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SECOND DISCOURS SUR LA LOI AGRAIRE, CONTRE RULLUS, DEVANT LE PEUPLE.
I. Romains, c'est un usage institué, admis par nos pères, que ceux qui doivent à
votre bienveillance le privilège de transmettre leurs images à leurs familles,
ne parlent la première fois devant vous que pour joindre à l'expression de leur
reconnaissance l'apologie de leurs aïeux. S'il s'en trouve quelques-uns qui
n'ont pas dégénéré, l'unique avantage des autres est de faire voir que, de la
dette par vous contractée envers leurs ancêtres, une partie restait encore à
payer à leurs descendants. Pour moi, Romains, je ne puis vous parler de mes
aïeux, non qu'ils aient été différents de ce que vous nous voyez nous-mêmes,
nous issus de leur sang et formés par leurs exemples; mais ils n'ont connu ni le
prix de la popularité, ni l'hommage éclatant de vos honneurs. En ce qui me
touche personnellement, je crains qu'il n'y ait de l'orgueil à vous en parler,
de l'ingratitude à m'en taire. Car, raconter moi-même par quel effet de votre
zèle j'ai mérité l'honneur du consulat, est une entreprise extrêmement délicate;
et garder le silence sur d'aussi grands bienfaits que les vôtres, m'est
absolument impossible. Je les rappellerai donc avec mesure, avec sobriété; je
dirai en peu de mots, puisque cet aveu est nécessaire, à quel titre je me crois
digne de la position élevée que vous m'avez faite, et d'un témoignage de
confiance aussi extraordinaire; et vous, Romains, qui m'avez déjà jugé, vous
allez, je pense, me juger encore. Depuis un grand nombre d'années, depuis une
époque dont la mémoire est presque perdue, je suis le premier homme nouveau que
vous voyez promu au consulat; et ce poste, dont la noblesse s'était assuré la
possession exclusive, dont elle tenait fermées toutes les avenues, vous l'avez
conquis à votre tour pour m'y placer à votre tête, et pour le rendre désormais
accessible au mérite. Non seulement vous m'avez fait consul, faveur déjà si
considérable en elle-même, mais, parmi les nobles qui ont obtenu cet honneur
dans notre république, peu l'ont obtenu comme moi, et personne avant moi parmi
les hommes nouveaux.
II. En effet, si vous voulez interroger vos souvenirs, vous trouverez que ceux
des hommes nouveaux qui ont été investis de la dignité consulaire, sans en avoir
été repoussés d'abord, n'y sont enfin parvenus qu'après des peines infinies, et
à la suite de quelque circonstance heureuse; qu'ils avaient déclaré leurs
prétentions plusieurs années avant leur préture, et passé l'âge requis par les
lois ; que ceux qui l'ont sollicitée en temps opportun, ont commencé par être
refusés ; que je suis le seul de tous les hommes nouveaux, que nous puissions
nous rappeler, qui ai demandé le consulat dès qu'il m'a été permis de le faire,
qui l'ai obtenu dès que je l'ai demandé ; et cette magistrature, que j'ai
sollicitée du jour où la loi m'y autorisait, ne paraîtra pas avoir été surprise
à la faveur de concurrents, ni arrachée par des prières incessantes, mais
accordée plutôt au mérite personnel du solliciteur. C'est donc pour moi, je le
répète , une gloire insigne d'être, après tant d'années, le premier homme
nouveau que vous ayez nommé consul, et cela sur ma première demande et des mon
temps légal ; mais ce qui est encore pour moi plus honorable, ce qui me
distingue le plus, c'est que, dans les comices où je fus élu, vous déclarâtes
votre choix non par la voie du scrutin, dépositaire muet de la liberté des
suffrages, mais par vos acclamations; témoignage vivant de votre affectueuse
bienveillance envers moi. Ainsi encore, ce ne sont pas les votes des dernières
centuries, mais le concours des premières ; ce n'est pas la voix des hérauts,
mais la voix unanime du peuple romain qui m'a proclamé consul. Ce bienfait,
Romains, si grand, si extraordinaire , et dont l'immense valeur élève mon âme et
la remplit de joie, ne fait qu'exciter davantage ma vigilance et ma sollicitude.
Mille pensées graves m'agitent et ne me laissent de repos ni le jour ni la nuit.
La première de toutes est de maintenir la dignité du consulat, tâche énorme et
difficile pour tout autre, mais pour moi principalement qui ne dois espérer
aucune indulgence si je commets une faute, et n'attendre que des éloges
médiocres et arrachés à l'envie, si j'accomplis vigoureusement mes devoirs; qui
enfin ne dois compter dans mes incertitudes, ni sur les conseils de la noblesse,
ni sur sa coopération sincère dans les circonstances épineuses.
III. Que si alors, j'encoure quelque blâme, je le souffrirai, Romains, avec plus
de tranquillité ; mais je connais des hommes qui, s'ils viennent à croire que
j'ai failli par réflexion ou même par mégarde, vous blâmeront tous tant que vous
êtes de m'avoir donné la préférence sur le corps de la noblesse. Néanmoins, il
n'est pas d'afflictions auxquelles je ne me résigne d'avance, plutôt que de ne
pas agir dans mon consulat de telle sorte que toutes mes inspirations, tous mes
actes fassent applaudir ce que vous avez résolu, ce que vous avez fait pour moi.
A ces difficultés de macharge, ajoutez la plus grave de toutes; c'est la
résolution que j'ai prise de n'imiter en rien le système de mes prédécesseurs,
dont les uns évitèrent avec grand soin d'aborder cette tribune et d'y paraître
en votre présence, et dont les autres y vinrent avec un médiocre empressement.
Mais moi, ce n'est pas seulement ici que je le déclare, ici où cet aveu n'a rien
de pénible; au sénat même, qui ne semblait pas le lieu propice à un pareil
langage, j'ai déclaré, le jour des calendes de janvier, dans mon premier
discours, que je serais un consul populaire. En effet, lorsque je me vois honoré
du consulat, non par le zèle officieux de puissants personnages, ni par la
bienveillance particulière de quelques amis, mais par vos suffrages universels,
lesquels m'ont rendu l'objet d'une préférence si éclatante sur les citoyens de
la plus noble origine; je ne puis, dans cette magistrature et pendant toute ma
vie, ne pas être un consul populaire. Mais pour vous expliquer ce mot, pour vous
en faire saisir toute la portée, j'ai besoin essentiellement du secours de votre
sagesse. Une erreur grossière s'est partout répandue, accréditée par le rôle
hypocrite de certains individus qui, lors même qu'ils attaquent et compromettent
les intérêts et la sûreté du peuple romain, veulent se ménager par leurs
discours la réputation de magistrats populaires. Je sais, Romains, en quel état
j'ai trouvé la république aux calendes de janvier : de toutes parts,
l'inquiétude et la crainte; pas un revers, pas un malheur que n'appréhendassent
les gens de bien, que n'espérassent les méchants. On tramait, disait-on, ou déjà
même on avait tramé, lorsque je fus désigné consul, des machinations séditieuses
contre la constitution de la république, contre votre tranquillité. Le crédit
avait disparu du forum, non pas à la suite de quelque catastrophe inattendue,
mais à cause des soupçons, des désordres qui régnaient dans les tribunaux, et de
l'inexécution des arrêts. On pressentait de nouvelles tyrannies sous la forme,
non de commandements extraordinaires, mais de despotisme monarchique.
IV. Moi qui soupçonnais ces complots, et qui même les voyais de mes propres yeux
(car on ne cherchait pas à les dissimuler), je déclarai dans le sénat que je
serais un consul populaire. Car, quoi d'aussi populaire que la paix, dont tous
les êtres doués de sentiment, nos demeures mêmes et nos campagnes semblent
apprécier la jouissance? Quoi d'aussi populaire que la liberté, si vivement
désirée et préférée à tout autre bonheur non seulement par les hommes, mais
encore par les brutes ? quoi d'aussi populaire que le repos, situation si
attrayante, que vous , vos ancêtres et les hommes les plus courageux, jugiez bon
d'affronter les travaux les plus pénibles pour jouir enfin, au sein du repos, de
la gloire et de la puissance? Et combien surtout ne devons-nous pas d'éloges et
d'actions de grâces à nos ancêtres, puisque la possession de ce repos que nous
pouvons goûter impunément, est le prix de leurs fatigues! Comment donc, Romains,
puis-je n'être pas populaire, quand je vois tous ces bienfaits, la paix avec les
nations, la liberté, cet attribut inhérent à votre origine, à votre nom, le
repos domestique, en un mot, tous les biens qui vous sont précieux et chers,
confiés à mes soins, et mis en quelque sorte sous la sauvegarde de mon consulat?
Car, je ne pense pas, Romains, qu'elle soit populaire, qu'elle soit bien venue
de vous cette annonce publique de certaines largesses qui peut bien être exaltée
avec emphase, mais dont la réalisation ne peut qu'épuiser le trésor. Non , vous
ne regarderez pas comme des actes populaires le bouleversement de la
législature, l'inexécution des jugements, la restitution des biens des
condamnés; mesures désastreuses, et qui servent ordinairement à accélérer la
ruine des États déjà sur leur déclin. Et s'il est des hommes qui promettent des
terres au peuple romain, qui ourdissent dans l'ombre des projets funestes,
tandis qu'ils vous bercent d'ailleurs d'espérances perfides, les regarderez-vous
aussi comme des hommes populaires?
V. Je le dis avec franchise, Romains, je ne blâme pas tout entier le mode de la
loi agraire en lui-même; j'aime à me rappeler que deux de nos plus illustres
citoyens, de nos plus brillants génies, Tibérius et Caïus Gracchus, si dévoués
au peuple de Rome, ont établi ce peuple sur des terres de la république, dont
quelques particuliers se trouvaient possesseurs. Non je ne suis pas un consul de
la façon de certains autres qui regardent comme un crime de louer les Gracques,
ces magistrats austères, dont les conseils, la sagesse et les lois ont apporté
une réforme salutaire dans plusieurs branches de l'administration. Aussi, dès
que je fus désigné consul, informé que les tribuns désignés annonçaient la
publication d'une loi agraire, je désirai connaître leur plan. Je croyais,
puisque nous allions être magistrats dans la même année, qu'il fallait en
quelque sorte unir nos efforts pour bien gérer les affaires. Tandis que je
participais et me mêlais familièrement à leurs conférences, on se cachait de
moi, on m'éconduisait : et lorsque je déclarais vouloir présenter moi-même et
appuyer la loi, si elle me paraissait utile au peuple romain, on dédaignait ces
offres obligeantes, on me niait la faculté de faire approuver aucune espèce de
largesse. Je cessai donc de m'offrir, de peur que mon assiduité ne semblât
insidieuse ou peu digne de mon caractère. Cependant ils continuaient de
s'assembler en secret, d'admettre à leurs conciliabules quelques particuliers,
d'envelopper leur secret des mystères de la nuit et de la solitude. Vous pouvez
juger, par l'inquiétude où vous étiez alors, des terreurs dont nous étions
agités nous-même. Enfin, les tribuns du peuple entrent en exercice. On attendait
le discours de Rullus, qui était l'instigateur de la loi agraire, et qui
affectait beaucoup plus de roideur que tous ses collègues. A peine est-il
désigné, qu'il s'étudie à prendre un autre visage, un autre son de voix, une
autre démarche; son costume est plus à l'antique; son extérieur, plus négligé et
plus inculte ; ses cheveux, plus en désordre; sa barbe, plus longue: sa figure,
ses yeux semblent présager toutes les violences tribunitiennes, et porter un
défi à la république. J'attendais, comme les autres, l'homme et sa harangue. Sa
loi, il ne la propose pas d'abord; il convoque une assemblée du peuple ; on y
court avec impatience. Il déroule sa harangue, sans doute très longue, mais en
fort bons termes. Un seul défaut m'y frappa, c'est que, dans cette foule
d'auditeurs, il ne s'en trouva pas un seul en état de la comprendre. Voulait-il
cacher sa pensée, ou se complaisait-il dans ce genre d'éloquence? je l'ignore.
Cependant, s'il en fut de plus sagaces qui tinrent ferme dans l'assemblée, ils
le soupçonnèrent d'avoir voulu parler de je ne sais quoi, qui était une loi
agraire. Enfin, je n'étais encore que désigné; la loi est proposée au peuple. En
même temps, par mon ordre, plusieurs copistes courent au forum; ils transcrivent
la loi et me l'apportent aussitôt.
VI. Je puis vous assurer, Romains, par toutes les raisons possibles, que j'ai
mis cet empressement à lire la loi et à la connaître, dans l'intention réelle de
la proposer aussi et d'en appuyer l'auteur, si je comprenais qu'elle vous fût
utile et convenable. Car, ce n'est jamais par suite d'une nécessité absolue,
d'une fatale aversion, d'une haine invétérée, qu'il règne une espèce de guerre
entre le consulat et le tribunat. Si des consuls fermes et sages ont souvent
résisté à des tribuns factieux et pervers, ou si la puissance tribunitienne a
quelquefois traversé l'ambition consulaire, ce n'est pas de l'incompatibilité
des deux pouvoirs, mais de la différence des sentiments, que naissait cette
désunion. Je pris donc la loi avec le désir sincère de la trouver conforme à vos
intérêts, telle enfin qu'un consul populaire pût la défendre par la parole, avec
honneur, avec plaisir. Eh bien, depuis le premier article jusqu'au dernier, je
découvre que la pensée, le but, l'exécution de cette loi ne tendent à rien moins
qu'à établir dix rois maîtres du trésor public, de nos revenus, de toutes nos
provinces, de toute la république, des royaumes, des peuples libres, en un mot,
de toute la terre, au nom de ce qu'il leur plaît d'appeler la loi agraire.
J'affirme donc, Romains, que cette loi sublime et populaire ne donne rien au
peuple, et livre tout à quelques hommes bien connus; qu'en promettant
magnifiquement des terres au peuple romain, elle lui enlève sa liberté même;
qu'elle enrichit quelques particuliers et qu'elle ruine l'État; qu'enfin, ce
qu'il y a de plus indigne, un tribun du peuple, constitué par nos ancêtres le
gardien et le surveillant de la liberté, ose établir des rois au sein d'une
république. Si tout cela vous semble faux, quand je vous l'aurai exposé, je
changerai mon avis pour suivre le vôtre; si, au contraire, il est évident pour
vous qu'on tend des pièges à votre liberté, sous l'apparence d'une prétendue
largesse, n'hésitez pas à défendre, avec l'aide de votre consul, et sans
beaucoup d'efforts de votre part, cette liberté que vos ancêtres ont acquise au
prix de leurs sueurs et de leur sang, et dont ils vous out transmis l'héritage.
VII. Le premier article de la loi agraire doit être, suivant l'intention de ses
auteurs, une légère épreuve de la tolérance dont vous êtes capables, en cas
d'atteinte à vos libertés. Il permet«AU TRIBUN DU PEUPLE QUI AURA PORTÉ LA LOI,
DE FAIRE NOMMER DES DÉCEMVIRS PAR DIX-SEPT TRIBUNS, EN SORTE QUE CELUI-LA SOIT
DECEMVIR, DONT L'ÉLECTION AURA ÉTÉ FAITE PAR NEUF TRIBUS.»Je demande pour quelle
raison Rullus cherche, dès le début de sa loi, à frustrer le peuple romain de
son droit de suffrage? On a créé bien des fois, pour pourvoir à l'exécution de
lois agraires, des triumvirs, des quinquévirs, des décemvirs; je demande encore
à ce tribun populaire quand a eu lieu cette création autrement que par les
trente-cinq tribus? Car, s'il convient que tous les pouvoirs, les commandements,
les emplois, émanent de la volonté du peuple entier, ce principe devient plus
rigoureux quand il s'agit d'offices à instituer pour l'intérêt de ce même peuple
: tout le monde choisit alors celui qui est jugé le plus propre à servir le
peuple romain, et chacun, par son zèle et par son vote, peut s'assurer le moyen
d'obtenir sa part du bienfait. Et c'est à un tribun du peuple qu'il est venu
dans l'esprit d'enlever au peuple entier son droit de suffrage, et d'appeler un
petit nombre de tribus, non d'après les conditions légales, mais par la voie du
sort, au gré de la fortune, à usurper l'exercice de la liberté commune! «ON
OBSERVERA., dit l'article suivant, LE MÊME MODE D'ÉLECTION QUE POUR UN SOUVERAIN
PONTIFE.» Il n'a pas même fait attention que nos ancêtres, si respectueux pour
les décrets du peuple, ont voulu qu'une dignité dont il n'était pas permis au
peuple, à cause des usages religieux, de conférer l'investiture, ne fût
cependant conférée, attendu l'importance du sacerdoce, qu'avec l'agrément du
peuple. L'illustre tribun Cn. Domitius a soumis à la même règle toutes les
autres fonctions sacerdotales; il a fait décréter que, la religion interdisant
au peuple la faculté de disposer des sacerdoces, on convoquerait moins de la
moitié du peuple, et que celui qui en obtiendrait les suffrages serait agréé par
le collège des prêtres. Voyez donc quelle différence entre le tribun Cn.
Domitius, homme d'une noblesse incontestable, et P. Rullus, qui, je pense, a
voulu mettre votre patience à l'épreuve en se disant noble. Une prérogative dont
la rigueur de nos principes religieux privait le peuple, Domitius a obtenu qu'on
vous la conférât, du moins en partie, et autant que le permettaient les lois
divines et humaines; et cette autre prérogative qui a toujours appartenu au
peuple, qu'on n'a jamais diminuée ni changée, et par laquelle le peuple peut
exiger de ceux qui se proposent de lui assigner des terres, qu'ils reçoivent de
sa part un bienfait, avant de lui donner rien eux-mêmes, Rullus voudrait vous la
ravir tout entière, vous l'arracher des mains ! L'un a donné en quelque sorte au
peuple ce qui ne pouvait nullement lui appartenir, l'autre s'efforce de trouver
quelque moyen de lui ôter ce qui ne pouvait à aucun droit lui être ravi.
VIII. On me demandera ce qu'il espère de tant d'injures et de tant d'audace. Il
n'a pas manqué de prudence pour lui-même, mais il a manqué essentiellement de
droiture et d'équité pour le peuple romain, pour votre liberté. Car il veut que
l'auteur de la loi tienne les comices pour l'élection des décemvirs. Je
m'explique. Rullus, cet homme modeste et sans ambition, veut que Rullus tienne
les comices. Je ne le blâme pas encore ; d'autres ont fait comme lui; mais ce
que n'a fait personne, c'est-à-dire, convoquer moins de la moitié du peuple,
cette innovation a un but, et le voici. Rullus tiendra les comices, il voudra
nommer ceux auxquels sa loi confère une autorité vraiment royale. Il se défie
d'une assemblée générale du peuple, et ses complices partagent sa défiance à
votre égard. Le même Rullus tirera les tribus au sort. Cet homme heureux fera
sortir de l'urne les tribus qu'il voudra. Ceux qu'auront nommés décemvirs les
neuf tribus choisies au gré de Rullus deviendront, comme je le prouverai tout à
l'heure, nos maîtres absolus. Pour ne point paraître oublieux et ingrats, ils
avoueront qu'ils doivent quelque chose aux principaux citoyens des neuf tribus;
quant aux vingt-six autres, ils se croiront en droit de leur tout refuser. Mais
enfin, qui veut-il que l'on crée décemvirs ? Lui d'abord. Cela est-il légal? Il
est d'anciennes lois,non des lois consulaires, si la distinction vous importe,
mais des lois tribunitiennes, qui vous sont, comme elles le furent à vos
ancêtres, toujours chères et précieuses; ces lois sont : la loi Licinia, et la
loi Ebutia. Or, l'une et l'autre interdisent l'exercice de toute charge, de tout
emploi, non seulement à celui qui a fait établir cette charge ou cet emploi,
mais même à ses collègues, à ses parents, à ses alliés. Si donc, Rullus, vous
avez à coeur les intérêts du peuple, éloignez de vous le soupçon d'intérêt
personnel. Prouvez que vous ne cherchez que l'avantage et l'utilité du peuple;
laissez aux autres le pouvoir, et vous contentez de l'honneur du bienfait. Mais
tout ceci est à peine digne d'un peuple libre, digne de la grandeur et de la
noblesse de votre caractère.
IX. Qui a porté la loi? Rullus. Qui a privé des suffrages la plus grande partie
du peuple? Rullus. Qui a présidé aux comices? Rullus. Qui a convoqué les tribus
qu'il voulait, les ayant tirées au sort sans avoir été surveillé? Rullus. Qui a
nommé les décemvirs qu'il a voulu? le même Rullus. Qui a-t-il nommé le premier?
Encore Rullus. Certes, il eut à peine, je pense, fait goûter à ses propres
esclaves un pareil procédé, bien loin de le faire approuver par vous, les
maîtres de toutes les nations. Les meilleures lois seront donc, sans que
personne s'en doute, supprimées par cette loi unique? En vertu de cette loi, le
même Rullus demandera qu'on le charge de l'exécution; et après avoir dépouillé
la plus grande partie du peuple de son droit de suffrage, il tiendra les
comices; il nommera ceux qu'il voudra; il se nommera lui-même, et ne répudiera
pas sans doute pour collègues ceux qui souscrivent à sa loi ! Or ceux-ci lui ont
déjà laissé l'honneur si envié de combattre pour elle au premier rang, et de
l'appeler de son nom; mais ils se réservent toutefois le droit de partage égal
avec lui, sous leur garantie réciproque, des bénéfices qu'ils en espèrent.
Admirez donc les belles combinaisons de Rullus, si toutefois vous croyez Rullus
capable de les avoir imaginées, ou qu'elles aient pu lui venir à l'esprit. Les
machinateurs de ce complot ont prévu que, si vous étiez libres de choisir dans
tout le peuple, là où il s'agirait d'une affaire qui demanderait du zèle, de
l'intégrité, du courage, un nom respecté, vous vous empresseriez tout d'abord de
nommer Pompée. En effet, le seul homme que vous aviez choisi entre tous pour
vaincre toutes les nations et sur terre et sur mer, devait seul aussi, lorsqu'il
allait être question de créer des décemvirs, soit que ces fonctions fussent un
poste de confiance ou un titre d'honneur, leur paraître manifestement le plus
digne, à tous égards, de cette confiance et de cet honneur. Aussi la loi
n'exclut-elle du décemvirat ni les jeunes gens, ni ceux qui sont liés par
quelque empêchement légal, par leurs charges, leurs magistratures, par des
missions ou par toutes autres affaires; elle n'exclut pas davantage les accusés.
Mais Pompée, elle l'exclut, ne voulant pas que, sans parler des autres, il
puisse être décemvir avec Rullus. Elle exige la présence du postulant (ce que
n'a jamais exigé aucune loi, pas même pour nos magistratures annuelles), de peur
que, la loi étant portée, vous ne donnassiez à Rullus, en choisissant Pompée, un
collègue qui observât et réprimât ses entreprises.
X. Ici, puisque je vous vois émus au nom d'un illustre personnage, et au récit
de l'affront que cette loi lui inflige, je répéterai ce que j'ai dit en
commençant : on veut par cette loi fonder la tyrannie, anéantir votre liberté.
Pourrait-il en être autrement, dites-moi, lorsqu'une poignée d'hommes aurait
jeté sur toutes vos possessions des regards de convoitise; et pensiez-vous
qu'ils ne fissent pas tout pour enlever à Pompée tout moyen de protéger votre
liberté, tout pouvoir, toute responsabilité, toute surveillance active de vos
intérêts? Ils ont prévu, et ils prévoient encore que, si par inattention de
votre part ou négligence de la mienne, vous receviez cette loi sans la connaître
parfaitement, et qu'ensuite, après l'élection des décemvirs, vous veniez à
découvrir la ruse, vous pourriez juger bon d'opposer l'influence de Pompée aux
vices et aux criminels abus de cette loi funeste. Et sera-ce pour vous une
médiocre preuve que certains hommes aspirent au pouvoir absolu, si vous voyez
celui qu'ils regardent eux-mêmes comme le gardien de vos libertés, privé des
honneurs qui lui appartiennent?Voyez maintenant quelle est la nature, quelle est
l'étendue de l'autorité donnée aux décemvirs. Rullus veut d'abord qu'une loi des
curies confirme leur élection. Chose inouïe et tout à fait nouvelle qu'une
magistrature soit confirmée par une loi des curies avant d'avoir été donnée par
les comices ! Il veut que la loi soit portée par le préteur qui aura été élu le
premier. Et comment? «afin, dit-il, que ceux-là soient décemvirs que le peuple
aura désignés.» Il a oublié qu'ils ne doivent pas être désignés par le peuple.
Et il impose à l'univers de nouvelles lois, cet homme qui oublie dans un
troisième article ce qu'il a dit dans le second ! Maintenant, voyez-vous
clairement les droits que vous avez reçus de vos pères, et ceux que vous laisse
votre tribun?
XI. Vos ancêtres ont voulu que, pour toute magistrature, vous donnassiez deux
fois vos suffrages. La loi des centuries étant pour les censeurs, et celle des
curies pour les autres magistratures patriciennes, il fallait appeler une
seconde fois au vote pour la même élection, afin que le peuple pût se rétracter,
s'il se repentait de son choix. Aujourd'hui que vous avez adopté les comices par
centuries et par tribus, les comices par curies ne sont réservés que pour les
auspices. Mais ce tribun, voyant qu'il n'était possible à personne de posséder
une charge sans l'agrément du peuple, fait confirmer le décemvirat dans les
comices par curies que vous ne permettez plus, et vous enlève les comices par
tribus que vous aviez conservés. Ainsi, tandis que vos ancêtres ont voulu que
vous délibérassiez dans deux comices différents pour chaque magistrature, ce
tribun populaire n'a pas même laissé au peuple le pouvoir de tenir des comices
d'une seule espèce. Mais remarquez ses scrupules et sa prévoyance : son oeil
pénétrant a découvert que la nomination des décemvirs ne serait pas valable sans
une loi des curies, puisqu'elle n'aurait été opérée que par neuf tribus. Il
ordonne donc qu'une loi des curies soit portée à ce sujet : il ordonne au
préteur (peu m'importe l'absurdité de cette injonction) , «Au PRÉTEUR QUI AURA
ÉTÉ NOMMÉ LE PREMIER, DE PORTER LA LOI DES CURIES, OU A CELUI QUI AURA ÉTÉ NOMMÉ
LE DERNIER, SI LE PREMIER NE LE PEUT PAS :» en sorte qu'il paraît ou s'être joué
dans une affaire aussi sérieuse, ou avoir eu d'autres desseins que j'ignore.
Mais laissons là ces précautions aussi perverses que ridicules, aussi captieuses
qu'enveloppées d'obscurité; revenons aux scrupules de cet homme. Il voit que
l'action des décemvirs est paralysée sans une loi des curies. Mais si cette loi
n'est pas portée? Admirez le génie inventif de Rullus. «ALORS, dit-il, LES
DÉCEMVIRS LE SERONT AU MÊME TITRE QUE S'ILS L'ÉTAIENT EN VERTU DE LA LOI LA PLUS
FAVORABLE. » S'il se peut faire que, dans cet État, le plus libre de tous,
quelqu'un obtienne un commandement, un pouvoir quelconque sans une assemblée des
comices, à quoi bon demander dans un troisième article qu'on porte une loi des
curies, lorsque vous permettez dans le quatrième que, nonobstant cette
formalité, les décemvirs aient les mêmes droits que s'ils avaient été créés par
le peuple, suivant la loi la plus favorable? Romains, ce sont des rois et non
des décemvirs qu'on vous impose; et telles sont les bases sur lesquelles est
fondée leur puissance, que, dès leur entrée en exercice, au moment même de leur
institution, vos droits, vos pouvoirs, votre liberté auront disparu.
XII. Mais voyez encore avec quel soin il ménage l'autorité tribunitienne. Les
tribuns du peuple se sont souvent opposés aux consuls qui portaient une loi des
curies. Nous ne réclamons pas contre ce privilège; seulement, nous en blâmons
l'abus. Notre tribun le repousse, lui, à l'occasion d'une loi portée par un
préteur. Si l'on doit trouver répréhensible, dans un tribun du peuple, une
atteinte à l'autorité tribunitienne, il paraîtra surtout ridicule que, tandis
qu'un consul ne peut se mêler de l'administration de la guerre, sans une loi des
curies, le tribun qui interdit le droit d'opposition annonce, qu'en dépit de
toute opposition, il installera la puissance décemvirale, comme si sa loi était
sanctionnée. De sorte que je ne comprends pas pourquoi il défend d'intervenir,
ni comment il pense qu'on interviendra, lorsque l'intervention serait un acte de
folie et n'empêcherait pas l'effet de la loi. Voilà donc des décemvirs qui ne
sont créés ni dans les véritables comices, c'est-à-dire, par les suffrages du
peuple, ni dans les comices convoqués pour la forme, à cause des auspices, et
représentés, suivant la coutume antique, par trente licteurs. Maintenant vous
allez voir ces hommes, qui n'auront reçu de vous aucune partie de leur mandat,
recevoir au contraire, de la munificence de Rullus, des distinctions telles
qu'il n'en a jamais été accordé d'aussi éclatantes à nous tous qui vous sommes
cependant redevables de hautes dignités. Il veut que, pour prendre les auspices
en établissant les colonies, les décemvirs aient avec eux des pullaires, «PAR LE
MÊME DROIT, dit-il, QU'EN ONT EU LES TRIUMVIRS EN VERTU DE LA LOI SEMPRONIA. »
Vous osez encore, Rullus, parler de la loi Sempronia? Mais cette loi même ne
vous apprend-elle pas que les triumvirs ont été créés par les suffrages des
trente-cinq tribus? Or vous, qui êtes si étranger aux sentiments d'honneur et
d'équité de C. Gracchus, vous prétendez que là où le principe de l'élection est
si différent, doivent exister les mêmes droits?
XIII. Outre cela, Rullus donne à ses décemvirs une puissance prétorienne de nom,
mais royale de fait : il la limite à cinq ans, mais il la perpétue en effet; car
il l'environne d'un tel appareil de pouvoir et de force, qu'il sera impossible
de la leur ôter malgré eux. Il leur forme ensuite tout un cortége d'appariteurs,
de greffiers, de secrétaires, d'huissiers, d'architectes, et il joint à cela des
mulets, des équipages, des tentes et des ameublements. Pour fournir à ces
dépenses, il puise dans le trésor public et rançonne nos alliés. Chaque année,
deux cents hommes tirés de l'ordre des chevaliers, et chargés de mesurer les
terres, sont constitués gardiens de leur personne, ministres et satellites de
leur autorité. Ce ne sont là jusqu'ici, Romains, que les dehors de la tyrannie ;
vous en voyez tout le faste et non encore la puissance elle-même. On me dira
peut-être : En quoi vous blessent un greffier, un licteur, un huissier, un
pullaire? Eh! peut-on n'être pas blessé de toutes ces distinctions si nombreuses
et de telle nature que celui qui les a usurpées semble être un roi odieux ou un
particulier en démence?Mais observez attentivement quel immense pouvoir est
attribué aux décemvirs, et vous avouerez qu'il ne s'agit pas là de particuliers
en démence, mais bien de despotes les plus absolus. On leur confère d'abord la
faculté illimitée de tirer de vos domaines des sommes considérables, non pour
les faire valoir, mais pour les aliéner. On leur permet ensuite de juger sans
conseil tous les peuples de l'univers, de condamner sans appel, de punir sans
miséricorde. Pendant cinq ans, ils pourront juger ou des consuls ou des tribuns
du peuple, et personne ne pourra les juger eux-mêmes : ils exerceront
souverainement la justice, et ils n'y seront point soumis; ils pourront acheter
les terres qu'ils voudront, de qui ils voudront, au prix qu'ils voudront : on
leur permet d'établir de nouvelles colonies, de renouveler les anciennes, de
couvrir de colons l'Italie entière; on leur donne plein pouvoir de parcourir
toutes les provinces, de confisquer les terres des peuples libres, de disposer à
leur gré des royaumes. Ils peuvent rester à Rome quand cela leur convient, et
ont toute liberté d'aller en quelque lieu que ce soit, avec une autorité
souveraine, et une juridiction universelle. Cependant, ils casseront les arrêts
des tribunaux constitués; ils éloigneront les juges qui leur déplairont; ils
prononceront, chacun isolément, sur les affaires les plus importantes, ou
délégueront ce pouvoir au questeur; ils enverront un arpenteur, et le rapport de
cet agent, à celui-là seul qui l'aura envoyé, sera immédiatement ratifié.
XIV. L'expression me manque, Romains, quand j'appelle ce pouvoir un pouvoir
royal; il est certes quelque chose de plus. Il n'y eut jamais de monarchie qui
ne fût limitée sinon par des lois, du moins par l'étendue de son territoire. Le
pouvoir décemviral, au contraire, est sans bornes, puisque la loi qui le crée
livre à sa discrétion tous les royaumes, votre empire qui est si vaste, les
contrées qui ne sont pas vos tributaires, et celles même qui vous sont
inconnues. On leur permet donc d'abord de vendre tout ce dont les
sénatus-consultes publiés sous le consulat de M. Tullius et de Cn. Cornélius, ou
depuis ce consulat, avaient déjà autorisé la vente. Pourquoi cette définition
obscure et louche ? Les objets qui ont motivé la décision du sénat ne
pouvaient-ils pas être spécifiés nommément dans la loi? Il y a, Romains, deux
causes de cette obscurité : la première est un sentiment de pudeur, si la pudeur
n'est pas incompatible avec une conduite aussi effrontée; la seconde est une
intention criminelle. Rullus n'ose pas nommer les objets dont le sénat avait
ordonné la vente; car ce sont des lieux publics à Rome, ce sont des lieux sacrés
restés intacts depuis le rétablissement de la puissance tribunitienne, et que
nos ancêtres ont conservés au sein de la cité pour servir de refuge dans les
temps d'alarme. Ces lieux donc seront vendus par les décemvirs, en vertu de la
loi tribunitienne. Ajoutez-y le mont Gaurus et les marais de Minturnes;
ajoutez-y encore la voie d'Herculanum, qui vaut bien la peine d'être vendue pour
ses campagnes délicieuses et d'un si bon revenu : ajoutez-y enfin beaucoup
d'autres propriétés, dont le sénat, alors que les finances étaient épuisées,
décréta l'aliénation, mais que les consuls ne vendaient pas, pour ne pas vous
déplaire. S'il n'est pas question de tout cela dans la loi, c'est sans doute, je
le répète, par pudeur. Mais ce qu'il faut craindre, ce qu'il faut éviter avant
tout, c'est de laisser à des décemvirs audacieux la liberté d'altérer les
registres publics, et de supposer des sénatus-consultes qui n'existèrent jamais,
supposition d'autant plus facile que, parmi les citoyens qui ont exercé le
consulat durant cet intervalle, beaucoup ont cessé de vivre; à moins peut-être
qu'il ne soit injuste de suspecter l'audace de ces hommes dont la cupidité
paraît être à l'étroit dans l'univers entier.
XV. Je m'aperçois que vous comprenez très bien la gravité de cette sorte de
vente; mais écoutez la suite, et vous verrez que cette vente est comme un
premier degré, comme une ouverture à d'autres malversations. LES CHAMPS, dit la
loi, LES PLACES, LES ÉDIFICES. Qu'y a-t-il de plus? beaucoup de choses; des
esclaves, du bétail, des matières d'or et d'argent, de l'ivoire, des tapis,des
meubles , et d'autres choses encore. Eh bien, Rullus aurait-il craint de se
rendre odieux en nommant ces objets? nullement. Quelle était donc son idée? Il a
jugé ces détails trop longs, et a craint d'oublier quelque chose. Il a donc
ajouté , « ET LE « RESTE ». Dans ce peu de mots, comme vous voyez, rien n'est
excepté. Ainsi, tout ce qui est devenu votre domaine hors de l'Italie, pendant
et depuis le consulat de L. Sylla et de Q. Pompée, sera vendu par les décemvirs;
ainsi le veut Rullus. Je dis, Romains, que, par cet article, toutes les nations,
les provinces et les royaumes sont livrés , abandonnés à la juridiction, au
pouvoir, à l'arbitraire des décemvirs. Car, je le demande, quel est le lieu dont
les décemvirs ne puissent pas dire qu'il est devenu domaine de la république? Et
de quel lieu ne le diront-ils pas, quand ils en seront eux-mêmes les juges? Ils
ne se gêneront pas pour déclarer que Pergame, Smyrne, Tralles, Éphèse, Milet,
Cyzique, et toute cette partie de l'Asie reconquise depuis le consulat de L.
Sylla et de Q. Pompée, appartiennent en toute propriété au peuple romain. Les
raisons manqueront-elles à l'appui de cette opinion? et celui qui la soutiendra,
devant aussi décider, pourra-t-il résister au désir de juger contre la justice?
S'il épargne l'Asie, ne mettra-t-il pas à tel prix qu'il voudra les craintes et
les menaces d'une condamnation? Mais peut-on discuter davantage quand la chose a
été jugée et décidée par vous-mêmes; quand vous vous êtes déclarés héritiers de
ce royaume de Bithynie, devenu ainsi sans retour le domaine du peuple romain?
comment empêcher les décemvirs de vendre les terres, les cités, les arsenaux de
marine, les ports, enfin la Bithynie entière.
XVI. Et Mitylène, qui est bien à vous par les lois de la guerre et par les
droits de la victoire ; la ville d'abord, célèbre par la beauté du ciel, par sa
position, par l'ordonnance et la splendeur de ses édifices; puis le territoire
qui réunit à la fois la fertilité et l'agrément : tout cela est renfermé dans le
même article de la loi de Rullus. Et Alexandrie, et l'Égypte, comme on a su
aussi les y envelopper avec art, et comme elles passent inaperçues, livrées tout
entières aux décemvirs ! Qui de vous ignore ce qu'on dit publiquement, à savoir
que le royaume d'Égypte appartient au peuple romain en vertu du testament du roi
Alexandre? Et pourtant, moi, consul du peuple romain, non seulement je ne décide
rien sur ce fait, mais je ne veux pas même émettre mon sentiment; car cette
affaire me semble également grave à juger et à discuter. J'en vois qui
soutiennent la réalité du testament; je sais que, par un décret du sénat, il y a
eu prise de possession de l'héritage, quand, après la mort de Ptolémée, nous
avons envoyé des députés à Tyr, chargés de retirer l'argent que ce prince y
avait déposé pour nous ; je me rappelle que L. Philippus a plus d'une fois
attesté ces faits dans le sénat, et tout le monde convient à peu près que le
prince qui règne aujourd'hui n'a ni la naissance ni les sentiments d'un roi.
Mais ailleurs on dit que ce testament est une fable ; que le peuple romain ne
doit point paraître si avide de tous les royaumes; que tous nos citoyens,
attirés par la fertilité du sol, par l'abondance de toutes choses, émigreraient
en foule dans ces contrées. Cette grande question sera-t-elle tranchée par
Rullus et par ses collègues? Et comment le sera-t-elle? Toute décision à cet
égard est d'une haute importance, et vous ne devez ni souffrir, ni permettre que
Rullus en prenne aucune. Voudra- t- il être populaire? il adjugera le royaume au
peuple romain. Il vendra donc Alexandrie en vertu de sa loi, il vendra l'Égypte;
il sera donc juge, arbitre, maître de la ville la plus riche et des plus belles
campagnes, roi enfin du royaume le plus opulent? Mais il n'aura pas cette
ambition, il ne sera pas si avide. Eh bien, il décidera qu'Alexandrie est au roi
et non au peuple romain.
XVII. D'abord, dix hommes prononceront-ils sur la validité d'un héritage du
peuple romain, quand vous voulez qu'il y en ait cent pour prononcer sur les
héritages des particuliers? ensuite, qui plaidera la cause du peuple? Où le
procès sera-t-il débattu ? Quels sont les décemvirs dont nous puissions répondre
qu'ils adjugeront le royaume d'Alexandrie à Ptolémée? Que s'ils voulaient
s'emparer d'Alexandrie, pourquoi ne pas user des mêmes moyens que sous le
consulat de L. Cotta et de L. Torquatus? Pourquoi aussi ne pas réclamer
ouvertement ce pays en vertu d'un sénatus-consulte? Pourquoi, n'ayant pu entrer
dans Alexandrie directement et à pleines voiles, s'imaginer qu'on y parviendra
par des voies obscures et ténébreuses? A toutes ces objections, ajoutez
celle-ci. Ceux de nos concitoyens qui obtiennent des légations libres, avec une
autorité fort mince, et qui voyagent ainsi pour leurs intérêts privés, les
nations étrangères les souffrent à peine. Car le simple titre du commandement
est odieux; il est redouté même dans un personnage insignifiant, parce que ce
personnage, une fois sorti de Rome, abuse, non pas de son nom, mais du vôtre.
Quand donc les décemvirs avec leur toute-puissance, leurs faisceaux, et cette
jeune élite de leurs arpenteurs, se répandront sur toute la terre, quels seront,
à votre avis, les sentiments, les craintes, le danger des malheureuses nations?
Le formidable appareil de la puissance inspire la terreur, elles obéiront; son
arrivée occasionne des dépenses, elles les supporteront; on exigera quelques
présents, elles ne les refuseront pas. Mais que sera-ce, Romains, lorsqu'un
décemvir, ou attendu dans une ville comme un hôte, ou bien y arrivant à
l'improviste comme un maître, annoncera que le lieu où il sera venu, que le toit
sous lequel il aura reçu l'hospitalité, est la propriété du peuple romain? quel
malheur pour les habitants, s'il le dit ! Quelle source de gain pour lui-même,
s'il ne le dit pas! Et ces hommes de convoitise sont les mêmes qui se plaignent
quelquefois que la terre et la mer aient été abandonnés à Pompée! Est-ce donc la
même chose qu'un abandon partiel , ou une concession sans limites ? La
responsabilité du travail et des affaires ou celle de piller et de faire des
bénéfices? La mission de délivrer les alliés, ou celle de les opprimer? Enfin
lorsqu'il s'agit d'une dignité extraordinaire, est-ce la même chose que le
peuple romain l'octroie à qui il veut, ou que, par une loi captieuse, elle soit
impudemment surprise au peuple romain?
XVIII. Vous savez maintenant combien cette loi permet aux décemvirs de vendre de
choses, et combien ces choses sont importantes. Ce n'est pas encore assez. Quand
ils se seront gorgés du sang des alliés et des nations étrangères, ils couperont
le nerf de l'État, ils mettront la main sur vos revenus, ils fondront sur le
trésor public. En effet, je trouve ensuite un article qui non seulement permet,
si l'argent vient à manquer (ce qui est impossible après toutes les sommes que
devront produire les opérations dont j'ai parlé ci-dessus), mais qui ordonne aux
décemvirs, et qui les force, comme si votre salut en dépendait, de vendre
nommément vos revenus. Qu'on lise donc la vente des biens du peuple romain,
article par article, ainsi qu'ils sont portés dans la loi, cette lecture sera,
j'en suis persuadé, affligeante et pénible pour le crieur lui-même. ... Dans les
affaires publiques, comme dans les siennes, Rullus procède en dissipateur
éhonté; il vend les bois avant les vignes. Vous avez parcouru l'Italie, passez
en Sicile ... Cette province n'a rien de ce que nous ont laissé nos ancêtres,
soit dans les villes, soit dans les campagnes, dont Rullus ne prescrive la
vente. Et ces possessions, que vous avez recouvrées après une victoire récente,
que vos pères vous avaient laissées dans les villes et dans les pays des alliés,
comme des gages de la paix et des monuments de nos triomphes; ces terres enfin
que vous avez reçues de tels hommes, les vendrez-vous de par la volonté de
Rulius? Ici, Romains, je vais, ce me semble, toucher tant soit peu vos coeurs,
en vous dévoilant les noires intrigues qu'on trame dans l'ombre contre la gloire
de Pompée, et qu'on s'est flatté de dérober à nos yeux. Pardonnez, je vous prie,
si je prononce trop souvent ce grand nom. Vous-mêmes, il y a deux ans, quand
j'étais préteur, et parlais à cette tribune, vous m'imposâtes la tâche de
défendre avec vous, par tous les moyens possibles, la gloire de Pompée ,
calomnié pendant son absence. Je l'ai fait jusqu'ici autant que je l'ai pu, sans
céder ni à notre amitié commune, ni à l'espoir de cette magistrature suprême que
j'ai obtenue de vous, à sa grande satisfaction, mais en son absence. Comme je
vois que la loi presque tout entière n'est qu'une machine dressée pour renverser
le crédit de Pompée, je m'opposerai aux complots de ses ennemis, et j'en
dévoilerai si clairement la trame que vous croirez non seulement l'avoir sous
vos yeux, mais la toucher du doigt.
XIX. Rullus ordonne de vendre ce qui appartenait aux Attaliens, aux Phasélites,
aux Olympiens, et de plus le territoire d'Agère, d'Orondes et de Géduse; toutes
possessions qui vous ont été acquises par la victoire et sous le commandement de
l'illustre P. Servilius. Il y ajoute les domaines des rois de la Bithynie, que
des fermiers publics font valoir maintenant; puis les domaines d'Attale dans la
Chersonèse; dans la Macédoine, les anciennes possessions de Philippe ou de
Persée, affermées par les censeurs, et qui sont de vos plus sûrs revenus. Il
comprend aussi dans la vente les riches et fertiles campagnes de Corinthe et de
Cyrène, qui appartenaient à Apion, de même que les campagnes situées auprès de
Carthage la Neuve en Espagne; et en Afrique, il vend encore l'ancienne Carthage,
quoique Scipion l'Africain, de l'avis de son conseil, en ait consacré le sol,
non par un respect religieux pour cette cité antique, mais afin que le lieu même
fit voir à tous les yeux l'ineffaçable empreinte des désastres d'un peuple qui
avait disputé à Rome l'empire du monde. Scipion ne fut pas aussi habile que
Rullus, ou peut-être ne put-il pas trouver d'acquéreur de ces ruines. Enfin à
tous ces domaines royaux conquis, dans les anciennes guerres par le courage de
nos plus célèbres généraux, Rullus ajoute les domaines de Mithridate dans la
Paphlagonie, dans le Pont et dans la Cappadoce; le tout pour être vendu par les
décemvirs. Quoi donc! nous n'avons point encore imposé de lois à ces provinces;
nous n'avons point entendu le rapport de notre général; la guerre n'est pas
terminée; Mithridate, sans armée et chassé de son royaume, médite encore, aux
extrémités du monde, de nouvelles entreprises; protégé par les Palus-Méotides,
par d'étroits défilés, par la hauteur des montagnes, il résiste encore aux
invincibles légions de Pompée; Pompée lui-même poursuit toujours la guerre, dont
le nom n'a pas cessé de remplir ces contrées; et ces terres, dont Pompée,
suivant l'usage de nos ancêtres, doit être l'absolu dispensateur, seront vendues
par les décemvirs! Et ce sera, je pense, Rullus (car il en use déjà comme s'il
était nommé décemvir) qui, de préférence à tous, ira en personne présider à
cette vente.
XX. Avant que d'arriver dans le Pont, il écrira sans doute à Pompée une lettre
dont ils ont, j'imagine, déjà composé le modèle. «P. SERVILIUS RULLUS, TRIBUN DU
PEUPLE, DÉCEMVIR, à C. POMPÉE, FILS DE CNÉIUS, SALUT.» Je suppose qu'il omettra
le titre de GRAND, car il n'est pas vraisemblable qu'il lui donne en parole un
titre que sa loi tend à lui ôter en fait. JE VOUS FAIS SAVOIR QUE VOUS AYEZ A
VOUS RENDRE INCESSAMMENT PRÈS DE MOI , ASINOPE, ET QUE VOUS AMENIEZ DES TROUPES
SUFFISANTES, TANDIS QUE JE VENDRAI, EN VERTU DE MA LOI , LES TERRES QUE VOUS
AVEZ CONQUISES PAR VOS ARMES.» N'admettra-t-il pas Pompée à cette vente?
Vendra-t-il les trophées du général sur le sol même où il les a cueillis?
Figurez-vous Rullus dans le Pont, plantant la pique entre le camp des Romains et
celui des ennemis, et procédant à la vente, entouré de ses brillants arpenteurs.
Et il n'y a pas seulement un affront , aussi insigne que nouveau, à vendre et
même à donner à ferme le produit de nos conquêtes, quand le vaincu n'a pas
encore subi nos lois, quand notre général fait encore la guerre; les décemvirs
méditent certainement quelque chose de plus qu'un affront. Ils espèrent bien, si
l'on ferme les yeux sur leurs sentiments haineux à l'égard de Pompée, non
seulement transporter dans tous les pays leur autorité militaire, leur
juridiction universelle, leur puissance absolue et leurs innombrables trésors,
mais pénétrer jusqu'à son armée, le surprendre dans leurs piéges, détacher de
lui une partie de ses troupes, affaiblir ses ressources et ternir sa gloire. Ils
pensent que si l'armée attend de son chef des terres ou d'autres récompenses,
elle perdra cette espérance en voyant passer aux mains des décemvirs le droit de
disposer de toutes les faveurs. Je souffre sans peine qu'il y ait des hommes
assez sots pour se bercer de ces chimères, assez impudents pour chercher à les
réaliser; ce dont je me plains, c'est qu'ils m'aient assez méprisé pour tramer,
sous mon consulat, ces complots monstrueux. Et cette vente générale de terres et
de maisons, les décemvirs peuvent l'étendre «EN QUELS LIEUX ILS VOUDRONT.» Quel
renversement de tout ordre! quelle audace effrénée! quels projets furieux et
désespérés !
XXI. Il n'est permis d'affermer les revenus de l'État nulle autre part que dans
Rome, au lieu même d'où je vous parle, en présence du peuple assemblé; et on
laissera vendre, aliéner à toujours vos propriétés, au fond de quelque retraite
obscure de la Paphlagonie ou dans les solitudes de la Cappadoce? Lorsque Sylla
vendait, à ces enchères de funeste mémoire, les biens des citoyens non
condamnés, ce qu'il appelait vendre son butin, il opérait ici même, sur cette
place, et n'était pas assez audacieux pour se soustraire à la présence de ceux
dont il blessait les regards; et les décemvirs vendront vos revenus, non
seulement loin de votre contrôle, mais sans prendre même pour témoin le crieur
public?Vient ensuite la vente «DE TOUTES LES TERRES HORS DE L'ITALIE,» de celles
sans doute que nous possédons depuis un temps illimité, et non, comme ils le
disaient d'abord, depuis le consulat de Sylla et de Pompée. Ils jugeront, si
telle propriété est privée ou publique; c'est la frapper déjà d'un impôt
excessif. Qui ne voit de suite l'énormité, la tyrannie insupportable et toute
royale d'un pouvoir qui, partout, au gré de son caprice, sans discussion, sans
conseil, confisque au profit de l'État les propriétés privées, ou affranchit les
propriétés publiques? On excepte dans ce chapitre le territoire de Récentore en
Sicile. Je me réjouis fort de cette exception, Romains ; à cause des liens
d'amitié qui m'attachent aux habitants de ce pays, et parce que la chose est
juste Mais voyez l'impudence! Les possesseurs de ce territoire s'appuient sur
l'ancienneté de la possession, et non sur un droit; sur la bienveillance du
sénat, et non sur le privilège de la jouissance ; car ils conviennent que leur
territoire est domaine public, et se contentent de dire qu'on ne doit pas les
exproprier, ni les chasser des lieux qui leur sont chers et où se trouvent leurs
dieux pénates. Or, si ce territoire ne fait point partie de notre domaine,
pourquoi l'excepter? s'il en dépend, où est la justice de permettre qu'on
déclare acquises au domaine public des propriétés privées, et d'en excepter une
qui reconnaît appartenir à ce même domaine? C'est donc par d'autres raisons
particulières, Rullus, que cette exception a été ménagée; tous les autres
territoires, dans tous les pays, sans choix aucun, seront, à l'insu du peuple
romain et sans l'avis du sénat, adjugés aux décemvirs.
XXII. L'article précédent, celui qui permet de tout vendre, renferme encore une
exception assez lucrative : il fait grâce aux domaines garantis par un traité.
Rullus a entendu dire fréquemment dans le sénat, et plus d'une fois à cette
tribune, non par moi, mais par d'autres, que le roi Hiempsal possédait sur la
côte d'Afrique des terres que P. Scipion avait adjugées au peuple romain, et que
le consul Cotta avait néanmoins garanties à ce prince par un traité. Comme vous
n'avez pas ratifié ce traité, Hiempsal craint qu'il ne soit pas suffisamment sûr
ni légal. Qu'est-ce à dire? On se passe de votre approbation pour ce traité, on
l'approuve soi-même, et là-dessus on fonde une exception. Mais la vente des
décemvirs en sera diminuée, d'accord; les possessions d'un prince ami seront
épargnées; je loue ces égards; mais que cette faveur soit désintéressée, je n'en
crois rien. L'image de Juba, le fils du roi, de ce jeune prince, non moins
attrayant par son or que par sa belle chevelure, a déjà fasciné leurs yeux. On
trouverait à peine un lieu capable de contenir tant de trésors. Rullus ajoute,
entasse,accumule : «TOUT L'OR, TOUT L'ARGENT PROVENANT DU BUTIN, DES DÉPOUILLES
ET DE L'OR CORONAIRE, EN QUELQUES MAINS QU'IL AIT PASSÉ, ET QUI N'AURA PAS ÉTÉ
VERSÉAU TRÉSOR, NI EMPLOYÉ DANS LES MONUMENTS,» doit être déclaré et apporté aux
décemvirs. Vous voyez, par cet article, que le droit d'enquête sur la conduite
des plus illustres généraux qui ont terminé les guerres du peuple romain, et le
droit de jugement pour crime de concussion, sont déférés aux mêmes décemvirs. Ce
sont eux qui estimeront la valeur du butin, ce que chaque général en aura remis
au trésor, ce qu'il aura gardé pour lui-même. Cette loi impose dorénavant, à
chacun de vos généraux, l'obligation d'aller, au sortir de la province, déclarer
aux décemvirs ce qu'il aura tiré du butin, des dépouilles et de l'or coronaire.
Ici, toutefois, cet excellent Rullus excepte Pompée, qu'il aime. D'où lui vient
cette affection subite et si imprévue? Un homme qu'on exclut presque nommément
de l'honneur du décemvirat, auquel on ravit le droit de juger les peuples qu'il
a vaincus, de leur donner des lois, de disposer de leurs terres; qui voit venir
non seulement dans sa province, mais jusque dans son camp, des décemvirs avec
les faisceaux, avec des sommes immenses, une juridiction universelle, une
puissance infinie; qui seul enfin est dépouillé des prérogatives de sa haute
position militaire, prérogatives conservées de tout temps a tous les généraux :
cet homme, dis-je, est seul dispensé de rendre compte du butin. Est-ce un
honneur qu'on prétend lui faire? ou cherche-t-on à le rendre odieux ?
XXIII. Pompée fait grâce à Rullus de cette attention; il ne veut profiter en
rien du bénéfice que la loi lui confère, ni des bontés des décemvirs. Car, s'il
est juste que les généraux, au lieu de consacrer les dépouilles conquises à
enrichir les temples des dieux, et à multiplier les embellissements de Rome, les
apportent aux décemvirs, comme à leurs maîtres, Pompée ne désire en aucune façon
le privilège de déroger à cette habitude; il entend subir la loi commune. Si, au
contraire, il est injuste, honteux, intolérable, que ces décemvirs soient
établis les collecteurs de tout l'argent de tout le monde, et qu'ils mettent à
rançon non seulement les rois et les peuples étrangers, mais encore nos
généraux, il me semble, Romains, que ce n'est pas pour honorer Pompée qu'on
l'excepte, mais parce qu'on appréhende qu'il ne soit pas d'humeur à partager
l'humiliation des autres généraux. Cependant Pompée se fera toujours un devoir
de souffrir ce qu'il vous aura plu de lui imposer ; mais ce qui vous paraîtra
insupportable, il prendra soin que vous ne le supportiez pas trop longtemps
malgré vous. Quoi qu'il en soit, Rullus prévoit que, si, APRÈS NOTRE CONSULAT,
DE NOUVEAUX IMPÔTS RAPPORTENT QUELQUE ARGENT, CET ARGENT SERA MIS A LA
DISPOSITION DES DÉCEMVIRS. » Or, il a pressenti que ces nouveaux impôts seront
ceux que Pompée nous aura procurés. Ainsi, en abandonnant les dépouilles à
Pompée, il se réserve la jouissance des produits plus solides des conquêtes de
ce général. Les décemvirs étant donc possesseurs d'autant d'argent qu'il y en a
sur la terre, sans en excepter un seul lieu; ayant le droit de vendre les
villes, les campagnes, les royaumes, vos revenus, et de grossir la masse énorme
de leurs recettes des dépouilles faites par vos généraux, voyez, Romains,
quelles vastes et scandaleuses richesses ils vont recueillir de ces ventes si
considérables, de ces jugements sans nombre, de ce pouvoir sans limites.
XXIV. Apprenez maintenant quels sont les autres profits des décemvirs, profits
immenses et odieux, lesquels vous aideront à comprendre que la popularité de ce
nom de loi agraire est un leurre et sert avant tout à couvrir l'importune
avarice de certains individus. Rullus veut qu'on emploie cet argent à acheter
des terres où vous serez envoyés en colonies. Je n'ai pas coutume, Romains,
d'apostropher durement les gens, à moins qu'ils ne m'attaquent. Je voudrais
qu'il me fût possible de nommer, sans injures, ceux qui se flattent d'être
décemvirs; vous verriez dès à présent à quels hommes vous auriez donné le
pouvoir de tout vendre et de tout acheter. Mais ce que je ne crois pas devoir
dire encore, vous pouvez déjà facilement le deviner. Il est un fait du moins que
je puis avancer et affirmer; c'est qu'au temps où la république avait des
citoyens tels que les Luscinus, les Catalinus, les Acidinus, tous également
recommandables et par les honneurs dont le peuple les a revêtus, et par leurs
exploits, et surtout par une pauvreté noblement endurée; lorsque nous avions les
Catons, les Philippus, les Lélius, dont vous connaissiez parfaitement la sagesse
et la modération dans la vie privée, comme dans les affaires publiques, au forum
comme dans l'intérieur de leurs familles, on n'a jamais confié à aucun d'eux, ni
le droit de tout juger et de tout vendre, et cela par toute la terre et pendant
cinq ans; ni celui d'aliéner les domaines du peuple romain ; ni enfin, après
avoir sans témoins, et suivant son caprice, amassé des sommes énormes, celui
d'acheter à qui bon lui semblait tout ce qui lui plairait. Abandonnez
maintenant, Romains, ce monstrueux pouvoir aux hommes que vous soupçonnez être à
la piste du décemvirat; vous trouverez qu'ils n'auront jamais assez, les uns
pour assouvir leur avarice, les autres pour fournir à leurs prodigalités.
XXV. Ici, je ne discute pas même, Romains, ces vérités reconnues, que nos
ancêtres ne nous ont point transmis l'usage d'acheter des terres aux
particuliers, afin d'y envoyer le peuple par colonies ; que, suivant toutes les
lois, ce sont des particuliers qui ont été envoyés dans ce but sur les domaines
de la république; que j'attendais de ce tribun austère et farouche quelque
proposition analogue : mais j'ai toujours regardé ces trafics honteux, ce
commerce d'acquisitions et de ventes, comme incompatible avec les fonctions du
tribunat, avec la dignité du peuple romain. Il vous plaît d'acheter des terres?
D'abord, je le demande, quelles terres et dans quel pays? Je ne veux pas que le
peuple romain soit tenu en suspens, ni qu'on le berce de promesses vagues et de
mystérieuses espérances. Nous avons les territoires d'Albe, de Sétia, de
Priverne, de Fondi, de Vescia, de Faterne, de Linterne, de Cumes, de Casinum.
J'entends. A l'autre porte nous avons ceux de Capène, de Falisque, de la Sabine,
de Réate, de Vénafre, d'Arlifa, de Trébule. Vous avez tant d'argent, Rullus, que
vous pouvez, non seulement acheter tous ces territoires et d'autres pareils,
mais encore les acheter tous en masse; pourquoi ne les désignez-vous pas, ne les
nommez-vous pas? Le peuple examinerait au moins ce qu'il lui importe de faire,
et jusqu'à quel point il est expédient de se confier à vous pour acquérir et
pour vendre. « Je désigne l'Italie », dit-il. La désignation est claire. Car,
d'être envoyé en colonies sur les coteaux de Massique, ou dans l'Apulie, ou
ailleurs, la différence est peu de chose. Mais encore, vous ne spécifiez point
le lieu. Et la nature des terres? CE SONT, dit Rullus, LES TERRES QUI PEUVENT
ÊTRE LABOURÉES OU CULTIVÉES; qui peuvent être labourées ou cultivées, dit-il, et
non pas qui sont labourées ou cultivées. Est-ce là une loi ? ou plutôt, n'est-ce
pas l'annonce d'une vente de Nératius, laquelle annonce contenait, dit-on, cet
article : « DEUX CENTS ARPENTS QUI PEUVENT ÊTRE PLANTÉS D'OLIVIERS; TROIS CENTS
ARPENTS QUI PEUVENT ÊTRE PLANTÉS DE VIGNES. Avec cette prodigieuse quantité
d'argent, voilà donc ce que vous achèterez ; des terres qui pourront être
labourées ou cultivées? Est-il un terrain si maigre et si aride que ne puisse
pénétrer la charrue? Est-il un sol si dur, si rocailleux, que les travaux du
laboureur ne parviennent à mettre en culture? La raison, dit Rullus, qui
s'oppose à ce que je désigne les terres, c'est que je ne contraindrai personne à
vendre. Cette indulgence de Rullus lui sera en effet beaucoup plus lucrative,
car il spéculera, Romains, sur vos propres deniers, et n'achètera des terres que
lorsque vendeur et acheteur y trouveront à la fois leur compte.
XXVI. Mais considérez la vertu puissante de cette loi : ceux mêmes qui possèdent
des terres provenant de nos domaines ne seront expropriés qu'à d'excellentes
conditions et en échange de beaucoup d'argent. Ici, les choses prennent une
autre face. Autrefois, lorsqu'un tribun du peuple parlait de loi agraire,
soudain les détenteurs de quelques propriétés publiques ou d'autres biens mal
acquis étaient en alarmes. Cette loi de Rullus enrichit encore ces mêmes hommes;
elle les décharge de la haine publique. Que de gens, en effet, qui ne
pourraient, selon vous, défendre leurs vastes possessions, ni soutenir la haine
attachée aux largesses de Sylla; qui, désireux de vendre ne trouveraient point
d'acquéreurs; qui voudraient enfin se dessaisir par quelque moyen? Tel qui
dernièrement encore tremblait jour et nuit au seul nom de tribun, qui redoutait
votre puissance, qui frémissait au premier bruit de loi agraire, sera maintenant
prié, supplié de céder aux décemvirs, au prix qu'il voudra, des terres dont les
unes appartiennent à l'État, et dont les autres, objet de l'exécration publique,
exposent leurs nouveaux maîtres à mille dangers. Le tribun se chante
intérieurement cette chanson, non pour vous, mais pour lui. Il a un beau-père,
excellent homme, qui, à cette époque orageuse de la république, s'est emparé
d'autant de terres qu'il en a convoité. Déjà il succombait, écrasé sous le poids
des générosités de Sylla; mais Rullus par sa loi lui vient en aide; il veut
qu'elle lui permette de s'affranchir enfin de ses possessions détestées, et de
remplir ses coffres. Et vous n'hésiteriez pas, Romains, à vendre vos revenus,
prix des sueurs et du sang de vos ancêtres, pour augmenter la fortune des gens
enrichis par Sylla, et pour les rassurer? La vente des décemvirs comprend deux
espèces de terres : les unes sont à charge à leurs maîtres à cause de la tache
de leur origine, les autres, à cause de leur étendue. Les terres données par
Sylla, et agrandies considérablement par certaines gens, excitent tellement
l'indignation, qu'au premier murmure d'un tribun loyal et courageux, elles
seraient abandonnées : si peu qu'elles vous coûtent, elles seront toujours trop
payées. Les terres de l'autre espèce qui sont incultes parce qu'elles sont
stériles, et laissées en friches parce qu'elles sont malsaines, seront achetées
à des hommes qui prévoient la nécessité de les abandonner s'ils ne les vendent
pas. Voilà donc pourquoi il a été dit en plein sénat, par un tribun du peuple,
que le peuple de Rome regorgeait dans la ville, et qu'il fallait en écouler le
trop plein : car, il s'est servi de ce terme, comme s'il eût parlé d'une sentine
à nettoyer, et non de la classe des citoyens la plus patriotique.
XXVII. Pour vous, Romains, si vous voulez m'en croire, conservez votre pouvoir,
votre liberté, vos suffrages, votre dignité, votre ville elle-même, votre forum,
vos jeux, vos fêtes, et toutes vos autres commodités; à moins peut-être que vous
ne préférassiez renoncer à ces possessions, à la majesté de la république, pour
aller, à la suite de Rullus, transporter vos foyers domestiques dans les sables
arides de Siponte, ou dans les marais empestés de Salapia. Mais qu'il dise enfin
quelles terres il doit acheter, qu'il nomme ce qu'il donnera et ceux à qui il
veut donner. Car, après qu'il aura vendu les villes, les territoires, les
domaines, les royaumes, s'il achète des sables et des marais, pourrez-vous, de
grâce, y consentir? Ce qui n'est pas moins merveilleux, c'est qu'en vertu de
cette loi, on vend tout, on amasse, on entasse de l'argent, avant d'acheter un
seul pouce de terre. Puis la loi veut qu'on achète, sans toutefois forcer
personne à vendre. Et s'il n'y a pas de vendeurs, que deviendra l'argent, je
vous prie? La loi défend de le verser au trésor, de le demander même aux
décemvirs. Les décemvirs garderont donc l'argent ; on ne vous achètera point de
terres. Vos revenus seront aliénés; vos alliés, persécutés; les rois et les
peuples, épuisés: mais les décemvirs auront l'argent, et vous vous passerez de
terres. L'abondance de l'argent, dit Rullus, inspirera facilement le désir de
vendre. Ainsi, nous vendrons comme nous pourrons ce qui est à nous, et nous
achèterons ce qui est aux autres, comme ils le voudront. Puis, ces terres dont
la loi prescrit l'acquisition, devront recevoir des colonies envoyées par les
décemvirs !Quoi! tout pays est-il ainsi fait qu'il soit indifférent à la
république d'y envoyer ou non des colonies? Tel lieu demande-t-il des colonies;
tel autre ne les repousse-t-il pas? En cela, comme dans les autres parties de la
république, il est utile de rappeler la sage politique de nos ancêtres. Ils
choisissaient, pour y installer leurs colonies, des lieux si convenables, si
propres à les garantir de tout péril, qu'elles semblaient moins être des villes
d'Italie que des boulevards de l'empire. Mais les décemvirs établiront des
colonies sur les terres qu'ils auront achetées. - Même contre l'intérêt de la
république? - «ET DE PLUS, « DANS LES LIEUX QU'ILS JUGERONT A PROPOS.»Qui les
empêchera d'en fonder une sur le mont Janicule, et de placer, au-dessus de vos
têtes, le siége de leur tyrannie? Vous ne désignerez, Rullus, ni le nombre, ni
le lieu, ni la force de vos colonies? Vous vous emparerez du lieu qui vous
semblera le mieux favoriser vos projets violents,vous le peuplerez , vous le
fortifierez comme il vous plaira; les revenus du peuple, ses domaines, seront
dans vos mains les instruments qui vous aideront à opprimer ce même peuple, à le
courber sous le joug de votre omnipotence décemvirale !
XXVIII. Écoutez, Romains, je vous prie, comment Rullus se propose d'investir
toute l'Italie, de la couvrir de ses garnisons. Il permet aux décemvirs
d'envoyer à leur guise, dans toutes les villes municipales, dans toutes les
colonies de l'Italie, des citoyens auxquels il veut qu'on assigne des terres.
N'est-ce pas chercher évidemment à usurper plus de puissance et de force que
n'en comporte la liberté de vos institutions? N'est-ce pas évidemment se
constituer une autorité royale? N'est-ce pas évidemment détruire votre
indépendance? Car lorsque ces hommes auront employé tout ce qu'ils ont de moyens
énergiques pour se rendre maîtres de l'argent des populations, en un mot, de
l'Italie entière; lorsqu'ils tiendront votre liberté cernée de toutes parts, par
leurs garnisons et leurs colonies, quelle espérance, quel pouvoir vous
restera-t-il de la recouvrer?Mais, d'après la loi, on distribuera le territoire
de la Campanie, le plus riche de l'univers; on enverra une colonie à Capoue, la
ville la plus belle et la plus considérable. A cela, que répondre? Je parlerai
d'abord, Romains, de ce qui regarde vos intérêts; ensuite de ce qu'exigent votre
dignité, votre honneur, afin que s'il en est parmi vous qui soient séduits par
la richesse de la ville et de son territoire, ils n'attendent pas de s'y voir
établis, et que ceux qui se laisseraient émouvoir par la grandeur du projet,
résistent à cette feinte largesse. Parlons premièrement de la ville, s'il en est
ici quelques-uns qui préfèrent Capoue à Rome. La loi ordonne d'inscrire cinq
mille citoyens pour la colonie de Capoue; chacun des décemvirs en choisira cinq
cents. Ne vous faites pas illusion, je vous prie, et voyez bien la vérité des
choses. Croyez-vous être de ces élus, vous et ceux qui vous ressemblent, gens
désintéressés, amis de la paix et du repos? Si vous devez en être tous, ou
seulement le plus grand nombre d'entre vous, quoique ma dignité m'ordonne de
veiller jour et nuit, et d'avoir l'oeil ouvert sur tout ce qui se passe dans la
république, pour peu que vous y trouviez d'avantage, Romains, je ne serai pas
très éloigné d'être d'accord avec vous. Mais si l'on donne à cinq mille
individus choisis pour être les complices d'actes violents, criminels et
homicides, un pays et une ville où l'on puisse organiser la guerre et la
soutenir, permettrez-vous qu'on élève, sous votre nom et contre vous-même, un
nouvel empire, qu'on arme des places, qu'on s'assure des villes, des troupes et
des territoires? Car le territoire de Capoue qu'ils vous offrent en perspective,
c'est pour eux-mêmes qu'ils l'ont désiré; ils y établiront leurs hommes, au nom
desquels ils posséderont et jouiront réellement; ils achèteront ensuite, ils
étendront leurs dix arpents. Car, si l'on dit que la loi le défend, la loi
Cornélia le défendait aussi ; et pourtant, sans aller plus loin, nous voyons que
le territoire de Préneste est possédé par un petit nombre de gens. Il ne manque
aux richesses des décemvirs que des terres dont l'étendue les mette à même de
nourrir un nombreux domestique, et de soutenir les dépenses de leurs maisons de
Cumes et de Pouzzoles. Rullus, au contraire, n'a-t-il en vue que votre intérêt?
qu'il vienne et s'explique en ma présence sur le partage de la Campanie.
XXIX. Je lui ai demandé aux calendes de janvier à quels hommes et de quelle
manière il ferait ce partage. Il me répondit qu'il commencerait par la tribu
Romilia. D'abord que signifie ce mépris injurieux qu'il affecte, en retranchant
une partie du peuple, et en ne suivant pas l'ordre des tribus; en donnant des
terres aux tribus de la campagne, avant que d'en donner à celles de la ville,
déjà bercées de l'espoir de cette libéralité? Ou, s'il nie sa réponse, et qu'il
pense vous contenter tous, que ne commence-t-il? que ne distribue-t-il à chacun
dix arpents? que ne vous appelle-t-il tous au partage, depuis la tribu de
Suburra jusqu'à celle de l'Arno? Si vous voulez comprendre que, non seulement on
ne peut donner à chacun dix arpents, mais qu'une si grande multitude d'hommes ne
peut être entassée dans la Campanie, souffrirez-vous encore qu'un tribun
inquiète ainsi la république, qu'il insulte à la majesté du peuple romain, et
qu'il se joue de vous plus longtemps? Que si ce pays pouvait vous échoir,
n'aimeriez-vous pas mieux qu'il restât votre patrimoine commun? Quoi? le plus
beau domaine du peuple romain, la source de vos richesses, l'ornement de la
paix, le soutien de la guerre, le fonds de vos revenus, le grenier d'abondance
de vos armées, votre ressource dans la disette, le laisserez-vous disperser par
lambeaux? Avez-vous oublié, dans la guerre Italique, quand vous aviez perdu tous
vos autres revenus, combien d'armées a nourries le seul territoire de la
Campanie? Ignorez-vous que ces autres magnifiques revenus du peuple romain sont
plus d'une fois à la merci d'un caprice de la fortune, d'un évènement imprévu? A
quoi nous serviront les ports de l'Asie, les campagnes de la Syrie, et tous nos
revenus d'outre-mer, au moindre bruit d'un mouvement des pirates et des ennemis?
Mais les revenus de la Campanie, toujours sous notre main, sont défendus par nos
villes fortifiées : ils ne servent point à armer nos ennemis, ils ne varient
pas, ils ne sont exposés aux accidents ni du climat ni du sol. Nos ancêtres,
loin d'avoir morcelé les terres prises aux Campaniens, achetèrent celles dont
ils ne pouvaient justement dépouiller les propriétaires. Aussi, ni les Gracques,
dont toutes les pensées avaient pour but l'intérêt du peuple romain ; ni L.
Sylla, qui prodigua sans pudeur tout ce qu'il voulut à quiconque il voulut,
n'ont osé toucher au territoire de la Campanie. Et Rullus s'est rencontré qui
enlève à la république un bien dont ni la libéralité des Gracques, ni la
tyrannie de Sylla n'avaient pu la déposséder!
XXX. Ce territoire, où vous ne passez plus maintenant sans dire qu'il est le
vôtre, et que les étrangers qui le traversent, vous entendent ainsi qualifier,
une fois divisé ne sera plus à vous, ni regardé comme tel. Viendront d'abord s'y
fixer les hommes remuants, toujours prêts à la violence, et les brouillons, qui,
au moindre signal des décemvirs, pourront bien courir sus aux citoyens et les
assassiner. Vous verrez ensuite toute la Campanie passer aux mains de quelques
citoyens riches et puissants. Pendant ce temps-là, vous, pour qui les armes de
vos ancêtres ont conquis ce dépôt de vos plus beaux revenus, il ne vous restera
pas un sillon du terrain qu'auront possédé vos pères et vos aïeux, et en cela
votre indifférence aura été bien au delà de celle de simples particuliers. On
dit en effet que Lentulus, prince du sénat, ayant été envoyé dans ce pays par
vos ancêtres, afin d'y acheter, des deniers du trésor, les domaines privés
enclavés dans le domaine public, rapporta qu'il n'avait pu, à aucun prix,
obtenir d'un propriétaire la vente de sa terre; que cet homme, obstiné dans son
refus, disait ne pouvoir se résoudre à ce sacrifice, parce que, de toutes ses
propriétés, c'était la seule dont on ne lui donnât jamais de mauvaises
nouvelles. Quoi donc! cette raison a touché un simple particulier, et elle ne
touchera pas le peuple romain, et il livrera gratuitement, sur la demande de
Rullus, la Campanie à de simples particuliers! Mais le peuple romain peut dire
de ce domaine ce que ce particulier disait de sa propriété. L'Asie, pendant la
guerre contre Mithridate, est restée plusieurs années sans nous rien rapporter :
les revenus d'Espagne, lors de la révolte de Sertorius, ont été nuls; M.
Aquillius, pendant la guerre des esclaves, a même prêté des blés aux villes de
la Sicile; mais de nos terres de la Campanie, il ne nous est jamais venu de
mauvaises nouvelles. Tous nos autres revenus sont épuisés par les guerres;
ceux-là seuls nous donnent les moyens d'en soutenir le fardeau. J'ajoute que ce
partage du territoire de la Campanie ne pourrait être justifié par cette raison,
valable pour tous les autres, à savoir, qu'il ne doit pas y avoir de terres qui
ne soient occupées par le peuple et cultivées par des hommes libres.
XXXI. Je dis donc : Si l'on partage le territoire de la Campanie, loin d'en
faire jouir le peuple et de l'y établir, on l'en dépouillera réellement, on l'en
expulsera. Tout ce territoire, en effet, est possédé et cultivé par un peuple
doux et simple; et c'est ce peuple d'honnêtes gens, de bons cultivateurs et de
bons soldats, qu'un tribun populaire menace d'exproprier sans retour. Ces
malheureux, nés et élevés dans ces campagnes, exercés aux pénibles travaux du
labourage, n'auront donc plus d'asile, et toute la Campanie sera livrée aux
satellites puissants, robustes et audacieux des décemvirs. Vous dites maintenant
de vos ancêtres : Nos ancêtres nous ont laissé ce territoire; vos descendants
diront de vous : Nos pères ont perdu ce territoire que leurs pères leur avaient
laissé. Pour moi, je le pense, si l'on partageait aujourd'hui le Champs de Mars,
et qu'à chacun de vous on en donnât un morceau de deux pieds, n'aimeriez-vous
pas mieux jouir en commun de la totalité, que chacun en propre d'une portion si
minime? Ainsi quand il vous reviendrait à chacun une part de ce territoire qu'on
vous promet et qu'on destine à d'autres, il serait plus honorable encore de le
posséder tous ensemble que chacun en particulier. Mais puisqu'il ne vous en
reviendra rien, qu'on le réserve à d'autres, et qu'on vous l'enlève, ne
défendrez-vous pas avec énergie vos domaines contre la loi de Rullus, ainsi que
vous les défendiez contre l'invasion de l'ennemi? Au territoire de la Campanie,
Rullus ajoute la plaine de Stellate, et il assigne à chacun douze arpents de
cette plaine, comme si les deux territoires étaient, à peu de chose près, de la
même nature. On cherche, Romains, une multitude pour en remplir toutes ces
villes. Car, je l'ai déjà dit, la loi permet aux décemvirs de jeter des colons
dans les villes municipales et dans les anciennes colonies qu'il leur plaira de
choisir : ils vont donc en remplir la ville municipale de Calénum, en combler
Téanum, et enlacer dans un vaste réseau de garnisons Atella, Cumes, Naples,
Pompéi, et Nucéries. Pouzzoles même, aujourd'hui indépendante et usant librement
de tous ses privilèges, sera bientôt envahie par un nouveau peuple et par des
soldats étrangers.
XXXII. Alors ce drapeau de la colonie campanienne, si redoutable pour notre
empire, sera, par les décemvirs, arboré sur les murailles de Capoue; alors une
nouvelle Rome s'élèvera contre l'ancienne, contre la mère patrie. Des hommes
criminels veulent transporter notre république dans une ville où nos ancêtres
ont voulu qu'il n'existât plus de république; nos ancêtres, dis-je, qui ne
reconnaissaient dans le monde entier que trois villes, Carthage, Corinthe et
Capoue, qui pussent prétendre au titre de cités souveraines, et en soutenir la
dignité. Carthage fut détruite; sa population nombreuse, sa nature et sa
situation, les ports qui l'environnaient, les remparts dont elle était armée,
semblaient l'enhardir à s'élancer de l'Afrique, et à fondre sur nos îles les
plus opulentes. A peine reste-t-il quelques traces de Corinthe. Située dans ces
défilés, dans ces gorges profondes qui conduisent en Grèce, elle nous en fermait
l'entrée du côté de la terre, tandis qu'elle réunissait, pour ainsi dire, en une
seule deux mers séparées par un isthme étroit, et toutes deux également
favorables à la navigation. Ces villes, si loin de nos regards et du centre de
l'empire, furent non seulement détruites, mais rasées de fond en comble, de peur
qu'elles ne se relevassent un jour, et ne pussent recouvrer leur ancienne
splendeur. On délibéra beaucoup et longtemps sur le sort de Capoue; les archives
de l'État, de nombreux sénatus-consultes, l'attestent. Nos sages ancêtres
pensèrent que, s'ils ôtaient aux Campaniens leur territoire, s'ils abolissaient
les magistratures, le sénat, le conseil public, s'ils ne laissaient pas même
subsister l'ombre d'une république, nous n'aurions plus rien à craindre de
Capoue. Aussi est-il expressément dit dans nos vieilles annales, que ce n'est
qu'afin de conserver une ville capable de fournir les objets nécessaires à la
culture, un lieu pour y transporter et garder les récoltes, pour y servir de
demeures aux laboureurs fatigués des travaux des champs, que les maisons de
Capoue n'ont pas été détruites.
XXXIII. Voyez quel intervalle immense entre la sagesse de nos ancêtres et la
démence de ces hommes! Les uns ont voulu que Capoue fût l'asile des laboureurs,
le marché ouvert aux gens de la campagne, le dépôt des productions de la
Campanie; les autres chassent les laboureurs, dispersent les récoltes, font de
cette même Capoue le siége d'une nouvelle république, et élèvent contre
l'ancienne les remparts d'une rivale toute-puissante. Si nos ancêtres eussent
prévu qu'il se trouverait un jour, dans ce grand empire, chez un peuple aussi
admirablement discipliné que le peuple romain, un citoyen de la façon de M.
Brutus ou de Rullus, les seuls qui paraissent vouloir encore transférer à Capoue
notre république, certes ils eussent anéanti de cette ville jusqu'à son nom.
Mais ils comprirent bien que, nonobstant l'abolition du sénat et de la
magistrature à Corinthe et à Carthage, nonobstant les décrets qui enlèveraient
leurs territoires aux habitants, il ne manquerait pas de gens pour restaurer et
pour changer les choses avant que Rome en fût informée ; qu'ici au contraire,
sous les yeux du peuple et du sénat, nulle tentative de ce genre ne pourrait
avoir lieu qu'on ne la réprimât aussitôt ou qu'on n'en étouffât le germe.
L'événement n'a point trompé la sage prévoyance de ces grands hommes. Car,
depuis le consulat de Q. Fulvius et de Q. Fabius , sous lequel Capoue a été
vaincue et prise, nul projet ne s'y est exécuté, ne s'y est même formé contre la
république. Que de guerres n'avons-nous pas soutenues depuis, et contre les rois
Philippe, Antiochus, Persée, et contre le faux Philippe, Aristonicus,
Mithridate, et contre tant d'autres encore ! Ajoutez celles de Carthage, de
Numance et de Corinthe, si multipliées et si graves. Je ne parle pas de nos
fréquentes discordes intestines; mais je citerai encore nos guerres avec les
alliés, les Frégellans, les Marses, toutes les guerres, soit étrangères, soit
domestiques pendant lesquelles Capoue, loin de nous nuire, s'est toujours
montrée utile à la puissance romaine, en aidant nos préparatifs, en équipant nos
troupes, en leur offrant des quartiers et des asiles. Personne alors, dans Rome,
ne troublait la république par des discours incendiaires, par des
sénatus-consultes séditieux, par des actes de pouvoir iniques; personne ne
cherchait des motifs de tout bouleverser, car personne n'avait la liberté de
haranguer le peuple, de l'appeler à délibérer. Les citoyens n'étaient point
emportés par un besoin effréné de gloire, parce que ce besoin n'existe pas là où
le peuple n'a point d'honneurs à conférer. Les rivalités, l'ambition ne les
divisaient pas; car il ne restait rien qu'ils pussent se disputer, rien qu'ils
briguassent au préjudice les uns des autres, rien qui détruisît leur union.
Aussi, cette arrogance campanienne, cette fierté intolérable, fut amenée
insensiblement, par la politique prudente de nos ancêtres, à l'état d'oisiveté
la plus indifférente et la plus complète. Par là, ils ont échappé au reproche de
cruauté, en épargnant l'une des plus belles villes de l'Italie, et ils se sont
assuré une garantie pour l'avenir, en laissant à cet État, dont ils avaient
brisé les ressorts vigoureux, une existence désormais mutilée et languissante.
XXXIV. Cette politique de nos ancêtres, trouvée jadis, comme je l'ai dit plus
haut, digne de blâme par M. Brutus, semble aujourd'hui de même à Rullus. Le sort
de Brutus n'est-il pas pour vous un présage, Rullus, un avertissement qui doit
vous préserver d'une pareille folie? Car, Brutus, qui a conduit la colonie, et
ceux qui, en vertu de cette loi, se sont installés magistrats à Capoue, et ceux
encore qui ont eu part à cet établissement, à ses honneurs et à ses profits,
payèrent tous cruellement la peine de leur usurpation sacrilège. Et puisque j'ai
parlé de Brutus et de cette fatale époque, je rappellerai ce que j'ai vu
moi-même à Capoue, alors que la colonie y fut établie, sous L. Considius et
Sextus Saltius, préteurs, comme ils se désignaient eux-mêmes. Vous verrez quel
orgueil leur inspirait le lieu même, et comment cet orgueil apparut assez
visiblement à mes yeux dès les premiers jours de la nouvelle colonie. J'ai déjà
dit que les deux magistrats appelés duumvirs dans les autres colonies, se
faisaient appeler préteurs à Capoue. La première année, ils avaient affecté
cette incroyable prétention; pensez-vous que, quelques années après, ils
n'eussent pas aspiré au titre de consuls ? Ensuite, ils se faisaient précéder de
licteurs, portant non les baguettes, mais les faisceaux, comme devant les
préteurs de Rome. De grandes victimes étaient amenées sur la place; de l'avis du
collège des pontifes, et suivant les formalités que remplissent en pareil cas
nos consuls, elles étaient agréées par ces préteurs du haut de leur tribunal, et
immolées à la voix du héraut et au son de la flûte. Enfin, en s'adressant à eux,
on les nommait Pères Conscrits. Mais déjà il était à peine possible de souffrir
les airs de hauteur de Considius. Cet homme d'une effroyable maigreur, et que
j'avais vu à Rome méprisé et avili, étalait à Capoue toute l'arrogance du pays
et toute la fierté d'un monarque : il me semblait voir les Magius, les Blossius,
les Iubellius. Et comme ces pauvres citadins étaient tremblants ! comme ils
accouraient sur les places d'Albane et de Séplasie, demandant : Qu'a décidé le
préteur? Où soupe-t-il? Que dit-il? Nous autres, qui venions de Rome, on ne nous
regardait plus comme des hôtes; on nous appelait des étrangers.
XXXV. Les hommes qui avaient pressenti ces résultats, je veux dire nos ancêtres,
n'ont-ils pas, Romains, autant de droits à vos respects, à votre vénération, que
les dieux immortels? Qu'ont-ils vu en effet? cela même que je vous supplie de
voir et de connaître vous-mêmes. Les moeurs de l'homme sont moins une
conséquence de son origine et de sa race, que de la nature du climat, des
habitudes de la vie et de l'éducation. Les Carthaginois étaient fourbes et
menteurs, moins par caractère qu'à cause de la situation de leur pays; la soif
du gain, le désir de tromper, étaient provoqués en eux par leurs relations avec
les marchands et les étrangers attirés dans leurs ports. Les Liguriens qui
habitent les montagnes sont durs et sauvages; leurs champs infertiles leur ont
appris à n'en rien tirer que par une longue et pénible culture. L'orgueil des
Campaniens vient de la bonté du terroir, de la richesse des récoltes, de la
salubrité, de l'étendue et de la beauté de leur ville. De cette abondance de
toutes choses, de ce bien-être universel, est née d'abord cette insolente
présomption qui leur fit demander à nos ancêtres l'honneur de donner un des deux
consuls à la république, puis ce luxe énervant qui triompha d'Annibal lui-même,
et dompta par les voluptés cet homme que n'avait pu vaincre la force des armes.
Lorsque les décemvirs, en vertu de la loi de Rullus, auront conduit à Capoue un
certain nombre de colons, qu'ils y auront établi cent décurions, dix augures,
six pontifes, songez quel sera l'orgueil de ces nouveaux habitants, leur fougue
et leur audace ! Rome, au sommet de ses collines, et dans le fond de ses
vallées, dont les maisons s'élèvent et semblent suspendues dans les airs, dont
les rues sont étroites et mal percées; Rome, en comparaison de leur Capoue, qui
se développe dans une vaste plaine, dont toutes les rues sont spacieuses, sera
l'objet de leurs injures et de leurs mépris. Auront-ils seulement la pensée de
mettre en parallèle avec leurs campagnes riches et fertiles, les champs du
Vatican et de Pupinia? Ils opposeront, par une moquerie insultante, leurs villes
voisines aux nôtres; ils compareront Labicium, Fidènes, Collatie, Lanuvium même,
Aricie, Tusculum, avec Cales, Téanum, Naples, Pompeï, Pouzzoles et Nucérie.
Enflés de tant d'avantages, peut-être sauront-ils se contenir d'abord; mais
laissez-les prendre tant soit peu de consistance et de forces, et vous les
verrez infailliblement éclater, aller plus avant, et secouer bientôt toute
retenue. Un homme ordinaire, à moins qu'il ne soit doué d'une sagesse rare, peut
à peine se maintenir dans les limites de la modération, quand la fortune l'a
comblé de ses faveurs : à plus forte raison, des hommes habilement choisis par
Rullus et ses pareils, établis à Capoue dans le séjour de l'orgueil, au milieu
des jouissances du luxe, chercheront-ils aussitôt des occasions de désordre et
de crime. Leurs excès surpasseront ceux des anciens indigènes de la Campanie;
car si ces hommes, nés et élevés au sein de l'opulence de leurs aïeux, cédèrent
à la dépravation qu'entraîne avec soi l'excès des richesses; combien les
nouveaux habitants, transportés d'une extrême pauvreté au milieu des mêmes
délices, ne se corrompront-ils pas non seulement par cette abondance, mais par
l'ignorance où ils ont été jusque-là de ses séductions?
XXXVI. Ainsi, Rullus, vous avez mieux aimé suivre l'exemple criminel de Brutus,
que les traditions de la sagesse de nos ancêtres. Vous avez donc formé le
projet, vous et vos complices, de vendre nos anciens revenus et de faire main
basse sur les nouveaux; d'élever à Capoue une rivale de la puissance de Rome; de
soumettre à vos lois, à votre juridiction., à votre pouvoir, les villes, les
nations, les provinces, les peuples libres, les rois, toute la terre enfin;
d'épuiser d'abord le trésor public, d'accaparer les produits de nos domaines, de
faire une moisson de tout l'or des rois, des nations et des généraux; et d'être
ensuite les arbitres souverains de la fortune de tous les particuliers;
d'acheter à ceux qui les tiennent de Sylla et pour les occuper, vous et vos
amis, les terres dont la possession est odieuse, ou celles qui sont désertes et
malsaines, et de les compter au peuple romain le prix que vous voudrez;
d'introduire vos nouveaux colons dans toutes les villes municipales et dans les
anciennes colonies de l'Italie ; de fonder vos propres colonies, selon votre bon
plaisir, dans tous les lieux et en autant de lieux qu'il vous plaira; d'investir
la république de vos soldats, de vos villes, de vos garnisons, et de la tenir
opprimée; de proscrire, si vous le pouvez, de priver tout au moins de la
présence du peuple, ce Pompée dont le bras tutélaire a protégé si souvent le
peuple romain contre ses ennemis les plus acharnés, et contre les mauvais
citoyens; vous saisir et vous emparer de tout ce qui peut être acheté avec l'or
et l'argent, arraché par surprise aux suffrages du peuple, ou enlevé de force et
avec violence; de courir cependant à travers les nations, à travers les
royaumes, maîtres d'une autorité absolue, d'une juridiction universelle et d'un
argent immense; de venir, dans le camp de Pompée, vendre ce camp même, s'il vous
en prenait envie; de solliciter en même temps les autres magistratures, sans
respect pour les lois, sans crainte d'aucun tribunal, sans redouter aucun péril
; d'empêcher personne de vous traduire devant le peuple romain, personne de vous
accuser, le sénat de vous contraindre, le consul de vous réprimer, le tribun de
vous modérer. Que votre folie, que votre cupidité vous aient inspiré tant
d'outrecuidance, je ne m'en étonne pas; mais que vous ayez cru réussir sous mon
consulat, c'est ce dont je m'étonne. Car si c'est un devoir rigoureux pour tous
les consuls de veiller avec soin au salut de la république, ce devoir est sacré
pour ceux qui ne sont pas désignés consuls dans le berceau, mais élus dans le
champ de Mars. Nul de mes ancêtres n'a répondu de moi au peuple ; c'est en moi,
Romains, que vous avez placé votre confiance; c'est moi qui suis chargé de la
dette, c'est de moi seul que vous devez la réclamer. Comme je n'ai fait
intervenir, en sollicitant vos suffrages, la recommandation d'aucun des auteurs
de ma race, je n'aurai pas non plus, si j'ai le malheur de faillir, une longue
suite d'images qui pourraient demander grâce pour moi.
XXXVII. Pourvu donc que la vie me reste (et je la défendrai, si je le puis,
contre les attentats de ces hommes pervers et contre leurs embûches) je vous
promets, Romains, dans toute la sincérité de mon âme, que vous avez confié la
république non pas à un citoyen timide et mou, mais actif et vigilant. Suis-je
un consul à redouter vos assemblées, à trembler en présence des tribuns du
peuple, à m'émouvoir souvent et sans motif, à m'effrayer de la prison, si un
tribun ordonnait de m'y conduire? Moi qui, avant d'être armé de l'autorité de
votre mandat, avant d'être honoré des insignes de votre première magistrature,
sans pouvoir, sans crédit, n'ai pas craint de monter à cette tribune et d'y
résister, sous vos auspices, à la méchanceté d'un homme puissant, craindrai-je
davantage que la république, soutenue par tant d'appuis, soit vaincue ou
asservie par ces nouveaux factieux? Si jamais j'eusse été accessible à de tels
sentiments, ils auraient bientôt disparu dans cette assemblée et en votre
présence. Qui donc, proposant une loi agraire, fut entendu avec plus de faveur
que moi qui l'ai combattue, ou plutôt qui l'ai détruite, qui l'ai renversée?
Apprenez par là, Romains, que rien n'est aussi populaire que ce que vous offre
pour cette année un consul vraiment populaire, je veux dire la paix, la
tranquillité, le repos. Les malheurs que vous appréhendiez, quand je fus désigné
consul, ma raison, ma prudence les ont prévenus. Non seulement vous conservez ce
repos qui vous fut toujours cher, mais je saurai même, sans qu'il y soit porté
aucune atteinte, y enchaîner ceux qu'il offusque. Ces hommes ne connaissent
d'autres moyens d'obtenir les honneurs, la puissance et les richesses, que le
tumulte et les discordes civiles; mais vous qui faites consister votre pouvoir
dans le don de vos suffrages, votre liberté dans les lois, votre honneur dans
l'équité et dans les jugements de vos magistrats, la sûreté de vos biens dans la
paix, vous devez conserver à tout prix ce repos. Si ceux qui vivent tranquilles
par indolence, trouvent du charme dans cet état d'inertie honteuse, pourquoi ,
si vous trouvez meilleur le repos à l'ombre duquel vous gouvernez la fortune, ne
le gardez-vous comme un bien que vous n'avez plus à chercher, mais que vous
recevez avec la vie? Déjà, par l'union que j'ai cimentée entre mon collègue et
moi, j'ai pourvu à la conservation de ce repos, en dépit de ces hommes dont le
caractère et la violence présageaient la haine qu'ils voueraient à notre
consulat; je les ai compris, je les ai prévenus. Je l'ai dit aux tribuns
eux-mêmes, je les ai avertis de n'exciter aucun désordre sous mon consulat. La
meilleure et la plus sûre garantie de notre prospérité commune, Romains, c'est
que vous montriez dorénavant pour la république le même intérêt que vous venez
de manifester à mes yeux, en ce jour mémorable et dans cette nombreuse
assemblée, pour votre propre salut. Je vous promets, du reste, et je proteste de
faire en sorte que ceux qui sont jaloux de ma dignité, reconnaissent enfin que
vous n'avez pas été imprévoyants en m'honorant de vos suffrages.
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