserve relativement à elle la même pensée.

§ 23. Même en admettant cette objection, il y a ici une différence formelle. C'est qu'en ce qui concerne les substances, elles ne sont susceptibles des contraires que par suite d'un changement qu'elles-mêmes éprouvent; ainsi le corps qui devient froid, de chaud qu'il était, a subi un changement puisqu'il devient autre; ainsi de noir il devient blanc, de bon il devient mauvais; et de même pour toutes les autres choses, c'est parce qu'elles éprouvent chacune un changement qu'elles sont susceptibles des contraires. Mais la parole et la pensée restent elles-mêmes absolument et toujours immuables; et c'est seulement parce que l'objet vient à changer qu'elles reçoivent les contraires. Ainsi cette assertion que quelqu'un est assis demeure la même, mais la chose venant à changer l'assertion peut être tour à tour fausse et vraie. Il en est de même pour la pensée. Ainsi donc en ce sens, ce serait une propriété de la substance, spéciale du moins dans la forme, d'être susceptible des contraires par cela seul qu'elle éprouve elle-même un changement.

§ 24. Tout en admettant encore que la parole, la pensée sont susceptibles des contraires, on peut dire que cette opinion n'est pourtant pas tout à fait exacte. Si l'on dit que la parole et la pensée reçoivent les contraires, ce n'est pas qu'elles reçoivent réellement quelque chose; mais c'est de fait dans un autre objet que se passe ce changement. C'est uniquement parce que la chose même est ou n'est pas de telle façon, que l'assertion peut être dite vraie ou fausse, et non pas parce que la parole elle-même serait susceptible des contraires. Rien, en effet, ne saurait faire changer ni la parole ni la pensée, en sorte qu'elles ne reçoivent point les contraires, en ce sens qu'aucun changement ne survient en elles. Quant à la substance, c'est parce qu'elle reçoit elle-même les contraires qu'on peut dire qu'elle est susceptible des contraires. En effet, la substance reçoit également et la maladie et la santé, et le blanc et le noir; et c'est parce qu'elle éprouve elle-même toutes les modifications de ce genre qu'on dit qu'elle est susceptible de recevoir les contraires.

§ 25. Ainsi le propre de la substance, serait, tout en restant identique et numériquement une, d'admettre les contraires par un changement qu'elle éprouve elle-même.

§ 26. Terminons ici ce qui concerne la substance.

§ 1. Qui ne se dit point d'un sujet, Voir plus haut, chap. 2. § 2. La quatrième division des choses. - Et ne se trouve point dans un sujet, D'inhérence, c'est-à-dire qui est en soi. - Un homme, un cheval, Socrate, Bucéphale.

§ 2. Où existent les substances qu'on nomme premières, Non point comme dans leurs sujets d'inhérence, mais comme les individus, les cas particuliers existent dans l'universel, les parties dans le tout.

§ 3. Il suit évidemment de ce qui précède. Ceci est en effet une conséquence de la règle posée plus haut, chap. 3. § 1. - Seront attribués parfaitement au sujet, l'attribution est synonyme, puisque le nom et la définition sont identiques. Voir plus haut, ch. 1, § 1.

§ 4. Pour les choses... qui sont dans un sujet, Pour les accidents qui ne sont pas par soi. - Mais pour la définition, il est impossible, L'attribution est simplement homonyme. Voir plus haut, chap. I. § 1.

§ 5. Toutes les choses autres que les substances, C'est-à-dire les accidents et même les substances secondes. - Se disent des substances premières prises comme sujets. D'attribution. - Ou bien elles sont dans ces substances qui leur servent de sujets. D'inhérence, pour les accidents. - Si donc il n'y avait pas de substances premières, On voit ici combien est profonde la différence des doctrines de Platon et d'Aristote. Pour Aristote l'essence est dans les individus, pour Platon elle n'est que dans les Idées distinctes et séparées des individus.

§ 6. Ce que c'est que la substance première, Un individu quelconque est comme exemple.

§ 7. Sont attribuées à elles ou sont en elles, C'est la doctrine du § 5 répétée ici.

§ 8. Les espèces qui ne sont pas genres, Les espèces spécialissimes, Voir l'Introd. de Porphyre, ch. 2,  § 27, sur les espèces qui n'ont que les individus au-dessus d'elles.

§ 10. Dans tout le reste, En excluant les accidents.  - On se fera mieux comprendre, Répétition du § 6 plus haut. - Parmi toutes les autres choses, Parmi le nombre infini des accidents de la substance.

§ 11. Et que toutes les autres choses... en elles , L'édition de Berlin supprime toute cette phrase qu'elle cite dans les variantes que j'ai cru devoir conserver.

§ 12. C'est de n'être point dans un sujet, Précisément parce qu'elle est par soi, et qu'elle est substance Voir plus haut, ch. 2, § 12. - L'homme n'est point dans un homme, Mais il est dans tous les individus hommes, bien qu'il marque chaque homme du caractère qui lui est propre essentiellement. Un homme en une partie relativement à l'homme qui est le tout.

§ 13. La différence aussi... Parce que la différence fait partie de la substance : elle n'est pas plus qu'elle dans un sujet. Voir la définition de cette formule, plus haut, ch. 2, § 2.

§ 14. Les parties des substances, Ainsi la main, le pied dans le corps de l'homme. - Comme les parties dans un tout, C'est la réserve expresse qui a été faite plus haut, ch. 2, § 2.

§ 15. Les substances et les différences, Seconde propriété de la substance. - Est nommé synonymiquement, Voir plus haut, ch. 1, § 2, l'explication du mot synonyme. - Il n'y a pas de catégorie, Cela se conçoit sans peine. L'individu ne peut pas être attribut, parce qu'il est indivisible et par conséquent le moins large de tous les sujets. L'espèce, au contraire, renferme l'individu et peut lui servir d'attribut; le genre enveloppe l'espèce et peut lui être également attribué. - Aux espèces et aux individus, L'édition de Berlin donne le singulier: j'ai préféré le pluriel, que donnent plusieurs manuscrits et éditions. Le genre a toujours plus d'une espèce, l'espèce plus d'un individu. - Tout ce qu'on peut dire de l'attribut, C'est la première règle posée plus haut, ch. 3, § 1. - Plus haut, ch. 1, § 2.

§ 16. Toute substance semble, Troisième propriété de la substance. - Un objet réel, Un objet spécial, déterminé, et limité par son unité même et son individualité. - Par la forme même de l'appellation qui se rapproche beaucoup de celle de la substance première : l'homme, un homme. - Le sujet ici n'est pas un, Parce qu'il n'est pas individuel. - Une chose qualifiée, la qualité d'une chose, une certaine qualité de substance. Voir plus loin, ch.l, la Catégorie de la qualité.

§ 17. Limitent la qualité à la substance, Qualifient la substance en lui ôtant son caractère primitif d'individualité - Plus compréhensive, Peut-être faudrait-il traduire plutôt extensive pour être plus exact. Le genre est plus large évidemment que l'espèce.

§ 18. Les substances possèdent la propriété, Quatrième propriété de la substance.

§ 19. A celle de la quantité, voir plus loin, ch. 6, la Catégorie de la quantité, et spécialement sur cette question, le § 19 et suiv. - Peu est le contraire de beaucoup. Peu et beaucoup sont des relatifs plutôt que des quantitatifs, voir ibid. § 20 et suiv. - Quant aux quantités définies ou discrètes, voir la définition de ce mot plus loin, ch. 6, § 1. Les autres sont des quantités continues.

§ 20. La substance ne paraît pas. Cinquième propriété de la substance. - Car j'ai déjà dit qu'il en était ainsi, Plus haut dans ce chapitre même, § 6.

§ 21. La propriété la plus spéciale, Sixième propriété de la substance, la plus vraie de toutes et l'on pourrait presque dire la seule, puisque les précédentes appartiennent aussi à des Catégories autres que la substance : celle-là au contraire appartient à la substance tout entière et à la substance seule, omni et soli.

§ 22. A moins qu'on ne soutienne, Objection que se fait Aristote à lui-même et qu'il prévient en se la faisant.

§ 24. Ce paragraphe ne semble être qu'une répétition de celui qui précède. La pensée est identique : et les expressions le sont presque aussi. Les commentateurs ont essayé de trouver entre ces deux paragraphes une différence que je n'y puis voir. La tautologie est évidente, bien qu'elle soit peu explicable.

CHAPITRE VI

DE LA QUANTITÉ

Division de la quantité en finie et continue : division de la quantité, selon que ses parties ont ou n'ont pas de position dans l'espace. - Quantités finies : nombre, parole. - Quantités continues : ligne, surface, solide, temps, espace. - Quantités dont les parties ont une position : signe, surface, solide, espace. - Quantités dont les parties n'ont pas de position : nombre, temps, parole.

Les quantités énumérées sont les seules quantités vraies: les autres ne sont qu'accidentelles : exemples divers.

Propriétés de la quantité : 1° la quantité n'a point de contraire : objections diverses et réponses à ces objections; 2° une quantité n'est ni plus ni moins quantité qu'une autre; 3° Propriété principale : la quantité seule peut être dite égale ou inégale.

§ 1. La quantité est ou définie ou continue. Elle se compose, soit de choses dont les parties ont entre elles un rapport de position, soit de choses dont les parties n'ont pas de position respective.

§ 2. La quantité définie est, par exemple, le nombre et la parole; la quantité continue, c'est la ligne, la surface, le corps, et de plus, le temps et l'espace.

§ 3. En effet, il n'y a, pour les parties du nombre, aucun terme commun dans lequel elles s'unissent. Ainsi, cinq est bien une partie de dix, mais cinq et cinq ne tiennent l'un à l'autre par aucun terme commun : ils sont l'un et l'autre des quantités définies. Trois et sept ne se lient pas davantage par un commun terme; et en général, pour le nombre, on ne saurait en lier les parties par aucun rapport commun; ces parties sont toujours des quantités définies. Le nombre doit donc être rangé parmi les quantités définies.

§ 4. La parole en fait également partie. D'abord il est évident que la parole est une quantité, puisqu'elle se mesure par des syllabes brèves et longues; je veux dire la parole articulée, et l'on ne peut rapporter les parties qui la composent à aucun terme commun. Il n'est point de terme commun qui joigne les syllabes entre elles; elles sont chacune par elles-mêmes des quantités définies.

§ 5. Au contraire la ligne est une quantité continue: car il est possible d'assigner un terme commun où aboutissent ses parties, et ce terme c'est le point,

§ 6, comme pour la surface, c'est la ligne; car toutes les parties du plan se réunissent dans ce terme commun.

§ 7. Le solide aussi a un terme commun du même genre; car on peut regarder la ligne ou la surface comme le terme commun dans lequel s'unissent toutes les parties du solide.

§ 8. Le temps et l'espace sont dans le même cas; car, d'une part, le présent tient à la fois et au passé et à l'avenir;

§ 9, et d'autre part, l'espace aussi doit compter parmi les quantités continues, puisque les parties du corps qui aboutissent par leur réunion à un terme commun occupent toujours un espace. Donc, les parties de l'espace qu'occupe chacune des parties du corps, se réunissent dans ce même terme commun où se réunissent les parties du corps lui-même : donc, l'espace est une quantité continue, puisque ces parties aboutissent par leur réunion à un terme commun.

§ 10. En outre on a dit que certaines quantités sont formées de choses dont les parties ont entre elles un rapport de position, et d'autres ne sont formées que de choses dont les parties n'ont point de position.

§ 11. Ainsi les parties de la ligne ont relativement les unes aux autres une position; car chacune est placée dans un lieu distinct ; et l'on pourrait dire et indiquer précisément où chacune est posée dans le plan, et à quelle sorte de partie elle se lie.

§ 12. De même les parties du plan ont une certaine position, et l'on pourrait dire pour chacune également le lieu précis où elle est, et énoncer celles qui se lient entre elles.

§ 13. De même que pour les parties du solide, pour les parties de l'espace.

§ 14. Pour le nombre, au contraire, il serait impossible de montrer, ni comment ses parties ont entre elles un rapport de position, ni où elles sont, et comment elles se lient les unes aux autres. Même difficulté pour les parties du temps; car aucune des parties du temps n'est permanente. Et comment ce qui n'est pas permanent pourrait-il avoir une position? On pourrait dire aussi que les parties du temps ont entre elles un certain lieu puisque dans le temps telle partie est antérieure, telle autre postérieure. De même aussi pour le nombre, puisque un est nombré avant deux, et deux avant trois. De là, si l'on veut, une espèce d'ordre, mais ce n'est que de position.

§ 15. De même enfin pour la parole. Aucune de ces parties n'est permanente. Une fois prononcées, on ne peut les ressaisir, de sorte qu'il ne peut y avoir aucune position pour ces parties puisqu'elles ne sont pas permanentes.

Ainsi donc, certaines quantités sont formées de choses dont les parties ont une position, et certaines autres de choses dont les parties n'ont pas de position.

§ 17. Les quantités proprement dites sont celles que nous avons énoncées; toutes les autres ne sont des quantités que par accident. C'est seulement en vue des premières que nous nommons ainsi les autres : par exemple, on dit une grande blancheur, par cela seul que la surface blanche est fort étendue : on dit d'une action, qu'elle est longue, parce qu'il s'écoule beaucoup de temps durant son accomplissement. Et c'est de même aussi qu'on dit : un grand mouvement. En soi-même aucune de ces choses ne peut être appelée quantité; ou si l'on veut exprimer quelle est la quantité d'une action, il faut la déterminer par le temps, et dire qu'elle dure une année ou tel autre espace de temps. Et de même pour la blancheur, si on veut dire quelle est la quantité de la blancheur, on la déterminera par la surface, et l'on mesurera la quantité de la blancheur à la quantité même de la surface. Ainsi donc les seules quantités véritables, les seules quantités en soi, sont celles que nous avons dites : quant à toutes les autres, elles ne sont pas quantités par elles-mêmes, elles ne le sont que par accident.

§ 18. La quantité, non plus que la substance, n'a pas de contraires. Pour les quantités définies, il est bien évident qu'elles n'ont pas de contraires : par exemple, deux coudées, trois coudées, surface, et toutes les choses de cet ordre n'en ont pas.

§ 19. A moins qu'on ne prétende que beaucoup est contraire à peu, grand à petit.

§ 20. Mais ces dernières choses ne sont pas des quantités, ce sont bien plutôt des relatifs. Rien, en effet, ne peut en ni être dit petit ou grand; ce ne peut être jamais que par rapport à une autre chose. Ainsi d'une montagne, on dit qu'elle est petite et d'un noyau qu'il est grand, parce que celui-ci est plus grand que les objets du même genre que lui, celle-là plus petite que les objets analogues. Il y a donc ici relation à un autre objet; car si ces objets pouvaient en eux-mêmes être grands et petits, on n'aurait pas dit que la montagne fût petite et le noyau grand. De même, on dit que dans un bourg il y a beaucoup de population et qu'il y en a peu dans Athènes, bien que de fait la population, dans Athènes, soit beaucoup plus nombreuse; on dit qu'il y a beaucoup de monde dans une maison, et qu'il y en a peu au théâtre, bien que dans ce dernier lieu il y en ait bien davantage.

§ 21. C'est, je le répète, que deux coudées, trois coudées et autres choses du même genre expriment une quantité; grand et petit, au contraire, n'expriment pas une quantité, ils expriment plutôt un rapport. En effet, grand et petit ne se distinguent que relativement à un autre objet; et il est clair que grand et petit sont de la catégorie des relatifs.

§ 22. Du reste qu'on les reconnaisse ou qu'on ne les reconnaisse pas pour quantités, on peut dire que grand et petit n'ont pas de contraires; car d'une chose qu'on ne peut pas saisir et prendre en soi, d'une chose qui se rapporte à une autre, comment pourrait-on dire qu'elle a des contraires?

§ 23. Bien plus, si grand et petit sont contraires l'un à l'autre, il s'ensuivra qu'une seule et même chose pourra recevoir en même temps les contraires, et que les choses seront contraires à elles-mêmes. En effet, une chose peut être à la fois petite et grande; petite, par rapport à tel objet, grande, par rapport à tel autre objet; de sorte qu'une seule et même chose peut être grande et petite au même moment, et qu'elle reçoit en même temps les contraires. Or il n'est rien au monde qui paraisse pouvoir admettre en même temps les contraires. Dira-t-on que c'est la substance? Certainement, elle admet les contraires; mais pourtant aucun être n'est à la fois malade et bien portant; rien n'est à la fois blanc et noir. Parmi toutes les autres choses, il n'en est non plus aucune qui admette en même temps les contraires. II s'ensuivrait aussi qu'une chose pourrait fort bien être contraire à elle-même. Car si grand est le contraire de petit, et qu'une même chose puisse être à la fois grande et petite, cette chose sera contraire à elle-même; mais il y impossibilité qu'une chose quelconque soit contraire à elle-même. Donc, grand n'est pas le contraire de petit, ni beaucoup de peu ; donc, même en admettant qu'on rapporte ces choses, non pas à la relation, mais à la quantité, elles n'auront pas davantage de contraires.

§ 24. C'est surtout relativement à l'espace que la quantité semble avoir des contraires. En effet, on regarde le haut comme le contraire du bas, appelant le bas ce qui est vers le centre, parce que le centre est à la plus grande distance possible des bornes du monde. C'est même de là qu'on semble tirer toutes les définitions des autres contraires ; car les choses qui dans un même genre sont les plus éloignées les unes des autres, sont appelées contraires.

§ 25. La quantité ne paraît pas susceptible de plus et de moins : par exemple, une chose de deux coudées n'a ces deux coudées ni plus ni moins qu'une autre de même dimension. De même aussi pour les nombres: trois ne sont pas trois plus que cinq ne sont cinq, et réciproquement. Le temps non plus, n'est pas plus temps qu'un autre temps. De toutes les quantités que nous avons énumérées, aucune n'est ni plus ni moins quantité qu'une autre. La quantité ne paraît donc pas susceptible de plus et de moins.

§ 26. La propriété la plus spéciale de la quantité, c'est d'être dite égale et inégale. En effet, on peut dire de chacune des quantités dont nous avons parlé, qu'elle est égale et inégale : le nombre, le temps est dit égal et inégal; et de même pour toutes les quantités citées plus haut, on peut dire qu'elles sont égales et inégales. Quant aux choses qui ne sont pas des quantités, on ne pourrait dire avec exactitude qu'elles soient égales et inégales. Par exemple, d'une disposition, on ne peut dire qu'elle soit réellement égale et inégale; on doit dire plutôt qu'elle est semblable et dissemblable. La blancheur ne peut être dite réellement égale et inégale, mais plutôt semblable et dissemblable. Donc la propriété spéciale de la quantité, c'est d'être dite égale et inégale.

§ 1. De la quantité. Les prétendues Catégories d'Archytas mettaient la qualité et non la quantité après la substance, Schol., p. 55, b. 46. - Ou définies, On pourrait dire encore : discrètes J'ai préféré le premier mot comme plus rapproché de l'expression grecque et plus clair, bien que le second soit peut-être plus spécial. - Voir dans la Métaphysique, liv. 5, ch. 13, le résumé de ce chapitre sur la quantité.

§ 2. Le nombre et la parole, Pacius remarque avec raison que dans le chap. 13 du liv. 5 de la Métaphysique, Aristote ne compte plus la parole parmi les quantités. Il est assez singulier en effet de l'y voir figurer. - Le temps et l'espace forment aussi des Catégories distinctes, voir plus haut, ch. 4, § 1, et plus loin, ch. 9, § 6.

§ 3. Il n'y a... aucun terme commun, Voilà la définition de la quantité discrète ou définie.

§ 4. La parole en fait également partie, Malgré les motifs qu'Aristote donne de cette classification, il est bien difficile de la comprendre. La parole n'est pas plus une quantité qu'une foule d'autres choses qui ne sont point énumérées ici ; et en particulier, le mouvement.

§ 10. On a dit, J'ai ajouté ces mots pour rendre la pensée plus complète; voir ci-dessus, § 1.

§ 11. Et à quelle autre partie elle se lie, En tant que quantité continue.

§ 12. Celles qui se lient entre elles parce que ce sont encore des lignes continues.

§ 13. Pour les parties de l'espace, L'espace est une quantité finie et a des parties qui ont une position respective.

§ 14. Même difficulté pour les parties du temps, Le temps, quoique continu comme l'espace, n'a pas de parties qui aient position les unes à l'égard des autres.

§ 16. Dont les parties n'ont pas de position, Voir ci-dessus, § 1 et § 10, pour le sens spécial de cette formule.

§ 17. Les quantités proprement dites, Distinction reproduite dans la Métaphysique, liv. 5, ch. 13. - On la déterminera par la surface, Ceci n'est pas exact. On dit d'une blancheur qu'elle est grande pour dire qu'elle est plus vive, qu'elle est plus forte. Il y a une différence d'intensité et non pas seulement de surface. Il est vrai que dans ce cas, non plus que dans l'hypothèse d'Aristote, la blancheur n'appartient pas à la quantité, et qu'elle demeure toujours dans la catégorie de la qualité. - Sont celles que nous avons dites, Au nombre de sept, et énumérées plus haut, § 2 ; nombre, parole, point, ligne, surface, temps et espace.

§ 18. La quantité... n'a pas de contraires. Première propriété de la quantité qui appartient aussi à la substance; voir ch. 5, § 18.

§ 19. Beaucoup est contraire à peu, Voir plus haut, ch. 5, § 19, où cette objection est déjà indiquée.

§ 20. Bien plutôt des relatifs, voir au chapitre suivant la Catégorie des relatifs, et particulièrement § 3.

§ 23. Dira-t-on que c'est la substance, Voir au chap. précédent, § 21. - Elle admet les contraires, Mais non point à la fois.

§ 24. Le centre est à la plus grande distance possible, Du centre à la circonférence, sans doute, mais non pas d'un point de la circonférence à l'autre, représentés par les deux extrémités d'un diamètre.

§ 25. La quantité ne paraît pas susceptible de plus et de moins, seconde propriété de la quantité. - Cette proposition, qui semble au premier coup d'œil contraire à l'axiome mathématique qui définit la quantité, est parfaitement vraie au sens que lui donne Aristote.

§ 26. La propriété la plus spéciale, Troisième propriété de la quantité, qui n'appartient qu'à elle : soli et omni. - Dont nous avons parlé... citées plus haut, Voir plus haut,  § 2. - Et dissemblable, l'édition de Berlin supprime deux fois ce mot que j'ai cru devoir rétablir deux fois, avec Pacius et la plupart des éditeurs. Ils complètent fort bien la pensée.

CHAPITRE VII

DES RELATIFS

Définition vulgaire des relatifs : exemples divers.

Propriétés des relatifs. 1° Quelques-uns ont des contraires. 2° Quelques-uns sont susceptibles de plus et de moins. 3° Tous les relatifs doivent être réciproques à un autre terme : difficultés pour reconnaître cette réciprocité quand les mots manquent à la langue : nécessité de forger des mots pour découvrir la relation. 4° Les relatifs coexistent pour la plupart : exceptions diverses.
Examen de cette question : Quelques substances peuvent-elles être comprises parmi les relatifs? Solution négative, au moyen d'une définition nouvelle des relatifs.

Difficulté de la théorie des relatifs.

§ 1. On appelle relatives, les choses qui sont dites, quelles qu'elles soient, les choses d'autres choses, ou qui se rapportent à une autre chose, de quelque façon différente que ce soit.

§ 2. Par exemple, plus grand, quel que soit l'objet, se dit par rapport à une autre chose, puisqu'on doit dire plus grand que telle autre chose. Double aussi n'est ce qu'il est que par rapport à une autre chose, puisqu'on doit dire double d'une autre chose; et de même pour toutes les choses de ce genre. Voici encore d'autres relatifs: possession, disposition, sensation, science, position; ces choses-là ne sont que les choses d'autres choses, ou ont tel autre rapport à une autre chose, et ne valent que par ce rapport. La possession, par exemple, c'est la possession de quelque chose; la science, la science de quelque chose; la position est la position de quelque chose; et de même pour tout le reste. Ainsi, les relatifs sont toutes les choses qui ne sont dites, quelles qu'elles soient, que d'autres choses,

§ 3, ou qui se rapportent, de quelque façon que ce soit, à une autre chose qu'elles-mêmes. Ainsi une montagne est dite grande par rapport à une autre montagne; elle n'est dite grande que par relation. Semblable est dit semblable à quelque chose, et de même pour toutes les choses analogues; elles sont dites relativement à quelque chose.

§ 4. De même encore la récubation, la station, le séant, sont des positions; et la position fait partie des relatifs. Cependant, être couché, être debout, être assis, ne sont pas en eux-mêmes des positions; mais on les appelle ainsi par dérivation des positions qu'on vient de citer.

§ 5. Les relatifs possèdent aussi la propriété des contraires: ainsi, la vertu est le contraire du vice; et le vice et la vertu sont tous deux des relatifs; la science est le contraire de l'ignorance.

§ 6. Cependant cette propriété des contraires n'appartient pas à tous les relatifs : double, triple, ni aucune des choses du même genre n'ont de contraires.

§ 7. Les relatifs aussi paraissent susceptibles de plus et moins: en effet, semblable et dissemblable sont dits l'un et l'autre plus ou moins; égal et inégal le sont aussi plus ou moins; et ce sont là des relatifs; car semblable est dit semblable à quelque chose, inégal est dit inégal à quelque chose.

§ 8. Tous les relatifs cependant ne sont pas susceptibles de plus et de moins. Double, en effet, n'est ni plus ni moins double; il en est de même pour tous les relatifs de ce dernier genre.

§ 9. Tous les relatifs s'appliquent à des choses réciproques: ainsi l'esclave est dit esclave du maître; et réciproquement, le maître est maître de l'esclave. Le double veut dire le double de ce qui en est la moitié ; la moitié est la moitié de ce qui en est le double; plus grand est plus grand que ce qui est plus petit; plus petit est plus petit que ce qui est plus grand, et ainsi du reste. Il peut se faire cependant que dans l'énonciation les choses réciproques diffèrent quelquefois par la terminaison. Ainsi, la science est la science de ce qui est su, et ce qui est su est su par la science : la sensation est la sensation de l'objet senti, et l'objet sensible est senti par la sensation.

§ 10. Parfois cette réciprocité des relatifs cesse d'être apparente, quand on ne fait pas une application exacte des mots, et qu'on s'est trompé dans cette application. Par exemple, si l'on rapporte l'aile à l'oiseau on ne pourra pas dire réciproquement l'oiseau d'une aile. C'est que la première application de mots n'est pas juste, et qu'on rapporte à tort aile à oiseau. En effet, ce n'est pas en tant qu'il est oiseau qu'on dit son aile, mais c'est en tant qu'il est ailé; car bien d'autres choses ont des ailes sans être pour cela des oiseaux. La réciprocité se rétablit si l'application est exacte: ainsi l'aile est l'aile d'un animal ailé, et l'animal ailé est ailé par l'aile.

§ 11. Parfois aussi, il est nécessaire de créer un mot spécial, quand il n'existe pas de terme auquel on puisse légitimement rapporter la chose. Par exemple, si l'on veut rapporter gouvernail à navire, l'application n'est pas exacte; car ce n'est pas parce que l'objet est vaisseau qu'on dit son gouvernail, puisqu'il y a des vaisseaux sans gouvernail. La réciprocité est donc ici détruite, puisqu'on ne peut pas dire réciproquement que le vaisseau est le vaisseau du gouvernail. Mais peut-être l'appellation des mots serait-elle plus juste, si l'on disait, par exemple : Le gouvernail est le gouvernail d'une chose « gouvernallisée », ou si l'on employait toute autre expression pareille, attendu qu'il n'y a point ici de mot spécial. La réciprocité existe toujours en faisant une application de mots qui soit légitime; en effet, la chose « gouvernallisée » est « gouvernallisée » par le gouvernail; et ainsi du reste. Par exemple, tête se dira plus exactement d'un être « têtifié » que d'animal; car ce n'est pas en tant qu'animal que l'animal a une tête, puisque beaucoup d'animaux n'en ont pas.

§ 12. C'est ainsi qu'on peut trouver fort aisément des mots pour des choses qui n'ont pas de nom spécial, si l'on tire ces mots des primitifs, et qu'on les impose aux objets correspondants à ces primitifs, comme on l'a fait plus haut, d'aile faisant ailé, de gouvernail « gouvernallisé ».

§ 13. Ainsi donc, tous les relatifs, si l'application des mots est exacte, doivent être dits de choses qui leur sont réciproques; seulement, si l'on fait cette application au hasard et qu'on ne les rapporte pas à la chose même dont ils sont dits, la réciprocité disparaît. J'ajoute que, même parmi les choses dont la réciprocité est notoire, et qu'on peut rendre par des mots spéciaux, la correspondance vient à cesser, si l'appellation se fait d'après quelque accident, et non pas d'après la chose même dont il s'agit. Par exemple, si l'on attribue l'esclave, non pas au maître, mais à l'homme, à l'animal bipède, ou à tel autre accident de ce genre, la réciprocité n'existe plus, parce que l'appellation des mots est inexacte.

§ 14. Mais si l'on fait une appellation légitime relativement à la chose qui doit la recevoir, et qu'éliminant tout ce qui n'est qu'accident, on ne garde que ce qui peut recevoir justement l'appellation du mot, le mot alors sera toujours parfaitement applicable à la chose. Ainsi, que l'on rapporte esclave à maître, et en écartant tous les faits accidentels qui peuvent se rapporter au maître, par exemple d'être un animal à deux pieds, d'être susceptible de science, d'être un homme, on pourra toujours, en lui laissant uniquement cette propriété d'être maître, rapporter esclave à maître; car l'esclave est dit esclave du maître.

§ 15. Si, au contraire, l'appellation du mot n'est pas légitime, même en ayant soin d'écarter toutes les autres circonstances, pour ne garder que la chose même à laquelle le mot devrait se rapporter, on ne pourra l'employer avec justesse. Par exemple, qu'on rapporte esclave à homme et aile à oiseau, et qu'on écarte de l'homme sa qualité de maître, on ne pourra plus dire esclave par rapport à homme; car sans maître il n'y a plus d'esclave. Et de même qu'on ôte à l'oiseau sa qualité d'être ailé, aile ne sera plus une chose de relation, puisque sans animal ailé l'aile ne sera plus dite de quelque chose.

§ 16. Ainsi donc, il faut faire l'appellation du mot relativement aux choses qui peuvent légitimement la recevoir. S'il existe un nom spécial, cette appellation est fort simple; s'il n'en existe pas, il sera peut-être nécessaire d'en créer un nouveau. Avec des appellations verbales ainsi faites, il est évident que tous les relatifs se disent de choses réciproques les unes aux autres.

§ 17. Les relatifs semblent pouvoir exister simultanément par nature, et ceci est vrai de la plupart d'entre eux. Double et moitié existent à la fois; moitié existant, double existe aussi; le maître existant, l'esclave existe; l'esclave existant, le maître existe, et ainsi de reste. Il faut ajouter que ces choses se détruisent aussi réciproquement: s'il n'y a pas de double, il n'y a pas de moitié; s'il n'y a pas de moitié, il n'y a pas de double, et de même pour tous les autres cas.

§ 18. Cependant cette simultanéité naturelle d'existence n'est pas vraie pour tous les relatifs : la chose sue paraît antérieure à la science; car en général nous tirons les sciences de choses qui existent préalablement. Il n'y a qu'un bien petit nombre de choses, pour ne pas dire aucune, où l'on voie la science formée en même temps que la chose qui doit être sue.

§ 19. De plus, si la chose qui peut être sue disparaît, elle fait disparaitre la science avec elle; mais la science disparaissant n'enlève pas avec elle la chose qui peut être sue. Sans la chose qui peut être sue, il n'y a pas de science; car ce serait la science de rien; mais la chose à savoir peut fort bien exister sans la science. Par exemple, la quadrature du cercle, si toutefois c'est une chose qui puisse être sue, existe comme chose à savoir, bien que la science de cette chose n'existe pas encore. J'ajoute que l'animal homme venant à disparaître, il n'y aurait plus de science, bien qu'une foule de choses susceptibles d'être sues pussent rester encore après lui.

§ 20. Il en est de même pour la sensation, l'objet sensible semble antérieur à la sensation: ôtez, en effet, l'objet sensible, il emporte la sensation avec lui. Mais la sensation disparaissant n'enlève pas avec elle l'objet sensible. En effet, les sensations s'appliquent à un corps, et sont dans un corps : l'objet sensible détruit, le corps lui-même disparaît; car le corps est du nombre des objets sensibles, et s'il n'y a pas de corps, la sensation elle-même disparaît; de sorte que la chose sensible détruite, détruit avec elle la sensation. La sensation, au contraire, ne détruit pas avec elle la chose sensible. Si l'animal disparaît, la sensation disparaît avec lui; mais la chose sensible reste; et c'est, par exemple, le corps, la chaleur, la douceur, l'amertume, et tant d'autres choses du même genre, qui touchent nos sens.

§ 21. Il y a plus, la sensation ne naît qu'avec l'être qui sent; car c'est seulement quand l'animal vient à naître, que la sensation naît avec lui. Mais les objets sensibles existent avant qu'il n'y ait ni d'animal, ni de sensation : en effet, le feu, l'eau et tous les éléments analogues dont l'animal est formé, existent avant qu'il n'y ait du tout ni animal ni sensation. Ainsi, l'objet sensible paraîtrait précéder la sensation.

§ 22. On peut se demander si toute substance est exclue des relatifs, ainsi que cela semble, ou bien si l'on peut comprendre parmi eux quelques-unes des substances secondes. Il est certain, pour les substances premières, que ni les substances entières ni leurs parties ne sont jamais exprimées par relation; car on ne dit pas que tel individu homme est un homme de telle chose que tel bœuf est un bœuf de telle chose, non plus que pour leurs parties, on ne dit pas que telle main est telle main de quelqu'un, mais bien la main de quelqu'un; on ne dit pas que telle tête est telle tête de quelqu'un, mais bien la tête de quelqu'un. Il en est de même pour les substances secondes, pour la plupart du moins. Par exemple, l'homme n'est pas dit l'homme de quelque chose; le bœuf n'est pas le bœuf de quelque chose; le bois, le bois de quelque chose; mais ils sont dits la propriété de quelqu'un. Il est donc évident que les choses de ce genre ne sont pas parmi les relatifs. Mais il y a doute pour quelques-unes des substances secondes. Par exemple, la tête est dite la tête de quelqu'un, la main est dite la main de quelqu'un, et ainsi des choses du même genre, qui paraissent appartenir aux relatifs.

§ 23. Si donc la définition des relatifs a été bonne; il est difficile, pour ne pas dire impossible, de démontrer qu''aucune substance n'entre dans la catégorie des relatifs

§ 24. Mais si la définition est insuffisante, et qu'on pense que les relatifs sont les choses dont l'existence se confond avec leur rapport quelconque à une autre chose, alors il y aurait moyen de répondre à cette objection.

§ 25. La première définition des relatifs s'applique sans doute à tous les relatifs sans exception; mais y a une grande différence entre être relatif, et n'être ce qu'on est que parce qu'on est dit d'une autre chose.

§ 26. De ce qu'on a dit, il suit évidemment que si quelqu'un connaît un relatif d'une manière précise, il connaîtra d'une manière précise aussi la chose à laquelle le relatif s'applique. Ceci est évident par soi-même. Si quelqu'un en effet sait que telle chose est au nombre des relatifs, et que l'existence des relatifs soit identique au rapport quelconque qu'ils ont avec une chose, il connaît aussi la chose à l'égard de laquelle ce relatif est dans une certaine relation. S'il ne connaît point du tout la chose à laquelle ce relatif se rapporte, il ne saura même pas s'il se rapporte à quelque chose.

§ 27. Ceci n'est pas moins évident dans les exemples particuliers. Par exemple si l'on sait positivement d'une chose qu'elle est le double, on sait aussitôt positivement de quelle autre chose elle est le double ; car si on ne savait pas qu'elle est le double d'une chose déterminée, on ne saurait pas du tout non plus qu'elle est le double. Et de même si l'on sait qu'une chose est plus belle, on doit nécessairement aussi savoir sur-le-champ et d'une manière déterminée, la chose en comparaison de laquelle elle est plus belle. On ne saura pas d'une manière indéterminée qu'elle est plus belle qu'une chose plus laide; car ce ne serait alors qu'une vague conception, ce ne serait pas une science. On ne saurait même pas exactement qu'elle est plus belle qu'une chose plus laide; car il pourrait se faire qu'il n'y eût pas eu réalité de chose moins belle que celle-là. Il est donc évidemment nécessaire que ce qu'on sait précisément des relatifs, on le sache précisément aussi de la chose à laquelle ces relatifs se rapportent.

§ 28. On peut savoir d'une manière précise ce que sont la tête, la main, et autres choses du même ordre, qui sont des substances; mais on ne sait pas nécessairement pour cela la chose qu'elles concernent, et l'on peut ignorer à qui précisément appartint cette tête, à qui cette main. Ce ne sont donc pas là des relatifs; et si ce ne sont pas là des relatifs, il est donc vrai de dire qu'il n'y a pas de substance qui fasse partie des relatifs.

§ 29. Du reste, il serait peut-être difficile de rien affirmer en ces matières sans y avoir regardé à plusieurs reprises; mais en tout cas il n'est pas inutile d'avoir discuté chacune de ces questions.

§ 1. Des relatifs, Plusieurs commentateurs ont élevé des objections contre cet ordre des Catégories, et ils auraient préféré placer la qualité avant les relatifs. Simplicius les réfute, Schol p. 39, 6, 3, ainsi que David, ib., p. 60, a, 39. Dans la Métaphysique, liv. 5, la qualité vient avant les relatifs, ch. 14 et 15. - On appelle relatives, c'est la définition vulgaire des relatifs. Boethius, et à sa suite David, prétendent qu'elle appartient à Platon. Schol.., p. 61, a, 3 et 10. Aristote en donnera une nouvelle et meilleure plus bas, § 24. - Pacius remarque aussi que dans le 5e livre de la Métaphysique la catégorie de la qualité est placée avant celle de la relation. - Les choses d'autres choses, Le génitif qui est employé ici indique que la relation s'établit le plus souvent du nominatif au génitif, bien qu'elle puisse aussi s'établir du nominatif à tel autre cas, ce que signifient ces mots : de quelque façon différente que ce soit. Cette première définition des relatifs ne considère donc que les mots.

§ 2. Plus grand que. J'ai été obligé, par notre langue, de prendre cette expression ; en grec, c'est le génitif qui exprime cette relation, comme en latin c'est l'ablatif ; pour double, la relation se fait en français comme en grec par le génitif. - Ou ont tel autre rapport avec une autre chose, Ou se rapportent à une autre chose au moyen de tel autre cas que le génitif. L'édition de Berlin supprime ces mots que je crois devoir amener avec la plupart des éditeurs. - Ils ne valent que par ce rapport. Ceci fait déjà pressentir la nouvelle définition qui sera donnée plus loin. § 24. - Dites quelles qu'elles soient, comme plus haut, § 1.

§ 3. De quelque autre façon que ce soit, Comme plus haut. § 1; et en effet les exemples qu'il propose dans la fin de ce paragraphe-ci montrent la relation non plus de nominatif au génitif, mais de nominatif au datif ou à tel autre cas.

§ 4 : Par dérivation, Paronymiquement. Voir plus haut, ch. 1, § 3, la définition des paronymes.

§ 6. Les relatifs possèdent, Première propriété des relatifs. Il faut remarquer que dans le chapitre précédent, § 22, Aristote a dit que les relatifs n'ont pas de contraires, et ici II soutient une opinion tout opposée. La restriction qu'il fait au § 6 explique cette apparente contradiction: quelques relatifs ont des contraires d'autres n'en ont pas.

§ 7. Les relatifs aussi paraissent... Seconde propriété des relatifs. - Égal et inégal le sont aussi plus et moins, C'est qu'on prend alors égal et inégal dans un sens peu précis et peu exact ; car autrement les choses ne sont pas plus ou moins égales et inégales; elles le sont ou ne le sont pas absolument.

§ 9. Tous les relatifs s'appliquent, Troisième propriété des relatifs. - Dans l'énonciation, Par la manière dont elles sont exprimées. - Par la terminaison, Par le cas, dit le texte. Ainsi un relatif tient à un relatif par le génitif et ce second relatif tient au premier par un autre cas, comme dans les exemples qu'il cite. - La science de ce qui est su. Au génitif ; ce qui est su est su par la science Ablatif : de l'objet senti, Génitif : senti par la sensation, Ablatif

§ 10. Si l'on rapporte l'aile de l'oiseau, En effet, si l'on dit bien l'aile d'un oiseau, on ne dit pas l'oiseau d'une aile: on pourrait de là conclure la fausseté de l'appellation. - Bien d'autres choses ont des ailes, Comme tous les insectes qui ont des ailes et ne sont pas cependant des oiseaux.

§ 11. Gouvernallisée, J'ai dû créer ce mot, comme Aristote le fait lui-même en grec, ainsi que l'indiquent ces mots : ou si l'on employait toute autre expression pareille, attendu qu'il n'y a point ici de mot spécial. - Têtifié, J'ai dû forger aussi ce mot pour répondre à la pensée du texte. - Beaucoup d'animaux n'en ont pas, les vers, les mollusques, les coquillages. Dans l'antiquité, du reste, ces mots forgés par Aristote avaient été souvent critiqués. Voir Simplicius, Schol., p. 63, a, 36.

§ 12. Des primitifs, C'est-à-dire de celui des relatifs qu'on connaît comme gouvernallisé, de gouvernail: têtifié, de tête, etc. - D'aile faisant ailé, II semblerait qu'Aristote a créé aussi le mot qui en grec répond à ailé. On peut objecter que sans forger de mots la relation est souvent fort claire, comme le prouvent les exemples mêmes d'abord cités dans le texte : maître et esclave, père et fils.

§ 13. Mais à l'homme, à l'animai bipède, Ce sont là en effet les accidents et non l'essence même de maître.

§ 14. Tous les faits accidentels, Tous les attributs qui ne se rapportent pas essentiellement à la relation. - Susceptible de science, L'un des éléments de la définition de l'homme, et accidentellement de maître qui est homme.

§ 15. Dite de quelque chose, Et par conséquent relatif.

§ 17. Les relatifs semblent pouvoir, Quatrième propriété des relatifs. - Par nature, par leur nature propre, ou si l'on veut aussi d'une manière plus générale : dans la nature. II faut remarquer qu'II s'agit toujours ici des simples relatifs verbaux : relata secundum dici, comme disent les Scholastiques. Aristote prouvera plus bas que les vrais relatifs, relata secundum esse, sont toujours simultanés, § 24. C'est la définition nouvelle qui il donne lui-même.

§ 18. Paraît antérieure, Et non simultanée. - Les sciences, Dans le sens de connaissances, perceptions.

§ 19. Car ce serait la science de rien, Ces mots, que je conserve avec l'édition de Berlin, manquent dans plusieurs éditions : ils ne sont pas indispensables. Sylburge et Pacius ont peut-être bien fait de ne pas les admettre. C'est un manuscrit d'Isingrinius qui les donne. - La quadrature du cercle, Voir Derniers Analytiques, liv.1, ch. 9, § 1. Cette question y revient même plusieurs fois.

§ 20. Les sensations s'appliquent à un corps, C'est le corps senti. - Et sont dans un corps. Le corps qui sent. La sensation suppose deux fois l'existence du corps : le corps ne suppose pas la sensation.


§ 22. On peut se demander, Objection élevée contre la première définition des relatifs. - Un homme de telle chose, Je n'ai pu rendre autrement le génitif grec : il faut, pour bien comprendre cette formule, se rappeler le § 1 de ce chapitre. Un homme n'est pas un homme de quoi que ce soit. comme un père est père d'un fils, un fils fils d'un père. Les relatifs comme père ne se suffisent pas et ont besoin d'un complément, d'un corrélatif qui se lie à eux par la forme du génitif, ou par tel autre cas. Les substances, au contraire, et leurs parties se suffisent, et n'ont pas besoin de complément. Voilà ce qu'Aristote a voulu dire, et la chose est parfaitement vraie. - L'homme de quelque chose, Même remarque sur cette formule. - Pour quelques-unes des substances secondes. Voir plus haut, ch. 5, § 3. - Qui paraissent appartenir aux relatifs, secundum divi: car, en effet, l'appellation est de la même forme et pourrait se confondre avec celle des vrais relatifs d'après la définition du § 1. Il faut cependant la bien distinguer.

§ 23. Si donc la définition, Donnée plus haut au § 1.

§ 24. Les relatifs sont les choses, Voilà la définition nouvelle qu'Aristote substitue à la première, et qui a été attaquée par plusieurs commentateurs. Voir Simplicius, Scol., p. 66, a, 34. - Alors il y aurait moyen, En effet, les parties des substances secondes, la tête la main sont bien la tête, la main de quelqu'un : mais leur essence ne consiste pas uniquement dans ce rapport, comme pour le père qui n'est pas sans le fils, comme pour le fils qui n'est pas sans le père.

§ 25. Convient sans doute à tous les relatifs, Mais convient aussi à d'autres choses, et par exemple aux parties des substances.

§ 26. De ce qu'on a dit, Cinquième propriété des relatifs. - La chose à laquelle ce relatif s'applique, Le corrélatif de ce relatif. - Soit identique au rapport, Selon la définition du § 24. - S'il se rapporte à quelque chose, Si ce relatif existe.

§ 28. On peut savoir d'une manière précise, Nouvel argument pour prouver que les parties des substances ne sont pas des relatifs, comme pourrait le faire croire la définition du § I. Ce ne sont donc pas ici des relatifs. - Il n'y a pas de substance qui fasse partie des relatifs, Au sens de la nouvelle définition du § 24.
 

CHAPITRE VIII

DE LA QUALITÉ

Définition de la qualité : qualité est un mot à plusieurs sens. 1° espèce de la qualité : Capacité et disposition : rapports et différences de l'une et de l'autre.