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ISÉE
PLAIDOYER POUR LA SUCCESSION DE PHILOCTÉMON.
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
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[1] La plupart de vous, Athéniens, ne peuvent ignorer mes liaisons étroites avec Phanostrate et avec Chérestrate, son fils (01) ; et, pour ceux qui n'en seraient pas instruits, en voici une preuve suffisante. Lorsque Phanostrate, commandant d'un vaisseau, fit voile pour la Sicile (02), quoique, ayant déjà fait ce voyage moi-même, j'en connusse tous les risques, je ne pus résister à ses instances et à celles de Chérestrate, je les accompagnai, et, partageant leurs malheurs, je fus pris avec eux par les ennemis. [2] Or, je vous le demande, après m'être exposé à des dangers évidents, et avoir subi une telle disgrâce parce que j'étais leur ami et que je les croyais les miens, pourrais-je raisonnablement me dispenser aujourd'hui de plaider en leur faveur, de vous faire prononcer selon le voeu de votre religion, et de leur faire rendre la justice qui leur est due? Je vous prie donc de m'accueillir favorablement et de m'écouter avec bienveillance dans un procès où il s'agit, pour Phanostrate et pour son fils, d'un intérêt considérable. [3] Philoctémon, de Céphisia, était ami de Chérestrate; avant de mourir, il l'adopta pour fils et lui légua ses biens. Chérestrate, conformément à la loi, avait revendiqué la succession : tout Athénien pouvait la lui contester, paraître devant vous, et l'obtenir par les voies ordinaires, si vous jugiez; d'après ses raisons, qu'il y avait plus de droit; [4] mais Androclès a fait opposition en affirmant que la succession ne pouvait être revendiquée, et par-là il a empêché Chéréstrate de la revendiquer pour lui, et vous-mêmes de donner un héritier au défunt. Il espère que, par un seul procès et par une seule sentence, il donnera à Philoctémon, pour frères, des hommes qui n'avaient avec lui aucun lien de parenté; il s'emparera de sa succession, qui ne sera revendiquée par personne; il deviendra maître de sa soeur; qu'enfin, il rendra nulles les dernières volontés du mort. [5] Telles sont, Athéniens, les vues iniques d'Androclès; moi, je vais vous prouver, avant tout, que Philoctémon a fait un testament, et qu'il a adopté pour fils Chérestrate. Comme Philoctémon n'avait pas d'enfants de la femme qu'il avait épousée, qu'on était en guerre, qu'il courait souvent des périls sur terre et sur mer, tantôt servant dans la cavalerie, tantôt commandant une trirème, il résolut de léguer ses biens, et de ne pas laisser éteindre sa maison s'il venait à mourir. [6] Ses deux frères étaient morts sans enfants; une de ses soeurs, mariée à Chéréas, n'avait pas d'enfant mâle, et n'en a pas eu, quoiqu'elle ait vécu plusieurs années avec son mari ; l'autre, mariée à Phanostrate, en avait deux: ni adopta pour son fils Chérestrate, l'aîné des deux frères, [7] et l'ayant établi, par testament, son héritier, suppose qu'il n'eût pas d'enfant de sa femme, il déposa le testament entre les mains de Chéréas, qui avait épousé une de ses soeurs. On va vous lire le testament même, et les dépositions de ceux qui étaient présents quand il a été fait. Lis, greffier. (On lit le testament avec les dépositions des témoins.) [8] On vient de vous attester, Athéniens, que Philoctémon a fait un testament, et vous avez vu sous quelle condition il a adopté Chérestrate pour fils. Maintenant, afin de vous prouver qu'il était en droit de faire ce testament, par la raison la plus solide, et la plus propre à vous en convaincre, je vais citer la loi même qui l'autorisait. Qu'on lise. (On lit la loi.) [9] Cette loi est pour tout le monde. Elle donne droit de disposer de ses biens par testament, si on n'a pas d'enfants légitimes, à moins qu'on n'ait l'esprit dérangé par la vieillesse, ou par quelques-uns des accidents marqués dans la loi. Or, je prouve ici en peu de mots que Philoctémon n'avait l'esprit dérangé en aucune de ces manières. Un homme, en effet, qui, pendant toute sa vie, s'est montré un citoyen tel que, vu l'estime que vous faisiez de sa personne, vous l'avez honoré du commandement, un homme qui est mort en combattant contre les ennemis, oserait-on dire qu'il n'était pas dans son bon sens? [10] Il est donc démontré qu'il a fait un testament, jouissant de ses facultés, et pouvant le faire : ainsi il est démontré que l'opposition d'Androclès porte à faux en ce point. Mais, comme dans la même opposition, Androclès a encore affirmé qu'il restait d'Euctémon deux fils légitimes, je vais prouver qu'il n'est pas plus fondé à cet égard. Euctémon, père de Philoctémon, a eu pour enfants véritables, Philoctémon, Ergamène, Hégémon et deux filles; son épouse, mère de ces enfants, était fille de Mixiade; c'est ce que savent, et ce que vont. attester tous les parents, plusieurs citoyens de la curie et du bourg. [11] Mais qu'Euctémon ait épousé une autre femme, dont il ait eu les fils qu'on nous présente, aucun d'eux n'en a connaissance, aucun n'en a jamais entendu parler du vivant d'Euctémon. Toutefois, on doit regarder les parents comme les témoins les plus croyables dans ces sortes de faits dont ils doivent être instruit. Greffier, fais d'abord paraître ces témoins, et lis leurs dépositions. Les témoins paraissent. [12] Je vais prouver de plus que nos adversaires, par leur conduite, ont rendu en notre faveur le même témoignage. En effet, lorsqu'ils parurent devant l'archonte, el qu'ils eurent déposé la somme prescrite, soutenant que ceux qu'ils présentaient étaient fils légitimes d'Euctémon, interrogés par nous quelle était leur mère, et de qui elle était fille, ils ne purent le dire, malgré nos sommations et les ordres de l'archonte, qui leur signifiait de répondre en vertu de la lui. Procédé fort étrange, Athéniens, de contester une succession, de faire une opposition en affirmant qu'il y a des enfants légitimes, sans pouvoir dire quelle était leur mère, sans pouvoir présenter aucun de ses parents. [13] Après avoir dit cette fois, pour suspendre les poursuites judiciaires, que c'était une femme de Lemnos, paraissant depuis devant l'archonte, avant qu'on ne leur fît aucune question, ils disaient que la mère des deux enfants se nommait Callippe (03), que Pistoxène était son père, comme s'il eût suffi de citer le nom de Pistoxène. Nous leur demandâmes quel était cet homme, et s'il vivait encore. Ils répondirent qu'il était mort dans l'expédition de Sicile, ayant laissé cette fille chez Euctémon pour qu'elle fût sous sa tutelle, qu'Euctémon avait fait son épouse de sa pupille, et en avait eu deux fils. Or, ils forgeaient là une histoire des plus impudentes et des plus fausses, comme le démontrent surtout leurs propres réponses. [14] En effet, il y a déjà cinquante-deux ans qu'on a envoyé des troupes en Sicile; c'était sous l'archonte Arimneste (04). L'aîné des deux fils que l'on dit être nés d'Euctémon et de Callippe n'a pas vingt ans accomplis. Si l'on ôte ces vingt ans des cinquante-deux depuis l'expédition de Sicile, il en reste plus de trente. Or, il n'est pas probable que Callippe, dans sa trentième année, fût encore en tutelle, qu'elle n'eût pas été mariée, et qu'elle n'eût pas d'enfants. Mais on doit croire que, depuis longtemps placée ou revendiquée, selon la loi, elle avait eu un époux; [15] que d'ailleurs elle devait être connue des parents, amis et esclaves d'Euctémon, ayant habité si longtemps sa maison ou comme pupille, ou comme épouse. C'étaient là les faits qu'il fallait prouver et certifier par les dépositions des parents, sans se contenter de fournir des noms devant l'archonte. [16] Je sommais mes adversaires de montrer qui, parmi les amis ou les parents d'Euctémon, savait qu'une certaine Callippe avait été son épouse ou sa pupille, de faire parler les esclaves que nous avions entre les mains, ou de nous livrer ceux dont ils étaient possesseurs, et qui se disaient instruits des faits : ils n'ont voulu ni nous livrer leurs esclaves, ni prendre les nôtres. Greffier, lis leurs réponses devant l'archonte, les propositions que je leur ai faites, et les dépositions des témoins qui attestent ce que j'avance. (Le greffier lit.) [17] Ils se sont donc refusés à de telles preuves. Moi, Athéniens, je vais vous montrer d'où ils viennent et ce qu'ils sont, ces hommes qui font opposition en qualité de fils légitimes, et qui veulent être constitués héritiers d'Euctémon. Sans doute il est disgracieux pour Phanostrate de dévoiler les faiblesses de son aïeul; mais il est nécessaire d'en dire quelques mots, afin qu'instruits de la vérité, vous prononciez plus facilement selon la justice. [18] Euctémon vécut quatre-vingt-seize ans: la plus grande partie de ce temps il passa pour être heureux. Une fortune très honnête, sa femme, ses enfants et tout le reste étaient de nature à faire son bonheur. Dans un âge avancé il eut une faiblesse étrange qui ruina toute sa maison, consuma une grande partie de ses biens, et le brouilla avec ce qu'il devait avoir de plus cher. [19] Quelles furent l'origine et les suites de cette faiblesse? c'est ce que je vais vous exposer le plus brièvement qu'il me sera possible. Le vieillard avait une affranchie qui gouvernait sa maison du Pirée, et qui élevait de jeunes esclaves : il en acheta une nommée Alcé, que plusieurs de vous connaissent sans doute. Cette Alcé était restée plusieurs années dans un lieu de débauche; elle en était sortie déjà un peu âgée pour demeurer dans une maison à louage, [20] où elle vécut avec un affranchi nommé Dion, dont elle disait avoir eu les fils qu'on vous présente, et que Dion avait élevés comme de lui. Quelque temps après, ce Dion ayant commis un vol, et craignant pour sa personne, s'était réfugié à Sicyone. Euctémon prit Alcé pour la charger du soin d'une maison au Céramique (05), près de la porte où l'on débite du vin. [21] Établie dans cet endroit, elle fut pour lui la cause de bien des maux. Ce vieillard peu sage se transportait souvent dans ce lieu sous prétexte de se faire payer les locations, et il y passait beaucoup de temps ; il y mangeait même quelquefois avec Alcé, laissant sa femme, ses enfants et sa maison de la ville. Sa femme et ses fils lui en témoignèrent leur peine; mais, loin de se corriger, il finit par demeurer tout à fait au Céramique; et soit quelque breuvage, soit les infirmités de la vieillesse, soit d'autres causes, il perdit tellement la tête, qu'Alcé lui persuada d'introduire dans sa curie, sous son nom, l'aîné de ses fils. [22] Comme Philoctémon s'y opposait, que les citoyens de la curie refusaient d'admettre l'enfant, et rejetaient la victime qu'on immolait dans cette cérémonie, Euctémon, irrité contre son fils, et voulant lui faire tort, épousa la soeur de Démocrate, avec dessein de supposer des enfants nés de ce mariage, et de les enter sur son nom, si on s'opposait toujours à son projet. [23] Les parents, qui savaient qu'à son âge il ne pouvait plus avoir d'enfants, mais qu'il en produirait de supposés, et que cela occasionnerait de plus grands troubles encore, persuadent à Philoctémon de laisser introduire dans la curie le fils d'Alcé, aux conditions que demandait Euctémon, en cédant une terre à ce prétendu fils. [24] Rougissant donc de la folie de son père, et fort embarrassé dans de telles conjonctures, Philoctémon cesse enfin de s'opposer. Les choses étant convenues, et l'enfant ayant été introduit dans la curie, Euctémon renvoie la femme qu'il avait prise pour épouse, et montre par là qu'il ne l'avait épousée que pour obliger Philoctémon de reconnaître le fils d'Alcé, et non pour en avoir des enfants. [25] En effet, Androclès, qu'était-il besoin qu'il prit une femme, si les fils d'Alcé, comme vous l'avez affirmé dans votre opposition, étaient nés d'un citoyen et d'une Citoyenne? qui pouvait empêcher Euctémon d'introduire dans sa curie des fils légitimes? ou pourquoi y introduire l'un d'eux sous des conditions, lorsque la loi veut que tous les fils légitimes partagent également le patrimoine? [26] ou pourquoi enfin y introduisait-il l'aîné des enfants sous des conditions, et ne parlait-il du plus jeûne, qui était déjà né, ni à Philoctémon, qui vivait encore, ni à ses proches? Et vous venez aujourd'hui affirmer que ce sont des enfants légitimes, les vrais héritiers d'Euctémon ! Greffier; lis les dépositions qui certifient les faits avancés. (On lit les dépositions.) [27] Philoctémon, commandant un navire, fut tué par les ennemis près de Chios (06). Quelque temps après sa mort, Euctémon dit aux juges qu'il voulait consigner, dans un testament déposé chez un tiers, ce dont il était convenu avec son fils. Phanostrate était à la veille de partir avec Timothée; il commandait un vaisseau qui était à l'ancre au port de Munichie, et Chéréas, son beau-frère, qui était à Athènes, le reconduisait. Euctémon, prenant avec lui quelques personnes, se rend au lieu où le vaisseau était à l'ancre; et, avant écrit un testament qui renfermait les conditions sous lesquelles il avait introduit dans sa curie le fils d'Alcé, il le dépose, en présence de Phanostrate et de Chéréas, entre les mains de Pythodore, un de ses parents. [28] Androclès et la conduite même d'Euctémon attestent suffisamment que celui-ci ne regardait pas les fils d'Alcé comme légitimes. Car jamais père ne fit de dispositions en faveur de fils légitimes, puisque la loi leur confère naturellement ses biens, et ne lui permet pas de rien léguer à d'autres lorsqu'il a des enfants légitimes. [29] Le testament subsista près de deux années, et Chéréas mourut. Alors nos adversaires font bassement leur cour à Alcé; et voyant que la maison se ruinait, voulant profiter du grand âge et de la démence d'Euctémon, ils le persécutent pour achever de tout perdre. [30] Et d'abord ils lui persuadent de supprimer le testament comme peu favorable aux enfants d'Alcé; ils lui représentent qu'après sa mort les biens-fonds ne pouvaient revenir qu'à ses filles et à ceux qui étaient nés d'elles; mais que si, en ayant vendu une bonne partie, il laissait de l'argent comptant, cet argent ne pouvait manquer de tomber entre les mains des fils d'Alcé. [31] D'après leurs conseils, Euctémon demande aussitôt le testament à Pythodore, et le somme de le présenter devant l'archonte. Le testament ayant été présenté, Euctémon disait qu'il voulait le supprimer. Pythodore, en convenant, avec Euctémon et avec Phanostrate qui avait accompagné celui-ci, de supprimer l'acte dont il était dépositaire, disait que Chéréas qui, conjointement avec Euctémon, le lui avait remis en dépôt, ayant laissé une fille, on ne pouvait le supprimer que quand elle serait en puissance de mari : l'archonte pensait de même. [32] Mais Euctémon ayant tiré un consentement de Phanostrate et de Pythodore, en présence de l'archonte et des assesseurs, et ayant protesté, devant plusieurs personnes, que le testament n'était plus rien pour lui, se retira. [33] Peu de temps après, et c'était la raison pour laquelle on lui avait persuadé de supprimer le testament, il vend à Antiphane sa terre d'Athmonée 75 mines, à Aristoloque ses bains de Sirangium, 3.000 drachmes; il cède à l'hiérophante (07) sa maison de ville et l'hypothèque pour 44 mines. Il vend encore un troupeau de chèvres, avec l'esclave qui le gardait, 13 mines, plus, deux attelages de mulets, l'un 8 mines, l'autre 550 drachmes; enfin, les ouvriers (08) esclaves, dont il était possesseur. [34] Tous ces articles qui furent vendus aussitôt après la mort de Philoctémon, firent une somme de plus de 3 talents. Pour établir chacun de ces faits en particulier, avant de poursuivre, je vais faire paraître les témoins. (Les témoins paraissent.) [35] Voilà comme ils s'emparèrent de ces divers articles. Ils dressent sur-le-champ des batteries pour le reste, et disposent la manoeuvre la plus révoltante de toutes, qu'il est bon de remarquer. Comme ils voyaient qu'Euctémon était absolument affaibli par l'âge, et ne quittait plus le lit, ils prennent des mesures pour que ses biens passent entre leurs mains après sa mort : [36] que font-ils donc? ils présentent à l'archonte les noms des deux fils d'Alcé, supposant qu'ils avaient été donnés pour adoptifs aux deux fils d'Euctémon, qui étaient morts, et se portent eux-mêmes pour tuteurs; ils lui demandent de faire annoncer les maisons à louer comme appartenant à des orphelins, afin que, sous le nom des enfants, une partie des biens fût louée, que l'autre restât comme en saisie pour acquitter les dettes, et que, grâce à la sentence de l'archonte, ils recueillissent, eux tuteurs, du vivant même d'Euctémon, les revenus de ses biens qu'ils auraient pris à louage. [37] Dès que les tribunaux furent ouverts, l'archonte fit proclamer les baux, et nos adversaires s'offraient eux-mêmes pour les prendre. Quelques-uns des assistants annoncent ce manège aux parents qui viennent trouver les juges, et les instruisent de tout. Les juges, en conséquence, défendent de louer les maisons. Mais, si les parents n'avaient été informés à propos, tout le bien était perdu. Greffier, fais paraître, pour témoins, ceux qui étaient présents. (On fait paraître les témoins.) [38] Avant que les adversaires connussent Alcé, et que de concert avec elle ils eussent tendu des piéges à la faiblesse d'Euctémon, ce vieillard, et Philoctémon son fils, possédaient un bien suffisant pour remplir ensemble les charges les plus considérables, sans vendre aucun de leurs fonds, et.même pour en acquérir de nouveaux avec les revenus. Après la mort de Philoctémon, tel fut le désordre de cette fortune opulente, qu'il ne restait pas même la moitié des fonds, et que tous les revenus étaient évanouis. [39] Et nos adversaires ne se contentèrent pas de cette dissipation étrange : lorsque Euctémon eut rendu les derniers soupirs, ils poussèrent l'audace jusqu'à garder le corps dans l'intérieur du logis, retenant les esclaves, et faisant en sorte qu'aucun d'eux ne pût annoncer la mort d'Euctémon, ni à ses filles. ni à son épouse, ni à ses parents. Conjointement avec Alcé, ils transportent les meubles dans une maison dont le mur est mitoyen, qu'avait louée et qu'habitait Antidore, un d'entre eux. [40] Et lorsque les filles et l'épouse du défunt, instruites d'ailleurs, se présentèrent, ils ne leur permirent pas d'entrer, fermant les portes, et leur disant que ce n'était pas à elles à avoir soin du corps d'Euctémon. [41] Après mille difficultés, elles entrèrent enfin sur le soir; elles trouvèrent Euctémon mort depuis deux jours, suivant le rapport des esclaves, et tous les meubles de la maison transportés ailleurs. Les femmes, comme il est naturel, s'occupent du corps du défunt: Phanostrate et Chérestrate montrent aussitôt à ceux qui les avaient accompagnés, l'état de l'intérieur de la maison. Ils demandent d'abord aux esclaves, en leur présence, ce qu'étaient devenus les meubles. [42] Sur ce que les esclaves disent qu'on les avait transportés dans la maison voisine, ils voulaient la visiter sur-le-champ, en vertu de la loi, et demandaient qu'on leur livrât les esclaves qui avaient fait le transport; mais les amis d'Alcé se refusèrent aux propositions les plus raisonnables. Pour preuve que je dis vrai, greffier, prends les dépositions de ceux qui étaient présents, et fais-en lecture. (On lit les dépositions.) [43] Après avoir transporté tous les meubles de la maison, et avoir dissipé tous les revenus qu'ils ont recueillis, déjà saisis de la valeur des fonds aliénés par eux, ils croient qu'on leur adjugera même le reste : et telle est leur impudence, qu'évitant d'employer les voies ordinaires, ils forment une opposition en affirmant qu'il y a des fils légitimes, affirmation aussi mal fondée en elle-même que démentie par leur propre conduite. [44] Ils ont annoncé à l'archonte les fils d'Alcé comme adoptés, l'un par Philoctémon, l'autre par Ergamène : et aujourd'hui ils affirment qu'ils sont fils d'Euctémon! Cependant, quand même les fils d'Alcé seraient légitimes, ayant été adoptés par d'autres, comme on l'a prétendu, ils ne devraient pas encore être censés fils d'Euctémon, la loi ne permettant point de revenir dans sa première maison, à moins qu'on ne laisse nu fils légitime dans celle ou l'un a été adopté. Ainsi, d'après la conduite même de ceux qui affirment, l'affirmation porte nécessairement à faux. [45] Que s'ils avaient réussi d'abord à faire louer les maisons, ceux pour qui je parle ne pourraient plus revendiquer la succession ; et après que les juges ont décidé que la succession ne pouvait leur appartenir, ils ont le front de la revendiquer eux-mêmes au nom d'un autre; ils vont même, par un excès d'effronterie, jusqu'à former une opposition, en présentant comme fils légitimes, des enfants que vous avez rejetés par une sentence! [46] Voyez encore l'audace et l'impudence de l'auteur même de l'opposition. Il a revendiqué la fille d'Euctémon comme étant héritière, et un cinquième de la succession comme pouvant être réclamé; et il affirme qu'il y a un fils légitime d'Euctémon; toutefois ne dévoile-t-il pas lui-même la fausseté de son affirmation? Oui, sans doute, puisque, s'il y avait un fils légitime d'Éuctémon, sa fille ne serait pas héritière, et sa succession ne pourrait être revendiquée. On va vous lire les dépositions qui prouvent qu'il a réclamé et la fille et la succession d'Euctémon. (On lit les dépositions.) [47] Nous voyons donc ici le contraire de ce qui est marqué dans la loi. La loi porte que, depuis l'archonte Euclide, ni bâtard ni bâtarde n'auront droit de proximité pour les objets sacrés et civils. Androclès et Antidore, au préjudice des filles légitimes d'Euctémon, et de ceux qui sont nés d'elles, croient qu'ils peuvent s'emparer de la fortune d'Euctémon et de Philoctémon son fils. [48] Et une femme qui a renversé l'esprit d'Euctémon, qui est saisie d'une grande partie de ses biens, fière de l'appui d'Androclès et des autres, pousse l'insolence jusqu'à braver les parents d'Euctémon, et même toute la ville! Je n'en fournirai qu'une preuve, qui vous fera connaître combien elle brave nos lois. Greffier, lis la loi. qui concerne les mystères de Cérès et de Proserpine. (On lit la loi.) [49] Vous, Athéniens, remplis d'un saint respect pour les déesses et pour les autres dieux, vous avez consigné dans vos fastes ces règlements augustes et sacrés; et la mère des fils prétendus d'Euctémon, qui est reconnue pour esclave, qui a passé toute sa vie dans le désordre, [50] qui n'aurait dû entrer dans aucun temple (09), ni assister aux cérémonies religieuses, a osé suivre les processions solennelles lorsqu'on célébrait la fête dès déesses; elle est entrée dans leur temple; et a porté ses regards sur des objets qu'il ne lui était pas permis de voir. Vous allez connaître la vérité de ce que je dis par le décret que le sénat a porté au sujet des femmes de cette espèce. Qu'on prenne le décret du sénat. (On lit le décret.) [51] Considérez, Athéniens, si le fils d'une telle femme doit être héritier de Philoctémon, aller à son tombeau, y faire des libations, y offrir des sacrifices, préférablement au fils de sa soeur qu'il a lui-même adopté. Considérez si la soeur de Philoctémon, qui a été épouse de Chéréas et qui est maintenant veuve, doit être livrée à nos adversaires pour qu'ils la marient à qui ils voudront, ou qu'ils la laissent vieillir dans un triste isolement, plutôt que d'être adjugée par vous comme fille légitime, et mariée à un citoyen de votre choix. [52] C'est là sur quoi vous avez à prononcer; et les adversaires, dans leur opposition, ont pour but ou de priver ceux pour qui je parle d'une succession qui leur appartient, ou, même déchus aujourd'hui de leurs injustes demandes, de pouvoir se représenter pour plaider de nouveau sur les mêmes objets. Cependant, si Philoctémon a fait un testament sans qu'il lui fût permis de léguer ses biens, Androclès devait affirmer que Philoctémon n'était pas maître d'adopter Chérestrate; ou si, convenant que Philoctémon pouvait tester, il prétend qu'il n'a pas légué ses biens par testament, il devait nous attaquer par les voies ordinaires, et non par voie d'opposition. [53] Mais pourrait-on mieux le confondre qu'en lui faisant cette demande fort simple? Comment savez-vous, Androclès, que Philoctémon n'a point fait de testament et qu'il n'a point adopté pour fils Chérestrate? Pour pouvoir déposer d'un fait il faut avoir été présent, à moins qu'on ne s'annonce pour n'en déposer que sur un ouï-dire. [54] Vous, que Philoctémon n'appela jamais dans ses affaires, vous avez attesté positivement qu'il n'a point fait de disposition avant de mourir, et qu'il est mort sans enfants. Toutefois, Athéniens, comment le peut-il savoir? C'est comme s'il disait que, sans être présent à ce que vous faites, il sait tout ce qui se passe dans l'intérieur de vos familles. Il ne dira pas, sans doute, malgré son impudence extrême, qu'il n'a pas quitté Philoctémon d'un instant, et qu'il a assisté à toutes les actions de sa vie: [55] car on sait que Philoctémon le regardait comme son plus mortel ennemi, d'après mille traits de sa perversité, et parce que d'ailleurs seul de ses parents (10) s'étant ligué avec Alcé pour dépouiller Chérestrate et les autres, il a mis les biens d'Euctémon dans l'état où je vous ai montré qu'ils étaient à sa mort. [56] Mais ce qui doit le plus indigner, c'est qu'ils abusent du nom d'Euctémon, aïeul de Chérestrate. En effet, si comme ils le disent, Philoctémon ne pouvait faire de testament, et si la succession vient de son père, les filles d'Euctémon reconnues pour légitimes, et ceux qui sont nés d'elles, ne doivent-ils pas hériter des biens d'Euctémon, préférablement à ceux qui ne lui étaient rien, [57] et dont le titre est combattu par la conduite de leurs propres tuteurs autant que par nos raisons? Car je prie nos juges de ne pas oublier ce que je viens de leur prouver, qu'Androclès se dit être leur tuteur comme s'ils étaient fils légitimes d'Euctémon, et qu'il a revendiqué pour lui-même la succession d'Euctémon : [58] des témoins ont déposé de ce fait. Cependant j'en atteste les dieux, si les fils d'Alcé sont légitimes, leur tuteur doit-il revendiquer la succession et la fille d'Euctémon, comme si elles pouvaient être revendiquées; et s'ils ne sont pas légitimes, doit-il affirmer aujourd'hui qu'ils sont légitimes? son procédé n'est-il point révoltant dans l'un et l'autre cas, et n'est-ce point là visiblement se contredire? Ainsi, Androclès est confondu non seulement par nos raisons, mais encore par sa propre conduite. [59] Personne n'affirme pour Chérestrate que la succession ne peut être revendiquée, et il emploie lui-même les voies ordinaires; au lieu qu'Androclès, par son opposition, arrête les poursuites de tous ceux qui voudraient revendiquer la succession. Après avoir affirmé clairement que les fils d'Alcé sont légitimes, il croit que vous vous contenterez de déclamations étrangères à la cause, et que, s'il n'essaie pas même de prouver ce qu'il affirme, s'il invective contre nous avec une voix forte, s'il dit que Chérestrate est riche et que lui est pauvre, les fils d'Alcé, en conséquence, seront jugés légitimes. [60] Il est vrai, Athéniens, ceux pour qui je parle sont riches; mais les biens qu'ils possèdent, ils en font usage pour l'État plus que pour eux-mêmes. Phanostrate a déjà été sept fois commandant de vaisseau, il a rempli toutes les charges publiques, et a presque toujours remporté le prix. Chérestrate, quoique fort jeune, a déjà été commandant de navire; chorège dans les tragédies, et gymnasiarque dans plusieurs de nos fêtes (11). Son père et lui, mis au nombre des Trois-Cents, ont fourni ensemble à toutes les contributions. Jusqu'alors ils n'avaient été que deux à remplir les charges: son jeune frère est maintenant chorège dans les tragédies; il s'est fait inscrire parmi les Trois-Cents, et il contribue de ses deniers dans les diverses occasions. [61] Loin de leur porter envie, on devrait donc bien plutôt être indigné contre leurs adversaires, s'ils obtenaient ce qui ne leur appartient pas. Si on adjuge à Chérestrate la succession de Philoctémon, il n'en sera que l'économe, et n'en faisant usage que pour vous, il remplira toutes les charges que vous lui imposerez avec autant et même avec plus d'ardeur qu'il ne fait aujourd'hui; au lieu que, si ses adversaires l'obtiennent, ils chercheront, après l'avoir dissipée, à envahir le bien de quelque autre citoyen.
[62] Afin donc de ne pas vous laisser surprendre, daignez,
Athéniens, examiner attentivement l'opposition faite par Androclès,
sur laquelle vous allez prononcer, et ordonnez-lui de défendre son
affirmation sur les mêmes points où je l'attaque. Elle porte que
Philoctémon n'a pas fait de testament, et qu'il n'a pas légué ses
biens. J'ai démontré que cela est faux ; j'ai prouvé et des témoins
ont déposé que Philoctémon a fait un testament et qu'il a légué ses
biens. [63] Que porte-t-elle encore? que Philoctémon est mort sans
enfants; mais comment peut-on dire qu'il soit mort sans enfants
lorsqu'il a laissé dans la personne de son neveu, un adoptif auquel
la loi donne droit d'hériter comme aux enfants qui seraient nés de
lui? car la loi dit en termes formels que, si on a un fils après en
avoir adopté un, ils partageront l'un et l'autre les biens, et
seront tous deux également héritiers. [64] Qu'Androclès prouve donc que
les fils d'Alcé sont légitimes, par les preuves que chacun de vous
emploie pour établir sa légitimité. Le fils d'Alcé n'est pas
légitime par cela seul qu'il nomme sa mère : il ne peut vérifier ce
titre, qu'en produisant pour témoins, et les parents qui savent si
leur mère était mariée à Euctémon, et les citoyens du bourg et de la
curie, pour qu'ils attestent s'ils savent par eux-mêmes ou par
ouï-dire, qu'Euctémon s'est acquitté pour elle des charges
ordinaires. Il faut, de plus, qu'on vous apprenne où la mère a été
inhumée, dans quel tombeau son corps a été déposé, [65] et d'où l'on sait
qu'Euctémon a rendu des honneurs à sa cendre; où ses enfants qui
vivent encore vont faire des libations et offrir des sacrifices;
enfin, quels sont les citoyens, les parents d'Euctémon instruits des
faits. Ce sont des preuves que tout cela, et non des invectives. Si
vous exigez d'Androclès qu'il vous prouve les faits qu'il a affirmés
dans son opposition, vous rendrez, selon le voeu des lois, une
sentence équitable, et vous ferez justice à ceux que je défends. |
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Euctémon, chef de la famille, décédé, avait pour enfants : (02) Dans une expédition peu importante, qui eut lieu quelques années après l'expédition cèlèbre, si funeste aux Athéniens. (03] On ne voit point par le discours, et on ne sait pas d'ailleurs si cette Callipe était la même que l'Alcé dont il est beaucoup parlé dans ce qui suit. Il paraît que Callippe était un nom qu'avaient imaginé sur-le-champ les parties adverses. (04) D'autres nomment cet archonte Arisomneste. Cet archontat se trouve la 1ère année de la XCIe olympiade. En calculant diaprés cette époque, la cause présente a dé être plaidée, la 1ère année de la CIVe olympiade, sous l'archonte Timocrate, 364 ans ayant l'ère chrétienne, supposé que les 52 ans fussent accomplis. (05) Le Céramique était un quartier ou faubourg d'Athènes. (06) Près de Chios. J'ignore de quelle expédition il s'agit ici : ce n'était certainement pas de celle dont il est parlé dans le VIIIe livre de Thucydide, qui eut lieu la vingtième année de la guerre du Péloponnèse, peu de temps après la malheureuse expédition de Sicile. Car la cause fut plaidée quelque temps après la mort de Philoctémon, et l'orateur vient de dire qu'il y avait 52 ans qu'en avait envoyé des troupes en Sicile. - Le Timothée dont il est parlé ensuite était probablement l'illustre fils du célèbre Connon. - Munichie, un des ports d'Athènes, où il y avait un fameux temple de Diane. (07) Hiérophante, prêtre chargé de faire connaître les cérémonies religieuses et de garder les trésors des temples. (08) Le total des sommes ci dessus mentionnées est de trois talents moins quatre mines cinquante drachmes. Ainsi, il résulte que le prix des ouvriers esclaves était à peu près de cinq mines. (09) Il était défendu aux courtisanes, aux femmes adultères et débauchés d'entrer dans les temples. (10) Androclès était donc parent d'Euctémon, mais on ne sait pas à quel degré.
(11) Le
chorège était un citoyen chargé dans sa tribu de fournir aux
frais d'un chœur de musiciens et de
danseurs pour les fûtes solennelles d'Athènes. On appelait gymnasiarque
le citoyen qui, dans sa tribu, fournissait aux dépenses des troupes d'athlètes.
Les Trois-Cents étaient les trois cents citoyens les plus riches,
chargés, dans les divers besoins de l'État, de faire toutes les avances
nécessaires.
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