retour à l'entrée du site ALLER à LA TAble des matières de cicéron orateur
Cicéron

DISCOURS POUR P. SEXTIUS.
DISCOURS POUR P. SEXTIUS.
I. Juges, si l'on s'étonnait autrefois que, dans une aussi
puissante république et dans un empire aussi florissant, il se trouvât trop peu
de citoyens généreux et braves qui osassent se dévouer aux dangers pour la
constitution de l'État et pour la liberté commune, désormais on s'étonnera
plutôt de rencontrer un citoyen rempli de ce noble courage que de voir des
hommes timides et plus occupés d'eux-mêmes que de la république. Sans vous
arrêter à considérer quel a été le sort de chacun, vous pouvez d'un seul regard
embrasser les maux de ceux qui, de concert avec le sénat et tous les gens de
bien, ont relevé la république et repoussé loin d'elle ses cruels oppresseurs.
Vous les voyez éplorés, couverts du deuil des suppliants, réduits à défendre
devant les tribunaux leur vie, leur honneur, leurs droits, leur fortune, leurs
enfants; tandis que les scélérats qui ont violé, renversé, foulé aux pieds
toutes les lois divines et humaines, non contents de braver vos regards avec une
joie insolente, se font un jeu de préparer la mort des meilleurs citoyens, sans
rien craindre pour eux-mêmes. Mais le comble de l'indignité, c'est que ce ne
sont plus leurs brigands, leurs satellites, perdus de misère et de crimes,
qu'ils arment contre nous; c'est par vous, c'est par les hommes les plus
vertueux qu'ils cherchent à perdre les plus vertueux citoyens; et, quand ils ont
vainement employé les pierres, les épées, les flammes, la violence, les
rassemblements, pour nous anéantir, ils se flattent que votre autorité, que
votre religion, que vos arrêts les aideront à consommer notre ruine. J'espérais,
juges, que ma voix ne se ferait plus entendre que pour attester ma
reconnaissance et raconter les bienfaits de mes défenseurs; mais je me vois
contraint aujourd'hui de m'en servir pour les défendre eux-mêmes. Eh bien! que
cette voix soit consacrée surtout à ceux qui me l'ont rendue, moins pour moi que
pour vous et pour le peuple romain!
II. Quoique Q. Hortensius ait plaidé la cause de P. Sextius avec une
éloquence digne de sa haute réputation, quoique cet orateur n'ait rien omis de
ce qu'il fallait déplorer au nom de la république, ou discuter pour la
justification de l'accusé, cependant j'oserai aussi prendre la parole, dans la
crainte qu'on ne me reproche d'avoir abandonné un citoyen sans qui tous les
autres seraient privés de mon appui. Mais, comme je parle le dernier, surtout
dans une telle cause, il me semble, juges, que vous devez attendre de moi plus
d'émotion que de raisonnement, plus de plaintes que d'éloquence, plus
d'indignation que de talent. Si donc je m'exprime avec plus d'énergie et de
liberté que ceux qui ont parlé avant moi, je vous prie d'excuser dans mon
discours tout ce que vous croirez qu'un pieux ressentiment et un légitime
courroux peuvent rendre excusable. Car nul ressentiment ne fut plus juste que le
mien : le péril de mon bienfaiteur en est la cause; et nul emportement ne fut
plus louable : je poursuis des scélérats acharnés à la perte de tous mes
défenseurs. Comme les autres orateurs ont répondu séparément aux différents
chefs d'accusation, je vais parler en général de tout ce qui regarde P. Sextius,
de son genre de vie, de son caractère, de ses moeurs, de son attachement
inviolable aux gens de bien, de son zèle pour le salut commun et la tranquillité
publique. Puissé-je,dans un tableau si vaste et si compliqué, ne rien oublier de
ce qui intéresse la cause, l'accusé, la patrie; et, puisque la fortune elle–même
a placé le tribunat de P. Sextius au milieu des plus violentes tempêtes, et
parmi les déplorables ruines de l'État, je ne vous retracerai ces faits
éclatants et mémorables qu'après vous avoir montré sur quelles bases il a su
élever si haut l'édifice de sa gloire.
III. Le père de P. Sextius, comme la plupart de vous se le rappellent,
juges, était un homme sage, intègre, sévère. Les citoyens les plus illustres
postulèrent avec lui le tribunat, et il fut nommé le premier dans un siècle où
l'on respectait la vertu. S'il ne posséda point les autres magistratures, c'est
qu'il fut moins jaloux de les obtenir que d'en paraître digne. Ce fut par les
conseils de son père que P. Sextius épousa la fille d'un homme recommandable et
distingué, Albinus, de laquelle il eut cet enfant que vous voyez devant vous, et
une fille déjà mariée. Sa conduite le rendit également cher à ces deux citoyens
d'une probité tout à fait antique. La mort lui ayant enlevé sa femme, Albinus
cessa d'être son beau–père sans cesser d'être son ami. Ses démarches, ses
inquiétudes, sa tristesse, vous montrent aujourd'hui à quel point il lui est
encore attaché. Du vivant de son père, P. Sextius s'unit, par un second hymen, à
la fille d'un homme aussi vertueux qu'infortuné, je veux dire de C. Scipion. Le
bon coeur de P. Sextius éclata dans cette circonstance, et lui mérita l'estime
générale : après son mariage, il fit aussitôt un voyage à Marseille pour y voir
son beau-père et tâcher de le consoler sur ces bords étrangers, où les orages de
la république avaient jeté un citoyen si digne d'habiter une patrie pleine de la
gloire de ses ancêtres. Il lui amena sa fille, dans l'espérance que son aspect
imprévu et ses tendres caresses allégeraient le poids de ses chagrins. Tant que
vécut Scipion, Sextius s'efforça d'adoucir par mille soins officieux la douleur
du père et les regrets de la fille. Je pourrais m'étendre sur sa libéralité, ses
vertus domestiques, son tribunat militaire, son désintéressement dans cette
magistrature. Mais la gloire de la république se présente à mes regards : elle
m'entraîne vers elle, et m'ordonne de négliger ces faits moins importants.
IV. Le sort le fit questeur de mon collègue C. Antoine; mais il devint
réellement le mien en s'associant à mes projets. La délicatesse m'empêche de
vous révéler tous les avis que me communiqua son active prévoyance. Je ne dirai
qu'un mot d'Antoine: c'est que, dans ces vives alarmes, dans le péril où se
trouvait la patrie, il ne voulut ni détruire par un désaveu, ni affaiblir,en
usant de dissimulation, la terreur générale et les soupçons que plusieurs
avaient conçus contre lui. Tel était le collègue qu'il me fallait soutenir et
diriger. Si vous m'avez avec raison fait un mérite d'avoir en même temps ménagé
Antoine et défendu la république, vous ne devez pas moins d'éloges à P.
Sextius,qui, se montrant tout à le fois questeur respectueux et excellent
citoyen, obtint également l'estime du consul et le suffrage de la patrie.
Sextius, lorsque la conjuration sortit de son ténébreux repaire et parut au
grand jour le fer à la main, Sextius alla s'enfermer dans Capoue avec une armée.
L'importance militaire de cette place nous faisait craindre qu'elle ne fût
surprise par cette troupe impie et criminelle. Il en chassa M. Aulanus, tribun
des soldats sous Antoine, homme sans honneur, connu publiquement à Pisaure et
dans toute la Gaule cisalpine comme un des complices de la conjuration. Il força
aussi C. Marcellus à s'éloigner de cette ville, où il s'était lié avec une bande
de gladiateurs, sous prétexte d'en recevoir des leçons d'armes. De là ces grands
remercîments adressés chez moi à P. Sextius par le conseil de Capoue, qui a
reconnu les services de mon consulat, en ne voulant point d'autre protecteur que
le sauveur de leur ville; de là, aussi cet empressement des mêmes citoyens qui,
sous leur nouveau titre de colons et de décurions, attestent le bienfait de P.
Sextius, et cherchent à le défendre par un décret. Lisez, je vous prie, jeune P.
Sextius, le décret des décurions de Capoue. Que votre voix, encore faible,
apprenne à nos ennemis ce qu'elle pourra faire, quand le temps l'aura fortifiée.
Décret des décurions. Ce n'est point ici un décret dicté par ces égards
officieux qu'inspirent le voisinage, la protection, l'hospitalité, l'esprit
d'intrigue ou la complaisance. C'est le souvenir d'un péril qui n'est plus;
c'est l'éloge d'un service signalé ; c'est un juste retour de la reconnaissance
qui s'acquitte, le témoignage d'un bienfait déjà ancien. Capoue était, grâce au
zèle de Sextius, délivrée de toute crainte ; nos ennemis étaient écrasés ; le
sénat et tous les gens de bien, réunis avec moi, avaient sauvé Rome des plus
grands dangers. Alors je rappelai Sextius de Capoue, avec l'armée qui servait
sous ses ordres. A peine eut-il lu ma lettre, qu'il revint à Rome avec une
vitesse incroyable. Si vous voulez vous représenter toutes les horreurs de ce
temps, écoutez ce que je lui écrivais, et tâchez de retracer dans vos esprits
les malheurs que vous aviez alors à redouter. Lettre de Cicéron, consul.
V. Mon consulat allait expirer, et déjà les nouveaux tribuns se
préparaient à détruire mon ouvrage. Le retour de Sextius mit un frein à leurs
violences et réprima les derniers efforts de la conjuration. Lorsqu'on vit la
république sous la garde de Caton, les troupes parurent inutiles. On sentit que,
sous le tribunat d'un citoyen si ferme et si vertueux, le sénat et le peuple
romain auraient assez de force pour défendre leur majesté personnelle et
l'honneur de ceux qui avaient, au risque de leur vie, maintenu la tranquillité
publique. Sextius se hâta de joindre son armée à celle d'Antoine. Qu'ai-je
besoin de vous dire par quels moyens il réveilla l'activité du consul; comment
il sut aiguillonner un général qui peut-être désirait vaincre, mais qui
craignait trop les vicissitudes et les hasards de la guerre? Le récit en serait
long: je ne dirai qu'un mot. Si M. Petreius n'avait pas eu le courage d'un
héros, le patriotisme le plus intrépide, un ascendant suprême sur les soldats et
une expérience consommée dans l'art militaire; si on ne lui avait pas donné P.
Sextius pour seconder ses soins, pour animer, exciter et déterminer Antoine,
cette guerre ne se serait point terminée avant l'hiver; et Catilina, sorti des
frimas et des neiges de l'Apennin, pouvant disposer de tout un été, maître des
défilés et de nos plus riches pâturages, n'aurait point succombé sans qu'il en
coutât des flots de sang, et que l'Italie entière eût éprouvé la plus affreuse
dévastation. Voilà quels sentiments apporta P. Sextius au tribunat. Je ne
parlerai point de sa questure en Macédoine. Il me tarde d'en venir à des faits
dont nous avons été nous-mêmes les témoins. Je ne dois cependant pas garder le
silence sur cette probité si rare qui signala son administration. J'en ai vu
dernièrement les preuves dans la Macédoine. Ce ne sont point des monuments
fragiles, élevés par la reconnaissance du moment, mais des monuments solides, et
faits pour éterniser sa mémoire. Ne nous y arrêtons pas. Seulement, en
poursuivant notre course, n'oublions pas d'y reporter de temps en temps nos
regards.
VI. Le tribunat de Sextius m'appelle, et doit remplir, en quelque sorte,
mon discours; hâtons-nous d'y arriver. Q. Hortensius en a déjà parlé, et son
plaidoyer vous a paru une justification non seulement complète, mais digne de
rester dans la mémoire de tous les magistrats, comme leur présentant à la fois
la leçon et l'exemple. Cependant, comme le tribunat de P. Sextius a été consacré
tout entier à la défense de mes intérêts et de ma gloire, je me crois dans la
nécessité de vous remettre les mêmes objets sous les yeux, non que je veuille
rien ajouter à la discussion des moyens, mais je sens le besoin de vous
attendrir en déplorant ses malheurs. Dans un pareil discours, si je voulais
exhaler toute mon indignation contre certaines personnes, qui me ferait un crime
de ne point les ménager dans mes paroles, quand j'ai été la victime de leur
scélératesse et de leur fureur? Mais non, je saurai me contenir, et la cause de
Sextius m'occupera plus que ma propre vengeance. S'il en est qui désirent en
secret ma perte, je leur permets de se tenir cachés dans l'ombre. Quelques-uns
se sont autrefois montrés à découvert : qu'ils gardent aujourd'hui le silence et
demeurent tranquilles ; j'oublierai tout. D'autres peut-être se présenteront
insolemment, et voudront m'attaquer : leur conduite règlera ma patience. Mes
paroles ne les frapperont qu'autant qu'ils iront au-devant de mes coups : je
n'attaquerai point, je saurai seulement repousser les attaques. Mais, avant de
vous entretenir du tribunat de P. Sextius, je dois exposer à vos regards les
calamités de l'année précédente. Vous verrez que P. Sextius n'a rien fait, rien
dit, rien pensé, qui n'ait eu pour objet de recueillir les débris de notre
naufrage, et de rétablir la sûreté publique.
VII. Cette année avait grandement agité l'État et répandu la terreur parmi
une foule de citoyens. Ce n'était pas contre moi seul, ainsi que le redisaient
les gens mal instruits, c'était contre la république entière que les poignards
avaient été levés, lorsqu'on avait admis dans l'ordre des plébéiens cet homme
forcené, chargé d'opprobre, acharné à ma perte, ennemi plus violent encore du
repos et du salut public. Un personnage illustre, mon plus fidèle ami, Cn.
Pompée, contre le voeu de plusieurs, lui avait fait promettre, assurer par
serment, jurer sur sa tête, qu'il n'agirait pas contre moi pendant son tribunat.
Mais ce monstre, nourri de tous les poisons du crime, pensa qu'il violerait trop
peu sa foi, s'il ne forçait le garant de mes jours de trembler pour les siens.
En vain les aruspices, les institutions de nos ancêtres, les lois les plus
saintes avaient attaché, lié, enchaîné cette bête féroce et sanguinaire. Tout à
coup un consul rompit ces noeuds, soit, comme je le pense, pour céder à ses
prières, soit, comme d'autres veulent le croire, parce qu'il était irrité contre
moi. Du moins il ignorait, il n'avait pas prévu le déluge de crimes et de maux
qui allaient fondre sur nous. Si le misérable, pendant son tribunat, a renversé
la république, ce n'est point à sa force que nous devons l'attribuer ; et quelle
force pouvait avoir un homme énervé par les voluptés incestueuses de sa soeur et
par tant d'infamies jusqu'alors sans exemple? Sans doute, les destins l'avaient
ainsi ordonné : il fallait que ce tribun aveugle et forcené rencontrât, dirai-je
des consuls? comment appeler de ce nom les destructeurs de notre empire, les
fléaux de votre gloire, les ennemis de tous les gens de bien, ces impies qui
s'imaginaient que c'était pour exterminer le sénat, écraser l'ordre équestre,
anéantir toutes les lois et les institutions de nos ancêtres, qu'ils avaient
reçu de nous les faisceaux et tout l'appareil de la dignité suprême? Si vous ne
voulez pas encore vous retracer leurs attentats et les blessures profondes
qu'ils ont portées à la patrie, considérez seulement leur visage et leur
démarche. Les actions de ces ennemis publics viendront plus aisément s'offrir à
votre esprit, quand leurs traits auront frappé vos regards.
VIII. L'un, inondé d'essences, les cheveux artistement bouclés,regardant
avec dédain les complices de ses débauches et les anciens corrupteurs de son
enfance, poursuivi par des hordes d'usuriers, déjà presque écrasé sous le poids
de ses dettes, avait enfin trouvé un refuge dans le tribunat. Il méprisait les
chevaliers romains, menaçait le sénat, se vantait auprès des artisans, disait
hautement que leurs mains l'avaient soustrait à une accusation de brigue; qu'ils
sauraient bien encore lui procurer une province, en dépit même du sénat, et que
c'en était fait de lui, s'il ne l'obtenait. L'autre, bons dieux ! quelle rudesse
! quel regard sombre ! quel aspect terrible ! Vous auriez cru voir un de nos
vieux Romains à la barbe touffue, une représentation des anciens temps, l'image
de l'antiquité, la colonne de la république. Robe grossière, pourpre commune et
presque noire, cheveux hérissés. Lorsqu'il alla gérer le duumvirat à Capoue,
afin d'acquérir le droit d'image, on crut qu'il allait enlever le quartier des
Parfumeurs. Que dirai-je de son sourcil? ce n'était pas le sourcil d'un simple
mortel, c'était le garant de la sûreté publique. A voir son oeil immobile et son
front ridé, on eût dit que l'empire était porté sur ce sourcil, comme le ciel
sur les épaules d'Atlas. De tous côtés on répétait : Rome a donc un grand et
solide appui; nous pourrons opposer une digue à ce torrent de fange; nul doute
que, d'un coup d'oeil, il ne réprime la pétulance et l'étourderie de son
collègue; le sénat aura cette année un guide sûr; les gens de bien ne manqueront
point de chef qui marche à leur tête. Moi-même, on me félicitait en particulier
de ce que j'allais être défendu contre un tribun audacieux et forcené par un
consul, mon ami, mon allié, qui d'ailleurs était courageux et ferme dans ses
résolutions.
IX. Le premier n'a trompé personne. Et qui aurait pu s'attendre à voir le
vaisseau de l'État, le timon d'un si grand empire, dirigé à travers les flots
d'une mer immense par un homme qui tout à coup surgissait au grand jour, après
avoir longtemps vécu dans les ténèbres du vice et de la débauche; par un homme
épuisé d'ivresse, de prostitution, d'adultères; par un homme qu'une protection
étrangère avait, contre son espérance, élevé au plus haut rang, et qui, sans
cesse plongé dans le vin, ne pouvait, je ne dis pas seulement envisager
l'approche d'une tempête, mais supporter l'éclat de la lumière, dont ses yeux
avaient perdu l'usage? L'autre nous a trompés en tout. Il était noble, et ce
titre, si puissant sur les esprits, lui avait concilié la faveur publique. En
effet, les gens de bien sont portés pour la noblesse, parce qu'il est utile à la
république que les nobles soient dignes de leurs aïeux, et parce que la mémoire
des grands hommes et des bons citoyens leur survit dans nos coeurs. Comme on le
trouvait toujours sombre, taciturne, plus que négligé dans sa parure, et qu'il
était d'une famille où la frugalité semblait une vertu héréditaire, on
applaudissait, on se réjouissait, on se flattait de retrouver en lui toute
l'intégrité de ses ancêtres, Son origine maternelle était oubliée. Moi-même, je
l'avouerai, Romains, je n'aurais jamais pensé qu'il y eût dans son âme toute la
scélératesse, l'audace, la cruauté dont la république et moi nous avons été les
victimes.
X. Je savais que c'était un homme méchant, sans principes, indigne de la
bonne idée que l'on avait conçue de lui dans sa jeunesse. Alors ses vices
étaient couverts du masque de la vertu, et ses turpitudes cachées dans l'ombre
de sa demeure. Mais ces voiles tombent bientôt, et ils ne sont pas assez épais
pour qu'un oeil curieux ne puisse les pénétrer. Sa conduite, son indolence, son
incapacité, n'échappaient point à nos regards. Ceux qui l'approchaient davantage
voyaient toutes les passions que recélait son âme. Lui-même, dans ses discours,
nous révélait le secret de ses pensées. Plein d'érudition, il préconisait je ne
sais quels philosophes, dont cependant il ne pouvait dire le nom. Il louait
surtout ceux qui passent pour être les fauteurs et les panégyristes de la
volupté. Peu lui importait d'en connaître la nature, de savoir le temps et la
manière d'en jouir : c'était au mot qu'il s'attachait. Toutes les facultés de
son âme et de son corps en étaient insatiables. Il affirmait que ces grands
génies avaient eu raison de dire que les sages font tout pour eux-mêmes; que
l'homme qui pense ne doit point s'inquiéter du bien public ; qu'il n'y a rien de
préférable à une vie oisive et dont tous les moments sont marqués par des
plaisirs ; que prétendre qu'il faut se consacrer à la gloire, veiller aux
intérêts publics, suivre en tout la voie du devoir, affronter les blessures,
exposer sa vie et même la perdre pour la patrie, c'est parler en visionnaire et
en fanatique. Tels étaient les propos qu'il avait sans cesse à la bouche. Je
savais d'ailleurs avec quelle espèce de gens il vivait dans l'intérieur de sa
maison, et ce qui transpirait de sa retraite faisait assez connaître quels
étaient ses entretiens; il me sembla donc que, si l'on ne pouvait espérer aucun
bien d'un homme aussi frivole, il n'y avait du moins aucun mal à en redouter.
Qu'est-il arrivé, juges? Une épée dans la main d'un enfant ou d'un vieillard
débile ne peut nuire, malgré leurs efforts. Cependant, qu'elle rencontre la
poitrine de l'homme le plus courageux, la pointe seule pourra faire une
blessure. Cette épée, c'est le consulat : vous l'avez confiée à des gens énervés
et sans vigueur. Par eux-mêmes ils n'auraient jamais pu frapper un seul citoyen.
Armés du pouvoir suprême, ils ont égorgé la république. Ils stipulèrent
ouvertement, avec le tribun du peuple, qu'ils recevraient de lui les provinces
qu'ils auraient choisies, autant de troupes et d'argent qu'ils en voudraient, à
condition qu'ils l'établiraient auparavant sur les ruines de la patrie. Ce
traité, disaient-ils, pouvait être scellé de mon sang. Leur complot fut bientôt
découvert. Un crime de cette nature ne pouvait rester ignoré. Le même jour, au
même moment, deux lois furent promulguées par le même tribun, l'une pour
consommer ma perte, l'autre pour assigner des provinces aux consuls.
XI. L'épouvante régnait dans le sénat; les chevaliers couraient aux armes;
l'Italie entière était en mouvement. Toutes les conditions, tous les ordres de
l'État pensaient que la république était perdue, si les consuls et si l'autorité
suprême ne venaient à son secours. Que faisaient cependant ces deux parricides?
Seuls avec leur tribun forcené, bien loin d'opposer un bras ferme à la chute de
l'empire, ils s'affligeaient de le voir s'écrouler trop lentement. Tous les bons
citoyens se plaignaient; les sénateurs les priaient de veiller à ma sûreté, de
prendre un parti, de porter enfin l'affaire au sénat. Mais eux, ajoutant
l'insulte au refus, se plaisaient à persécuter les chefs de cet ordre. Soudain,
de tous les quartiers, de Rome, de toutes les contrées de l'Italie, accourut au
Capitole une multitude incroyable. Tous furent d'avis qu'il fallait quitter la
toge et pourvoir à ma défense de leur propre autorité, puisque la république
était abandonnée de ses magistrats. Cependant le sénat s'était réuni dans le
temple de la Concorde, ce temple qui lui rappelait le souvenir de mon consulat.
Tous, d'une voix unanime et les larmes aux yeux, imploraient l'élégant consul :
car l'autre consul aux cheveux hérissés, au regard sombre, se tenait prudemment
renfermé dans sa maison. Avec quelle insolence cet infâme, cette âme de boue
rejeta les prières de l'ordre le plus auguste de l'État, et les pleurs des
citoyens les plus illustres ! Et moi comme je fus méprisé par ce déprédateur de
la patrie, je pourrais dire aussi de son patrimoine ! On sait qu'il le perdit,
alors même qu'il trafiquait de sa propre personne. Il s'était donc rendu au
sénat. Vous l'y aviez prévenu, généreux chevaliers, avec tous les bons citoyens.
Tous, oui, tous, en habit de deuil, pour sauver ma tête, vous vous jetâtes aux
pieds de cet impur corrupteur, et vos prières furent repoussées par ce brigand.
Alors un homme d'une fermeté et d'une grandeur d'âme incroyables, L. Ninnius,
mit l'affaire en délibération dans le sénat; et le sénat tout entier déclara que
mon salut exigeait que l'on prît le deuil.
XII. O jour funeste pour le sénat et pour tous les bons citoyens! jour
désastreux pour la république, cruel pour ma famille, à jamais glorieux pour ma
mémoire ! Non, Romains, les siècles les plus reculés n'en ont point vu de plus
illustre. Un seul citoyen est menacé, et tous les gens de bien prennent
spontanément le deuil, et le sénat décrète d'une voix unanime qu'il prendra le
deuil. Ils ne le prirent point à dessein d'intercéder mais seulement pour
manifester leur affliction. Eh! qui donc auraient-ils voulu fléchir, puisqu'ils
étaient tous en habit de suppliants, puisque paraître sans cet habit c'était se
déclarer mauvais citoyen? Je ne vous retracerai pas la conduite du tribun au
milieu de la désolation générale; je ne vous dirai point que ce brigand
sacrilège, cet ennemi du ciel et de la terre, sans égard pour l'élite de notre
jeune noblesse, pour les honorables chevaliers occupés de ma défense, leur
ordonna de comparaître à son tribunal, et les livra aux poignards et aux pierres
de ses satellites. Je parle seulement des consuls, que leur devoir obligeait de
veiller au salut de la république. Pâle, à demi mort, Gabinius s'enfuit du
sénat, le trouble dans les yeux, et aussi défait qu'il l'eût été quelques années
auparavant, s'il fût tombé entre les mains d'une assemblée de créanciers. Il
convoque le peuple, il le harangue. Jamais Catilina vainqueur ne se fût permis
un pareil discours ; et Gabinius était consul ! Il dit que l'on se trompait, si
l'on s'imaginait que le sénat eût encore quelque pouvoir; que les chevaliers
seraient punis pour ce jour de mon consulat où ils étaient venus en armes sur le
chemin du Capitole; que l'heure de la vengeance était enfin arrivée pour ceux
que la crainte avait alors retenus. C'était sans doute des conjurés qu'il
voulait parler. Quand on n'aurait que cette harangue à lui reprocher, il
mériterait le dernier supplice, puisqu'il suffit d'une parole incendiaire dans
la bouche d'un consul pour perdre l'État. Écoutez ce qu'il fit. L. Lamia m'était
entièrement dévoué ; j'étais l'intime ami de son frère et de son père.
D'ailleurs, quand il s'agissait de Rome, il eût volontiers sacrifié sa vie. Le
consul le bannit, en présence de tout le peuple, et lui ordonna de se tenir à la
distance de deux cents milles, parce qu'il avait osé intercéder en faveur d'un
citoyen, d'un citoyen qui avait rendu de grands services, pour son ami, pour la
république.
XIII. Que faire d'un tel homme? quel supplice ne mérite pas cet exécrable
citoyen, ou plutôt cet ennemi féroce? Oublions les forfaits qui lui sont communs
avec son barbare et infâme collègue. Je vous dénonce un crime qui n'appartient
qu'à lui seul. Je ne dirai pas qu'il a chassé, banni de Rome un chevalier
romain, un homme illustre, un excellent citoyen, un citoyen qui dans ce moment
même pleurait, avec le sénat et tous les gens de bien, le sort affreux de son
ami et la ruine de la république; mais je dirai qu'un citoyen romain, sans qu'il
y ait eu de jugement, sans qu'il y ait eu aucun décret, s'est vu expulsé de sa
pairie par un consul. Nos alliés latins n'étaient jamais plus vivement affectés
que lorsque les consuls, dans des circonstances bien rares, leur ordonnaient de
sortir de Rome. Cependant c'était dans leurs cités, dans leurs foyers
domestiques qu'ils retournaient; et, dans cette disgrâce commune, la honte ne
tombait sur personne en particulier. Ici quelle différence! un consul arrachera
des citoyens à leurs dieux pénates! il les chassera de leur patrie! il choisira
ses victimes, les condamnera, les bannira, suivant son caprice! Ah! s'il avait
pensé trouver en vous les sentiments que vous faites éclater aujourd'hui, s'il
avait cru qu'il resterait encore dans l'État quelque vestige, quelque ombre des
tribunaux, eût-il jamais osé ravir le sénat à la république, repousser les
prières des chevaliers romains, anéantir par des ordonnances nouvelles, inouïes,
les droits et la liberté de tous les citoyens?Quoique vous m'écoutiez, juges,
avec l'attention la plus sérieuse et la plus grande bienveillance, je crains
cependant que, surpris d'une si longue digression, quelqu'un de vous ne me
demande quel rapport ont à la cause de P. Sextius les délits de ceux qui ont nui
à la république avant son tribunat. J'ai voulu montrer que, pendant toute la
durée de sa magistrature, P. Sextius n'a eu d'autre intention, d'autre pensée
que de relever les ruines de la patrie et d'en guérir les plaies, autant qu'il
lui serait possible. Vous trouverez peut-être que, en parlant des maux de
l'État, je m'étends trop sur les miens. Pardonnez-moi ces détails. Vous-mêmes,
ainsi que tous les gens de bien, vous avez regardé mon malheur comme une
calamité publique; et d'ailleurs, si l'on accuse aujourd'hui P. Sextius, c'est
moi que l'on poursuit dans mon client. Comme il ne s'est occupé que de mon salut
pendant son tribunat, je ne puis me dispenser de rapprocher le présent du passé,
et de confondre ma cause avec la sienne.
XIV. Le sénat était donc plongé dans la douleur; tous les citoyens, d'un
concert unanime, avaient pris le deuil. Il n'y avait en Italie aucun municipe,
aucune colonie, aucune préfecture; à Rome, nulle compagnie de fermiers, nul
collège, nulle corporation qui n'eût pris pour ma défense l'arrêté le plus
honorable. Tout à coup les deux consuls ordonnent par un édit que les sénateurs
reprendront leur costume. Quel consul a jamais empêché le sénat d'obéir aux
décrets du sénat? Quel tyran a jamais interdit les pleurs aux malheureux?
N'était-ce point assez, Pison (car enfin c'est trop longtemps parler de
Gabinius); n'était-ce point assez que vous eussiez trompé vos compatriotes
jusqu'à ne compter pour rien l'autorité du sénat, mépriser les conseils des gens
de bien, trahir la république, flétrir le nom consulaire? Fallait-il encore
ordonner que les Romains ne gémiraient pas d'une calamité qui, en me frappant,
retombait sur eux-mêmes et sur la patrie? qu'ils ne manifesteraient pas leur
douleur? Je n'examine point le motif de ce changement de costume, si c'était
affliction personnelle ou intérêt pour moi. Qui jamais fut assez inhumain pour
défendre la tristesse au malheur, et les prières à la pitié? Eh quoi ! dans les
dangers de ses amis, ne prend-on pas spontanément l'habit de deuil ? Nul ne
l'a-t-il pris en votre faveur, Pison? ne le prirent-ils pas, ces hommes que vous
avez choisis vous-même pour vos lieutenants, sans l'aveu, que dis-je? malgré
l'opposition du sénat? Ainsi l'on pourra, si toutefois on le veut jamais, on
pourra pleurer la disgrâce d'un scélérat et d'un traître; et quand un citoyen
cher aux coeurs vertueux, un citoyen illustré par de grands services, sera
menacé de périr avec la patrie, les larmes ne seront point permises au sénat?
Les consuls, (dois-je les appeler consuls, ces misérables dont nous voudrions
tous effacer les noms de notre mémoire et même de nos annales?), les consuls,
après avoir conclu leur traité pour le choix des provinces, amenés par le
tribun, au milieu du peuple assemblé dans le cirque Flaminius, malgré vos
gémissements redoublés, ratifièrent hautement tout ce que cette furie, ce fléau
de l'État, avait dit contre moi et contre la république.
XV. Ils étaient consuls! et, tranquilles sur leur siége, ils entendirent
proposer une loi qui ordonnait que les auspices ne seraient point respectés; que
nul n'annoncerait de sinistres présages ; que nul ne s'opposerait à la loi;
qu'une loi pourrait être proposée tous les jours fastes ; que les lois Élia et
Fusia étaient annulées. N'était-ce pas d'un seul coup anéantir la république
entière? Ils étaient consuls! et, sous leurs yeux on enrôlait les esclaves
devant le tribunal d'Aurélius; on les distribuait par décuries dans les
différents quartiers; on les excitait à la violence, au meurtre, au pillage. Ils
étaient consuls ! et l'on transportait publiquement des armes dans le temple de
Castor ; on enlevait les degrés de ce temple; des satellites armés tenaient le
peuple assiégé dans le Forum; les pierres volaient, le sang coulait; le sénat
n'était plus ; les magistrats n'avaient aucun pouvoir. Un seul, maître de toute
la puissance, l'exerçait par des assassinats et des brigandages; non qu'il eût
personnellement aucune force; mais, fier d'avoir séparé de la république les
deux consuls en s'engageant à leur donner des provinces, il insultait à la
liberté, commandait en souverain, promettait aux uns, subjuguait les autres par
la terreur, enchaînait le plus grand nombre par l'espérance. Telle était notre
situation, juges. Quoique le sénat n'eût plus de chefs, et que des traîtres ou
plutôt des ennemis déclarés eussent envahi le pouvoir suprême; quoique des
consuls eussent cité l'ordre équestre à leur tribunal, et repoussé le voeu de
l'Italie entière; quoique les citoyens fussent bannis personnellement, ou
cédassent à la crainte et au danger; qu'il y eût des armes dans les temples, et
des satellites en armes dans le Forum; quoique les consuls approuvassent
hautement ces attentats, loin de les désavouer; quoique nous vissions tous que,
si Rome n'était pas encore renversée et détruite, elle était déjà captive et
asservie; cependant, au milieu de tant de maux, soutenus par le zèle héroïque
des bons citoyens, nous aurions résisté à l'orage; mais d'autres craintes,
d'autres soins et quelques soupçons me firent abandonner ma résolution.
XVI. Je vais ici, juges, vous exposer tous les motifs de ma conduite; et
ce récit ne trompera ni le désir empressé que vous avez de m'entendre, ni
l'impatience de cette assemblée, la plus nombreuse qu'il me souvienne d'avoir
jamais vue dans aucun jugement. Si, dans une cause aussi bonne, dans une cause à
laquelle le sénat prenait tant d'intérêt, que tous les gens de bien appuyaient
d'un accord si vif et si unanime, que l'Italie entière se montrait résolue à
soutenir de tous ses efforts, j'ai cédé à la fureur du plus vil des tribuns; si
l'extravagance et l'audace de deux consuls, chargés du mépris public, m'ont
effrayé; je l'avoue, j'ai été trop timide, j'ai manqué de sagesse et de fermeté.
Quelle différence entre ma situation et celle de Q. Metellus ! Quoique sa cause
fût approuvée de tous les gens de bien, elle n'avait été défendue ni par un
arrêté juridique du sénat, ni par la décision spéciale d'aucun ordre, ni par les
décrets de l'Italie. Metellus avait plus considéré son honneur personnel que le
salut de l'État, lorsqu'il avait refusé seul de reconnaître une loi établie par
la violence. Enfin, s'il avait montré tant de vigueur, il semblait avoir
sacrifié l'amour de la patrie à la gloire de la constance. D'ailleurs il lui
aurait fallu combattre l'invincible armée de C. Marius; C. Marius, le sauveur de
la patrie, qui déjà comptait six consulats, était son ennemi. A Rome, il avait
en tête L. Saturninus, tribun du peuple pour la seconde fois, homme infatigable,
et qui, trop ardent peut-être à soutenir la cause du peuple, gardait du moins
quelque désintéressement. Vaincu par de vaillants ennemis, sa défaite l'aurait
déshonoré; vainqueur, son triomphe eût coûté à la patrie une foule de braves
citoyens. Il céda.
XVII. Ma cause avait été embrassée ouvertement par le sénat,
chaleureusement par l'ordre équestre, universellement par l'Italie entière,
personnellement par tous les gens de bien. Dans mon administration ce n'étaient
pas mes idées seules que j'avais exécutées, mais la volonté générale. Je ne
m'étais point proposé uniquement ma gloire personnelle, mais le salut commun de
tous les citoyens, je dirais presque de tous les peuples; et ce que j'avais
fait, tous devaient le défendre et le maintenir. Il me fallait lutter, non
contre une armée victorieuse, mais contre de vils mercenaires gagés pour mettre
la ville au pillage. J'avais en tête, non un C. Marius, la terreur des ennemis,
l'espérance et le soutien de la patrie, mais deux monstres exécrables que la
misère, des dettes énormes, l'extravagance et la scélératesse avaient attachés
au joug du tribun. Mon adversaire n'était pas un L. Saturninus, qui, sachant
qu'on avait voulu l'outrager en ôtant au questeur d'Ostie l'intendance des blés
pour la donner à M. Scaurus, prince du sénat et l'un des premiers personnages de
la république, poursuivait avec chaleur la vengeance de cet affront : c'était
l'impur favori de bateleurs opulents, l'amant adultère de sa soeur, le
profanateur des plus saints mystères, un empoisonneur, un faussaire, un
assassin, un brigand. Rien de plus facile que d'écraser de pareils hommes.
J'aurais dû le faire ; j'aurais dû remplir le voeu des meilleurs et des plus
braves citoyens. S'ils fussent tombés sous mes armes, je n'aurais pas craint
qu'on me blâmât d'avoir repoussé la force par la force, ni que la mort de ces
citoyens pervers, ou plutôt de ces ennemis domestiques, inspirât quelques
regrets. Qui donc a pu m'arrêter? Le voici. Ce forcené criait dans toutes les
assemblées que tout ce qu'il faisait pour me perdre, il le faisait par le
conseil de Cn. Pompée, de ce grand homme, aujourd'hui mon ami le plus ardent,
comme dans tous les temps où il a pu suivre les mouvements de son coeur. A
l'entendre, M. Crassus, à qui j'étais attaché par tous les liens de l'amitié,
combattait vivement mes projets ; C. César, qui, ne pouvant rien me reprocher,
ne devait point m'être contraire, l'imposteur le représentait, dans ses
invectives journalières, comme l'ennemi le plus acharné à ma perte. Il disait
que ces trois grands citoyens devaient l'aider de leurs conseils et de leurs
bras; que l'un d'eux avait une puissante armée en Italie; que si les deux autres
n'étaient point magistrats, ils n'en pouvaient pas moins lever des troupes et
les commander ; que sans doute ils le feraient. Il m'annonçait non pas un
jugement du peuple, une poursuite juridique, une discussion légale ou un
plaidoyer, mais la violence, des armes, des troupes, des généraux, un camp.
XVIII. Quoi donc! me laissai-je ébranler par les vains propos d'un ennemi,
par d'atroces calomnies répandues sur les hommes les plus illustres? Non, juges,
je ne fus point alarmé des discours de ce fourbe, mais du silence de ceux qu'il
calomniait avec tant d'effronterie. Les esprits timides qui craignaient tout,
interprétaient ce silence, et, suivant eux, ne pas nier, c'était avouer. Ce
silence avait cependant un autre motif. Ces grands hommes croyaient voir leurs
actes, et tout ce qui s'était fait l'année précédente, attaqués par les
préteurs, infirmés par le sénat et par les chefs du gouvernement. Dans cette
idée, qui leur donnait quelque inquiétude, ils ne voulaient pas indisposer
contre eux un tribun populaire, et ils alléguaient que leurs dangers les
touchaient de plus près que les miens. Cependant Crassus disait que les consuls
devaient prendre ma défense. Pompée, de son côté, en appelait à leur loyauté ;
et, quoique particulier, il promettait de ne pas trahir une cause qui serait
celle de l'État. Quand on lui reconnut tant de zèle pour mes intérêts, tant
d'ardeur pour le salut de la république, des gens apostés l'avertirent de se
tenir davantage sur ses gardes; que je lui avais tendu un piége dans ma maison.
A force de lettres, de messages, de pourparlers, on éveilla le soupçon dans son
coeur; et, quoiqu'il ne craignît rien de moi, il crut devoir se précautionner,
de peur que les fourbes ne, tentassent quelque chose sous mon nom. Quant à
César, que l'on croyait faussement irrité contre moi, il était aux portes de
Home; il y était avec l'autorité d'un général. Son armée campait en Italie, et,
dans cette armée, commandait sous ses ordres le frère d'un tribun, mon ennemi.
XIX. Je voyais tout ; car tout se faisait ouvertement. Je voyais que le
sénat, sans qui Rome ne pouvait subsister, n'existait plus dans Rome ; que les
consuls avaient anéanti le gouvernement dont ils devaient être les chefs ; que,
dans toutes les assemblées,les citoyens les plus puissants étaient représentés
comme les instigateurs de ma perte : calomnie absurde, mais effrayante; qu'on
déclamait tous les jours contre moi, sans que personne élevât la voix ni en ma
faveur, ni pour la république; que, par une crainte mal fondée, mais qui n'était
que trop répandue, on croyait que c'était pour vous perdre, pour envahir vos
biens, que les légions avaient déployé leurs étendards; que les vieilles troupes
des conjurés, ces restes impurs des brigands échappés à la défaite de Catilina,
s'étaient ralliées sous un nouveau chef, et profitaient d'une révolution
qu'elles n'avaient pas espérée. Je voyais tout. Que fallait-il faire, juges? Je
sais que, dans ce moment, votre zèle ne m'abandonna point ; que ce fut peut-être
le mien qui ne répondit pas au vôtre. Un particulier devait-il tirer l'épée
contre un tribun du peuple? La vertu aurait triomphé du crime, et le courage de
la lâcheté. Il ne serait plus, celui dont le fer pouvait seul délivrer la
patrie. Mais sa mort aurait-elle fini nos malheurs? Pouvais-je douter que le
sang d'un tribun; répandu sans aucune autorité, ne trouvât des vengeurs dans les
consuls, puisqu'il avait dit lui-même dans une assemblée qu'il fallait que je
périsse, ou que je fusse deux fois vainqueur? Deux fois vainqueur!
qu'entendait-il par ces mots? Qu'après avoir combattu le plus forcené des
tribuns, il me faudrait encore en venir aux mains avec les consuls et tous ses
autres vengeurs?Mais, quand même j'aurais dû périr seul, et non pas recevoir une
blessure passagère qui ne fût mortelle que pour mes ennemis, j'aurais mieux aimé
mourir à l'instant que de vaincre deux fois. En effet, qu'aurait été le second
combat? Vainqueurs ou vaincus, c'en était l'ait de la république. Et si, dans la
première lutte, le tribun l'eût emporté, si j'avais succombé dans le Forum avec
une multitude de bons citoyens, croyez-vous que les consuls eussent convoqué le
sénat, qu'ils avaient anéanti? qu'ils l'eussent appelé aux armes, eux qui ne lui
avaient pas même permis de changer de costume pour se déclarer le défenseur de
la république? Se seraient-ils séparés du tribun après ma mort, eux "qui avaient
voulu que le moment de ma perte fût celui de leur récompense?
XX. Il vous restait un parti, me diront peut-être quelques hommes d'un
caractère énergique, ardent, magnanime. Que ne résistiez-vous? Vous seriez mort
en combattant. Tu le sais, oui, tu le sais, ô ma patrie: pénates, et vous, dieux
protecteurs, je vous en atteste. Vos demeures sacrées, vos temples, le salut de
mes concitoyens, qui toujours me fut plus cher que ma vie, voilà pour quels
intérêts j'ai fui le combat et le carnage. Eh quoi! si j'avais traversé les mers
avec mes amis, et que les pirates, accourant de toutes parts, eussent menacé de
couler à fond notre vaisseau, à moins qu'on ne me remît seul en leur pouvoir, je
n'aurais pu souffrir que les passagers, au lieu de livrer la victime,
s'obstinassent à périr avec moi; je me serais précipité dans les flots pour
sauver ces hommes généreux, plutôt que de les exposer, je ne dis pas seulement à
une mort certaine, mais au danger de perdre la vie : et lorsque le vaisseau de
la république, arraché aux mains du sénat, errant sans gouvernail à la merci des
tempêtes, battu par tous les vents de la sédition et de la discorde, allait être
en proie à tant de flottes ennemies, si je ne leur étais enfin abandonné;
lorsqu'on préparait la proscription, le meurtre, le pillage ; lorsque la peur
empêchait les uns de me défendre, et que la haine de la vertu se rallumait dans
le coeur des autres; lorsque ceux-ci me regardaient d'un oeil jaloux, que
ceux-là croyaient trouver en moi un obstacle à leurs projets, que plusieurs
voulaient satisfaire leur ressentiment, que d'autres haïssaient la république et
s'affligeaient du repos des bons citoyens; lorsque tant de causes différentes
semblaient ordonner mon sacrifice, j'aurais engagé un combat, sinon mortel, du
moins hasardeux pour vous et pour vos enfants, plutôt que de braver et de
souffrir seul pour tous le coup fatal dont vous étiez tous menacés?
XXI. Les méchants auraient été vaincus. Mais ils étaient citoyens; mais
ils seraient tombés sous les armes d'un homme privé qui, consul autrefois, avait
sauvé l'État sans recourir aux armes. Si la victoire se fût déclarée contre les
gens de bien, que serait-il resté à la patrie? ne voyez-vous pas qu'elle serait
au pouvoir des esclaves? Fallait-il, comme le pensent quelques-uns, me résigner
à la mort? Était-ce donc la mort que je fuyais? était-il rien qui me parût plus
désirable? Lorsque j'exécutais de si grandes choses au milieu de cette foule
immense de scélérats, n'avais-je pas devant les yeux la mort et l'exil? Enfin,
dans le cours de mes opérations, n'avais-je pas avec certitude prédit mon
malheur? Je voyais ma famille plongée dans le deuil ; mes liens les plus chers
étaient rompus ; mon coeur était abreuvé d'amertume; on m'avait ravi tous les
dons que j'avais reçus de la nature ou de la fortune: et j'aurais pu tenir
encore à la vie ? Étais-je donc si novice, si peu instruit, si dépourvu d'esprit
et de sens? n'avais-je rien entendu, rien vu, rien appris par mes lectures, par
mes études? ne savais-je pas que la vie est passagère et la gloire éternelle ?
que, tous les hommes étant voués à la mort, nous devons, dans cette nécessité,
souhaiter de l'offrir en tribut à la patrie plutôt que de la réserver à la
nature? Ne savais-je pas que, parmi les philosophes les plus éclairés, les uns
disent que l'âme et le sentiment s'éteignent à la mort ; les autres, que c'est
après s'être dégagée des liens du corps que l'âme des sages et des héros a le
plus de force et de vie ; qu'ainsi on ne doit pas fuir la mort, puisqu'elle ôte
le sentiment, ou bien qu'on doit plutôt la désirer, puisqu'elle le rend plus
actif? Enfin, après avoir jusqu'alors tout rapporté à la gloire, et avoir
toujours pensé que sans la gloire rien n'est désirable sur la terre, aurais-je
redouté la mort que de jeunes Athéniennes, les filles du roi Érechthée, si je ne
me trompe, affrontèrent, dit-on, pour la patrie, moi Romain, consulaire,
illustré par de si grandes actions? je l'aurais redoutée, moi surtout
compatriote de ce Q. Mucius qui se rendit seul au camp de Porsenna, résolu de
l'immoler et de mourir ; moi, né dans cette ville qui, dans l'espace de quelques
années, vit P. Decius et son fils, digne héritier de sa vaillance héroïque,
après avoir rangé leurs armées en bataille, se dévouer pour le salut et la
victoire du peuple romain; de cette ville, mère de tant de guerriers à qui
l'amour de la gloire et l'horreur de l'opprobre firent braver la mort dans les
combats ; de cette ville enfin où je me rappelais qu'un citoyen intrépide, le
père de M. Crassus, pour ne pas voir son adversaire vainqueur, s'était arraché
la vie de cette même main qui tant de fois avait porté la mort aux ennemis de la
patrie?
XXII. Plein de ces pensées, je voyais que si ma mort entraînait la ruine
publique, nul désormais n'oserait défendre l'État contre les citoyens pervers.
Soit donc que je succombasse à la violence, soit que je mourusse de maladie, je
pensais que la république ne trouverait plus de libérateurs, et que l'exemple
périrait avec moi. En effet, si le sénat, si le peuple romain, si tous les gens
de bien réunis ne m'eussent rappelé dans Rome (et certes, ma mort aurait rendu
mon rappel impossible), qui jamais eût osé prendre quelque part aux affaires de
l'État, n'eût-il à craindre que la haine du plus faible ennemi? J'ai donc sauvé
la république par ma retraite. Grâce à mes malheurs, le carnage, la dévastation,
l'incendie, les rapines se sont éloignés de vous et de vos enfants. Deux fois
sauvée par moi seul, la république a dû son salut à ma gloire, à mes larmes ;
oui à mes larmes ; car je suis homme : je l'avouerai toujours. Le meilleur des
frères, des enfants chéris, une épouse fidèle, votre présence, juges, la patrie,
le rang honorable que j'occupe parmi vous, il m'a fallu perdre tous ces biens,
et je ne me vanterai pas qu'il n'en ait rien coûté à mon coeur. S'il en était
ainsi, quel droit aurais-je à votre reconnaissance? Je ne vous aurais sacrifié
que les objets de mon mépris. Ah! la preuve la plus certaine de mon amour pour
la patrie, c'est que, ne pouvant me séparer d'elle sans une profonde douleur,
j'ai mieux aimé tout souffrir que de la voir à la merci des méchants. Je me
souvenais, juges, que ce héros né, pour le salut de l'empire, dans les mêmes
contrées que moi, C. Marius, forcé, dans une extrême vieillesse, de céder à des
armes peut-être légitimes, avait d'abord caché dans les marais son corps usé par
les années, et qu'ensuite il avait imploré à Minturnes la pitié des hommes les
plus obscurs et les plus indigents; et que, de là, fuyant tous les ports sur un
misérable esquif, il était arrivé sur la côte la plus déserte de l'Afrique. Pour
ne pas mourir sans vengeance, il conserva sa vie dans l'espérance très
incertaine d'une révolution; et moi (je répéterai ici ce que plusieurs ont dit
dans le sénat en mon absence), moi qui tenais le sort de la république attaché à
ma destinée, et que, pour cette raison, les consuls, en vertu d'un
sénatus-consulte, recommandaient dans leurs lettres aux nations étrangères, si
j'avais abandonné la vie, n'aurais-je pas trahi cette république qui
aujourd'hui, grâce à mon rappel, présente en moi tout ensemble un exemple vivant
de la reconnaissance publique et du plus ardent patriotisme? Si le souvenir en
est ineffaçable, qui doute que Rome ne soit la ville éternelle?
XXIII. Les guerres étrangères sont éteintes depuis longtemps; les rois et
les peuples se trouvent heureux que nous les laissions en paix; et, d'ailleurs,
la gloire militaire n'a jamais excité contre les vainqueurs la haine de leurs
concitoyens. Il n'en est pas ainsi des dissensions domestiques et des complots
que forment des citoyens audacieux. On est souvent forcé de les combattre. Il
faut donc que l'arme qui vous en a garantis soit conservée dans la république;
et vous l'auriez perdue, si ma mort eût enlevé au sénat et au peuple romain le
pouvoir de manifester la douleur que leur inspirait mon infortune. Ainsi,
croyez-moi, jeunes Romains, et j'ai quelque droit de vous le dire, croyez-moi,
vous qui aspirez à l'estime publique, aux magistratures, à la gloire : si la
nécessité vous appelle un jour à la défense de la patrie contre des citoyens
pervers, ne balancez pas ; que le souvenir de ma disgrâce ne ferme point votre
âme aux résolutions généreuses. D'abord on ne peut craindre qu'il existe jamais
de semblables consuls, surtout si ceux dont je parle subissent la peine qui leur
est due. Ensuite le crime ne profitera plus, je l'espère, du silence des gens de
bien, pour dire que c'est par leur conseil, et même avec leur secours, qu'il
attaque la république. Il n'opposera plus aux citoyens paisibles la terreur
d'une armée menaçante. Nul général, campé aux portes de Rome, n'aura une raison
légitime de souffrir que la calomnie vous le présente comme un épouvantail. Le
sénat ne sera jamais assez opprimé pour n'avoir pas le droit de supplier et de
gémir, ni l'ordre équestre assez accablé pour que des chevaliers romains soient
bannis par un consul. Malgré toutes ces horreurs, et beaucoup d'autres plus
révoltantes encore, que doit taire ma prudence, vous m'avez vu, après quelques
jours de douleur, rendu par la voix de la patrie à ma première dignité.
XXIV. Mais revenons à ma proposition, et faisons voir que,cette année, la
scélératesse des consuls avait accablé de mille maux la république. Dans ce
jour, pour moi si funeste, et si douloureux pour tous les gens de bien, je
m'étais arraché des bras de la patrie et privé de votre présence. Moins occupé
de mes périls que de vos dangers, j'avais cédé à la fureur, à la scélératesse, à
la perfidie, aux armes, aux menaces d'un misérable ; et, quelque chérie que me
fût la patrie, je m'en étais séparé par amour pour elle. Ma disgrâce, horrible,
accablante, inattendue, avait mis en deuil non seulement les hommes, mais les
maisons mêmes et les temples. Nul de vous ne voulait voir ni le Forum, ni le
palais du sénat, ni la lumière. Et dans ce jour, oui, dans ce jour même, que
dis-je? à la même heure, au mémé moment où l'on consommait ma ruine et celle de
la patrie, on assignait des provinces à Gabinius et à Pison. Dieux immortels,
qui veillez sur Rome et protégez cet empire, quelles monstrueuses atrocités,
quels attentats vous avez vus dans la république ! Il en avait été chassé, celui
qui l'avait défendue avec l'autorité du sénat et de concert avec tous les bons
citoyens! il en avait été banni pour ce crime seul! il en avait été banni sans
jugement, sans arrêt, par la violence, à coups de pierres, à coups d'épées,
enfin par les esclaves soulevés ! Une loi avait été portée contre lui dans le
Forum, théâtre de carnage qu'avait abandonné le peuple et que remplissaient des
hordes d'assassins et d'esclaves; et cette loi,Romains, le sénat avait pris le
deuil pour empêcher qu'elle ne fût publiée. Au milieu d'un tel désordre, les
consuls ne souffrirent pas qu'il y eût même une nuit d'intervalle entre leur
crime et leur salaire. Dès que j'eus été frappé, ils accoururent s'abreuver de
mon sang, et dépouiller la république mourante. Je passe sous silence les
félicitations, les banquets, le partage du trésor, les présents, les espérances,
les promesses, le butin, la joie de quelques misérables au milieu de la douleur
universelle. Ma femme était en butte aux persécutions; des meurtriers
cherchaient mes enfants pour les égorger. En vain mon gendre (et quel gendre?
Pison) s'était jeté aux pieds du consul; le consul le repoussait. On pillait mes
meubles ; on les portait chez les consuls. La maison du mont Palatin était en
flammes, et les consuls se livraient aux plaisirs de la table. Ah! s'ils se
réjouissaient de mon désastre, devaient-ils être insensibles aux dangers de
Rome?
XXV. C'est trop parler de moi. Rappelez-vous les autres fléaux de cette
année ; et vous sentirez combien de remèdes énergiques I'État avait besoin de
trouver dans les nouveaux consuls. Quelle multitude de lois proposées ou
publiées! On ordonna, dirai-je de l'aveu tacite des consuls? non, juges, avec
leur approbation, que la censure serait abolie, et que ces augustes magistrats
n'exerceraient plus leurs graves fonctions ; que non seulement les anciennes
corporations seraient rétablies au mépris des sénatus-consultes, mais que ce
gladiateur pourrait en former un grand nombre d'autres; que le peuple ne payant
plus un demi-as et un tiers d'as pour le blé, les revenus de l'État seraient
réduits d'un cinquième ; que Gabinius, au lieu de la Cilicie qu'il avait
demandée pour prix de sa trahison, aurait le gouvernement de la Syrie; qu'il
serait permis à cette sangsue insatiable de mettre deux fois la même affaire en
délibération, et de permuter sa province après qu'une loi aurait confirmé son
premier choix.
XXVI. Je ne parle point de cette loi qui seule annula toutes les
prérogatives de la religion, des auspices, des magistratures, toutes les lois,
en un mot, qui règlent et le droit et le temps d'en proposer de nouvelles. Je ne
parle point de toutes nos infamies domestiques. Nous avons vu les orages de
cette année s'étendre jusque sur les nations étrangères. A Pessinonte, le prêtre
de Cybèle fut chassé et dépouillé du sacerdoce par une loi tribunitienne. Par
cette loi, le temple consacré au culte le plus saint et le plus antique fut
vendu pour une somme énorme à Brogitare, homme impur, et d'autant plus indigne
de ce ministère qu'il l'avait sollicité, non pour honorer les autels, mais pour
les profaner. Le peuple donna le titre de rois à des hommes qui ne l'auraient
jamais demandé au sénat. Des bannis, condamnés juridiquement, rentrèrent dans
Byzance, tandis qu'on chassait de Rome des citoyens non condamnés. Le roi
Ptolémée n'avait pas encore reçu du sénat le titre d'allié ; mais il était frère
d'un roi qui, pour avoir défendu la même cause, avait déjà obtenu cet honneur.
Il était de la même race, issu des mêmes aïeux, uni avec nous par les mêmes
liens. Enfin, c'était un roi qui, s'il n'était pas encore notre allié, n'avait
jamais été notre ennemi. Ami de la paix, tranquille sur le trône de son père et
de son aïeul, heureux à l'ombre de notre empire, il jouissait du repos que peut
désirer un monarque. Il ne s'attendait à rien, il ne soupçonnait rien. Tout à
coup les manoeuvres aux gages du tribun vont aux suffrages ; et une loi ordonne
que Ptolémée, assis sur son trône, revêtu de la pourpre, le sceptre à la main,
environné de toute la pompe royale, sera mis à l'enchère par un crieur public;
qu'en vertu de la volonté souveraine du peuple romain, de ce peuple qui a si
souvent rendu la couronne aux rois vaincus, un roi notre ami, un roi à qui l'on
n'a reproché aucun outrage, redemandé aucune usurpation, sera vendu avec tous
ses biens au profit de la république.
XXVII. Cette année fut marquée par mille horreurs, mille turpitudes, mille
violences; et cependant je ne sais si, après le crime atroce commis contre moi,
ils ont rien fait de plus affreux. Antiochus le Grand avait été vaincu sur terre
et sur mer par nos ancêtres dans une guerre opiniâtre. Ils lui permirent de
régner jusqu'au mont Taurus; et l'Asie, dont ils le privèrent, fut ajoutée au
royaume d'Attale. Nous avions soutenu une guerre longue et sanglante contre
Tigrane, roi d'Arménie, qui nous avait en quelque sorte provoqués, en offensant
nos alliés. Son animosité personnelle s'était manifestée d'une manière terrible
: le plus ardent ennemi de notre empire, Mithridate, chassé du Pont, avait
trouvé auprès de lui un refuge et des vengeurs. Repoussé même par Lucullus, ce
personnage illustre, ce grand capitaine, il avait conservé dans son coeur, ainsi
que ses soldats, la haine qu'il nous avait jurée. Cependant, lorsque Pompée le
vit dans son camp, suppliant et prosterné, il le releva, remit sur son front le
diadème qu'il en avait détaché; et, après lui avoir dicté quelques conditions,
il lui ordonna de régner, persuadé qu'il ne serait pas moins glorieux pour lui
et pour la république d'avoir rétabli un roi sur le trône que de le charger de
fers. Tigrane a donc repris le sceptre, lui qui non seulement s'était déclaré
l'ennemi du peuple romain, mais avait reçu dans ses États notre ennemi le plus
acharné ; lui qui avait déployé contre nous ses étendards ; lui qui nous avait
disputé la victoire et presque l'empire, il règne aujourd'hui! Cette alliance,
cette amitié que ses armes avaient violées, nous les avons accordées à ses
prières ; et l'infortuné roi de Chypre, qui fut toujours notre ami, toujours
notre allié, que le soupçon même n'a jamais atteint ni dans le sénat ni devant
nos généraux,il a vu mettre à l'encan et sa personne et tous ses biens! Ah! sans
doute, les rois croiront désormais leur fortune à l'abri du malheur, lorsque
l'exemple de cette année désastreuse leur apprend qu'il suffit d'un tribun et de
six cents manœuvres pour les dépouiller de tout et les chasser de leur trône!
XXVIII. Dans cette affaire ils prétendaient, les insensés! associer M.
Caton à leur infamie; ils ne savaient pas ce que peut l'honneur, la probité, la
grandeur d'âme, la vertu ; la vertu, calme au fort de la tempête, rayonnante
dans les ténèbres, toujours inséparable de la patrie, lors même qu'elle en a été
repoussée, toujours belle d'un éclat qu'elle ne reçoit que d'elle seule, et que
les vapeurs du crime n'obscurciront jamais. Non, ils ne se proposaient pas
d'honorer M. Caton, ni de lui confier une fonction importante; ils voulaient le
reléguer, le charger d'un fardeau. Ne s'étaient-ils pas vantés hautement, en
pleine assemblée, d'avoir arraché à M. Caton cette langue qui dans tous les
temps s'était librement élevée contre les commissions extraordinaires? Ils
s'apercevront sous peu, je l'espère, que cette liberté n'est pas éteinte, et que
peut-être elle a encore plus d'énergie que lorsque, sous ces consuls, on vit ce
magnanime citoyen, quoiqu'il ne comptât plus sur l'ascendant de sa parole,
opposer à mes oppresseurs son éloquence et sa douleur ; que lorsque, après ma
retraite, il déplora publiquement mon sort et le malheur de la république, et
accabla Pison de tels reproches, qu'il força le plus scélérat et le plus
impudent des hommes à se repentir en quelque sorte d'avoir accepté une province.
Pourquoi donc obéit-il à cette loi? N'avait-il pas juré d'obéir à beaucoup
d'autres qui lui semblaient injustes? M. Caton ne voulait point, en combattant
ces entreprises téméraires, exposer la patrie à le perdre sans fruit. Sous mon
consulat, désigné tribun, il se dévoua généreusement, en ouvrant un avis dont il
savait que la haine s'armerait contre lui. Il parla avec véhémence ; il agit
avec vigueur; son âme se manifesta tout entière; et, s'il montrait alors tant
d'énergie et d'intrépidité, ce n'était pas qu'il n'aperçût le danger qui le
menaçait ; mais il pensait que, dans une si affreuse tempête, les dangers de la
patrie devaient seuls l'occuper.
XXIX. Alors commença son tribunat. Que dirai-je de sa grandeur d'âme et de
son courage héroïque? Vous vous souvenez de ce jour où, tandis que, à l'aspect
de la tribune envahie par son collègue, nous tremblions tous pour la vie de ce
grand homme, de cet excellent citoyen, il s'avança d'un front intrépide, apaisa
par son ascendant les clameurs de la multitude, et contint par son énergie la
fureur des méchants. Caton alors brava le péril; mais il avait des raisons pour
le braver, et je n'ai pas besoin de vous dire combien ces raisons étaient
puissantes. Ici quelle différence!s'il n'eût point obéi à cette loi criminelle
portée contre le roi de Chypre, la république n'en aurait pas été moins
déshonorée, puisque la confiscation était ordonnée avant qu'il fût question d'en
charger Caton; et, sur son refus, doutez-vous que l'on eût employé la violence
contre un homme qui semblait attaquer seul tous les actes de l'année ? Il
sentait d'ailleurs que, si la confiscation de ce royaume avait imprimé à l'État
une tache ineffaçable, l'intérêt public demandait qu'il conservât plutôt que
tout autre le bien qui pouvait résulter du mal. Au reste, si l'on avait usé de
violence pour le chasser de Rome, il s'y serait aisément résigné. Lui qui,
l'année précédente, n'avait point paru au sénat, où cependant il ne serait pas
venu sans m'y voir soutenir tous ses desseins, aurait-il pu rester
tranquillement dans Rome, lorsque j'en étais banni, lorsqu'on avait condamné en
moi et le sénat entier et sa propre opinion? Il céda, oui, Caton céda aux mêmes
circonstances que moi. Les consuls, les fureurs, les menaces, les intrigues, les
dangers qui m'avaient poursuivi triomphèrent de sa résistance. Ma douleur éclata
davantage; mais son coeur ne fut pas moins déchiré.
XXX. C'était aux consuls à se plaindre de tant de violences cruelles
contre nos alliés, contre les rois et les villes libres confiés de tout temps à
la garde de ces magistrats. Cependant les consuls élevèrent-ils la voix? Après
tout, qui les aurait écoutés, s'ils avaient voulu se plaindre? De quel droit
auraient-ils parlé en faveur du roi de Chypre, eux qui, loin de soutenir en moi
un citoyen innocent et persécuté pour la patrie, l'avaient livré sans défense
aux coups de ses ennemis? J'avais cédé, dirai-je à la haine, aux circonstances,
aux armes, à une coalition, au bien public? Je n'examine point si le peuple me
haïssait, ainsi que vous l'avez prétendu; si tout était alors en combustion; si
la force prévalait; si les magistrats avaient fait un pacte entre eux; si les
citoyens couraient quelque danger ; mais enfin j'avais cédé. Pourquoi, lorsqu'on
proscrivait la tête et les biens d'un citoyen (je n'examine point de quel
citoyen), lorsqu'on les proscrivait, quoique les lois sacrées et celles des
Douze-Tables eussent défendu de porter des lois personnelles et de prononcer sur
l'existence civile ailleurs que dans les comices des centuries ; pourquoi les
consuls ne se firent-ils pas entendre? pourquoi fut-il statué, du moins autant
qu'il put l'être par ces deux fléaux de l'État, qu'un tribun aurait le droit
d'ameuter la populace, et d'employer des bras pour chasser nommément de la
république tel citoyen qu'il voudrait? Mais que ne promulgua-t-on pas cette
année? que de promesses ! que de conventions ! que d'obligations ! que
d'espérances ! que de projets ! que dis-je ? quel coin de l'univers n'était pas
destiné à quelqu'un d'avance? à quelle partie de l'administration pouvait-on
penser, aspirer, prétendre, qui déjà ne fût occupée ou assignée? quel
commandement, quelle province, quels moyens d'acquérir ou d'enlever des
richesses les factieux avaient-ils oubliés? était-il une région, un canton un
peu étendu, que l'on n'érigeât en royaume? était-il un roi qui ne se crût
obligé, cette année, ou d'acheter ce qu'il n'avait pas, ou de racheter ce qu'il
possédait? était-il enfin un seul homme qui demandât au sénat de l'argent, une
province, une lieutenance? Les factieux, condamnés pour des voies de fait,
allaient être rappelés. On disposait tout pour que le consulat fût brigué par ce
prêtre populaire. Les gens de bien gémissaient, les méchants espéraient, le
tribun agissait, les consuls l'appuyaient.
XXXI. Alors, quoiqu'un peu tard, Cn. Pompée céda au mouvement de son coeur
; et, en dépit de ceux qui, par leurs conseils et de fausses terreurs, avaient
empêché le meilleur et le plus courageux des hommes de prendre ma défense, la
république retrouva en lui ce patriotisme dont l'ardeur ne s'était pas éteinte,
mais que le soupçon avait peut-être refroidie. Il ne souffrit pas, ce héros dont
la valeur avait dompté les citoyens les plus impies, les ennemis les plus
acharnés, les nations les plus puissantes, des rois, des peuples sauvages et
inconnus, une multitude innombrable de brigands et nos esclaves même; il ne
souffrit pas, ce pacificateur de la terre et de la mer, qui avait étendu notre
empire jusqu'aux limites du monde, que la scélératesse de quelques factieux
renversât une république tant de fois sauvée par son génie et même au prix de
son sang. Il prit en main la défense de l'État, prévint par son ascendant les
malheurs de l'avenir et se plaignit du passé. Alors on conçut l'espoir d'une
heureuse révolution. Nous étions aux calendes de juin. Les sénateurs, assemblés
en grand nombre, décrétèrent unanimement mon retour, d'après le rapport de L.
Ninnius, dont rien n'avait ébranlé ni la fidélité ni le courage. Le décret ne
trouva d'opposition que de la part d'un certain Ligurien, que mes ennemis
avaient recruté depuis peu. Ma fortune commençait à sortir de ses ruines et
semblait reprendre son premier éclat. Tous ceux qui, dans mon désastre, avaient
participé au crime de Clodius, en quelque lieu qu'ils se présentassent, devant
quelque tribunal qu'ils comparussent, se voyaient condamnés. On ne trouvait
personne qui déclarât avoir voté contre moi. Mon frère revenait de l'Asie en
habit de deuil et l'âme pénétrée de douleur. Toute la ville avait été à sa
rencontre : nul ne cachait plus ses larmes. Le sénat parlait librement ; les
chevaliers accouraient de toutes parts. Pison, mon gendre, qui n'avait pu
recevoir ni de moi ni du peuple romain la récompense de sa piété filiale,
pressait son parent de lui rendre son beau-père Le sénat refusait de rien
entendre avant que les consuls eussent fait leur rapport à mon sujet.
XXXII. Le succès paraissait assuré. Mais les consuls qui avaient vendu
leur liberté pour avoir des provinces, pressés dans le sénat de dire leur avis
comme particuliers, répondaient que la loi Clodia les réduisait au silence.
Comme une plus longue résistance eût été vaine, la mort de Cn. Pompée fut
résolue. Le complot ayant été découvert et le poignard saisi, Pompée se tint
renfermé dans sa maison, tant que le tribunat fut au pouvoir de mon ennemi. Huit
tribuns proposèrent mon rappel : preuve évidente que le nombre de mes amis
s'était accru en mon absence, dans un temps où quelques-uns d'entre eux avaient
trompé ma confiance; mais que ces amis, toujours animés des mêmes sentiments,
n'avaient pas toujours eu la même liberté. Des neuf tribuns qui s'étaient
d'abord déclarés en ma faveur, un seul s'en détacha en mon absence. Je parle de
l'homme qui a usurpé le nom et les images des Élius, plus jaloux de faire croire
qu'il est de leur famille que de leur pays. Cette année donc, les nouveaux
magistrats étant désignés, et tous les bons citoyens espérant de leur probité
une heureuse révolution, P. Lentulus, qui, par le rang qu'il occupait, devait
donner le premier son avis, proposa mon rappel, malgré l'opposition de Pison et
de Gabinius. Le rapport des huit tribuns entendu, il parla de moi dans les
termes les plus honorables. Il n'ignorait pas que, en réservant cette affaire
pour son consulat, il en acquerrait plus de gloire et plus de droits à ma
reconnaissance ; mais il aima mieux que d'autres achevassent promptement une
affaire de cette importance, que de la voir terminée plus tard par lui-même.
XXXIII. Ce fut alors que P. Sextius, tribun désigné, se rendit auprès de
C. César, pour l'intéresser à mon retour. Il est inutile de vous dire ce qu'il
fit, à quel point il réussit : ces détails seraient étrangers à la cause. Il me
semble seulement que si César me fut favorable, comme je le crois, ce voyage ne
servit de rien, et qu'il ne fut pas très utile, si César était indisposé contre
moi. Quoi qu'il en soit, vous pouvez juger de la loyauté et du zèle de Sextius.
Je vais le suivre dans son tribunat : car il n'était encore que désigné lorsque
son patriotisme lui fit entreprendre ce premier voyage. Il était persuadé que,
pour rétablir la concorde entre les citoyens et terminer toutes les querelles,
il fallait s'assurer du consentement de César. Elle était enfin passée cette
année désastreuse. On semblait respirer, non que la patrie fût déjà sortie de
ses ruines; mais on espérait qu'elle allait se relever. Nos deux vautours, en
habit de guerre, s'étaient envolés de Rome sous les plus noirs auspices, et
chargés de malédictions. Plût aux dieux que ces imprécations ne fussent
retombées que sur leurs têtes ! nous n'aurions perdu ni la Macédoine avec
l'armée qui défendait cette province, ni en Syrie une excellente cavalerie et
nos meilleures cohortes. Les tribuns entrent en charge; ils s'étaient tous
engagés à proposer mon rappel. Le premier que mes ennemis achètent est celui
que, pour s'égayer dans le malheur, on appelait Gracchus. Hélas ! il fallait
donc, à la honte de la république, qu'un rat échappé du milieu des broussailles
osât lui ronger le sein! L'autre, surnommé Serranus, qui n'avait pas été tiré de
la charrue, mais qui était sorti de l'aire chétive de Gavius Olelus, où les
grains se comptaient, pour s'enter sur les Attilius Calatinus, fit tout à coup
effacer son nom de la liste où ses collègues avaient signé mon rappel. Arrivent
les calendes de janvier. Vous êtes mieux instruits que moi, Romains : je ne
parle que par ouï-dire. Vous savez quels furent alors le concours des sénateurs,
l'impatience du peuple, l'empressement des députés accourus de tous les cantons
de l'Italie; quelles furent la vigueur, l'activité, la fermeté du consul P.
Lentulus ; enfin avec quelle impartialité son collègue se conduisit à mon égard.
Après avoir déclaré que la différence de nos opinions politiques l'avait rendu
mon ennemi, il ajouta qu'il sacrifiait son ressentiment au sénat et à la force
des conjonctures.
XXXIV. Alors L. Cotta, premier opinant, ouvrit un avis digne de la
république. Il dit que, dans tout ce qu'on avait fait contre moi, il n'y avait
rien de juridique, rien qui fût conforme aux usages et aux lois; que nul citoyen
ne pouvait être banni sans un jugement; que, dans une affaire capitale, nulle
motion ne pouvait être faite ni décrétée que dans les comices par centuries;
qu'il ne voyait là qu'un acte de violence dans un temps de troubles et
d'oppression, une éclipse des lois et des tribunaux; qu'à la veille d'un
bouleversement général je m'étais éloigné et soustrait à la tempête dans
l'espérance que ma retraite ramènerait le calme ; que mon absence n'ayant pas
moins sauvé l'État que ma présence ne l'avait fait autrefois, le sénat devait
non seulement me rétablir dans mes droits, mais ajouter encore à mes honneurs.
Il entra dans beaucoup de détails qu'il discuta en habile orateur. Il prouva que
tout ce que ce forcené, cet impudent ennemi de l'honneur et de la vertu, avait
publié contre moi, était trop absurde dans les mots, dans les choses et dans les
idées, pour avoir jamais force de loi. Il conclut que, puisque aucune loi ne
m'avait banni, le seul voeu du sénat suffisait pour me rétablir. Tout le monde
convenait de la justesse de ces réflexions. Pompée, qui parla ensuite, donna de
grands éloges à l'avis de Cotta. Il dit que, pour assurer mon repos et me
préserver à l'avenir des émeutes populaires, il fallait que le peuple romain
participât à ce bienfait en joignant son suffrage à l'autorité du sénat. Chacun
fit à l'envi éclater son zèle pour moi; et déjà toutes les opinions se
réunissaient à celle de Pompée, lorsque Attilius Gavianus se leva, comme vous le
savez. Quoique vendu à mes ennemis, il n'osa s'opposer en tortue; il demanda la
nuit pour délibérer. Des cris, des plaintes, des prières se firent entendre dans
toutes les parties de la salle. Le beau-père du tribun se jeta même à ses pieds.
Tout ce qu'on put obtenir, c'est que, le lendemain, il ne s'opposerait à rien.
Sur la foi de cette promesse, on se sépara. Mais la nuit était longue; elle
donna le temps de lui doubler son salaire et de fixer ses irrésolutions. Le mois
de janvier laissait peu de jours de séance au sénat, et l'on n'y parla que de
moi.
XXXV. Délais de toute espèce, intrigues, chicanes, tout fut mis en usage
pour arrêter la bonne volonté du sénat. Enfin arriva le jour indiqué (le
huitième avant les calendes de février). Mon excellent ami Q. Fabricius devait
faire la motion de mon rappel. Il s'assura de la tribune quelque temps avant le
lever du soleil. Pendant tout ce jour, P. Sextius, qu'on accuse de violence,
reste tranquille : ce défenseur, cet appui de ma cause, ne se montre point ; il
attend quel parti prendront mes ennemis. nais ceux qui sont les instigateurs de
cette accusation, que font-ils? Dès le milieu de la nuit, ils avaient rempli
d'hommes armés et d'esclaves le Forum, la place des comices, la salle du sénat.
Ils fondent sur Fabricius, le frappent, tuent quelques gens de sa suite, en
blessent beaucoup d'autres. Le tribun, M. Cispius, citoyen aussi ferme que
vertueux, se rendait au Forum. Ils le repoussent avec violence et font un
horrible carnage. Tous ensemble, l'épée nue et dégouttante de sang, parcourent
la place, cherchant des yeux, appelant à grands cris mon frère, ce frère
également respectable par sa probité, son courage et sa tendresse pour moi. Dans
ce jour de deuil et d'horreur, il se serait présenté lui-même aux furieux, non
pour les combattre, mais pour mourir, si l'espoir de mon retour ne l'eût encore
attaché à la vie. Il ne put cependant échapper aux coups de ces exécrables
assassins. Il était venu solliciter pour son frère la justice du peuple romain;
et, précipité de la tribune, terrassé dans la place des comices, trop heureux de
pouvoir se cacher sous des monceaux d'esclaves et d'affranchis égorgés, s'il ne
périt pas, ce furent la nuit, la fuite, et non les lois, non les tribunaux, qui
le sauvèrent. Vous n'avez pas oublié que le Tibre fut encombré de cadavres, que
les égouts en furent remplis; qu'on étancha avec des éponges le sang qui
ruisselait dans le Forum. Tout le monde pensait qu'un si grand appareil et un
tel déploiement de forces n'étaient pas ceux d'un particulier, ni d'un plébéien,
mais d'un patricien et d'un préteur. Avant cette époque et même dans ce jour de
trouble et de désordre, on ne reproche rien à Sextius.
XXXV. Mais, dira-t-on, des actes de violence ont été commis dans le Forum.
Oui, sans doute ; et dans quel temps y en a-t-il-eu de plus affreux? Nous avons
vu bien souvent jeter des pierres; plus rarement, mais trop souvent encore,
tirer les épées. Mais, un si horrible massacre, mais ces monceaux de cadavres,
qui jamais les avait vus dans le Forum, si ce n'est peut-être dans la journée
désastreuse d'Octavius et de Cinna? Quelle animosité divisait alors les esprits
! car c'est de l'opiniâtreté ou de la fermeté d'un tribun opposant que naissent
ordinairement les mouvements populaires; quelquefois aussi de la perfidie d'un
factieux qui, pour faire passer une loi, fait briller aux yeux de la multitude
irréfléchie quelque avantage ou l'appât des largesses. La division entre les
magistrats en est encore une cause. Ces troubles commencent par des clameurs;
puis les groupes se forment. Ce n'est qu'après beaucoup de temps, et très
rarement, qu'on en vient aux mains. Il est inouï qu'une sédition ait éclaté
pendant la nuit, sans que personne ait harangué, sans qu'il y ait eu d'assemblée
convoquée, sans qu'aucune loi ait été lue. Est-il vraisemblable qu'un citoyen
romain, qu'un homme libre, se soit rendu en armes au Forum, avant le lever du
soleil, pour empêcher que l'on ne proposât mon rappel? Si quelqu'un a pu le
faire, ne sont-ce pas les misérables que depuis longtemps ce scélérat engraisse
du sang de la république? Que l'accusateur me réponde. Il prétend que P.
Sextius, pendant son tribunat, entretenait une nombreuse escorte. Eh bien, je te
le demande, ce jour-là Sextius avait-il une escorte? Non, certes, il n'en avait
pas. Ce ne sont donc ni les auspices, ni l'opposition d'un tribun, ni la
pluralité des suffrages, mais la force, la violence et le fer qui ont triomphé
de la république. Si le préteur eût annoncé à Fabricius que des signes
défavorables avaient été observés dans le ciel, la république aurait pu gémir du
coup qui l'aurait blessée. Si un tribun s'était opposé à Fabricius, en blessant
la république, il aurait du moins respecté les formes légales. Mais ici,
Clodius, tu déchaînes des gladiateurs sous prétexte que tu attends l'édilité ;
et, dès avant le jour, tu leur associes les assassins à qui tu as ouvert les
prisons; tu chasses les magistrats de la tribune! tu fais un horrible carnage!
tu balayes le Forum! et quand la violence et les armes ont assouvi tes fureurs,
tu accuses un citoyen qui s'est entouré de gardes, non pour t'attaquer, mais
pour défendre sa vie!
XXXVII. Et, depuis ce temps même, Sextius a-t-il pensé à s'appuyer du
secours de ses amis pour exercer avec sûreté dans le Forum les fonctions de sa
charge? Comptant sur la sainteté du tribunat, et persuadé que les lois sacrées
le mettaient à l'abri non seulement de la violence et du fer, mais même de toute
interruption malséante, il se rendit au temple de Castor, et déclara au consul
que les auspices étaient contraires. Aussitôt la troupe Clodius, accoutumée à
triompher dans le sang des citoyens, pousse des cris, se soulève et fond sur
lui. Le tribun, sans armes et sans défiance, est assailli par les uns avec des
épées, par les auges avec des débris de bancs et des bâtons. Percé de coups,
épuise, presque mort, il tomba sans connaissance, et ne conserva la vie que
parce qu'on crut qu'il l'avait perdue. Lorsqu'ils le virent étendu par terre,
couvert de blessures, baigné dans son sang et prêt a rendre le dernier soupir,
ils cessèrent de le frapper, plutôt par lassitude et par erreur que par un
sentiment de pitié et de modération. Et Sextius est accusé de violence:
pourquoi? parce qu'il respire encore. Mais est-ce donc sa faute? Il ne lui a
manqué que le dernier coup pour qu'il rendit le dernier soupir. Fais un crime à
Lentidius de n'avoir point frappé à l'endroit mortel; maudis Sabinius pour avoir
crié trop tôt que Sextius était mort. Mais Sextius, que lui reproches-tu?
S'est-il dérobé au glaive? a-t-il résisté? n'a-t-il pas tendu la gorge, ainsi
que les gladiateurs à qui le peuple ordonne de recevoir la mort?
XXXVIII. Son crime serait-il donc de n'avoir pu mourir? d'avoir teint de
son sang, du sang d'un tribun du peuple, un lieu sacré? de ne s'être point fait
reporter sur la place, quand il eut repris ses sens? Où donc est le crime dont
tu l'accuses? Je vous le demande juges, si, ce jour-là, les Clodius avaient
consommé leur attentat, si Sextius, qu'ils ont laissé pour mort, avait été tué,
auriez-vous couru aux armes? auriez-vous senti renaître dans vos âmes la vertu
de vos généreux ancêtres? auriez-vous enfin arraché la république à cet affreux
brigand? ou resteriez-vous encore tranquilles, irrésolus, tremblants, en voyant
les plus exécrables assassins, les plus vils esclaves opprimer et asservir la
république? Et celui dont vous vengeriez la mort, si vous vouliez être libres et
sauver la république, vous n'oseriez parler de sa vertu, vous n'oseriez
manifester vos sentiments, vos pensées, votre opinion sur sa conduite?Cependant
ces parricides eux-mêmes, dont la fureur effrénée est nourrie par une longue
impunité, conçurent une telle horreur de leur forfait, que, si le bruit de la
mort de Sextius se fût soutenu, ils avaient projeté de tuer leur cher Gracchus,
afin de rejeter sur nous l'odieux de cet assassinat. Mais les méchants ne savent
pas se taire. Cet homme, tout grossier qu'il était, ne manquait pas de finesse.
Il se douta qu'on voulait éteindre dans son sang l'indignation qu'avait excitée
le crime de Clodius. Il saisit une casaque de muletier avec laquelle il était
venu pour la première fois à nos comices ; il se couvrit la tête d'un panier de
moissonneur; et, pendant que les uns cherchaient Numérius et les autres
Quintius, il s'échappa à la faveur de son double nom. Vous savez tous que sa vie
fut en danger, tant qu'on douta de celle de Sextius. Si leur projet n'eût pas
été divulgué trop tôt, ils n'auraient point réussi, en tuant leur mercenaire, à
rejeter sur nous l'odieux de sa mort ; mais, en se souillant de ce nouveau
crime, ils auraient en quelque sorte diminué l'horreur du premier. Si alors P.
Sextius eût perdu dans le temple de Castor cette vie qu'à peine il a sauvée, je
n'en doute nullement, pour peu qu'il y eût eu un sénat dans Rome, pour peu que
la majesté du peuple romain eût repris ses droits, on aurait un jour dressé dans
le Forum une statue à cette victime de la patrie ; et, parmi tous ces grands
personnages à qui nos ancêtres ont érigé des monuments dans cette place et sur
la tribune, soit que l'on considère leur fin tragique, soit qu'on apprécie leur
patriotisme, nul ne pourrait être préféré à P. Sextius. Ce serait en défendant
la cause d'un citoyen malheureux, d'un ami, d'un citoyen qui avait bien mérité
de la république; en soutenant les intérêts du sénat, de l'Italie, de la
république entière; au moment où, fidèle aux auspices et à la religion, il
annonçait les présages qu'il avait vus, ce serait alors que des monstres impies
l'auraient percé de leurs coups, en plein jour, publiquement, en présence des
dieux et des hommes, sans respect pour le temple le plus saint, pour la cause la
plus, juste, pour la magistrature la plus sacrée. Ah! pourriez-vous le
dépouiller de ses honneurs pendant sa vie, lui à qui vous auriez décerné, après
sa mort, un monument éternel?
XXXIX. Il a, dit-on, acheté, rassemblé, armé des hommes. Dans quel
dessein? était-ce pour assiéger le sénat? pour chasser les citoyens qui
n'avaient pas été condamnés? pour piller les biens, brûler les maisons,
renverser les édifices, incendier les temples, chasser à coups d'épée les
tribuns du Forum, vendre les provinces au gré de ses caprices, faire des rois,
rétablir par nos lieutenants les coupables bannis des villes libres, assiéger
dans ses foyers le premier des citoyens? Sans doute P. Sextius a levé des
troupes pour se porter à des excès qui ne sont possibles que dans une ville mise
en état de siége. Non, juges, le moment n'était pas encore venu, et les
circonstances n'exigeaient pas encore que les bons citoyens recourussent à ces
moyens extrêmes. L'armée de Clodius surtout avait contribué à m'éloigner de
Rome; vous gémissiez en secret. L'année dernière, on s était emparé du Forum ;
des esclaves s'étaient postés dans le temple de Castor connue dans une
forteresse. On gardait le silence. Des hommes hardis, qui n'avaient rien à
perdre, réglaient tout par leurs cris, par leurs attroupements, par la force et
les armes. Vous le supportiez. Les magistrats étaient chassés de la tribune;
l'accès du Forum était interdit au reste des citoyens; nul ne résistait. Des
gladiateurs de la suite du préteur, arrêtés sur ses pas, conduits devant le
sénat, forcés de tout avouer, mis aux fers par Milon, avaient été délivrés par
Serranus. Aucune réclamation ne s'était fait entendre. Le Forum avait été inondé
du sang de citoyens égorgés pendant la nuit. Non seulement on n'avait point
ordonné d'enquête extraordinaire, mais les anciens tribunaux étaient anéantis.
Un tribun du peuple est tombé sous vos yeux, expirant de plus de vingt
blessures. Un autre tribun, un homme supérieur à l'humanité (oui, en disant ce
que je pense, j'exprimerai le sentiment de tous les citoyens), un homme doué
d'une grandeur d'âme, d'un caractère, d'une vertu vraiment divine, admirable,
insigne, sans exemple, a été contraint de soutenir un siège contre l'armée de
Clodius.
XL. Vous-même, Albinovanus, vous louez Milon ; et cet éloge est mérité;
car vîmes-nous jamais une vertu aussi héroïque? Sans se proposer d'autre
récompense que l'estime des gens de bien, à laquelle aujourd'hui l'on attache si
peu de prix, quels dangers, quels pénibles travaux, quelles animosités, quelles
haines redoutables n'a-t-il pas bravés ! De tous nos citoyens, peut-être nous
a-t-il le mieux enseigné, par des effets et non par des paroles, ce que le
devoir prescrit aux grands hommes, ce que leur commande la nécessité. Il a
montré qu'ils doivent opposer les lois et les tribunaux aux scélérats audacieux
et aux destructeurs de la république; que si les lois sont impuissantes et les
tribunaux anéantis; que si la république, en proie à l'audace et à la violence,
gémit sous le despotisme des armes, la nécessité veut que l'on recoure à la
force pour défendre sa vie et sa liberté. Penser ainsi est d'un sage, agir ainsi
est d'un héros; mais réunir tout ensemble cette sagesse et ce courage, c'est la
perfection, c'est le suprême effort de la vertu. Milon entra dans le
gouvernement en qualité de tribun du peuple. Je rapporterai quelques-unes de ses
belles actions, non qu'il préfère la louange à l'estime, ni que je cherche à lui
payer en sa présence un tribut d'éloges que je ne pourrais qu'affaiblir par mes
expressions; mais vous sentirez, juges, que nos accusateurs blâment dans Sextius
ce qu'ils ont loué dans Milon. Dès son entrée dans l'administration publique,
Milon se proposa de rendre à la patrie le citoyen qu'on lui avait arraché.
C'était son unique but: il y marchait d'un pas ferme, soutenu par le
consentement et le voeu de tous. Ses collègues le secondaient. L'un des consuls
était animé du plus grand zèle; l'autre avait presque oublié ses ressentiments.
Un seul des préteurs était contraire. Rien ne pouvait égaler l'ardeur du sénat.
L'intérêt de cette cause avait enflammé les chevaliers romains et soulevé
l'Italie entière. Deux hommes seuls avaient été achetés pour s'opposer à la
volonté de tous. Milon ne doutait pas que si ces hommes, universellement
méprisés, ne s'étaient pas chargés de ce rôle honteux, il aurait sans peine
réussi dans son entreprise. Il avait pour lui l'autorité des suffrages les plus
imposants, le premier ordre de l'État, l'exemple des citoyens célèbres par leur
patriotisme et leur courage; il se retraçait sans cesse ce qu'il devait à la
république, à son caractère et à lui-même, ce qu'il lui convenait d'espérer et
ce que pouvaient attendre de lui ses vertueux ancêtres.
XLI. Un homme d'un si grand poids intimidait le gladiateur, qui voyait
bien que, s'il n'employait que les voies légales, il ne pourrait jamais se
soutenir contre lui. A la tête de son armée, il eut recours au fer, aux torches,
aux meurtres, aux incendies et aux rapines. Chaque jour on le vit assiéger la
maison du tribun, l'arrêter sur son passage, l'assaillir et le menacer. Mais sa
grande âme resta inébranlable ; rien ne put l'émouvoir. Quoique l'indignation,
le sentiment de la liberté et l'ardeur de son courage l'excitassent à repousser
par la force une violence sans cesse dirigée contre lui, telle fut sa
modération, telle fut sa prudence, qu'il maîtrisa sa colère, et qu'il n'usa
point pour lui-même des moyens qu'on employait contre lui. Il cherchait
seulement à enchaîner par les lois un furieux qui prenait plaisir à fouler d'un
pied triomphant les ruines de la république. Il le cita en justice. Eh! qui
poursuivit un coupable avec des intentions plus pures? Il le cita uniquement
pour le bien de la république, sans écouter ni la haine ni l'intérêt, sans qu'on
le sollicitât, sans même qu'on attendît de lui cette démarche. L'accusé trembla
: avec un tel accusateur il désespérait de retrouver les juges infâmes qui
l'avaient autrefois absous. Tout à coup un consul, un préteur, un tribun,
publient des ordonnances jusqu'alors sans exemple. Ils défendent que l'accusé
comparaisse, qu'il soit cité, qu'on instruise l'affaire, qu'on prononce même les
mots de juges et de tribunaux. Que devait faire un homme vertueux et sensible à
l'honneur et à la gloire, en voyant les scélérats fiers d'un tel appui, en
voyant les lois et les tribunaux anéantis? Fallait-il qu'un tribun du peuple
courbât la tête devant un simple particulier? qu'un des meilleurs citoyens
tendit la gorge au plus exécrable des scélérats? qu'il renonçât à son
entreprise, qu'il s'enfermât dans sa maison? Succomber, se désister, lui
parurent également honteux. Il crut que, puisqu'il ne pouvait invoquer les lois
contre Clodius, l'intérêt de la république exigeait qu'il se mît en état de ne
craindre son audace ni pour elle ni pour lui.
XLII. Puisque vous louez Milon, comment donc pouvez-vous accuser Sextius
d'avoir pris les mêmes précautions? Quoi! celui qui défend sa maison, qui
repousse le fer et la flamme loin de ses autels et de ses foyers ; qui veut que
sa vie soit en sûreté dans le Forum, à la tribune, au sénat, aura le droit de se
mettre à l'abri du danger! et celui qui, averti par les blessures dont il se
voit percé chaque jour, cherche le moyen de garantir sa tête, sa gorge, ses
flancs, sa poitrine, vous croirez pouvoir l'accuser de violence?Qui de vous,
juges, ignore que, dans les premiers âges du monde, il fut un temps où les
hommes, ne connaissant ni loi naturelle ni loi civile, erraient à l'aventure,
dispersés dans les champs, et ne possédaient que ce qu'ils avaient pu ravir et
garder au prix du sang et du meurtre? Ceux qui les premiers s'élevèrent
au-dessus de leurs semblables par la supériorité de leur génie, ayant pressenti
tout ce qu'on pouvait attendre de la perfectibilité docile de l'esprit humain,
rassemblèrent les hommes jusqu'alors épars, et inspirèrent à leurs coeurs
sauvages des sentiments de justice et d'humanité. D'abord on conçut l'idée d'un
bien commun que nous appelons chose publique. Ensuite se formèrent ces
associations que, depuis, nous avons nommées États. Enfin les habitations furent
réunies, et l'on eut des cités. Alors s'établirent le droit divin et le droit
humain, et des murs entourèrent les villes. Entre la civilisation et la vie
sauvage nulle autre distinction que le droit et la force. Point de milieu : dès
que nous ne voulons pas de l'un, l'autre est indispensable. Voulez-vous anéantir
la force, il est nécessaire que le droit prévale, c'est-à-dire les tribunaux qui
en sont les organes. Les tribunaux déplaisent-ils, leur pouvoir est-il nul, il
faut nécessairement que la force domine. Ce sont des principes universellement
reconnus. Pénétré de ces vérités, Milon s'est appuyé sur le droit pour repousser
la force. Il a invoqué le droit pour que la vertu triomphât de l'audace. Mais la
nécessité l'a contraint de recourir à la force, pour que l'audace ne triomphât
pas de la vertu. C'est ce qu'a fait aussi P. Sextius. S'il n'a point accusé
Clodius, c'est qu'il n'était pas nécessaire que tout le monde l'appelât devant
les tribunaux ; mais, ainsi que Milon, il a été obligé de défendre sa vie, et de
s'armer contre la force et la violence.
XLIII. Dieux immortels! quel sort nous réservez-vous? quel espoir
donnez-vous à la république? Qui donc aura désormais assez de vertu pour
embrasser la bonne cause, pour se dévouer aux bons citoyens, pour ambitionner la
solide et véritable gloire, quand on verra les exemples de Gabinius et de Pison,
ces deux fléaux de la république? quand on saura que l'un puise chaque jour des
sommes énormes dans les trésors de la Syrie, la plus calme et la plus opulente
de nos provinces; qu'il porte la guerre chez des nations paisibles, afin
d'engloutir dans le gouffre insatiable de sa cupidité leurs richesses depuis
longtemps amassées et jusqu'alors respectées ; qu'il fait bâtir publiquement une
villa d'une si vaste étendue, que l'on prendrait pour une chaumière de sa
dépendance celle dont, pendant son tribunat, cet homme intègre et désintéressé
étalait le tableau dans nos assemblées, pour exciter votre indignation contre un
de nos plus braves généraux et de nos meilleurs citoyens; quand on saura que
l'autre, après avoir vendu la paix aux Thraces et aux Dardaniens, pour qu'ils
pussent lui payer les sommes exorbitantes qu'il en avait exigées, a livré la
Macédoine à leurs rapines et à leurs dévastations ; qu'il a partagé avec les
débiteurs grecs les biens de leurs créanciers, citoyens romains; qu'il lève
d'énormes contributions sur les habitants de Dyrrachium; qu'il dépouille les
Thessaliens; qu'il a imposé aux Achéens une taxe annuelle, sans avoir laissé ni
dans les places ni dans les temples aucune statue, aucun tableau, aucun
ornement; quand on saura que nous sommes insultés par des scélérats que
réclament à tant de titres tous les supplices, tous les châtiments décrétés par
les lois, et que Milon et Sextius sont accusés? Je ne parle point d'un Numerius,
d'un Serranus, d'un Élius, la lie de la tourbe clodienne. Cependant ils se
montrent aussi avec insolence, et tant que vous craindrez pour vous, ils ne
redouteront rien pour eux.
XLIV. Parlerai-je de l'édile qui a osé même citer Milon, et l'accuser de
violence? Je sais que nul outrage ne fera jamais repentir ce généreux citoyen de
son courage et de sa fermeté. Mais que penseront les jeunes Romains témoins de
ces excès? Un homme qu'on a vu attaquer, renverser, brûler les monuments
publics, les temples des dieux, les maisons de ses ennemis ; qui fut toujours
escorté d'assassins, entouré d'hommes armés, soutenu de ces délateurs dont
regorge aujourd'hui notre ville; qui a déchaîné une bande de scélérats
étrangers, acheté des esclaves dressés au meurtre, et, pendant son tribunat,
répandu dans le Forum toute la fange des prisons, se montre partout revêtu de
l'édilité ; il accuse celui qui a su réprimer les élans de sa fureur : et
Sextius, qui ne s'est mis sur ses gardes que pour défendre, comme citoyen, ses
dieux pénates, et, comme magistrat, les droits du tribunat et des auspices, n'a
pu obtenir du sénat la liberté d'accuser légitimement celui qui l'accuse
lui-même au mépris de toutes les lois !Voilà sans doute pourquoi, dans le corps
de l'accusation, vous m'avez demandé quelle est notre caste d'honnêtes gens. Ce
sont vos propres termes. Ma réponse servira merveilleusement à l'instruction de
la jeunesse, et cette leçon me coûtera peu. Souffrez, juges, que j'entre dans
quelques détails, qui, je crois, ne seront pas inutiles à mes auditeurs, ni
étrangers à mon devoir et à la cause de P. Sextius.
XLV. Il y a toujours eu dans notre république deux classes de citoyens
également jalouses d'entrer dans les emplois, et d'y paraître avec éclat. Les
uns se disaient les amis du peuple; les autres adoptaient les principes de
l'aristocratie. Les premiers étaient ceux qui, dans leurs actions et dans leurs
discours, s'étudiaient à plaire à la multitude; les autres aspiraient à mériter
l'estime des honnêtes gens. Mais quels sont donc les honnêtes gens? Parlez-vous
de leur nombre? On ne saurait les compter; et, s'il en était autrement, l'État
ne pourrait se soutenir. Ce sont les chefs du conseil public, les citoyens qui
les secondent, les membres des premiers ordres à qui l'entrée du sénat est
ouverte ; ce sont les Romains établis dans les villes municipales, ou qui vivent
dans leurs terres; ce sont les négociants; ce sont même les fils de nos
affranchis. Je le répète, le nombre en est immense. Il s'en trouve dans toutes
les conditions. Mais, pour ne laisser aucune équivoque, on peut en deux mots les
définir. J'appelle honnêtes gens tous ceux qui ne sont ni malfaiteurs, ni
méchants forcenés, ni dérangés dans leur fortune. Permis à vous d'appeler du nom
de caste tous ceux que je viens de désigner, c'est-à-dire ceux dont la conduite
est sans reproche, dont le coeur est pur, dont les affaires domestiques sont
bien réglées. Les magistrats qui dans leurs fonctions respectent la volonté, les
intérêts et l'opinion de cette classe de citoyens, sont les défenseurs des
honnêtes gens; ils comptent eux-mêmes parmi les personnages les plus illustres
et les plus considérés, parmi les chefs de l'État. Que doivent donc se proposer
ces administrateurs? Où doivent tendre toutes leurs pensées et tous leurs
efforts? Vers le bien le plus précieux et le plus désirable pour tous les hommes
sages, vertueux et riches : un repos honorable. Ceux qui veulent ce bien sont
les honnêtes gens; ceux qui parviennent à l'obtenir sont réputés de grands
citoyens et les conservateurs de L'État. En effet, l'honneur de conduire les
affaires publiques ne doit jamais les emporter assez loin pour qu'ils perdent de
vue le repos; et le repos ne doit jamais pour eux être séparé de l'honneur.
XLVI. Mais cette honorable tranquillité repose sur des titres et des bases
que les chefs du gouvernement doivent sauvegarder et défendre au prix même de
leur vie : ce sont la religion, les auspices, le pouvoir des magistrats,
l'autorité du sénat, les lois, les usages, les tribunaux, l'administration de la
justice, le crédit public, les provinces, les alliés, la dignité de l'empire, la
discipline militaire, le trésor. Pour maintenir et défendre tant de grands
intérêts, il faut une âme forte, un talent supérieur, une fermeté inébranlable;
car, dans une multitude si nombreuse de citoyens, il en est beaucoup qui
cherchent à exciter des troubles et à tout bouleverser pour échapper aux
châtiments dont les menace leur conscience. D'autres ne trouvent d'aliment à
leur force que dans les discordes et les séditions; d'autres encore, dans
l'embarras de leurs affaires domestiques, aiment mieux s'ensevelir sous les
ruines de l'État que sous les débris de leur fortune. Quand ils rencontrent des
chefs qui veulent tirer parti de leurs passions et de leurs vices, le vaisseau
de l'État est assailli par des tempêtes. Alors ceux qui ont demandé à tenir le
gouvernail sont obligés de veiller; ils ont besoin de toute leur science et de
tout leur zèle pour continuer leur route, et entrer dans le port du repos et de
l'honneur, sans avoir rien perdu de ce que j'ai nommé les titres et les bases du
gouvernement. Nier que cette carrière soit pénible, hérissée d'écueils, semée de
périls et de piéges, ce serait de ma part un mensonge d'autant plus inexcusable,
que la réflexion et l'expérience m'en ont convaincu plus qu'aucun autre.
XLVII. On a plus de ressources et de moyens pour attaquer la république
que pour la défendre. En effet, un signe suffit pour soulever les gens pervers
et audacieux; que dis-je? ils n'ont pas besoin qu'on les excite : ils se
soulèvent d'eux-mêmes ; tandis que les bons citoyens ont, je ne sais pourquoi,
moins d'activité; ils négligent les premières atteintes du mal, et n'agissent
qu'au dernier moment. Aussi qu'arrive-t-il? à force d'hésitation et d'indolence,
pour vouloir conserver le repos aux dépens de l'honneur, ils perdent l'un et
l'autre. Parmi ceux qui voulaient défendre la république, les uns se désistent
par inconstance; les autres s'abstiennent par timidité ; ceux-là seuls restent
fermes, et souffrent tout pour elle, qui sont des hommes tels que votre père, ô
M. Scaurus! que l'on a vu résister à tous les factieux, depuis Gracchus jusqu'à
Q. Varius, sans que la violence, ni les menaces, ni la haine aient jamais pu
l'émouvoir. Tel était aussi l'oncle de votre mère, ce Q. Metellus qui flétrit L.
Saturninus, l'un des hommes les plus accrédités dans le parti populaire;
qui,malgré les clameurs de la multitude soulevée, empêcha un faux Gracchus de
s'inscrire parmi les citoyens, et, refusant lui seul de prêter serment à une loi
qu'il avait jugée illégale, aima mieux renoncer à sa patrie qu'à ses principes.
Mais, pour ne pas rappeler ces exemples anciens dont le nombre atteste la gloire
de cet empire, pour ne citer aucun des grands hommes qui vivent encore, tel nous
avons vu dernièrement Q. Catulus, également insensible à la crainte et à
l'espérance, et que jamais les dangers rassemblés sur sa tête ni les illusions
de l'ambition n'ont pu détourner de la route du devoir.
XLVIII. Voilà les exemples que vous devez imiter, vous qui aspirez à la
considération, à l'estime publique, à la gloire; voilà les actions généreuses,
héroïques, immortelles; des actions que la renommée publie, que les annales
consacrent, que la postérité transmet à tous les âges. L'entreprise est pénible,
je ne le nie pas. Vous aurez de grands périls à braver, je l'avoue. Bien de plus
vrai que cette pensée d'un poète : «Mille piéges sont tendus à la vertu;» mais,
ajoute-t-il, «c'est vous aveugler que de revendiquer un bien qui fait tant de
jaloux, et que tant de rivaux ambitionnent, si au plus grand zèle vous ne
joignez beaucoup d'efforts.» Le même poète a dit ailleurs un mot bienvenu des
méchants : «Qu'ils haïssent, pourvu qu'ils craignent.» Combien de telles leçons
peuvent être utiles à la jeunesse! Au reste, l'administration était autrefois
plus dangereuse dans ces temps où les désirs de la multitude et l'intérêt du
peuple ne s'accordaient pas avec le bien public. Par exemple, la loi du scrutin
était proposée par L. Cassius. Le peuple y croyait sa liberté intéressée. Les
chefs de l'État repoussaient cette loi : ils redoutaient pour l'existence des
grands l'emportement de la multitude et la licence enhardie par le secret. Tib.
Gracchus proposait la loi agraire. Cette loi plaisait au peuple : elle semblait
assurer un sort aux citoyens indigents. Les grands s'y opposaient, parce qu'ils
y voyaient une source de désordres, et qu'ils pensaient d'ailleurs que chasser
les riches de leurs anciennes possessions, c'était dépouiller la république de
ses défenseurs. C. Gracchus voulait porter une loi pour la distribution du blé.
Le peuple l'accueillait avec joie: des aliments lui étaient fournis en abondance
sans aucun travail. Les gens de bien la rejetaient, parce qu'elle leur semblait
à la fois épuiser le trésor, et inspirer au peuple le goût de l'oisiveté.
XLIX. Je pourrais citer, même de nos jours, plusieurs occasions où les
désirs du peuple ne s'accordaient pas avec les vues du gouvernement. Aujourd'hui
il n'existe plus aucune cause de division. Le peuple ne demande rien, et ne veut
plus de révolutions. Il met sa félicité dans son repos, dans la considération
des honnêtes gens et dans la gloire de la république. Aussi les intrigants et
les factieux, ne pouvant plus soulever les Romains par des largesses, parce que
la multitude, fatiguée des séditions et des discordes, parait préférer le repos,
ont pris le parti de soudoyer des assemblées. Peu leur importe que ce qu'ils
disent et proposent plaise à ceux qui les entendent ; mais, grâce à leur argent,
ils réussissent à faire croire que tout ce qu'ils disent est écouté avec
plaisir. Pensez-vous que les Gracques, que Saturninus, qu'aucun de ces anciens
magistrats populaires, eussent dans les assemblées des gens à leurs gages? non.
Les distributions que faisait l'État et les avantages que promettaient leurs
lois excitaient la multitude sans qu'elle fût salariée. Aussi ces hommes
populaires n'avaient pas, il est vrai, l'approbation de la plus saine partie des
citoyens; mais ils avaient celle du peuple, et le peuple leur prodiguait des
hommages de toute espèce. On les applaudissait au théâtre. Tout ce qu'ils
sollicitaient leur était accordé. Leur nom, leurs discours, leurs traits, leur
démarche, tout chez eux était en possession de plaire. Ceux qui les combattaient
passaient pour des hommes sages et doués d'un grand caractère; mais, s'ils
avaient de l'influence dans le sénat, s'ils étaient respectés des honnêtes gens,
ils déplaisaient à la multitude. Souvent les suffrages contrariaient leur
volonté; et,si l'un d'eux venait par hasard à s'entendre applaudir, il craignait
qu'il ne lui fût échappé quelque faute. Toutefois, dans les circonstances
importantes, ce même peuple déférait à leur autorité.
L. Aujourd'hui, si je ne m'abuse, telle est notre situation politique,
que, à l'exception de quelques hommes soudoyés, tous les citoyens sont animés du
même esprit. Les assemblées, les comices, les spectacles, sont les lieux où
l'opinion et la volonté nationales se manifestent avec le plus d'évidence. Or,
depuis quelques années, quelle assemblée, je ne dis pas salariée, mais vraiment
digne du nom d'assemblée, n'a pas prouvé cet accord et cette unanimité du peuple
romain? Plusieurs furent convoquées à mon sujet par un infâme gladiateur. Nul
citoyen honnête et vertueux ne s'y rendit. Nul homme de bien ne pouvait soutenir
son aspect hideux, ni entendre ses cris forcenés. Des assemblées de telles gens
n'étaient nécessairement que de turbulents conciliabules. Le consul P. Lentulus
en convoqua aussi une dont j'étais l'objet. Le peuple romain s'y porta en foule;
tous les ordres et l'Italie entière s'y rendirent. Lentulus plaida ma cause avec
une éloquence admirable. Tel était le silence, telle était la satisfaction de
l'auditoire, qu'il semblait que jamais rien d'aussi populaire n'avait frappé les
oreilles du peuple romain. Cn. Pompée,invité par ce magistrat à monter à la
tribune, conseilla mon rappel, et le demanda même comme une grâce. Son discours
fut écouté par toute l'assemblée avec autant de plaisir que de respect. Non,
jamais, je le soutiens, son avis n'eut plus d'autorité, ni son éloquence plus de
charmes. Dans quel profond silence furent écoutés les autres chefs de l'État! Je
ne les cite point ici. N'en pas dire assez sur chacun, ce serait m'exposer au
reproche d'ingratitude; et, si je disais tout ce qu'il faut dire, je ne finirais
pas. Comparons à présent la harangue que mon ennemi prononça contre moi, au
Champ de Mars, devant le véritable peuple romain. Par qui fut-elle approuvée?
Tout le monde ne regardait-il pas comme le comble de l'infamie, je ne dirai
point qu'il parlât, mais qu'il vécût, mais qu'il respirât? Oui, tous pensaient
que sa voix était un opprobre pour la république, et que l'écouter, c'était se
rendre complice de sa scélératesse.
LI. Je passe aux comices, soit pour les magistrats, soit pour les lois.
Les lois! nous en voyons souvent proposer. Je ne parle pas de celles qu'on
décrète, quoique à peine il y ait dans les tribus cinq votants, et qui encore ne
leur appartiennent pas. Il prétend avoir porté une loi contre moi, qu'il nommait
un tyran et le destructeur de la liberté. Il voulait par là, disait-il, relever
la république de ses ruines. Eh bien, est-il un citoyen qui confesse avoir donné
son suffrage pour cette loi? Mais, si nous parlons de celle qui, d'après le
décret du sénat, fut portée en ma faveur dans les comices assemblés par
centuries, quel homme ne se fait pas honneur d'y avoir assisté, et voté pour mon
rappel? Laquelle donc de ces deux causes est populaire? Dans l'une, tous les
dignitaires de l'État, tous les âges, tous les ordres montrent le plus parfait
accord ; dans l'autre, les furies déchaînées accourent pour assister aux
funérailles de la république. Une cause sera-t-elle populaire, dès qu'elle aura
pour appui un Gellius, qui déshonore également son frère, illustre et vertueux
consul, et l'ordre équestre dont il conserve encore le titre, quoiqu'il s'en
soit dépouillé lui-même par ses dissipations? Voilà sans doute un ami du peuple
: je n'en ai point vu de plus zélé. Lorsque, dans sa première jeunesse, il
aurait pu tirer un grand éclat des honneurs suprêmes où s'était élevé L.
Philippus, son beau-père, ne fut-il pas assez populaire pour dévorer seul tous
ses biens? Après s'être ruiné par les excès d'une honteuse débauche, il a voulu
passer pour un savant, pour un philosophe spéculatif : il s'est jeté brusquement
dans l'étude des lettres. Impuissante ressource! ses lecteurs, ses livres même
étaient souvent mis en gage pour avoir du vin. Il lui restait un estomac
insatiable, et l'argent lui manquait. Aussi était-il toujours dans l'attente
d'une révolution :la paix et la tranquillité publiques étaient un supplice pour
lui.
LII. Est-il une sédition dont il n'ait pas été le chef: un factieux dont
il n'ait pas été t'intime ami; une assemblée tumultueuse qu'il n'ait pas
soulevée; un honnête homme, un citoyen vertueux, qu'il ait respecté dans ses
discours ; que dis-je, respecté? qu'il n'ait pas injurié avec l'impudence la
plus grossière? Sans doute ce n'est point par une folle passion, mais pour se
montrer populaire, qu'il a épousé une affranchie. Le voilà donc celui qui vota
contre moi, qui s'associa aux assassins de la patrie; qui partagea leurs festins
et leurs congratulations! Au reste, sa bouche m'a bien vengé en s'appliquant sur
les lèvres de mes ennemis. Comme s'il avait perdu ses biens par ma faute, il me
hait parce qu'il n'a rien. Est-ce donc moi, Gellius, qui l'ai ravi ton
patrimoine, ou toi qui l'as dévoré? Lorsque tu l'engloutissais dans le gouffre
de ton ventre, voulais-tu m'en punir en me chassant de Rome, parce que, pendant
mon consulat, j'ai défendu la république contre toi et tes pareils? Nul de tes
parents ne veut te voir : tous fuient ton abord, ton entretien, ta société.
Postumus, le fils de ta soeur, qui, jeune encore, montrait la sagesse d'un
vieillard, t'a flétri en choisissant dans sa nombreuse famille un autre que toi
pour la tutelle de ses fils. Mais je me laisse emporter par la haine que je lui
ai vouée en mon nom et au nom de la république, qui ne lui est pas moins odieuse
que moi. C'est parler trop longtemps d'un furieux que la débauche a réduit à la
misère. Je reviens au fait, et je dis que, lorsqu'on voulut me perdre, la
république avait été asservie et opprimée ; que trois furies de la même espèce,
Gellius, Firmidius et Titius, s'étaient mis, à, la tête d'une bande de
mercenaires ; et que l'auteur de la loi ne le cédait à aucun d'eux en turpitude,
en audace, en infamie. Mais, lorsqu'on proposa de me rétablir dans ma dignité,
il n'y eut personne qui se crût dispensé, ni par la maladie, ni par la
vieillesse, de se rendre à l'assemblée : tous pensaient, en me rappelant à Rome,
rappeler la république.
LIII. Voyons maintenant les comices pour l'élection des magistrats. Parmi
les derniers tribuns, trois passaient pour n'être nullement populaires, et deux
pour l'être à l'excès. De ces trois premiers, à qui l'on ne permettait point de
paraître dans ces assemblées mercenaires, je vois que deux ont été nommés
préteurs par le peuple romain ; et, autant que j'en puis juger par les discours
et les suffrages de la multitude, le peuple romain annonçait hautement que, bien
que Cn. Domitius et Q. Ancharius n'eussent pu rien faire pendant leur tribunat,
l'un malgré son énergie et son mérite, l'autre malgré son dévouement et son
courage, il leur savait gré de leur intention. Quant à C. Fannius, nous voyons
de quelle estime il jouit. Nul doute que la nation ne la confirme en l'élevant
aux honneurs. Les deux autres tribuns,ces hommes populaires, qu'ont-ils obtenu?
L'un s'était modéré; il n'avait porté aucune loi : seulement il avait manifesté
sur les affaires publiques une opinion que l'on n'attendait pas de lui. C'était
d'ailleurs un homme de bien, irréprochable dans sa conduite, et toujours estimé
des gens de bien. Cependant, pour n'avoir pas su reconnaître pendant son
tribunat le véritable voeu du peuple romain, pour avoir cru qu'une assemblée
était la nation, il s'est vu refuser une dignité qu'il aurait aisément obtenue,
s'il n'avait pas cherché à se rendre populaire. L'autre, qui s'était livré sans
réserve à ce parti, au point de compter pour rien les auspices, la loi Élia,
l'autorité du sénat, le consul, ses collègues, l'estime des honnêtes gens, a
demandé l'édilité concurremment avec des citoyens vertueux et distingués, mais
que ni les richesses ni la considération ne rendaient supérieurs à leurs rivaux.
l n'a eu pour lui ni sa propre tribu, ni la tribu palatine, dont ces factieux
s'appuyaient, disait-on, pour tourmenter le peuple romain; et ces comices, en le
refusant, ont du moins une fois rempli les voeux des gens de bien. Vous voyez
donc que le peuple lui-même n'est, pour ainsi dire, déjà plus populaire,
puisqu'il repousse si rudement ceux qui passent pour l'être, et que ce sont
leurs antagonistes qu'il juge les plus dignes des honneurs.
LIV. Parlons maintenant des jeux; car votre attention et vos regards fixés
sur moi semblent me permettre de prendre un ton moins sévère. Aux comices et aux
assemblées, les suffrages sont quelquefois l'expression fidèle des sentiments;
quelquefois aussi cette expression est altérée et corrompue. On dit qu'il en est
de même au théâtre et aux combats de gladiateurs; que, pour satisfaire
l'amour-propre de certains individus, des mains payées font entendre quelques
légers applaudissements. Toutefois il est facile alors de voir comment et par
qui se donnent ces applaudissements et s'ils viennent du public entier.
Qu'est-il besoin de vous dire à quels hommes, à quelle sorte de citoyens on
applaudit le plus? Aucun de vous ne l'ignore. Que ce soit une jouissance
frivole, et elle ne l'est pas (car, après tout, cet hommage n'est rendu qu'au
mérite); mais enfin, si elle est frivole, ce ne peut être que pour le
philosophe. Mais pour ceux qui se repaissent des plus vaines chimères, qui
n'ambitionnent que le bruit, et, comme ils le disent eux-mêmes, la faveur du
peuple, il faut que les applaudissements soient l'immortalité et les sifflets la
mort. C'est vous, Scaurus, qui avez donné les jeux les plus brillants et les
plus magnifiques. Dites-nous donc s'il est un seul de ces hommes populaires qui
ait assisté à vos jeux, s'il en est un seul qui ait osé paraître au théâtre et
s'exposer aux yeux du peuple? Ce baladin lui-même (car ce n'est pas un simple
spectateur), ce bouffon, cet histrion, qui, chez sa soeur, remplit si bien tous
les entractes; lui qu'on introduit dans l'assemblée des femmes comme une joueuse
d'instruments, il n'a point paru à vos jeux pendant son tribunat incendiaire; il
n'en a pas vu d'autres que ceux dont il eut tant de peine à s'échapper. Oui, cet
homme populaire ne s'est hasardé qu'une seule fois à paraître dans nos
spectacles : c'était le jour où, dans le temple de l'Honneur et de la Vertu, on
rendit à la vertu l'honneur qu'elle méritait, et où le monument de C. Marius,
sauveur de cet empire, vit dans son enceinte assurer le salut d'un, compatriote
de Marius, d'un autre défenseur de la république.
LV. Dans cette occasion le peuple romain manifesta les divers sentiments
dont il était animé. A la première nouvelle du sénatus-consulte, l'assemblée
entière applaudit à l'auteur du décret et au sénat absent. Les acclamations
redoublèrent à l'arrivée de chaque sénateur ; et, quand le consul qui donnait
les jeux se fut assis, tous les spectateurs debout, les mains étendues vers lui,
versant des larmes de reconnaissance et de joie, firent éclater leur
bienveillance et leur émotion. Mais, lorsque ce furieux, aveuglé par son délire,
se présenta, le peuple romain put à peine se contenir. Peu s'en fallut que
l'indignation publique ne fît justice de cet infâme. De tous côtés, les cris,
les menaces, les imprécations s'élevèrent contre lui. Qu'est-il besoin de
rappeler la fermeté et l'énergie du peuple romain revendiquant à son aspect la
liberté qui semblait enfin renaître, lorsque, dans le temps même où Clodius
demandait l'édilité, des comédiens osèrent l'outrager sans garder aucune mesure?
On jouait, je crois, le Dissimulé. Le choeur entier, les yeux fixés sur cet
homme impur, redoubla les efforts de sa voix à ces mots : «Ton exécrable vie;»
et à cet autre endroit : «Voilà donc le commencement et la fin d'une vie
criminelle!» Il restait assis, confondu, anéanti; et cet homme, qui auparavant
faisait retentir les assemblées des vociférations de ses prôneurs, se vit chassé
du théâtre par le choeur des comédiens. Puisque je parle des jeux, je ferai
observer que, parmi tant de pensées répandues dans la pièce, il n'y eut pas un
seul endroit applicable à la circonstance qui ne fût saisi par l'assemblée, ou
dont l'acteur lui-même ne fît sentir l'allusion. Je vous prie, juges, de ne pas
m'accuser ici de légèreté, si, devant un tribunal, je parle de poètes, de
comédiens et de spectacles.
LVI. Je ne suis pas assez étranger aux usages du barreau et à l'art
oratoire, pour chercher à faire entrer dans mon discours tout ce qui peut amuser
mes auditeurs. Je sais ce que je dois à la majesté de ce tribunal, au ministère
que je remplis, et à celle assemblée; je sais ce qu'exigent le caractère de P.
Sextius, la grandeur du péril, mon âge et mon rang. Mais je me suis proposé
d'apprendre à nos jeunes Romains ce que sont les honnêtes gens. Il m'est donc
nécessaire de prouver que ceux que l'on croit populaires ne le sont pas tous. Le
moyen le plus simple est de faire connaître par un exemple sensible le vrai
jugement du peuple entier, et les sentiments intimes des citoyens. Que se
passa-t-il lorsque le sénatus-consulte porté dans le temple de la Vertu fut
annoncé aux jeux et au théâtre? En présence d'une foule innombrable, cet acteur
sublime, qui n'a pas moins de noblesse et de dignité dans sa conduite politique
que sur la scène, pleurant de joie à cette nouvelle, et pénétré de la douleur
que lui faisait éprouver mon absence, plaida publiquement ma cause avec beaucoup
plus de force que je n'aurais pu la défendre moi-même. Ce n'était pas seulement
un acteur qui rendait la pensée d'un grand poète, c'était un ami qui exprimait
sa propre douleur : «Un héros, le sauveur, l'appui de la république, toujours
fidèle aux Grecs !» Ces Grecs avec lesquels j'avais agi de concert, c'étaient
vous, c'étaient vos trois ordres que son geste désignait. L'assemblée entière
lui faisait répéter ces mots : «Dans les dangers, il n'a pas craint d'offrir sa
vie; il n'a point ménagé ses jours.» Que d'acclamations ! comme on oublia le jeu
de la scène pour applaudir aux paroles du poète, au zèle de l'acteur, à l'espoir
de mon retour, quand il dit : «Excellent ami, génie incomparable au milieu de
nos périls !» Son amitié lui inspira ces derniers mots; et peut-être le regret
de mon absence les faisait approuver aux spectateurs.
LVII. Quels furent les gémissements du peuple romain, quand l'acteur, un
moment après, fit entendre ces mots de la même pièce : «O mon père!» C'était moi
qu'il croyait devoir pleurer comme un père, moi que Q. Catulus et tant d'autres
avaient souvent nommé dans le sénat Père de la patrie. Combien il répandit de
larmes, lorsque, déplorant l'exil d'un père, la ruine de sa patrie, son palais
embrasé et dét