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Cicéron

PLAIDOYER POUR L. FLACCUS.
PLAIDOYER POUR L. FLACCUS.
I. Lorsque, au milieu des plus grands périls de Rome et de
l'empire, dans la situation la plus critique et la plus douloureuse où se soit
jamais trouvée la république, Flaccus secondait mes desseins, partageait mes
travaux et mes dangers, m'aidait avec tant de zèle à vous sauver du massacre,
vous, vos femmes et vos enfants, à garantir du ravage les temples, les autels,
Rome et l'Italie entière, j'avais lieu, Romains, d'espérer que ma voix serait
employée à réclamer pour lui une récompense honorable plutôt qu'à le garantir de
l'infortune. Le peuple romain, qui accorda toujours aux ancêtres de L. Flaccus
le prix glorieux de la vertu, pouvait-il le refuser à un descendant de la
famille Valéria, qui, après un espace de près de cinq siècles, émule de leur
ancienne gloire, avait aussi délivré sa patrie. Je pensais alors que, s'il
devait un jour se trouver quelque citoyen, ou détracteur des services signalés
de Flaccus, ou ennemi de son mérite, ou envieux de sa gloire, Flaccus aurait à
subir plutôt les emportements d'une multitude ignorante, sans toutefois courir
aucun péril, que le jugement d'un tribunal composé de citoyens sages et
respectés. Non, je n'aurais jamais cru que le ministère de ceux mêmes qui nous
avaient aidés de leurs conseils et de leurs personnes à préserver d'une ruine
totale, non seulement tous les citoyens, mais encore toutes les nations, pût
servir à compromettre l'honneur et l'existence de celui que je défends. Et si
quelqu'un parmi nous devait travailler un jour à perdre Flaccus, je n'aurais
jamais cru que D. Lélius, fils d'un si vertueux père, et qui peut justement
prétendre lui-même à un si noble rang, se chargeât d'une accusation qui sied
plus à la haine et à la fureur des citoyens pervers, qu'au mérite d'un jeune
homme élevé dans la sagesse et la vertu. Moi qui avais vu souvent d'illustres
personnages oublier les plus justes ressentiments en faveur des services que
leurs ennemis avaient rendus à la patrie, comment aurais-je pu croire qu'un ami
de la république, qui ne pouvait plus douter de l'amour de Flaccus pour elle,
sans avoir reçu de lui aucune injure, se déclarât tout à coup son ennemi? Mais
puisque dans nos propres affaires, comme dans les affaires publiques, nos
espérances ne nous ont que trop souvent trompés, nous nous soumettons, juges, à
la fatalité de notre sort; nous vous prions seulement d'être convaincus que
toutes les ressources de l'État, toute la constitution de Rome, l'autorité des
exemples anciens, la sûreté du présent, l'espoir de l'avenir, dépendent ici de
vous et de votre décision. Si jamais la république a eu besoin d'implorer la
sagesse, les lumières, la vigilance et la gravité des juges, c'est aujourd'hui,
oui, c'est aujourd'hui qu'elle les implore.
II. Ce n'est pas pour venger les injures des Lydiens, des Mysiens
ou des Phrygiens, qui ne sont amenés ici que par séduction ou par force, que
vous allez prononcer, mais pour assurer l'état de votre république, le
gouvernement de Rome, le salut commun, l'espérance de tous les bons citoyens,
s'il leur reste encore quelque espérance pour soutenir leur courage. Tous les
autres refuges de la vertu, les autres ressources de l'innocence, les autres
forces de la république, ses autres moyens, ses appuis et ses droits sont
anéantis. A quel autre tribunal m'adresser? qui supplier? qui implorer? Le
sénat? mais lui-même a recours à vous; il sent que le maintien de son autorité
dépend de vos arrêts. Les chevaliers romains? cinquante de nos juges, les
principaux de l'ordre équestre, vont déclarer s'ils partagent les sentiments de
l'ordre entier. Implorerai-je enfin le peuple? mais le peuple vous a abandonné
tout son pouvoir sur le sort des bons citoyens. Ainsi donc, si nous ne
conservons point devant vous et par vous, je ne dis pa notre dignité, qu'on nous
a ravie, mais notre sûreté qui ne tient plus qu'à une frêle espérance, il ne
nous reste aucun autre asile. Ne voyez-vous pas, en effet, quelles vues, quels
projets on a dans cette cause, et de quelle autre cause on y jette les
fondements? On a condamné le citoyen qui a fait périr Catilina marchant contre
sa patrie, à la tête d'une armée : pourquoi celui qui a chassé Catilina de Rome
ne craindrait-il pas? On sollicite la punition du citoyen qui a surpris les
indices de la ruine commune : quelle assurance aura celui qui les a mis au grand
jour? On persécute les agents et les ministres d'une grande mesure : les auteurs
et les chefs, à quoi doivent-ils s'attendre? Eh! plût aux dieux que nos ennemis,
les ennemis de tous les gens de bien, voulussent m'attaquer moi-même! on verrait
si tous ceux qui ont alors veillé au salut commun n'ont pas été mes guides
plutôt que mes auxiliaires {lacune}.
III. {lacune} Croirez-vous des étrangers, quand sa vie privée et
son caractère sont là pour répondre? Non, je ne souffrirai pas, Lélius, que vous
vous arrogiez ce droit, et que vous nous imposiez aujourd'hui, que vous imposiez
à d'autres pour l'avenir, de telles lois et de telles conditions {lacune}.Quand
vous serez parvenu à stigmatiser son adolescence, à flétrir le reste de sa vie;
quand vous aurez prouvé qu'il a dissipé son patrimoine, qu'il s'est dégradé par
ses turpitudes domestiques, et déshonoré aux yeux de Rome; que dans les
provinces qui se souviennent de lui, en Espagne, en Gaule, en Cilicie, en Crète,
il a affiché le vice et l'infamie; alors seulement faites paraître contre L.
Flaccus vos témoins du Tmolus et de Lorénum, et nous voudrons bien les entendre.
Non, Romains, un accusé dont tant de provinces importantes demandent le salut,
dont une foule de citoyens de toutes les parties de l'Italie, unis avec lui par
les liens d'une ancienne amitié, prennent la défense; que Rome, notre mère
commune, reconnaissante du bienfait le plus signalé, couvre d'une protection
maternelle; l'Asie entière demandât-elle son supplice, je n'hésiterais pas à
résister à ses accusateurs et à défendre sa cause. Mais s'il est prouvé que ce
n'est point l'Asie entière; si les témoins ne sont ni irréprochables ni a l'abri
de tout soupçon; s'ils ne sont point venus d'eux-mêmes; si le droit, la coutume,
la vérité, la religion, l'équité, n'ont pas été respectés; si l'on trouve
partout des traces de précipitation, d'intrigue, de passion, de violence, de
sacrilège; si la légèreté, la corruption, l'indifférence vous ont envoyé des
témoins sans fortune et sans garantie; et que l'Asie elle-même ne puisse faire
entendre ici aucune plainte légitime; faut-il, juges, que ces dépositions d'un
moment vous fassent oublier ce qui, depuis tant d'années, s'est passé sous vos
yeux?Je suivrai donc, dans ma défense, cette marche que veut éviter l'ennemi de
Flaccus ; je presserai, j'interrogerai l'accusateur, et je lui demanderai avec
instance une accusation. Eh bien! Lélius, que pouvez-vous objecter de sérieux?
Flaccus n'a point passé sa jeunesse dans l'ombre des écoles, ni dans les études
et les exercices de cet âge. Encore enfant, il a suivi dans les campagnes son
père alors consul. A-t-il abusé du crédit de sa famille?Quels reproches, Lélius,
faites-vous à un tel homme? En Cilicie, il a été tribun militaire sous Servilius
: on n'en parle pas. En Espagne, il a été questeur de Pison : nulle mention de
sa questure. Il a fait en grande partie et soutenu la guerre de Crète avec un
illustre général : l'accusation se tait sur cette circonstance de sa vie. Quel
objet étendu que l'administration de la justice dans la préture! combien il
attire d'ennemis! à combien de soupçons il expose! On n'y touche point. Et même
la conduite de Flaccus dans cette préture, à une époque où la république était
exposée aux plus affreux périls, est louée par ses ennemis. Mais des témoins
l'accusent. Avant de dire quels sont ces témoins, par quelles espérances, par
quels motifs, par quels moyens violents on les anime, quelle est leur légèreté,
leur indigence, leur perfidie, leur audace, je vais parler des témoins en
général, et du malheur auquel nous sommes tous exposés. Au nom des dieux, je
vous le demande, Romains, pour savoir comment Flaccus, qui venait de rendre la
justice à Rome, l'a rendue l'année d'après en Asie, vous en rapporterez-vous à
des témoins inconnus? ne jugerez-vous rien par conjecture? Dans un ressort aussi
étendu, combien Flaccus n'a-t-il pas rendu d'ordonnances? combien n'a-t-il pas
choqué d'hommes puissants? Toutefois a-t-on jamais produit, je ne dis pas un
simple soupçon, pour l'ordinaire si mal fondé, mais un mot de ressentiment ou de
plainte? Et celui-là est accusé de cupidité, qui malgré tant d'occasions de
s'enrichir, a rejeté tout gain honteux; qui, dans une administration si souvent
suspecte, dans une ville amie de la médisance, a échappé aux accusations et même
aux vains bruits! Je ne dis pas, ce que je devrais dire, qu'on ne saurait citer
aucun trait d'avarice dans sa vie privée, aucun démêlé pour intérêt pécuniaire,
rien de bas et de sordide dans l'intérieur de sa maison. Quels témoins puis-je
donc opposer aux témoins qui nous chargent, sinon vous-mêmes? Un villageois du
Tmolus, homme inconnu chez nous, et même dans son pays, vous apprendra-t-il quel
est Flaccus? Flaccus, que vous avez reconnu pour le plus sage des jeunes gens;
de grandes provinces, pour le plus intègre des hommes; nos armées, pour un brave
soldat, un commandant sévère, un lieutenant et un questeur désintéressé;
Flaccus, en qui vous avez vu, de vos propres yeux, un sénateur ferme, un préteur
équitable, un citoyen dévoué à la république? Et vous qui devez servir de
témoins à d'autres, écouterez-vous d'autres témoins?
IV. Et quels témoins? Je dis d'abord ce qui est commun à tous ;
des Grecs. Ce n'est pas que je cherche à décrier cette nation; car s'il en est
parmi nos Romains qui aient de l'estime et de l'inclination pour les Grecs, je
suis sans doute de ce nombre, et je l'étais plus encore lorsque j'avais plus de
loisir. Beaucoup d'entre eux ont de la probité, de la science et de l'honneur;
ceux-là n'ont pas été produits à ce tribunal : beaucoup d'autres, qui sont sans
pudeur, sans instruction, sans principes, ont été amenés ici pour différents
motifs. Voici d'ailleurs ce que je pense des Grecs en général : je leur accorde
la gloire des lettres; je leur reconnais des connaissances étendues et variées;
je ne leur refuse pas l'agrément du langage, la pénétration de l'esprit, la
richesse de l'éloquence; enfin, s'ils s'attribuent encore d'autres qualités, je
ne m'y oppose pas. Quant à la bonne foi et au scrupule dans les témoignages, ils
ne s'en piquèrent jamais; et ils ignorent de quelle force, de quel poids, de
quelle conséquence est une déposition juridique. Cette parole, prête-moi ton
témoignage, à charge de revanche, vient-elle de l'Espagne ou de la Gaule? Non,
c'est aux Grecs seuls qu'elle appartient; et ceux mêmes qui n'entendent pas la
langue, savent comment cela se dit en grec. Aussi voyez avec quel air, avec
quelle assurance ils déposent : vous jugerez alors de leur scrupule. Ils ne
répondent jamais précisément à ce que nous leur demandons; ils répondent
toujours à l'accusateur plus qu'il ne leur demande. Ce qui les embarrasse, ce
n'est pas de ne rien dire qui ne soit reconnu vrai; c'est la manière de le dire.
M. Lurcon a déposé contre Flaccus, irrité, comme il en convenait lui-même, de ce
qu'il avait rendu contre son affranchi une sentence infamante. Retenu par la
religion du serment, il n'a rien dit qui pût nuire à Flaccus, malgré le désir
qu'il en avait. Dans le peu qu'il a dit, quel était son embarras! comme il
tremblait! comme il pâlissait! Quel homme vif que P. Septimius ! combien il
était animé contre Flaccus, à cause de la condamnation de son fermier ! Il
hésitait néanmoins dans sa déposition; sa conscience combattait quelquefois son
ressentiment. M. Célius était ennemi de Flaccus, parce que celui-ci, dans une
cause dont le résultat ne pouvait être douteux, voulant éviter qu'un fermier
public prononçât contre un fermier public, l'avait retranché du nombre des
commissaires : il s'est contenu toutefois, et il a seulement laissé voir aux
juges le désir qu'il avait de nuire à son ennemi.
V. S'ils eussent été Grecs, si nos moeurs et nos maximes
n'eussent point prévalu sur le ressentiment et sur la haine, ils auraient dit
tous qu'ils avaient été persécutés, dépouillés, ruinés. Un témoin grec se
présente-t-il avec l'intention de nuire, il ne pense pas à la formule du
serment, mais aux paroles qui pourront remplir son intention maligne. Ce qui, à
son avis, est le plus honteux, c'est d'avoir du désavantage, d'être réfuté,
d'être confondu : il s'arrange pour emporter ce qu'il désire; il n'a pas d'autre
but. Aussi ne choisit-on pas les plus honnêtes, les plus dignes de foi, mais les
plus impudents et les plus grands parleurs. Vous, Romains, dans les moindres
causes particulières, vous considérez le témoin avec une extrême attention :
bien que vous connaissiez sa figure, son nom, sa tribu, vous croyez devoir
examiner ses moeurs. Et celui d'entre nous qui dépose en justice, comme il se
retient lui-même! comme il mesure tous ses termes! comme il appréhende de rien
dire avec passion, avec emportement, plus ou moins qu'il ne faut ! Pensez-vous
qu'il en soit de même des Grecs, qui regardent le serment comme une
plaisanterie, qui se font un jeu d'une déposition; pour qui votre estime n'est
qu'une ombre; qui, dans un mensonge effronté, trouvent crédit, profit, gloire,
applaudissement? Mais je n'en dirai pas davantage; je ne finirais pas si je
voulais m'étendre sur la fausseté des Grecs, en général, dans leurs dépositions.
Je veux combattre les adversaires de plus près, et parler des témoins qu'ils
produisent. Nous avons rencontré, Romains, un accusateur violent, un ennemi des
plus fâcheux et des plus opiniâtres, j'espère qu'il n'en sera que plus utile à
ses amis et à la république. Mais, certes, en se chargeant de cette affaire, il
a montré trop de passion et d'animosité. Quel cortége dans ses informations ! je
dis cortége, disons plutôt quelle armée! quelle profusion! quelles dépenses,
quelles largesses ! Quoique je puisse tirer de là quelque avantage pour ma
cause, je n'en parle toutefois qu'avec ménagement; car Lélius, et c'est là ma
crainte, Lélius, qui s'est porté à toutes ces démarches pour se faire honneur,
pourrait croire que j'ai voulu le décrier et le rendre odieux.
VI. J'abandonnerai donc entièrement ce moyen de défense; je vous
prierai seulement, Romains, si le bruit public vous a informés de ces violences,
de ces menaces, de ces troupes, de ces armes; je vous prierai de vous rappeler
quels motifs odieux ont fait régler dernièrement par une loi le cortège d'un
accusateur dans ses informations. Mais laissant à part la violence, que dirai-je
des autres moyens qu'on a mis en oeuvre? Comme ils ne sont pas contraires au
droit et à l'usage des accusateurs,nous ne pouvons absolument les blâmer; mais
nous sommes forcés de nous en plaindre. D'abord, on a chargé plusieurs personnes
de faire courir le bruit, dans toute l'Asie, que Pompée, ennemi déclaré de
Flaccus, avait pressé Lélius, dont le père était intime ami du sien, de le
traduire en justice, et que, pour le succès, il l'avait assuré de tout son
crédit, de toute sa considération, de toute sa puissance. Rien ne paraissait
plus vraisemblable à des Grecs, qui peu auparavant, dans la même province,
avaient vu Lélius intimement lié avec Flaccus; et de plus l'autorité de Pompée,
si justement respectée chez tous les peuples, est toute puissante dans une
province que ses victoires viennent d'affranchir des pirates et de deux rois.
Ajoutez que Lélius menaçait d'un appel en témoignage ceux qui ne voulaient point
sortir de chez eux, et qu'il proposait à ceux qui ne pouvaient y rester de
fournir libéralement aux frais de leur voyage. Ainsi un jeune noble, plein
d'esprit, a déterminé les riches par la crainte, les pauvres par l'intérêt, les
ignorants par la séduction : ainsi ont été obtenus ces beaux décrets qu'on est
venu lire; décrets qui n'ont pas été scellés de la foi du serment, qui n'ont pas
été rendus après l'examen des opinions et des suffrages, mais en levant les
mains et au milieu des clameurs d'une multitude ameutée.
VII. Qu'il est admirable l'usage que nous tenons de nos ancêtres,
si nous y restons fidèles ! mais je ne sais comment il est tout près de nous
échapper. Ces hommes sages et respectables ont voulu qu'on ne pût rien statuer
dans l'assemblée même; ils ont voulu que ce fût seulement après la séparation de
l'assemblée, et dans un lieu à part, lorsque tous les citoyens auraient été
divisés par tribus et par centuries, suivant leur ordre, leur classe et leur
âge, lorsque les auteurs de la proposition auraient été entendus, lorsque la
proposition même aurait été affichée et examinée plusieurs jours de suite; ils
ont voulu que toutes ces formalités fussent nécessaires pour l'adoption ou le
rejet des décrets du peuple. Mais les républiques des Grecs sont gouvernées
souverainement par des décisions tumultueuses prises dans une seule séance.
Aussi, sans parler de la Grèce actuelle, depuis longtemps abattue et ruinée par
le vice de son gouvernement, l'ancienne Grèce, jadis si florissante, n'a perdu
son empire, ses richesses et sa gloire, que par la liberté sans bornes et la
licence des assemblées. Quand une multitude ignorante et aveugle s'était réunie
au théâtre, alors on entreprenait des guerres nuisibles, alors on donnait le
pouvoir à des séditieux, alors on bannissait les meilleurs citoyens. Si ces
désordres régnaient à Athènes lorsque cette ville était célèbre, et dans la
Grèce, et chez presque tous les peuples, croyez-vous que les assemblées aient
été bien réglées dans la Phrygie et dans la Mysie? Les hommes de ces provinces
troublent ordinairement nos assemblées : que font-ils, pensez-vous, lorsqu'ils
sont entre eux? Athénagoras de Cyme avait été battu de verges pour avoir osé,
dans une famine, exporter du blé. On convoque une assemblée exprès pour Lélius.
Athénagoras monte à la tribune; il harangue les Grecs ses compatriotes; sans
rien dire du délit, il se plaint du châtiment; on lève les mains; le décret est
rendu. Est-ce là un témoignage authentique? Au sortir d'un long festin, et
comblés depuis peu de largesses, les habitants de Pergame s'assemblent;
Mithridate, qui gouvernait cette multitude par de bons repas plutôt que par de
bonnes raisons, leur déclare ce qu'il veut; des cordonniers, des
ceinturiers,l'approuvent à grands cris. Est-ce là le témoignage d'une ville?
J'ai amené de Sicile des témoins au nom des villes de cette province; mais ils
apportaient les témoignages d'un sénat lié par un serment, et non ceux d'une
populace ameutée. Ce n'est donc plus à moi d'examiner chaque témoin;c'est à
vous, juges, de voir si ce sont là des témoignages.
VIII. Un jeune homme d'un mérite rare, d'une grande naissance,
éloquent, accompagné d'un brillant et nombreux cortége, arrive dans une ville
grecque; il demande une assemblée; il intimide les puissants et les riches qu'il
craint d'avoir contre lui, en les sommant de venir faire leurs dépositions; il
flatte les petits et les pauvres de l'espoir d'être envoyés comme députés et
défrayés par l'État; il les séduit même par des largesses particulières. Pour
les ouvriers, les petits marchands, et toute la lie des villes, était-il bien
difficile de les animer, surtout contre un homme qui venait d'avoir sur eux une
autorité souveraine, et qui, pour cela même, ne devait pas en être fort aimé?
Est-il étonnant que des hommes pour qui nos haches sont un objet d'horreur;
notre nom, un supplice; nos dîmes, nos entrées, tous nos impôts, un coup mortel,
saisissent volontiers toute occasion de nous nuire? Souvenez-vous donc, lorsque
vous entendrez ces décrets, que ce ne sont point de vrais témoignages que vous
entendez, mais les vaines clameurs de la populace, mais les mouvements des plus
capricieux des hommes, mais le bruit d'une foule ignorante, mais lé tumulte des
assemblées d'une nation légère. Ainsi, approfondissez la nature des divers
griefs : vous ne trouverez que des promesses faites aux témoins, de la terreur
et des menaces {lacune}.
IX. Leurs villes n'ont rien dans le trésor; elles n'ont pas de
revenus : il n'est que deux moyens de faire de l'argent, l'emprunt ou les
impôts. On ne produit ni les billets des créanciers, ni le recouvrement des
impositions. Voyez, je vous prie, par les lettres de Pompée à Hypséus, et
d'Hypséus à Pompée, avec quelle facilité les Grecs ont coutume de fabriquer de
faux registres, et d'y porter ce qu'ils veulent. LETTRES DE POMPÉE ET d'HYPSÉUS.
Vous semble-t-il que je montre assez clairement, par ces autorités, combien les
Grecs ont peu de scrupule, et quelle est leur licence audacieuse? Croirons-nous
que des hommes qui trompaient ainsi Pompée en sa présence et sans y être excités
par personne, aient été scrupuleux et timides contre Flaccus, contre Flaccus
absent, et lorsqu'ils étaient pressés par Lélius? Mais je suppose que les
registres n'ont pas été falsifiés dans les villes : quelle autorité, quelle
créance peuvent-ils maintenant avoir? La loi ordonne de les porter dans trois
jours chez le préteur, scellés du sceau des juges : on les porte à peine le
trentième jour. La loi ordonne de les sceller et de les remettre au magistrat
pour qu'on ne puisse pas les falsifier aisément : on les scelle quand ils sont
déjà falsifiés. Ne les porter aux juges que si longtemps après, ou ne les point
porter du tout, n'est-ce pas la même chose? Mais si les témoins sont
d'intelligence avec l'accusateur, verra-t-on toujours en eux des témoins?
X. Où donc est ce juste équilibre qui tenait l'esprit des juges
en suspens à l'égard de la preuve testimoniale? Jusqu'ici, lorsque l'accusateur
avait parlé avec force et avec véhémence, que l'accusé avait répondu d'un ton
suppliant et soumis, on entendait en troisième lieu les témoins qui déposaient
sans aucune passion, ou qui, du moins, savaient feindre. Mais ici que
voyons-nous? Les témoins sont assis ensemble; ils se lèvent du banc des
accusateurs; ils ne dissimulent rien; ils ne respectent rien. Mais que dis-je,
du banc des accusateurs? ils sortent de la même maison : s'ils hésitent dans un
seul mot, ils ne trouveront plus d'asile. Peut-on regarder comme témoin un homme
que l'accusateur interroge sans inquiétude, sans appréhender qu'on lui réponde
autrement qu'il ne désire? Où donc est ce mérite qu'on remarquait auparavant
dans un accusateur ou dans un défenseur? Il a bien interrogé le témoin,
disait-on; il l'a retourné avec adresse; il l'a embarrassé; il l'a amené où il
voulait; il l'a confondu et réduit au silence. Pourquoi, Lélius,
interrogeriez-vous un témoin qui, avant que vous lui ayez dit, JE VOUS
INTERPELLE, en débitera bien plus encore que vous ne lui en avez prescrit dans
votre maison? Et à moi, défenseur, que me servirait de l'interroger? En effet,
ou l'on réfute la déposition d'un témoin, ou l'on attaque sa vie passée. Par
quel raisonnement réfuterais-je la déposition d'un témoin qui dit, NOUS AVONS
DONNÉ, et rien de plus? Il faut donc parler contre la personne du témoin,
puisqu'on ne saurait argumenter contre ses paroles. Que pourrais-je dire contre
un inconnu ? Il nous reste donc à nous plaindre, ce que je fais depuis
longtemps, de l'iniquité de l'accusation. Je me plains d'abord des témoins en
général, des témoins qu'envoie une nation très peu scrupuleuse sur l'article des
témoignages. Je dis plus : je soutiens que vos prétendus décrets ne sont pas de
vraies dépositions, mais les clameurs confuses d'une foule d'indigents, mais les
mouvements tumultueux d'une assemblée grecque. Je vais plus loin encore celui
qui a fait la chose n'est point présent; on n'a point amené celui que l'on dit
avoir compté les sommes; on ne produit aucun registre particulier; les registres
publics sont au pouvoir de l'accusateur. Tout dépend des témoins, et ils vivent
avec nos ennemis; ils habitent avec nos accusateurs, ils se présentent avec nos
adversaires. Avez-vous cru, je vous le demande, qu'il serait ici question de
flétrir et de perdre l'innocence, et non d'examiner et de discuter la vérité?
les manoeuvres que l'on emploie, juges, tout impuissantes qu'elles sont contre
celui que je défends, me semblent redoutables par elles-mêmes et du plus funeste
exemple pour l'avenir.
XI. Quand je défendrais un homme de la plus basse origine, sans
considération personnelle, sans réputation; toutefois, par le droit de la simple
humanité et par les sentiments d'une compassion naturelle, je supplierais des
citoyens en faveur d'un citoyen; je vous prierais de ne pas livrer un Romain, un
suppliant à des témoins inconnus, à des témoins passionnés, assis sur le banc de
l'accusateur, logeant sous le même toit, mangeant à la même table; de ne pas
l'abandonner à des hommes, grecs par la légèreté, barbares par la cruauté; je
vous prierais de ne pas donner pour l'avenir un exemple dangereux. Mais il
s'agit de Flaccus, sorti d'une famille dont le premier qui fut consul, fut aussi
le premier consul de Rome, qui chassa les rois par son courage, et fonda la
liberté publique; il s'agit d'une famille dont plusieurs magistratures, des
commandements, de brillants exploits ont maintenu l'éclat jusqu'à ce jour sans
aucune interruption; il s'agit de Flaccus, qui n'a point dégénéré de la vertu
héréditaire dans sa famille, et qui, pendant sa préture, s'est montré jaloux du
genre de gloire dont s'étaient surtout couverts ses aïeux, celle de délivrer sa
patrie : puis-je craindre de voir donner un pernicieux exemple dans la cause
d'un accusé qui, fût-il coupable de quelque faute, mériterait l'indulgence de
tous les bons citoyens? Loin de réclamer la vôtre, Romains, je vous prie, au
contraire, et je vous conjure d'examiner toute la cause avec l'oeil le plus
attentif et le plus sévère. Vous n'y trouverez rien d'attesté par la religion,
rien de fondé sur la vérité, rien d'arraché à un juste ressentiment; vous n'y
trouverez qu'esprit de parti, passion, emportement, cupidité, parjure.
XII. En effet, après vous avoir donné une idée générale des
témoins qu'on nous oppose, je veux parcourir en détail leurs plaintes et leurs
imputations. Ils se plaignent qu'on a exigé de l'argent des villes pour équiper
une flotte. Nous convenons du fait; mais si c'est là un chef d'accusation, il
faut ou que la chose n'ait point été permise, ou que l'on n'ait pas eu besoin de
vaisseaux, ou qu'il n'y ait eu aucune flotte en mer sous la préture de Flaccus.
Pour vous convaincre, Lélius, que la chose était permise, écoutez ce que le
sénat a ordonné sous mon consulat, conformément aux décrets de toutes les années
précédentes. SÉNATUS-CONSULTE. Il faut donc ensuite examiner si l'on avait
besoin d'une flotte. Est-ce aux Grecs, est-ce aux nations étrangères à le
décider, ou à nos préteurs, à nos commandants, à nos généraux? Pour moi, je
pense que, dans une contrée et dans une province maritime, remplie de
ports,environné d'îles, on devait avoir une flotte, non seulement pour la
défense, mais encore pour la gloire de cet empire. Tels étaient le système et
les vues sublimes de nos ancêtres ; dans leurs maisons, dans leurs dépenses
privées, ils se contentaient de peu, ils vivaient simplement : était-il question
de l'empire, de la majesté de Rome, ils rappelaient tout à la gloire et à la
magnificence. En effet, dans la vie domestique, il faut de la simplicité et de
la modestie; dans les dépenses publiques, de la dignité, de la splendeur. Mais
si la flotte était nécessaire même pour la défense, aura-t-on l'injustice de
blâmer Flaccus? Il n'y avait pas de pirates, dit-on. Pouvait-on répondre qu'il
n'y en aurait point? Mais vous diminuez la gloire de Pompée. C'est vous, plutôt,
qui exagérez ses devoirs. Pompée a détruit les flottes des pirates, leurs
villes, leurs ports, leurs asiles; il a pacifié la mer avec une valeur admirable
et une promptitude inouïe : mais il n'a pris ni dû prendre sur lui, s'il
paraissait quelque part le plus petit vaisseau pirate, d'en répondre et d'en
porter le blâme. Aussi, lui-même, en Asie, quoiqu'il eût terminé toutes les
guerres sur terre et sur mer, exigea-t-il une flotte des mêmes villes. Or, si
Pompée a décidé qu'on avait besoin de vaisseaux, lorsque son nom et sa présence
pouvaient maintenir partout la sûreté et la paix, que devait, je vous le
demande, décider Flaccus après le départ de Pompée? que devait-il faire?
XIII. Et nous ici, par le conseil du même Pompée, sous le
consulat de Silanus et de Muréna, n'avons-nous pas ordonné qu'on aurait une
flotte en Italie ? Dans le même temps que Flaccus exigeait des rameurs en Asie,
ne levions-nous pas ici quatre millions trois cent mille sesterces pour les deux
mers qui baignent nos rivages? Et l'année suivante, les questeurs M. Curius et
P. Sextilius n'ont-ils pas levé de l'argent pour une armée navale? Enfin, dans
tous ces derniers temps, la côte n'a-t-elle pas été gardée par une troupe de
cavalerie? Ce qui relève surtout la gloire de Pompée, c'est, d'abord, que les
pirates, qui étaient répandus sur toute l'étendue de la mer lorsqu'on le chargea
de la guerre maritime, aient tous été réduits sous notre puissance; ensuite, que
la Syrie soit à nous, que la Cilicie nous appartienne, que l'île de Chypre,
contenue par le roi Ptolémée, ne puisse rien entreprendre; que, de plus, la
Crète, par le courage de Métellus, nous soit assujettie; que les pirates n'aient
plus aucun endroit d'où ils puissent partir, aucun où ils puissent revenir; que
tous les golfes, les promontoires, les rivages, les îles, les villes maritimes
soient au pouvoir et sous la clef de notre empire. Quand même, sous 1a préture
de Flaccus, il n'y aurait pas eu de pirates en mer, ce ne serait pas une raison
pour blâmer sa précaution; car je croirais qu'il n'y en a pas eu, parce qu'il
avait une flotte prête. Mais si je prouve, par les dépositions d'Oppius,
d'Agrius, de Cestius, chevaliers romains, de l'illustre Domitius, qui est ici
présent, et qui était alors lieutenant en Asie; si je prouve qu'une foule
d'hommes ont été pris par les pirates, blâmera-t-on encore Flaccus d'avoir exigé
des rameurs? Que dis-je? les pirates n'ont-ils pas fait périr un des plus
notables habitants d'Adramyttium, dont nous connaissons presque tous le nom,
l'athlète Atinas, vainqueur aux jeux Olympiques, ce qui, chez les Grecs (puisque
nous parlons de la gravité de cette nation), est presque plus noble et plus
glorieux qu'à Rome d'avoir triomphé? Mais Flaccus n'a pris aucun pirate. Combien
d'illustres généraux ont veillé sur les côtes, qui, sans avoir pris aucun
pirate, ont tenu la mer en sûreté? Une telle prise est l'effet du hasard, du
lieu, de l'événement, de l'occasion. Il est facile d'échapper aux poursuites,
quand on connaît les abris les plus cachés, quand on sait profiter de la faveur
et du retour des vents.
XIV. Il reste à examiner si notre flotte a réellement parcouru la
mer avec des rames, ou vogué seulement en dépense et sur des registres. Peut-on
nier un fait dont toute l'Asie est témoin, que la flotte a été divisée en deux
parties, que l'une a navigué au-dessus et l'autre en deçà d'Éphèse? Avec cette
flotte, l'illustre M. Crassus est passé de la ville d'Énus dans l'Asie; avec ces
vaisseaux, Flaccus s'est transporté d'Asie dans la Macédoine. En quoi donc
peut-on attaquer l'intégrité du préteur? Sur le nombre des vaisseaux et sur la
répartition égale de la dépense? Il a exigé la moitié des vaisseaux dont s'était
servi Pompée. En pouvait-il exiger moins? Il a réparti l'imposition d'après le
rôle de Pompée, conforme à celui de Sylla : ce dernier ayant réparti également
les dépenses sur toutes les villes d'Asie, Pompée et Flaccus ont suivi le même
rôle, et cependant la somme prescrite n'a pas encore été complétée. Mais il n'en
rend pas compte. Qu'y gagnerait-il, puisqu'il avoue l'avoir exigée, ce dont vous
lui faites un crime? Comment donc prouverez-vous qu'il s'accuse lui-même en ne
portant pas sur ses comptes une dépense qu'il lui suffisait d'y porter pour être
à l'abri de tout reproche? Mais vous dites que mon frère, successeur de Flaccus,
n'a point exigé d'argent pour des rameurs. Sans doute les louanges données à mon
frère me flattent; mais on peut le louer sur des objets plus importants et plus
dignes de lui. Il a vu les choses autrement que Flaccus, et il a pris d'autres
mesures. Il a jugé qu'aussitôt qu'il entendrait parler des pirates, il
équiperait une flotte aussi promptement qu'il le voudrait. Enfin, mon frère est
le premier qui, en Asie, ait dispensé les peuples de fournir des rameurs. Or, on
ne peut accuser un magistrat que lorsqu'il établit des impositions qui n'avaient
pas encore été ordonnées, et non lorsque son successeur change quelque chose aux
établissements de ses prédécesseurs. Flaccus ne pouvait savoir ce que feraient
après lui les autres; il voyait ce qu'on avait fait avant lui.
XV. Mais puisque j'ai parlé en général des inculpations de toute
l'Asie, je vais m'occuper à présent de chaque ville en particulier. Nous
prendrons d'abord la ville d'Acmone. L'appariteur appelle à haute voix les
députés d'Acmone. Mais je ne vois paraître que le seul Asclépiade : que les
autres paraissent. Avez-vous forcé, Lélius, même l'appariteur, de mentir?
Asclépiade, je le crois, oui, Asclépiade est un homme d'un assez grand poids
pour représenter toute sa ville, lui qui, dans sa ville même, a subi
d'infamantes condamnations; lui dont le nom n'est porté sur les registres
publics qu'avec des notes flétrissantes. Ses adultères et ses infamies sont
consignés dans les registres d'Acmone: je ne les ferai pas lire, à cause de la
longueur des articles, et plus encore à cause de l'obscénité des termes. Il a
dit, dans sa déposition, que la ville avait payé deux cent six mille drachmes.
Il l'a dit sans produire ni preuve ni témoin; mais il a ajouté ce qu'assurément
il aurait dû prouver, puisque la chose lui était personnelle, qu'il avait payé
en son nom une pareille somme. L'impudent ! on lui a enlevé plus qu'il ne
souhaita jamais de posséder. Il prétend avoir remis cette somme par les mains de
Sextilius et par celles de ses frères. Sextilius a pu la remettre; pour ses
frères, ils partagent son indigence. Écoutons donc Sextilius : que les frères
eux-mêmes paraissent, qu'ils mentent aussi effrontément qu'ils voudront, qu'ils
disent avoir remis ce qu'ils n'eurent jamais; s'ils se présentent, leurs propres
paroles fourniront peut-être de quoi les confondre. Je n'ai pas, dit-il, amené
Sextilius. Montrez les registres. Je ne les ai pas apportés. Faites au moins
paraître vos frères. Je ne les ai pas sommés de venir. Ainsi donc, ce que le
seul Asclépiade, accablé de misère, décrié pour sa vie, diffamé par des arrêts,
soutenu seulement de son audace et de son impudence, a dit au hasard, sans
registres et sans autorité, nous le redouterons comme une accusation réelle,
comme une déposition authentique? Le même homme disait que le témoignage produit
par nous, et donné en faveur de Flaccus par les habitants d'Acmone, n'était
d'aucun poids : certes, nous devions souhaiter que cette pièce eût été perdue.
En effet, dès que cet illustre représentant de sa ville eut aperçu le sceau
public, il nous dit que ses citoyens et les autres Grecs scellaient tout ce
qu'on voulait, selon le besoin de la circonstance. Gardez, Asclépiade, gardez le
témoignage de votre ville : les moeurs et la réputation de Flaccus n'ont pas
besoin d'un tel appui. Vous m'accordez un point essentiel à cette cause; c'est
qu'il n'y a rien de solide, rien de suivi, rien d'assuré dans le témoignage des
Grecs; qu'il ne faut ajouter aucune foi à ce qu'ils attestent. Voici pourtant ce
qu'on peut conclure de votre témoignage et de vos discours : ces peuples ont
fait peut-être quelque chose pour Flaccus absent; tandis que pour Lélius
présent, qui agissait par lui-même, suivant la rigueur de la loi et le droit
d'accusateur, qui de plus effrayait et menaçait de son crédit, ils n'ont rien
écrit, rien scellé par complaisance ou par crainte.
XVI. J'ai vu, Romains; que les plus petites choses conduisaient
souvent à d'importantes découvertes; c'est ce qui est arrivé au sujet
d'Asclépiade. Le témoignage produit par nous était scellé avec cette craie
d'Asie que nous connaissons presque tous, dont on se sert dans les dépêches
publiques, et même dans ces lettres particulières que chacun de nous reçoit tous
les jours des fermiers de nos domaines. Le témoin lui-même, en voyant le sceau,
n'a point dit que la pièce fût fausse; il s'est expliqué sur la légèreté de tous
les habitants de l'Asie, dont nous convenons très volontiers. Ainsi la pièce
qu'il dit nous avoir été donnée pour la circonstance, mais qu'il avoue nous
avoir été donnée, est scellée avec de la craie; et dans la déposition que l'on
dit avoir été donnée à l'accusateur, nous voyons de la cire. Ici, Romains, si je
croyais que les décrets des habitants d'Acmone, ou les registres des autres
Phrygiens, eussent fait une grande impression sur vous, j'élèverais la voix, je
m'expliquerais avec toute la véhémence dont je serais capable, j'attesterais les
fermiers publics, je produirais les commerçants, j'implorerais même votre
témoignage; je me persuaderais que la découverte de la cire dévoile la fausseté
de toute cette déposition, et prouve évidemment qu'elle est l'unique ouvrage de
l'audace. Mais je ne me prévaudrai pas de ce moyen, je n'en triompherai pas avec
confiance, je ne ferai pas à un personnage aussi frivole l'honneur de le traiter
comme un véritable témoin; je ne m'échaufferai point contre toute cette
déposition des Acmonéens, soit qu'elle ait été forgée ici, comme tout le fait
présumer, soit qu'elle ait été envoyée de chez eux, comme on le dit. Ces hommes,
à qui je remets volontiers leur témoignage en notre faveur, puisque, suivant
Asclépiade, ce sont des hommes légers, je ne les redouterai pas dans la
déposition produite contre nous.
XVII. Je viens maintenant à la déposition des habitants de
Dorylaüs; les députés qu'on a fait paraître ont dit avoir perdu les registres de
leur ville auprès des cavernes. Qu'ils étaient donc curieux d'écritures, ces
bergers, quels qu'ils soient, puisqu'ils ne leur ont enlevé que des registres.
Mais je soupçonne une autre cause, et nos députés de Dorylaüs sont assez rusés.
Dans leur ville on inflige, à ce qu'il me parait, une peine plus rigoureuse
qu'ailleurs aux falsificateurs des registres. S'ils eussent produit les
véritables, il n'y aurait pas eu de charge contre Flaccus; s'ils en eussent
produit de faux, une peine les menaçait. Ils ont cru trouver un heureux
expédient en disant que les registres étaient perdus. Qu'ils se tiennent donc en
repos, qu'ils me laissent profiter de cette perte, et passer à autre chose. Non,
ils ne le veulent pas. Je ne sais quel témoin supplée aux registres, et dit
qu'en son nom il a remis une somme à Flaccus. Une pareille effronterie est-elle
supportable? Quand on fait lire des actes publics, qui ont été au pouvoir de
l'accusateur, on ne mérite aucune créance; mais enfin on observe la forme des
jugements, lorsqu'on produit ces actes mêmes, quels qu'ils soient. Mais
lorsqu'un homme, qu'aucun de vous n'a jamais vu, dont aucun mortel n'a jamais
entendu parler, se contente de dire, J'AI REMIS UNE SOMME, hésiterez-vous à ne
pas livrer un de vos citoyens les plus illustres à la merci du plus inconnu des
Phrygiens? C'est ce même homme que dernièrement trois chevaliers romains,
recommandables par leur rang et leur caractère, ont refusé de croire dans une
cause de liberté; il prétendait que celui qu'on revendiquait comme esclave était
son proche parent. Quoi! un homme qu'on n'a pas jugé digne de foi, quand il
déposait d'un outrage fait à son propre sang, méritera d'être cru dans une
accusation publique! Il y a quelques jours, l'on portait au bûcher ce même
Doryléen, lorsque vous teniez le tribunal, au milieu d'un peuple nombreux;
Lélius rejetait sur Flaccus l'odieux de cette mort. Vous êtes injuste, Lélius,
de vouloir nous rendre responsables de tout ce qui arrive à vos hôtes, surtout
quand cet accident ne vient que de votre négligence. Vous avez présenté un
panier de figues à un Phrygien qui n'avait jamais vu de figuier. Sa mort vous a
été profitable, elle vous a soulagé; vous voilà délivré d'un hôte grand mangeur
: mais de quoi a-t-elle servi à Flaccus, puisque votre témoin a eu de la santé
jusqu'au moment où il a comparu, et qu'il est mort en laissant l'aiguillon dans
la plaie, après avoir rendu témoignage?Arrivons à Mithridate, cette colonne de
votre accusation, que nous avons fait parler deux jours, et qui a débité tout ce
qu'il a voulu : après s'être retiré, pris en défaut, convaincu, confondu, il ne
marche dans Rome qu'avec une cuirasse. En homme sensé et prudent, il craint que
Flaccus ne se charge d'un crime, à présent qu'il ne peut plus éviter son
témoignage. Oui, quelqu'un qui s'est modéré avant que ce témoignage fût rendu,
lorsqu'il pouvait encore gagner quelque chose, cherchera maintenant à ajouter
l'inculpation d'un meurtre véritable à cette accusation d'avarice faussement
dirigée contre lui! Mais Hortensius a parlé de Mithridate et de tout ce qui
concerne ce témoin, avec autant d'habileté que de force : nous allons continuer
cet examen.
XVIIl. Celui qui a servi comme de chef pour soulever tous les
Grecs que nous voyons assis sur le banc des accusateurs, est ce fameux Héraclide
de Temnos, homme aussi sot que grand parleur, mais si habile, à ce qu'il
s'imagine, que même il se donne pour maître des autres; au reste, flatteur si
assidu, qu'il nous fait journellement la cour à tous. Il n'a pu encore, à son
âge, entrer dans le sénat de Temnos; et quoiqu'il fasse profession d'enseigner
aux autres l'art de la parole, il a honteusement perdu tous ses procès. Nicomède
est venu avec lui comme député; également heureux, il n'a pu entrer dans le
sénat par aucun moyen, ayant été condamné pour vol et pour fraude. Quant à
Lysanias, chef de la députation, il est entré au sénat; mais trop attaché au
bien de la république, il a été condamné pour péculat, dépouillé de sa fortune
et du titre de sénateur. Ce sont ces trois hommes qui ont voulu falsifier nos
propres registres: ils ont déclaré avoir neuf esclaves, quoiqu'ils n'en eussent
pas amené un seul. Je vois inscrit le premier parmi ceux qui ont pris part au
décret, Lysanias, dont le frère a vu tous ses biens vendus par sentence, sous la
préture de Flaccus, parce qu'il ne payait pas ce qu'il devait au peuple. Il est
encore un Philippus, gendre de Lysanias, et un Hermobius, dont le frère Polès a
été aussi condamné pour malversation publique.
XIX. Ils attestent donc avoir remis à Flaccus, et à ceux qui
étaient avec lui, quinze mille drachmes. J'ai affaire à une ville très exacte,
et qui tient fort soigneusement ses registres. On n'y peut remuer une pièce
d'argent sans employer cinq préteurs, trois questeurs et quatre banquiers, qui,
chez eux, sont créés par le peuple. De tout ce monde, ils n'ont amené personne;
et lorsqu'ils écrivent que cette somme a été remise nommément à Flaccus, ils
disent avoir porté sur le registre une somme plus considérable, remise au même
Flaccus pour la réparation d'un temple. Leur conduite n'est pas d'accord; car il
fallait tout porter avec les formalités requises, ou négliger partout ces
formalités. Lorsqu'ils écrivent une somme remise nommément à Flaccus, ils ne
craignent rien, ils oublient toute honte; et lorsqu'ils en écrivent une autre
remise comme pour un ouvrage public, les mêmes hommes redoutent tout à coup le
même Flaccus qu'ils ont bravé. Si le préteur a donné la somme, comme il est
écrit, il l'a reçue du questeur, le questeur l'a reçue des banquiers publics,
qui l'ont prise sur les tributs ou sur les impôts. Tout ceci, Lélius, n'aura
jamais l'air d'une accusation, si vous ne vous expliquez clairement sur la
nature des personnes et des registres. Il est marqué dans le même décret que les
plus illustres citoyens de la ville, qui ont obtenu les premières magistratures,
ont été trompés par Flaccus : pourquoi ne sont-ils pas au jugement, ou ne les
nomme-t-on pas dans le décret? Je ne pense point qu'on ait voulu parler ici de
cet Héraclide qui lève fièrement la tète. En effet, doit-on mettre au nombre des
plus illustres citoyens un homme qu'Hermippe, ici présent, a fait condamner et
conduire en prison pour dette; un homme qui n'a pas reçu de ses concitoyens la
mission de député qu'il remplit en ce moment, mais qui l'a été chercher jusqu'au
Tmolus; un homme à qui on ne décerna jamais aucune dignité dans sa ville, à qui
on ne confia jamais que ce que l'on confiait aux gens les plus méprisables; un
homme qui, sous la préture de Titus Aufidius, a été constitué à la garde du blé
publie, et qui, ayant reçu pour ce blé une somme d'argent du préteur P. Varinus,
n'en a point parlé à ses concitoyens, et a mis la dépense du blé sur leur
compte? Lorsque cette malversation eut été découverte et connue à Temnos, par
une lettre de Varinus, et par une autre, sur le même objet, de Cn. Lentulus le
censeur, protecteur des Temnites, personne depuis, à Temnos, ne voulut voir
Héraclide. Et afin que vous puissiez connaître toute son impudence, écoutez, je
vous prie, ce qui a déchaîné ce misérable contre Flaccus.
XX. Il avait acheté à Rome du pupille Méculonius une terre dans
les campagnes de Cyme. Comme il se disait riche, quoiqu'il n'eût d'autre fonds
que l'impudence que vous lui voyez encore, il emprunta de l'argent à Sext.
Stola, un de nos juges, personnage de la première distinction, qui est instruit
du fait et qui connaît l'homme : il lui prêta cependant sur la caution d'un
citoyen honorable, P. Fulvius Vératius. Héraclide, pour payer Stola, emprunta à
Caïus et à Marcus Fufius, chevaliers romains de la première distinction. Ici
assurément il trompa plus habile que lui. Il prit pour dupe un homme de mérite,
son concitoyen, Hermippe, dont il devait être fort connu; il emprunta aux Fufius
sur sa caution. Hermippe part pour Temnos sans inquiétude; Héraclide lui
promettait de payer aux Fufius l'argent qu'il leur avait emprunté sur sa
caution, avec ce qu'il tirerait de ses disciples : car ce rhéteur avait pour
disciples quelques jeunes gens riches qu'il devait rendre plus sots de moitié
qu'il ne les avait pris {et qui ne pouvaient apprendre chez lui qu'une chose,
c'est-à-dire, à ne rien savoir}. Cependant il ne put séduire personne, ni se
faire prêter seulement un sesterce. S'étant donc évadé furtivement de Rome, où
il laissa une foule de petites dettes, il se rendit en Asie. Hermippe lui parle
de la dette des Fufius; il répond que tout est payé. Sur ces entrefaites, et peu
de jours après, arrive chez Hermippe un affranchi des Fufius, avec une lettre
par laquelle ils lui demandent de l'argent. Hermippe s'adresse à Héraclide;
toutefois il satisfait les Fufius absents, et par là se dégage. Héraclide
embarrassé tergiversait; il l'attaque en justice. La cause est jugée par des
commissaires. Ne croyez pas, Romains, que les fourbes et les débiteurs de
mauvaise foi n'aient pas partout la même impudence. Héraclide fit tout ce que
font ordinairement nos débiteurs : il nia nettement avoir fait à Rome cet
emprunt : il assura qu'il n'avait jamais entendu parler des Fufius; il accabla
de reproches et d'injures Hermippe, depuis longtemps mon hôte et mon ami, le
citoyen de sa ville le plus considéré, le plus rempli d'honneur, de mérite et de
probité. Notre rhéteur, d'une volubilité de langue extraordinaire, se répandait
avec confiance en un torrent de paroles, lorsque tout à coup, à la lecture de la
déposition des Fufius qui attestaient la dette, cet homme si audacieux fut
frappé de crainte, ce parleur si intrépide resta muet. Aussi les commissaires,
ne trouvant rien de douteux dans la cause, prononcèrent contre lui dès la
première audience. Comme il n'exécutait pas l'arrêt, il fut livré à Hermippe,
qui le fit mettre en prison.
XXI. Telle est, Romains, l'honnêteté du personnage, l'autorité de
sa déposition, et le seul motif de sa haine contre Flaccus. Hermippe ayant mis
en liberté Héraclide, qui lui avait vendu quelques esclaves, celui-ci se
transporte à Rome, d'où il retourne ensuite en Asie, lorsque mon frère avait
déjà succédé à Flaccus. Il va le trouver : il prétend que les commissaires,
intimidés par les menaces de Flaccus, ont prononcé malgré eux contre la justice.
Mon frère, selon ses principes d'équité et de prudence, décida que, s'il croyait
avoir été mal jugé, il pouvait demander une réparation au double, et pour juges
ces mêmes commissaires, qui n'auraient plus rien à craindre. Héraclide refuse;
et comme si rien n'eût été fait ni prononcé; il ose redemander à Hermippe, dans
la ville même où il avait été condamné, les esclaves qu'il lui avait vendus
lui-même. M. Gratidius, lieutenant de la même province, auquel il porta ses
plaintes, déclara qu'il ne lui donnerait pas action : il fit entendre qu'il
fallait s'en tenir au jugement rendu. Repoussé de toutes parts, Héraclide
revient à Rome. Hermippe, qui n'avait jamais cédé à son impudence, l'y suit.
Héraclide redemande au sénateur C. Plotius, homme de la première distinction,
qui avait été lieutenant en Asie, certains esclaves qu'il prétendait avoir
vendus malgré lui, forcé par un arrêt injuste. Q. Nason, ancien préteur, connu
par ses rares qualités, est pris pour arbitre. Comme il laissait voir qu'il
prononcerait en faveur de Plotius, et que d'ailleurs l'action n'était pas
juridique et rigoureuse, Héraclide laissa le juge et abandonna toute la cause.
Trouvez-vous, Romains, que j'attaque suffisamment chaque témoin en particulier,
au lieu de les combattre tous en général, ainsi que je me l'étais proposé
d'abord? J'arrive à Lysanias de la même ville, votre témoin d'affection,
Décianus ! Comme vous l'avez connu fort jeune à Temnos, ayant commencé à l'aimer
nu, vous avez voulu qu'il restât nu jusqu'à la fin. Vous l'avez amené de Temnos
à Apollonide ; vous lui avez prêté à un gros intérêt une somme, avec la
précaution de prendre de bonnes assurances. Comme il ne vous a point payé, vous
avez gardé les assurances, et vous en êtes encore saisi. Vous avez forcé ce
témoin à venir déposer, vous l'avez forcé par l'espérance de recouvrer le fonds
qu'il a hérité de son père. Il n'a point encore paru; j'attends ce qu'il dira.
Je connais cette espèce d'hommes, je connais leurs habitudes, je connais leur
mauvaise foi. Aussi, quoique certain de ce qu'il se dispose à dire, je ne le
réfuterai pas avant qu'il ait parlé : il pourrait changer de plan et forger
d'autres mensonges. Qu'il réserve donc les dépositions dont il nous menace; moi,
je réserverai mes forces pour les détruire.
XXII. Je vais maintenant parler d'une ville à laquelle j'ai rendu
souvent d'importants services, et que mon frère estime et chérit singulièrement.
Si cette ville eût porté ses plaintes au tribunal par l'entremise de citoyens
honnêtes et respectables, j'en serais un peu plus alarmé; mais ici, que dois-je
croire? que les Tralliens ont confié leur cause à Méandrius, personnage vil,
indigent, sans crédit, sans considération, sans revenu? Où étaient donc les
Pythodore, les Étidène, les Lépison, enfin tous ces hommes connus chez nous,
distingués chez eux? Qu'est devenue cette idée avantageuse et superbe que les
Tralliens ont de leur cité? S'ils eussent regardé cette affaire comme sérieuse,
n'auraient-ils pas rougi qu'un Méandrius se fût dit leur député, ou même leur
concitoyen? Flaccus, leur protecteur par son père et par ses aïeux,
l'auraient-ils livré à ce député, à ce témoin public, pour l'accabler de leur
témoignage? Non , Romains, non, il n'en est pas ainsi. J'ai vu paraître comme
témoins, dans une affaire récente, Philodore, citoyen de Tralles; j'ai vu
Parrhasius, j'ai vu Archidème. Ce mène Méandrius était auprès de moi, m'offrant
ses vils services, et me suggérant ce que je pouvais dire, si je voulais, contre
ses concitoyens et contre sa patrie : car rien de plus lâche que cet homme, rien
de plus misérable, rien de plus infâme. Si les Tralliens n'ont pas d'autre
vengeur de leur ressentiment, d'autre dépositaire de leurs registres, d'autre
témoin de leurs injures, d'autre porteur de leurs plaintes; qu'ils rabattent de
leur orgueil, qu'ils renoncent à leur fierté, qu'ils répriment leur arrogance,
qu'ils reconnaissent Méandrius pour le digne représentant de leur cité. Mais si
eux-mêmes ont toujours cru devoir l'accabler chez eux de dédains et d'outrages,
qu'ils cessent de, croire qu'on doive respecter une déposition dont nul homme
respectable n'a voulu se charger.
XXIII. Mais je vais vous apprendre la vérité : vous saurez
comment cette ville n'a point attaqué sérieusement, ni obligeamment défendu
Flaccus. Elle lui en voulait pour un certain article qu'Hortensius a si bien
discuté. Elle avait payé malgré elle à Castricius une somme due depuis
longtemps. De là toute sa haine, tout son ressentiment. Lélius étant venu à
Tralles lorsque le peuple était mécontent, et ayant rouvert à dessein une plaie
mal fermée, les principaux de la ville se retirèrent; ils ne se trouvèrent point
à l'assemblée d'alors, et ne voulurent point confirmer le décret, ni se charger
de la déposition. Il y avait dans l'assemblée si peu de citoyens distingués, que
le chef des plus notables était ce Méandrius dont la langue, comme un soufflet
de sédition, ne manqua pas d'allumer la fureur de cette multitude indigente.
Voici donc le juste motif de ressentiment et le sujet de plainte d'une ville
remplie d'honneur, comme je l'ai toujours pensé, et de gravité, comme elle s'en
pique. Elle se plaint qu'on lui a enlevé un argent que les villes avaient mis
chez elle en dépôt au nom du père de Flaccus. J'examinerai ailleurs ce qui a été
permis à son fils : je me contente maintenant de demander aux Tralliens s'ils
prétendent que cet argent dont ils se plaignent d'avoir été frustrés, était à
eux, et si c'était pour eux que les villes avaient contribué? Qu'ils répondent.
Ce n'est point là, disent-ils, ce que nous prétendons. - Que prétendez-vous
donc? - Que cet argent a été transporté chez nous, qu'il nous a été confié au
nom de Flaccus père, pour servir aux fêtes et aux jeux institués en son honneur.
- Eh bien ! - Il ne vous était pas permis de le prendre. - C'est ce que je
verrai dans l'instant - je m'arrête d'abord à ce point. Une ville qui a de la
dignité, des richesses, de la magnificence, se plaint de ne pouvoir retenir
l'argent d'autrui; elle dit avoir été dépouillée, parce qu'on ne lui a pas
laissé ce qui n'était pas à elle. Peut-on rien dire, peut-on rien imaginer qui
annonce moins de pudeur? On a fait choix d'une ville, on y a déposé tout
l'argent qu'a donné l'Asie pour honorer la mémoire du père de Flaccus. Cet
argent a été détourné à un autre usage ; on l'a mis à intérêt; il n'a été repris
qu'après bien des années : quel tort a-t-on fait à la ville?
XXIV. Mais elle en est mécontente. Je le crois; car elle s'est vu
arracher, contre son espérance, un gain qu'elle avait dévoré en espérance. Mais
elle se plaint. C'est manquer de pudeur, car nous ne sommes pas en droit de nous
plaindre de tout ce qui nous fâche. Mais elle charge Flaccus dans les termes les
plus forts. Ce n'est point la ville, c'est une foule aveugle, ameutée par
Méandrius. Ici, juges, rappelez-vous quel est l'emportement de la multitude,
quelle est en particulier la légèreté des Grecs, et ce que peut, dans une
assemblée populaire, une harangue séditieuse. A Rome même, dans une ville aussi
grave et aussi modérée où la place publique est remplie de tribunaux, de
magistrats, d'hommes vertueux et de citoyens honnêtes, où le sénat, pour ainsi
dire, observe attentivement la tribune, pour réprimer ses fougues et la contenir
dans le devoir, quel tumulte néanmoins, quelles agitations ne voyez-vous pas
dans les assemblées? Qu'arrive-t-il, croyez-vous, à Tralles? N'arrive-t-il pas
la même chose qu'à Pergame? Ces villes voudront peut-être nous faire croire
qu'elles ont pu être plus facilement déterminées, par une seule lettre de
Mithridate, à briser les liens qui les unissent au peuple romain, à trahir leur
foi, à violer toutes les lois du devoir et de l'humanité, qu'excités par un
discours à rendre témoignage contre le fils d'un homme qu'elles avaient résolu
d'éloigner de leurs murs à force ouverte. Ainsi, ne m'objectez plus tous ces
noms de villes distinguées : la famille de Flaccus ne redoutera pas les
dépositions de ceux dont elle a méprisé les armes. Et vous qui déposez contre
lui, vous êtes forcés de convenir que, si vos villes sont gouvernées par les
conseils des premiers citoyens, ce n'est point par le caprice de la multitude,
mais sur l'avis de leurs principaux habitants qu'elles ont déclaré la guerre à
notre empire. Mais si les mouvements d'alors ont été excités par la fougue d'une
populace ignorante, souffrez que je ne confonde pas avec la cause publique les
fautes de la multitude.
XXV. Mais, dites-vous, Flaccus ne pouvait prendre cet argent. Le
père de Flaccus le pouvait-il prendre ou non? S'il en avait le pouvoir, comme il
l'avait sans doute, son fils pouvait enlever un argent fourni pour honorer son
père; il pouvait l'enlever à ceux auxquels il ne prenait rien. S'il ne l'avait
pas, son fils, et même tout autre héritier, était toujours en droit d'enlever la
somme après sa mort. Pour les Tralliens, quoique pendant plusieurs années ils
l'eussent fait valoir à de gros intérêts, ils ont néanmoins obtenu de Flaccus
tout ce qu'ils ont voulu, et ils n'ont point manqué de pudeur au point d'oser
dire, ce qu'a dit Lélius, que le roi Mithridate leur avait enlevé cet argent.
Qui, en effet, ignore que Mithridate s'est montré plus jaloux d'enrichir les
Tralliens que de les dépouiller? Si je donnais à cet article les développements
qu'il mérite, j'élèverais la voix, Romains, je montrerais avec plus de force que
je n'ai fait jusqu'à présent, quelle créance vous devriez donner à des témoins
d'Asie. Je rappellerais à votre souvenir ces temps désastreux de la guerre de
Mithridate, où le même jour, le même instant vit l'horrible massacre de tous les
citoyens romains répandus dans un si grand nombre de villes, nos préteurs livrés
à l'ennemi, nos lieutenants précipités dans les fers, la mémoire du nom romain,
avec les traces de notre empire, effacée de toutes les maisons des Grecs, et
même de leurs archives. Dieu, père, sauveur de l'Asie, Évius, Nysius, Bacchus,
Liber; tels étaient les noms qu'ils donnaient à Mithridate. Dans le même temps
que l'Asie fermait ses portes au consul Flaccus, elle recevait et même appelait
dans ses villes le barbare de Cappadoce. S'il ne nous est pas possible d'oublier
ces tristes événements, que du moins il nous soit permis de les taire; qu'il me
soit permis de me plaindre de la légèreté des Grecs plutôt que de leur cruauté.
Auront-ils, ces Grecs, quelque créance auprès de ceux dont ils ont voulu la
destruction? Oui, tous ceux d'entre nous qu'ils ont pu saisir, ils les ont
massacrés en pleine paix ; ils ont anéanti, autant qu'il était en eux, le nom
des citoyens romains.
XXVI. Viendront-ils donc vanter leurs services dans une ville
qu'ils détestent? devant des hommes qu'ils ne voient qu'à regret, dans une
république qu'ils auraient anéantie, s'ils en avaient eu la force comme ils en
avaient la volonté? Qu'ils regardent ces députés d'élite qui rendent témoignage
en faveur de Flaccus, ces députés de la véritable Grèce; qu'alors ils
s'examinent, qu'ils se comparent à eux; qu'alors ils préfèrent, s'ils l'osent,
leur dignité à celle de ces peuples. Voici les députés d'Athènes, de cette ville
où l'on croit que les sciences, les lettres, les arts, l'agriculture, les
cérémonies de la religion, les formes de la justice et les lois ont pris
naissance, et de là se sont répandus sur toute la terre; cette ville, dont les
dieux mêmes , dit-on, se sont disputé la possession pour sa beauté; dont
l'antiquité a fait dire qu'elle a engendré elle-même ses citoyens, en sorte
qu'elle est appelée à la fois leur mère, leur nourrice, leur patrie; cette ville
qui jouit d'une telle célébrité, que le nom de la Grèce, déchu et tombé presque
entièrement, ne se soutient plus que par la gloire d'Athènes. Voici les députés
de Lacédémone, de ce peuple connu et fameux par ses exploits, où les citoyens
apportent en naissant une bravoure que l'éducation fortifie; de ce peuple qui,
seul dans l'univers, depuis plus de sept cents ans, conserve fidèlement ses lois
et ses moeurs. Voici une foule de députés de toute l'Achaïe, de la Béotie, de la
Thessalie, ces régions où naguère Flaccus commandait en qualité de lieutenant
sous le général Métellus. Je ne vous oublie pas, ô Marseille, vous qui avez
connu Flaccus comme guerrier et comme questeur; vous dont les moeurs et les
solides vertus sont à mes yeux préférables à tout ce qu'on voit, je ne dis pas
dans la Grèce, mais peut-être chez tous les peuples; vous, dont la république,
dans un tel éloignement des contrées, des connaissances et du langage de la
Grèce, placée à l'extrémité du monde, entourée de nations gauloises, battue,
pour ainsi dire, des flots de la barbarie, est si bien gouvernée par la sage
politique de ses chefs, qu'il est plus facile de louer que d'imiter ses
institutions. Voilà les témoins de Flaccus; voilà ceux qui rendent hommage à son
désintéressement : à des Grecs passionnés, nous opposons des Grecs
irréprochables.
XXVII. Toutefois, pour peu qu'on ait voulu s'instruire dans cette
partie de l'histoire, ne sait-on pas qu'il n'y a que trois sortes de Grecs
véritables? Les uns sont les peuples d'Athènes, Ioniens d'origine; les autres
étaient appelés Éoliens; les troisièmes, Doriens. Toute cette Grèce qui a rendu
son nom célèbre, qui s'est distinguée par sa politesse, par son génie, par tous
les genres de talents, même par l'étendue de sa puissance et la gloire de ses
armes, n'occupe, comme vous savez, Romains, et n'a toujours occupé qu'une petite
partie de l'Europe. Après avoir conquis les côtes maritimes de l'Asie, elle les
a entourées d'une ceinture de villes, moins pour fortifier cette région par des
colonies, que pour la tenir sous son autorité. Ainsi donc, témoins asiatiques,
quand vous voudrez vous faire une idée juste du crédit que vous apportez au
tribunal, examinez les différentes contrées de l'Asie, et songez, non à ce que
les étrangers disent de vous, mais à ce que vous prononcez vous-mêmes sur le
caractère de vos peuples. Toute votre Asie, je pense, est composée de la
Phrygie, de la Mysie, de la Carie, de la Lydie. Est-ce de nous ou de vous que
vient ce proverbe: UN PHRYGIEN BATTU EN DEVIENT-IL MEILLEUR? Et pour toute la
Carie, n'est-ce pas une chose reçue parmi vous, que si l'on veut essayer une
périlleuse expérience, il faut la faire sur un Carien? Quoi de plus usité, de
plus vulgaire chez les Grecs, que d'appeler le dernier des Mysiens l'homme que
l'on méprise le plus? Que dirai-je de la Lydie? quel Grec fit jamais une comédie
où l'esclave jouant le rôle principal, ne fût un Lydien? Est-ce donc vous faire
injure que de vouloir nous en tenir, sur votre compte, à votre propre jugement
?Je crois avoir assez parlé, et même plus qu'il ne faut, des témoins asiatiques
en général : c'est à vous, Romains , si j'ai oublié quelque chose, de suppléer
par vos réflexions à tout ce qu'on pourrait ajouter sur la légèreté,
l'inconstance et la passion de ces hommes.
XXVIII. Vient ensuite l'or des Juifs, et cette imputation si
odieuse. Voilà, sans doute, pourquoi cette cause est plaidée auprès des degrés
Auréliens; c'est pour ce chef d'accusation, Lélius, que vous avez choisi ce lieu
et cette foule de Juifs qui nous entourent. Vous savez quel est leur nombre,
leur union, leur pouvoir dans nos assemblées. Je parlerai bas, de manière à
n'être entendu que des juges. Comme il ne manque pas de gens qui animent contre
moi et contre les meilleurs citoyens ceux que vous protégez, je ne veux pas
fournir ici de nouvelles armes à leur malveillance. C'était la coutume de
transporter tous les ans de l'Italie, et de toutes les provinces, à Jérusalem,
de l'or amassé par les Juifs; un édit de Flaccus défendit cette exportation aux
Asiatiques. Qui pourrait, juges, ne pas approuver une telle mesure? Le sénat,
par les décrets les plus sévères, avant et sous mon consulat, défendit de
transporter de l'or. Il y avait de la sagesse à rompre le cours d'une
superstition barbare; de la fermeté à braver, pour le bien de la république,
cette multitude de Juifs, qui troublent quelquefois nos assemblées. Mais,
dit-on, Pompée, vainqueur et maître de Jérusalem, n'a touché à rien dans le
temple. C'est de sa part, entre mille autres, un trait de prudence, de n'avoir
point donné lieu aux discours de la calomnie dans une ville aussi soupçonneuse
et aussi médisante. Car ce n'est pas, je crois, la religion des Juifs, d'un
peuple ennemi, mais sa propre modération, qui a retenu cet illustre général. Où
donc est ici le délit? Vous ne nous reprochez aucun vol; vous ne pouvez
condamner l'ordonnance de Flaccus; vous convenez que le sénat a prononcé, qu'un
jugement a été rendu, que cet or a été recherché et produit au grand jour; les
faits mêmes prouvent que ce ministère a été rempli par des hommes de la première
distinction. Dans la ville d'Apamée, l'or a été saisi aux yeux de tout le monde,
et un peu moins de cent livres ont été pesées dans la place publique, aux pieds
du préteur, par Sext. Césius, chevalier romain, homme intègre et désintéressé. A
Laodicée, L. Péducéus, un de nos juges, en a pesé lui-même un peu plus de vingt
livres; à Adramyttium, Cn. Domitius, lieutenant de la province, a fait aussi cet
examen; on en a saisi fort peu à Pergame. Enfin, on sait le compte de l'or; il a
été versé dans le trésor public. On ne nous reproche pas de vol, on cherche à
nous rendre odieux; on se tourne vers le peuple , on déclame avec affectation du
côté de la multitude qui environne le tribunal. Chaque ville a son culte,
Lélius; nous avons le nôtre. Lorsque les Juifs étaient en paix avec nous, et
Jérusalem florissante, nous trouvions cependant les cérémonies de leurs
sacrifices trop peu dignes de la majesté de notre empire, de la splendeur de
notre nom, des institutions de nos ancêtres : elles le sont encore plus à
présent que cette nation a fait connaître, en nous faisant la guerre, ses
sentiments pour la république; et que les dieux immortels, en permettant qu'elle
fût vaincue et tributaire, ont montré leur sollicitude pour elle!
XXIX. Ainsi, puisque vous voyez tourner entièrement à notre
louange la chose même dont vous avez voulu nous faire un reproche, passons
maintenant aux plaintes des citoyens romains. Commençons parcelle de Décianus.
De quoi donc, enfin, Décianus, avez-vous à vous plaindre? Vous commercez dans
une ville libre. D'abord, permettez-moi un peu de curiosité. Le commerce
sera-t-il longtemps encore l'unique soin d'un homme de votre naissance? Il y a
déjà trente ans que vous vivez dans la place publique, je dis de Pergame. Vous
ne venez à Rome que de loin à loin, s'il vous prend envie de voyager; vous y
apportez un visage nouveau, un ancien nom, de la pourpre de Tyr. Je vous envie
cette pourpre; il y a si longtemps qu'elle vous fait briller ! Mais soit; votre
goût est de commercer : et pourquoi ne commercerait-on pas à Pergame, à Smyrne,
à Tralles, où il y a nombre de citoyens romains, où la justice se rend par nos
magistrats? Le repos vous plaît, dites-vous : vous ne pouvez souffrir la foule,
le préteur, les procès; vous aimez la liberté des Grecs. Pourquoi donc les
habitants d'Apollonide, ces alliés si fidèles et si dévoués au peuple romain,
sont-ils traités par vous plus durement qu'ils ne le furent jamais par
Mithridate, ou même par votre père? pourquoi les rendez-vous malheureux?
pourquoi ne leur permettez-vous pas de jouir de leur liberté? pourquoi ne
peuvent-ils pas être libres? Ce sont les hommes de toute l'Asie les plus sages,
les plus réglés dans leurs mœurs, les plus éloignés du luxe et de la légèreté
des Grecs; des pères de famille contents de ce qu'ils ont; de bons agriculteurs
aimant la campagne : ils ont des terres naturellement fertiles, que les soins et
la culture rendent meilleures encore. Vous avez peut-être voulu avoir des fonds
dans leur territoire. J'aurais mieux aimé, si de bonnes terres avaient quelque
attrait pour vous, que vous en eussiez acquis près de nous, dans le territoire
de Crustuminum ou de Capène. Mais, à la bonne heure, suivant un mot de Caton :On
est dédommagé de l'éloignement parle bon marché. Il y a loin du Tibre au Caïque,
sur les bords duquel Agamemnon lui-même se serait égaré avec son armée, s'il
n'eût trouvé Télèphe pour lui servir de guide. Mais je vous le passe : la ville
vous plaisait, le pays vous a charmé : au moins fallait-il acheter.
XXX. Amyntas est le premier d'Apollonide par l'estime et la
considération dont il jouit, par sa naissance et par ses richesses. Décianus
attira chez lui la belle-mère d'Amyntas, femme d'un esprit faible, assez riche;
et abusant de son ignorance, il plaça ses propres esclaves dans ses terres; il
prit à Amyntas son épouse enceinte, qui est accouchée d'une fille chez lui :
l'épouse et la fille d'Amyntas sont encore aujourd'hui chez Décianas. Dites-moi,
Décianus, ai-je inventé quelqu'un de ces faits? Tout ce que je dis est connu des
nobles du pays, des gens honnêtes, de nos citoyens, des moindres commerçants.
Levez-vous, Amyntas; redemandez à Décianus, non votre argent, non vos terres;
qu'il garde pour lui votre belle-mère ; mais qu'il vous rende votre épouse;
qu'il rende sa fille à un père malheureux. Il ne peut lui rendre ses membres
qu'il a estropiés avec le fer, des pierres et des bâtons, ni les mains qu'il lui
a rompues, ni les doigts qu'il lui a écrasés, ni les nerfs qu'il lui a coupés :
rendez, Décianus, sa fille, oui sa fille, à un père infortuné. Êtes-vous étonné
que Flaccus n'ait pas approuvé cette conduite? Mais, je vous prie , qui est-ce
qui l'a approuvée? Vous avez fait de fausses acquisitions, vous avez fait de
fausses saisies de terres, avec des femmes que vous avez manifestement trompées,
et auxquelles il fallait donner un tuteur, suivant les lois grecques. Vous avez
fait signer Polémocrate, cette âme mercenaire, ce ministre de vos malversations.
Polémocrate a été traduit en justice par Dion, pour dol et pour fraude au sujet
de la tutelle même. Quel concours de toutes les villes voisines! comme on était
animé contre lui! quelles plaintes on faisait entendre! Polémocrate a été
condamné tout d'une voix; on a prononcé la nullité des ventes, la nullité des
saisies : et vous ne restituez pas? Non, vous vous adressez aux citoyens de
Pergame, vous leur demandez de porter sur leurs registres vos saisies et vos
admirables acquisitions. Ils rejettent votre demande, ils vous refusent. Mais
quels hommes vous refusent? les habitants de Pergame, vos panégyristes. Vous
m'avez semblé aussi fier de l'éloge qu'ils font de vous, que si vous eussiez
obtenu les distinctions dont jouissaient vos ancêtres; et vous vous jugiez
supérieur à Lélius, parce que la ville de Pergame faisait votre éloge. La ville
de Pergame est-elle plus distinguée que celle de Smyrne? Les habitants même ne
le disent pas.
XXXI. Je voudrais avoir assez de temps pour faire lire le décret
que le peuple de Smyrne a rendu pour honorer les obsèques de Castricius. On
verrait comment d'abord on a fait entrer son corps dans la ville, ce qu'on ne
fit jamais pour personne; comment ensuite il était porté par une troupe de
jeunes gens ; enfin comment on avait mis sur son cercueil une couronne d'or:
honneurs qui ne furent point accordés aux cendres de l'illustre Scipion, quand
il mourut à Pergame. Mais quels noms, grands dieux ! donne-t-on à Castricius?
C'était l'honneur de la patrie, l'ornement du peuple romain, la fleur de la
jeunesse. Ainsi, Décianus, si vous aimez la gloire, je vous conseille de
chercher d'autres distinctions. Les habitants de Pergame se sont moqués de vous;
car enfin ne vous aperceviez-vous pas qu'ils vous jouaient, lorsque publiquement
ils vous traitaient de personnage illustre, doué d'une sagesse admirable et d'un
rare génie? Ils vous jouaient, croyez-moi; et quand ils vous décrétaient une
couronne d'or, tandis qu'en effet ils ne vous donnaient pas un grain d'or, ne
pouviez-vous point dès lors reconnaître aisément qu'ils voulaient rire? Quoi
qu'il en soit, les habitants de Pergame, vos panégyristes, ont rejeté les
saisies que vous leur présentiez. P. Orbius, homme plein d'honneur et
d'intégrité, a prononcé contre vous sur toutes les questions.
XXXII. Vous avez été mieux traité par un de mes amis, P.
Globulus. Que n'avons-nous été dans le cas de n'avoir, ni lui ni moi, sujet de
nous en repentir! Vous dites que Flaccus a prononcé injustement contre vous, et
vous ajoutez la cause de vos inimitiés; c'est, dites-vous, que votre père, étant
tribun, avait cité en justice le père de Flaccus, alors édile curule. Mais cela
n'a pas dû faire beaucoup de peine même au père de Flaccus, puisque celui qui a
été cité a été fait depuis préteur et consul, et que celui qui le citait n'a pu
rester dans sa ville comme particulier. Mais si vous trouviez justes vos
inimitiés, pourquoi, lorsque Flaccus était tribun des soldats, avez-vous servi
dans la légion qu'il commandait, quoique les lois militaires vous dispensassent
de servir sous un commandant prévenu contre vous? Pourquoi Flaccus, préteur,
a-t-il admis dans son conseil le fils de l'ennemi de son père? Vous savez tous,
Romains, combien de pareilles considérations sont sacrées. Et maintenant nous
sommes accusés par ceux que nous avons admis dans notre conseil. Flaccus a
prononcé. L'a-t-il fait autrement qu'il ne devait? Contre des hommes libres.
A-t-il prononcé malgré un décret du sénat? Contre un absent. Vous étiez sur les
lieux, vous refusiez de paraître; ce n'est point là prononcer contre un accusé
absent. SÉNATUS-CONSULTE. JUGEMENT DE FLACCUS. Si Flaccus n'eût pas prononcé un
simple jugement juridique, s'il eût rendit une ordonnance prétorienne,
pourrait-on le blâmer? Blâmerez-vous aussi la lettre de mon frère, cette lettre
pleine d'humanité et de justice, par laquelle il redemandait les femmes dont
j'ai parlé plus haut, qu'on avait reléguées à Patare? Lisez la lettre de Q.
Cicéron. LETTRE DE Q. CICÉRON.Les habitants d'Apollonide, dans une assemblée
convoquée exprès, n'ont-ils pas dénoncé à Flaccus vos usurpations? N'ont-elles
pas été discutées devant le tribunal d'Orbius? n'ont-elles pas été portées à
celui de Globulus? Toutes les requêtes des Apollonidiens, présentées à notre
sénat, lorsque j'étais consul, avaient-elles d'autre objet que les injustices du
seul Décianus?Que dis-je? vous avez osé comprendre ces domaines dans le
dénombrement de vos biens. Je ne dis pas que c'étaient les terres d'autrui; que
vous les possédiez par la violence; que les habitants d'Apollonide vous en
avaient convaincu; que ceux de Pergame avaient refusé de les porter sur leurs
registres; je ne dis pas même que nos magistrats les avaient adjugées à leurs
vrais maîtres; enfin que vous n'y aviez aucun droit, ni comme propriétaire, ni
comme possesseur actuel. Je vous demande si vous avez sur ces terres tous les
droits civils, si vous pouvez les vendre, les aliéner, en porter l'état au
trésor, devant le censeur? enfin dans quelle tribu vous les avez placées pour le
cens? Vous vous êtes mis dans le cas que, s'il était arrivé quelque conjoncture
fâcheuse, on aurait levé un impôt sur les mêmes terres, et à Rome et à
Apollonide. Mais soit; c'est une vanité de votre part. Vous avez voulu porter
sur l'état de vos biens une grande étendue de terres, et de terres qui ne
peuvent être distribuées au peuple de Rome. Vous y avez encore porté cent trente
mille sesterces d'argent comptant. Je ne pense pas que ce soit vous qui l'ayez
compté. Mais laissons cela. Vous y avez porté les esclaves d'Amyntas, et par
cette démarche vous ne lui avez fait aucun tort, puisqu'il possède ces esclaves.
D'abord il éprouva une vive crainte, en apprenant votre déclaration. Il
consulta; tous les jurisconsultes furent d'accord : ils pensèrent que s'il
suffisait à Décianus de déclarer des biens pour se les rendre propres, il serait
bientôt fort riche; mais ils répondirent qu'il n'en était rien. Flaccus,
connaissant de la chose, en a jugé de même : de là son arrêt.
XXXIII. Telle est, Romains, la cause des inimitiés de Décianus;
tel est le ressentiment qui lui a fait déférer à Lélius cette importante
accusation. Car voici comme Lélius s'est plaint de la perfidie de Décianus :
Celui, dit-il, qui m'a déféré cette cause, qui m'a engagé à la prendre, qui m'a
déterminé, celui-là même, gagné par Flaccus, m'a abandonné et trahi. Comment,
Décianus, c'est à un homme qui vous avait admis dans son conseil, qui vous avait
conservé toutes les prérogatives de votre rang, à un homme rempli d'honneur,
issu d'une des plus nobles familles, connu par ses services envers la
république; c'est à un tel homme que vous avez suscité un accusateur; c'est lui
que vous avez exposé à perdre toute son existence civile! Mais non ; je vais
défendre Décianus, que Lélius a soupçonné sans raison. Croyez-moi, Lélius,
Décianus n'a pas été gagné. Eh! quel avantage aurait-on trouvé à le corrompre?
Plus de temps pour plaider? Mais la loi n'accorde que six heures à chacune des
parties. Combien Décianus ne vous eût-il pas ôté d'heures, s'il eût voulu se
prêter à vos désirs? Vous avez craint plutôt, ainsi qu'il le soupçonne lui-même,
vous avez craint son talent, s'il vous eût été adjoint. Comme il s'entendait à
embellir ce qu'il traitait, comme il interrogeait les témoins avec adresse, et
qu'il avait l'art de les embarrasser, il est résulté de votre crainte, et du
jugement du peuple, que vous n'avez pas voulu lui succéder. Aussi est-ce pour la
forme seulement que vous vous êtes adjoint Décianus. Voilà ce qui est
vraisemblable; mais il ne l'est pas que Décianus ait été gagné par Flaccus.
Sachez, Romains, qu'il en est de même du reste ; par exemple, de ce que dit
Luccéius, que Flaccus a voulu lui donner deux millions de sesterces pour
l'engager à trahir sa foi. Et vous accusez d'avarice celui que vous dites avoir
voulu perdre deux millions de sesterces ! Car pourquoi vous aurait-il acheté?
pour vous mettre dans ses intérêts? Mais quelle partie de la cause vous
aurait-il confiée? Vous aurait-il payé pour dévoiler les intrigues de Lélius,
pour nommer les témoins qui sortaient de chez lui? Mais ne voyons-nous pas
qu'ils habitent avec lui ? qui est-ce qui l'ignore? Pour dire que les registres
étaient au pouvoir de Lélius? le fait n'est plus douteux. Pour que votre
accusation fût moins véhémente, moins éloquente? Ici vous me donnez des
soupçons; car vous avez parlé de manière à faire penser qu'on a obtenu de vous
quelque chose.
XXXIV. Mais il a été fait à Andron Sextilius une grande
injustice, une injustice criante: Valéria, sa femme, étant morte sans avoir fait
de testament, Flaccus a conduit cette affaire comme si la succession lui
appartenait. Je serais bien aise de savoir en quoi vous le blâmez. Est-ce parce
qu'il n'était pas fondé dans ses demandes? Comment le prouvez-vous? Valéria,
dit-il, était de condition libre. L'habile jurisconsulte! Est-ce qu'on ne peut
pas hériter des femmes de condition libre? Elle était, dit-il, en puissance de
mari. J'entends; mais y était-elle par droit de cohabitation annuelle ou par
contrat? Ce ne pouvait être par droit de cohabitation, puisqu'on ne saurait
donner atteinte à la tutelle légitime sans le consentement de tous les tuteurs.
Était-ce par contrat? cela s'était donc fait du consentement de tous les
tuteurs; et vous n'oserez pas dire que Flaccus fut du nombre. Reste à dire, ce
qu'on ne cesse de répéter à grands cris, que Flaccus, étant préteur, ne devait
pas être juge en sa propre affaire, ni parler de succession. Je m'adresse à
vous, L. Lucullus, à vous qui devez prononcer dans cette cause : je sais que
votre générosité rare envers vos amis et vos proches, et les grands services que
vous leur avez rendus, vous ont procuré de riches successions lorsque vous
gouverniez la province d'Asie comme proconsul. Si quelqu'un les eût réclamées
comme à lui, les auriez-vous cédées? Et vous, T. Vettius, s'il vous tombe en
Afrique quelque succession, en abandonnerez-vous la jouissance? ou
retiendrez-vous votre bien sans être taxé de cupidité, sans compromettre votre
honneur? Que dis-je? dès la préture de Globulus, la succession a été réclamée au
nom de Flaccus. Ce n'est donc pas l'occasion et la circonstance, la violence et
la force, l'autorité et les faisceaux, qui ont porté Flaccus à commettre une
injustice. C'est encore de ce côté-là que M. Lurcon, homme plein de vertu, mon
ami, a dirigé tous les traits de sa déposition : il a dit qu'un préteur, dans sa
province, ne devait pas revendiquer d'argent contre un particulier. Pourquoi,
Lurcon, ne le doit-il pas? Il ne doit pas en ravir, en extorquer, en recevoir
contre les lois : mais vous ne persuaderez jamais qu'il ne doive pas en
revendiquer, à moins que vous ne prouviez que les lois le défendent. Sera-t-il
donc juste de se faire donner des lieutenances honoraires pour aller réclamer ce
qui est dû, comme vous avez fait dernièrement vous-même, comme ont souvent fait
beaucoup d'hommes de bien, ce que je ne blâme pas, quoique les alliés s'en
plaignent; et si, dans sa province, un préteur ne néglige pas un héritage,
croyez-vous qu'il soit répréhensible et condamnable?
XXXV. Valéria, dit-on, avait abandonné toute sa dot à son mari.
Vous ne pouvez faire valoir cette raison, si vous ne montrez que Valéria n'était
point sous la tutelle de Flaccus. Si elle y était, toute donation faite sans son
consentement est nulle. Lurcon, je l'avoue, par égard pour son serment et pour
sa vertu, a mesuré les termes de sa déposition : vous avez vu néanmoins qu'il en
voulait à Flaccus. Il n'a point caché le motif de son ressentiment; il n'a pas
cru devoir le taire. Il s'est plaint que son affranchi avait été condamné sous
la préture de Flaccus. Qu'il est triste d'avoir à gouverner des provinces!
L'exactitude nous y crée des ennemis, et la négligence, de sévères censeurs : la
rigueur expose à des dangers; on n'attache aucun prix à la douceur ; on vous
parle, et c'est pour vous séduire; on vous approuve, et c'est pour vous perdre :
vous voyez sur tous les fronts l'amitié; la haine se cache au fond des coeurs :
on dissimule les mécontentements, on prodigue au dehors les caresses : un
préteur va-t-il venir, on l'attend avec impatience; est-il venu, on n'est occupé
qu'à lui plaire; il part, on l'oublie. Mais laissons nos plaintes; on croirait
peut-être n'y voir que l'éloge de notre indifférence pour les gouvernements de
provinces. Flaccus a écrit au sujet du fermier d'un honorable citoyen, P.
Septimius : ce fermier avait commis un meurtre. Vous avez pu voir combien
Septimius était courroucé. Flaccus a fait juger l'affranchi Lurcon : Lurcon
devient son ennemi mortel. Quoi donc! fallait-il livrer l'Asie aux affranchis
d'hommes puissants et considérés ! Flaccus a-t-il donc quelque inimitié secrète
avec vos affranchis ? Ne blâmez-vous la sévérité que quand il s'agit de vous et
des vôtres, et ne la louez-vous que quand vous prononcez sur notre sort?
XXXVI. Mais enfin cet Andron, quoique dépouillé de ses biens,
comme le disent nos adversaires, ne se présente pas pour déposer; et quand il se
présenterait, C. Cécilius a été témoin de l'arrangement qu'ont fait ensemble
Andron et Flaccus. Quel homme que Cécilius! de quelle considération ne jouit-il
pas! que ses moeurs sont pures et sa probité irréprochable ! L'arrangement a été
signé par C. Sextilius, neveu de Lurcon, homme plein d'honneur, de sagesse et de
fermeté. S'il y avait de la fraude, de la surprise, de la violence, de la
crainte, qui les forçait de conclure un accord? qui forçait les autres d'y être
présents? Mais si tout l'argent de la succession a été remis à ce jeune Flaccus;
s'il a été réclamé et recueilli par les soins d'Antiochus, affranchi de son
père, qui avait toute l'estime de ce vieillard, n'est-il pas clair que nous
évitons tout reproche d'avarice, et même que notre générosité mérite de grands
éloges? Flaccus a abandonné à son jeune parent une succession commune, que,
suivant la loi, ils devaient partager également entre eux: il n'a rien touché
des biens de Valéria. Ce que la sagesse du jeune homme, et non sa propre
richesse, l'engageait à faire, il l'a fait de la manière la plus généreuse et la
plus noble. On doit en conclure qu'il n'a pas envahi des biens coutre les lois,
puisqu'il a abandonné si volontiers une succession. Mais voici une accusation
grave, celle de Falcidius. Il dit avoir donné à Flaccus cinquante talents.
Écoutons-le lui-même. Il n'est pas ici. Comment donc déposera-t-il? Sa mère
produit une lettre, et sa soeur une autre. Il leur a écrit, disent-elles, qu'il
a donné à Flaccus une somme si considérable. Ainsi donc, un homme que personne
ne croirait, quand il prêterait serment la main sur l'autel, persuadera ce qu'il
voudra par une simple lettre ! Mais quel est ce Falcidius ? qu'il aime peu ses
concitoyens! Il avait un patrimoine assez ample, qu'il pouvait dépenser ici avec
nous; il a mieux aimé le dissiper dans les festins des Grecs. Pourquoi
s'éloigner de cette ville, se priver des avantages de la liberté romaine, courir
les risques d'une navigation, comme s'il ne pouvait pas manger son bien à Rome?
Maintenant, cet aimable fils écrit enfin à sa mère; et profitant de la
simplicité de cette femme, il veut lui faire accroire que l'argent avec lequel
il est parti et qu'il a follement dissipé, a été donné à Flaccus.
XXXVII. Les récoltes des Tralliens ont été vendues sous la
préture de Globulus; Falcidius les avait achetées neuf cent mille sesterces.
S'il donne à Flaccus une somme de cinquante talents, il la donne, sans doute,
pour valider son achat. Il a donc acheté quelque objet qui certainement valait
beaucoup plus. Il donne de son gain sans rien ôter de sa bourse : il gagne moins
seulement. Pourquoi donc ordonne-t-il de vendre sa terre d'Albe? pourquoi
cherche-t-il, par des flatteries, à gagner sa mère? pourquoi, dans ses lettres,
s'étudie-t-il à surprendre la faiblesse de sa mère et de sa soeur? Pourquoi,
enfin, ne dépose-t-il pas lui-même? Il est retenu, je crois, dans la province.
Sa mère assure le contraire. Il serait venu , dit-elle, si on l'eût sommé. Vous
l'auriez fait sans doute, Lélius, si vous aviez fondé quelque espoir sur la
déposition d'un pareil témoin. Mais vous n'avez pas voulu le détourner de ses
affaires. Il y avait un défi important, un démêlé sérieux entre lui et les
Grecs. Les Grecs, je pense, ont été vaincus ; car lui seul l'emporte sur toute
l'Asie pour le talent de boire et d'épuiser de larges coupes. Mais enfin,
Lélius, qui vous a parlé de ces lettres? Les femmes disent qu'elles ne le savent
pas. Qui donc vous en a instruit? Est-ce Falcidius lui-même qui vous a informé
qu'il avait écrit à sa mère et à sa soeur? N'a-t-il pas même écrit à votre
sollicitation? Mais n'interrogez-vous, ni M. Ébutius, cet homme grave, empli
d'honneur, allié de Falcidius; ni C. Manilius, son gendre, dont le caractère
n'est pas moins estimable? Ils auraient certainement entendu dire quelque chose
d'une somme aussi forte, si elle eût été réellement donnée. Quoi donc, Décianus,
avez-vous cru, en faisant lire ces lettres, en produisant de telles femmes, en
donnant des louanges à l'auteur des lettres absent; avez-vous cru pouvoir
accréditer une accusation semblable, surtout quand vous paraissez déclarer, en
ne faisant point venir Falcidius, qu'une lettre supposée aurait, selon vous,
plus d'autorité que les paroles trompeuses et les plaintes contrefaites de
Falcidius lui-même?
XXXVIII. Mais pourquoi, Romains, pourquoi vous entretenir si
longtemps de la prétendue injure faite à Andron, des lettres de Falcidius, ou du
revenu de Décianus? Pourquoi me taire sur le salut de tous les citoyens , sur la
fortune de Rome, sur les intérêts de l'État; enfin sur toute la république, dont
le sort, oui, dont le sort repose aujourd'hui dans vos mains? Vous voyez quels
mouvements nous environnent, quels troubles et quels désordres se préparent.
Certains hommes trament beaucoup de projets; ils voudraient surtout vous voir
vous-mêmes, dans vos arrêts et vos sentences, vous déclarer et vous armer contre
les meilleurs citoyens. Vous avez défendu par plusieurs jugements sévères la
dignité de la république contre la perversité des conjurés : ils croient que la
face de la république ne sera point assez changée, s'ils ne font retomber la
peine des citoyens pervers sur la tête des premiers bienfaiteurs de la patrie.
Caïus Antonius a succombé. Peut-être n'était-il pas sans reproche. Mais Antonius
même, je suis en droit de le dire, n'eût pas été condamné par des juges tels que
vous. Sa condamnation a paré de fleurs le tombeau de Catilina, et rassemblé
autour de ses cendres les plus audacieux des hommes, nos ennemis domestiques,
qui sont venus y célébrer des fêtes et des repas : on a rendu à Catilina des
honneurs funèbres. Maintenant on cherche à venger sur Flaccus le supplice de
Lentulus. Eh! pouvez-vous offrir à Lentulus, qui a voulu vous égorger dans les
bras de vos femmes et de vos enfants, et vous ensevelir dans l'incendie de la
patrie, une victime plus agréable que le sang de Flaccus, pour assouvir la haine
criminelle dont il était animé contre nous tous? Apaisons donc par des
sacrifices expiatoires les ombres de Lentulus et de Céthégus; rappelons les
factieux que Rome a rejetés de son sein; subissons à notre tour, s'il le faut,
la peine de notre fidélité, et de notre inviolable attachement pour la patrie.
Déjà nous sommes nommés par les délateurs; on forge contre nous des calomnies,
on nous intente des accusations capitales. Encore si l'on se servait d'autres
personnes pour nous perdre; si l'on employait le nom du peuple pour ameuter
contre nous une multitude ignorante, nous le supporterions plus tranquillement :
mais ce qui est intolérable, c'est qu'on se flatte de l'appui des sénateurs et
des chevaliers romains, qui, de concert, d'un même esprit et d'un même coeur,
ont travaillé avec zèle à sauver l'État; c'est qu'on prétende, par leur
ministère, priver de leurs droits civils et chasser de leur patrie les
conseillers, les auteurs et les chefs de cette glorieuse entreprise. Ceux-là
connaissent fort bien la volonté et l'intention du peuple : oui, le peuple
romain, par tous les moyens possibles, témoigne hautement ce qu'il pense; parmi
les vrais citoyens, il n'y a diversité ni d'opinion, ni de volonté, ni de
langage. Si donc on me cite au tribunal du peuple, je m'y présente, et, loin de
le récuser, je le demande pour juge. Mais loin de nous la violence; qu'on
n'emploie ni les épées ni les pierres ; que les artisans se retirent; que les
esclaves gardent le silence. Il n'est personne parmi ceux qui viendront
m'entendre, pourvu qu'il soit libre et citoyen, qui ne songe plutôt à me
récompenser qu'à me punir.
XXXIX. Dieux immortels! quoi de plus déplorable? Après avoir
arraché le fer et le feu des mains de Lentulus, nous nous confions dans le
jugement d'une multitude peu éclairée, et nous redoutons les décisions des
citoyens les plus distingués et le plus illustres! Du temps de nos pères,M.
Aquillius, accusé d'une foule de rapines, et convaincu par de nombreux témoins,
fut renvoyé absous, parce qu'il s'était signalé dans la guerre des esclaves
fugitifs. Dernièrement, lorsque j'étais consul, j'ai défendu C. Pison : comme il
avait montré, dans son consulat, beaucoup de fermeté et de courage, il fut
conservé pour la république. J'ai défendu encore, dans le même temps, L. Muréna,
consul désigné; il était accusé par d'illustres personnages : aucun des juges,
néanmoins, ne crut devoir écouter une accusation de brigué; ils comprenaient
tous, d'après mes discours, que Catilina ayant déjà levé l'étendard de la
guerre, il devait y avoir deux consuls aux calendes de janvier. J'ai défendu
deux fois, cette année, A. Thermus, homme sage, intègre, doué de toutes les
vertus : il a été absous deux fois. C'était l'avantage de l'État; aussi quelle
satisfaction et quelle joie n'a pas fait éclater le peuple romain! Les juges
prudents et expérimentés ont toujours pensé, dans leurs décisions, à ce que
demandaient le bien public, la sûreté commune, la gloire et le bonheur de Rome.
Lorsque vous prononcerez, juges, ce n'est pas seulement sur Flaccus que vous
prononcerez; mais sur ceux qui veillent et président à la conservation de la
république, mais sur tous les bons citoyens; mais sur vous-mêmes, sur vos femmes
et sur vos enfants; mais sur les jours de chacun, sur la patrie et le salut de
tous. Il ne s'agit pas, dans cette cause, des nations et des alliés; il s'agit
de vous, et de la république.
XL. Que si l'intérêt des provinces vous touche plus que votre
intérêt propre, loin d'y mettre obstacle, je demande que vous défériez au voeu
des provinces. Alors nous opposerons à la province d'Asie, d'abord une grande
partie de cette même province, qui a envoyé des députés pour rendre témoignage
et pour solliciter les juges en faveur de Flaccus; et ensuite les provinces de
Gaule, de Cilicie, d'Espagne, de Crète. Aux Grecs de Lydie, de Phrygie, de
Mysie, résisteront en face les Grecs de Marseille, de Rhodes, de Lacédémone,
d'Athènes, toute l'Achaïe, la Thessalie, la Béotie. Les témoins Septimius et
Célius seront combattus par P. Servilius et Q. Metellus, qui déposent de la
sagesse et de l'intégrité de celui que je défends. La préture de Rome sera mise
à côté de celle d'Asie. Toute la vie de Flaccus, toute sa conduite, non
démentie, détruira les inculpations d'une seule année. Et s'il ne doit pas être
inutile à Flaccus, de s'être montré digne de ses ancêtres lorsqu'il était tribun
militaire, questeur, lieutenant, sous d'illustres généraux, dans de florissantes
armées, dans de grandes provinces; qu'il lui soit utile d'avoir uni ses périls
aux miens, ici, sous vos yeux, au milieu des dangers qui vous menaçaient tous;
qu'il lui soit utile de recueillir le témoignage des villes d'Italie les plus
distinguées, et celui des colonies; qu'il lui soit utile d'avoir la
recommandation, aussi sincère que glorieuse, du sénat et du peuple de Rome.O
nuit fatale, qui fut presque pour cette ville une éternelle nuit! Lorsqu'on
pressait les Gaulois de nous déclarer la guerre, Catilina de s'approcher de
Rome, les conjurés de s'armer du fer et de la flamme; lorsque je vous implorais,
Flaccus, en attestant le ciel et la nuit, en mêlant mes larmes aux vôtres ;
lorsque je recommandais à votre zèle et à votre foi le salut de Rome et de ses
citoyens! c'est vous, Flaccus, c'est vous, digne préteur, qui avez arrêté les
messagers de nos malheurs, et ces lettres qui renfermaient nos désastres; c'est
vous qui nous avez fait connaître, à moi et au sénat, les périls que nous
courions, et les moyens d'y échapper. Quelles justes actions de grâces ne
reçûtes-vous pas alors de moi, du sénat et de tous les gens de bien ! Qui aurait
cru qu'aucun des bons citoyens dût jamais refuser, je ne dis pas de vous dérober
à une condamnation, mais de vous élever aux premiers honneurs, vous et C.
Pomtinius, votre courageux collègue? O nones de décembre, quel glorieux jour
vous avez été sous mon consulat! Je puis vous appeler, avec vérité, le jour de
la naissance de Rome, ou du moins celui de sa conservation.
XLI. O nuit, qui as précédé ce jour, que tu fus heureuse pour
cette ville! Je crains, hélas! que tu ne sois funeste que pour nous. Quels
étaient alors les sentiments de Flaccus (je ne dirai rien de moi) ! Quel amour
il signalait pour la patrie ! quel courage ! quelle fermeté ! Mais pourquoi
rappeler ces actes qui alors méritaient les éloges et les applaudissements
unanimes de tous les Romains et de tous les peuples du monde? Je crains
aujourd'hui que, loin de nous être utiles, ils ne nous soient pernicieux: car,
je le vois, la mémoire des méchants est moins prompte que celle des gens de bien
à oublier le passé! C'est moi, Flaccus, s'il vous arrive quelque disgrâce, oui,
c'est moi qui vous aurai perdu : c'est cette main, gage de ma foi, ce sont mes
assurances et mes promesses qui vous auront trahi, lorsque je vous jurais que,
si nous sauvions la république, vous pouviez compter, pour le reste de vos
jours, sur l'appui de tous les gens de bien, sur leur empressement à vous
défendre et à vous combler d'honneurs. J'ai pensé, Romains, je me suis flatté,
que si notre élévation vous était indifférente, notre conservation du moins vous
serait chère. Flaccus, sans doute, quand même (aux dieux ne plaise!) il
succomberait en ce jour sous les coups d'ennemis injustes, ne se repentira
jamais d'avoir pourvu avec zèle à votre sûreté, à celle de vos enfants, de vos
femmes, de vos plus chers intérêts. Il pensera toujours qu'il devait de tels
sentiments à l'illustration de sa famille, à sa vertu, à la patrie. Vous,
Romains, au nom des dieux, épargnez-vous le repentir de n'avoir pas épargné un
tel homme. Eh! combien en est-il qui suivent la même conduite dans la
république; qui soient jaloux de vous plaire, à vous et à ceux qui vous
ressemblent; qui respectent l'autorité des premiers citoyens et des premiers
ordres, lorsqu'ils voient une autre route plus facile pour parvenir aux honneurs
et à tous les objets de leur ambition?
XLII. Laissons-leur tout le reste; qu'ils aient pour eux la
puissance, les honneurs, tous les avantages : mais que ceux qui ont travaillé à
sauver l'État puissent au moins se sauver eux-mêmes. Croyez-moi, Romains, ceux
qui n'ont pas encore choisi de route dans la carrière des affaires publiques
attendent l'issue de ce jugement. Si le grand amour de Flaccus pour tous les
gens de bien, et son zèle ardent pour la patrie, causent sa ruine; qui, par la
suite, croyez-vous, aura la folie de ne pas préférer la voie qu'il jugeait
auparavant dangereuse et glissante, à la voie ferme et unie de la vertu? Si vous
êtes dégoûtés de citoyens tels que Flaccus, faites-le connaître : ceux qui le
pourront, qui auront encore la liberté du choix, changeront de système, suivront
une autre route; mais, si vous voulez voir grossir le nombre des citoyens animés
des mêmes sentiments que nous, manifestez votre opinion par le jugement que vous
allez prononcer. C'est surtout, Romains, c'est ce jeune infortuné, votre
suppliant et celui de vos enfants, qui attend de vous aujourd'hui des règles de
conduite. Si vous lui conservez son père, vous lui montrerez quel citoyen il
doit être; si vous le lui enlevez, vous lui apprendrez qu'une conduite sage,
régulière, irréprochable, ne doit attendre de vous aucune récompense. Comme il
est dans un âge déjà capable de sentir l'affliction paternelle, sans pouvoir
encore y porter remède, il vous conjure de ne pas redoubler la douleur du fils
par les larmes du père, ni la tristesse du père par les larmes du fils. Ses
regards sont tournés vers moi ; son visage m'implore; ses pleurs réclament
l'exécution de mes promesses; il me redemande les distinctions que j'avais
garanties à son père, pour avoir sauvé la patrie. Que votre pitié, Romains,
protège une noble famille, un père courageux, un tendre fils; conservez à la
république un citoyen aussi ferme qu'illustre, conservez-le, soit pour la
noblesse de son nom, soit pour l'ancienneté de sa famille, soit pour ce que vaut
un pareil homme.