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Cicéron

PLAIDOYER POUR M. FONTÉIUS.
PLAIDOYER POUR M. FONTÉIUS.
(Lacune considérable)
I. ... Qu'il le fallait. A-t-il payé comme ont fait tous les
autres? C'est ainsi, juges, que je défends M. Fontéius, et je soutiens qu'après
la loi Valéria, depuis la questure de M. Fontéius jusqu'à celle de T. Crispinus,
nul n'a payé autrement; qu'il a suivi l'exemple de tous ses devanciers, et que
tous ses successeurs ont suivi le sien. De quoi l'accuse-t-on? que lui
reproche-t-on? L'accusateur blâme Fontéius de n'avoir pas fait entrer les quarts
et les trois quarts de l'as dans des registres en parties doubles, tels que ceux
dont il dit qu'Hirtuléius faisait usage; mais je ne sais s'il se trompe ou s'il
veut vous induire en erreur. En effet, je vous le demande, M. Plétorius, ne
devenez-vous pas vous-même l'avocat de notre cause, s'il est prouvé que
Fontéius, dans ce que vous lui reprochez, peut s'appuyer de l'exemple de celui
que vous comblez d'éloges, d'Hirtuléius, et que le même Hirtuléius, dans ce que
vous louez en lui, est fidèlement imité par Fontéius? Vous blâmez le mode de
payement; les registres publics font foi que tel était le mode adopté par
Hirtuléius. Vous louez ce dernier d'avoir établi l'usage des livres en parties
doubles : Fontéius s'en est servi aussi, et pour le même genre de payement. Je
ne veux pas que vous l'ignoriez, ni que vous pensiez que ces registres
appartiennent à un autre ordre de dettes arriérées : c'est pour le même motif,
pour les mêmes opérations, qu'il les a adoptés. C'est avec les publicains, à qui
l'on avait affermé la province d'Afrique, les droits d'entrée de la ville
d'Aquilée ...
II. ... On ne trouvera personne, juges, personne qui prétende
avoir donné un seul sesterce à M. Fontéius pendant sa questure, ou que Fontéius
a détourné quelque chose de l'argent qu'il recevait pour le trésor public; on ne
trouvera dans ses registres aucun signe d'un semblable vol, aucune trace d'un
nombre altéré ou diminué. Or, tous ceux que nous voyons accusés, poursuivis pour
les délits de ce genre ont d'abord à lutter contre une foule de témoins; car il
est difficile que celui qui a donné de l'argent à un magistrat ne soit point
porté par la haine ou forcé par la conscience a venir le déclarer. Ensuite, si
l'on parvient, par quelque séduction, à écarter les témoins, les registres sont
incorruptibles; ils demeureront avec toute leur vérité. Supposez que Fontéius
n'ait eu que des amis, ou qu'un si grand nombre d'hommes qui ne le connaissent
pas, qui lui sont tout à fait étrangers, aient voulu sauver ses jours ou ménager
sa réputation, il resterait toujours le témoignage des comptes et des registres,
où la fraude, la soustraction, la contradiction entre les recettes et les
dépenses, ne peuvent échapper. Tous ceux dont il a été question ont porté sur
leurs livres les sommes reçues au nom du peuple romain : s'ils en ont payé ou
donné à d'autres d'équivalentes, si tout ce qu'ils ont reçu pour l'État, ils
l'ont dépensé pour l'État, il ne peut certes y avoir rien d'altéré dans les
comptes. Si d'autres ont détourné quelque argent à leur profit, leur caisse,
leurs registres ...... J'en atteste les dieux et les hommes! on ne trouve pas un
témoin, et il s'agit de trente million deux cent mille sesterces? Combien en
pourrait-on citer? Plus de six cents. Dans quel lieu de l'univers s'est passée
toute cette affaire ? Ici même, ici , dans ce forum que vous avez sous les yeux.
A-t-il été donné quelque argent en dehors des formes consacrées? Non, pas un
sesterce n'a changé de place sans avoir été inscrit chaque fois. Quelle est donc
cette accusation qui franchit plus facilement les Alpes que le peu de marches du
trésor public; qui défend les finances des Ruthènes avec plus de soin que celles
du peuple romain; qui préfère pour témoins des inconnus à des hommes que nous
connaissons, des étrangers à des Romains; qui croit trouver dans le caprice des
barbares un argument plus fort que le registre de nos concitoyens?
III. Ainsi, de deux magistratures dont l'une et l'autre ont pour
objets le maniement et l'administration des plus fortes sommes, le triumvirat et
la questure de Fontéius, on peut, juges, rendre un compte si fidèle que les
actes de sa gestion, actes dont tout le monde a été témoin, qui intéressaient
nombre de personnes, qui sont consignés dans des registres publics et
particuliers, n'offrent aucune trace de fraude, ne permettent aucun soupçon du
moindre délit. Vient ensuite sa lieutenance en Espagne, à une époque pleine de
troubles, alors que L. Sylla revenait en Italie, et que de nombreuses armées de
citoyens se disputaient l'autorité judiciaire et législative. Dans ces temps où
l'on désespérait de la république, Fontéius ...
IV. ... Sous sa préture, la Gaule, dites-vous, se vit accablée de
dettes. Mais à qui dit-on qu'elle a emprunté ces énormes sommes? Est-ce aux
Gaulois? non, certes. A qui donc? aux citoyens Romains qui font des affaires
dans la Gaule. Pourquoi n'entendons-nous pas leurs dépositions? pourquoi ne
produit-on aucun de leurs registres? Je poursuis vivement l'accusateur; oui, je
le persécute; oui, je le presse de faire entendre des témoins, et je prends
beaucoup plus de peine pour les demander que les autres défenseurs n'en prennent
pour les réfuter. Je le dis hardiment, juges ; j'affirme ce que je sais : la
Gaule est remplie de négociants et de citoyens romains; aucun Gaulois ne fait
d'affaire sans eux ; il ne circule pas dans la Gaule une seule pièce d'argent
qui ne soit portée sur les livres des citoyens romains. Eh bien ! voyez jusqu'où
va ma condescendance, et combien je me relâche des précautions minutieuses dont
je me suis fait une habitude. Que l'on montre un seul registre qui offre la
moindre trace, le moindre indice d'argent donné à Fontéius ; que, dans tout ce
grand nombre de négociants, d'habitants des colonies, de fermiers publics,
d'agriculteurs, de trafiquants en bestiaux, on produise un seul témoin, et
j'avouerai que l'accusation est juste. Quelle cause, grands dieux ! et que la
défense est faible ! La province de Gaule, où Fontéius fut préteur, est composée
de cités et de peuples, dont quelques-uns, sans parler des siècles passés, ont
fait dans le nôtre, au peuple romain des guerres longues et sanglantes;
plusieurs ont été soumis par nos généraux, ou domptés par nos armes, ou flétris
par nos triomphes et par des monuments de leur révolte, ou dépossédés de leurs
terres et de leurs villes par des décrets du sénat; d'autres ont combattu contre
Fontéius lui-même, et c'est au prix de ses sueurs et de ses travaux qu'il les a
remis sous l'empire et la domination de Rome. Dans la même province, nous avons
la ville de Narbonne, honorée du nom des Marcius, colonie formée de nos
citoyens, qui nous sert comme de citadelle et de forteresse pour observer ces
nations et les contenir dans le devoir. Nous y avons encore la ville de
Marseille, dont j'ai déjà parlé, peuplée d'alliés courageux et fidèles, qui, en
fournissant au peuple romain des troupes et des armes, ont compensé les périls
attachés aux guerres contre les Gaulois. Nous y avons enfin une multitude de
citoyens romains et de personnages recommandables.
V. C'est cette province, composée d'une si grande diversité de
peuples, que Fontéius a, comme je l'ai dit, gouvernée. Ceux qui avaient encore
les armes à la main, il les a subjugués; ceux qui venaient à peine de les
déposer, il les a contraints d'abandonner les terres dont les dépouillait notre
justice; quant aux autres, que des victoires sanglantes et répétées avaient pour
jamais soumis à l'obéissance de Rome, il en a exigé une nombreuse cavalerie pour
les guerres que nous faisions alors dans toutes les parties du monde, de fortes
sommes d'argent pour la solde de ces troupes, une grande quantité de blé pour
l'entretien de l'armée d'Espagne. Voilà ce qu'a fait celui qu'on appelle à votre
tribunal. Vous qui ne l'avez pas vu à l'oeuvre, vous jugez sa cause avec le
peuple qui se presse ici. Il a pour témoins contre lui, ceux qui n'ont souffert
qu'avec une peine extrême toutes ces contributions ; contre lui, ceux qu'en
exécution de nos décrets, il a forcés d'abandonner leurs terres; contre lui,
ceux qui, vaincus, mis en fuite, et sauvés du carnage, osent aujourd'hui, par la
première fois, paraître devant Fontéius désarmé. Mais la colonie de Narbonne,
que veut-elle? que dit-elle? Elle veut que vous sauviez celui qu'elle dit
l'avoir sauvée. Et la cité de Marseille? Quand elle le possédait, elle l'a
comblé des plus grands honneurs qu'elle pût décerner; maintenant privée de sa
présence, elle vous supplie , elle vous conjure d'avoir quelque égard à sa
fidélité, à sa recommandation, à son activité. Quels sont enfin les sentiments
des citoyens romains établis dans la Gaule? Nul d'entre eux, et le nombre en est
grand, ne conteste qu'il ait rendu les plus signalés services à la province, à
l'empire, aux alliés, et aux citoyens.
VI. Puisque vous voyez ceux qui attaquent Fontéius; que vous
connaissez ceux qui prennent sa défense, considérez maintenant ce qu'exige votre
équité, ce qu'exige la majesté de cet empire; examinez si vous aimez mieux
croire et satisfaire vos colonies, vos concitoyens qui font le commerce, vos
anciens alliés, vos amis, ou des peuples qui ne méritent aucune créance, parce
qu'ils sont passionnés, ni aucune déférence, parce qu'ils sont perfides. Mais
quoi! si je nomme encore une foule d'hommes très recommandables, qui peuvent
rendre témoignage de la vertu et de l'intégrité de Fontéius, les Gaulois ligués
contre lui prévaudront-ils sur l'autorité des plus respectables témoins? Vous le
savez, juges, lorsque Fontéius gouvernait la Gaule, nous avions dans les deux
Espagnes de grandes armées et d'illustres généraux. Combien de chevaliers
romains, de tribuns militaires, et quels hommes ! que de lieutenants envoyés aux
généraux, et en combien d'occasions! de plus, Pompée à fait hiverner dans la
Gaule, sous le gouvernement de Fontéius, la plus considérable et la plus belle
de nos armées. Trouvez-vous que la fortune nous donne assez de témoins dignes de
foi, assez de témoins instruits des actes de la préture de Fontéius ?qui
pouvez-vous produire dans cette cause parmi un si grand nombre de personnes?
Dans ce nombre quel est le témoin qu'il vous plaît de choisir? Il ne dira que du
bien; ce sera un témoin pour nous. Juges, douterez-vous plus longtemps que le
vrai motif de cette accusation ne soit, comme je l'ai montré en commençant, de
faire condamner Fontéius sur les dépositions des peuples qu'il contraignait
d'obéir à des ordres donnés pour le bien de l'État, et de pousser ainsi nos
magistrats dans le relâchement par la crainte de ces attaques contre des hommes
dont la ruine entraînerait celle de notre empire?
VII. On reproche encore à Fontéius d'avoir tiré de l'argent de la
réparation des chemins, soit pour dispenser des travaux à faire, soit pour
approuver ceux qui étaient faits. S'il n'y a eu de dispense pour personne , si
le travail d'un grand nombre n'a pas été approuvé, il est faux assurément qu'on
ait donné de l'argent, soit pour obtenir une exemption, puisqu'on n'a exempté
personne, soit pour faire approuver les ouvrages, puisque beaucoup se sont vu
refuser cette approbation. Mais si nous prouvons que cette accusation s'adresse
aux hommes les plus honorables; si nous prouvons, sans rejeter la faute sur
autrui, que ceux-là ont présidé à la réparation des chemins, qui peuvent
aisément justifier leur conduite, condamnerez-vous toujours Fontéius sur la foi
de témoins irrités? Il était de l'intérêt public que la voie Domitia fût
réparée; mais occupé d'affaires plus importantes, Fontéius donna cette
commission à ses lieutenants, hommes irréprochables, C. Annius Belliénus et C.
Fontéius. Ils présidèrent donc à la réparation ; ils commandèrent, ils
approuvèrent les ouvrages avec l'équité qui les distingue. Si nos adversaires
n'ont pu l'apprendre autrement, ils ont pu savoir la vérité par nos lettres
écrites et reçues, dont ils ont pris copie. S'ils ont négligé de les lire,
qu'ils sachent maintenant de moi ce que Fontéius a écrit à ses lieutenants, et
les réponses qu'ils lui ont faites. LETTRES DE M. FONTÉIUS A SES LIEUTENANTS C.
ANNIUS ET C. FONTÉIUS. LETTRES DE CEUX-CI A M. FONTEIUS. Il est assez clair, je
pense, que la réparation des chemins ne regarde pas même Fontéius, et que ceux
qui en ont été chargés sont des hommes dont la conduite est irrépréhensible.
VIII. Écoutez maintenant, juges, l'accusation qui regarde les
impôts sur le vin ; accusation qu'on a présentée comme la plus grave et la plus
terrible. Plétorius a dit, pour l'établir que ce n'était pas dans la Gaule que
Fontéius avait imaginé de mettre des impôts sur le vin ; qu'il en avait conçu
l'idée en Italie, avant son départ de Rome; que Titurius, à Toulouse, avait
exigé, comme droit d'entrée, quatre deniers par amphore; que Porcius et Numius,
à Crodune, avaient exigé trois victoriats ; et Servéus deux, à Vulchalon ; que
dans cette province on avait imposé une taxe à ceux qui voulaient transporter du
vin de Cobiamaque, bourg entre Toulouse et Narbonne, sans aller à Toulouse;
qu'Elésiodole n'avait exigé que six deniers de ceux qui portaient des vins à
l'ennemi. C'est là une occupation fort grave, d'abord par elle-même, car il
s'agit d'un impôt mis sur nos récoltes et dont on pourrait tirer, je l'avoue,
des sommes immenses, ensuite par les haines qu'elle suscite; aussi les ennemis
de Fontéius se sont-ils empressés de répandre cette calomnie. Quant à moi, je
pense que plus est grave l'accusation dont on démontre la fausseté, plus est
grave aussi l'outrage de celui qui l'a inventée. Il veut, en effet, par l'idée
d'un grand crime, prévenir tellement l'esprit des juges, que la vérité n'ait
plus auprès deux qu'un difficile accès. {Il manque ici tout ce qui regarde les
impôts sur le vin, la guerre des Vocantins, et la disposition des quartiers
d'hiver.}
IX. Les Gaulois affirment le contraire. Mais l'évidence des faits
et la force des preuves nous tiennent lieu de leur aveu. Un juge peut-il donc
refuser créance à des témoins? Oui, quand des témoins sont passionnés, irrités,
ligués ensemble, au-dessus de tout scrupule, non seulement il le peut, mais il
le doit. Eh! si, parce que les Gaulois le disent coupable, Fontéius doit être
regardé comme tel, qu'a-t-on besoin d'un juge éclairé, d'un président équitable,
d'un orateur qui ne soit pas indigne de ce nom? Voilà ce que disent les Gaulois.
Oui, sans doute, ils le disent. Si vous pensez qu'ici le devoir d'un juge
pénétrant, expérimenté, équitable, soit de croire sans examen tout ce que disent
les témoins, la déesse Salus elle-même ne pourrait sauver la plus parfaite
innocence; mais si, dans une action judiciaire, la prudence du juge doit surtout
apprécier chaque témoignage et lui assigner sa valeur, certes, Romains, votre
fonction est ici bien plus difficile que la mienne, et vous avez bien plus
besoin d'attention pour juger cette cause que moi pour la plaider. Moi, je ne
dois sur chaque grief interroger un témoin qu'une fois, et en peu de mots ;
souvent même je ne dois pas l'interroger, de peur de l'exciter à parler, s'il
est animé par la colère, ou de donner du poids à sa déposition, s'il est
passionné. Vous, au contraire, vous pouvez revenir plusieurs fois sur le même
objet, examiner longtemps le même témoin; et quand il en est que nous n'avons
pas voulu interroger, vous devez considérer quel motif nous avons eu de garder
le silence. Si donc vous pensez que la loi et les devoirs de votre place vous
prescrivent de croire tous les témoins, il n'y a pas de raison de penser qu'un
juge soit meilleur ou plus éclairé qu'un autre. Son mérite se réduit à avoir des
oreilles, et la nature en a pourvu tout le monde, en a fait un bien commun aux
insensés et aux sages. En quoi donc peut briller la prudence? en quoi peut-on
distinguer un ignorant et crédule auditeur, d'un juge clairvoyant et religieux?
en quoi? en ce que le juge éclairé soumet à ses réflexions et à ses conjectures
les dépositions des témoins, en ce qu'il examine quelle confiance ils méritent,
et l'esprit de justice, la retenue, la bonne foi, l'amour d'une bonne
réputation, le respect des dieux, l'attention, la crainte religieuse, que
manifestent leurs discours.
X. Accueillerez-vous, sans donner place au doute, le témoignage
de ces hommes, de ces barbares, tandis que souvent, de nos jours et du temps de
nos pères, on a vu des juges pleins de sagesse hésiter sur celui des plus
illustres personnages de Rome? Ces juges n'ont pas ajouté foi à des témoins tels
que Cn. et Q. Cépion, tels que L. et Q. Métellus, qui déposaient contre Q.
Pompéius, homme nouveau : en vain leur mérite, leur naissance, leurs grandes
actions semblaient augmenter l'autorité de leur témoignage, le soupçon
d'inimitié et de passion fit perdre tout crédit à leurs paroles. Avons-nous vu,
pouvons-nous citer un homme comparable à M. Emilius Scaurus, pour la prudence,
la sagesse, la fermeté et les autres vertus, pour l'éclat des honneurs, pour le
génie, pour les exploits? Cependant cet homme qui, par un simple signe de sa
volonté, gouvernait l'univers, n'a pas été cru, lorsqu'il déposait, sous la foi
du serment, contre C. Fimbria et C. Memmius. Les juges ne voulurent pas fournir
à la haine ce moyen de perdre un ennemi. Qui ne sait quelle était la modération
de L. Crassus, son génie, sa réputation? Cet illustre citoyen, dont les simples
discours avaient la force d'un témoignage authentique, ne put faire croire, par
son témoignage même, ce qu'il attestait dans un esprit de haine contre M.
Marcellus. Telle était, oui, telle était, citoyens, la rare et singulière
prudence de ces anciens juges : ils croyaient devoir juger, non seulement
l'accusé, mais encore l'accusateur et les témoins; ils examinaient si les
dépositions étaient suspectes, si elles étaient fournies par le hasard et par
les conjonctures, dictées par l'espérance, par la crainte, par un vil intérêt,
par l'inimitié, par une passion quelconque. Si un juge, dans sa sagesse,
n'embrasse pas tous ces motifs; si son esprit, sa raison ne sait les envisager,
comme je l'ai dit déjà, si tout ce qui sort de la bouche des témoins est regardé
par lui comme un oracle : alors il suffira, pour remplir la fonction de juge, de
n'être pas sourd; et il sera désormais inutile d'investir du droit de juger
celui que distinguent sa sagesse et une expérience consommée.
XI. Quoi donc! ces chevaliers romains que nous avons vus
dernièrement se distinguer par le soin des affaires publiques et la décision des
plus grandes causes, ont eu assez de courage et de fermeté pour refuser
d'ajouter foi aux dépositions de Scaurus; et vous accueillerez sans examen
celles des Volces et des Allobroges! Si l'on ne doit pas croire un témoin
ennemi, Crassus était-il plus ennemi de Marcellus, ou Scaurus de Fimbria pour
des prétentions politiques et des rivalités domestiques, que les Gaulois ne le
sont de Fontéius ? Les moins suspects se sont vus obligés, contraints par deux
et trois fois, et plus encore, à fournir des cavaliers, du blé, de l'argent :
les autres ont été dépouillés de leurs terres en punition de leur ancienne
résistance, ou domptés, écrasés dans la guerre qu'il leur fit lui-même. Si l'on
ne doit pas croire les témoins qui paraissent déposer avec passion pour quelque
intérêt, les Cépion et les Métellus avaient apparemment un plus grand intérêt à
faire condamner Q. Pompéius, à se délivrer d'un rival, que n'en a toute la Gaule
à perdre Fontéius, la Gaule qui fait dépendre d'un arrêt contre ce préteur ses
franchises et sa liberté. Enfin, si, comme on ne peut douter que les témoignages
en acquièrent plus de valeur, on doit examiner le caractère des témoins, peut-on
comparer le plus considérable personnage de la Gaule, je ne dis pas aux grands
hommes de notre patrie, mais au dernier des citoyens romains? Induciomare
sait-il bien ce que c'est que de témoigner? éprouve-t-il la crainte qu'éprouve
chacun de nous quand il faut déposer devant les juges?
XII. Rappelez-vous, Romains, quelles sont alors vos inquiétudes,
non seulement sur ce que vous avez à dire en témoignage , mais sur la manière de
le dire, pour que rien ne soit contraire à la modération et qu'aucun mot ne
semble échapper à la passion : vous craignez qu'il ne paraisse sur votre visage
des signes qui puissent vous en faire soupçonner; vous vous montrez jaloux,
quand vous paraissez, d'inspirer une secrète estime pour votre candeur et votre
bonne foi, et, quand vous vous retirez, de laisser dans les esprits des traces
durables de cette opinion. Induciomare aura sans doute éprouvé, en témoignant,
ces craintes et ces scrupules, lui qui d'abord ne s'est pas servi une seule fois
de ce mot si sage, usité parmi nous : JE CROIS; de ce mot que nous employons
lors même que, sous la foi du serment, nous déposons sur des choses que nous
sommes certains d'avoir vues : ce mot n'a pas été prononcé dans toute sa
déposition; et il a dit JE SAIS TOUT. Il craignait, oui, sans doute, il
craignait de perdre de sa réputation auprès des juges et du peuple romain ; il
craignait qu'on ne pût avoir d'Induciomare, d'un homme tel que lui, l'opinion
qu'il avait parlé avec passion, avec témérité, il était trop timide pour voir
qu'il ne devait s'embarrasser ici que de prêter sa voix, son front, son audace,
à ses concitoyens et à nos accusateurs !Croyez-vous que ces peuples, dans leurs
dépositions, soient retenus par la foi du serment et par la crainte des dieux
immortels, eux qui diffèrent entièrement des autres nations par leurs usages et
leur caractère? Les autres peuples entreprennent des guerres pour défendre leur
religion; les Gaulois, pour attaquer celle de tous les hommes. Les autres
peuples , dans leurs guerres, implorent la protection et la faveur des dieux
immortels ; les Gaulois font la guerre aux dieux immortels eux-mêmes.
XIII. Ce sont les Gaulois qui se sont autrefois transportés si
loin de leur pays, jusqu'à Delphes, pour outrager et pour dépouiller l'oracle de
l'univers, Apollon Pythien. Ces mêmes peuples, si respectables, et témoins si
religieux, sont venus assiéger le Capitole, et ce Jupiter, par le nom de qui nos
ancêtres ont voulu que fût scellée la foi des témoignages. Enfin, que peut-il y
avoir de saint et de sacré pour des hommes qui, lorsque la frayeur les précipite
aux pieds de leurs dieux, pensent les apaiser, en souillant de victimes humaines
leurs autels et leurs temples, et ne peuvent pratiquer une religion qu'ils ne
l'aient d'abord profanée par un forfait? Qui ignore en effet qu'ils ont conservé
jusqu'à ce jour l'affreux et barbare usage des sacrifices humains? que doit
être, pensez-vous, la bonne foi, la piété de ces peuples qui s'imaginent que les
dieux immortels peuvent être facilement fléchis par le crime et le sang des
hommes?Est-ce à de pareils témoins que vous associerez la religion de votre
serment? Les croirez-vous capables de quelque scrupule ou de quelque modération?
Vous, si intègres et si purs, leur donnerez-vous ces avantages sur tous ceux de
nos lieutenants qui ont séjourné en Gaule durant les trois années de
l'administration de Fontéius, sur tous les chevaliers romains qui se sont
trouvés dans cette province, sur tous ceux qui y font le commerce, enfin sur
tous les alliés, tous les amis que le peuple romain y compte, et qui désirent
que Fontéius soit absous; qui, soit en particulier, soit en corps, rendent
témoignage à sa vertu sous la foi du serment? Aimerez-vous donc mieux croire les
Gaulois? Quel motif paraîtra vous avoir déterminés ! L'opinion publique? Celle
de vos ennemis aura-t-elle donc plus de poids auprès de vous que celle de vos
concitoyens ? L'autorité des témoins ? Pouvez-vous donc préférer des inconnus à
ceux que vous connaissez, des hommes injustes à des hommes équitables, des
étrangers à des Romains, des accusateurs haineux à des témoins sans passion, des
âmes mercenaires à des coeurs désintéressés, des impies à ceux qui aiment les
dieux, les ennemis déclarés de notre nom et de notre empire à de fidèles alliés,
à des citoyens irréprochables?
XIV. Doutez-vous, juges, que tous ces peuples ne portent en eux
la haine du nom romain? croyez-vous que ces hommes, avec leurs sayons et leurs
braies, aient, au milieu de nous, la contenance humble et soumise que prennent
tous ceux qui, victimes de quelque injustice, viennent implorer, en suppliant,
et comme des inférieurs, la protection des juges? Non, certes. Ils parcourent
tout le forum, la tête haute et avec un air de triomphe; ils font des menaces,
ils voudraient nous épouvanter des sons horribles de leur barbare langage. Je ne
pourrais croire à cette audace, si je n'avais parfois entendu avec vous les
accusateurs eux-mêmes nous avertir de craindre une nouvelle guerre gauloise, si
Fontéius était absous. Eh bien! supposé que tout manquât à Fontéius dans cette
cause; sa jeunesse eût-elle été déréglée, et sa vie, déshonorée; se fût-il mal
conduit dans les magistratures qu'il a gérées sous vos yeux ; quand le
témoignage des gens de bien, la haine de tous ses concitoyens le poursuivraient
devant la justice ; quand les Marseillais nos alliés fidèles, toute la colonie
de Narbonne, tous les citoyens romains établis dans la Gaule, déposant contre
lui, l'accableraient de leurs témoignages et de preuves écrites, vous devriez
encore éviter, avec le plus grand soin, de paraître redouter les Gaulois, de
paraître effrayés par les menaces de ceux que vos pères et vos ancêtres ont
assez affaiblis pour vous apprendre à les mépriser. Mais puisque aucun homme de
bien ne l'attaque, que vos citoyens et vos alliés rendent témoignage en sa
faveur, et qu'il n'a pour agresseurs que ceux qui ont souvent attaqué cette
ville et cet empire ; puisque les ennemis de Fontéius vous menacent, vous et le
peuple romain, et que ses amis et ses proches vous supplient : balancerez-vous à
faire connaître, non seulement à vos compatriotes, si sensibles à la gloire et à
l'honneur, mais à tous les peuples, mais aux nations étrangères, que, dans vos
décisions, vous avez mieux aimé épargner un citoyen que de céder à des ennemis?
XV. Oui, juges, parmi toutes les raisons d'absoudre Fontéius,
n'oubliez point que ce serait pour notre empire une flétrissure et une
ignominie, si l'on allait répétant dans la Gaule que les sénateurs et les
chevaliers romains ont jugé cette cause au gré des Gaulois, non par égard pour
leurs dépositions, mais effrayés par leurs menaces. Certes, s'ils entreprennent
de nous faire la guerre, il nous faudra évoquer du séjour des ombres C. Marius
pour tenir tête à cet Induciomare si menaçant et si fier; il nous faudra évoquer
aussi Cn. Domitius et Fabius Maximus pour vaincre et subjuguer encore la nation
des Allobroges et ses auxiliaires; ou plutôt, puisque cela est impossible, il
nous faudra prier M. Plétorius, mon ami, d'éteindre l'ardeur belliqueuse de ses
nouveaux clients, d'apaiser leur courroux et de contenir leur effroyable
impétuosité; et, s'il ne peut réussir, nous prierons M. Fabius, qui s'est joint
à l'accusateur, de calmer les Allobroges auprès de qui le nom des Fabius est en
si grande considération, et de les engager à rester en repos, comme des vaincus,
ou de leur apprendre qu'en menaçant le peuple romain, ils lui font moins
craindre une guerre qu'espérer un triomphe. Lorsque ce serait un déshonneur même
dans la cause perdue d'un coupable, qu'ils pussent attribuer le moindre succès à
leurs menaces, que devez-vous faire quand il s'agit de Fontéius, d'un homme (je
crois devoir le dire, après deux audiences consacrées à cette cause) d'un homme
contre lequel ses ennemis n'ont pu trouver aucune accusation grave ni même
aucune imputation déshonorante? Est-il un accusé, surtout ayant vécu au sein de
Rome, dans nos moeurs actuelles, ayant demandé les honneurs, exercé des
magistratures et des commandements, à qui l'accusateur n'ait reproché aucune
bassesse, aucune turpitude, aucune infamie, aucun trait d'audace, de pétulance
ou de dérèglement, sinon avec vérité, du moins avec quelque ombre de
vraisemblance?
XVI. M. Emilius Scaurus, un des plus grands hommes de notre
république, fut accusé par M. Brutus. Nous avons encore ces plaidoyers : on y
peut voir que bien des reproches furent faits à Scaurus lui-même. C'était à
tort, qui peut le nier? mais il fallut qu'il les essuyât de la part d'un ennemi.
Que d'invectives n'entendirent pas, durant le cours de leur procès, M. Aquilius,
L. Cotta, P. Rutilius? ce dernier a été condamné, mais je ne l'en mets pas moins
au rang des meilleurs et des plus vertueux citoyens ; il s'est vu, malgré
l'innocence et la pureté de ses moeurs, réduit à entendre dans le procès qu'on
lui fit tant de calomnies qui tendaient à le faire soupçonner de vices honteux
et dégoûtants. Nous avons encore le discours de celui de nos citoyens qui eut
peut-être, suivant moi, le plus de génie et d'éloquence, de C. Gracchus,
discours dans lequel il reproche à L. Pison beaucoup d'actions basses et
ignobles. Mais quel homme que ce Pison ! Un homme qui avait tant de vertu et
d'intégrité que, même dans ces heureux temps où l'on ne pouvait rencontrer un
citoyen pervers, lui seul fut nommé l'homme de bien. Gracchus ayant ordonné
qu'on fit paraître Pison dans l'assemblée du peuple, et l'appariteur demandant
quel Pison, parce qu'il yen avait plusieurs : Tu me forces, dit-il, d'appeler
mon ennemi l'homme de bien. Un citoyen que son ennemi même ne pouvait désigner
qu'en faisant son éloge, dont un seul et même surnom annonçait à la fois et la
personne et le caractère, était obligé néanmoins d'entendre un accusateur lui
reprocher faussement, il est vrai, et injustement, de honteux désordres. Ici, je
le répète, durant le cours de deux actions, on n'a rien imputé à Fontéius qui
puisse imprimer sur lui la moindre tache d'infamie, d'arrogance, de cruauté,
d'audace. Les adversaires n'ont rapporté aucune action de sa part, ni même
aucune parole répréhensible. S'ils avaient autant d'assurance pour débiter le
mensonge, autant de génie pour l'inventer, qu'ils ont d'ardeur pour perdre
Fontéius, ou de hardiesse pour le calomnier, il lui faudrait aujourd'hui
s'entendre accabler d'outrages et subir le sort des grands personnages dont je
parlais tout à l'heure.
XVII. Vous voyez donc, juges, un homme de bien, oui, un homme de
bien, un homme sage et modéré dans toutes les circonstances de sa vie, plein
d'honneur, plein du sentiment de ses devoirs, plein de piété, vous le voyez en
votre pouvoir et confié à votre équité. C'est donc à vous de considérer s'il est
plus juste qu'un homme aussi estimable, aussi rempli de vertu, aussi bon
citoyen, soit livré à de cruels ennemis, à des nations féroces, ou rendu à ses
amis; surtout lorsqu'il est tant de motifs qui sollicitent auprès de vous en
faveur de son innocence : d'abord, la noblesse de sa famille, qui tire son
origine de la célèbre ville municipale de Tusculum, et dont de glorieux
monuments attestent les services et l'antiquité; ensuite, toutes les prétures
que ses ancêtres ont obtenues sans interruption, et sur lesquelles ils ont jeté
le plus grand éclat par leurs autres vertus autant que par leur
désintéressement; de plus, la mémoire récente de son père, dont le sang est une
tache indélébile non seulement pour les habitants d'Asculum, qui l'ont répandu,
mais pour toute la guerre Sociale; enfin, la personne même de Fontéius, qui,
guidé par l'honneur et la probité dans toutes les carrières qu'il a parcourues,
s'est encore distingué dans l'art militaire par sa haute prudence et son grand
courage, et que son expérience, souvent exercée, place au premier rang de nos
hommes de guerre.
XVIII. Si donc j'avais à vous donner des conseils dont vous
n'avez pas besoin, et que mon opinion pût être auprès de vous d'un grand poids,
je vous dirais qu'il importe de conserver à la patrie des hommes dont nous avons
éprouvé, dans les combats, la bravoure, la science et le bonheur. Il fut un
temps où la république était plus riche en grands capitaines; et cependant alors
on craignait de les perdre, on se plaisait à les honorer. Que devez-vous faire
aujourd'hui que la jeunesse a perdu le goût des armes, aujourd'hui que l'âge,
les discordes civiles et les malheurs de la république nous ont enlevé nos plus
grands hommes et nos meilleurs généraux? que devez-vous faire, dis-je, au milieu
de tant de guerres que la politique nous force d'entreprendre, ou que des
conjonctures imprévues font naître subitement? Ne devez-vous pas, et conserver
Fontéius pour les circonstances critiques, et allumer chez les autres l'ardeur
du courage et de la gloire? Rappelez-vous quels lieutenants accompagnaient dans
la guerre Sociale L. Julius et P. Rutilius, L. Caton et Cn. Pompéius : nous
avions alors dans nos armées un Cinna, un Cornutus, un Sylla, qui tous trois
avaient été préteurs, et qui étaient d'excellents guerriers; nous avions encore
Marius, Didius, Catulus, Crassus; tous instruits dans la science des armes, non
par l'étude et par les livres, mais par des exploits et des victoires. Jetez
maintenant les yeux sur le sénat, examinez de près toutes les parties de la
république : ne prévoyez-vous aucune circonstance où l'on aurait besoin de
pareils hommes? où, s'il survenait quelque malheur, le peuple romain en
trouverait-il beaucoup d'autres distingués? Si vous y pensez bien, certes, vous
aimerez mieux garder ici un homme infatigable dans les travaux de la guerre,
intrépide dans les périls, formé à la conduite des troupes par l'expérience,
sage dans les entreprises, heureux dans les hasards; vous aimerez mieux le
conserver pour vous, pour vos enfants, que de le livrer, en le condamnant, à des
nations cruelles, ennemies déclarées du peuple romain.
XIX. Les Gaulois viennent, pour ainsi dire, enseignes déployées,
attaquer Fontéius; ils le poursuivent et le pressent avec une grande
opiniâtreté, une grande audace. Mais n'avons-nous pas, juges, des secours assez
puissants et assez nombreux pour combattre sous vos auspices l'odieux et
farouche acharnement de ces barbares? Nous opposons d'abord à leurs attaques la
Macédoine : cette province, fidèle amie de notre empire, déclare que la prudence
et la valeur de Fontéius l'ont garantie tout entière de l'irruption des Thraces,
de toutes les horreurs du pillage; et elle vient maintenant par reconnaissance
défendre son libérateur contre les assauts et les menaces des Gaulois. D'un
autre côté s'élève pour notre défense l'Espagne ultérieure, dont la foi
inviolable peut résister sans peine aux fougueux caprices de ce peuple, et dont
les témoignages et les éloges sauront réprimer les parjures de ces perfides
accusateurs. Bien plus, c'est dans la Gaule même que la défense trouve ses plus
fidèles et ses plus considérables auxiliaires. Toute la ville de Marseille vient
combattre pour l'innocence de l'infortuné que nous défendons : elle s'intéresse
vivement à sa cause, et parce qu'elle est jalouse de se montrer reconnaissante,
en sauvant celui qui l'a sauvée elle-même, et parce qu'elle croit que les dieux
l'ont établie, par sa position, pour empêcher ces peuples de nuire à nos
citoyens. La colonie de Narbonne combat avec la même ardeur pour le salut de
Fontéius : délivrée dernièrement d'un siége par son courage, elle n'en est que
plus touchée de son infortune et de ses périls. Enfin, et comme le veulent les
institutions de nos ancêtres pour toute guerre contre les Gaulois, tous les
citoyens romains de cette province viennent au secours de Fontéius, sans que nul
se permette d'alléguer des excuses; fermiers publics, agriculteurs, commerçants
en troupeaux, négociants de toute espèce, tous le défendent d'un concert et
d'une voix unanimes.
XX. Si ce nombre formidable de défenseurs n'est regardé qu'avec
mépris par Induciomare, chef des Allobroges et des autres Gaulois, viendra-t-il,
même sous vos yeux, arracher Fontéius des bras d'une mère aussi respectable que
malheureuse? l'arrachera-t-il aux embrassements d'une vestale sa soeur, qui
implore votre protection et celle du peuple romain? Occupée depuis tant d'années
à fléchir les dieux immortels pour vous et pour vos enfants, ne pourra-t-elle
aujourd'hui vous fléchir pour elle-même et pour son frère? Quelle ressource,
quelle consolation restera-t-il à cette infortunée, si elle perd Fontéius? Les
autres femmes peuvent se donner elles-mêmes des soutiens, et trouver dans leur
maison un compagnon fidèle de leur sort et de leurs destinées : mais une vestale
peut-elle avoir un autre ami que son frère? est-il un autre objet permis à sa
tendresse? Ne souffrez pas, juges, que désormais condamnée à gémir de votre
arrêt, cette vierge aille tous les jours émouvoir de ses plaintes les autels de
nos dieux et de la déesse Vesta! Qu'il ne soit pas dit que ce feu éternel,
entretenu par les soins religieux et les veilles de Fontéia, s'est éteint sous
les larmes de votre prêtresse ! Une vestale vous tend ses mains suppliantes, ces
mêmes mains qu'elle élève pour vous vers les dieux immortels : n'y aurait-il pas
de l'orgueil et du danger à rejeter les supplications de celle dont les dieux ne
pourraient dédaigner les prières sans qu'on vît bientôt la ruine de cet empire?
Vous le voyez, juges; le seul nom d'une mère et d'une soeur fait couler des
larmes des yeux de Fontéius, de cet homme renommé pour son intrépidité. Lui dont
le courage, à la guerre, n'a jamais chancelé, lui qui s'est souvent jeté tout
armé au milieu des bataillons ennemis, lorsqu'il croyait, dans de tels périls,
laisser aux siens les mêmes consolations que lui avait laissées son père, il est
troublé maintenant et abattu; il appréhende non seulement de ne pouvoir
illustrer, de ne pouvoir secourir les siens, mais même de laisser à ces
malheureux, avec un deuil amer, un déshonneur et une ignominie éternelle. Oh!
que votre sort eût été bien plus doux, Fontéius, si vous aviez été libre de
succomber sous les armes des Gaulois plutôt que sous leurs parjures ! Alors,
après que la vertu eût présidé à votre vie, la gloire eût accompagné votre mort
: mais quelle serait aujourd'hui votre douleur d'être puni de vos victoires et
de votre gouvernement, au gré de ceux même qui ont été vaincus par vos armes, ou
qui ne vous ont obéi qu'à regret! Juges, préservez de ce malheur un citoyen
courageux et innocent; faites voir que vous avez ajouté plus de foi au
témoignage de nos concitoyens qu'à celui de ces étrangers; que vous avez eu plus
d'égard au salut des citoyens qu'à la passion de nos ennemis ; que vous avez
tenu plus de compte des prières de celle qui préside à vos sacrifices, que de
l'audace de ceux qui ont fait la guerre à tous les dieux et à tous les temples.
Prouvez enfin, ce qui importe surtout à la dignité du peuple romain, prouvez que
vous avez mieux aimé céder aux prières d'une vestale qu'aux menaces des Gaulois.