Voyage du jeune Anacharsis en Grèce,
de l'abbé Barthélemy (1788).
CHAPITRE 77
Suite du voyage de Délos. Cérémonies du mariage.
L’amour
présidait aux fêtes de Délos, et cette jeunesse nombreuse qu’il avait
rassemblée autour de lui, ne connaissait plus d’autres lois que les siennes.
Tantôt, de concert avec l’hymen, il couronnait la constance des amants fidèles
; tantôt il faisait naître le trouble et la langueur dans une âme
jusqu’alors insensible ; et, par ces triomphes multipliés, il se préparait
au plus glorieux de tous, à l’hymen d’Ismène et de Théagène.
Témoin des cérémonies dont cette union fut accompagnée, je vais les
rapporter, et décrire les pratiques que les lois, l’usage et la superstition
ont introduites, afin de pourvoir à la sûreté et au bonheur du plus saint des
engagements ; et s’il se glisse dans ce récit des détails frivoles en
apparence, ils seront ennoblis par la simplicité des temps auxquels ils doivent
leur origine.
Le silence et la paix commençaient à renaître à Délos. Les peuples s’écoulaient
comme un fleuve qui, après avoir couvert la campagne, se retire insensiblement
dans son lit. Les habitants de l’île avaient prévenu le lever de l’aurore
; ils s’étaient couronnés de fleurs, et offraient sans interruption, dans le
temple et devant leurs maisons, des sacrifices, pour rendre les dieux favorables
à l’hymen d’Ismène.
L’instant d’en former les liens était arrivé : nous étions assemblés
dans la maison de Philoclès ; la porte de l’appartement d’Ismène
s’ouvrit, et nous en vîmes sortir les deux époux, suivis des auteurs de leur
naissance, et d’un officier public, qui venait de dresser l’acte de leur
engagement. Les conditions en étaient simples : on n’avait prévu aucune
discussion d’intérêt entre les parents, aucune cause de divorce entre les
parties contractantes : et à l’égard de la dot, comme le sang unissait déjà
Théagène à Philoclès, on s’était contenté de rappeler une loi de Solon,
qui, pour perpétuer les biens dans les familles, avait réglé que les filles
uniques épouseraient leurs plus proches parents.
Nous étions vêtus d’habits magnifiques, que nous avions reçus d’Ismène.
Celui de son époux était son ouvrage. Elle avait pour parure un collier de
pierres précieuses, et une robe où l’or et la pourpre confondaient leurs
couleurs. Ils avaient mis l’un et l’autre sur leurs cheveux flottants, et
parfumés d’essences, des couronnes de pavots, de sésames et d’autres
plantes consacrées à Vénus. Dans cet appareil, ils montèrent sur un char, et
s’avancèrent vers le temple. Ismène avait son époux à sa droite, et à sa
gauche un ami de Théagène, qui devait le suivre dans cette cérémonie. Les
peuples empressés répandaient des fleurs et des parfums sur leur passage ; ils
s’écriaient : ce ne sont point des mortels, c’est Apollon et Coronis ;
c’est Diane et Endymion ; c’est Apollon et Diane. Ils cherchaient à nous
rappeler des augures favorables, à prévenir les augures sinistres. L’un
disait : j’ai vu ce matin deux tourterelles planer longtemps ensemble dans les
airs, et se reposer ensemble sur une branche de cet arbre. Un autre disait : écartez
la corneille solitaire ; qu’elle aille gémir au loin sur la perte de sa fidèle
compagne ; rien ne serait si funeste que son aspect.
Les deux époux furent reçus à la porte du temple par un prêtre qui leur présenta
à chacun une branche de lierre, symbole des liens qui devaient les unir à
jamais ; il les mena ensuite à l’autel où tout était préparé pour le
sacrifice d’une génisse qu’on devait offrir à Diane, à la chaste Diane,
qu’on tâchait d’apaiser, ainsi que Minerve et les divinités qui n’ont
jamais subi le joug de l’hymen. On implorait aussi Jupiter et Junon, dont
l’union et les amours seront éternelles ; le ciel et la terre, dont le
concours produit l’abondance et la fertilité ; les parques, parce qu’elles
tiennent dans leurs mains la vie des mortels ; les grâces, parce qu’elles
embellissent les jours des heureux époux ; Vénus enfin, à qui l’amour doit
sa naissance, et les hommes leur bonheur.
Les prêtres, après avoir examiné les entrailles des victimes, déclarèrent
que le ciel approuvait cet hymen.
Pour en achever les cérémonies, nous passâmes à l’Artémisium (1), et ce fut là
que les deux époux déposèrent chacun une tresse de leurs cheveux, sur le
tombeau des derniers théores hyperboréens. Celle de Théagène était roulée
autour d’une poignée d’herbes, et celle d’Ismène autour d’un fuseau.
Cet usage rappelait les époux à la première institution du mariage, à ce
temps où l’un devait s’occuper par préférence des travaux de la campagne,
et l’autre des soins domestiques. Cependant Philoclès prit la main de Théagène,
la mit dans celle d’Ismène, et proféra ces mots : « je vous accorde ma
fille, afin que vous donniez à la république des citoyens légitimes. »
Les deux époux se jurèrent aussitôt une fidélité inviolable, et les auteurs
de leurs jours, après avoir reçu leurs serments, les ratifièrent par de
nouveaux sacrifices.
Les voiles de la nuit commençaient à se déployer dans les airs, lorsque nous
sortîmes du temple pour nous rendre à la maison de Théagène. La marche éclairée
par des flambeaux sans nombre, était accompagnée de chœurs de musiciens et de
danseurs. La maison était entourée de guirlandes, et couverte de lumières.
Dès que les deux époux eurent touché le seuil de la porte, on plaça pour un
instant une corbeille de fruits sur leurs têtes ; c’était le présage de
l’abondance dont ils devaient jouir. Nous entendîmes en même temps répéter
de tous côtés le nom d’Hyménéus, de ce jeune homme d’Argos qui rendit
autrefois à leur patrie des filles d’Athènes, que des corsaires avaient
enlevées : il obtint pour prix de son zèle une de ces captives qu’il aimait
tendrement ; et depuis cette époque, les grecs ne contractent point de mariage
sans rappeler sa mémoire. Ces acclamations nous suivirent dans la salle du
festin, et continuèrent pendant le souper ; alors des poètes s’étant glissés
auprès de nous, récitèrent des épithalames.
Un jeune enfant, à demi couvert de branches d’aubépine et de chêne, parut
avec une corbeille de pains, et entonna un hymne qui commençait ainsi :
« j’ai changé mon ancien état contre un état plus heureux. »
Les athéniens chantent cet hymne dans une de leurs fêtes, destinée à célébrer
l’instant où leurs ancêtres, nourris jusqu’alors de fruits sauvages,
jouirent en société des présents de Cérès. Ils le mêlent dans les cérémonies
du mariage, pour montrer qu’après avoir quitté les forêts, les hommes
jouirent des douceurs de l’amour. Des danseuses, vêtues de robes légères,
et couronnées de myrte, entrèrent ensuite, et peignirent, par des mouvements
variés, les transports, les langueurs, et l’ivresse de la plus douce des
passions.
Cette danse finie, Leucippe alluma le flambeau nuptial, et conduisit sa fille à
l’appartement qu’on lui avait destiné. Plusieurs symboles retracèrent aux
yeux d’Ismène, les devoirs qu’on attachait autrefois à son nouvel état.
Elle portait un de ces vases de terre où l’on fait rôtir de l’orge ; une
de ses suivantes tenait un crible,et sur la porte était suspendu un instrument
propre à piler des grains. Les deux époux goûtèrent d’un fruit dont la
douceur devait être l’emblème de leur union.
Cependant, livrés aux transports d’une joie immodérée, nous poussions des
cris tumultueux, et nous assiégions la porte défendue par un des fidèles amis
de Théagène. Une foule de jeunes gens dansaient au son de plusieurs
instruments. Ce bruit fut enfin interrompu par la théorie de Corinthe, qui s’était
chargée de chanter l’hyménée du soir.
Après avoir félicité Théagène, elle ajoutait : « nous sommes dans le
printemps de notre âge : nous sommes l’élite de ces filles de Corinthe, si
renommées par leur beauté. Ô Ismène ! Il n’en est aucune parmi nous, dont
les attraits ne cèdent aux vôtres. Plus légère qu’un coursier de
Thessalie, élevée au dessus de ses compagnes, comme un lys qui fait
l’honneur d’un jardin, Ismène est l’ornement de la Grèce. Tous les
amours sont dans ses yeux ; tous les arts respirent sous ses doigts. Ô fille !
Ô femme charmante ! Nous irons demain dans la prairie cueillir des fleurs pour
en former une couronne. Nous la suspendrons au plus beau des platanes voisins.
Sous son feuillage naissant, nous répandrons des parfums en votre honneur, et
sur son écorce nous graverons ces mots : offrez-moi votre encens, je suis
l’arbre d’Ismène. nous vous saluons, heureuse épouse ; nous vous
saluons, heureux époux : puisse Latone vous donner des fils qui vous
ressemblent ; Vénus vous embraser toujours de ses flammes ; Jupiter transmettre
à vos neveux la félicité qui vous entoure ! Reposez-vous dans le sein des
plaisirs ; ne respirez désormais que l’amour le plus tendre. Nous reviendrons
au lever de l’aurore, et nous chanterons de nouveau : ô hymen, hyménée,
hymen ! »
Le lendemain, à la première heure du jour, nous revînmes au même endroit, et
les filles de Corinthe firent entendre l’hyménée suivant : « nous vous
célébrons dans nos chants, Venus, ornement de l’olympe, amour, délices de
la terre, et vous, hymen, source de vie, nous vous célébrons dans nos chants,
amour, hymen, Vénus. Ô Théagène ! éveillez-vous, jetez les yeux sur votre
amante, jeune favori de Vénus, heureux et digne époux d’Ismène, ô Théagène
! éveillez-vous ; jetez les yeux sur votre épouse ; voyez l’éclat dont elle
brille ; voyez cette fraîcheur de vie dont tous ses traits sont embellis. La
rose est la reine des fleurs ; Ismène est la reine des belles. Déjà sa paupière
tremblante s’entre ouvre aux rayons du soleil ; heureux et digne époux
d’Ismène, ô Théagène ! éveillez-vous. »
Ce jour, que les deux amants regardèrent comme le premier de leur vie, fut
presque tout employé de leur part à jouir du tendre intérêt que les
habitants de l’île prenaient à leur hymen, et tous leurs amis furent autorisés
à leur offrir des présents. Ils s’en firent eux-mêmes l’un à l’autre,
et reçurent en commun, ceux de Philoclès, père de Théagène. On les avait
apportés avec pompe. Un enfant, vêtu d’une robe blanche, ouvrait la marche,
tenant une torche allumée ; venait ensuite une jeune fille, ayant une corbeille
sur sa tête : elle était suivie de plusieurs domestiques qui portaient des
vases d’albâtre, des boîtes à parfums, diverses sortes d’essences, des pâtes
d’odeur, et tout ce que le goût de l’élégance et de la propreté a pu
convertir en besoins.
Sur le soir, Ismène fut ramenée chez son père ; et moins pour se conformer à
l’usage, que pour exprimer ses vrais sentiments, elle lui témoigna le regret
d’avoir quitté la maison paternelle ; le lendemain, elle fut rendue à son époux,
et, depuis ce moment, rien ne troubla plus leur félicité.
Suite du voyage de Délos. Sur le bonheur.
Philoclès
joignait au cœur le plus sensible, un jugement exquis et des connaissances
profondes. Dans sa jeunesse il avait fréquenté les plus célèbres philosophes
de la Grèce. Riche de leurs lumières, et encore plus de ses réflexions, il
s’était composé un système de conduite qui répandait la paix dans son âme
et dans tout ce qui l’environnait. Nous ne cessions d’étudier cet homme
singulier, pour qui chaque instant de la vie était un instant de bonheur.
Un jour que nous errions dans l’île, nous trouvâmes cette inscription sur un
petit temple de Latone : rien de si beau que la justice, de meilleur que la
santé, de si doux que la possession de ce qu’on aime. Voilà, dis-je, ce
qu’Aristote blâmait un jour en notre présence. Il pensait que les
qualifications énoncées dans cette maxime, ne doivent pas être séparées, et
ne peuvent convenir qu’au bonheur. En effet, le bonheur est certainement ce
qu’il y a de plus beau, de meilleur et de plus doux. Mais à quoi sert de décrire
ses effets ? Il serait plus important de remonter à sa source. Elle est peu
connue, répondit Philoclès ; tous, pour y parvenir, choisissent des sentiers
différents ; tous se partagent sur la nature du souverain bien. Il consiste,
tantôt dans la jouissance de tous les plaisirs, tantôt dans l’exemption de
toutes les peines. Les uns ont tâché d’en renfermer les caractères en de
courtes formules, telle est la sentence que vous venez de lire sur ce temple ;
telle est encore celle qu’on chante souvent à table, et qui fait dépendre le
bonheur de la santé, de la beauté, des richesses légitimement acquises, et de
la jeunesse passée dans le sein de l’amitié. D’autres, outre ces dons précieux,
exigent la force du corps, le courage de l’esprit, la justice, la prudence, la
tempérance, la possession enfin de tous les biens et de toutes les vertus (2):
mais comme la plupart de ces avantages ne dépendent pas de nous, et que même
en les réunissant, notre cœur pourrait n’être pas satisfait, il est visible
qu’ils ne constituent pas essentiellement l’espèce de félicité qui
convient à chaque homme en particulier.
Et en quoi consiste-t-elle donc, s’écria l’un de nous avec impatience ? Et
quel est le sort des mortels, si, forcés de courir après le bonheur, ils
ignorent la route qu’ils doivent choisir ? Hélas ! reprit Philoclès, ils
sont bien à plaindre, ces mortels. Jetez les yeux autour de vous ; dans tous
les lieux, dans tous les états, vous n’entendrez que des gémissements et des
cris ; vous ne verrez que des hommes tourmentés par le besoin d’être
heureux, et par des passions qui les empêchent de l’être ; inquiets dans les
plaisirs, sans force contre la douleur ; presque également accablés par les
privations et par la jouissance ; murmurant sans cesse contre leur destinée, et
ne pouvant quitter une vie dont le poids leur est insupportable.
Est-ce donc pour couvrir la terre de malheureux, que le genre humain a pris
naissance ? Et les dieux se feraient-ils un jeu cruel de persécuter des âmes
aussi faibles que les nôtres ? Je ne saurais me le persuader ; c’est contre
nous seuls que nous devons diriger nos reproches. Interrogeons-nous sur l’idée
que nous avons du bonheur. Concevons-nous autre chose qu’un état où les désirs
toujours renaissants, seraient toujours satisfaits ; qui se diversifierait
suivant la différence des caractères, et dont on pourrait prolonger la durée
à son gré ? Mais il faudrait changer l’ordre éternel de la nature, pour que
cet état fût le partage d’un seul d’entre nous. Ainsi désirer un bonheur
inaltérable et sans amertume, c’est désirer ce qui ne peut pas exister, et
qui, par cette raison là même, enflamme le plus nos désirs : car rien n’a
plus d’attraits pour nous que de triompher des obstacles qui sont ou qui
paraissent insurmontables.
Des lois constantes, et dont la profondeur se dérobe à nos recherches, mêlent
sans interruption le bien avec le mal dans le système général de la nature ;
et les êtres qui font partie de ce grand tout, si admirable dans son ensemble,
si incompréhensible, et quelquefois si effrayant dans ses détails, doivent se
ressentir de ce mélange, et éprouver de continuelles vicissitudes. C’est à
cette condition que la vie nous est donnée. Dès l’instant que nous la
recevons, nous sommes condamnés à rouler dans un cercle de biens et de maux,
de plaisirs et de douleurs.
Si vous demandiez les raisons d’un si funeste partage, d’autres vous répondraient
peut-être que les dieux nous devaient des biens et non pas des plaisirs ;
qu’ils ne nous accordent les seconds que pour nous forcer à recevoir les
premiers, et que pour la plupart des mortels, la somme des biens serait
infiniment plus grande que celle des maux, s’ils avaient le bon esprit de
mettre dans la première classe, et les sensations agréables, et les moments
exempts de troubles et de chagrins. Cette réflexion pourrait suspendre
quelquefois nos murmures, mais la cause en subsisterait toujours ; car enfin il
y a de la douleur sur la terre. Elle consume les jours de la plupart des hommes
; et quand il n’y en aurait qu’un seul qui souffrît, et quand il aurait mérité
de souffrir, et quand il ne souffrirait qu’un instant dans sa vie, cet instant
de douleur serait le plus désespérant des mystères que la nature offre à nos
yeux.
Que résulte-t-il de ces réflexions ? Faudra-t-il nous précipiter en aveugles
dans ce torrent qui entraîne et détruit insensiblement tous les êtres ; nous
présenter sans résistance, et comme des victimes de la fatalité, aux coups
dont nous sommes menacés ; renoncer enfin à cette espérance qui est le plus
grand, et même le seul bien pour la plupart de nos semblables ? Non, sans doute
; je veux que vous soyez heureux, mais autant qu’il vous est permis de l’être
; non de ce bonheur chimérique, dont l’espoir fait le malheur du genre
humain, mais d’un bonheur assorti à notre condition, et d’autant plus
solide que nous pouvons le rendre indépendant des évènements et des hommes.
Le caractère en facilite quelquefois l’acquisition, et on peut dire même que
certaines âmes ne sont heureuses, que parce qu’elles sont nées heureuses.
Les autres ne peuvent combattre à la fois, et leur caractère, et les contrariétés
du dehors, sans une étude longue et suivie ; car, disait un ancien philosophe :
« les dieux nous vendent le bonheur au prix de nos travaux. » Mais
cette étude n’exige pas plus d’efforts que les projets et les mouvements
qui nous agitent sans cesse, et qui ne sont, à tout prendre, que la recherche
d’un bonheur imaginaire. Après ces mots, Philoclès garda le silence : il
n’avait, disait-il, ni assez de loisir, ni assez de lumières, pour réduire
en système les réflexions qu’il avait faites sur un sujet si important.
Daignez du moins, dit Philotas, nous communiquer, sans liaison et sans suite,
celles qui vous viendront par hasard dans l’esprit. Daignez nous apprendre
comment vous êtes parvenu à cet état paisible, que vous n’avez pu acquérir
qu’après une longue suite d’essais et d’erreurs.
Ô Philoclès ! s’écria le jeune Lysis, les zéphyrs semblent se jouer dans
ce platane ; l’air se pénètre du parfum des fleurs qui s’empressent d’éclore
; ces vignes commencent à entrelacer leurs rameaux autour de ces myrtes
qu’elles ne quitteront plus ; ces troupeaux qui bondissent dans la prairie,
ces oiseaux qui chantent leurs amours, le son des instruments qui retentissent
dans la vallée ; tout ce que je vois, tout ce que j’entends, me ravit et me
transporte. Ah ! Philoclès, nous sommes faits pour le bonheur ; je le sens aux
émotions douces et profondes que j’éprouve : si vous connaissez l’art de
les perpétuer, c’est un crime de nous en faire un mystère.
Vous me rappelez, répondit Philoclès, les premières années de ma vie. Je le
regrette encore ce temps, où je m’abandonnais, comme vous, aux impressions
que je recevais ; la nature, à laquelle je n’étais pas encore accoutumé, se
peignait à mes yeux sous des traits enchanteurs ; et mon âme, toute neuve et
toute sensible, semblait respirer tour à tour la fraîcheur et la flamme.
Je ne connaissais pas les hommes ; je trouvais dans leurs paroles et dans leurs
actions, l’innocence et la simplicité qui régnaient dans mon cœur : je les
croyais tous justes, vrais, capables d’amitié, tels qu’ils devraient être,
tels que j’étais en effet ; humains surtout, car il faut de l’expérience
pour se convaincre qu’ils ne le sont pas.
Au milieu de ces illusions, j’entrai dans le monde. La politesse qui distingue
les sociétés d’Athènes, ces expressions qu’inspire l’envie de plaire,
ces épanchements de cœur qui coûtent si peu et qui flattent si fort, tous ces
dehors trompeurs, n’eurent que trop d’attraits pour un homme qui n’avait
pas encore subi d’épreuve : je volai au devant de la séduction ; et donnant
à des liaisons agréables les droits et les sentiments de l’amitié, je me
livrai sans réserve au plaisir d’aimer et d’être aimé. Mes choix, qui
n’avaient pas été réfléchis, me devinrent funestes. La plupart de mes amis
s’éloignèrent de moi, les uns par intérêt, d’autres par jalousie ou par
légèreté. Ma surprise et ma douleur m’arrachèrent des larmes amères. Dans
la suite, ayant éprouvé des injustices criantes et des perfidies atroces, je
me vis contraint, après de longs combats, de renoncer à cette confiance si
douce que j’avais en tous les hommes. C’est le sacrifice qui m’a le plus
coûté dans ma vie, j’en frémis encore ; il fut si violent que je tombai
dans un excès opposé : j’aigrissais mon cœur, j’y nourrissais avec
plaisir les défiances et les haines ; j’étais malheureux. Je me rappelai
enfin que parmi cette foule d’opinions sur la nature du bonheur,
quelques-unes, plus accréditées que les autres, le font consister dans la
volupté, ou dans la pratique des vertus, ou dans l’exercice d’une raison éclairée.
Je résolus de trouver le mien dans les plaisirs. Je supprime les détails des
égarements de ma jeunesse, pour venir au moment qui en arrêta le cours. Étant
en Sicile, j’allai voir un des principaux habitants de Syracuse. Il était cité
comme l’homme le plus heureux de son siècle. Son aspect m’effraya ;
quoiqu’il fût encore dans la force de l’âge, il avait toutes les
apparences de la décrépitude. Il s’était entouré de musiciens qui le
fatiguaient à force de célébrer ses vertus, et de belles esclaves dont les
danses allumaient par intervalles dans ses yeux un feu sombre et mourant. Quand
nous fûmes seuls, je lui dis : je vous salue, ô vous qui, dans tous les temps,
avez su fixer les plaisirs auprès de vous. Des plaisirs ! Me répondit-il avec
fureur, je n’en ai plus, mais j’ai le désespoir qu’entraîne leur
privation ; c’est l’unique sentiment qui me reste, et qui achève de détruire
ce corps accablé de douleurs et de maux. Je voulus lui inspirer du courage ;
mais je trouvai une âme abrutie, sans principes et sans ressources. J’appris
ensuite qu’il n’avait jamais rougi de ses injustices, et que de folles dépenses
ruinaient de jour en jour la fortune de ses enfants.
Cet exemple et les dégoûts que j’éprouvais successivement, me tirèrent de
l’ivresse où je vivais depuis quelques années, et m’engagèrent à fonder
mon repos sur la pratique de la vertu, et sur l’usage de la raison. Je les
cultivai l’une et l’autre avec soin ; mais je fus sur le point d’en abuser
encore. Ma vertu trop austère me remplissait quelquefois d’indignation contre
la société ; et ma raison trop rigide, d’indifférence pour tous les objets.
Le hasard dissipa cette double erreur.
Je connus à Thèbes un disciple de Socrate, dont j’avais ouï vanter la
probité. Je fus frappé de la sublimité de ses principes, ainsi que de la régularité
de sa conduite. Mais il avait mis par degrés tant de superstition et de
fanatisme dans sa vertu, qu’on pouvait lui reprocher de n’avoir ni faiblesse
pour lui, ni indulgence pour les autres ; il devint difficile, soupçonneux,
souvent injuste. On estimait les qualités de son cœur, et l’on évitait sa
présence.
Peu de temps après, étant allé à Delphes pour la solennité des jeux
pythiques, j’aperçus dans une allée sombre, un homme qui avait la réputation
d’être très éclairé ; il me parut accablé de chagrins. J’ai dissipé à
force de raison, me dit-il, l’illusion des choses de la vie. J’avais apporté
en naissant tous les avantages qui peuvent flatter la vanité : au lieu d’en
jouir, je voulus les analyser ; et dès ce moment, les richesses, la naissance,
et les grâces de la figure, ne furent à mes yeux que de vains titres distribués
au hasard parmi les hommes. Je parvins aux premières magistratures de la république
; j’en fus dégoûté par la difficulté d’y faire le bien, et la facilité
d’y faire le mal. Je cherchai la gloire dans les combats ; je plongeai ma main
dans le sang des malheureux, et mes fureurs m’épouvantèrent. Je cultivai les
sciences et les arts : la philosophie me remplit de doutes ; je ne trouvai dans
l’éloquence que l’art perfide de tromper les hommes ; dans la poésie, la
musique et la peinture, que l’art puéril de les amuser. Je voulus me reposer
sur l’estime du public ; mais voyant à mes côtés des hypocrites de vertus
qui ravissaient impunément ses suffrages, je me lassai du public et de son
estime. Il ne me resta plus qu’une vie sans attrait, sans ressort, qui n’était
en effet que la répétition fastidieuse des mêmes actes et des mêmes besoins.
Fatigué de mon existence, je la traînai en des pays lointains. Les pyramides
d’Égypte m’étonnèrent au premier aspect ; bientôt je comparai
l’orgueil des princes qui les ont élevées, à celui d’une fourmi qui
amoncellerait dans un sentier quelques grains de sable, pour laisser à la postérité
des traces de son passage. Le grand roi de Perse me donna dans sa cour une place
qui fit tomber ses sujets à mes pieds : l’excès de leur bassesse ne
m’annonça que l’excès de leur ingratitude. Je revins dans ma patrie,
n’admirant, n’estimant plus rien, et par une fatale conséquence, n’ayant
plus la force de rien aimer. Quand je me suis aperçu de mon erreur, il n’était
plus temps d’y remédier ; mais quoique je ne sente pas un intérêt bien vif
pour mes semblables, je souhaite que mon exemple vous serve de leçon ; car après
tout, je n’ai rien à craindre de vous : je n’ai jamais été assez
malheureux pour vous rendre des services. Étant en Egypte, je connus un prêtre,
qui, après avoir tristement consumé ses jours à pénétrer l’origine et la
fin des choses de ce monde, me dit en soupirant : malheur à celui qui
entreprend de lever le voile de la nature ; et moi, je vous dis : malheur à
celui qui lèverait le voile de la société ; malheur à celui qui refuserait
de se livrer à cette illusion théâtrale, que les préjugés et les besoins
ont répandue sur tous les objets ; bientôt son âme flétrie et languissante
se trouverait en vie dans le sein du néant ; c’est le plus effroyable des
supplices. À ces mots, quelques larmes coulèrent de ses yeux, et il s’enfonça
dans la forêt voisine.
Vous savez avec quelle précaution les vaisseaux évitent les écueils signalés
par les naufrages des premiers navigateurs. Ainsi dans mes voyages, je mettais
à profit les fautes de mes semblables. Elles m’apprirent ce que la moindre réflexion
aurait pu m’apprendre, mais qu’on ne soit jamais que par sa propre expérience,
que l’excès de la raison et de la vertu, est presque aussi funeste que celui
des plaisirs ; que la nature nous a donné des goûts qu’il est aussi
dangereux d’éteindre que d’épuiser ; que la société avait des droits sur
mes services, que je devais en acquérir sur son estime ; enfin que pour
parvenir à ce terme heureux, qui sans cesse se présentait et fuyait devant
moi, je devais calmer l’inquiétude que je sentais au fond de mon âme, et qui
la tirait continuellement hors d’elle-même.
Je n’avais jamais étudié les symptômes de cette inquiétude. Je m’aperçus
que dans les animaux, elle se bornait à la conservation de la vie, et à la
propagation de l’espèce ; mais que dans l’homme, elle subsistait après la
satisfaction des premiers besoins ; qu’elle était plus générale parmi les
nations éclairées que parmi les peuples ignorants, beaucoup plus forte et plus
tyrannique chez les riches que chez les pauvres. C’est donc le luxe des pensées
et des désirs qui empoisonne nos jours ; c’est donc ce luxe insatiable, qui
se tourmente dans l’oisiveté, qui, pour se soutenir dans un état florissant,
se repaît de nos passions, les irrite sans cesse, et n’en recueille que des
fruits amers. Mais pourquoi ne pas lui fournir des aliments plus salutaires ?
Pourquoi ne pas regarder cette agitation que nous éprouvons, même dans la satiété
des biens et des plaisirs, comme un mouvement imprimé par la nature dans nos cœurs,
pour les forcer à se rapprocher les uns des autres, et à trouver leur repos
dans une union mutuelle ?
Ô humanité, penchant généreux et sublime, qui vous annoncez dans notre
enfance, par les transports d’une tendresse naïve ; dans la jeunesse, par la
témérité d’une confiance aveugle ; dans le courant de notre vie, par la
facilité avec laquelle nous contractons de nouvelles liaisons ! ô cris de la
nature, qui retentissez d’un bout de l’univers à l’autre, qui nous
remplissez de remords, quand nous opprimons nos semblables ; d’une volupté
pure, quand nous pouvons les soulager ! Ô amour, ô amitié, ô bienfaisance,
sources intarissables de biens et de douceurs ! Les hommes ne sont malheureux,
que parce qu’ils refusent d’entendre votre voix.
Ô dieux, auteurs de si grands bienfaits ! L’instinct pouvait sans doute, en
rapprochant des êtres accablés de besoins et de maux, prêter un soutien
passager à leur faiblesse ; mais il n’y a qu’une bonté infinie comme la vôtre,
qui ait pu former le projet de nous rassembler par l’attrait du sentiment, et
répandre, sur ces grandes associations qui couvrent la terre, une chaleur
capable d’en éterniser la durée.
Cependant, au lieu de nourrir ce feu sacré, nous permettons que de frivoles
dissensions, de vils intérêts travaillent sans cesse à l’éteindre. Si
l’on nous disait que deux inconnus, jetés par hasard dans une île déserte,
sont parvenus à trouver dans leur union des charmes qui les dédommagent du
reste de l’univers ; si l’on nous disait qu’il existe une famille
uniquement occupée à fortifier les liens du sang par les liens de l’amitié
; si l’on nous disait qu’il existe dans un coin de la terre un peuple qui ne
connaît d’autre loi que celle de s’aimer, d’autre crime que de ne
s’aimer pas assez ; qui de nous oserait plaindre le sort de ces deux inconnus
? Qui ne désirerait d’appartenir à cette famille ? Qui ne volerait à cet
heureux climat ? Ô mortels, ignorants et indignes de votre destinée ! Il
n’est pas nécessaire de traverser les mers, pour découvrir le bonheur ; il
peut exister dans tous les états, dans tous les temps, dans tous les lieux,
dans vous, autour de vous, partout où l’on aime.
Cette loi de la nature, trop négligée par nos philosophes, fut entrevue par le
législateur d’une nation puissante. Xénophon, me parlant un jour de
l’institution des jeunes perses, me disait qu’on avait établi dans les écoles
publiques un tribunal où ils venaient mutuellement s’accuser de leurs fautes,
et qu’on y punissait l’ingratitude avec une extrême sévérité. Il
ajoutait que sous le nom d’ingrats, les perses comprenaient tous ceux qui se
rendaient coupables envers les dieux, les parents, la patrie et les amis. Elle
est admirable, cette loi, qui non seulement ordonne la pratique de tous les
devoirs, mais qui les rend encore aimables en remontant à leur origine. En
effet si l’on n’y peut manquer sans ingratitude, il s’ensuit qu’il faut
les remplir par un motif de reconnaissance ; et de là résulte ce principe
lumineux et fécond, qu’il ne faut agir que par sentiment.
N’annoncez point une pareille doctrine à ces âmes qui, entraînées par des
passions violentes, ne reconnaissent aucun frein ; ni à ces âmes froides qui,
concentrées en elles-mêmes, n’éprouvent que les chagrins qui leur sont
personnels. Il faut plaindre les premières ; elles sont plus faites pour le
malheur des autres, que pour leur bonheur particulier. On serait tenté
d’envier le sort des secondes ; car si nous pouvions ajouter à la fortune et
à la santé une profonde indifférence pour nos semblables, déguisée néanmoins
sous les apparences de l’intérêt, nous obtiendrions un bonheur uniquement
fondé sur les plaisirs modérés des sens, et qui peut-être serait moins sujet
à des vicissitudes cruelles. Mais dépend-il de nous d’être indifférents ?
Si nous avions été destinés à vivre abandonnés à nous-mêmes sur le mont
Caucase, ou dans les déserts de l’Afrique, peut-être que la nature nous
aurait refusé un cœur sensible ; mais si elle nous l’avait donné, plutôt
que de ne rien aimer, ce cœur aurait apprivoisé les tigres, et animé les
pierres. Il faut donc nous soumettre à notre destinée ; et puisque notre cœur
est obligé de se répandre, loin de songer à le renfermer en lui-même,
augmentons, s’il est possible, la chaleur et l’activité de ses mouvements,
en leur donnant une direction qui en prévienne les écarts.
Je ne propose point mon exemple comme une règle. Mais enfin vous voulez connaître
le système de ma vie. C’est en étudiant la loi des perses, c’est en
resserrant de plus en plus les liens qui nous unissent avec les dieux, avec nos
parents, avec la patrie, avec nos amis, que j’ai trouvé le secret de remplir
à la fois les devoirs de mon état, et les besoins de mon âme ; c’est encore
là que j’ai appris que plus on vit pour les autres, et plus on vit pour soi.
Alors Philoclès s’étendit sur la nécessité d’appeler au secours de notre
raison et de nos vertus, une autorité qui soutienne leur faiblesse. Il montra
jusqu’à quel degré de puissance peut s’élever une âme qui, regardant
tous les événements de la vie comme autant de lois émanées du plus grand et
du plus sage des législateurs, est obligée de lutter, ou contre l’infortune,
ou contre la prospérité. Vous serez utiles aux hommes, ajoutait-il, si votre
piété n’est que le fruit de la réflexion ; mais si vous êtes assez heureux
pour qu’elle devienne un sentiment, vous trouverez plus de douceur dans le
bien que vous leur ferez, plus de consolation dans les injustices qu’ils vous
feront éprouver.
Il continuait à développer ces vérités, lorsque il fut interrompu par un
jeune crétois de nos amis, nommé Démophon, qui, depuis quelque temps, se
parait du titre de philosophe. Il survint tout à coup, et se déchaîna contre
les opinions religieuses avec tant de chaleur et de mépris, que Philoclès crut
devoir le ramener à des idées plus saines. Je renvoie cette discussion au
chapitre suivant.
L’antique sagesse des nations, reprit Philoclès, a, pour ainsi dire, confondu
parmi les objets du culte public, et les dieux auteurs de notre existence, et
les parents auteurs de nos jours. Nos devoirs à l’égard des uns et des
autres sont étroitement liés dans les codes des législateurs, dans les écrits
des philosophes, dans les usages des nations.
De là cette coutume sacrée des pisidiens, qui dans leurs repas commencent par
des libations en l’honneur de leurs parents. De là cette belle idée de
Platon : si la divinité agrée l’encens que vous offrez aux statues qui la
représentent, combien plus vénérables doivent être à ses yeux et aux vôtres,
ces monuments qu’elle conserve dans vos maisons, ce père, cette mère, ces aïeux,
autrefois images vivantes de son autorité, maintenant objets de sa protection
spéciale ! N’en doutez pas, elle chérit ceux qui les honorent, elle punit
ceux qui les négligent ou les outragent. Sont-ils injustes à votre égard ?
Avant que de laisser éclater vos plaintes, souvenez-vous de l’avis que
donnait le sage Pittacus à un jeune homme qui poursuivait juridiquement son père
: « si vous avez tort, vous serez condamné ; si vous avez raison, vous mériterez
de l’être. »
Mais loin d’insister sur le respect que nous devons à ceux de qui nous tenons
le jour, j’aime mieux vous faire entrevoir l’attrait victorieux que la
nature attache aux penchants qui sont nécessaires à notre bonheur.
Dans l’enfance, où tout est simple, parce que tout est vrai, l’amour pour
les parents s’exprime par des transports, qui s’affaiblissent à la vérité,
quand le goût des plaisirs et de l’indépendance se glisse dans nos âmes ;
mais le principe qui les avait produits s’éteint avec peine. Jusque dans ces
familles où l’on se borne à des égards, il se manifeste par des marques
d’indulgence ou d’intérêt qu’on croit s’y devoir les uns aux autres,
et par des retours d’amitié que les moindres occasions peuvent faciliter : il
se manifeste encore dans ces maisons que de cruelles divisions déchirent ; car
les haines n’y deviennent si violentes, que parce qu’elles sont l’effet
d’une confiance trahie, ou d’un amour trompé dans ses espérances. Aussi
n’est-ce pas toujours par la peinture des passions fortes et désordonnées
que la tragédie cherche à nous émouvoir ; elle ne nous offre souvent que des
combats de tendresse entre des parents que le malheur opprime, et ces tableaux
ne manquent jamais de faire couler les larmes du peuple le plus capable
d’entendre et d’interpréter la voix de la nature.
Je rend grâces aux dieux de ce que ma fille a toujours écouté cette voix si
douce et si persuasive. Je leur rends grâces d’en avoir toujours emprunté
les accents quand j’ai voulu l’instruire de ses devoirs, de ce que je me
suis toujours montré à ses yeux comme un ami sincère, compatissant,
incorruptible, à la vérité, mais plus intéressé qu’elle à ses progrès,
et surtout infiniment juste. C’est cette dernière qualité qui a produit le
plus grand effet sur son esprit : quand Ismène s’aperçut que je soumettais
en quelque façon à sa raison naissante les décisions de la mienne, elle
apprit à s’estimer et à conserver l’opinion que mon âge et mon expérience
lui avaient donnée de la supériorité de mes lumières ; au lieu d forcer sa
tendresse, je cherchai à la mériter, et j’évitai avec soin d’imiter ces pères
et ces bienfaiteurs qui excitent l’ingratitude par la hauteur avec laquelle
ils exigent la reconnaissance. J’ai tenu la même conduite à l’égard de
Leucippe sa mère. Je ne me suis jamais assez reposé sur mes sentiments, pour
en négliger les apparences : quand je commençai à la connaître, je voulus
lui plaire ; quand je l’ai mieux connue, j’ai voulu lui plaire encore.
Ce n’est plus le même sentiment qui forma nos premiers nœuds ; c’est la
plus haute estime, et l’amitié la plus pure. Dès les premiers moments de
notre union, elle rougissait d’exercer dans ma maison l’autorité
qu’exigent d’une femme vigilante les soins du ménage ; elle la chérit
maintenant, parce qu’elle l’a reçue de ma main ; tant il est doux de dépendre
de ce qu’on aime, de se laisser mener par sa volonté, et de lui sacrifier
jusqu’à ses moindres goûts. Ces sacrifices que nous nous faisons
mutuellement, répandent un charme inexprimable sur toute notre vie : quand ils
sont aperçus, ils ont reçu leur prix ; quand ils ne le sont pas, ils
paraissent plus doux encore. Une suite d’occupations utiles et diversifiées,
fait couler nos jours au gré de nos désirs. Nous jouissons en paix du bonheur
qui règne autour de nous, et le seul regret que j’éprouve, c’est de ne
pouvoir rendre à ma patrie autant de services que je lui en ai rendu dans ma
jeunesse.
Aimer sa patrie (3), c’est faire tous ses efforts pour qu’elle soit redoutable
au dehors et tranquille au dedans. Des victoires ou des traités avantageux lui
attirent le respect des nations : le maintien des lois et des mœurs peut seul
affermir sa tranquillité intérieure ; ainsi pendant qu’on oppose aux ennemis
de l’état des généraux et des négociateurs habiles, il faut opposer à la
licence et aux vices qui tendent à tout détruire, des lois et des vertus qui
tendent à tout rétablir : et de là quelle foule de devoirs, aussi essentiels
qu’indispensables, pour chaque classe de citoyens, pour chaque citoyen en
particulier ! Ô vous, qui êtes l’objet de ces réflexions ; vous qui me
faites regretter en ce moment de n’avoir pas une éloquence assez vive pour
vous parler dignement des vérités dont je suis pénétré ; vous enfin que je
voudrais embraser de tous les amours honnêtes, parce que vous n’en seriez que
plus heureux, souvenez-vous sans cesse que la patrie a des droits
imprescriptibles et sacrés sur vos talents, sur vos vertus, sur vos sentiments
et sur toutes vos actions ; qu’en quelque état que vous vous trouviez, vous
n’êtes que des soldats en faction, toujours obligés de veiller pour elle, et
de voler à son secours au moindre danger.
Pour remplir une si haute destinée, il ne suffit pas de vous acquitter des
emplois qu’elle vous confie, de défendre ses lois, de connaître ses intérêts,
de répandre même votre sang dans un champ de bataille ou dans la place
publique. Il est pour elle des ennemis plus dangereux que les ligues des nations
et les divisions intestines ; c’est la guerre sourde et lente, mais vive et
continue, que les vices font aux mœurs, guerre d’autant plus funeste que la
patrie n’a par elle-même aucun moyen de l’éviter, ou de la soutenir.
Permettez qu’à l’exemple de Socrate je mette dans sa bouche le discours
qu’elle est en droit d’adresser à ses enfants.
C’est ici que vous avez reçu la vie, et que de sages institutions ont
perfectionné votre raison. Mes lois veillent à la sûreté du moindre des
citoyens, et vous avez tous fait un serment formel ou tacite de consacrer vos
jours à mon service. Voilà mes titres ; quels sont les vôtres, pour donner
atteinte aux mœurs, qui servent mieux que les lois de fondement à mon empire ?
Ignorez-vous qu’on ne peut les violer sans entretenir dans l’état un poison
destructeur ; qu’un seul exemple de dissolution peut corrompre une nation, et
lui devenir plus funeste que la perte d’une bataille ; que vous respecteriez
la décence publique, s’il vous fallait du courage pour la braver, et que le
faste avec lequel vous étalez des excès qui restent impunis, est une lâcheté
aussi méprisable qu’insolente ?
Cependant vous osez vous approprier ma gloire, et vous enorgueillir aux yeux des
étrangers, d’être nés dans cette ville qui a produit Solon et Aristide, de
descendre de ces héros qui ont fait si souvent triompher mes armes. Mais quels
rapports y a-t-il entre ces sages et vous ? Je dis plus, qu’y a-t-il de commun
entre vous et vos aïeux ? Savez-vous qui sont les compatriotes et les enfants
de ces grands hommes ? Les citoyens vertueux dans quelque état qu’ils soient
nés, dans quelque intervalle de temps qu’ils puissent naître. Heureuse leur
patrie, si aux vertus dont elle s’honore, ils ne joignaient pas une indulgence
qui concourt à sa perte ! écoutez ma voix à votre tour, vous qui de siècle
en siècle perpétuez la race des hommes précieux à l’humanité. J’ai établi
des lois contre les crimes ; je n’en ai point décerné contre les vices,
parce que ma vengeance ne peut être qu’entre vos mains, et que vous seuls
pouvez les poursuivre par une haine vigoureuse.
Loin de la contenir dans le silence, il faut que votre indignation tombe en éclats
sur la licence qui détruit les mœurs, sur les violences, les injustices et les
perfidies qui se dérobent à la vigilance des lois, sur la fausse probité, la
fausse modestie, la fausse amitié, et toutes ces viles impostures qui
surprennent l’estime des hommes. Et ne dites pas que les temps sont changés,
et qu’il faut avoir plus de ménagements pour le crédit des coupables : une
vertu sans ressort est une vertu sans principes ; dès qu’elle ne frémit pas
à l’aspect des vices, elle en est souillée. Songez quelle ardeur
s’emparerait de vous, si tout à coup on vous annonçait que l’ennemi prend
les armes, qu’il est sur vos frontières, qu’il est à vos portes. Ce
n’est pas là qu’il se trouve aujourd’hui ; il est au milieu de vous, dans
le sénat, dans les assemblées de la nation, dans les tribunaux, dans vos
maisons. Ses progrès sont si rapides, qu’à moins que les dieux ou les gens
de bien n’arrêtent ses entreprises, il faudra bientôt renoncer à tout
espoir de réforme et de salut.
Si nous étions sensibles aux reproches que nous venons d’entendre, la société,
devenue par notre excessive condescendance un champ abandonné aux tigres et aux
serpents, serait le séjour de la paix et du bonheur. Ne nous flattons pas de
voir un pareil changement : beaucoup de citoyens ont des vertus ; rien de si
rare qu’un homme vertueux, parce que pour l’être en effet, il faut avoir le
courage de l’être dans tous les temps, dans toutes les circonstances, malgré
tous les obstacles, au mépris des plus grands intérêts.
Mais si les âmes honnêtes ne peuvent pas se confédérer contre les hommes
faux et pervers, qu’elles se liguent du moins en faveur des gens de bien ;
qu’elles se pénètrent surtout de cet esprit d’humanité qui est dans la
nature, et qu’il serait temps de restituer à la société, d’où nos préjugés
et nos passions l’ont banni. Il nous apprendrait à n’être pas toujours en
guerre les uns avec les autres, à ne pas confondre la légèreté de l’esprit
avec la méchanceté du cœur, à pardonner les défauts, à éloigner de nous
ces préventions et ces défiances, sources funestes de tant de dissensions et
de haines. Il nous apprendrait aussi que la bienfaisance s’annonce moins par
une protection distinguée et des libéralités éclatantes, que par le
sentiment qui nous intéresse aux malheureux.
Vous voyez tous les jours des citoyens qui gémissent dans l’infortune,
d’autres qui n’ont besoin que d’un mot de consolation, et d’un cœur qui
se pénètre de leurs peines ; et vous demandez si vous pouvez être utiles aux
hommes ! Et vous demandez si la nature nous a donné des compensations pour les
maux dont elle nous afflige ! Ah ! Si vous saviez quelles douceurs elle répand
dans les âmes qui suivent ses inspirations ! Si jamais vous arrachez un homme
de bien à l’indigence, au trépas, au déshonneur, j’en prends à témoin
les émotions que vous éprouverez ; vous verrez alors qu’il est dans la vie,
des moments d’attendrissement qui rachètent des années de peines. C’est
alors que vous aurez pitié de ceux qui s’alarmeront de vos succès, ou qui
les oublieront après en avoir recueilli le fruit. Ne craignez point les
envieux, ils trouveront leur supplice dans la dureté de leur caractère ; car
l’envie est une rouille qui ronge le fer. Ne craignez pas la présence des
ingrats ; ils fuiront la vôtre, ou plutôt ils la rechercheront, si le bienfait
qu’ils ont reçu de vous fut accompagné et suivi de l’estime et de l’intérêt
; car si vous avez abusé de la supériorité qu’il vous donne, vous êtes
coupable, et votre protégé n’est qu’à plaindre. On a dit quelquefois :
celui qui rend un service doit l’oublier, celui qui le reçoit s’en souvenir
; et moi je vous dis que le second s’en souviendra, si le premier l’oublie.
Et qu’importe que je me trompe ? Est-ce par intérêt qu’on doit faire le
bien ?
Évitez à la fois de vous laisser facilement protéger, et d’humilier ceux
que vous avez protégés. Avec cette disposition, soyez obstiné à rendre
service aux autres sans en rien exiger, quelquefois malgré eux, le plus que
vous pourrez à leur insu, attachant peu de valeur à ce que vous faites pour
eux, un prix infini à ce qu’ils font pour vous.
Des philosophes éclairés, d’après de longues méditations, ont conclu que
le bonheur étant tout action, tout énergie, il ne peut se trouver que dans une
âme dont les mouvements, dirigés par la raison et par la vertu, sont
uniquement consacrés à l’utilité publique. Conformément à leur opinion,
je dis que nos liens avec les dieux, nos parents et notre patrie, ne sont
qu’une chaîne de devoirs qu’il est de notre intérêt d’animer par le
sentiment, et que la nature nous a
ménagés pour exercer et soulager l’activité de notre âme. C’est à les
remplir avec chaleur que consiste cette sagesse, dont, suivant Platon, nous
serions éperdument amoureux, si sa beauté se dévoilait à nos regards. Quel
amour ! Il ne finirait point : le goût des sciences, des arts, des plaisirs
s’use insensiblement ; mais comment rassasier une âme qui, en se faisant une
habitude des vertus utiles à la société, s’en est fait un besoin, et trouve
tous les jours un nouveau plaisir à les pratiquer ? Ne croyez pas que son
bonheur se termine aux sensations délicieuses qu’elle retire de ses succès ;
il est pour elle d’autres sources de félicité, non moins abondantes et non
moins durables. Telle est l’estime publique ; cette estime qu’on ne peut se
dispenser d’ambitionner, sans avouer qu’on en est indigne ; qui n’est due
qu’à la vertu ; qui, tôt ou tard, lui est accordée ; qui la dédommage des
sacrifices qu’elle fait, et la soutient dans les revers qu’elle éprouve.
Telle est notre propre estime, le plus beau des privilèges accordés à
l’humanité, le besoin le plus pur pour une âme honnête, le plus vif pour
une âme sensible, sans laquelle on ne peut être ami de soi-même, avec
laquelle on peut se passer de l’approbation des autres, s’ils sont assez
injustes pour nous la refuser. Tel est enfin ce sentiment fait pour embellir nos
jours, et dont il me reste à vous donner une légère idée.
Je continuerai à vous annoncer des vérités communes ; mais si elles ne l’étaient
pas, elles ne vous seraient guère utiles.
Dans une des îles de la mer Égée, au milieu de quelques peupliers antiques,
on avait autrefois consacré un autel à l’amitié. Il fumait jour et nuit
d’un encens pur, et agréable à la déesse. Mais bientôt entourée
d’adorateurs mercenaires, elle ne vit dans leurs cœurs que des liaisons intéressées
et mal assorties. Un jour elle dit à un favori de Crœsus : porte ailleurs tes
offrandes ; ce n’est pas à moi qu’elles s’adressent, c’est à la
fortune. Elle répondit à un athénien qui faisait des vœux pour Solon, dont
il se disait l’ami : en te liant avec un homme sage, tu veux partager sa
gloire, et faire oublier tes vices. Elle dit à deux femmes de Samos qui
s’embrassaient étroitement auprès de son autel : le goût des plaisirs vous
unit en apparence ; mais vos cœurs sont déchirés par la jalousie, et le
seront bientôt par la haine.
Enfin deux Syracusains, Damon et Phintias, tous deux élevés dans les principes
de Pythagore, vinrent se prosterner devant la déesse : je reçois votre
hommage, leur dit-elle ; je fais plus, j’abandonne un asile trop longtemps
souillé par des sacrifices qui m’outragent, et je n’en veux plus d’autres
que vos cœurs. Allez montrer au tyran de Syracuse, à l’univers, à la postérité,
ce que peut l’amitié dans des âmes que j’ai revêtues de ma puissance.
À leur retour, Denys, sur une simple dénonciation, condamna Phintias à la
mort. Celui-ci demanda qu’il lui fût permis d’aller régler des affaires
importantes qui l’appelaient dans une ville voisine. Il promit de se présenter
au jour marqué, et partit après que Damon eut garanti cette promesse au péril
de sa propre vie.
Cependant les affaires de Phintias traînent en longueur. Le jour destiné à
son trépas arrive : le peuple s’assemble ; on blâme, on plaint Damon, qui
marche tranquillement à la mort, trop certain que son ami allait revenir, trop
heureux s’il ne revenait pas. Déjà le moment fatal approchait, lorsque mille
cris tumultueux annoncèrent l’arrivée de Phintias. Il court, il vole au lieu
du supplice ; il voit le glaive suspendu sur la tête de son ami, et au milieu
des embrassements et des pleurs, ils se disputent le bonheur de mourir l’un
pour l’autre. Les spectateurs fondent en larmes ; le roi lui-même se précipite
du trône, et leur demande instamment de partager une si belle amitié.
Après ce tableau, qu’il aurait fallu peindre avec des traits de flamme, il
serait inutile de s’étendre sur l’éloge de l’amitié, et sur les
ressources dont elle peut être dans tous les états et dans toutes les
circonstances de la vie.
Presque tous ceux qui parlent de ce sentiment, le confondent avec des liaisons
qui sont le fruit du hasard et l’ouvrage d’un jour. Dans la ferveur de ces
unions naissantes, on voit ses amis tels qu’on voudrait qu’ils fussent ;
bientôt on les voit tels qu’ils sont en effet. D’autres choix ne sont pas
plus heureux, et l’on prend le parti de renoncer à l’amitié, ou, ce qui
est la même chose, d’en changer à tout moment l’objet. Comme presque tous
les hommes passent la plus grande partie de leur vie à ne pas réfléchir, et
la plus petite à réfléchir sur les autres plutôt que sur eux-mêmes, ils ne
connaissent guère la nature des liaisons qu’ils contractent. S’ils osaient
s’interroger sur cette foule d’amis, dont ils se croient quelquefois
environnés, ils verraient que ces amis ne tiennent à eux que par des
apparences trompeuses. Cette vue les pénétrerait de douleur ; car à quoi sert
la vie quand on n’a point d’amis ? Mais elle les engagerait à faire un
choix dont ils n’eussent pas à rougir dans la suite.
L’esprit, les talents, le goût des arts, les qualités brillantes sont très
agréables dans le commerce de l’amitié ; ils l’animent, ils
l’embellissent quand il est formé ; mais ils ne sauraient par eux-mêmes en
prolonger la durée. L’amitié ne peut être fondée que sur l’amour de la
vertu, sur la facilité du caractère, sur la conformité des principes, et sur
un certain attrait qui prévient la réflexion, et que la réflexion justifie
ensuite.
Si j’avais des règles à vous donner, ce serait moins pour vous apprendre à
faire un bon choix, que pour vous empêcher d’en faire un mauvais. Il est
presque impossible que l’amitié s’établisse entre deux personnes d’états
différents et trop disproportionnés. Les rois sont trop grands pour avoir des
amis ; ceux qui les entourent ne voient pour l’ordinaire que des rivaux à
leurs côtés, que des flatteurs au dessous d’eux. En général, on est porté
à choisir ses amis dans un rang inférieur, soit qu’on puisse plus compter
sur leur complaisance, soit qu’on se flatte d’en être plus aimé. Mais
comme l’amitié rend tout commun et exige l’égalité, vous ne chercherez
pas vos amis dans un rang trop au dessus ni trop au dessous du vôtre.
Multipliez vos épreuves avant que de vous unir étroitement avec des hommes qui
ont avec vous les mêmes intérêts d’ambition, de gloire et de fortune. Il
faudrait des efforts inouïs, pour que des liaisons, toujours exposées aux
dangers de la jalousie, pussent subsister longtemps ; et nous ne devons pas
avoir assez bonne opinion de nos vertus, pour faire dépendre notre bonheur
d’une continuité de combats et de victoires.
Défiez-vous des empressements outrés, des protestations exagérées : ils
tirent leur source d’une fausseté qui déchire les âmes vraies. Comment ne
vous seraient-ils pas suspects dans la prospérité, puisqu’ils peuvent l’être
dans l’adversité même ? Car les égards qu’on affecte pour les malheureux,
ne sont souvent qu’un artifice pour s’introduire auprès des gens heureux.
Défiez-vous aussi de ces traits d’amitié qui s’échappent quelquefois
d’un cœur indigne d’éprouver ce sentiment. La nature offre aux yeux un
certain dérangement extérieur, une suite d’inconséquences apparentes dont
elle tire le plus grand avantage. Vous verrez briller des lueurs d’équité,
dans une âme vendue à l’injustice ; de sagesse, dans un esprit livré communément
au délire ; d’humanité, dans un caractère dur et féroce. Ces parcelles de
vertus, détachées de leurs principes, et semées adroitement à travers les
vices, réclament sans cesse en faveur de l’ordre qu’elles maintiennent. Il
faut dans l’amitié, non une de ces ferveurs d’imagination qui vieillissent
en naissant, mais une chaleur continue et de sentiment : quand de longues épreuves
n’ont servi qu’à la rendre plus vive et plus active, c’est alors que le
choix est fait, et que l’on commence à vivre dans un autre soi-même.
Dès ce moment, les malheurs que nous essuyons s’affaiblissent, et les biens
dont nous jouissons se multiplient. Voyez un homme dans l’affliction ; voyez
ces consolateurs que la bienséance entraîne malgré eux à ses côtés. Quelle
contrainte dans leur maintien ! Quelle fausseté dans leurs discours ! Mais ce
sont des larmes, c’est l’expression ou le silence de la douleur qu’il faut
aux malheureux. D’un autre côté, deux vrais amis croiraient presque se faire
un larcin, en goûtant des plaisirs à l’insu l’un de l’autre ; et quand
ils se trouvent dans cette nécessité, le premier cri de l’âme est de
regretter la présence d’un objet qui, en les partageant, lui en procurerait
une impression plus vive et plus profonde. Il en est ainsi des honneurs et de
toutes les distinctions qui ne doivent nous flatter, qu’autant qu’elles
justifient l’estime que nos amis ont pour nous.
Ils jouissent d’un plus noble privilège encore, celui de nous instruire et de
nous honorer par leurs vertus. S’il est vrai qu’on apprend à devenir plus
vertueux en fréquentant ceux qui le sont, quelle émulation, quelle force ne
doivent pas nous inspirer des exemples si précieux à notre cœur ! Quel
plaisir pour eux, quand ils nous verront marcher sur leurs traces ! Quelles délices,
quel attendrissement pour nous, lorsque, par leur conduite, ils forceront
l’admiration publique !
Ceux qui sont amis de tout le monde, ne le sont de personne ; ils ne cherchent
qu’à se rendre aimables. Vous serez heureux si vous pouvez acquérir quelques
amis ; peut-être même faudrait-il les réduire à un seul, si vous exigiez de
cette belle liaison toute la perfection dont elle est susceptible.
Si l’on me proposait toutes ces questions qu’agitent les philosophes
touchant l’amitié ; si l’on me demandait des règles pour en connaître les
devoirs, et en perpétuer la durée ; je répondrais : faites un bon choix, et
reposez-vous ensuite sur vos sentiments et sur ceux de vos amis ; car la décision
du cœur est toujours plus prompte et plus claire que celle de l’esprit.
Ce ne fut sans doute que dans une nation déjà corrompue qu’on osa prononcer
ces paroles : « aimez vos amis comme si vous deviez les haïr un jour »
; maxime atroce, à laquelle il faut substituer cette autre maxime plus
consolante, et peut-être plus ancienne : « haïssez vos ennemis
comme si vous les deviez aimer un jour. »
Qu’on ne dise pas que l’amitié portée si loin devient un supplice, et que
c’est assez des maux qui nous sont personnels, sans partager ceux des autres.
On ne connaît point ce sentiment, quand on en redoute les suites. Les autres
passions sont accompagnées de tourments ; l’amitié n’a que des peines qui
resserrent ses liens. Mais si la mort... Écartons des idées si tristes, ou
plutôt profitons-en pour nous pénétrer de deux grandes vérités ; l’une,
qu’il faut avoir de nos amis, pendant leur vie, l’idée que nous en aurions
si nous venions à les perdre ; l’autre, qui est une suite de la première,
qu’il faut se souvenir d’eux, non seulement quand ils sont absents, mais
encore quand ils sont présents.
Il est d’autres liaisons que l’on contracte tous les jours dans la société,
et qu’il est avantageux de cultiver. Telles sont celles qui sont fondées sur
l’estime et sur le goût. Quoiqu’elles n’aient pas les mêmes droits que
l’amitié, elles nous aident puissamment à supporter le poids de la vie.
Que votre vertu ne vous éloigne pas des plaisirs honnêtes, assortis à votre
âge et aux différentes circonstances où vous êtes. La sagesse n’est
aimable et solide que par l’heureux mélange des délassements qu’elle se
permet, et des devoirs qu’elle s’impose.
Si aux ressources dont je viens de parler, vous ajoutez cette espérance qui se
glisse dans les malheurs que nous éprouvons, vous trouverez, Lysis, que la
nature ne nous a pas traités avec toute la rigueur dont on l’accuse. Au
reste, ne regardez les réflexions précédentes que comme le développement de
celle-ci : c’est dans le cœur que tout l’homme réside ; c’est là
uniquement qu’il doit trouver son repos et son bonheur.
Suite du voyage de Délos. Sur les opinions religieuses.
J’ai
dit que le discours de Philoclès fut interrompu par l’arrivée de Démophon.
Nous avions vu de loin ce jeune homme s’entretenir avec un philosophe de l’école
d’Élée. S’étant informé du sujet que nous traitions : n’attendez votre
bonheur que de vous-même, nous dit-il ; j’avais encore des doutes ; on vient
de les éclaircir : je soutiens qu’il n’y a point de dieux, ou qu’ils ne
se mêlent pas des choses d’ici bas. Mon fils, répondit Philoclès, j’ai vu
bien des gens qui, séduits à votre âge par cette nouvelle doctrine, l’ont
abjurée, dès qu’ils n’ont plus eu d’intérêt à la soutenir. Démophon
protesta qu’il ne s’en départirait jamais, et s’étendit sur les absurdités
du culte religieux. Il insultait avec mépris à l’ignorance des peuples, avec
dérision à nos préjugés. Écoutez, reprit Philoclès ; comme nous n’avons
aucune prétention, il ne faut pas nous humilier. Si nous sommes dans
l’erreur, votre devoir est de nous éclairer ou de nous plaindre ; car la
vraie philosophie est douce, compatissante, et surtout modeste. Expliquez-vous
nettement. Que va-t-elle nous apprendre par votre bouche ? Le voici, répondit
le jeune homme : la nature et le hasard ont ordonné toutes les parties de
l’univers ; la politique des législateurs a soumis les sociétés à des
lois. Ces secrets sont maintenant révélés.
Philoclès. vous semblez vous enorgueillir de cette découverte.
Démophon. et c’est avec raison.
Philoclès. je ne l’aurais pas cru ; elle peut calmer les remords de
l’homme coupable ; mais tout homme de bien devrait s’en affliger.
Démophon. et qu’aurait-il à perdre ?
Philoclès. s’il existait une nation qui n’eût aucune idée de la
divinité, et qu’un étranger, paraissant tout à coup dans une de ses assemblées,
lui adressât ces paroles : vous admirez les merveilles de la nature sans
remonter à leur auteur ; je vous annonce qu’elles sont l’ouvrage d’un être
intelligent qui veille à leur conservation, et qui vous regarde comme ses
enfants. Vous comptez pour inutiles les vertus ignorées, et pour excusables les
fautes impunies ; je vous annonce qu’un juge invisible est toujours auprès de
nous, et que les actions qui se dérobent à l’estime ou à la justice des
hommes, n’échappent point à ses regards. Vous bornez votre existence à ce
petit nombre d’instants que vous passez sur la terre, et dont vous
n’envisagez le terme qu’avec un secret effroi ; je vous annonce qu’après
la mort, un séjour de délices ou de peines sera le partage de l’homme
vertueux ou du scélérat. Ne pensez-vous pas, Démophon, que les gens de bien,
prosternés devant le nouveau législateur, recevraient ses dogmes avec avidité,
et seraient pénétrés de douleur, s’ils étaient dans la suite obligés
d’y renoncer ?
Démophon. ils auraient les regrets qu’on éprouve au sortir d’un rêve
agréable.
Philoclès. je le suppose. Mais enfin si vous dissipiez ce rêve,
n’auriez-vous pas à vous reprocher d’ôter au malheureux l’erreur qui
suspendait ses maux ? Lui-même ne vous accuserait-il pas de le laisser sans défense
contre les coups du sort, et contre la méchanceté des hommes ?
Démophon. j’élèverais son âme, en fortifiant sa raison. Je lui
montrerais que le vrai courage consiste à se livrer aveuglément à la nécessité.
Philoclès. quel étrange dédommagement, s’écrierait-il ! On m’attache
avec des liens de fer au rocher de Prométhée, et quand un vautour me déchire
les entrailles, on m’avertit froidement d’étouffer mes plaintes. Ah ! Si
les malheurs qui m’oppriment ne viennent pas d’une main que je puisse
respecter et chérir, je ne me regarde plus que comme le jouet du hasard et le
rebut de la nature. Du moins l’insecte en souffrant n’a pas à rougir du
triomphe de ses ennemis, ni de l’insulte faite à sa faiblesse. Mais outre les
maux qui me sont communs avec lui, j’ai cette raison qui est le plus cruel de
tous, et qui les aigrit sans cesse par la prévoyance des suites qu’ils entraînent,
et par la comparaison de mon état à celui de mes semblables.
Combien de pleurs m’eût épargnés cette philosophie que vous traitez de
grossière, et suivant laquelle il n’arrive rien sur la terre sans la volonté
ou la permission d’un être suprême ! J’ignorais pourquoi il me choisissait
pour me frapper ; mais puisque l’auteur de mes souffrances l’était en même
temps de mes jours, j’avais lieu de me flatter qu’il en adoucirait
l’amertume, soit pendant ma vie, soit après ma mort. Et comment se
pourrait-il en effet, que sous l’empire du meilleur des maîtres, on pût être
à la fois rempli d’espoir et malheureux ? Dites-moi, Démophon, seriez-vous
assez barbare pour n’opposer à ces plaintes qu’un mépris outrageant, ou de
froides plaisanteries ?
Démophon. je leur opposerais l’exemple de quelques philosophes qui ont
supporté la haine des hommes, la pauvreté, l’exil, tous les genres de persécutions,
plutôt que de trahir la vérité.
Philoclès. ils combattaient en plein jour, sur un grand théâtre, en présence
de l’univers et de la postérité. On est bien courageux avec de pareils
spectateurs. C’est l’homme qui gémit dans l’obscurité, qui pleure sans témoins,
qu’il faut soutenir.
Démophon. je consens à laisser aux âmes faibles le soutien que vous leur
accordez.
Philoclès. elles en ont également besoin pour résister à la violence de
leurs passions.
Démophon. À la bonne
heure. Mais je dirai toujours qu’une âme forte, sans la crainte des dieux,
sans l’approbation des hommes, peut se résigner aux rigueurs du destin, et même
exercer les actes pénibles de la vertu la plus sévère.
Philoclès. vous convenez donc que nos préjugés sont nécessaires à la
plus grande partie du genre humain, et sur ce point vous êtes d’accord avec
tous les législateurs. Examinons maintenant s’ils ne seraient pas utiles à
ces âmes privilégiées qui prétendent trouver dans leurs seules vertus une
force invincible. Vous êtes du nombre, sans doute ; et comme vous devez être
conséquent, nous commencerons par comparer nos dogmes avec les vôtres.
Nous disons : il existe pour l’homme des lois antérieures à toute
institution humaine. Ces lois, émanées de l’intelligence qui forma
l’univers et qui le conserve, sont les rapports que nous avons avec elle et
avec nos semblables. Commettre une injustice, c’est les violer, c’est se révolter,
et contre la société, et contre le premier auteur de l’ordre qui maintient
la société.
Vous dites, au contraire : le droit du plus fort est la seule notion que la
nature a gravée dans mon cœur. Ce n’est pas d’elle, mais des lois
positives, que vient la distinction du juste et de l’injuste, de l’honnête
et du déshonnête. Mes actions, indifférentes en elles-mêmes, ne se
transforment en crimes, que par l’effet des conventions arbitraires des
hommes.
Supposez à présent que nous agissons l’un et l’autre suivant nos
principes, et plaçons-nous dans une de ces circonstances où la vertu, entourée
de séductions, a besoin de toutes ses forces. D’un côté, des honneurs, des
richesses, du crédit, toutes les espèces de distinctions ; de l’autre, votre
vie en danger, votre famille livrée à l’indigence, et votre mémoire à
l’opprobre. Choisissez, Démophon. On ne vous demande qu’une injustice.
Observez auparavant qu’on armera votre main de l’anneau qui rendait Gygès
invisible ; je veux dire que l’auteur, le complice de votre crime, sera mille
fois plus intéressé que vous à l’ensevelir dans l’oubli. Mais quand même
il éclaterait, qu’auriez-vous à redouter ? Les lois ? On leur imposera
silence ; l’opinion publique ? Elle se tournera contre vous, si vous résistez
; vos liens avec la société ? Elle va les rompre en vous abandonnant aux persécutions
de l’homme puissant ; vos remords ? Préjugés de l’enfance, qui se
dissiperont quand vous aurez médité sur cette maxime de vos auteurs et de vos
politiques, qu’on ne doit juger du juste et de l’injuste, que sur les
avantages que l’un ou l’autre peut procurer.
Démophon. des motifs plus nobles suffiront pour me retenir : l’amour de
l’ordre, la beauté de la vertu, l’estime de moi-même.
Philoclès. si ces motifs respectables ne sont pas animés par un principe
surnaturel, qu’il est à craindre que de si faibles roseaux ne se brisent sous
la main qu’ils soutiennent ! Eh quoi ! Vous vous croiriez fortement lié par
des chaînes que vous auriez forgées, et dont vous tenez la clef vous-même !
Vous sacrifieriez à des abstractions de l’esprit, à des sentiments factices,
votre vie et tout ce que vous avez de plus cher au monde ! Dans l’état de dégradation
où vous êtes réduit, ombre, poussière, insecte, sous lequel de ces titres prétendez-vous
que vos vertus sont quelque chose, que vous avez besoin de votre estime, et que
le maintien de l’ordre dépend du choix que vous allez faire ? Non, vous
n’agrandirez jamais le néant, en lui donnant de l’orgueil ; jamais le véritable
amour de la justice ne sera remplacé par un fanatisme passager ; et cette loi
impérieuse qui nécessite les animaux à préférer leur conservation à
l’univers entier, ne sera jamais détruite ou modifiée que par une loi plus
impérieuse encore. Quant à nous, rien ne saurait justifier nos chutes à nos
yeux, parce que nos devoirs ne sont point en opposition avec nos vrais intérêts.
Que notre petitesse nous cache au sein de la terre, que notre puissance nous élève
jusqu’aux cieux, nous sommes environnés de la présence d’un juge dont les
yeux sont ouverts sur nos actions et sur nos pensées, et qui seul donne une
sanction à l’ordre, des attraits puissants à la vertu, une dignité réelle
à l’homme, un fondement légitime à l’opinion qu’il a de lui-même. Je
respecte les lois positives, parce qu’elles découlent de celles que dieu a
gravées au fond de mon cœur ; j’ambitionne l’approbation de mes
semblables, parce qu’ils portent, comme moi, dans leur esprit un rayon de sa
lumière, et dans leur âme les germes des vertus dont il leur inspire le désir
; je redoute enfin mes remords, parce qu’ils me font déchoir de cette
grandeur que j’avais obtenue en me conformant à sa volonté. Ainsi les
contrepoids qui vous retiennent sur les bords de l’abîme, je les ai tous, et
j’ai de plus une force supérieure qui leur prête une plus vigoureuse résistance.
Démophon. j’ai connu des gens qui ne croyaient rien, et dont la conduite
et la probité furent toujours irréprochables.
Philoclès. et moi je vous en citerais un plus grand nombre qui croyaient
tout, et qui furent toujours des scélérats. Qu’en doit-on conclure ?
Qu’ils agissaient également contre leurs principes, les uns en faisant le
bien, les autres en opérant le mal. De pareilles inconséquences ne doivent pas
servir de règle. Il s’agit de savoir si une vertu fondée sur des lois que
l’on croirait descendues du ciel, ne serait pas plus pure et plus solide, plus
consolante et plus facile, qu’une vertu uniquement établie sur les opinions
mobiles des hommes.
Démophon. je vous demande à mon tour si la saine morale pourra jamais
s’accorder avec une religion qui ne tend qu’à détruire les mœurs, et si
la supposition d’un amas de dieux injustes et cruels, n’est pas la plus
extravagante idée qui soit jamais tombée dans l’esprit humain. Nous nions
leur existence ; vous les avez honteusement dégradés : vous êtes plus impies
que nous.
Philoclès. ces dieux sont l’ouvrage de nos mains, puisqu’ils ont nos
vices. Nous sommes plus indignés que vous des faiblesses qu’on leur attribue.
Mais si nous parvenions à purifier le culte des superstitions qui le défigurent,
en seriez-vous plus disposé à rendre à la divinité l’hommage que nous lui
devons ?
Démophon. prouvez qu’elle existe et qu’elle prend soin de nous, et je
me prosterne devant elle.
Philoclès. c’est à vous de prouver qu’elle n’existe point, puisque
c’est vous qui attaquez un dogme dont tous les peuples sont en possession
depuis une longue suite de siècles. Quant à moi, je voulais seulement
repousser le ton railleur et insultant que vous aviez pris d’abord. Je commençais
à comparer votre doctrine à la nôtre, comme on rapproche deux systèmes de
philosophie. Il aurait résulté de ce parallèle, que chaque homme, étant
selon vos auteurs, la mesure de toutes choses, doit tout rapporter à lui seul ;
que suivant nous, la mesure de toutes choses étant dieu même, c’est
d’après ce modèle que nous devons régler nos sentiments et nos
actions.
Vous demandez quel monument atteste l’existence de la divinité. Je répons :
l’univers, l’éclat éblouissant et la marche majestueuse des astres,
l’organisation des corps, la correspondance de cette innombrable quantité
d’êtres, enfin cet ensemble et ces détails admirables, où tout porte
l’empreinte d’une main divine, où tout est grandeur, sagesse, proportion et
harmonie ; j’ajoute, le consentement des peuples, non pour vous subjuguer par
la voie de l’autorité, mais parce que leur persuasion, toujours entretenue
par la cause qui l’a produite, est un témoignage incontestable de
l’impression qu’ont toujours faite sur les esprits les beautés ravissantes
de la nature.
La raison, d’accord avec mes sens, me montre aussi le plus excellent des
ouvriers, dans le plus magnifique des ouvrages. Je vois un homme marcher ;
j’en conclus qu’il a intérieurement un principe actif. Ses pas le
conduisent où il veut aller ; j’en conclus que ce principe combine ses moyens
avec la fin qu’il se propose. Appliquons cet exemple.
Toute la nature est en mouvement ; il y a donc un premier moteur. Ce mouvement
est assujetti à un ordre constant ; il existe donc une intelligence suprême.
Ici finit le ministère de ma raison ; si je la laissais aller plus loin, je
parviendrais, ainsi que plusieurs philosophes, à douter de mon existence. Ceux
même de ces philosophes, qui soutiennent que le monde a toujours été, n’en
admettent pas moins une première cause, qui de toute éternité agit sur la
matière. Car, suivant eux, il est impossible de concevoir une suite de
mouvements réguliers et concertés, sans recourir à un moteur intelligent.
Démophon. ces preuves n’ont pas arrêté parmi nous les progrès de
l’athéisme.
Philoclès. il ne les doit qu’à la présomption et à l’ignorance.
Démophon. il les doit aux écrits des philosophes. Vous connaissez leurs
sentiments sur l’existence et sur la nature de la divinité (4).
Philoclès. on les soupçonne, on les accuse d’athéisme, parce qu’ils
ne ménagent pas assez les opinions de la multitude, parce qu’ils hasardent
des principes dont ils ne prévoient pas les conséquences, parce qu’en
expliquant la formation et le mécanisme de l’univers, asservis à la méthode
des physiciens, ils n’appellent pas à leur secours une cause surnaturelle. Il
en est, mais en petit nombre, qui rejettent formellement cette cause, et leurs
solutions sont aussi incompréhensibles qu’insuffisantes.
Démophon. elles ne le sont pas plus que les idées qu’on a de la divinité.
Son essence n’est pas connue, et je ne saurais admettre ce que je ne conçois
pas.
Philoclès. vous avancez un faux principe. La nature ne vous offre-t-elle
pas à tous moments des mystères impénétrables ? Vous avouez que la matière
existe, sans connaître son essence ; vous savez que votre bras obéit à votre
volonté, sans apercevoir la liaison de la cause à l’effet.
Démophon. on nous parle tantôt d’un seul dieu, et tantôt de plusieurs
dieux. Je ne vois pas moins d’imperfections que d’oppositions dans les
attributs de la divinité. Sa sagesse exige qu’elle maintienne l’ordre sur
la terre, et le désordre y triomphe avec éclat ; elle est juste, et je souffre
sans l’avoir mérité.
Philoclès. on supposa dès la naissance des sociétés, que des génies
placés dans les astres veillaient à l’administration de l’univers ; comme
ils paraissaient revêtus d’une grande puissance, ils obtinrent les hommages
des mortels ; et le souverain fut presque partout négligé pour les ministres.
Cependant son souvenir se conserva toujours parmi tous les peuples. Vous en
trouverez des traces plus ou moins sensibles dans les monuments les plus
anciens, des témoignages plus formels dans les écrits des philosophes
modernes. Voyez la prééminence qu’Homère accorde à l’un des objets du
culte public : Jupiter est le père des dieux et des hommes. Parcourez la Grèce
: vous trouverez l’être unique adoré depuis longtemps en Arcadie, sous le
nom du dieu bon par excellence ; dans plusieurs villes, sous celui du très
haut, ou du très grand.
Écoutez ensuite Timée, Anaxagore, Platon : c’est le dieu unique qui a ordonné
la matière, et produit le monde.
Écoutez Antisthène, disciple de Socrate : plusieurs divinités sont adorées
parmi les nations, mais la nature n’en indique qu’une seule.
Écoutez enfin ceux de l’école de Pythagore. Tous ont considéré l’univers
comme une armée, qui se meut au gré du général ; comme une vaste monarchie,
où la plénitude du pouvoir réside dans le souverain. Mais pourquoi donner aux
génies qui lui sont subordonnés, un titre qui n’appartient qu’à lui seul
? C’est que, par un abus depuis longtemps introduit dans toutes les langues,
ces expressions dieu et divin, ne désignent souvent qu’une supériorité
de rang, qu’une excellence de mérite, et sont prodiguées tous les jours aux
princes qu’il a revêtus de son pouvoir, aux esprits qu’il a remplis de ses
lumières, aux ouvrages qui sont sortis de ses mains ou des nôtres. Il est si
grand en effet, que d’un côté, on n’a d’autre moyen de relever les
grandeurs humaines, qu’en les rapprochant des siennes, et que d’un autre côté,
on a de la peine à comprendre qu’il puisse ou daigne abaisser ses regards
jusqu’à nous.
Vous qui niez son immensité, avez-vous jamais réfléchi sur la multiplicité
des objets que votre esprit et vos sens peuvent embrasser ? Quoi ! Votre vue se
prolonge sans effort sur un grand nombre de stades ; et la sienne ne pourrait
pas en parcourir une infinité ? Votre attention se porte presque au même
instant sur la Grèce, sur la Sicile, sur l’Égypte ; et la sienne ne pourrait
s’étendre sur tout l’univers ?
Et vous qui mettez des bornes à sa bonté, comme s’il pouvait être grand
sans être bon, croyez-vous qu’il rougisse de son ouvrage ? Qu’un insecte,
un brin d’herbe, soient méprisables à ses yeux ? Qu’il ait revêtu
l’homme de qualités éminentes, qu’il lui ait donné le désir, le besoin
et l’espérance de le connaître, pour l’éloigner à jamais de sa vue ?
Non, je ne saurais penser qu’un père oublie ses enfants, et que par une négligence
incompatible avec ses perfections, il ne daigne pas veiller sur l’ordre
qu’il a établi dans son empire.
Démophon. si cet ordre émane de lui, pourquoi tant de crimes et de
malheurs sur la terre ? Où est sa puissance, s’il ne peut les empêcher ; sa
justice, s’il ne le veut pas ?
Philoclès. je m’attendais à cette attaque. On l’a faite, on la fera
dans tous les temps, et c’est la seule qu’on puisse nous opposer. Si tous
les hommes étaient heureux, ils ne se révolteraient pas contre l’auteur de
leurs jours ; mais ils souffrent sous ses yeux, et il semble les abandonner. Ici
ma raison confondue interroge les traditions anciennes ; toutes déposent en
faveur d’une providence. Elle interroge les sages ; presque tous d’accord
sur le fond du dogme, ils hésitent et se partagent dans la manière de
l’expliquer. Plusieurs d’entre eux, convaincus que limiter la justice ou la
bonté de dieu, c’était l’anéantir, ont mieux aimé donner des bornes à
son pouvoir. Les uns répondent : dieu n’opère que le bien ; mais la matière,
par un vice inhérent à sa nature, occasionne le mal, en résistant à la
volonté de l’être suprême. D’autres : l’influence divine s’étend
avec plénitude jusqu’à la sphère de la lune, et n’agit que faiblement
dans les régions inférieures. D’autres : Dieu se mêle des grandes choses,
et néglige les petites. Il en est enfin qui laissent tomber sur mes ténèbres
un trait de lumière qui les éclaircit. Faibles mortels, s’écrient-ils !
Cessez de regarder comme des maux réels, la pauvreté, la maladie, et les
malheurs qui vous viennent du dehors. Ces accidents, que votre résignation peut
convertir en bienfaits, ne sont que la suite des lois nécessaires à la
conservation de l’univers. Vous entrez dans le système général des choses,
mais vous n’en êtes qu’une portion. Vous fûtes ordonnés pour le tout, et
le tout ne fut pas ordonné pour vous.
Ainsi, tout est bien dans la nature, excepté dans la classe des êtres où tout
devrait être mieux. Les corps inanimés suivent sans résistance les mouvements
qu’on leur imprime ; les animaux, privés de raison, se livrent sans remords
à l’instinct qui les entraîne. Les hommes seuls se distinguent autant par
leurs vices que par leur intelligence. Obéissent-ils à la nécessité, comme
le reste de la nature ? Pourquoi peuvent-ils résister à leurs penchants ?
Pourquoi reçurent-ils ces lumières qui les égarent, ce désir de connaître
leur auteur, ces notions du bien, ces larmes précieuses que leur arrache une
belle action ; ce don le plus funeste, s’il n’est pas le plus beau de tous,
le don de s’attendrir sur les malheurs de leurs semblables ? à l’aspect de
tant de privilèges qui les caractérisent essentiellement, ne doit on pas
conclure que dieu, par des vues qu’il n’est pas permis de sonder, a voulu
mettre à de fortes épreuves le pouvoir qu’ils ont de délibérer et de
choisir ? Oui, s’il y a des vertus sur la terre, il y a une justice dans le
ciel. Celui qui ne paie pas un tribut à la règle, doit une satisfaction à la
règle. Il commence sa vie dans ce monde, il la continue dans un séjour où
l’innocence reçoit le prix de ses souffrances, où l’homme coupable expie
ses crimes, jusqu’à ce qu’il en soit purifié.
Voilà, Démophon, comment nos sages justifient la providence. Ils ne
connaissent pour nous d’autre mal que le vice, et d’autre dénouement au
scandale qu’il produit, qu’un avenir où toutes choses seront mises à leur
place. Demander à présent, pourquoi dieu ne l’a pas empêché dès
l’origine, c’est demander pourquoi il a fait l’univers selon ses vues, et
non suivant les nôtres.
Démophon. la religion n’est qu’un tissu de petites idées, de pratiques
minutieuses. Comme s’il n’y avait pas assez de tyrans sur la terre, vous en
peuplez les cieux ; vous m’entourez de surveillants, jaloux les uns des
autres, avides de mes présents, à qui je ne puis offrir que l’hommage
d’une crainte servile ; le culte qu’ils exigent, n’est qu’un trafic
honteux ; ils vous donnent des richesses, vous leur rendez des victimes.
L’homme abruti par la superstition est le plus vil des esclaves. Vos
philosophes mêmes n’ont pas insisté sur la nécessité d’acquérir des
vertus, avant que de se présenter à la divinité, ou de lui en demander dans
leurs prières.
Philoclès. je vous ai déjà dit que le culte public est grossièrement défiguré,
et que mon dessein était simplement de vous exposer les opinions des
philosophes qui ont réfléchi sur les rapports que nous avons avec la divinité.
Doutez de ces rapports, si vous êtes assez aveugle pour les méconnaître. Mais
ne dites pas que c’est dégrader nos âmes, que de les séparer de la masse
des êtres, que de leur donner la plus brillante des origines et des destinées,
que d’établir entre elles et l’être suprême un commerce de bienfaits et
de reconnaissance. Voulez-vous une morale pure et céleste, qui élève votre
esprit et vos sentiments ? étudiez la doctrine et la conduite de ce Socrate,
qui ne vit dans sa condamnation, sa prison et sa mort, que les décrets d’une
sagesse infinie, et ne daigna pas s’abaisser jusqu’à se plaindre de
l’injustice de ses ennemis.
Contemplez en même temps avec Pythagore les lois de l’harmonie universelle,
et mettez ce tableau devant vos yeux : régularité dans la distribution des
mondes, régularité dans la distribution des corps célestes ; concours de
toutes les volontés dans une sage république, concours de tous les mouvements
dans une âme vertueuse ; tous les êtres travaillant de concert au maintien de
l’ordre, et l’ordre conservant l’univers et ses moindres parties ; un dieu
auteur de ce plan sublime, et des hommes destinés à être par leurs vertus ses
ministres et ses coopérateurs. Jamais système n’étincela de plus de génie
; jamais rien n’a pu donner une plus haute idée de la grandeur et de la
dignité de l’homme.
Permettez que j’insiste ; puisque vous attaquez nos philosophes, il est de mon
devoir de les justifier. Le jeune Lysis est instruit de leurs dogmes ; j’en
juge par les instituteurs qui élevèrent son enfance. Je vais l’interroger
sur différents articles relatifs à cet entretien. écoutez ses réponses. Vous
verrez d’un coup d’œil l’ensemble de notre doctrine ; et vous jugerez si
la raison, abandonnée à elle-même, pouvait concevoir une théorie plus digne
de la divinité et plus utile aux hommes (5).
Philoclès. Dites-moi, Lysis, qui a formé le monde ?
Lysis. Dieu.
Philoclès. Par quel motif l’a-t-il formé ?
Lysis. Par un effet de sa bonté.
Qu’est-ce que Dieu ?
Lysis.
Ce qui n’a ni commencement ni fin ; l’être éternel, nécessaire, immuable,
intelligent.
Philoclès. Pouvons-nous connaître son essence ?
Lysis. Elle est incompréhensible et ineffable ; mais il a parlé clairement
par ses œuvres, et ce langage a le caractère des grandes vérités, qui est
d’être à portée de tout le monde. De plus vives lumières nous seraient
inutiles, et ne convenaient sans doute ni à son plan ni à notre faiblesse. Qui
soit même si l’impatience de nous élever jusqu’à lui ne présage pas la
destinée qui nous attend ? En effet s’il est vrai, comme on le dit, qu’il
est heureux par la seule vue de ses perfections, désirer de le connaître,
c’est désirer de partager son bonheur.
Philoclès. Sa providence s’étend-elle sur toute la nature ?
Lysis. Jusque sur les plus petits objets.
Philoclès. Pouvons-nous lui dérober la vue de nos actions ?
Lysis. Pas même celle de nos pensées.
Philoclès. Dieu est-il l’auteur du mal ?
Lysis. L’être bon ne peut faire que ce qui est bon.
Quels sont vos rapports avec lui ?
Lysis.
Je suis son ouvrage, je lui appartiens, il a soin de moi.
Philoclès. Quel est le culte qui lui convient ?
Lysis. Celui que les lois de la patrie ont établi, la sagesse humaine ne
pouvant savoir rien de positif à cet égard.
Philoclès. Suffit-il de l’honorer par des sacrifices et par des cérémonies
pompeuses ?
Lysis. Non.
Philoclès. Que faut-il encore ?
Lysis. La pureté du cœur. Il se laisse plutôt fléchir par la vertu que
par les offrandes ; et comme il ne peut y avoir aucun commerce entre lui et
l’injustice, quelques-uns pensent qu’il faudrait arracher des autels les méchants
qui y trouvent un asile.
Cette doctrine, enseignée par les philosophes, est-elle reconnue par les prêtres ?
Lysis.
Ils l’ont fait graver sur la porte du temple d’Épidaure : l’entrée de
ces lieux, dit l’inscription, n’est permise qu’aux âmes pures. Ils
l’annoncent avec éclat dans nos cérémonies saintes, où, après que le
ministre des autels a dit : qui est-ce qui est ici ? les assistants répondent
de concert : ce sont tous gens de bien.
Philoclès. Vos prières ont-elles pour objet les biens de la terre ?
Lysis. Non. J’ignore s’ils ne me seraient pas nuisibles ; et je
craindrais, qu’irrité de l’indiscrétion de mes vœux, dieu ne les exauçât.
Philoclès. Que lui demandez-vous donc ?
Lysis. De me protéger contre mes passions ; de m’accorder la vraie beauté,
celle de l’âme ; les lumières et les vertus dont j’ai besoin ; la force de
ne commettre aucune injustice, et surtout le courage de supporter, quand il le
faut, l’injustice des autres.
Philoclès. Que doit-on faire pour se rendre agréable à la divinité ?
Lysis. Se tenir toujours en sa présence ; ne rien entreprendre sans
implorer son secours ; s’assimiler en quelque façon à elle par la justice et
par la sainteté ; lui rapporter toutes ses actions ; remplir exactement les
devoirs de son état, et regarder comme le premier de tous, celui d’être
utile aux hommes ; car, plus on opère le bien, plus on mérite d’être mis au
nombre de ses enfants et de ses amis.
Philoclès. Peut-on être heureux en observant ces préceptes ?
Lysis. Sans doute, puisque le bonheur consiste dans la sagesse, et la
sagesse dans la connaissance de dieu.
Philoclès. Mais cette connaissance est bien imparfaite.
Lysis. Aussi notre bonheur ne sera-t-il entier que dans une autre vie.
Philoclès. Est-il vrai, qu’après notre mort, nos âmes comparaissent
dans le champ de la vérité, et rendent compte de leur conduite à des juges
inexorables ; qu’ensuite, les unes transportées dans des campagnes riantes, y
coulent des jours paisibles au milieu des fêtes et des concerts ; que les
autres sont précipitées par les furies dans le tartare, pour subir à la fois
la rigueur des flammes, et la cruauté des bêtes féroces ?
Lysis. Je l’ignore.
Philoclès. Dirons-nous que les unes et les autres, après avoir été,
pendant mille ans au moins, rassasiées de douleurs ou de plaisirs, reprendront
un corps mortel, soit dans la classe des hommes, soit dans celle des animaux, et
commenceront une nouvelle vie ; mais qu’il est pour certains crimes des peines
éternelles ?
Lysis. Je l’ignore encore. La divinité ne s’est point expliquée sur la
nature des peines et des récompenses qui nous attendent après la mort. Tout ce
que j’affirme, d’après les notions que nous avons de l’ordre et de la
justice, d’après le suffrage de tous les peuples et de tous les temps,
c’est que chacun sera traité suivant ses mérites, et que l’homme juste,
passant tout à coup du jour nocturne de cette vie, à la lumière pure et
brillante d’une seconde vie, jouira de ce bonheur inaltérable dont ce monde
n’offre qu’une faible image.
Philoclès. Quels sont nos devoirs envers nous-mêmes ?
Lysis. Décerner à notre âme les plus grands honneurs, après ceux que
nous rendons à la divinité ; ne la jamais remplir de vices et de remords ; ne
la jamais vendre au poids de l’or, ni la sacrifier à l’attrait des plaisirs
; ne jamais préférer dans aucune occasion un être aussi terrestre, aussi
fragile que le corps, à une substance dont l’origine est céleste, et la durée
éternelle.
Philoclès. Quels sont nos devoirs envers les hommes ?
Lysis. Ils sont tous renfermés dans cette formule : ne faites pas aux
autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fissent.
Philoclès. Mais n’êtes-vous pas à plaindre, si tous ces dogmes ne sont
qu’une illusion, et si votre âme ne survit pas à votre corps ?
Lysis. La religion n’est pas plus exigeante que la philosophie. Loin de
prescrire à l’honnête homme aucun sacrifice qu’il puisse regretter, elle répand
un charme secret sur ses devoirs, et lui procure deux avantages inestimables,
une paix profonde pendant la vie, une douce espérance au moment de la mort.
Suite de la bibliothèque. La poésie.
J’avais
mené chez Euclide le jeune Lysis fils d’Apollodore. Nous entrâmes dans une
des pièces de la bibliothèque ; elle ne contenait que des ouvrages de poésie
et de morale, les uns en très grande quantité, les autres en très petit
nombre. Lysis parut étonné de cette disproportion ; Euclide lui dit : il faut
peu de livres pour instruire les hommes ; il en faut beaucoup pour les amuser.
Nos devoirs sont bornés ; les plaisirs de l’esprit et du cœur ne sauraient
l’être ; l’imagination, qui sert à les alimenter, est aussi libérale que
féconde, tandis que la raison, pauvre et stérile, ne nous communique que les
faibles lumières dont nous avons besoin ; et comme nous agissons plus d’après
nos sensations que d’après nos réflexions, les talents de l’imagination
auront toujours plus d’attraits pour nous que les conseils de la raison sa
rivale.
Cette faculté brillante s’occupe moins du réel que du possible plus étendu
que le réel ; souvent même, elle préfère au possible des fictions auxquelles
on ne peut assigner des limites. Sa voix peuple les déserts, anime les êtres
les plus insensibles, transporte d’un objet à l’autre les qualités et les
couleurs qui servaient à les distinguer ; et par une suite de métamorphoses,
nous entraîne dans le séjour des enchantements, dans ce monde idéal, où les
poètes, oubliant la terre, s’oubliant eux-mêmes, n’ont plus de commerce
qu’avec des intelligences d’un ordre supérieur.
C’est là qu’ils cueillent leurs vers dans les jardins des muses, que les
ruisseaux paisibles roulent en leur faveur des flots de lait et de miel,
qu’Apollon descend des cieux pour leur remettre sa lyre, qu’un souffle
divin, éteignant tout à coup leur raison, les jette dans les convulsions du délire,
et les force de parler le langage des dieux dont ils ne sont plus que les
organes.
Vous voyez, ajouta Euclide, que j’emprunte les paroles de Platon. Il se
moquait souvent de ces poètes qui se plaignent avec tant de froideur du feu qui
les consume intérieurement. Mais il en est parmi eux qui sont en effet entraînés
par cet enthousiasme qu’on appelle inspiration divine, fureur poétique.
Eschyle, Pindare et tous nos grands poètes le ressentaient, puisqu’il domine
encore dans leurs écrits. Que dis-je ? Démosthène à la tribune, des
particuliers dans la société, nous le font éprouver tous les jours. Ayez
vous-même à peindre les transports ou les malheurs d’une de ces passions
qui, parvenues à leur comble, ne laissent plus à l’âme aucun sentiment de
libre, il ne s’échappera de votre bouche et de vos yeux que des traits
enflammés, et vos fréquents écarts passeront pour des accès de fureur ou de
folie. Cependant vous n’auriez cédé qu’à la voix de la nature.
Cette chaleur, qui doit animer toutes les productions de l’esprit, se développe
dans la poésie, avec plus ou moins d’intensité, suivant que le sujet exige
plus ou moins de mouvement, suivant que l’auteur possède plus ou moins ce
talent sublime qui se prête aisément aux caractères des passions, ou ce
sentiment profond qui tout à coup s’allume dans son cœur, et se communique
rapidement aux nôtres. Ces deux qualités ne sont pas toujours réunies. J’ai
connu un poète de Syracuse qui ne faisait jamais de si beaux vers que lorsque
un violent enthousiasme le mettait hors de lui-même. Lysis fit alors quelques
questions dont on jugera par les réponses d’Euclide. La poésie, nous dit ce
dernier, a sa marche et sa langue particulière. Dans l’épopée et la tragédie,
elle imite une grande action dont elle lie toutes les parties à son gré, altérant
les faits connus, y en ajoutant d’autres qui augmentent l’intérêt, les
relevant tantôt au moyen des incidents merveilleux, tantôt par les charmes
variés de la diction, ou par la beauté des pensées et des sentiments. Souvent
la fable, c’est à dire, la manière de disposer l’action, coûte plus et
fait plus d’honneur au poète que la composition même des vers.
Les autres genres de poésie n’exigent pas de lui une construction si pénible.
Mais toujours doit-il montrer une sorte d’invention, donner, par des fictions
neuves, un esprit de vie à tout ce qu’il touche, nous pénétrer de sa
flamme, et ne jamais oublier que, suivant Simonide, la poésie est une peinture
parlante, comme la peinture est une poésie muette.
Il suit de là que le vers seul ne constitue pas le poète. L’histoire d’Hérodote,
mise en vers, ne serait qu’une histoire, puisqu’on n’y trouverait ni fable
ni fictions. Il suit encore qu’on ne doit pas compter parmi les productions de
la poésie, les sentences de Théognis, de Phocylide, etc. Ni même les systèmes
de Parménide et d’Empédocle sur la nature, quoique ces deux derniers aient
quelquefois inséré dans leurs ouvrages des descriptions brillantes, ou des allégories
ingénieuses.
J’ai dit que la poésie avait une langue particulière. Dans les partages qui
se sont faits entre elle et la prose, elle est convenue de ne se montrer
qu’avec une parure très riche, ou du moins très élégante, et l’on a
remis entre ses mains toutes les couleurs de la nature, avec l’obligation
d’en user sans cesse, et l’espérance du pardon, si elle en abuse
quelquefois.
Elle a réuni à son domaine quantité de mots interdits à la prose, d’autres
qu’elle allonge ou raccourcit, soit par l’addition, soit par le
retranchement d’une lettre ou d’une syllabe. Elle a le pouvoir d’en
produire de nouveaux, et le privilège presque exclusif d’employer ceux qui ne
sont plus en usage, ou qui ne le sont que dans un pays étranger, d’en
identifier plusieurs dans un seul, de les disposer dans un ordre inconnu
jusqu’alors, et de prendre toutes les licences qui distinguent l’élocution
poétique du langage ordinaire.
Les facilités accordées au génie s’étendent sur tous les instruments qui
secondent ses opérations. De là, ces formes nombreuses que les vers ont reçues
de ses mains, et qui toutes ont un caractère indiqué par la nature. Le vers héroïque
marche avec une majesté imposante ; on l’a destiné à l’épopée :
l’iambe revient souvent dans la conversation ; la poésie dramatique
l’emploie avec succès. D’autres formes s’assortissent mieux aux chants
accompagnés de danses (6) ; elles se sont appliquées sans effort aux odes et aux
hymnes. C’est ainsi que les poètes ont multiplié les moyens de plaire.
Euclide, en finissant, nous montra les ouvrages qui ont paru en différents
temps sous les noms d’Orphée, de Musée, de Thamyris, de Linus, d’Anthès,
de Pamphus, d’Olen, d’Abaris, d’Epiménide, etc. Les uns ne contiennent
que des hymnes sacrés ou des chants plaintifs ; les autres traitent des
sacrifices, des oracles, des expiations et des enchantements. Dans quelques-uns,
et surtout dans le cycle épique, qui est un recueil de traditions fabuleuses où
les auteurs tragiques ont souvent puisé les sujets de leurs pièces, on a décrit
les généalogies des dieux, le combat des titans, l’expédition des
argonautes, les guerres de Thèbes et de Troie. Tels furent les principaux
objets qui occupèrent les gens de lettres pendant plusieurs siècles. Comme la
plupart de ces ouvrages n’appartiennent pas à ceux dont ils portent les noms
(7),
Euclide avait négligé de les disposer dans un certain ordre.
Venaient ensuite ceux d’Hésiode et d’Homère. Ce dernier était escorté
d’un corps redoutable d’interprètes et de commentateurs. J’avais lu avec
ennui les explications de Stésimbrote et de Glaucon, et j’avais ri de la
peine que s’était donnée Métrodore de Lampsaque, pour découvrir une allégorie
continuelle dans l’Iliade et dans l’Odyssée.
À l’exemple d’Homère, plusieurs poètes entreprirent de chanter la guerre
de Troie. Tels furent entre autres, Arctinus, Stésichore, Sacadas, Leschès,
qui commença son ouvrage par ces mots emphatiques : je chante la fortune de
Priam, et la guerre fameuse.... Le même Leschès, dans sa petite Iliade, et
Dicéogène dans ses Cypriaques, décrivirent tous les évènements de cette
guerre.
Les poèmes de l’Héracléide et de la Théséide n’omettent aucun des
exploits d’Hercule et de Thésée. Ces auteurs ne connurent jamais la nature
de l’épopée ; ils étaient placés à la suite d’Homère, et se perdaient
dans ses rayons, comme les étoiles se perdent dans ceux du soleil. Euclide
avait tâché de réunir toutes les tragédies, comédies et satyres, que depuis
près de 200 ans on a représentées sur
les théâtres de la Grèce et de la Sicile. Il en possédait environ 3.000 (8), et
sa collection n’était pas complète. Quelle haute idée ne donnait-elle pas
de la littérature des grecs, et de la fécondité de leur génie ! Je comptai
souvent plus de 100 pièces qui venaient de la même main. Parmi les singularités
qu’Euclide nous faisait remarquer, il nous montra l’hippocentaure, tragédie,
où Chérémon avait, il n’y a pas longtemps, introduit, contre l’usage reçu,
toutes les espèces de vers. Cette nouveauté ne fut pas goûtée.
Les mimes ne furent dans l’origine que des farces obscènes ou satiriques
qu’on représentait sur le théâtre. Leur nom s’est transmis ensuite à de
petits poèmes qui mettent sous les yeux du lecteur des aventures particulières.
Ils se rapprochent de la comédie par leur objet, ils en diffèrent par le défaut
d’intrigue, quelques-uns par une extrême licence. Il en est où il règne une
plaisanterie exquise et décente. Parmi les mimes qu’avait rassemblés
Euclide, je trouvai ceux de Xénarque et ceux de Sophron de Syracuse ; ces
derniers faisaient les délices de Platon, qui, les ayant reçus de Sicile, les
fit connaître aux athéniens. Le jour de sa mort, on les trouva sous le chevet
de son lit (9).
Avant la découverte de l’art dramatique, nous dit encore Euclide, les poètes
à qui la nature avait accordé une âme sensible et refusé le talent de l’épopée,
tantôt retraçaient dans leurs tableaux, les désastres d’une nation, ou les
infortunes d’un personnage de l’antiquité ; tantôt déploraient la mort
d’un parent ou d’un ami, et soulageaient leur douleur en s’y livrant.
Leurs chants plaintifs, presque toujours accompagnés de la flûte, furent
connus sous le nom d’élégies ou de lamentations.
Ce genre de poésie procède par une marche régulièrement irrégulière ; je
veux dire que le vers de six pieds, et celui de cinq s’y succèdent
alternativement. Le style en doit être simple, parce qu’un cœur véritablement
affligé, n’a plus de prétention ; il faut que les expressions en soient
quelquefois brûlantes, comme la cendre qui couvre un feu dévorant ; mais que
dans le récit, elles n’éclatent point en imprécations et en désespoir.
Rien de si intéressant que l’extrême douceur jointe à l’extrême
souffrance. Voulez-vous le modèle d’une élégie aussi courte que touchante ?
Vous la trouverez dans Euripide. Andromaque transportée en Grèce, se jette aux
pieds de la statue de Thétis, de la mère d’Achille : elle ne se plaint pas
de ce héros ; mais au souvenir du jour fatal où elle vit Hector traîné
autour des murailles de Troie, ses yeux se remplissent de larmes, elle accuse Hélène
de tous ses malheurs, elle rappelle les cruautés qu’Hermione lui a fait éprouver
; et après avoir prononcé une seconde fois le nom de son époux, elle laisse
couler ses pleurs avec plus d’abondance.
L’élégie peut soulager nos maux quand nous sommes dans l’infortune ; elle
doit nous inspirer du courage quand nous sommes près d’y tomber. Elle prend
alors un ton plus vigoureux, et employant les images les plus fortes, elle nous
fait rougir de notre lâcheté et envier les larmes répandues aux funérailles
d’un héros mort pour le service de la patrie. C’est ainsi que Tyrtée
ranima l’ardeur éteinte des spartiates, et Callinus celle des habitants d’Éphèse.
Voilà leurs élégies, et voici la pièce qu’on nomme la Salamine, et
que Solon composa pour engager les athéniens à reprendre l’île de ce nom.
Lasse enfin de gémir sur les calamités trop réelles de l’humanité, l’élégie
se chargea d’exprimer les tourments de l’amour. Plusieurs poètes lui durent
un éclat qui rejaillit sur leurs maîtresses. Les charmes de Nanno furent célébrés
par Mimnerme de Colophon, qui tient un des premiers rangs parmi nos poètes ;
ceux de Battis le sont tous les jours par Philétas de Cos, qui, jeune encore,
s’est fait une juste réputation. On dit que son corps est si grêle et si
faible, que pour se soutenir contre la violence du vent, il est obligé
d’attacher à sa chaussure des semelles de plomb ou des boules de ce métal.
Les habitants de Cos, fiers de ses succès, lui ont consacré sous un platane
une statue de bronze.
Je portai ma main sur un volume intitulé la Lydienne. Elle est, me dit
Euclide, d’Antimaque de Colophon, qui vivait dans le siècle dernier. C’est
le même qui nous a donné le poème si connu de la Thébaïde ; il était éperdument
amoureux de la belle Chryséis. Il la suivit en Lydie où elle avait reçu le
jour ; elle y mourut entre ses bras. De retour dans sa patrie, il ne trouva
d’autre remède à son affliction, que de la répandre dans ses écrits, et de
donner à cette élégie le nom qu’elle porte.
Je connais sa Thébaïde, répondis-je ; quoique la disposition n’en soit pas
heureuse, et qu’on y retrouve de temps en temps des vers d’Homère
transcrits presque syllabe pour syllabe, je conviens qu’à bien des égards
l’auteur mérite des éloges. Cependant l’enflure, la force, et j’ose dire
la sécheresse du style, me font présumer qu’il n’avait ni assez d’agrément
dans l’esprit, ni assez de sensibilité dans l’âme, pour nous intéresser
à la mort de Chryséis. Mais je vais m’en éclaircir.
Je lus en effet la Lydienne, pendant qu’Euclide montrait à Lysis, les
élégies d’Archiloque, de Simonide, de Clonas, d’Ion, etc. Ma lecture achevée,
je ne me suis pas trompé, repris-je, Antimaque a mis de la pompe dans sa
douleur. Sans s’apercevoir qu’on est consolé quand on cherche à se
consoler par des exemples, il compare ses maux à ceux des anciens héros de la
Grèce, et décrit longuement les travaux pénibles qu’éprouvèrent les
argonautes dans leur expédition.
Archiloque, dit Lysis, crut trouver dans le vin un dénouement plus heureux à
ses peines. Son beau-frère venait de périr sur mer ; dans une pièce de vers
que le poète fit alors, après avoir donné quelques regrets à sa perte, il se
hâte de calmer sa douleur. Car enfin, dit-il, nos larmes ne le rendront pas à
la vie ; nos jeux et nos plaisirs n’ajouteront rien aux rigueurs de son sort.
Euclide nous fit observer que le mélange des vers de six pieds avec ceux de
cinq n’était autrefois affecté qu’à l’élégie proprement dite, et que
dans la suite il fut appliqué à différentes espèces de poésie. Pendant
qu’il nous en citait des exemples, il reçut un livre qu’il attendait depuis
longtemps. C’était l’Iliade en vers élégiaques ; c’est à dire,
qu’après chaque vers d’Homère, l’auteur n’avait pas rougi d’ajouter
un plus petit vers de sa façon. Cet auteur s’appelle Pigrès : il était frère
de la feue reine de Carie, Artémise, femme de Mausole ; ce qui ne l’a pas empêché
de produire l’ouvrage le plus extravagant et le plus mauvais qui existe peut-être.
Plusieurs tablettes étaient chargées d’hymnes en l’honneur des dieux,
d’odes pour les vainqueurs aux jeux de la Grèce, d’éclogues, de chansons,
et de quantité de pièces fugitives.
L’éclogue, nous dit Euclide, doit peindre les douceurs de la vie pastorale ;
des bergers assis sur un gazon, aux bords d’un ruisseau, sur le penchant
d’une colline, à l’ombre d’un arbre antique, tantôt accordent leurs
chalumeaux au murmure des eaux et du zéphyr, tantôt chantent leurs amours,
leurs démêlés innocents, leurs troupeaux et les objets ravissants qui les
environnent.
Ce genre de poésie n’a fait aucun progrès parmi nous.
C’est en Sicile qu’on doit en chercher l’origine. C’est là, du moins à
ce qu’on dit, qu’entre des montagnes couronnées de chênes superbes, se
prolonge un vallon où la nature a prodigué ses trésors. Le berger Daphnis y
naquit au milieu d’un bosquet de lauriers, et les dieux s’empressèrent à
le combler de leurs faveurs. Les nymphes de ces lieux prirent soin de son
enfance ; il reçut de Vénus les grâces et la beauté, de Mercure le talent de
la persuasion ; Pan dirigea ses doigts sur la flûte à sept tuyaux, et les
muses réglèrent les accents de sa voix touchante. Bientôt rassemblant autour
de lui les bergers de la contrée, il leur apprit à s’estimer heureux de leur
sort. Les roseaux furent convertis en instruments sonores. Il établit des
concours, où deux jeunes émules se disputaient le prix du chant et de la
musique instrumentale. Les échos animés à leurs voix, ne firent plus entendre
que les expressions d’un bonheur tranquille et durable. Daphnis ne jouit pas
longtemps du spectacle de ses bienfaits ; victime de l’amour, il mourut à la
fleur de son âge ; mais jusqu’à nos jours, ses élèves n’ont cessé de célébrer
son nom, et de déplorer les tourments qui terminèrent sa vie. Le poème
pastoral, dont on prétend qu’il conçut la première idée, fut perfectionné
dans la suite par deux poètes de Sicile, Stésichore d’Himère et Diomus de
Syracuse.
Je conçois, dit Lysis, que cet art a dû produire de jolis paysages, mais étrangement
enlaidis par les figures ignobles qu’on y représente. Quel intérêt peuvent
inspirer des pâtres grossiers et occupés de fonctions viles ? Il fut un temps,
répondit Euclide, où le soin des troupeaux n’était pas confié à des
esclaves. Les propriétaires s’en chargeaient eux-mêmes, parce qu’on ne
connaissait pas alors d’autres richesses. Ce fait est attesté par la
tradition, qui nous apprend que l’homme fut pasteur avant d’être agricole ;
il l’est par le récit des poètes, qui, malgré leurs écarts, nous ont
souvent conservé le souvenir des mœurs antiques. Le berger Endymion fut aimé
de Diane ; Pâris conduisait sur le mont Ida les troupeaux du roi Priam son père
; Apollon gardait ceux du roi Admète.
Un poète peut donc, sans blesser les règles de la convenance, remonter à ces
siècles reculés, et nous conduire dans ces retraites écartées où coulaient
sans remords leurs jours, des particuliers qui, ayant reçu de leurs pères une
fortune proportionnée à leurs besoins, se livraient à des jeux paisibles, et
perpétuaient, pour ainsi dire, leur enfance jusqu’à la fin de leur vie.
Il peut donner à ses personnages une émulation qui tiendra les âmes en
activité ; ils penseront moins qu’ils ne sentiront ; leur langage sera
toujours simple, naïf, figuré, plus ou moins relevé suivant la différence
des états, qui, sous le régime pastoral, se réglait sur la nature des
possessions. On mettait alors au premier rang des biens, les vaches, ensuite les
brebis, les chèvres et les porcs. Mais comme le poète ne doit prêter à ses
bergers que des passions douces, et des vices légers, il n’aura qu’un petit
nombre de scènes à nous offrir ; et les spectateurs se dégoûteront d’une
uniformité aussi fatigante que celle d’une mer toujours tranquille, et d’un
ciel toujours serein.
Faute de mouvement et de variété, l’éclogue ne flattera jamais autant notre
goût que cette poésie où le cœur se déploie dans l’instant du plaisir,
dans celui de la peine. Je parle des chansons, dont vous connaissez les différentes
espèces. Je les ai divisées en deux classes. L’une contient les chansons de
table ; l’autre, celles qui sont particulières à certaines professions,
telles que les chansons des moissonneurs, des vendangeurs, des éplucheuses, des
meuniers, des ouvriers en laine, des tisserands, des nourrices, etc.
L’ivresse du vin, de l’amour, de l’amitié, de la joie, du patriotisme,
caractérise les premières. Elles exigent un talent particulier ; il ne faut
point de préceptes à ceux qui l’ont reçu de la nature ; ils seraient
inutiles aux autres. Pindare a fait des chansons à boire ; mais on chantera
toujours celles d’Anacréon et d’Alcée.
Dans la seconde espèce de chansons, le récit des travaux est adouci par le
souvenir de certaines circonstances, ou par celui des avantages qu’ils
procurent. J’entendis une fois un soldat à demi ivre chanter une chanson
militaire, dont je rendrai plutôt le sens que les paroles. « Une lance,
une épée, un bouclier, voilà tous mes trésors ; avec la lance, l’épée et
le bouclier, j’ai des champs, des moissons et du vin. J’ai vu des gens
prosternés à mes pieds ; ils m’appelaient leur souverain, leur maître ; ils
n’avaient point la lance, l’épée et le bouclier. »
Combien la poésie doit se plaire dans un pays où la nature et les institutions
forcent sans cesse des imaginations vives et brillantes à se répandre avec
profusion ! Car ce n’est pas seulement aux succès de l’épopée et de
l’art dramatique, que les grecs accordent des statues, et l’hommage plus précieux
encore d’une estime réfléchie. Des couronnes éclatantes sont réservées
pour toutes les espèces de poésies lyriques. Point de ville qui, dans le
courant de l’année, ne solennise quantité de fêtes en l’honneur de ses
dieux ; point de fête qui ne soit embellie par des cantiques nouveaux ; point
de cantique qui ne soit chanté en présence de tous les habitants, et par des
chœurs de jeunes gens tirés des principales familles.
Quel motif d’émulation pour le poète ! Quelle distinction encore, lorsque en
célébrant les victoires des athlètes, il mérite lui-même la reconnaissance
de leur patrie ! Transportons-le sur un plus beau théâtre ; qu’il soit
destiné à terminer par ses chants les fêtes d’Olympie ou des autres grandes
solennités de la Grèce, quel moment que celui où vingt, trente milliers de
spectateurs, ravis de ses accords, poussent jusqu’au ciel des cris
d’admiration et de joie ! Non ; le plus grand potentat de la terre ne saurait
accorder au génie une récompense de si haute valeur.
De là vient cette considération dont jouissent parmi nous les poètes qui
concourent à l’embellissement de nos fêtes, surtout lorsque ils conservent
dans leurs compositions le caractère spécial de la divinité qui reçoit leurs
hommages. Car, relativement à son objet, chaque espèce de cantique devrait se
distinguer par un genre particulier de style et de musique. Vos chants
s’adressent-ils au maître des dieux ? Prenez un ton grave et imposant ;
s’adressent-ils aux muses ? Faites entendre des sons plus doux et plus
harmonieux. Les anciens observaient exactement cette juste proportion ; mais la
plupart des modernes, qui se croient plus sages, parce qu’ils sont plus
instruits, l’ont dédaignée sans pudeur.
Cette convenance, dis-je alors, je l’ai trouvée dans vos moindres usages, dès
qu’ils remontent à une certaine antiquité ; et j’ai admiré vos premiers législateurs,
qui s’aperçurent de bonne heure, qu’il valait mieux enchaîner votre liberté
par des formes que par la contrainte. J’ai vu de même, en étudiant
l’origine des nations, que l’empire des rites avait précédé partout celui
des lois. Les rites sont comme des guides qui nous conduisent par la main dans
des routes qu’ils ont souvent parcourues ; les lois, comme des plans de géographie,
où l’on a tracé les chemins par un simple trait, et sans égard à leurs
sinuosités.
Je ne vous lirai point, reprit Euclide, la liste fastidieuse de tous les auteurs
qui ont réussi dans la poésie lyrique ; mais je vous en citerai les
principaux. Ce sont parmi les hommes, Stésichore, Ibycus, Alcée, Alcman,
Simonide, Bacchylide, Anacréon et Pindare ; parmi les femmes, car plusieurs
d’entre elles se sont exercées avec succès dans un genre si susceptible
d’agréments, Sapho, Erinne, Télésille, Praxille, Myrtis et Corinne.
Avant que d’aller plus loin, je dois faire mention d’un poème où souvent
éclate cet enthousiasme dont nous avons parlé. Ce sont des hymnes en
l’honneur de Bacchus, connus sous le nom de dithyrambes. Il faut être dans
une sorte de délire quand on les compose ; il faut y être quand on les chante
; car ils sont destinés à diriger des danses vives et turbulentes, le plus
souvent exécutées en rond.
Ce poème se reconnaît aisément aux propriétés qui le distinguent des
autres. Pour peindre à la fois les qualités et les rapports d’un objet, on
s’y permet souvent de réunir plusieurs mots en un seul, et il en résulte des
expressions quelquefois si volumineuses, qu’elles fatiguent l’oreille ; si
bruyantes, qu’elles ébranlent l’imagination.
Des métaphores qui semblent n’avoir aucun rapport entre elles, s’y succèdent
sans se suivre ; l’auteur, qui ne marche que par des saillies impétueuses,
entrevoit la liaison des pensées, et néglige de la marquer. Tantôt il
s’affranchit des règles de l’art ; tantôt il emploie les différentes
mesures de vers, et les diverses espèces de modulation.
Tandis qu’à la faveur de ces licences, l’homme de génie déploie à nos
yeux les grandes richesses de la poésie, ses faibles imitateurs s’efforcent
d’en étaler le faste. Sans chaleur et sans intérêt, obscurs pour paraître
profonds, ils répandent sur des idées communes, des couleurs plus communes
encore. La plupart, dès le commencement de leurs pièces, cherchent à nous éblouir
par la magnificence des images tirées des météores et des phénomènes célestes.
De là cette plaisanterie d’Aristophane :
Il suppose dans une de ses comédies un homme descendu du ciel ; on lui demande
ce qu’il a vu : deux ou trois poètes dithyrambiques, répond-il ; ils
couraient à travers les nuages et les vents, pour y ramasser les vapeurs et les
tourbillons dont ils devaient construire leurs prologues. Ailleurs, il compare
les expressions de ces poètes à des bulles d’air qui s’évaporent en perçant
leur enveloppe avec éclat.
C’est ici que se montre encore aujourd’hui le pouvoir des conventions. Le même
poète qui, pour célébrer Apollon, avait mis son esprit dans une assiette
tranquille, s’agite avec violence, lorsque il entame l’éloge de Bacchus ;
et si son imagination tarde à s’exalter, il la secoue par l’usage immodéré
du vin. Frappé de cette liqueur, comme d’un coup de tonnerre (10), disait
Archiloque, je vais entrer dans la carrière. Euclide avait rassemblé les
dithyrambes de ce dernier poète, ceux d’Arion, de Lasus, de Pindare, de Mélanippide,
de Philoxène, de Timothée, de Télestès, de Polyidès, d’Ion, et de
beaucoup d’autres, dont la plupart ont vécu de nos jours. Car ce genre qui
tend au sublime, a un singulier attrait pour les poètes médiocres ; et comme
tout le monde cherche maintenant à se mettre au dessus de son état, chaque
auteur veut de même s’élever au dessus de son talent.
Je vis ensuite un recueil d’impromptu, d’énigmes, d’acrostiches, et de
toutes sortes de griphes (11). On avait dessiné dans les dernières pages, un œuf,
un autel, une hache à deux tranchants, les ailes de l’amour. En examinant de
près ces dessins, je m’aperçus que c’étaient des pièces de poésie,
composées de vers dont les différentes mesures indiquaient l’objet qu’on
s’était fait un jeu de représenter. Dans l’œuf, par exemple, les deux
premiers vers étaient de trois syllabes chacun : les suivants croissaient
toujours jusqu’à un point donné, d’où décroissant dans la même
proportion qu’ils avaient augmenté, ils se terminaient en deux vers de trois
syllabes, comme ceux du commencement. Simmias de Rhodes venait d’enrichir la
littérature de ces productions aussi puériles que laborieuses.
Lysis, passionné pour la poésie, craignait toujours qu’on ne la mît au rang
des amusements frivoles ; et s’étant aperçu qu’Euclide avait déclaré
plus d’une fois qu’un poète ne doit pas se flatter du succès, lorsque il
n’a pas le talent de plaire, il s’écria dans un moment d’impatience :
c’est la poésie qui a civilisé les hommes ; qui instruisit mon enfance ; qui
tempère la rigueur des préceptes ; qui rend la vertu plus aimable en lui prêtant
ses grâces ; qui élève mon âme dans l’épopée, l’attendrit au théâtre,
la remplit d’un saint respect dans nos cérémonies, l’invite à la joie
pendant nos repas, lui inspire une noble ardeur en présence de l’ennemi : et
quand même ses fictions se borneraient à calmer l’activité inquiète de
notre imagination, ne serait-ce pas un bien réel de nous ménager quelques
plaisirs innocents, au milieu de tant de maux dont j’entends sans cesse parler
? Euclide sourit de ce transport ; et pour l’exciter encore, il répliqua : je
sais que Platon s’est occupé de votre éducation : auriez-vous oublié
qu’il regardait ces fictions comme des tableaux infidèles et dangereux, qui,
en dégradant les dieux et les héros, n’offrent à notre imitation que des
fantômes de vertu ?
Si j’étais capable de l’oublier, reprit Lysis, ses écrits me le
rappelleraient bientôt ; mais je dois l’avouer, quelquefois je me crois entraîné
par la force de ses raisons, et je ne le suis que par la poésie de son style ;
d’autres fois, le voyant tourner contre l’imagination les armes puissantes
qu’elle avait mises entre ses mains, je suis tenté de l’accuser
d’ingratitude et de perfidie. Ne pensez-vous pas, me dit-il ensuite, que le
premier et le principal objet des poètes est de nous instruire de nos devoirs
par l’attrait du plaisir ? Je lui répondis : depuis que, vivant parmi des
hommes éclairés, j’ai étudié la conduite de ceux qui aspirent à la célébrité,
je n’examine plus que le second motif de leurs actions ; le premier est
presque toujours l’intérêt ou la vanité. Mais sans entrer dans ces
discussions, je vous dirai simplement ce que je pense : les poètes veulent
plaire ; la poésie peut être utile.
Suite de la bibliothèque. La morale.
La
morale, nous dit Euclide, n’était autrefois qu’un tissu de maximes.
Pythagore et ses premiers disciples, toujours attentifs à remonter aux causes,
la lièrent à des principes trop élevés au-dessus des esprits vulgaires :
elle devint alors une science ; et l’homme fut connu, du moins autant qu’il
peut l’être. Il ne le fut plus, lorsque les sophistes étendirent leurs
doutes sur les vérités les plus utiles. Socrate, persuadé que nous sommes
faits plutôt pour agir que pour penser, s’attacha moins à la théorie qu’à
la pratique. Il rejeta les notions abstraites, et sous ce point de vue, on peut
dire qu’il fit descendre la philosophie sur la terre ; ses disciples développèrent
sa doctrine, et quelques-uns l’altérèrent par des idées si sublimes,
qu’ils firent remonter la morale dans le ciel. L’école de Pythagore crut
devoir renoncer quelquefois à son langage mystérieux, pour nous éclairer sur
nos passions et sur nos devoirs. C’est ce que Théagès, Métopus et Archytas
exécutèrent avec succès.
Différents traités sortis de leurs mains se trouvaient placés, dans la
bibliothèque d’Euclide, avant les livres qu’Aristote a composés sur les mœurs.
En parlant de l’éducation des athéniens, j’ai tâché d’exposer la
doctrine de ce dernier, qui est parfaitement conforme à celle des premiers. Je
vais maintenant rapporter quelques observations qu’Euclide avait tirées de
plusieurs ouvrages rassemblés par ses soins.
Le mot vertu, dans son origine, ne signifiait que la force et la vigueur
du corps ; c’est dans ce sens, qu’Homère a dit la vertu d’un
cheval, et qu’on dit encore, la vertu d’un terrain. Dans la suite, ce
mot désigna ce qu’il y a de plus estimable dans un objet. On s’en sert
aujourd’hui pour exprimer les qualités de l’esprit, et plus souvent celles
du cœur.
L’homme solitaire n’aurait que deux sentiments, le désir et la crainte :
tous ses mouvements seraient de poursuite ou de fuite. Dans la société, ces
deux sentiments pouvant s’exercer sur un grand nombre d’objets, se divisent
en plusieurs espèces : de là l’ambition, la haine, et les autres mouvements
dont son âme est agitée. Or, comme il n’avait reçu le désir et la crainte
que pour sa propre conservation, il faut maintenant que toutes ses affections
concourent tant à sa conservation qu’à celle des autres. Lorsque, réglées
par la droite raison, elles produisent cet heureux effet, elles deviennent des
vertus.
On en distingue quatre principales : la force, la justice, la prudence et la
tempérance ; cette distinction que tout le monde connaît, suppose dans ceux
qui l’établirent des lumières profondes. Les deux premières, plus estimées,
parce qu’elles sont d’une utilité plus générale, tendent au maintien de
la société ; la force ou le courage pendant la guerre, la justice pendant la
paix. Les deux autres tendent à notre utilité particulière. Dans un climat où
l’imagination est si vive et les passions si ardentes, la prudence devait être
la première qualité de l’esprit ; la tempérance, la première du cœur.
Lysis demanda si les philosophes se partageaient sur certains points de morale.
Quelquefois, répondit Euclide ; en voici des exemples. On établit pour
principe qu’une action pour être vertueuse ou vicieuse, doit être volontaire
; il est question ensuite d’examiner si nous agissons sans contrainte. Des
auteurs excusent les crimes de l’amour et de la colère, parce que, suivant
eux, ces passions sont plus fortes que nous ; ils pourraient citer en faveur de
leur opinion cet étrange jugement prononcé dans un de nos tribunaux. Un fils,
qui avait frappé son père, fut traduit en justice, et dit pour sa défense que
son père avait frappé le sien ; les juges, persuadés que la violence du
caractère était héréditaire dans cette famille, n’osèrent condamner le
coupable. Mais d’autres philosophes plus éclairés s’élèvent contre de
pareilles décisions : aucune passion, disent-ils, ne saurait nous entraîner
malgré nous-mêmes ; toute force qui nous contraint est extérieure, et nous
est étrangère.
Est-il permis de se venger de son ennemi ? Sans doute, répondent quelques-uns ;
car il est conforme à la justice de repousser l’outrage par l’outrage.
Cependant une vertu pure trouve plus de grandeur à l’oublier. C’est elle
qui a dicté ces maximes que vous trouverez dans plusieurs auteurs : ne dites
pas du mal de vos ennemis ; loin de chercher à leur nuire, tâchez de convertir
leur haine en amitié. Quelqu’un disait à Diogène : je veux me venger ;
apprenez-moi par quel moyen. En devenant plus vertueux, répondit-il.
Ce conseil, Socrate en fit un précepte rigoureux. C’est de la hauteur où la
sagesse humaine peut atteindre, qu’il criait aux hommes : « il ne vous
est jamais permis de rendre le mal pour le mal. » Certains peuples
permettent le suicide ; mais Pythagore et Socrate, dont l’autorité est supérieure
à celle de ces peuples, soutiennent que personne n’est en droit de quitter le
poste que les dieux lui ont assigné dans la vie.
Les citoyens des villes commerçantes font valoir leur argent sur la place ;
mais dans le plan d’une république fondée sur la vertu, Platon ordonne de prêter
sans exiger aucun intérêt.
De tout temps, on a donné des éloges à la probité, à la pureté des mœurs,
à la bienfaisance : de tout temps, on s’est élevé contre l’homicide,
l’adultère, le parjure, et toutes les espèces de vices. Les écrivains les
plus corrompus sont forcés d’annoncer une saine doctrine, et les plus hardis
de rejeter les conséquences qu’on tire de leurs principes. Aucun d’eux n’ôserait
soutenir, qu’il vaut mieux commettre une injustice que de la souffrir.
Que nos devoirs soient tracés dans nos lois et dans nos auteurs, vous n’en
serez pas surpris ; mais vous le serez, en étudiant l’esprit de nos
institutions. Les fêtes, les spectacles et les arts