Voyage du jeune Anacharsis en Grèce,
de l'abbé Barthélemy (1788).
CHAPITRE 72
Extrait d’un voyage sur les côtes de l’Asie, et dans quelques-unes des îles voisines.
Philotas
avait dans l’île de Samos des possessions qui exigeaient sa présence. Je lui
proposai de partir avant le terme qu’il avait fixé, de nous rendre à Chio,
de passer dans le continent, de parcourir les principales villes grecques établies
en Éolide, en Ionie et en Doride ; de visiter ensuite les îles de Rhodes et de
Crète ; enfin de voir, à notre retour, celles qui sont situées vers les côtes
de l’Asie, telles qu’Astypalée, Cos, Pathmos, d’où nous irions à Samos.
La relation de ce voyage serait d’une longueur excessive ; je vais simplement
extraire de mon journal les articles qui m’ont paru convenir au plan général
de cet ouvrage. Apollodore nous donna son fils Lysis, qui, après avoir achevé
ses exercices, venait d’entrer dans le monde. Plusieurs de nos amis voulurent
nous accompagner ; Stratonicus, entre autres, célèbre joueur de cithare, très
aimable pour ceux qu’il aimait, très redoutable pour ceux qu’il n’aimait
pas ; car ses fréquentes réparties réussissaient souvent. Il passait sa vie
à voyager dans les différents cantons de la Grèce. Il venait alors de la
ville d’Aenos en Thrace.
Nous lui demandâmes comment il avait trouvé ce climat. Il nous dit : « l’hiver
y règne pendant quatre mois de l’année, et le froid pendant les huit autres. »
En je ne sais quel endroit, ayant promis de donner des leçons publiques de son
art, il ne put rassembler que deux élèves : il enseignait dans une salle où
se trouvaient les neuf statues des muses avec celle d’Apollon : « combien
avez-vous d’écoliers, lui dit quelqu’un ? Douze, répondit-il, les dieux
compris. »
L’île de Chio où nous abordâmes, est une des plus grandes et des plus célèbres
de la mer Égée. Plusieurs chaînes de montagnes couronnées de beaux arbres, y
forment des vallées délicieuses, et les collines y sont, en plusieurs
endroits, couvertes de vignes qui produisent un vin excellent. On estime surtout
celui d’un canton nommé Arvisia.
Les habitants prétendent avoir transmis aux nations l’art de cultiver la
vigne ; ils font très bonne chère. Un jour que nous dînions chez un des
principaux de l’île, on agita la fameuse question de la patrie d’Homère :
quantité de peuples veulent s’approprier cet homme célèbre. Les prétentions
des autres villes furent rejetées avec mépris ; celles de Chio, défendues
avec chaleur. Entre autres preuves, on nous dit que les descendants d’Homère
subsistaient encore dans l’île sous le nom d’homérides. À l’instant même,
nous en vîmes paraître deux, vêtus d’une robe magnifique, et la tête
couverte d’une couronne d’or. Ils n’entamèrent point l’éloge du poète
; ils avaient un encens plus précieux à lui offrir. Après une invocation à
Jupiter, ils chantèrent alternativement plusieurs morceaux de l’Iliade, et
mirent tant d’intelligence dans l’exécution, que nous découvrîmes de
nouvelles beautés aux traits qui nous avaient le plus frappés.
Ce peuple posséda pendant quelque temps l’empire de la mer. Sa puissance et
ses richesses lui devinrent funestes. On lui doit cette justice, que dans ses
guerres contre les perses, les Lacédémoniens et les athéniens, il montra la même
prudence dans les succès que dans les revers ; mais on doit le blâmer
d’avoir introduit l’usage d’acheter des esclaves. L’oracle, instruit de
ce forfait, lui déclara qu’il s’était attiré la colère du ciel. C’est
une des plus belles et des plus inutiles réponses que les dieux aient faites
aux hommes.
De Chio, nous nous rendîmes à Cume en Éolide, et c’est de là que nous partîmes
pour visiter ces villes florissantes qui bornent l’empire des perses du côté
de la mer Égée. Ce que j’en vais dire, exige quelques notions préliminaires.
Dès les temps les plus anciens, les Grecs se trouvèrent divisés en trois
grandes peuplades, qui sont les doriens, les éoliens et les ioniens. Ces noms,
à ce qu’on prétend, leur furent donnés par les enfants de Deucalion qui régna
en Thessalie. Deux de ses fils, Dorus et Éolus, et son petit-fils Ion, s’étant
établis en différents cantons de la Grèce, les peuples policés, ou du moins
réunis par les soins de ces étrangers, se firent un honneur de porter leurs
noms, comme on voit les diverses écoles de philosophie, se distinguer par ceux
de leurs fondateurs.
Les trois grandes classes que je viens d’indiquer, se font encore remarquer
par des traits plus ou moins sensibles. La langue grecque nous présente trois
dialectes principaux, le dorien, l’éolien et l’ionien, qui reçoivent des
subdivisions sans nombre. Le dorien qu’on parle à Lacédémone, en Argolide,
à Rhodes, en Crète, en Sicile, etc. Forme dans tous ces lieux et ailleurs, des
idiomes particuliers.
Il en est de même de l’ionien. Quant à l’éolien, il se confond souvent
avec le dorien ; et ce rapprochement se manifestant sur d’autres points
essentiels, ce n’est qu’entre les doriens et les ioniens, qu’on pourrait
établir une espèce de parallèle. Je ne l’entreprendrai pas ; je cite
simplement un exemple : les mœurs des premiers ont toujours été sévères ;
la grandeur et la simplicité caractérisent leur musique, leur architecture,
leur langue et leur poésie. Les seconds ont plus tôt adouci leur caractère ;
tous les ouvrages sortis de leurs mains, brillent par l’élégance et le goût.
Il règne entre les uns et les autres une antipathie, fondée peut-être sur ce
que Lacédémone tient le premier rang parmi les nations doriennes, et Athènes
parmi les ioniennes ; peut-être sur ce que les hommes ne peuvent se classer,
sans qu’ils se divisent. Quoi qu’il en soit, les doriens ont acquis une plus
haute considération que les ioniens, qui, en certains endroits, rougissent
d’une pareille dénomination. Ce mépris, que les athéniens n’ont jamais éprouvé,
s’est singulièrement accru, depuis que les ioniens de l’Asie ont été
soumis, tantôt à des tyrans particuliers, tantôt à des nations barbares.
Environ deux siècles après la guerre de Troie, une colonie de ces ioniens fit
un établissement sur les côtes de l’Asie, dont elle avait chassé les
anciens habitants. Peu de temps auparavant, des éoliens s’étaient emparés
du pays qui est au nord de l’Ionie ; et celui qui est au midi, tomba ensuite
entre les mains des doriens. Ces trois cantons forment sur les bords de la mer
une lisière, qui, en droite ligne, peut avoir de longueur 1.700 stades (1),
et environ 460 dans sa plus grande largeur (2). Je ne
comprends pas dans ce calcul les îles de Rhodes, de Cos, de Samos, de Chio et
de Lesbos, quoiqu’elles fassent partie des trois colonies.
Le pays qu’elles occupèrent dans le continent, est renommé pour sa richesse
et sa beauté. Partout la côte se trouve heureusement diversifiée par des caps
et des golfes, autour desquels s’élèvent quantité de bourgs et de villes :
plusieurs rivières, dont quelques-unes semblent se multiplier par de fréquents
détours, portent l’abondance dans les campagnes. Quoique le sol de l’Ionie
n’égale pas en fertilité celui de l’Éolide, on y jouit d’un ciel plus
serein, et d’une température plus douce.
Les éoliens possèdent dans le continent onze villes, dont les députés
s’assemblent en certaines occasions dans celle de Cume. La confédération des
ioniens s’est formée entre douze principales villes. Leurs députés se réunissent
tous les ans, auprès d’un temple de Neptune, situé dans un bois sacré, au
dessous du mont Mycale, à une légère distance d’Éphèse. Après un
sacrifice interdit aux autres ioniens, et présidé par un jeune homme de Priène,
on délibère sur les affaires de la province. Les états des doriens
s’assemblent au promontoire Triopium. La ville de Cnide, l’île de Cos, et
trois villes de Rhodes, ont seules le droit d’y envoyer des députés.
C’est à peu près de cette manière que furent réglées, dès les plus
anciens temps, les diètes des Grecs asiatiques. Tranquilles dans leurs
nouvelles demeures, ils cultivèrent en paix de riches campagnes, et furent
invités par la position des lieux à transporter leurs denrées de côte à côte.
Bientôt leur commerce s’accrut avec leur industrie. On les vit dans la suite
s’établir en Égypte, affronter la mer Adriatique, et celle de Tyrrhénie, se
construire une ville en Corse, et naviguer à l’île de Tartessus, au delà
des colonnes d’Hercule.
Cependant leurs premiers succès avaient fixé l’attention d’une nation trop
voisine, pour n’être pas redoutable. Les rois de Lydie, dont Sardes était la
capitale, s’emparèrent de quelques-unes de leurs villes. Crœsus les
assujettit toutes, et leur imposa un tribut. Avant d’attaquer ce prince, Cyrus
leur proposa de joindre leurs armes aux siennes ; elles s’y refusèrent. Après
sa victoire, il dédaigna leurs hommages, et fit marcher contre elles ses
lieutenants, qui les unirent à la Perse par droit de conquête.
Sous Darius, fils d’Hystaspe, elles se soulevèrent. Bientôt, secondées des
athéniens, elles brûlèrent la ville de Sardes, et allumèrent entre les
perses et les Grecs, cette haine fatale que des torrents de sang n’ont pas
encore éteinte. Subjuguées de nouveau par les premiers, contraintes de leur
fournir des vaisseaux contre les seconds, elles secouèrent leur joug, après la
bataille de Mycale. Pendant la guerre du Péloponnèse, alliées quelquefois des
Lacédémoniens, elles le furent plus souvent des athéniens, qui finirent par
les asservir. Quelques années après, la paix d’Antalcidas les restitua pour
jamais à leurs anciens maîtres.
Ainsi, pendant environ deux siècles, les Grecs de l’Asie ne furent occupés
qu’à porter, user, briser, et reprendre leurs chaînes. La paix n’était
pour eux que ce qu’elle est pour toutes les nations policées, un sommeil qui
suspend les travaux pour quelques instants. Au milieu de ces funestes révolutions,
des villes entières opposèrent une résistance opiniâtre à leurs ennemis.
D’autres donnèrent de plus grands exemples de courage. Les habitants de Téos
et de Phocée abandonnèrent les tombeaux de leurs pères ; les premiers allèrent
s’établir à Abdère en Thrace ; une partie des seconds, après avoir
longtemps erré sur les flots, jeta les fondements de la ville d’Élée en
Italie, et de celle de Marseille dans les Gaules.
Les descendants de ceux qui restèrent dans la dépendance de la Perse, lui
paient le tribut que Darius avait imposé à leurs ancêtres. Dans la division générale
que ce prince fit de toutes les provinces de son empire, l’Éolide, l’Ionie
et la Doride, jointes à la Pamphylie, la Lycie et d’autres contrées, furent
taxées pour toujours à 400 talents (3) ; somme qui
ne paraîtra pas exorbitante, si l’on considère l’étendue, la fertilité,
l’industrie et le commerce de ces contrées. Comme l’assiette de l’impôt
occasionnait des dissensions entre les villes et les particuliers, Artapherne,
frère de Darius, ayant fait mesurer et évaluer par parasanges (4)
les terres des contribuables, fit approuver par leurs députés un tableau de répartition,
qui devait concilier tous les intérêts, et prévenir tous les troubles.
On voit, par cet exemple, que la cour de Suze voulait retenir les Grecs, leurs
sujets, dans la soumission plutôt que dans la servitude ; elle leur avait même
laissé leurs lois, leur religion, leurs fêtes et leurs assemblées
provinciales. Mais, par une fausse politique, le souverain accordait le domaine,
ou du moins l’administration d’une ville grecque à l’un de ses citoyens,
qui, après avoir répondu de la fidélité de ses compatriotes, les excitait à
la révolte, ou exerçait sur eux une autorité absolue. Ils avaient alors à
supporter les hauteurs du gouverneur général de la province, et les vexations
des gouverneurs particuliers qu’il protégeait ; et comme ils étaient trop éloignés
du centre de l’empire, leurs plaintes parvenaient rarement au pied du trône.
Ce fut en vain que Mardonius, le même qui commanda l’armée des perses sous
Xerxès, entreprit de ramener la constitution à ses principes. Ayant obtenu le
gouvernement de Sardes, il rétablit la démocratie dans les villes de
l’Ionie, et en chassa tous les tyrans subalternes ; ils reparurent bientôt
parce que les successeurs de Darius, voulant récompenser leurs flatteurs, ne
trouvaient rien de si facile que de leur abandonner le pillage d’une ville éloignée.
Aujourd’hui que les concessions s’accordent plus rarement, les Grecs
asiatiques, amollis par les plaisirs, ont laissé partout l’oligarchie s’établir
sur les ruines du gouvernement populaire.
Maintenant, si l’on veut y faire attention, on se convaincra aisément qu’il
ne leur fut jamais possible de conserver une entière liberté. Le royaume de
Lydie, devenu dans la suite une des provinces de l’empire des perses, avait
pour limites naturelles, du côté de l’ouest, la mer Égée, dont les rivages
sont peuplés par les colonies grecques. Elles occupent un espace si étroit,
qu’elles devaient nécessairement tomber entre les mains des Lydiens et des
perses, ou se mettre en état de leur résister. Or, par un vice qui subsiste
aussi parmi les républiques fédératives du continent de la Grèce, non
seulement l’Éolide, l’Ionie et la Doride, menacées d’une invasion, ne réunissaient
pas leurs forces, mais dans chacune des trois provinces, les décrets de la diète
n’obligeaient pas étroitement les peuples qui la composent ; aussi vit-on, du
temps de Cyrus, les habitants de Milet faire leur paix particulière avec ce
prince, et livrer aux fureurs de l’ennemi les autres villes de l’Ionie.
Quand la Grèce consentit à prendre leur défense, elle attira dans son sein
les armées innombrables des perses ; et, sans les prodiges du hasard et de la
valeur, elle aurait succombé elle-même. Si après un siècle de guerres désastreuses,
elle a renoncé au funeste projet de briser les fers des ioniens, c’est
qu’elle a compris enfin que la nature des choses opposait un obstacle
invincible à leur affranchissement. Le sage Bias de Priène l’annonça
hautement, lorsque Cyrus se fut rendu maître de la Lydie : « n’attendez
ici qu’un esclavage honteux, dit-il aux ioniens assemblés ; montez sur vos
vaisseaux, traversez les mers, emparez-vous de la Sardaigne ainsi que des îles
voisines ; vous coulerez ensuite des jours tranquilles. »
Deux fois ces peuples ont pu se soustraire à la domination des perses ; l’une
en suivant le conseil de Bias, l’autre en déférant à celui des Lacédémoniens,
qui, après la guerre médique, leur offrirent de les transporter en Grèce. Ils
ont toujours refusé de quitter leurs demeures ; et s’il est permis d’en
juger d’après leur population et leurs richesses, l’indépendance n’était
pas nécessaire à leur bonheur.
Je reprends la narration de mon voyage, trop longtemps suspendue. Nous parcourûmes
les trois provinces grecques de l’Asie. Mais, comme je l’ai promis plus
haut, je bornerai mon récit à quelques observations générales.
La ville de Cume est une des plus grandes et des plus anciennes de l’Éolide.
On nous avait peint les habitants comme des hommes presque stupides : nous vîmes
bientôt qu’ils ne devaient cette réputation qu’à leurs vertus. Le
lendemain de notre arrivée, la pluie survint, pendant que nous nous promenions
dans la place entourée de portiques appartenants à la république. Nous voulûmes
nous y réfugier ; on nous retint ; il fallait une permission. Une voix s’écria
: entrez dans les portiques ; et tout le monde y courut. Nous apprîmes qu’ils
avaient été cédés pour un temps à des créanciers de l’état : comme le
public respecte leur propriété, et qu’ils rougiraient de le laisser exposé
aux intempéries des saisons, on a dit que ceux de Cume ne sauraient jamais
qu’il faut se mettre à couvert, quand il pleut, si l’on n’avait soin de
les en avertir. On a dit encore que pendant 300 ans, ils ignorèrent qu’ils
avaient un port, parce qu’ils s’étaient abstenus, pendant cet espace de
temps, de percevoir des droits sur les marchandises qui leur venaient de l’étranger.
Après avoir passé quelques jours à Phocée, dont les murailles sont
construites en grosses pierres parfaitement jointes ensemble, nous entrâmes
dans ces vastes et riches campagnes que l’Hermus fertilise de ses eaux, et qui
s’étendent depuis les rivages de la mer jusqu’au-delà de Sardes. Le
plaisir de les admirer était accompagné d’une réflexion douloureuse.
Combien de fois ont-elles été arrosées du sang des mortels ! Combien le
seront-elles encore de fois ! à l’aspect d’une grande plaine, on me disait
en Grèce : c’est ici que dans une telle occasion, périrent tant de milliers
de Grecs ; en Scythie : ces champs, séjour éternel de la paix, peuvent nourrir
tant de milliers de moutons.
Notre route, presque partout ombragée de beaux andrachnés, nous conduisit à
l’embouchure de l’Hermus, et de là nos regards s’étendirent sur cette
superbe rade formée par une presque île où sont les villes d’Érythres et
de Téos. Au fond de la baie, se trouvent quelques petites bourgades, restes
infortunés de l’ancienne ville de Smyrne, autrefois détruite par les
Lydiens. Elles portent encore le même nom, et, si des circonstances favorables
permettent un jour d’en réunir les habitants dans une enceinte qui les protège,
leur position attirera, sans doute, chez eux un commerce immense. Ils nous
firent voir, à une légère distance de leurs demeures, une grotte d’où s’échappe
un petit ruisseau qu’ils nomment Mélès. Elle est sacrée pour eux ; ils prétendent
qu’Homère y composa ses ouvrages.
Dans la rade, presque en face de Smyrne, est l’île de Clazomènes, qui tire
un grand profit de ses huiles. Ses habitants tiennent un des premiers rangs
parmi ceux de l’Ionie. Ils nous apprirent le moyen dont ils usèrent une fois
pour rétablir leurs finances. Après une guerre qui avait épuisé le trésor
public, ils se trouvèrent devoir aux soldats congédiés la somme de 20 talents
(5) ; ne pouvant l’acquitter, ils en payèrent
pendant quelques années l’intérêt fixé à cinq pour cent : ils frappèrent
ensuite des monnaies de cuivre, auxquelles ils assignèrent la même valeur
qu’à celles d’argent. Les riches consentirent à les prendre pour celles
qu’ils avaient entre leurs mains ; la dette fut éteinte, et les revenus de
l’état, administrés avec économie, servirent à retirer insensiblement les
fausses monnaies introduites dans le commerce.
Les petits tyrans établis autrefois en Ionie, usaient de voies plus odieuses
pour s’enrichir. À Phocée, on nous avait raconté le fait suivant. Un
rhodien gouvernait cette ville : il dit en secret et séparément aux chefs des
deux factions qu’il avait formées lui-même, que leurs ennemis lui offraient
une telle somme, s’il se déclarait pour eux. Il la retira de chaque côté,
et parvint ensuite à réconcilier les deux partis.
Nous dirigeâmes notre route vers le midi. Outre les villes qui sont dans
l’intérieur des terres, nous vîmes sur les bords de la mer, ou aux environs,
Lébédos, Colophon, Éphèse, Priène, Myus, Milet, Iasus, Myndus, Halicarnasse
et Cnide.
Les habitants d’Éphèse nous montraient avec regret les débris du temple de
Diane, aussi célèbre par son antiquité que par sa grandeur. Quatorze ans
auparavant, il avait été brûlé, non par le feu du ciel, ni par les fureurs
de l’ennemi, mais par les caprices d’un particulier nommé Erostrate, qui,
au milieu des tourments, avoua qu’il n’avait eu d’autre dessein que d’éterniser
son nom. La diète générale des peuples d’Ionie fit un décret pour
condamner ce nom fatal à l’oubli ; mais la défense doit en perpétuer le
souvenir ; et l’historien Théopompe me dit un jour, qu’en racontant le
fait, il nommerait le coupable.
Il ne reste de ce superbe édifice que les quatre murs et des colonnes qui s’élèvent
au milieu des décombres. La flamme a consumé le tait et les ornements qui décoraient
la nef. On commence à le rétablir. Tous les citoyens ont contribué ; les
femmes ont sacrifié leurs bijoux. Les parties dégradées par le feu, seront
restaurées ; celles qu’il a détruites, reparaîtront avec plus de
magnificence, du moins avec plus de goût. La beauté de l’intérieur était
rehaussée par l’éclat de l’or, et les ouvrages de quelques célèbres
artistes ; elle le sera beaucoup plus par les tributs de la peinture et de la
sculpture, perfectionnées en ces derniers temps. On ne changera point la forme
de la statue, forme anciennement empruntée des Égyptiens, et qu’on retrouve
dans les temples de plusieurs villes grecques. La tête de la déesse est
surmontée d’une tour ; deux tringles de fer soutiennent ses mains ; le corps
se termine en une gaine enrichie de figures d’animaux et d’autres symboles (6).
Les éphésiens ont, sur la construction des édifices publics, une loi très
sage. L’architecte dont le plan est choisi, fait ses soumissions, et engage
tous ses biens. S’il a rempli exactement les conditions du marché, on lui décerne
des honneurs. La dépense excède-t-elle d’un quart ? Le trésor de l’état
fournit ce surplus. Va-t-elle par de-là le quart ? Tout l’excédant est prélevé
sur les biens de l’artiste.
Nous voici à Milet. Nous admirons ses murs, ses temples, ses fêtes, ses
manufactures, ses ports, cet assemblage confus de vaisseaux, de matelots et
d’ouvriers qu’agite un mouvement rapide. C’est le séjour de l’opulence,
des lumières et des plaisirs ; c’est l’Athènes de l’Ionie. Doris, fille
de l’Océan, eut de Nérée cinquante filles, nommées Néréides, toutes
distinguées par des agréments divers ; Milet a vu sortir de son sein un plus
grand nombre de colonies qui perpétuent sa gloire sur les côtes de
l’Hellespont, de la Propontide et du Pont-Euxin (7).
Leur métropole donna le jour aux premiers historiens, aux premiers philosophes
; elle se félicite d’avoir produit Aspasie, et les plus aimables courtisanes.
En certaines circonstances, les intérêts de son commerce l’ont forcée de préférer
la paix à la guerre ; en d’autres elle a déposé les armes sans les avoir flétries
; et de là ce proverbe : les milésiens furent vaillants autrefois.
Les monuments des arts décorent l’intérieur de la ville ; les richesses de
la nature éclatent aux environs. Combien de fois nous avons porté nos pas vers
les bords du Méandre, qui, après avoir reçu plusieurs rivières, et baigné
les murs de plusieurs villes, se répand en replis tortueux, au milieu de cette
plaine, qui s’honore de porter son nom, et se pare avec orgueil de ses
bienfaits ! Combien de fois, assis sur le gazon qui borde ses rives fleuries, de
toutes parts entourés de tableaux ravissants, ne pouvant nous rassasier, ni de
cet air, ni de cette lumière dont la douceur égale la pureté, nous sentions
une langueur délicieuse se glisser dans nos âmes, et les jeter, pour ainsi
dire, dans l’ivresse du bonheur ! Telle est l’influence du climat de
l’Ionie ; et comme, loin de la corriger, les causes morales n’ont servi
qu’à l’augmenter, les ioniens sont devenus le peuple le plus efféminé, et
l’un des plus aimables de la Grèce.
Il règne dans leurs idées, leurs sentiments et leurs mœurs, une certaine
mollesse qui fait le charme de la société ; dans leur musique et leurs danses,
une liberté qui commence par révolter, et finit par séduire. Ils ont ajouté
de nouveaux attraits à la volupté, et leur luxe s’est enrichi de leurs découvertes
: des fêtes nombreuses les occupent chez eux, ou les attirent chez leurs
voisins ; les hommes s’y montrent avec des habits magnifiques, les femmes avec
l’élégance de la parure, tous avec le désir de plaire. Et de là ce respect
qu’ils conservent pour les traditions anciennes qui justifient leurs
faiblesses. Auprès de Milet, on nous conduisit à la fontaine de Biblis, où
cette princesse infortunée expira d’amour et de douleur ; on nous montra le
mont Latmus où Diane accordait ses faveurs au jeune Endymion. à Samos, les
amants malheureux vont adresser leurs vœux aux mânes de Léontichus et de
Rhadine.
Quand on remonte le Nil depuis Memphis jusqu’à Thèbes, on aperçoit aux côtés
du fleuve, une longue suite de superbes monuments, parmi lesquels s’élèvent
par intervalles des pyramides et des obélisques ; un spectacle plus intéressant
frappe le voyageur attentif, qui, du port d’Halicarnasse en Doride, remonte
vers le nord pour se rendre à la presque île d’Érythres. Dans cette route,
qui, en droite ligne, n’a que 900 stades environ (8),
s’offrent à ses yeux quantité de villes dispersées sur les côtes du
continent et des îles voisines. Jamais dans un si court espace, la nature n’a
produit un si grand nombre de talents distingués et de génies sublimes. Hérodote
naquit à Halicarnasse ; Hippocrate à Cos ; Thalès à Milet ; Pythagore à
Samos ; Parrhasius à Éphèse (9) ; Xénophane (10)
à Colophon ; Anacréon à Téos ; Anaxagore à Clazomènes ; Homère partout :
j’ai déjà dit que l’honneur de lui avoir donné le jour, excite de grandes
rivalités dans ces contrées. Je n’ai pas fait mention de tous les écrivains
célèbres de l’Ionie, par la même raison, qu’en parlant des habitants de
l’Olympe, on ne cite communément que les plus grands dieux.
De l’Ionie proprement dite, nous passâmes dans la Doride, qui fait partie de
l’ancienne Carie. Cnide, située près du promontoire Triopium, donna le jour
à l’historien Ctésias, ainsi qu’à l’astronome Eudoxe, qui a vécu de
notre temps. On nous montrait, en passant, la maison où ce dernier faisait ses
observations. Un moment après, nous nous trouvâmes en présence de la célèbre
Vénus de Praxitèle. Elle est placée au milieu d’un petit temple qui reçoit
le jour de deux portes opposées, afin qu’une lumière douce l’éclaire de
toutes parts. Comment peindre la surprise du premier coup d’œil, les
illusions qui la suivirent bientôt ? Nous prêtions nos sentiments au marbre ;
nous l’entendions soupirer. Deux élèves de Praxitèle, venus récemment
d’Athènes pour étudier ce chef-d’œuvre, nous faisaient entrevoir des
beautés dont nous ressentions les effets, sans en pénétrer la cause. Parmi
les assistants, l’un disait : « Vénus a quitté l’Olympe, elle habite
parmi nous. » Un autre : « si Junon et Minerve la voyaient
maintenant, elles ne se plaindraient plus du jugement de Pâris. Un troisième :
la déesse daigna autrefois se montrer sans voile aux yeux de Pâris,
d’Anchise et d’Adonis. A-t-elle apparu de même à Praxitèle ? Oui, répondit
un des élèves, et sous la figure de Phryné. » En effet, au premier
aspect, nous avions reconnu cette fameuse courtisane. Ce sont de part et
d’autre les mêmes traits, le même regard. Nos jeunes artistes y découvraient
en même temps le sourire enchanteur d’une autre maîtresse de Praxitèle,
nommée Cratine. C’est ainsi que les peintres et les sculpteurs prenant leurs
maîtresses pour modèles, les ont exposées à la vénération publique, sous
les noms de différentes divinités ; c’est ainsi qu’ils ont représenté la
tête de Mercure, d’après celle d’Alcibiade.
Les cnidiens s’enorgueillissent d’un trésor qui favorise à la fois les intérêts
de leur commerce, et ceux de leur gloire. Chez des peuples livrés à la
superstition, et passionnés pour les arts, il suffit d’un oracle ou d’un
monument célèbre pour attirer les étrangers. On en voit très souvent qui
passent les mers, et viennent à Cnide contempler le plus bel ouvrage qui soit
sorti des mains de Praxitèle.
Lysis, qui ne pouvait en détourner ses regards, exagérait son admiration, et
s’écriait de temps en temps : jamais la nature n’a produit rien de si
parfait. Et comment savez-vous, lui dis-je, que parmi ce nombre infini de formes
qu’elle donne au corps humain, il n’en est point qui surpasse en beauté
celle que nous avons devant les yeux ? A-t-on consulté tous les modèles qui
ont existé, qui existent et qui existeront un jour ? Vous conviendrez du moins,
répondit-il, que l’art multiplie ces modèles, et qu’en assortissant avec
soin les beautés éparses sur différents individus, il a trouvé le secret de
suppléer à la négligence impardonnable de la nature. L’espèce humaine ne
se montre-t-elle pas avec plus d’éclat et de dignité dans nos ateliers, que
parmi toutes les familles de la Grèce ?
Aux yeux de la nature, repris-je, rien n’est beau, rien n’est laid, tout est
dans l’ordre. Peu lui importe que de ses immenses combinaisons, il résulte
une figure qui présente toutes les perfections ou toutes les défectuosités
que nous assignons au corps humain.
Son unique objet est de conserver l’harmonie, qui, en liant par des chaînes
invisibles, les moindres parties de l’univers à ce grand tout, les conduit
paisiblement à leur fin. Respectez donc ses opérations ; elles sont d’un
genre si relevé, que la moindre réflexion vous découvrirait plus de beautés
réelles dans un insecte, que dans cette statue.
Lysis, indigné des blasphèmes que je prononçais en présence de la déesse,
me dit avec chaleur : pourquoi réfléchir, quand on est forcé de céder à des
impressions si vives ? Les vôtres le seraient moins, répondis-je, si vous étiez
seul et sans intérêt, surtout si vous ignoriez le nom de l’artiste. J’ai
suivi les progrès de vos sensations : vous avez été frappé au premier
instant, et vous vous êtes exprimé en homme sensé ; des ressouvenirs agréables
se sont ensuite réveillés dans votre cœur, et vous avez pris le langage de la
passion ; quand nos jeunes élèves nous ont dévoilé quelques secrets de
l’art, vous avez voulu enchérir sur leurs expressions, et vous m’avez
refroidi par votre enthousiasme. Combien fut plus estimable la candeur de cet
athénien qui se trouva par hasard au portique où l’on conserve la célèbre
Hélène de Zeuxis ! Il la considéra pendant quelques instants ; et moins
surpris de l’excellence du travail, que des transports d’un peintre placé
à ses côtés, il lui dit : mais je ne trouve pas cette femme si belle. C’est
que vous n’avez pas mes yeux, répondit l’artiste.
Au sortir du temple, nous parcourûmes le bois sacré, où tous les objets sont
relatifs au culte de Vénus. Là semblent revivre et jouir d’une jeunesse éternelle,
la mère d’Adonis, sous la forme du myrte ; la sensible Daphné, sous celle du
laurier ; le beau Cyparissus, sous celle du cyprès. Partout le lierre flexible
se tient fortement attaché aux branches des arbres ; et en quelques endroits,
la vigne trop féconde y trouve un appui favorable. Sous des berceaux, que de
superbes platanes protégeaient de leur ombre, nous vîmes plusieurs groupes de
cnidiens, qui, à la suite d’un sacrifice, prenaient un repas champêtre : ils
chantaient leurs amours, et versaient fréquemment dans leurs coupes, le vin délicieux
que produit cette heureuse contrée.
Le soir, de retour à l’auberge, nos jeunes élèves ouvrirent leurs
portefeuilles, et nous montrèrent dans des esquisses qu’ils s’étaient
procurées, les premières pensées de quelques artistes célèbres. Nous y vîmes
aussi un grand nombre d’études, qu’ils avaient faites d’après plusieurs
beaux monuments, et en particulier, d’après cette fameuse statue de Polyclète,
qu’on nomme le canon ou la règle. Ils portaient toujours avec eux l’ouvrage
que composa cet artiste pour justifier les proportions de sa figure, et le traité
de la symétrie et des couleurs, récemment publié par le peintre Euphranor.
Alors s’élevèrent plusieurs questions sur la beauté, soit universelle, soit
individuelle : tous la regardaient comme une qualité uniquement relative à
notre espèce ; tous convenaient qu’elle produit une surprise accompagnée
d’admiration, et qu’elle agit sur nous avec plus ou moins de force, suivant
l’organisation de nos sens, et les modifications de notre âme. Mais ils
ajoutaient que l’idée qu’on s’en fait, n’étant pas la même en Afrique
qu’en Europe, et variant partout, suivant la différence de l’âge et du
sexe, il n’était pas possible d’en réunir les divers caractères dans une
définition exacte.
Un de nous, à la fois médecin et philosophe, après avoir observé que les
parties de notre corps sont composées des éléments primitifs, soutint que la
santé résulte de l’équilibre de ces éléments, et la beauté, de
l’ensemble de ces parties. Non, dit un des disciples de Praxitèle, il ne
parviendrait pas à la perfection, celui qui se traînant servilement après les
règles, ne s’attacherait qu’à la correspondance des parties, ainsi qu’à
la justesse des proportions. On lui demanda quels modèles se propose un grand
artiste, quand il veut représenter le souverain des dieux, ou la mère des
amours. Des modèles, répondit-il, qu’il s’est formés d’après l’étude
réfléchie de la nature et de l’art, et qui conservent, pour ainsi dire, en dépôt
tous les attraits convenables à chaque genre de beauté. Les yeux fixés sur un
de ces modèles, il tâche par un long travail de le reproduire dans sa copie ;
il la retouche mille fois ; il y met tantôt l’empreinte de son âme élevée,
tantôt celle de son imagination riante, et ne la quitte qu’après avoir répandu
la majesté suprême dans le Jupiter d’Olympie, ou les grâces séduisantes
dans la Vénus de Cnide. La difficulté subsiste, lui dis-je ; ces simulacres de
beauté dont vous parlez, ces images abstraites où le vrai simple s’enrichit
du vrai idéal, n’ont rien de circonscrit ni d’uniforme. Chaque artiste les
conçoit et les présente avec des traits différents. Ce n’est donc pas sur
des mesures si variables, qu’on doit prendre l’idée précise du beau par
excellence.
Platon ne le trouvant nulle part exempt de taches et d’altération, s’éleva,
pour le découvrir, jusqu’à ce modèle que suivit l’ordonnateur de toutes
choses, quand il débrouilla le chaos. Là se trouvaient tracées d’une manière
ineffable et sublime (11), toutes les espèces des
objets qui tombent sous nos sens, toutes les beautés que le corps humain peut
recevoir dans les diverses époques de notre vie. Si la matière rebelle
n’avait opposé une résistance invincible à l’action divine, le monde
visible posséderait toutes les perfections du monde intellectuel. Les beautés
particulières, à la vérité, ne feraient sur nous qu’une impression légère,
puisqu’elles seraient communes aux individus de même sexe et de même âge ;
mais combien plus fortes et plus durables seraient nos émotions à l’aspect
de cette abondance de beautés, toujours pures et sans mélange
d’imperfections, toujours les mêmes et toujours nouvelles !
Aujourd’hui notre âme, où reluit un rayon de lumière émané de la divinité,
soupire sans cesse après le beau essentiel ; elle en recherche les faibles
restes, dispersés dans les êtres qui nous entourent, et en fait elle-même
jaillir de son sein des étincelles qui brillent dans les chef-d’œuvres des
arts, et qui font dire que leurs auteurs, ainsi que les poètes, sont animés
d’une flamme céleste.
On admirait cette théorie, on la combattait ; Philotas prit la parole.
Aristote, dit-il, qui ne se livre pas à son imagination, peut-être parce que
Platon s’abandonne trop à la sienne, s’est contenté de dire que la beauté
n’est autre chose que l’ordre dans la grandeur. En effet, l’ordre suppose
la symétrie, la convenance, l’harmonie : dans la grandeur sont comprises la
simplicité, l’unité, la majesté. On convint que cette définition
renfermait à peu près tous les caractères de la beauté, soit universelle,
soit individuelle.
Nous allâmes de Cnide à Mylasa, l’une des principales villes de la Carie.
Elle possède un riche territoire, et quantité de temples, quelques-uns très
anciens, tous construits d’un beau marbre tiré d’une carrière voisine. Le
soir, Stratonicus nous dit qu’il voulait jouer de la cithare en présence du
peuple assemblé, et n’en fut pas détourné par notre hôte, qui lui raconta
un fait récemment arrivé dans une autre ville de ce canton, nommée Iasus. La
multitude était accourue à l’invitation d’un joueur de cithare. Au moment
qu’il déployait toutes les ressources de son art, la trompette annonça
l’instant de la vente du poisson. Tout le monde courut au marché, à
l’exception d’un citoyen qui était dur d’oreille ; le musicien s’étant
approché de lui pour le remercier de son attention, et le féliciter sur son goût
: — est-ce que la trompette a sonné ? lui dit cet homme. — Sans doute. —
Adieu donc, je m’enfuis bien vite. Le lendemain Stratonicus se trouvant au
milieu de la place publique, entourée d’édifices sacrés, et ne voyant
autour de lui que très peu d’auditeurs, se mit à crier de toutes ses forces
: temples, écoutez-moi ; et après avoir préludé pendant quelques
moments, il congédia l’assemblée. Ce fut toute la vengeance qu’il tira du
mépris que les Grecs de Carie font des grands talents.
Il courut plus de risques à Caunus. Le pays est fertile ; mais la chaleur du
climat et l’abondance des fruits y occasionnent souvent des fièvres.
Nous étions étonnés de cette quantité de malades pâles et languissants, qui
se traînaient dans les rues. Stratonicus s’avisa de leur citer un vers
d’Homère, où la destinée des hommes est comparée à celle des feuilles.
C’était en automne, lorsque les feuilles jaunissent. Comme les habitants
s’offensaient de cette plaisanterie : « moi, répondit-il, je n’ai pas
voulu dire que ce lieu fût mal sain, puisque je vois les morts s’y promener
paisiblement. » Il fallut partir au plus vite ; mais ce ne fut pas sans
gronder Stratonicus, qui, tout en riant, nous dit qu’une fois à Corinthe, il
lui échappa quelques indiscrétions qui furent très mal reçues. Une vieille
femme le regardait attentivement ; il voulut en savoir la raison. La voici, répondit-elle
: cette ville ne peut vous souffrir un seul jour dans son sein ; comment se
peut-il que votre mère vous ait porté dix mois dans le sien ?
Suite du chapitre précédent. Les îles de Rhodes, de Crète et de Cos.
Nous
nous embarquâmes à Caunus. En approchant de Rhodes, Stratonicus nous chanta
cette belle ode, où, entre autres louanges que Pindare donne à cette île, il
l’appelle la fille de Vénus et l’épouse du soleil ; expressions peut-être
relatives aux plaisirs que la déesse y distribue, et à l’attention qu’a le
dieu de l’honorer sans cesse de sa présence ; car on prétend qu’il n’est
point de jour dans l’année où il ne s’y montre pendant quelques moments.
Les rhodiens le regardent comme leur principale divinité, et le représentent
sur toutes leurs monnaies.
Rhodes fut d’abord nommée Ophiusa, c’est à dire l’île aux serpents.
C’est ainsi qu’on désigna plusieurs autres îles qui étaient peuplées de
ces reptiles, quand les hommes en prirent possession. Remarque générale :
quantité de lieux, lors de leur découverte, reçurent leurs noms des animaux,
des arbres, des plantes et des fleurs qui s’y trouvaient en abondance. On
disait : je vais au pays des cailles, des cyprès, des lauriers, etc.
Du temps d’Homère, l’île dont je parle était partagée entre les villes
d’Ialyse, Camire et Linde, qui subsistent encore, dépouillées de leur ancien
éclat. Presque de nos jours, la plupart de leurs habitants ayant résolu de
s’établir dans un même endroit, pour réunir leurs forces, jetèrent les
fondements de la ville de Rhodes (12), d’après
les dessins d’un architecte athénien ; ils y transportèrent les statues qui
décoraient leurs premières demeures, et dont quelques-unes sont de vrais
colosses (13).
La nouvelle ville fut construite en forme d’amphithéâtre, sur un terrain qui
descend jusqu’au rivage de la mer. Ses ports, ses arsenaux, ses murs qui sont
d’une très grande élévation, et garnis de tours ; ses maisons bâties en
pierres et non en briques, ses temples, ses rues, ses théâtres, tout y porte
l’empreinte de la grandeur et de la beauté ; tout annonce le goût d’une
nation qui aime les arts, et que son opulence met en état d’exécuter de
grandes choses.
Le pays qu’elle habite, jouit d’un air pur et serein. On y trouve des
cantons fertiles, du raisin et du vin excellent, des arbres d’une grande beauté,
du miel estimé, des salines, des carrières de marbre ; la mer qui l’entoure
fournit du poisson en abondance. Ces avantages, et d’autres encore ont fait
dire aux poètes, qu’une pluie d’or y descend du ciel.
L’industrie seconda la nature. Avant l’époque des olympiades, les rhodiens
s’appliquèrent à la marine. Par son heureuse position, leur île sert de relâche
aux vaisseaux qui vont d’Égypte en Grèce, ou de Grèce en Égypte. Ils s’établirent
successivement dans la plupart des lieux où le commerce les attirait. On doit
compter parmi leurs nombreuses colonies, Parthénope (14)
et Salapia en Italie, Agrigente et Géla en Sicile, Rhodes (15)
sur les côtes de l’Ibérie au pied des Pyrénées, etc.
Les progrès de leurs lumières sont marqués par des époques assez distinctes.
Dans les plus anciens temps ils reçurent de quelques étrangers, connus sous le
nom de telchiniens, des procédés, sans doute informes encore, pour travailler
les métaux ; les auteurs du bienfait furent soupçonnés d’employer les opérations
de la magie. Des hommes plus éclairés leur donnèrent ensuite des notions sur
le cours des astres, et sur l’art de la divination ; on les nomma les enfants
du soleil. Enfin des hommes de génie les soumirent à des lois dont la sagesse
est généralement reconnue. Celles qui concernent la marine, ne cesseront de la
maintenir dans un état florissant, et pourront servir de modèles à toutes les
nations commerçantes. Les rhodiens paraissent avec assurance sur toutes les
mers, sur toutes les côtes. Rien n’est comparable à la légèreté de leurs
vaisseaux, à la discipline qu’on y observe, à l’habileté des commandants
et des pilotes. Cette partie de l’administration est confiée aux soins
vigilants d’une magistrature sévère ; elle punirait de mort ceux qui, sans
permission, pénétreraient dans certains endroits des arsenaux.
Je vais rapporter quelques-unes de leurs lois civiles et criminelles. Pour empêcher
que les enfants ne laissent flétrir la mémoire de leur père : « qu’ils
paient ses dettes, dit la loi, quand même ils renonceraient à sa succession. »
À Athènes, lorsque un homme est condamné à perdre la vie, on commence par!
Ôter son nom du registre des citoyens. Ce n’est donc pas un athénien qui
s’est rendu coupable, c’est un étranger. Le même esprit a dicté cette loi
des rhodiens : « que les homicides soient jugés hors de la ville. »
Dans la vue d’inspirer plus d’horreur pour le crime, l’entrée de la ville
est interdite à l’exécuteur des hautes œuvres.
L’autorité avait toujours été entre les mains du peuple : elle lui fut
enlevée, il y a quelques années, par une faction que favorisait Mausole, roi
de Carie ; et ce fut vainement qu’il implora le secours des athéniens. Les
riches, auparavant maltraités par le peuple, veillent sur ses intérêts avec
plus de soin qu’il ne faisait lui-même. Ils ordonnent de temps en temps des
distributions de blé ; et des officiers particuliers sont chargés de prévenir
les besoins des plus pauvres, et spécialement de ceux qui sont employés dans
les flottes ou dans les arsenaux.
De telles attentions perpétueront sans doute l’oligarchie (16)
; et tant que les principes de la constitution ne s’altéreront point, on
recherchera l’alliance d’un peuple dont les chefs auront appris à se
distinguer par une prudence consommée, et les soldats par un courage intrépide.
Mais ces alliances ne seront jamais fréquentes. Les rhodiens resteront autant
qu’ils le pourront, dans une neutralité armée. Ils auront des flottes
toujours prêtes pour protéger leur commerce, un commerce pour amasser des
richesses, des richesses pour être en état d’entretenir leurs flottes.
Les lois leur inspirent un amour ardent pour la liberté ; les monuments
superbes impriment dans leurs âmes des idées et des sentiments de grandeur.
Ils conservent l’espérance dans les plus affreux revers, et l’ancienne
simplicité de leurs pères dans le sein de l’opulence. Leurs mœurs ont
quelquefois reçu de fortes atteintes : mais ils sont tellement attachés à
certaines formes d’ordre et de décence, que de pareilles attaques n’ont
chez eux qu’une influence passagère. Ils se montrent en public avec des
habits modestes et un maintien grave. On ne les voit jamais courir dans les
rues, et se précipiter les uns sur les autres. Ils assistent aux spectacles en
silence ; et dans ces repas où règne la confiance de l’amitié et de la
gaieté, ils se respectent eux-mêmes.
Nous parcourûmes l’île dans sa partie orientale, où l’on prétend
qu’habitaient autrefois des géants. On y a découvert des os d’une grandeur
énorme. On nous en avait montré de semblables en d’autres lieux de la Grèce.
Cette race d’hommes a-t-elle existé ? Je l’ignore.
Au bourg de Linde, le temple de Minerve est remarquable, non seulement par sa
haute antiquité, et par les offrandes des rois, mais encore par deux objets qui
fixèrent notre attention. Nous y vîmes, tracée en lettres d’or, cette ode
de Pindare, que Stratonicus nous avait fait entendre. Non loin de là se trouve
le portrait d’Hercule ; il est de Parrhasius, qui, dans une inscription placée
au bas du tableau, atteste qu’il avait représenté le dieu tel qu’il
l’avait vu plus d’une fois en songe. D’autres ouvrages du même artiste
excitaient l’émulation d’un jeune homme de Caunus, que nous connûmes, et
qui se nommait Protogène. Je le cite, parce qu’on augurait, d’après ses
premiers essais, qu’il se placerait à côté ou au dessus de Parrhasius.
Parmi les gens de lettres qu’a produits l’île de Rhodes, nous citerons
d’abord Cléobule, l’un des sages de la Grèce ; ensuite Timocréon et
Anaxandride, l’un et l’autre célèbres par leurs comédies. Le premier était
à la fois athlète et poète, très vorace et très satirique. Dans ses pièces
de théâtre, ainsi que dans ses chansons, il déchira sans pitié Thémistocle
et Simonide. Après sa mort, Simonide fit son épitaphe ; elle était conçue en
ces termes : « j’ai passé ma vie à manger, à boire, et à dire du mal
de tout le monde. »
Anaxandride, appelé à la cour du roi de Macédoine, augmenta par une de ses pièces
l’éclat des fêtes qu’on y célébrait. Choisi par les athéniens pour
composer le dithyrambe qu’on devait chanter dans une cérémonie religieuse,
il parut à cheval à la tête du chœur, ses cheveux tombant sur ses épaules,
vêtu d’une robe de pourpre garnie de franges d’or, et chantant lui-même
ses vers : il crut que cet appareil, soutenu d’une belle figure, lui
attirerait l’admiration de la multitude. Sa vanité lui donnait une humeur
insupportable. Il avait fait 65 comédies. Il remporta dix fois le prix ; mais,
beaucoup moins flatté de ses victoires qu’humilié de ses chutes, au lieu de
corriger les pièces qui n’avaient pas réussi, il les envoyait, dans un accès
de colère, aux épiciers, pour qu’elles servissent d’enveloppes.
Que d’après ces exemples on ne juge pas du caractère de la nation. Timocréon
et Anaxandride vécurent loin de leur patrie, et ne cherchèrent que leur gloire
personnelle.
L’île de Rhodes est beaucoup plus petite que celle de Crète (18).
Toutes deux m’ont paru mériter de l’attention : la première s’est élevée
au dessus de ses moyens ; la seconde est restée au dessous des siens. Notre
traversée de l’une à l’autre fut très heureuse. Nous descendîmes au port
de Cnosse, éloigné de cette ville de 25 stades (19).
Du temps de Minos, Cnosse était la capitale de l’île de Crète. Les
habitants voudraient lui conserver la même prérogative, et fondent leur prétention,
non sur leur puissance actuelle, mais sur la gloire de leurs ancêtres, et sur
un titre encore plus respectable à leurs yeux ; c’est le tombeau de Jupiter ;
c’est cette caverne fameuse, où ils disent qu’il fut enseveli. Elle est
creusée au pied du mont Ida, à une légère distance de la ville. Ils nous
pressèrent de la voir, et le cnossien qui avait la complaisance de nous loger,
voulut absolument nous accompagner.
Il fallait traverser la place publique ; elle était pleine de monde. On nous
dit qu’un étranger devait prononcer un discours en l’honneur des crétois.
Nous ne fûmes pas étonnés du projet ; nous avions vu en plusieurs endroits de
la Grèce, des orateurs ou des sophistes composer ou réciter en public le panégyrique
d’un peuple, d’un héros, ou d’un personnage célèbre. Mais quelle fut
notre surprise, quand l’étranger parut à la tribune ? C’était
Stratonicus. La veille il s’était concerté, à notre insu, avec les
principaux magistrats qu’il avait connus dans un voyage précédent.
Après avoir représenté les anciens habitants de l’île dans un état de
barbarie et d’ignorance : c’est parmi vous, s’écria-t-il, que tous les
arts furent découverts ; c’est vous qui en avez enrichi la terre. Saturne
vous donna l’amour de la justice, et cette simplicité de cœur qui vous
distingue. Vesta vous apprit à bâtir des maisons, Neptune à construire des
vaisseaux. Vous devez à Cérès la culture du blé, à Bacchus celle de la
vigne, à Minerve celle de l’olivier. Jupiter détruisit les géants qui
voulaient vous asservir. Hercule vous délivra des serpents, des loups, et des
diverses espèces d’animaux malfaisants. Les auteurs de tant de bienfaits,
admis par vos soins au nombre des dieux, reçurent le jour dans cette belle
contrée, et ne sont maintenant occupés que de son bonheur.
L’orateur parla ensuite des guerres de Minos, de ses victoires sur les athéniens,
des étranges amours de Pasiphaé, de cet homme plus étrange encore, qui naquit
avec une tête de taureau, et qui fut nommé Minotaure. Stratonicus, en
rassemblant les traditions les plus contradictoires, et les fables les plus
absurdes, les avait exposées comme des vérités importantes et incontestables.
Il en résultait un ridicule qui nous faisait trembler pour lui ; mais la
multitude, enivrée des louanges dont il l’accablait, ne cessa de
l’interrompre par des applaudissements. La séance finie, il vint nous joindre
; nous lui demandâmes, si, en voulant s’amuser aux dépens de ce peuple, il
n’avait pas craint de l’irriter par l’excès des éloges. Non, répondit-il
; la modestie des nations, ainsi que celle des particuliers, est une vertu si
douce, qu’on peut sans risque la traiter avec insolence.
Le chemin qui conduit à l’antre de Jupiter est très agréable : sur ses
bords, des arbres superbes ; à ses côtés, des prairies charmantes, et un bois
de cyprès remarquables par leur hauteur et leur beauté, bois consacré aux
dieux, ainsi qu’un temple que nous trouvâmes ensuite. À l’entrée de la
caverne sont suspendues quantité d’offrandes. On nous fit remarquer comme une
singularité un de ces peupliers noirs qui tous les ans portent du fruit : on
nous dit qu’il en croissait d’autres aux environs, sur les bords de la
fontaine Saurus. La longueur de l’antre peut être de 200 pieds, sa largeur de
20. Au fond nous vîmes un siège qu’on nomme le trône de Jupiter, et sur les
parois cette inscription tracée en anciens caractères : c’est ici le
tombeau de Zan (20).
Comme il était établi que le dieu se manifestait, dans le souterrain sacré,
à ceux qui venaient le consulter, des hommes d’esprit profitèrent de cette
erreur pour éclairer ou pour séduire les peuples. On prétend en effet que
Minos, Epiménide et Pythagore, voulant donner une sanction divine à leurs lois
ou à leurs dogmes, descendirent dans la caverne, et s’y tinrent plus ou moins
de temps renfermés.
De là nous allâmes à la ville de Gortyne, l’une des principales du pays ;
elle est située au commencement d’une plaine très fertile. En arrivant, nous
assistâmes au jugement d’un homme accusé d’adultère. Il en fut convaincu
; on le traita comme le vil esclave des sens. Déchu des privilèges de citoyen,
il parut en public avec une couronne de laine, symbole d’un caractère efféminé,
et fut obligé de payer une somme considérable.
On nous fit monter sur une colline par un chemin très rude, jusqu’à
l’ouverture d’une caverne, dont l’intérieur présente à chaque pas des
circuits et des sinuosités sans nombre. C’est là surtout qu’on connaît le
danger d’une première faute ; c’est là que l’erreur d’un moment peut
coûter la vie au voyageur indiscret. Nos guides, à qui une longue expérience
avait appris à connaître tous les replis de ces retraites obscures, s’étaient
armés de flambeaux.
Nous suivîmes une espèce d’allée, assez large pour y laisser passer deux ou
trois hommes de front, haute en certains endroits de 7 à 8 pieds ; en
d’autres, de 2 ou 3 seulement. Après avoir marché ou rampé pendant
l’espace d’environ 1200 pas, nous trouvâmes deux salles presque rondes,
ayant chacune 24 pieds de diamètre, sans autre issue que celle qui nous y avait
conduits, toutes deux taillées dans le roc, ainsi qu’une partie de l’allée
que nous venions de parcourir.
Nos conducteurs prétendaient que cette vaste caverne était précisément ce
fameux labyrinthe où Thésée mit à mort le Minotaure que Minos y tenait
renfermé. Ils ajoutaient que dans l’origine, le labyrinthe ne fut destiné
qu’à servir de prison (21).
Dans les pays de montagnes, le défaut de cartes topographiques nous obligeait
souvent à gagner une hauteur pour reconnaître la position respective des
lieux. Le sommet du mont Ida nous présentait une station favorable.
Nous prîmes des provisions pour quelques jours. Une partie de la route se fait
à cheval, et l’autre à pied. On visite, en montant, les antres où s’étaient
établis les premiers habitants de la Crète. On traverse des bois de chênes,
d’érables et de cèdres. Nous étions frappés de la grosseur des cyprès, de
la hauteur des arbousiers et des andrachnés. À mesure qu’on avance, le
chemin devient plus escarpé, le pays plus désert. Nous marchions quelquefois
sur les bords des précipices, et pour comble d’ennui, il fallait supporter
les froides réflexions de notre hôte. Il comparait les diverses régions de la
montagne, tantôt aux différents âges de la vie, tantôt aux dangers de l’élévation,
et aux vicissitudes de la fortune. Eussiez-vous pensé, disait-il, que cette
masse énorme, qui occupe au milieu de notre île un espace de 600 stades de
circonférence (22), qui a successivement offert à
nos regards des forêts superbes, des vallées et des prairies délicieuses, des
animaux sauvages et paisibles, des sources abondantes qui vont au loin
fertiliser nos campagnes, se terminerait par quelques rochers, sans cesse battus
des vents, sans cesse couverts de neiges et de glaces ?
La Crète doit être comptée parmi les plus grandes îles connues. Sa longueur
d’orient en occident est, à ce qu’on prétend, de 2.500 stades (23)
; dans son milieu, elle en a environ 400 de largeur (24)
; beaucoup moins partout ailleurs. Au midi, la mer de Libye baigne ses côtes ;
au nord, la mer Égée : à l’est elle s’approche de l’Asie ; à
l’ouest, de l’Europe. Sa surface est hérissée de montagnes, dont
quelques-unes, moins élevées que le mont Ida, sont néanmoins d’une très
grande hauteur : on distingue dans sa partie occidentale les monts blancs,
qui forment une chaîne de 300 stades de longueur (25).
Sur les rivages de la mer, et dans l’intérieur des terres, de riches prairies
sont couvertes de troupeaux nombreux ; des plaines bien cultivées présentent
successivement d’abondantes moissons de blé, de vin, d’huile, de miel, et
de fruits de toute espèce. L’île produit quantité de plantes salutaires ;
les arbres y sont très vigoureux ; les cyprès s’y plaisent beaucoup ; ils
croissent, à ce qu’on dit, au milieu des neiges éternelles qui couronnent
les monts blancs, et qui leur ont fait donner ce nom.
La Crète était fort peuplée du temps d’Homère. On y comptait 90 ou 100
villes. Je ne sais si le nombre en a depuis augmenté ou diminué. On prétend
que les plus anciennes furent construites sur les flancs des montagnes, et que
les habitants descendirent dans les plaines, lorsque les hivers devinrent plus
rigoureux et plus longs. J’ai déjà remarqué dans mon voyage de Thessalie,
qu’on se plaignait à Larisse de l’augmentation successive du froid (26).
Le pays étant partout montueux et inégal, la course à cheval est moins connue
des habitants que la course à pied ; et par l’exercice continuel qu’ils
font de l’arc et de la fronde dès leur enfance, ils sont devenus les
meilleurs archers, et les plus habiles frondeurs de la Grèce.
L’île est d’un difficile accès. La plupart de ses ports sont exposés aux
coups de vent ; mais comme il est aisé d’en sortir avec un temps favorable,
on pourrait y préparer des expéditions pour toutes les parties de la terre.
Les vaisseaux, qui partent du promontoire le plus oriental, ne mettent que 3 ou
4 jours pour aborder en Égypte. Il ne leur en faut que 10 pour se rendre au
Palus Méotide au dessus du Pont-Euxin.
La position des crétois au milieu des nations connues, leur extrême
population, et les richesses de leur sol, font présumer que la nature les avait
destinés à ranger toute la Grèce sous leur obéissance. Dès avant la guerre
de Troie, ils soumirent une partie des îles de la mer Égée, et s’établirent
sur quelques côtes de l’Asie et de l’Europe. Au commencement de cette
guerre, 80 de leurs vaisseaux abordèrent sur les rives d’Ilium, sous les
ordres d’Idoménée et de Mérion. Bientôt après, l’esprit des conquêtes
s’éteignit parmi eux, et dans ces derniers temps, il a été remplacé par
des sentiments qu’on aurait de la peine à justifier. Lors de l’expédition
de Xerxès, ils obtinrent de la Pythie une réponse qui les dispensait de
secourir la Grèce ; et pendant la guerre du Péloponnèse, guidés, non par un
principe de justice, mais par l’appât du gain, ils mirent à la solde des athéniens
un corps de frondeurs et d’archers, que ces derniers leur avaient demandés.
Tel ne fut jamais l’esprit de leurs lois, de ces lois d’autant plus célèbres,
qu’elles en ont produit de plus belles encore. Regrettons de ne pouvoir citer
ici tous ceux qui, parmi eux, s’occupèrent de ce grand objet ; prononçons du
moins avec respect le nom de Rhadamanthe, qui, dès les plus anciens temps, jeta
les fondements de la législation, et celui de Minos qui éleva l’édifice.
Lycurgue emprunta des crétois l’usage des repas en commun, les règles sévères
de l’éducation publique, et plusieurs autres articles qui semblent établir
une conformité parfaite entre ses lois et celles de Crète. Pourquoi donc les
crétois ont-ils plus tôt et plus honteusement dégénéré de leurs
institutions que les spartiates ? Si je ne me trompe, en voici les principales
causes.
1° dans un pays entouré de mers ou de montagnes qui le séparent des régions
voisines, il faut que chaque peuplade sacrifie une partie de sa liberté pour
conserver l’autre, et qu’afin de se protéger mutuellement, leurs intérêts
se réunissent dans un centre commun. Sparte étant devenue, par la valeur de
ses habitants, ou par les institutions de Lycurgue, la capitale de la Laconie,
on vit rarement s’élever des troubles dans la province. Mais en Crète, les
villes de Cnosse, de Gortyne, de Cydonie, de Phestus, de Lyctos, et quantité
d’autres, forment autant de républiques indépendantes, jalouses, ennemies,
toujours en état de guerre les unes contre les autres. Quand il survient une
rupture entre les peuples de Cnosse et de Gortyne sa rivale, l’île est pleine
de factions ; quand ils sont unis, elle est menacée de la servitude.
2° à la tête de chacune de ces républiques, dix magistrats, nommés Cosmes (27),
sont chargés de l’administration, et commandent les armées. Ils consultent
le sénat, et présentent les décrets, qu’ils dressent de concert avec cette
compagnie, à l’assemblée du peuple, qui n’a que le privilège de les
confirmer. Cette constitution renferme un vice essentiel. Les Cosmes ne sont
choisis que dans une certaine classe de citoyens ; et comme après leur année
d’exercice, ils ont le droit exclusif de remplir les places vacantes dans le sénat,
il arrive qu’un petit nombre de familles, revêtues de toute l’autorité,
refusent d’obéir aux lois, exercent, en se réunissant, le pouvoir le plus
despotique, et donnent lieu, en se divisant, aux plus cruelles séditions.
3° les lois de Lycurgue établissent l’égalité des fortunes parmi les
citoyens, et la maintiennent par l’interdiction du commerce et de
l’industrie ; celles de Crète permettent à chacun d’augmenter son bien.
Les premières défendent toute communication avec les nations étrangères : ce
trait de génie avait échappé aux législateurs de Crète. Cette île, ouverte
aux commerçants et aux voyageurs de tous les pays, reçut de leurs mains la
contagion des richesses et celle des exemples. Il semble que Lycurgue fonda de
plus justes espérances sur la sainteté des mœurs que sur la beauté des lois
: qu’en arriva-t-il ? Dans aucun pays, les lois n’ont été aussi respectées
qu’elles le furent par les magistrats et par les citoyens de Sparte. Les législateurs
de Crète paraissent avoir plus compté sur les lois que sur les mœurs, et s’être
plus donné de soins pour punir le crime que pour le prévenir : injustices dans
les chefs, corruption dans les particuliers, voilà ce qui résulta de leurs règlements.
La loi du syncrétisme, qui ordonne à tous les habitants de l’île de se réunir,
si une puissance étrangère y tentait une descente, ne saurait les défendre,
ni contre leurs divisions, ni contre les armes de l’ennemi, parce qu’elle ne
ferait que suspendre les haines, au lieu de les éteindre, et qu’elle
laisserait subsister trop d’intérêts particuliers dans une confédération générale.
On nous parla de plusieurs crétois qui se sont distingués en cultivant la poésie
ou les arts. Epiménide, qui, par certaines cérémonies religieuses se vantait
de détourner le courroux céleste, devint beaucoup plus célèbre que Myson qui
ne fut mis qu’au nombre des sages.
En plusieurs endroits de la Grèce, on conserve avec respect de prétendus
monuments de la plus haute antiquité : à Chéronée le sceptre d’Agamemnon,
ailleurs la massue d’Hercule et la lance d’Achille ; mais j’étais plus
jaloux de découvrir dans les maximes et dans les usages d’un peuple, les débris
de son ancienne sagesse. Les crétois ne mêlent jamais les noms des dieux dans
leurs serments. Pour les prémunir contre les dangers de l’éloquence, on
avait défendu l’entrée de l’île aux professeurs de l’art oratoire.
Quoiqu’ils soient aujourd’hui plus indulgents à cet égard, ils parlent
encore avec la même précision que les spartiates, et sont plus occupés des
pensées que des mots. Je fus témoin d’une querelle survenue entre deux
cnossiens. L’un dans un accès de fureur dit à l’autre : « puisse-tu
vivre en mauvaise compagnie ! » Et le quitta aussitôt. On m’apprit que
c’était la plus forte imprécation à faire contre son ennemi.
Il en est qui tiennent une espèce de registre des jours heureux et des jours
malheureux ; et comme ils ne comptent la durée de leur vie, que d’après le
calcul des premiers, ils ordonnent d’inscrire sur leurs tombeaux cette formule
singulière : « ci gît un tel, qui exista pendant tant d’années, et
qui en vécut tant. »
Un vaisseau marchand et une galère à trois rangs de rames devaient partir
incessamment du port de Cnosse, pour se rendre à Samos. Le premier, à cause de
sa forme ronde, faisait moins de chemin que le second. Nous le préférâmes,
parce qu’il devait toucher aux îles où nous voulions descendre.
Nous formions une société de voyageurs qui ne pouvaient se lasser d’être
ensemble. Tantôt rasant la côte, nous étions frappés de la ressemblance et
de la variété des aspects ; tantôt, moins distraits par les objets extérieurs,
nous agitions avec chaleur des questions qui au fond ne nous intéressaient guère
; quelquefois des sujets de philosophie, de littérature et d’histoire
remplissaient nos loisirs. On s’entretint un jour du pressant besoin que nous
avons de répandre au dehors les fortes émotions qui agitent nos âmes. L’un
de nous rapporta cette réflexion du philosophe Archytas : « qu’on vous
élève au haut des cieux, vous serez ravi de la grandeur et de la beauté du
spectacle ; mais aux transports de l’admiration succédera bientôt le regret
amer de ne pouvoir les partager avec personne. » Dans cette conversation,
je recueillis quelques autres remarques. En Perse, il n’est pas permis de
parler des choses qu’il n’est pas permis de faire. — Les vieillards vivent
plus de ressouvenirs que d’espérances. — Combien de fois un ouvrage annoncé
et prôné d’avance a trompé l’attente du public !
Un autre jour, on traitait d’infâme ce citoyen d’Athènes qui donna son
suffrage contre Aristide, parce qu’il était ennuyé de l’entendre sans
cesse appeler le juste. Je sens, répondit Protésilas, que dans un moment
d’humeur j’eusse fait la même chose que cet athénien ; mais auparavant,
j’aurais dit à l’assemblée générale : Aristide est juste ; je le suis
autant que lui ; d’autres le sont autant que moi. Quel droit avez-vous de lui
accorder exclusivement un titre qui est la plus noble des récompenses ? Vous
vous ruinez en éloges ; et ces brillantes dissipations ne servent qu’à
corrompre les vertus éclatantes, qu’à décourager les vertus obscures.
J’estime Aristide et je le condamne, non que je le croie coupable, mais parce
qu’à force de m’humilier, vous m’avez forcé d’être injuste. Il fut
ensuite question de Timon qu’on surnomma le misanthrope, et dont l’histoire
tient en quelque façon à celle des mœurs. Personne de la compagnie ne
l’avait connu ; tous en avaient ouï parler diversement à leurs pères. Les
uns en faisaient un portrait avantageux, les autres le peignaient de noires
couleurs. Au milieu de ces contradictions, on présenta une formule
d’accusation, semblable à celles qu’on porte aux tribunaux d’Athènes, et
conçue en ces termes : « Stratonicus accuse Timon d’avoir haï
tous les hommes ; pour peine, la haine de tous les hommes. » On admit la
cause, et Philotas fut constitué défenseur de Timon. Je vais donner
l’extrait des moyens employés de part et d’autre. Je défère à votre
tribunal, dit Stratonicus, un caractère féroce et perfide. Quelques amis de
Timon ayant, à ce qu’on prétend, payé ses bienfaits d’ingratitude, tout
le genre humain devint l’objet de sa vengeance. Il l’exerçait sans cesse
contre les opérations du gouvernement, contre les actions des particuliers.
Comme si toutes les vertus devaient expirer avec lui, il ne vit plus sur la
terre que des impostures et des crimes ; et dès ce moment, il fut révolté de
la politesse des athéniens, et plus flatté de leur mépris que de leur estime.
Aristophane, qui le connaissait, nous le représente comme entouré d’une
enceinte d’épines qui ne permettait pas de l’approcher ; il ajoute qu’il
fut détesté de tout le monde, et qu’on le regardait comme le rejeton des
furies.
Ce n’était pas assez encore ; il a trahi sa patrie ; j’en fournis la
preuve. Alcibiade venait de faire approuver par l’assemblée générale des
projets nuisibles à l’état : « courage, mon fils, lui dit Timon. Je te
félicite de tes succès ; continue, et tu perdras la république. »
Quelle horreur ! Et qui oserait prendre la défense d’un tel homme ?
Le sort m’a chargé de ce soin, répondit Philotas, et je vais m’en
acquitter. Remarquons d’abord l’effet que produisirent les paroles de Timon
sur le grand nombre d’athéniens qui accompagnaient Alcibiade. Quelques-uns,
à la vérité, l’accablèrent d’injures ; mais d’autres prirent le parti
d’en rire ; et les plus éclairés en furent frappés comme d’un trait de
lumière. Ainsi Timon prévit le danger, en avertit, et ne fut point écouté.
Pour le noircir encore plus, vous avez cité Aristophane, sans vous apercevoir
que son témoignage suffit pour justifier l’accusé. « C’est ce Timon,
dit le poète, c’est cet homme exécrable et issu des furies, qui vomit sans
cesse des imprécations contre les scélérats. » Vous l’entendez,
Stratonicus ; Timon ne fut coupable que pour s’être déchaîné contre des
hommes pervers. Il parut dans un temps où les mœurs anciennes luttaient encore
contre des passions liguées pour les détruire. C’est un moment redoutable
pour un état. C’est alors que dans les caractères faibles, et jaloux de leur
repos, les vertus sont indulgentes et se prêtent aux circonstances ; que dans
les caractères vigoureux, elles redoublent de sévérité, et se rendent
quelquefois odieuses par une inflexible roideur. Timon joignait à beaucoup
d’esprit et de probité, les lumières de la philosophie ; mais aigri peut-être
par le malheur, peut-être par les progrès rapides de la corruption, il mit
tant d’âpreté dans ses discours et dans ses formes, qu’il aliéna tous les
esprits. Il combattait pour la même cause que Socrate qui vivait de son temps,
que Diogène avec qui on lui trouve bien des rapports. Leur destinée a dépendu
de leurs différents genres d’attaque. Diogène combat les vices avec le
ridicule, et nous rions avec lui ; Socrate les poursuivit avec les armes de la
raison, et il lui en coûta la vie ; Timon, avec celles de l’humeur : il cessa
d’être dangereux, et fut traité de misanthrope, expression nouvelle alors,
qui acheva de le décréditer auprès de la multitude, et le perdra peut-être
auprès de la postérité.
Je ne puis croire que Timon ait enveloppé tout le genre humain dans sa censure.
Il aimait les femmes. Non, reprit Stratonicus aussitôt ; il ne connut pas
l’amour, puisqu’il ne connut pas l’amitié. Rappelez-vous ce qu’il dit
à cet athénien qu’il semblait chérir, et qui, dans un repas, tête à tête
avec lui, s’étant écrié : ô Timon, l’agréable souper ! N’en reçut
que cette réponse outrageante : oui, si vous n’en étiez pas.
Ce ne fut peut-être, dit Philotas, qu’une plaisanterie amenée par la
circonstance. Ne jugez pas Timon d’après de faibles rumeurs accréditées par
ses ennemis ; mais d’après ces effusions de cœur que lui arrachait
l’indignation de sa vertu, et dont l’originalité ne peut jamais déplaire
aux gens de goût. Car de la part d’un homme qu’entraîne trop loin
l’amour du bien public, les saillies de l’humeur sont piquantes, parce
qu’elles dévoilent le caractère en entier. Il monta un jour à la tribune.
Le peuple, surpris de cette soudaine apparition, fit un grand silence : « athéniens,
dit-il, j’ai un petit terrain ; je vais y bâtir ; il s’y trouve un figuier
; je dois l’arracher. Plusieurs citoyens s’y sont pendus ; si la même envie
prend à quelqu’un de vous, je l’avertis qu’il n’a pas un moment à
perdre. »
Stratonicus, qui ne savait pas cette anecdote, en fut si content, qu’il se désista
de son accusation. Cependant on recueillit les avis, et l’on décida que, par
l’amertume de son zèle, Timon perdit l’occasion de contribuer au salut de
la morale ; que néanmoins une vertu intraitable est moins dangereuse qu’une lâche
complaisance, et que si la plupart des athéniens avaient eu pour les scélérats
la même horreur que Timon, la république subsisterait encore dans son ancienne
splendeur.
Après ce jugement, on parut étonné de ce que les Grecs n’avaient point élevé
de temples à l’amitié : je le suis bien plus, dit Lysis, de ce qu’ils
n’en ont jamais consacré à l’amour. Quoi, point de fêtes ni de sacrifices
pour le plus ancien et le plus beau des dieux ! Alors s’ouvrit une carrière
immense que l’on parcourut plusieurs fois. On rapportait sur la nature de
l’amour les traditions anciennes, les opinions des modernes. On n’en
reconnaissait qu’un ; on en distinguait plusieurs ; on n’en admettait que
deux, l’un céleste et pur, l’autre terrestre et grossier. On donnait ce nom
au principe qui ordonna les parties de la matière agitées dans le chaos, à
l’harmonie qui règne dans l’univers, aux sentiments qui rapprochent les
hommes. Fatigué de tant de savoir et d’obscurités, je priai les combattants
de réduire cette longue dispute à un point unique. Regardez-vous, leur dis-je,
l’amour comme un dieu ? Non, répondit Stratonicus ; c’est un pauvre qui
demande l’aumône. Il commençait à développer sa pensée, lorsque un effroi
mortel s’empara de lui. Le vent soufflait avec violence ; notre pilote épuisait
vainement les ressources de son art. Lysis, que Stratonicus n’avait cessé
d’importuner de questions, saisit ce moment pour lui demander quels étaient
les bâtiments où l’on court le moins de risques ; si c’étaient les ronds
ou les longs. Ceux qui sont à terre, répondit-il. Ses vœux furent bientôt
comblés ; un coup de vent nous porta dans le port de Cos. Nous sautâmes sur le
rivage, et l’on mit le navire à sec.
Cette île est petite, mais très agréable. À l’exception de quelques
montagnes qui la garantissent des vents impétueux du midi, le pays est uni et
d’une grande fécondité. Un tremblement de terre ayant détruit une partie de
l’ancienne ville, et les habitants se trouvant ensuite déchirés par des
factions, la plupart vinrent, il y a quelques années, s’établir au pied
d’un promontoire, à 40 stades (28) du continent
de l’Asie. Rien de si riche en tableaux que cette position ; rien de si
magnifique que le port, les murailles, et l’intérieur de la nouvelle ville.
Le célèbre temple d’Esculape, situé dans le faubourg, est couvert
d’offrandes, tribut de la reconnaissance des malades ; et d’inscriptions qui
indiquent, et les maux dont ils étaient affligés, et les remèdes qui les en
ont délivrés.
Un plus noble objet fixait notre attention. C’est dans cette île que naquit
Hippocrate, la première année de la 80e olympiade (29).
Il était de la famille des Asclépiades, qui, depuis plusieurs siècles,
conserve la doctrine d’Esculape, auquel elle rapporte son origine. Elle a formé
trois écoles, établies, l’une à Rhodes, la seconde à Cnide, et la troisième
à Cos. Il reçut de son père Héraclide les éléments des sciences ; et
convaincu bientôt que, pour connaître l’essence de chaque corps en
particulier, il faudrait remonter aux principes constitutifs de l’univers, il
s’appliqua tellement à la physique générale, qu’il tient un rang
honorable parmi ceux qui s’y sont le plus distingués. Les intérêts de la médecine
se trouvaient alors entre les mains de deux classes d’hommes qui
travaillaient, à l’insu l’une de l’autre, à lui ménager un triomphe éclatant.
D’un côté, les philosophes ne pouvaient s’occuper du système général de
la nature, sans laisser tomber quelques regards sur le corps humain, sans
assigner à certaines causes, les vicissitudes qu’il éprouve souvent ; d’un
autre côté, les descendants d’Esculape traitaient les maladies suivant des règles
confirmées par de nombreuses guérisons, et leurs trois écoles se félicitaient
à l’envi de plusieurs excellentes découvertes. Les philosophes discouraient,
les Asclépiades agissaient. Hippocrate, enrichi des connaissances des uns et
des autres, conçut une de ces grandes et importantes idées qui servent d’époques
à l’histoire du génie ; ce fut d’éclairer l’expérience par le
raisonnement, et de rectifier la théorie par la pratique. Dans cette théorie néanmoins,
il n’admit que les principes relatifs aux divers phénomènes que présente le
corps humain, considéré dans les rapports de maladie et de santé.
À la faveur de cette méthode, l’art élevé à la dignité de la science,
marcha d’un pas plus ferme dans la route qui venait de s’ouvrir ; et
Hippocrate acheva paisiblement une révolution qui a changé la face de la médecine.
Je ne m’étendrai ni sur les heureux essais de ses nouveaux remèdes, ni sur
les prodiges qu’ils opérèrent dans tous les lieux honorés de sa présence,
et surtout en Thessalie, où, après un long séjour, il mourut, peu de temps
avant mon arrivée dans la Grèce. Mais je dirai que ni l’amour du gain, ni le
désir de la célébrité, ne l’avaient conduit en des climats éloignés.
D’après tout ce qu’on m’a rapporté de lui, je n’ai aperçu dans son âme,
qu’un sentiment, l’amour du bien ; et dans le cours de sa longue vie,
qu’un seul fait, le soulagement des malades.
Il a laissé plusieurs ouvrages. Les uns ne sont que les journaux des maladies
qu’il avait suivies ; les autres contiennent les résultats de son expérience
et de celle des siècles antérieurs ; d’autres enfin traitent des devoirs du
médecin, et de plusieurs parties de la médecine ou de la physique ; tous
doivent être médités avec attention, parce que l’auteur se contente souvent
d’y jeter les semences de sa doctrine, et que son style est toujours concis :
mais il dit beaucoup de choses en peu de mots, ne s’écarte jamais de son but,
et pendant qu’il y court, il laisse sur sa route des traces de lumière plus
ou moins aperçues, suivant que le lecteur est plus ou moins éclairé. C’était
la méthode des anciens philosophes, plus jaloux d’indiquer des idées neuves,
que de s’appesantir sur les idées communes.
Ce grand homme s’est peint dans ses écrits. Rien de si touchant que cette
candeur avec laquelle il rend compte de ses malheurs et de ses fautes. Ici, vous
lirez les listes des malades qu’il avait traités pendant une épidémie, et
dont la plupart étaient morts entre ses bras. Là, vous le verrez auprès
d’un thessalien blessé d’un coup de pierre à la tête. Il ne s’aperçut
pas d’abord qu’il fallait recourir à la voie du trépan. Des signes
funestes l’avertirent enfin de sa méprise. L’opération fut faite le quinzième
jour, et le malade mourut le lendemain. C’est de lui-même que nous tenons ces
aveux ; c’est lui qui, supérieur à toute espèce d’amour-propre, voulut
que ses erreurs mêmes fussent des leçons.
Peu content d’avoir consacré ses jours au soulagement des malheureux, et déposé
dans ses écrits les principes d’une science dont il fut le créateur, il
laissa, pour l’institution du médecin, des règles dont je vais donner une légère
idée.
La vie est si courte, et l’art que nous exerçons exige une si longue étude,
qu’il faut, dès sa plus tendre jeunesse, en commencer l’apprentissage.
Voulez-vous former un élève ? Assurez-vous lentement de sa vocation. A-t-il reçu
de la nature un discernement exquis, un jugement sain, un caractère mêlé de
douceur et de fermeté, le goût du travail, et du penchant pour les choses honnêtes
? Concevez des espérances. Souffre-t-il des souffrances des autres ? Son âme
compatissante aime-t-elle à s’attendrir sur les maux de l’humanité ?
Concluez-en qu’il se passionnera pour un art qui apprend à secourir
l’humanité.
Accoutumez de bonne heure ses mains aux opérations de la chirurgie (30),
excepté à celle de la taille, qu’on doit abandonner aux artistes de
profession. Faites-lui parcourir successivement le cercle des sciences ; que la
physique lui prouve l’influence du climat sur le corps humain ; et lorsque,
pour augmenter ses connaissances, il jugera à propos de voyager en différentes
villes, conseillez-lui d’observer scrupuleusement la situation des lieux, les
variations de l’air, les eaux qu’on y boit, les aliments dont on s’y
nourrit, en un mot toutes les causes qui portent le trouble dans l’économie
animale. Vous lui montrerez, en attendant, à quels signes avant-coureurs on
reconnaît les maladies, par quel régime on peut les éviter, par quels remèdes
on doit les guérir.
Quand il sera instruit de vos dogmes, clairement exposés dans des conférences
réglées, et réduits, par vos soins, en maximes courtes et propres à se
graver dans la mémoire, il faudra l’avertir, que l’expérience toute seule
est moins dangereuse que la théorie dénuée d’expérience ; qu’il est
temps d’appliquer les principes généraux aux cas particuliers, qui, variant
sans cesse, ont souvent égaré les médecins par des ressemblances trompeuses ;
que ce n’est, ni dans la poussière de l’école, ni dans les ouvrages des
philosophes et des praticiens, qu’on apprend l’art d’interroger la nature,
et l’art plus difficile d’attendre sa réponse. Il ne la connaît pas encore
cette nature, il l’a considérée jusqu’ici dans sa vigueur, et parvenant à
ses fins sans obstacle. Vous le conduirez dans ces séjours de douleur, où, déjà
couverte des ombres de la mort, exposée aux attaques violentes de l’ennemi,
tombant, se relevant pour tomber encore, elle montre à l’œil attentif ses
besoins et ses ressources. Témoin et effrayé de ce combat, le disciple vous
verra épier et saisir le moment qui peut fixer la victoire, et décider de la
vie du malade. Si vous quittez pour quelques instants le champ de bataille, vous
lui ordonnerez d’y rester, de tout observer, et de vous rendre compte ensuite,
et des changements arrivés pendant votre absence, et de la manière dont il a
cru devoir y remédier.
C’est en l’obligeant d’assister fréquemment à ces spectacles terribles
et instructifs, que vous l’initierez, autant qu’il est possible, dans les
secrets intimes de la nature et de l’art. Mais ce n’est pas assez encore.
Quand, pour un léger salaire, vous l’adoptâtes pour disciple, il jura de
conserver dans ses mœurs et dans ses fonctions, une pureté inaltérable.
Qu’il ne se contente pas d’en avoir fait le serment. Sans les vertus de son
état, il n’en remplira jamais les devoirs. Quelles sont ces vertus ? Je
n’en excepte presque aucune, puisque son ministère a cela d’honorable,
qu’il exige presque toutes les qualités de l’esprit et du cœur. En effet,
si l’on n’était assuré de sa discrétion et de sa sagesse, quel chef de
famille ne craindrait pas, en l’appelant, d’introduire un espion ou un
intrigant dans sa maison, un corrupteur auprès de sa femme ou de ses filles ?
Comment compter sur son humanité, s’il n’aborde ses malades qu’avec une
gaieté révoltante, ou qu’avec une humeur brusque et chagrine ; sur sa fermeté,
si par une servile adulation, il ménage leur dégoût, et cède à leurs
caprices ; sur sa prudence, si, toujours occupé de sa parure, toujours couvert
d’essences et d’habits magnifiques, on le voit errer de ville en ville, pour
y prononcer en l’honneur de son art, des discours étayés du témoignage des
poètes ; sur ses lumières, si, outre cette justice générale que l’honnête
homme observe à l’égard de tout le monde, il ne possède pas celle que le
sage exerce sur lui-même, et qui lui apprend qu’au milieu du plus grand
savoir, se trouve encore plus de disette que d’abondance ; sur ses intentions,
s’il est dominé par un fol orgueil, et par cette basse envie qui ne fut
jamais le partage de l’homme supérieur ; si, sacrifiant toutes les considérations
à sa fortune, il ne se dévoue qu’au service des gens riches ; si, autorisé
par l’usage à régler ses honoraires dès le commencement de la maladie, il
s’obstine à terminer le marché, quoique le malade empire d’un moment à
l’autre ?
Ces vices et ces défauts caractérisent surtout ces hommes ignorants et présomptueux
dont la Grèce est remplie, et qui dégradent le plus noble des arts, en
trafiquant de la vie et de la mort des hommes ; imposteurs d’autant plus
dangereux, que les lois ne sauraient les atteindre, et que l’ignominie ne peut
les humilier.
Quel est donc le médecin qui honore sa profession ? Celui qui a mérité
l’estime publique par un savoir profond, une longue expérience, une exacte
probité, et une vie sans reproche ; celui, aux yeux duquel tous les malheureux
étant égaux, comme tous les hommes le sont aux yeux de la divinité, accourt
avec empressement à leur voix, sans acception de personnes, leur parle avec
douceur, les écoute avec attention, supporte leurs impatiences, et leur inspire
cette confiance, qui suffit quelquefois pour les rendre à la vie ; qui, pénétré
de leurs maux, en étudie avec opiniâtreté la cause et les progrès, n’est
jamais troublé par des accidents imprévus, se fait un devoir d’appeler au
besoin quelques-uns de ses confrères, pour s’éclairer de leurs conseils ;
celui enfin qui, après avoir lutté de toutes ses forces contre la maladie, est
heureux et modeste dans le succès, et peut du moins se féliciter dans les
revers, d’avoir suspendu des douleurs, et donné des consolations.
Tel est le médecin philosophe qu’Hippocrate comparait à un dieu, sans
s’apercevoir qu’il le retraçait en lui-même. Des gens, qui, par
l’excellence de leur mérite, étaient faits pour reconnaître la supériorité
du sien, m’ont souvent assuré que les médecins le regarderont toujours comme
le premier et le plus habile de leurs législateurs, et que sa doctrine, adoptée
de toutes les nations, opérera encore des milliers de guérisons après des
milliers d’années. Si la prédiction s’accomplit, les plus vastes empires
ne pourront pas disputer à la petite île de Cos la gloire d’avoir produit
l’homme le plus utile à l’humanité ; et aux yeux des sages, les noms des
plus grands conquérants s’abaisseront devant celui d’Hippocrate. Après
avoir visité quelques-unes des îles qui sont aux environs de Cos, nous partîmes
pour Samos.
Description de Samos.
Lorsque on entre dans la rade de Samos, on voit à droite, le promontoire
de Neptune, surmonté d’un temple consacré à ce dieu ; à gauche, le temple
de Junon, et plusieurs beaux édifices parsemés à travers les arbres dont les
bords de l’Imbrasus sont ombragés ; en face, la ville située en partie le
long du rivage de la mer, en partie sur le penchant d’une montagne qui s’élève
du côté du nord.
L’île a 609 stades de circonférence (31). À
l’exception du vin, les productions de la terre y sont aussi excellentes que
les perdrix et les différentes espèces de gibier, qui s’y trouvent en grande
quantité. Les montagnes couvertes d’arbres et d’une éternelle verdure,
font jaillir de leurs pieds des sources qui fertilisent les campagnes voisines.
La ville se distingue parmi toutes celles que possèdent les Grecs et les
barbares sur le continent voisin. On s’empressa de nous en montrer les
singularités. L’aqueduc, le môle et le temple de Junon, attirèrent notre
attention.
Non loin des remparts, vers le nord, est une grotte taillée à mains
d’hommes, dans une montagne qu’on a percée de part en part. La longueur de
cette grotte est de 7 stades ; sa hauteur, ainsi que sa largeur, de 8 pieds (32).
Dans toute son étendue, est creusé un canal large de 3 pieds, profond de 20
coudées (33). Des tuyaux, placés au fond du
canal, amènent à Samos les eaux d’une source abondante, qui coule derrière
la montagne.
Le môle est une chaussée destinée à mettre le port et les vaisseaux à
l’abri du vent du midi. Sa hauteur est d’environ 20 orgyes, sa longueur de
plus de deux stades (34).
À droite de la ville, dans le faubourg, est le temple de Junon, construit, à
ce qu’on prétend, vers les temps de la guerre de Troie, reconstruit dans ces
derniers siècles par l’architecte Rhécus : il est d’ordre dorique. Je
n’en ai pas vu de plus vaste. On en connaît de plus élégants (35).
Il est situé non loin de la mer, sur les bords de l’Imbrasus, dans le lieu même
que la déesse honora de ses premiers regards. On croit en effet qu’elle vint
au monde sous un de ces arbustes, nommés agnus castus, très fréquents
le long de la rivière. Cet édifice, si célèbre et si respectable, a toujours
joui du droit d’asile.
La statue de Junon nous offrit les premiers essais de la sculpture ; elle est de
la main de Smilis, un des plus anciens artistes de la Grèce. Le prêtre qui
nous accompagnait, nous dit qu’auparavant un simple soliveau recevait en ces
lieux saints l’hommage des Samiens ; que les dieux étaient alors partout représentés
par des troncs d’arbres, ou par des pierres, soit quarrées, soit de forme
conique ; que ces simulacres grossiers subsistent, et sont même encore vénérés,
dans plusieurs temples anciens et modernes, et desservis par des ministres aussi
ignorants que ces scythes barbares qui adorent un cimeterre. Quoique piqué de
cette réflexion, je lui représentai doucement que les troncs d’arbres et les
pierres ne furent jamais l’objet immédiat du culte, mais seulement des signes
arbitraires, auprès desquels se rassemblait la nation pour adresser ses vœux
à la divinité. Cela ne suffit pas, répondit-il, il faut qu’elle paraisse
revêtue d’un corps semblable au nôtre, et avec des traits plus augustes et
plus imposants. Voyez avec quel respect on se prosterne devant les statues du
Jupiter d’Olympie et de la Minerve d’Athènes. C’est, repris-je,
qu’elles sont couvertes d’or et d’ivoire. En faisant les dieux à notre
image, au lieu d’élever l’esprit du peuple, vous n’avez cherché qu’à
frapper ses sens, et de là vient que sa piété n’augmente qu’à proportion
de la beauté, de la grandeur et de la richesse des objets exposés à sa vénération.
Si vous embellissiez votre Junon, quelque grossier qu’en soit le travail, vous
verriez les offrandes se multiplier. Le prêtre en convint. Nous lui demandâmes
ce que signifiaient deux paons de bronze placés aux pieds de la statue ; il
nous dit que ces oiseaux se plaisent à Samos, qu’on les a consacrés à
Junon, qu’on les a représentés sur la monnaie courante, et que de cette île
ils ont passé dans la Grèce. Nous demandâmes à quoi servait une caisse d’où
s’élevait un arbuste. C’est, répondit-il, le même agnus castus qui
servit de berceau à la déesse. Il a toute sa fraîcheur, ajouta-t-il, et
cependant il est plus vieux que l’olivier d’Athènes, le palmier de Délos,
le chêne de Dodone, l’olivier sauvage d’Olympie, le platane qu’Agamemnon
planta de ses propres mains à Delphes, et tous ces arbres sacrés que l’on
conserve, depuis tant de siècles, en différents temples (36).
Nous demandâmes pourquoi la déesse était vêtue d’un habit de noces. Il répondit
: c’est à Samos qu’elle épousa Jupiter. La preuve en est claire : nous
avons une fête, où nous célébrons l’anniversaire de leur hymen. On le célèbre
aussi, dit Stratonicus, dans la ville de Cnosse en Crète, et les prêtres
m’ont assuré qu’il fut conclu sur les bords du fleuve Théron. Je vous
avertis encore que les prêtresses d’Argos veulent ravir à votre île
l’honneur d’avoir donné le jour à la déesse ; comme d’autres pays se
disputent celui d’avoir été le berceau de Jupiter. Je serais embarrassé, si
j’avais à chanter sur ma lyre ou leur naissance, ou leur mariage. Point du
tout, répondit cet homme ; vous vous conformeriez à la tradition du pays ; les
poètes ne sont pas si scrupuleux. Mais, repris-je, les ministres des autels
devraient l’être davantage. Adopter des opinions fausses et absurdes, n’est
qu’un défaut de lumières ; en adopter de contradictoires et d’inconséquentes,
c’est un défaut de logique, et alors on ne doit pas reprocher aux scythes de
se prosterner devant un cimeterre.
Vous me paraissez instruit, répondit le prêtre, et je vais vous révéler
notre secret. Quand nous parlons de la naissance des dieux, nous entendons le
temps où leur culte fut reçu dans un pays ; et par leur mariage, l’époque où
le culte de l’un fut associé à celui d’un autre. Et qu’entendez-vous par
leur mort, lui dit Stratonicus ? Car j’ai vu le tombeau de Jupiter en Crète.
Nous avons recours à une autre solution, répondit le prêtre. Les dieux se
manifestent quelquefois aux hommes, revêtus de nos traits ; et après avoir
passé quelque temps avec eux, pour les instruire, ils disparaissent et
retournent aux cieux. C’est en Crète, surtout, qu’ils avaient autrefois
coutume de descendre ; c’est de là qu’ils partaient pour parcourir la
terre. Nous allions répliquer ; mais il prit le sage parti de se retirer.
Nous jetâmes ensuite les yeux sur cet amas de statues dont le temple est entouré.
Nous contemplâmes avec admiration trois statues colossales, de la main du célèbre
Myron, posées sur une même base, et représentant Jupiter, Minerve et Hercule
(37). Nous vîmes l’Apollon de Téléclès et de
Théodore, deux artistes qui ayant puisé les principes de l’art en Égypte,
apprirent de leurs maîtres à s’associer pour exécuter un même ouvrage. Le
premier demeurait à Samos ; le second à Éphèse. Après être convenus des
proportions que devait avoir la figure, l’un se chargea de la partie supérieure,
et l’autre de l’inférieure. Rapprochées ensuite, elles s’unirent si
bien, qu’on les croirait de la même main. Il faut convenir néanmoins, que la
sculpture n’ayant pas fait alors de grands progrès, cet Apollon est plus
recommandable par la justesse des proportions, que par la beauté des détails.
Le Samien qui nous racontait cette anecdote, ajouta : vers la fin de la guerre
du Péloponnèse, Alcibiade croisait sur nos côtes avec la flotte des athéniens.
Il favorisa le parti du peuple, qui lui fit élever cette statue. Quelque temps
après, Lysander, qui commandait la flotte de Lacédémone, se rendit maître de
Samos, et rétablit l’autorité des riches, qui envoyèrent sa statue au
temple d’Olympie. Deux généraux athéniens, Conon et Timothée, revinrent
ensuite avec des forces supérieures, et voilà les deux statues que le peuple
leur éleva ; et voici la place que nous destinons à celle de Philippe, quand
il s’emparera de notre île. Nous devrions rougir de cette lâcheté ; mais
elle nous est commune avec les habitants des îles voisines, avec la plupart des
nations grecques du continent, sans en excepter même les athéniens. La haine
qui a toujours subsisté entre les riches et les pauvres, a partout détruit les
ressorts de l’honneur et de la vertu. Il finit par ces mots : un peuple qui a,
pendant deux siècles, épuisé son sang et ses trésors, pour se ménager
quelques moments d’une liberté plus pesante que l’esclavage, est excusable
de chercher le repos, surtout quand le vainqueur n’exige que de l’argent et
une statue.
Les Samiens sont le peuple le plus riche et le plus puissant de tous ceux qui
composent la confédération ionienne ; ils ont beaucoup d’esprit, ils sont
industrieux et actifs. Aussi leur histoire fournit-elle des traits intéressants
pour celle des lettres, des arts et du commerce. Parmi les hommes célèbres que
l’île a produits, je citerai Créophyle qui mérita, dit-on, la
reconnaissance d’Homère, en l’accueillant dans sa misère, et celle de la
postérité, en nous conservant ses écrits ; Pythagore, dont le nom suffirait
pour illustrer le plus beau siècle et le plus grand empire. Après ce dernier,
mais dans un rang très inférieur, nous placerons deux de ses contemporains, Rhécus
et Théodore, sculpteurs habiles pour leur temps, qui après avoir, à ce
qu’on prétend, perfectionné la règle, le niveau et d’autres instruments
utiles, découvrirent le secret de forger les statues de fer, et de nouveaux
moyens pour jeter en fonte celles de cuivre.
La terre de Samos non seulement a des propriétés dont la médecine fait usage
; mais elle se convertit encore, sous la main de quantité d’ouvriers, en des
vases qu’on recherche de toutes parts.
Les Samiens s’appliquèrent de très bonne heure à la navigation, et firent
autrefois un établissement dans la haute Égypte. Il y a trois siècles
environ, qu’un de leurs vaisseaux marchands, qui se rendait en Égypte, fut
poussé, par les vents contraires, au-delà des colonnes d’Hercule, dans l’île
de Tartesse, située sur les côtes de l’Ibérie, et jusqu’alors inconnue
aux Grecs. L’or s’y trouvait en abondance. Les habitants, qui en ignoraient
le prix, le prodiguèrent à ces étrangers, et ceux-ci, en échange de leurs
marchandises, rapportèrent chez eux des richesses estimées 60 talents (38),
somme alors exorbitante, et qu’on aurait eu de la peine à rassembler dans une
partie de la Grèce. On en préleva le dixième ; il fut destiné à consacrer
au temple de Junon un grand cratère de bronze qui subsiste encore. Les bords en
sont ornés de têtes de griffons. Il est soutenu par trois statues colossales
à genoux, et de la proportion de 7 coudées de hauteur (39).
Ce groupe est aussi de bronze.
Samos ne cessa depuis d’augmenter et d’exercer sa marine. Des flottes
redoutables sortirent souvent de ses ports, et maintinrent pendant quelque temps
sa liberté contre les efforts des perses et des puissances de la Grèce, jaloux
de la réunir à leur domaine ; mais on vit plus d’une fois des divisions s’élever
dans son sein, et se terminer, après de longues secousses, par l’établissement
de la tyrannie. C’est ce qui arriva du temps de Polycrate.
Il reçut de la nature de grands talents, et de son père Eacès, de grandes
richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et son fils résolut
de s’en revêtir à son tour. Il communiqua ses vues à ses deux frères, qui
crurent entrer dans la conspiration comme ses associés, et n’en furent que
les instruments. Le jour où l’on célèbre la fête de Junon, leurs partisans
s’étant placés aux postes assignés, les uns fondirent sur les Samiens
assemblés autour du temple de la déesse, et en massacrèrent un grand nombre ;
les autres s’emparèrent de la citadelle, et s’y maintinrent à la faveur de
quelques troupes envoyées par Lygdamis, tyran de Naxos. L’île fut divisée
entre les trois frères, et bientôt après tomba sans réserve entre les mains
de Polycrate, qui condamna l’un d’eux à la mort, et l’autre à l’exil.
Employer, pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la voie des fêtes
et des spectacles, tantôt celle de la violence et de la cruauté ; le distraire
du sentiment de ses maux, en le conduisant à des conquêtes brillantes ; de
celui de ses forces, en l’assujettissant à des travaux pénibles (40)
; s’emparer des revenus de l’état, quelquefois des possessions des
particuliers ; s’entourer de satellites et d’un corps de troupes étrangères
; se renfermer au besoin dans une forte citadelle ; savoir tromper les hommes,
et se jouer des serments les plus sacrés : tels furent les principes qui dirigèrent
Polycrate après son élévation. On pourrait intituler l’histoire de son règne
: l’art de gouverner, à l’usage des tyrans.
Ses richesses le mirent en état d’armer 100 galères, qui lui assurèrent
l’empire de la mer, et lui soumirent plusieurs îles voisines, et quelques
villes du continent. Ses généraux avaient un ordre secret de lui apporter les
dépouilles, non seulement de ses ennemis, mais encore de ses amis, qui ensuite
les demandaient et les recevaient de ses mains, comme un gage de sa tendresse ou
de sa générosité.
Pendant la paix, les habitants de l’île, les prisonniers de guerre, ensemble
ou séparément, ajoutaient de nouveaux ouvrages aux fortifications de la
capitale, creusaient des fossés autour de ses murailles, élevaient dans son
intérieur ces monuments qui décorent Samos, et qu’exécutèrent des artistes
que Polycrate avait à grands frais attirés dans ses états.
Également attentif à favoriser les lettres, il réunit auprès de sa personne
ceux qui les cultivaient, et dans sa bibliothèque les plus belles productions
de l’esprit humain. On vit alors un contraste frappant entre la philosophie et
la poésie. Pendant que Pythagore, incapable de soutenir l’aspect d’un
despote barbare, fuyait loin de sa patrie opprimée, Anacréon amenait à Samos
les grâces et les plaisirs. Il obtint sans peine l’amitié de Polycrate, et
le célébra sur sa lyre, avec la même ardeur que s’il eût chanté le plus
vertueux des princes.
Polycrate, voulant multiplier dans ses états les plus belles espèces
d’animaux domestiques, fit venir des chiens d’Épire et de Lacédémone, des
cochons de Sicile, des chèvres de Scyros et de Naxos, des brebis de Milet et
d’Athènes ; mais comme il ne faisait le bien que par ostentation, il
introduisait en même temps parmi ses sujets le luxe et les vices des
asiatiques.
Il savait qu’à Sardes, capitale de la Lydie, des femmes distinguées par leur
beauté, et rassemblées dans un même lieu, étaient destinées à raffiner sur
les délices de la table et sur les différents genres de volupté ; Samos vit
former dans ses murs un pareil établissement, et les fleurs de cette
ville furent aussi fameuses que celles des Lydiens. Car c’est de ce nom
qu’on appelait ces sociétés où la jeunesse de l’un et de l’autre sexe,
donnant et recevant des leçons d’intempérance, passait les jours et les
nuits dans les fêtes et dans la débauche. La corruption s’étendit parmi les
autres citoyens, et devint funeste à leurs descendants. On dit aussi que les découvertes
des Samiennes passèrent insensiblement chez les autres Grecs, et portèrent
partout atteinte à la pureté des mœurs.
Cependant plusieurs habitants de l’île ayant murmuré contre ces dangereuses
innovations, Polycrate les fit embarquer sur une flotte qui devait se joindre
aux troupes que Cambyse roi de Perse menait en Égypte. Il s’était flatté
qu’ils périraient dans le combat, ou que du moins Cambyse les retiendrait
pour toujours dans son armée. Instruits de ses desseins, ils résolurent de le
prévenir et de délivrer leur patrie d’une servitude honteuse. Au lieu de se
rendre en Égypte, ils retournèrent à Samos, et furent repoussés ; quelque
temps après ils reparurent avec des troupes de Lacédémone et de Corinthe, et
cette tentative ne réussit pas mieux que la première.
Polycrate semblait n’avoir plus de vœux à former ; toutes les années de son
règne, presque toutes ses entreprises, avaient été marquées par des succès.
Ses peuples s’accoutumaient au joug ; ils se croyaient heureux de ses
victoires, de son faste et des superbes édifices élevés par ses soins à
leurs dépens ; tant d’images de grandeur les attachant à leur souverain,
leur faisaient oublier le meurtre de son frère, le vice de son usurpation, ses
cruautés et ses parjures. Lui-même ne se souvenait plus des sages avis
d’Amasis roi d’Égypte, avec qui des liaisons d’hospitalité l’avaient
uni pendant quelque temps. « Vos prospérités m’épouvantent,
mandait-il un jour à Polycrate. Je souhaite à ceux qui m’intéressent un mélange
de biens et de maux ; car une divinité jalouse ne souffre pas qu’un mortel
jouisse d’une félicité inaltérable. Tâchez de vous ménager des peines et
des revers, pour les opposer aux faveurs opiniâtres de la fortune. »
Polycrate, alarmé de ces réflexions, résolut d’affermir son bonheur par un
sacrifice qui lui coûterait quelques moments de chagrin. Il portait à son
doigt une émeraude, montée en or, sur laquelle Théodore, dont j’ai déjà
parlé, avait représenté je ne sais quel sujet (41),
ouvrage d’autant plus précieux, que l’art de graver les pierres était
encore dans son enfance parmi les Grecs. Il s’embarqua sur une galère, s’éloigna
des côtes, jeta l’anneau dans la mer, et quelques jours après, le reçut de
la main d’un de ses officiers, qui l’avait trouvé dans le sein d’un
poisson. Il se hâta d’en instruire Amasis, qui, dès cet instant, rompit tout
commerce avec lui.
Les craintes d’Amasis furent enfin réalisées. Pendant que Polycrate méditait
la conquête de l’Ionie et des îles de la mer Égée, le satrape d’une
province voisine de ses états, et soumise au roi de Perse, parvint à
l’attirer dans son gouvernement, et après l’avoir fait expirer dans des
tourments horribles, ordonna d’attacher son corps à une croix élevée sur le
mont Mycale, en face de Samos (42).
Après sa mort, les habitants de l’île éprouvèrent successivement toutes
les espèces de tyrannies, celle d’un seul, celle des riches, celle du peuple,
celle des perses, celle des puissances de la Grèce. Les guerres de Lacédémone
et d’Athènes faisaient tour à tour prévaloir chez eux l’oligarchie et la
démocratie. Chaque révolution assouvissait la vengeance d’un parti, et préparait
la vengeance de l’autre. Ils montrèrent la plus grande valeur dans ce fameux
siège qu’ils soutinrent pendant neuf mois contre les forces d’Athènes réunies
sous Périclès. Leur résistance fut opiniâtre, leurs pertes presque irréparables
; ils consentirent à démolir leurs murailles, à livrer leurs vaisseaux, à
donner des otages, à rembourser les frais de la guerre. Les assiégeant et les
assiégés signalèrent également leur cruauté sur les prisonniers qui
tombaient entre leurs mains. Les Samiens leur imprimaient sur le front une
chouette, les athéniens une proue de navire (43).
Ils se relevèrent ensuite, et retombèrent entre les mains des Lacédémoniens,
qui bannirent les partisans de la démocratie. Enfin les athéniens, maîtres de
l’île, la divisèrent, il y a quelques années, en 2000 portions assignées
par le sort à autant de colons chargés de les cultiver. Néoclès était du
nombre ; il y vint avec Chérestrate sa femme. Quoiqu’ils n’eussent qu’une
fortune médiocre, ils nous obligèrent d’accepter un logement chez eux. Leurs
attentions, et celles des habitants, prolongèrent notre séjour à Samos. Tantôt
nous passions le bras de mer qui sépare l’île de la côte d’Asie, et nous
prenions le plaisir de la chasse sur le mont Mycale ; tantôt nous goûtions
celui de la pêche au pied de cette montagne, vers l’endroit où les Grecs
remportèrent sur la flotte et sur l’armée de Xerxès cette fameuse victoire
qui acheva d’assurer le repos de la Grèce (44).
Nous avions soin pendant la nuit d’allumer des torches, et de multiplier les
feux. À cette clarté reproduite dans les flots, les poissons s’approchaient
des bateaux, se prenaient à nos pièges, ou cédaient à nos armes.
Cependant Stratonicus chantait la bataille de Mycale, et s’accompagnait de la
cithare ; mais il était sans cesse interrompu : nos bateliers voulaient
absolument nous raconter les détails de cette action. Ils parlaient tous à la
fois, et quoiqu’il fût impossible, au milieu des ténèbres, de discerner les
objets, ils nous les montraient, et dirigeaient nos mains et nos regards vers
différents points de l’horizon. Ici était la flotte des Grecs ; là, celle
des perses. Les premiers venaient de Samos ; ils s’approchent, et voilà que
les galères des phéniciens prennent la fuite, que celles des perses se sauvent
sous ce promontoire, vers ce temple de Cérès que vous voyez là devant nous.
Les Grecs descendent sur le rivage ; ils sont bien étonnés d’y trouver
l’armée innombrable des perses et de leurs alliés. Un nommé Tigrane les
commandait ; il désarma un corps de Samiens qu’il avait avec lui ; il en
avait peur. Les athéniens attaquèrent de ce côté-ci ; les Lacédémoniens de
ce côté-là : le camp fut pris. La plupart des barbares s’enfuirent. On brûla
leurs vaisseaux ; 40.000 soldats furent égorgés, et Tigrane tout comme un
autre. Les Samiens avaient engagé les Grecs à poursuivre la flotte des perses
: les Samiens pendant le combat ayant retrouvé des armes, tombèrent sur les
perses : c’est aux Samiens que les Grecs durent la plus belle victoire
qu’ils aient remportée sur les perses. En faisant ces récits, nos bateliers
sautaient, jetaient leurs bonnets en l’air, et poussaient des cris de joie.
La pêche se diversifie de plusieurs manières. Les uns prennent les poissons à
la ligne : c’est ainsi qu’on appelle un grand roseau ou bâton, d’où pend
une ficelle de crin terminée par un crochet de fer auquel on attache l’appât.
D’autres les percent adroitement avec des dards à deux ou trois pointes nommés
harpons ou tridents : d’autres enfin les enveloppent dans différentes espèces
de filets, dont quelques-uns sont garnis de morceaux de plomb qui les attirent
dans la mer, et de morceaux de liège qui les tiennent suspendus à sa surface.
La pêche du thon nous inspira un vif intérêt. On avait tendu le long du
rivage un filet très long et très ample. Nous nous rendîmes sur les lieux à
la pointe du jour. Il régnait un calme profond dans toute la nature. Un des pêcheurs
étendu sur un rocher voisin, tenait les yeux fixés sur les flots presque
transparents. Il aperçut une tribu de thons qui suivait tranquillement les
sinuosités de la côte, et s’engageait dans le filet par une ouverture ménagée
à cet effet. Aussitôt ses compagnons, avertis, se divisèrent en deux bandes,
et pendant que les uns tiraient le filet, les autres battaient l’eau à coups
de rames, pour empêcher les prisonniers de s’échapper. Ils étaient en assez
grand nombre, et plusieurs d’une grosseur énorme ; un entre autres pesait
environ 15 talents (45).
Au retour d’un petit voyage que nous avions fait sur la côte de l’Asie,
nous trouvâmes Néoclès occupé des préparatifs d’une fête. Chérestrate
sa femme était accouchée quelques jours auparavant : il venait de donner un
nom à son fils ; c’était celui d’Épicure (46).
En ces occasions, les Grecs sont dans l’usage d’inviter leurs amis à
souper. L’assemblée fut nombreuse et choisie. J’étais à l’un des bouts
de la table, entre un athénien qui parlait beaucoup, et un citoyen de Samos qui
ne disait rien.
Parmi les autres convives, la conversation fut très bruyante ; dans notre coin,
d’abord vague et sans objet, ensuite plus soutenue et plus sérieuse. On
parla, je ne sais à quel propos, du monde, de la société. Après quelques
lieux communs, on interrogea le Samien qui répondit : je me contenterai de vous
rapporter le sentiment de Pythagore ; il comparait la scène du monde à celle
des jeux olympiques, où les uns vont pour combattre, les autres pour commercer,
et d’autres simplement pour voir. Ainsi les ambitieux et les conquérants sont
nos lutteurs ; la plupart des hommes échangent leur temps et leurs travaux
contre les biens de la fortune ; les sages, tranquilles spectateurs, examinent
tout et se taisent.
À ces mots, je le considérai avec plus d’attention. Il avait l’air serein
et le maintien grave. Il était vêtu d’une robe dont la blancheur égalait la
propreté. Je lui offris successivement du vin, du poisson, d’un morceau de bœuf,
d’un plat de fèves. Il refusa tout : il ne buvait que de l’eau, et ne
mangeait que des herbes. L’athénien me dit à l’oreille : c’est un rigide
pythagoricien ; et tout à coup élevant la voix : nous avons tort, dit-il, de
manger de ces poissons ; car dans l’origine, nous habitions comme eux le sein
des mers ; oui, nos premiers pères ont été poissons ; on n’en saurait
douter ; le philosophe Anaximandre l’a dit. Le dogme de la métempsycose me
donne des scrupules sur l’usage de la viande. En mangeant de ce bœuf, je suis
peut-être anthropophage. Quant aux fèves, c’est la substance qui participe
le plus de la matière animée dont nos âmes sont des parcelles. Prenez les
fleurs de cette plante quand elles commencent à noircir ; mettez-les dans un
vase que vous enfouirez dans la terre ; quatre-vingt-dix jours après, ôtez le
couvercle, et vous trouverez au fond du vase une tête d’enfant : Pythagore en
fit l’expérience.
Il partit alors des éclats de rire aux dépens de mon voisin, qui continuait à
garder le silence. On vous serre de près, lui dis-je : je le vois bien, me
dit-il, mais je ne répondrai point ; j’aurais tort d’avoir raison dans ce
moment-ci : repousser sérieusement les ridicules, est un ridicule de plus. Mais
je ne cours aucun risque avec vous. Instruit par Néoclès des motifs qui vous
ont fait entreprendre de si longs voyages, je sais que vous aimez la vérité,
et je ne refuserai pas de vous la dire. J’acceptai ses offres, et nous eûmes,
après le souper, l’entretien suivant.
Entretien sur l’institut de Pythagore.
Le
Samien. vous ne croyez pas sans doute que Pythagore ait avancé les absurdités
qu’on lui attribue ?
Anacharsis. j’en étais surpris en effet. D’un côté, je voyais cet
homme extraordinaire enrichir sa nation des lumières des autres peuples, faire
en géométrie des découvertes qui n’appartiennent qu’au génie, et fonder
cette école qui a produit tant de grands hommes. D’un autre côté, je voyais
ses disciples, souvent joués sur le théâtre, s’asservir avec opiniâtreté
à des pratiques minutieuses, et les justifier par des raisons puériles, ou des
allégories forcées. Je lus vos auteurs, j’interrogeai des pythagoriciens :
je n’entendis qu’un langage énigmatique et mystérieux. Je consultai
d’autres philosophes, et Pythagore ne me parut qu’un chef d’enthousiastes,
qui prescrit des dogmes incompréhensibles, et des observances impraticables.
Le Samien. le portrait n’est pas flatté.
Anacharsis. Écoutez
jusqu’au bout le récit de mes préventions. Étant à Memphis, je reconnus la
source où votre fondateur avait puisé les lois rigoureuses qu’il vous a
laissées ; elles sont les mêmes que celles des prêtres Égyptiens. Pythagore
les adopta sans s’apercevoir que le régime diététique doit varier suivant
la différence des climats et des religions. Citons un exemple : ces prêtres
ont tellement les fèves en horreur, qu’on n’en sème point dans toute l’Égypte
; et si par hasard il en survient quelque plante, ils en détournent les yeux
comme de quelque chose d’impur. Si ce légume est nuisible en Égypte, les prêtres
ont dû le proscrire ; mais Pythagore ne devait pas les imiter : il le devait
encore moins, si la défense était fondée sur quelque vaine superstition.
Cependant il vous l’a transmise, et jamais elle n’occasionna, dans les lieux
de son origine, une scène aussi cruelle que celle qui s’est passée de nos
jours.
Denys, roi de Syracuse, voulait pénétrer vos mystères. Les pythagoriciens,
persécutés dans ses états, se cachaient avec soin. Il ordonna qu’on lui en
amenât d’Italie. Un détachement de soldats en aperçut dix qui allaient
tranquillement de Tarente à Métaponte. Il leur donna la chasse comme à des bêtes
fauves. Ils prirent la fuite ; mais à l’aspect d’un champ de fèves
qu’ils trouvèrent sur leur passage, ils s’arrêtèrent, se mirent en état
de défense, et se laissèrent égorger plutôt que de souiller leur âme par
l’attouchement de ce légume odieux. Quelques moments après, l’officier qui
commandait le détachement, en surprit deux qui n’avaient pas pu suivre les
autres. C’étaient Myllias de Crotone, et son épouse Timycha née à Lacédémone,
et fort avancée dans sa grossesse. Ils furent emmenés à Syracuse. Denys
voulait savoir pourquoi leurs compagnons avaient mieux aimé perdre la vie, que
de traverser ce champ de fèves : mais ni ses promesses, ni ses menaces ne
purent les engager à s’expliquer ; et Timycha se coupa la langue avec les
dents, de peur de succomber aux tourments qu’on offrait à sa vue. Voilà
pourtant ce qu’opèrent les préjugés du fanatisme, et les lois insensées
qui le favorisent.
Le Samien. je plains le sort de ces infortunés. Leur zèle peu éclairé était
sans doute aigri par les rigueurs que depuis quelque temps on exerçait contre
eux. Ils jugèrent de l’importance de leurs opinions, par celle qu’on
mettait à les leur ôter.
Anacharsis. et pensez-vous qu’ils auraient pu sans crime violer le précepte
de Pythagore ?
Le Samien. Pythagore n’a rien ou presque rien écrit. Les ouvrages qu’on
lui attribue, sont tous, ou presque tous de ses disciples. Ce sont eux qui ont
chargé sa règle de plusieurs nouvelles pratiques. Vous entendez dire, et
l’on dira encore plus dans la suite, que Pythagore attachait un mérite infini
à l’abstinence des fèves. Il est certain néanmoins qu’il faisait un très
grand usage de ce légume dans ses repas. C’est ce que dans ma jeunesse
j’appris de Xénophile, et de plusieurs vieillards, presque contemporains de
Pythagore.
Anacharsis. et pourquoi vous les a-t-on défendues depuis ?
Le Samien. Pythagore les permettait, parce qu’il les croyait salutaires ;
ses disciples les condamnèrent, parce qu’elles produisent des flatuosités et
d’autres effets nuisibles à la santé. Leur avis, conforme à celui des plus
grands médecins, a prévalu.
Anacharsis. cette défense n’est donc, suivant vous, qu’un règlement
civil, qu’un simple conseil ? J’en ai pourtant ouï parler à d’autres
pythagoriciens, comme d’une loi sacrée, et qui tient, soit aux mystères de
la nature et de la religion, soit aux principes d’une sage politique.
Le Samien. chez nous, ainsi que chez presque toutes les sociétés
religieuses, les lois civiles sont des lois sacrées. Le caractère de sainteté
qu’on leur imprime, facilite leur exécution. Il faut ruser avec la négligence
des hommes, ainsi qu’avec leurs passions. Les règlements relatifs à
l’abstinence, sont violés tous les jours, quand ils n’ont que le mérite
d’entretenir la santé. Tel qui pour la conserver, ne sacrifierait pas un
plaisir, exposerait mille fois sa vie, pour maintenir des rites qu’il respecte
sans en connaître l’objet.
Anacharsis. ainsi donc ces ablutions, ces privations et ces jeûnes que les
prêtres Égyptiens observent si scrupuleusement, et qu’on recommande si fort
dans les mystères de la Grèce, n’étaient dans l’origine que des
ordonnances de médecine, et des leçons de sobriété ?
Le Samien. je le pense ; et en effet personne n’ignore que les prêtres
d’Égypte, en cultivant la plus salutaire des médecines, celle qui
s’attache plus à prévenir les maux qu’à les guérir, sont parvenus de
tous temps à se procurer une vie longue et paisible. Pythagore apprit cette médecine
à leur école, la transmit à ses disciples, et fut placé à juste titre parmi
les plus habiles médecins de la Grèce. Comme il voulait porter les âmes à la
perfection, il fallait les détacher de cette enveloppe mortelle qui les tient
enchaînées, et qui leur communique ses souillures. Il bannit en conséquence
les aliments et les boissons qui, en excitant du trouble dans le corps,
obscurcissent et appesantissent l’esprit.
Anacharsis. il pensait donc que l’usage du vin, de la viande et du
poisson, produisait ces funestes effets ? Car il vous l’a sévèrement
interdit.
Le Samien. c’est une erreur. Il condamnait l’excès du vin ; il
conseillait de s’en abstenir, et permettait à ses disciples d’en boire à
souper, mais en petite quantité. On leur servait quelquefois une portion des
animaux offerts en sacrifice, excepté du bœuf et du bélier. Lui-même ne
refusait pas d’en goûter, quoiqu’il se contentât pour l’ordinaire d’un
peu de miel et de quelques légumes. Il défendait certains poissons, pour des
raisons inutiles à rapporter. D’ailleurs il préférait le régime végétal
à tous les autres ; et la défense absolue de la viande ne concernait que ceux
de ses disciples qui aspiraient à une plus grande perfection.
Anacharsis. mais la permission qu’il laisse aux autres, comment la
concilier avec son système sur la transmigration des âmes ? Car enfin, comme
le disait tantôt cet athénien, vous risquez tous les jours de manger votre père
ou votre mère.
Le Samien. je pourrais vous répondre qu’on ne fait paraître sur nos
tables que la chair des victimes, et que nous n’immolons que les animaux qui
ne sont pas destinés à recevoir nos âmes : mais j’ai une meilleure solution
à vous donner. Pythagore et ses premiers disciples ne croyaient pas à la métempsycose.
Anacharsis. comment !
Le Samien. Timée de Locres, l’un des plus anciens et des plus célèbres
d’entre eux, en a fait l’aveu. Il dit que la crainte des lois humaines, ne
faisant pas assez d’impression sur la multitude, il faut l’effrayer par des
punitions imaginaires, et lui annoncer que les coupables, transformés après
leur mort en des bêtes viles ou féroces, épuiseront tous les malheurs attachés
à leur nouvelle condition.
Anacharsis. vous renversez toutes mes idées. Pythagore ne rejetait-il pas
les sacrifices sanglants ? Ne défendait-il pas de tuer les animaux ? Pourquoi
ce vif intérêt pour leur conservation, si ce n’est qu’il leur supposait
une âme semblable à la nôtre ?
Le Samien. le principe de cet intérêt était la justice. Et de quel droit
en effet osons-nous arracher la vie à des êtres qui ont reçu comme nous ce présent
du ciel ? Les premiers hommes, plus dociles aux cris de la nature, n’offraient
aux dieux que les fruits, le miel et les gâteaux dont ils se nourrissaient. On
n’osait pas verser le sang des animaux, et surtout de ceux qui sont utiles à
l’homme. La tradition nous a transmis avec effroi le souvenir du plus ancien
parricide ; en nous conservant de même les noms de ceux qui, par inadvertance,
ou dans un mouvement de colère,tuèrent les premiers des animaux de quelque espèce,
elle atteste l’étonnement et l’horreur dont cette nouvelle frappa
successivement les esprits. Il fallut donc un prétexte. On trouva qu’ils
occupaient trop de place sur la terre, et l’on supposa un oracle qui nous
autorisait à vaincre notre répugnance. Nous obéîmes ; et pour nous étourdir
sur nos remords, nous voulûmes au moins arracher le consentement de nos
victimes. De là vient qu’aujourd’hui encore, on n’en sacrifie aucune sans
l’avoir auparavant, par des ablutions ou d’autres moyens, engagée à
baisser la tête en signe d’approbation. Voyez avec quelle indignité la
violence se joue de la faiblesse !
Anacharsis. cette violence était sans doute nécessaire ; les animaux, en
se multipliant, dévoraient les moissons.
Le Samien. ceux qui peuplent beaucoup, ne vivent qu’un petit nombre
d’années, et la plupart, dénués de nos soins, ne perpétueraient pas leur
espèce. À l’égard des autres, les loups et les vautours nous en auraient
fait justice : mais pour vous montrer que ce ne furent pas leurs déprédations
qui nous mirent les armes à la main, je vous demande s’ils ravageraient nos
campagnes, ces poissons que nous poursuivons dans un monde si différent du nôtre.
Non, rien ne pouvait nous porter à souiller les autels du sang des animaux ; et
puisqu’il ne m’est pas permis d’offrir au ciel des fruits enlevés au
champ de mon voisin, devais-je lui présenter l’hommage d’une vie qui ne
m’appartient pas ? Quelle est d’ailleurs la victime la plus agréable à la
divinité ? à cette question, les peuples et les prêtres se partagent. Dans un
endroit, on immole les animaux sauvages et malfaisants ; dans un autre, ceux que
nous associons à nos travaux. L’intérêt de l’homme présidant à ce
choix, a tellement servi son injustice, qu’en Égypte, c’est une impiété
de sacrifier des vaches, un acte de piété d’immoler des taureaux.
Au milieu de ces incertitudes, Pythagore sentit aisément qu’on ne pouvait déraciner
tout à coup des abus consacrés par une longue suite de siècles. Il
s’abstint des sacrifices sanglants. La première classe de ses disciples
s’en abstint aussi. Les autres, obligés de conserver encore des relations
avec les hommes, eurent la liberté de sacrifier un petit nombre d’animaux, et
de goûter plutôt que de manger de leur chair. Ce fut une condescendance que le
respect de l’usage et de la religion semblait justifier. À cela près nous
vivons en communauté de biens avec les animaux doux et paisibles. Il nous est défendu
de leur porter le moindre préjudice. Nous avons, à l’exemple de notre
fondateur, un véritable éloignement pour les professions qui sont destinées
à leur donner la mort. On ne soit que trop, par l’expérience, que
l’effusion fréquente du sang fait contracter à l’âme une sorte de férocité.
La chasse nous est interdite. Nous renonçons à des plaisirs ; mais nous sommes
plus humains, plus doux, plus compatissants que les autres hommes : j’ajoute,
beaucoup plus maltraités. On n’a rien épargné pour détruire une congrégation
pieuse et savante, qui, renonçant à toutes les douceurs de la vie, s’était
dévouée sans réserve au bonheur des sociétés.
Anacharsis. je connais mal votre institut ; oserais-je vous prier de m’en
donner une juste idée ?
Le Samien. vous savez qu’au retour de ses voyages, Pythagore fixa son séjour
en Italie ; qu’à ses exhortations, les nations grecques établies dans cette
fertile contrée, mirent leurs armes à ses pieds, et leurs intérêts entre ses
mains ; que, devenu leur arbitre, il leur apprit à vivre en paix avec elles-mêmes
et avec les autres ; que les hommes et les femmes se soumirent avec une égale
ardeur aux plus rudes sacrifices ; que de toutes les parties de la Grèce, de
l’Italie et de la Sicile, on vit accourir un nombre infini de disciples ;
qu’il parut à la cour des tyrans sans les flatter, et les obligea de
descendre du trône sans regret ; et qu’à l’aspect de tant de changements
les peuples s’écrièrent qu’un dieu avait paru sur la terre, pour la délivrer
des maux qui l’affligent.
Anacharsis. mais lui ou ses disciples n’ont-ils pas employé le mensonge,
pour entretenir cette illusion ? Rappelez-vous tous ces prodiges qu’on lui
attribue : à sa voix la mer calmée, l’orage dissipé, la peste suspendant
ses fureurs ; et puis cet aigle qu’il appelle du haut du ciel, et qui vient se
reposer sur sa main ; et cette ourse qui, docile à ses ordres, n’attaque plus
les animaux timides.
Le Samien. ces récits extraordinaires m’ont toujours paru dénués de
fondement. Je ne vois nulle part que Pythagore se soit arrogé le droit de
commander à la nature.
Anacharsis. vous conviendrez du moins qu’il prétendait lire dans
l’avenir, et avoir reçu ses dogmes de la prêtresse de Delphes.
Le Samien. il croyait en effet à la divination ; et cette erreur, si c’en
est une, lui fut commune avec les sages de son temps, avec ceux d’un temps
postérieur, avec Socrate lui-même. Il disait que sa doctrine émanait de
l’oracle d’Apollon. Si c’est un crime, il faut accuser d’imposture
Minos, Lycurgue, presque tous les législateurs, qui, pour donner plus
d’autorité à leurs lois, ont feint que les dieux mêmes les leur avaient
dictées.
Anacharsis. permettez que j’insiste : on ne renonce pas facilement à
d’anciens préjugés. Pourquoi sa philosophie est-elle entourée de cette
triple enceinte de ténèbres ? Comment se fait-il qu’un homme qui eut assez
de modestie pour préférer au titre de sage, celui d’ami de la sagesse,
n’ait eu pas assez de franchise pour annoncer hautement la vérité ?
Le Samien. ces secrets qui vous étonnent, vous en trouverez de semblables
dans les mystères d’Éleusis et de Samothrace, chez les prêtres Égyptiens,
parmi toutes les sociétés religieuses. Que dis-je ? Nos philosophes
n’ont-ils pas une doctrine exclusivement réservée à ceux de leurs élèves
dont ils ont éprouvé la circonspection ? Les yeux de la multitude étaient
autrefois trop faibles pour supporter la lumière ; et aujourd’hui même, qui
oserait, au milieu d’Athènes, s’expliquer librement sur la nature des
dieux, et sur les vices du gouvernement populaire ? Il est donc des vérités
que le sage doit garder comme en dépôt, et ne laisser, pour ainsi dire, tomber
que goutte à goutte.
Anacharsis. mais celles qu’on doit répandre à pleines mains, les vérités
de la morale, par exemple, vous les couvrez d’enveloppes presque impénétrables.
Lorsque au lieu de m’exhorter à fuir l’oisiveté, à ne pas irriter un
homme en colère, vous me défendez de m’asseoir sur un boisseau, ou
d’attiser le feu avec une épée, il est évident que vous ajoutez à la peine
de pratiquer vos leçons, celle de les entendre.
Le Samien. et c’est cette peine qui les grave dans l’esprit. On conserve
avec plus de soin ce qui coûte beaucoup à acquérir. Les symboles piquent la
curiosité, donnent un air de nouveauté à des maximes usées ; et comme ils se
présentent plus souvent à nos sens que les autres signes de nos pensées, ils
ajoutent du crédit aux lois qu’ils renferment. Aussi le militaire ne peut être
assis auprès de son feu, et le laboureur regarder son boisseau, sans se
rappeler la défense et le précepte.
Anacharsis. vous aimez tellement le mystère, qu’un des premiers disciples
de Pythagore encourut l’indignation des autres, pour avoir publié la solution
d’un problème de géométrie.
Le Samien. on était alors généralement persuadé que la science, ainsi
que la pudeur, doit se couvrir d’un voile qui donne plus d’attraits aux trésors
qu’il recèle, plus d’autorité à celui q