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table des matières de l'œuvre DE DÉMOSTHÈNE

 

DÉMOSTHÈNE

 

PLAIDOYERS CIVILS

 

X

 

LE FILS DE TISIAS CONTRE CALLICLÈS

 

 IX.  Plaidoyer contre Spoudias TOME I XI.  Plaidoyer contre Phénippe

 

 

 

 

texte grec

 

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X

LE FILS DE TISIAS CONTRE CALLICLÈS

ARGUMENT

Le terrain de Calliclès a été envahi par les eaux qui coulent de la montagne. Calliclès prétend que le dommage provient des travaux faits par son voisin, le fils de Tisias, et il lui intente l'action de dommage (βλάβης).
En général cette action tendait à la réparation exacte du dommage causé, et comportait par suite une appréciation des dommages-intérêts à prononcer. Mais dans l'espèce, la condamnation demandée était d'une somme invariable, mille drachmes. Il est probable que la loi fixait ainsi la condamnation à l'avance, à forfait et à titre de peine, pour toute atteinte portée au libre écoulement des eaux. L'action en ce cas n'entraînait aucune évaluation (δίκη ἀτίμητος). Et comme la contravention était permanente et que la peine était due autant de fois qu'il en résultait un dommage, les parties lésées avaient intérêt à multiplier leurs actions. C'est ce qu'ont fait les adversaires du fils de Tisias. Une première action a été intentée contre lui par Calliclès, une seconde par Callicratès, frère de Calliclès et cohéritier du fonds envahi par les eaux. Mais ce n'est pas tout, les deux frères ont encore intenté deux actions contre Callaros, esclave et probablement fermier ou métayer du fils de Tisias, l'une pour avoir aidé le fils de Tisias dans son entreprise, l'autre pour avoir concouru avec Tisias lui-même à des travaux faits par ce dernier plus de quinze ans auparavant. Pour ce dernier grief ils ne pouvaient s'en prendre ni à Tisias qui était mort, ni au fils de Tisias, car les actions pénales ne se donnent pas contre les héritiers de celui qui a causé le dommage. Au fond et en réalité c'est toujours le fils de Tisias que l'on poursuit, pour lui faire payer au moins quatre fois la peine fixée par la loi.
Le fils de Tisias avait proposé un compromis qui n'a pas été accepté. L'affaire a été portée devant l'arbitre public, et le fils de Tisias a été condamné par défaut. C'est sans doute sur son appel que le débat s'engage devant le tribunal des héliastes. Quant aux deux procès de Callaros, le fils de Tisias n'en parle que pour mémoire. C'est une affaire distincte. Dans le premier il y a déjà eu une sentence arbitrale par défaut. Le second est encore pendant. Mais il n'y avait pas â s'en occuper, car les actions intentées contre les esclaves n'étaient jamais portées au tribunal des héliastes. Elles étaient jugées sans appel par les arbitres publics. Le droit athénien, comme on le voit, n'anéantissait pas empiétement la personnalité de l'esclave. L'action de dommage pouvait être intentée contre celui qui avait agi de son chef et sans ordre de son maître. En cas de condamnation, l'esclave était sans doute vendu, et le prix employé, jusqu'à due concurrence, au payement de la condamnation. Mais le maître pouvait empêcher la vente en payant.
Le discours du fils de Tisias est une défense. Canidés et sans doute aussi son frère Callicratès ont parlé les premiers, comme demandeurs à l'action. En droit athénien, l'appel n'intervertit pas les rôles. Quoique appelant, le fils de Tisias reste défendeur. Les rôles ne sont intervertis que par la παραγραφή.
L'orateur oppose d'abord â ses adversaires une fin de non-recevoir tirée de leur long silence. Il y a plus de quinze ans que les travaux dont ils se plaignent ont été faits par son père, sans protestation de leur part. Il n'oppose pas la prescription, car l'action de dommage n'est née que le jour où le dommage s'est réalisé, et depuis ce jour il ne s'est pas écoulé cinq ans. Mais le silence des fils de Callippidès n'en est pas moins un argument pour faire écarter leur action.
Au fond, il soutient que Tisias a usé de son droit en faisant sur son terrain des travaux de clôture et de défense, qu'il n'existait sur son fonds aucune servitude ayant trait à l'écoulement des eaux, qu'enfin, et en fait, les travaux exécutés ne sont pas la cause du dommage. C'est un cas de force majeure dont personne n'est responsable. Les fils de Callippidès ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'ont pas protégé leur terrain.
Les procès qu'ils intentent coup sur coup ne sont qu'une spéculation. Ils n'ont pas perdu cinquante drachmes, et ils en demandent quatre fois mille. Ils ont fait eux-mêmes sur leur terrain des travaux destinés à rejeter les eaux, et cependant on ne leur réclame pas de dommages-intérêts. Qu'ils fassent de même et vivent en paix avec leurs voisins. Ils ont refusé le compromis qui leur était offert, ils n'ont pas voulu recevoir le serment de la mère de l'orateur. Tous leurs procédés révèlent la chicane et la mauvaise foi.
Ce discours parait bien être de Démosthène. Aucun critique n'en conteste l'authenticité. Quant à la date, il est impossible de la fixer, môme d'une manière approximative.

PLAIDOYER

[1] Rien n'est plus fâcheux, Athéniens, que de rencontrer un voisin querelleur et usurpateur, comme il m'arrive en ce moment. Calliclès convoite mon domaine et me fait coup sur coup de méchants procès. Il m'a d'abord fait contester la propriété par son cousin (01). [2] J'ai prouvé que la prétention n'était pas fondée, et j'ai ainsi déjoué leur manoeuvre. Il est revenu à la charge et a obtenu contre moi, par défaut, deux sentences arbitrales, l'une en son nom, me condamnant à mille drachmes, l'autre sous le nom de son frère Callicratès, que voici. Écoutez-moi tous, je vous en prie, et soyez attentifs, non certes que je suis capable de bien dire, mais les faits eux-mêmes vous feront assez connaître que l'on me fait évidemment un méchant procès.

[3] A tout ce que disent ces hommes, Athéniens, j'oppose une seule et même fin de non-recevoir. La voici : la clôture du domaine dont il s'agit a été faite par mon père. C'est tout au plus si j'étais né. Leur père Callippidès, qui était notre voisin et qui savait les choses plus exactement qu'ils ne peuvent les savoir, vivait encore; Calliclès était déjà homme, et vivait à Athènes. [4] Bien des années se sont écoulées depuis, et jamais personne n'est venu se plaindre ni réclamer - pourtant il est certain qu'alors déjà les eaux faisaient fréquemment irruption. - Personne ne s'est opposé au nouvel oeuvre, comme c'eût été le cas si mon père eût fait tort à quelqu'un, en ceignant notre domaine d'une clôture. Il n'y a même eu ni défense, ni protestation (02). Et pourtant, depuis cette époque mon père a vécu plus de quinze années encore, et Callippidès leur père tout autant. [5] C'est alors, Calliclès, que vous aviez le droit d'agir. Voyant obstruer le fossé par le nouvel oeuvre, vous auriez dû venir sur-le-champ trouver mon père, lui exprimer votre mécontentement et lui dire : « Tisias, pourquoi fais-tu cela? Tu obstrues le fossé, et par suite l'eau fera irruption chez nous. » Alors, s'il eût consenti à s'arrêter, toute querelle eût cessé entre vous et lui; s'il eût passé outre, et qu'un accident comme celui-ci fût survenu, vous auriez eu des témoins dont vous auriez pu vous servir. [6] Et, par Jupiter, tu aurais dû appeler le monde entier pour constater l'existence du fossé. De la sorte tu aurais eu non pas des paroles seulement, comme aujourd'hui, mais des faits, pour prouver que mon père était en faute. Nul n'a jugé à propos de rien faire de pareil. Aussi bien mon père ne se serait pas laissé condamner par défaut, comme moi, [7] et, malgré toutes vos chicanes, vous n'en seriez pas plus avancés. Il connaissait parfaitement toutes les circonstances, il aurait tout expliqué, et confondu les témoins complaisants. Au lieu de lui, vous avez trouvé pour adversaire un homme tout jeune et sans expérience; vous avez cru que vous auriez bon marché de moi. Eh bien, Athéniens, j'oppose à tous ces hommes leurs procédés mêmes comme le plus puissant des témoignages. En effet, pourquoi personne n'a-t-il requis des témoins, ni présenté de réclamation, ni même élevé aucune plainte? Pourquoi se sont-ils contentés de souffrir en silence le tort qui leur était fait?

[8] Ce moyen me paraît bien suffisant pour écarter les reproches qu'ils m'adressent. Mais il faut, Athéniens, que vous soyez édifiés missi sur tout le reste. Je vais donc vous prouver plus clairement encore que mon père n'a fait aucune entreprise illicite lorsqu'il a enclos son domaine (03), et qu'il ne faut ajouter aucune foi à tout ce qui a été dit contre nous. [9] Le domaine dont il s'agit est notre propriété; ils le reconnaissent eux-mêmes. Cela posé, Athéniens, je voudrais que vous pussiez voir les lieux. Ce serait le meilleur moyen de reconnaître qu'on me fait un méchant procès. C'est pourquoi j'avais proposé de remettre le jugement de l'affaire à des arbitres impartiaux, connaissant les lieux, car c'est bien de moi que la proposition est venue, et non de mes adversaires, comme ils le disent aujourd'hui. C'est encore un point que je vous prouverai tout à l'heure; en attendant, Athéniens, par Jupiter et tous les dieux, prêtez-moi toute votre attention. [10] Entre mon domaine et le leur se trouve un chemin. Un cercle formé par la montagne les entoure, et l'eau qui en découle se porte en partie sur le chemin, en partie sur les terres, L'eau qui tombe ainsi sur le chemin en suit la pente si la voie est libre, mais s'il se rencontre un obstacle, alors elle déborde forcément sur les terres. [11] C'est ainsi, juges, qu'à la suite d'une pluie intense les eaux se jetèrent. un jour sur le domaine dont il s'agit. La propriété était négligée. Elle n'appartenait pas encore à mon père, mais se trouvait entre les mains d'un homme qui ne pouvait souffrir cet endroit, et préférait vivre à la ville. Aussi les eaux s'y jetèrent à deux ou trois reprises, dégradèrent le sol et creusèrent de véritables ravins. Ce fut pour parer à ces accidents, à ce que m'ont dit des gens qui ont vu les choses, et en même temps pour empêcher les voisins de passer sur le domaine et d'y faire pâturer leurs troupeaux (04), que mon père éleva cette clôture en pierres sèches. [12] Pour établir la vérité de ce que j'avance je vous produirai des témoins oculaires, et surtout, Athéniens, des présomptions encore plus puissantes que des témoignages. Calliclès, en effet, dit que je lui ai causé un dommage en obstruant le fossé par un nouvel oeuvre, et moi je montrerai que ce prétendu fossé n'en est pas un, que c'est mon terrain. [13] S'il n'était pas reconnu que ce sol est notre propriété privée; peut-être aurions-nous commis une entreprise illicite en construisant sur le domaine public, mais ils ne contestent pas ce point, et d'ailleurs il y a des arbres plantés sur ce terrain, à savoir des vignes et des figuiers. Irait-on jamais s'aviser de planter ces arbres dans un fossé? Jamais assurément. Il y a plus : songerait-on à y placer la sépulture de ses ancêtres? [14] Je ne le crois pas non plus. Eh bien juges, notre possession s'est manifestée de l'une et de l'autre manière. En effet les arbres ont été plantés avant que mon père n'eût élevé l'enceinte en pierres, et d'autre part les sépultures remontent à une époque ancienne, bien antérieure au jour où nous avons acquis la propriété (05). S'il en est ainsi, juges, que pourrait-on vous dire de plus fort? L'évidence résulte des faits eux-mêmes. Prends-moi maintenant tous les témoignages, et lis :

TÉMOIGNAGES.

[15] Vous entendez les témoignages, Athéniens. Sont-ils suffisants, à vos yeux, pour établir que le terrain est couvert d'arbres, qu'il contient un certain nombre de sépultures, en un mot qu'il est fait comme tous les autres terrains? Est-il prouvé que la clôture du domaine a eu lieu du vivant du père de ces hommes, sans aucune contestation ni de leur part, ni de la part d'aucun autre voisin ?

[16] Maintenant, juges, il convient que vous m'écoutiez encore au sujet des autres points dont a parlé Calliclès. Et d'abord, juges, voyons; quelqu'un de vous a-t-il jamais vu ou entendu dire qu'un fossé ait été creusé le long d'un chemin? Je ne crois pas qu'il y en ait un seul dans tout le pays. A quoi bon? Quand les eaux doivent s'écouler d'elles-mêmes en suivant la pente du chemin public, pourquoi irait-on leur creuser un fossé d'écoulement sur sa propriété? [17] Et puis, qui d'entre vous, aux champs ou à la ville, peu importe, consentirait à recevoir sur son terrain ou dans sa maison l'eau qui coule le long de la voie publique? Ne faisons-nous pas tout le contraire? et quand les eaux font invasion chez nous, n'est-ce pas l'usage de les repousser par des travaux défensifs? Eh bien, cet homme veut que je prenne l'eau du chemin, que je l'introduise sur mon terrain et que je la ramène ensuite sur le chemin lorsqu'elle aura dépassé son domaine. Mais alors un autre voisin, celui qui cultive le fonds inférieur, ne va-t-il pas m'adresser à son tour une réclamation ? Il est évident que ce qui est juste pour l'un peut être également invoqué par tous les autres. [18] Maintenant renoncerai-je à ramener l'eau sur le chemin, ou alors il faudra m'armer de courage pour la lâcher sur le terrain da voisin. On me réclame déjà plusieurs indemnités d'une somme fixe, autant de fois que l'eau coulant du chemin est tombée sur le terrain de cet homme, que feront donc, par Jupiter, ceux à qui les eaux auront causé quelque dommage en sortant de chez moi? Mais si, après avoir reçu les eaux, je ne puis les lâcher ni sur le chemin ni sur les fonds voisins, que voulez-vous que je fasse, juges, au nom des dieux? Calliclès ne me forcera sans doute pas à les boire. [19] J'ai souffert de leurs entreprises autant et plus qu'ils n'ont souffert des miennes, et cependant je ne cherche pas à le poursuivre. Tout ce que je demande c'est de ne pas être condamné par surcroît.

En effet, juges, s'il existait un fossé inférieur, recevant mes eaux, on pourrait dire que j'ai tort lorsque je refuse de les recevoir moi-même. C'est ainsi que dans beaucoup d'autres domaines il existe des fossés d'écoulement, établis d'un commun accord (06). En ce cas l'eau, comme l'égout des toits, tombe d'abord sur le fonds le plus élevé, et les autres fonds la reçoivent ensuite par transmissions successives. Mais pour le prétendu fossé dont il s'agit, personne ne le conduit jusqu'à moi, et je ne le conduis à personne. [20] Dès lors comment pourrait-ce être un fossé? Non, il y a eu irruption fortuite des eaux. Telle est, à mon sens, la cause du dommage actuellement éprouvé par Calliclès, comme en général par tous ceux qui ne se mettent pas en état de défense. Or voici précisément ce qu'il y a de plus choquant. Ce même Calliclès, qui, pour défendre son terrain contre l'irruption des eaux, fait voiturer de grosses pierres et élève des constructions, intente contre moi l'action de dommage fondée sur ce que mon père aurait fait une entreprise illicite en protégeant son terrain par une clôture, après un accident du même genre. Si tous ceux dont les fonds ont été ainsi envahis par les eaux coulant de ce côté, intentent la même action contre moi, on aura beau multiplier ma fortune, elle ne suffira pas à payer le tout. [21] La différence entre ceux-ci et les autres consiste en ce que les premiers n'ont point souffert, ainsi que je vais vous le prouver tout à l'heure. Les autres au contraire, et en grand nombre, ont été fréquemment et gravement atteints. Eh bien, les premiers sont les seuls qui aient osé plaider contre moi. Ce rôle, pourtant, leur convenait moins qu'à personne. En effet, s'ils ont souffert, c'est par leur propre fait, et dès lors ce sont de méchants plaideurs. Mais les autres, qui ne sont pas moins malheureux, n'ont du moins pas de faute semblable à se reprocher. Pour ne pas troubler l'ordre de la discussion, prends-moi les témoignages des voisins.

TÉMOIGNAGES.

[22] N'est-ce pas choquant, juges? Ni ces gens si gravement atteints, ni aucun de ceux qui ont souffert ne s'en prend à moi. Tous reconnaissent qu'il y a eu cas fortuit. Lui seul fait un méchant procès. Or, je dis qu'il est lui-même en faute, d'abord parce qu'il a rétréci le chemin en portant sa muraille en saillie de manière à enclore les arbres du chemin, et ensuite parce qu'il a rejeté sur le chemin les terres provenant de la fouille, de manière à surélever le niveau du chemin et en même temps à en diminuer la largeur. C'est ce que je vous montrerai tout à l'heure plus clairement par les témoignages; mais ce que je veux dès à présent vous prouver, c'est qu'au moment où il intente contre moi une action dont la portée est si énorme, [23] il n'a souffert aucune perte ni même aucun dommage sérieux. Ma mère était liée avec la leur avant qu'ils eussent entrepris ce misérable procès, et ces deux femmes se voyaient entre elles, chose assez naturelle pour deux voisines, vivant â la campagne [24] et dont les maris ont été liés tant qu'ils ont vécu. Ma mère donc, étant allée voir la leur, celle-ci se plaignit de l'accident devant elle et lui fit voir le dégât. C'est ainsi, juges, que nous avons tout appris, et je dis ce que j'ai entendu dire à ma mère. Ainsi puisse la fortune m'être favorable, et, si je mens, se tourner contre moi! Or, voici ce que ma mère a vu, et ce qu'elle a entendu dire à leur mère : du grain avait été mouillé, elle a vu qu'on le faisait sécher, il n'y en avait pas trois médimnes (07). La farine gâtée pouvait faire un demi-médimne. Une jarre d'huile avait été renversée, disait-elle, mais sans qu'il en fût résulté aucun dommage. [25] Voilà, juges, la mesure exacte de l'accident et c'est pour cela qu'on me réclame une indemnité fixe. Je ne fais pas en effet entrer dans le compte les dépenses faites pour reconstruire un vieux hangar qui n'est pas tombé et n'a été endommagé en aucune façon. Ainsi donc, dussé-je même leur concéder que je suis responsable de tous les accidents, voilà le compte des dégâts. [26] Mais si dès le principe mon père était dans son droit lorsqu'il a enclos son terrain, si mes adversaires n'ont jamais réclamé pendant un si long espace de temps, si les autres propriétaires, bien que fréquemment et rudement atteints, ne réclament pas davantage, si c'est un usage général de rejeter sur la voie publique les eaux de son terrain comme l'égout de son toit, et non de recevoir chez soi l'eau qui découle de la voie publique, que me reste-t-il encore à dire ? Dès à présent il ne peut plus être douteux qu'on me fait un méchant procès sans que j'aie commis aucune faute, sans que mes adversaires aient subi aucun dommage comme ils le prétendent. [27] Mais il faut vous prouver qu'ils ont en effet rejeté la terre sur le chemin, qu'en avançant leur mur ils ont rendu le chemin plus étroit, que de plus j'ai déféré le serinent à leur mère, déclarant que la mienne était prête à le prêter. Prends-moi les témoignages et la sommation.

TÉMOIGNAGES, SOMMATION.

[28] Où trouver, après cela, plus de mauvaise foi, une méchanceté plus insigne? Voilà des hommes qui ont eux-mêmes avancé leur mur et obstrué le chemin, et ils intentent aux autres une action de dommage, pour obtenir une indemnité fixe de mille drachmes, alors que toutes leurs pertes mises ensemble ne s'élèvent pas à cinquante drachmes. Voyez pourtant, juges, combien de cultivateurs ont souffert de l'irruption des eaux, à Éleusis (08) et ailleurs. Pas un seul d'entre eux, j'en atteste les dieux, ne songera à se faire indemniser par ses voisins. [29] Et moi, qui aurais quelque raison de me plaindre quand le sol du chemin a été rétréci et exhaussé, je me tiens tranquille. Eux, au contraire, et c'est là sans doute le comble de l'audace, après avoir fait tort aux gens, ils les poursuivent encore en justice. Cependant, Calliclès, s'il vous est permis d'enclore votre terrain, assurément nous avions bien le même droit pour le nôtre. Et si mon père vous faisait tort lorsqu'il élevait sa clôture, vous aussi vous me faites le même tort en élevant la vôtre. [30] En effet, votre mur étant construit de grosses pierres, il est clair que l'eau sera rejetée sur mon terrain, et qu'à la première occasion elle renversera ma clôture à l'improviste. Eh bien, je ne leur demande pas de dommages-intérêts pour cela, moi, je me résigne à subir les cas fortuits, et je tâcherai de défendre ma propriété: Aussi je trouve que Calliclès fait sagement quand il protège son terrain, mais quand il m'intente un procès, c'est le plus malhonnête et le plus insensé des hommes.

[31] Ne soyez pas surpris, juges, de trouver en lui tant d'audace et de voir qu'il n'hésite pas aujourd'hui à mettre en avant contre moi des faits faux. Déjà, il y a quelque temps, sous le nom de son cousin, il m'a contesté la propriété du terrain, et a produit de prétendus contrats qui n'ont jamais existé (09), et aujourd'hui il a obtenu contre moi, en son nom propre, et par défaut devant l'arbitre, une condamnation toute semblable à celle qu'il vous demande en ce moment. Sa poursuite alors était dirigée contre un de mes esclaves, Callaros (10). En effet après tant de méchants tours ils ont encore imaginé ce stratagème. Ils font à Callaros le même procès qu'à moi-même, [32] comme si un esclave s'avisait d'enclore le terrain de son maître sans l'ordre de ce dernier; et n'ayant pas d'autre reproche à faire à Callaros, ils lui intentent une seconde action au sujet de la clôture que mon père a faite plus de quinze ans avant sa mort. Et si je consens à leur abandonner le terrain, soit par vente, soit par échange, alors Callaros n'a rien fait de mal, mais si je refuse de leur abandonner ma propriété, en ce cas les entreprises de Callaros sont intolérables. Ils cherchent un arbitre qui leur adjuge le terrain et une transaction qui les en rende maîtres. [33] Maintenant, juges, si les gens usurpateurs et querelleurs doivent nécessairement l'emporter, je n'avais que faire de prendre la parole; mais s'il est vrai que vous avez de l'aversion pour eux et du respect pour la justice, puisque Calliclès n'a rien perdu, que ni Callaros ni mon père ne lui ont fait aucun tort, je ne vois rien à dire de plus. [34] Pour vous prouver que déjà, il y a quelque temps, il convoitait mon terrain, et m'a fait attaquer par son cousin, qu'aujourd'hui il vient d'obtenir en son nom, contre Callaros, devant l'arbitre, une condamnation toute semblable à celle qu'il vous demande contre moi - autre coup qu'il me porte, car il sait que je tiens beaucoup à cet homme - (11), qu'enfin il a intenté un second procès à Callaros, on va vous lire les témoignages qui établissent tous ces faits.

TÉMOIGNAGES.

[35] Donc, juges, par Jupiter et tous les dieux, ne me livrez pas à ces hommes, quand je n'ai rien fait d'illicite. Ce n'est pas tant l'énormité de la peine qui m'épouvante, quoique la charge soit lourde pour tous ceux dont la fortune est petite. Mais le résultat de leurs tracasseries et de leurs persécutions est de m'expulser du dème auquel j'appartiens. Quant à notre droit, nous aurions voulu qu'il fût reconnu par des arbitres communs, impartiaux, et connaissant les lieux. Nous avons proposé de l'établir par un serment dans les termes prescrits par la loi. Il nous semblait en effet qu'on ne saurait fournir de preuve plus forte à des hommes qui, eux aussi, sont liés par un serment. Prends-moi la sommation et les témoignages qui restent encore.

SOMMATION, TÉMOIGNAGES.

 

 

(01) Ἀμφισβητεῖν, proprement revendiquer, intenter l'action réelle, fondée sur un droit de propriété.

(02) Ἀπαγρορεύειν signifie faire défense. Quant à la διαματρυριὰ que nous traduisons ici par protestation, c'était une procédure particulière sur laquelle nous reviendrons à propos du plaidoyer contre Léocharès.

(03) Ainsi tout propriétaire avait le droit de se clore.

(04) Βαδίζειν, ἐπινέμειν. Il s'agit ici non de servitudes régulières de passage et de pâturage , mais de simples faits tolérés par l'usage sur les fonds non clos.

(05) Les sépultures étaient placées sur les propriétés, et par suite il y avait présomption qu'un terrain où se trouvaient des sépultures était une propriété particulière.

(06)  Il s'agit bien ici d'une servitude régulière établie par convention.

(07) Le médimne équivalait à un demi hectolitre.

(08) La preuve du droit de propriété résultait de la production des contrats écrits, parce qu'en droit athénien la propriété était transférée par le seul consentement des parties. Voy. notre Mémoire sur le Traité des lois, de Théophraste, p. 27; et Caillemer, Du contrat de vente à Athènes, Revue de législation 1870-71, p. 636.

(09)  Il y a ici une allusion à des faits que nous ne connaissons pas.

(10) Callaros parait avoir été le métayer du fils de Tisias. Il y a ici quelque difficulté dans l'établissement du texte. Voy. les éditions de Dindorf et de Voemel. Dans tous les cas le sens paraît certain.

(11)  La poursuite en droit athénien pouvait être intentée contre l'esclave, mais la condamnation était toujours prononcée contre le maître, qui pouvait s'en affranchir soit en vendant l'esclave, soit en l'abandonnant au demandeur. C'est la noxae deditio des Romains.