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Voyage du jeune Anacharsis en Grèce,

de l'abbé Barthélemy (1788).

 

        

CHAPITRE 77

Suite du voyage de Délos. Cérémonies du mariage.

L’amour présidait aux fêtes de Délos, et cette jeunesse nombreuse qu’il avait rassemblée autour de lui, ne connaissait plus d’autres lois que les siennes. Tantôt, de concert avec l’hymen, il couronnait la constance des amants fidèles ; tantôt il faisait naître le trouble et la langueur dans une âme jusqu’alors insensible ; et, par ces triomphes multipliés, il se préparait au plus glorieux de tous, à l’hymen d’Ismène et de Théagène.
Témoin des cérémonies dont cette union fut accompagnée, je vais les rapporter, et décrire les pratiques que les lois, l’usage et la superstition ont introduites, afin de pourvoir à la sûreté et au bonheur du plus saint des engagements ; et s’il se glisse dans ce récit des détails frivoles en apparence, ils seront ennoblis par la simplicité des temps auxquels ils doivent leur origine.
Le silence et la paix commençaient à renaître à Délos. Les peuples s’écoulaient comme un fleuve qui, après avoir couvert la campagne, se retire insensiblement dans son lit. Les habitants de l’île avaient prévenu le lever de l’aurore ; ils s’étaient couronnés de fleurs, et offraient sans interruption, dans le temple et devant leurs maisons, des sacrifices, pour rendre les dieux favorables à l’hymen d’Ismène.
L’instant d’en former les liens était arrivé : nous étions assemblés dans la maison de Philoclès ; la porte de l’appartement d’Ismène s’ouvrit, et nous en vîmes sortir les deux époux, suivis des auteurs de leur naissance, et d’un officier public, qui venait de dresser l’acte de leur engagement. Les conditions en étaient simples : on n’avait prévu aucune discussion d’intérêt entre les parents, aucune cause de divorce entre les parties contractantes : et à l’égard de la dot, comme le sang unissait déjà Théagène à Philoclès, on s’était contenté de rappeler une loi de Solon, qui, pour perpétuer les biens dans les familles, avait réglé que les filles uniques épouseraient leurs plus proches parents.
Nous étions vêtus d’habits magnifiques, que nous avions reçus d’Ismène. Celui de son époux était son ouvrage. Elle avait pour parure un collier de pierres précieuses, et une robe où l’or et la pourpre confondaient leurs couleurs. Ils avaient mis l’un et l’autre sur leurs cheveux flottants, et parfumés d’essences, des couronnes de pavots, de sésames et d’autres plantes consacrées à Vénus. Dans cet appareil, ils montèrent sur un char, et s’avancèrent vers le temple. Ismène avait son époux à sa droite, et à sa gauche un ami de Théagène, qui devait le suivre dans cette cérémonie. Les peuples empressés répandaient des fleurs et des parfums sur leur passage ; ils s’écriaient : ce ne sont point des mortels, c’est Apollon et Coronis ; c’est Diane et Endymion ; c’est Apollon et Diane. Ils cherchaient à nous rappeler des augures favorables, à prévenir les augures sinistres. L’un disait : j’ai vu ce matin deux tourterelles planer longtemps ensemble dans les airs, et se reposer ensemble sur une branche de cet arbre. Un autre disait : écartez la corneille solitaire ; qu’elle aille gémir au loin sur la perte de sa fidèle compagne ; rien ne serait si funeste que son aspect.
Les deux époux furent reçus à la porte du temple par un prêtre qui leur présenta à chacun une branche de lierre, symbole des liens qui devaient les unir à jamais ; il les mena ensuite à l’autel où tout était préparé pour le sacrifice d’une génisse qu’on devait offrir à Diane, à la chaste Diane, qu’on tâchait d’apaiser, ainsi que Minerve et les divinités qui n’ont jamais subi le joug de l’hymen. On implorait aussi Jupiter et Junon, dont l’union et les amours seront éternelles ; le ciel et la terre, dont le concours produit l’abondance et la fertilité ; les parques, parce qu’elles tiennent dans leurs mains la vie des mortels ; les grâces, parce qu’elles embellissent les jours des heureux époux ; Vénus enfin, à qui l’amour doit sa naissance, et les hommes leur bonheur.
Les prêtres, après avoir examiné les entrailles des victimes, déclarèrent que le ciel approuvait cet hymen.
Pour en achever les cérémonies, nous passâmes à l’Artémisium (1), et ce fut là que les deux époux déposèrent chacun une tresse de leurs cheveux, sur le tombeau des derniers théores hyperboréens. Celle de Théagène était roulée autour d’une poignée d’herbes, et celle d’Ismène autour d’un fuseau. Cet usage rappelait les époux à la première institution du mariage, à ce temps où l’un devait s’occuper par préférence des travaux de la campagne, et l’autre des soins domestiques. Cependant Philoclès prit la main de Théagène, la mit dans celle d’Ismène, et proféra ces mots : « je vous accorde ma fille, afin que vous donniez à la république des citoyens légitimes. » Les deux époux se jurèrent aussitôt une fidélité inviolable, et les auteurs de leurs jours, après avoir reçu leurs serments, les ratifièrent par de nouveaux sacrifices.
Les voiles de la nuit commençaient à se déployer dans les airs, lorsque nous sortîmes du temple pour nous rendre à la maison de Théagène. La marche éclairée par des flambeaux sans nombre, était accompagnée de chœurs de musiciens et de danseurs. La maison était entourée de guirlandes, et couverte de lumières.
Dès que les deux époux eurent touché le seuil de la porte, on plaça pour un instant une corbeille de fruits sur leurs têtes ; c’était le présage de l’abondance dont ils devaient jouir. Nous entendîmes en même temps répéter de tous côtés le nom d’Hyménéus, de ce jeune homme d’Argos qui rendit autrefois à leur patrie des filles d’Athènes, que des corsaires avaient enlevées : il obtint pour prix de son zèle une de ces captives qu’il aimait tendrement ; et depuis cette époque, les grecs ne contractent point de mariage sans rappeler sa mémoire. Ces acclamations nous suivirent dans la salle du festin, et continuèrent pendant le souper ; alors des poètes s’étant glissés auprès de nous, récitèrent des épithalames.
Un jeune enfant, à demi couvert de branches d’aubépine et de chêne, parut avec une corbeille de pains, et entonna un hymne qui commençait ainsi : « j’ai changé mon ancien état contre un état plus heureux. » Les athéniens chantent cet hymne dans une de leurs fêtes, destinée à célébrer l’instant où leurs ancêtres, nourris jusqu’alors de fruits sauvages, jouirent en société des présents de Cérès. Ils le mêlent dans les cérémonies du mariage, pour montrer qu’après avoir quitté les forêts, les hommes jouirent des douceurs de l’amour. Des danseuses, vêtues de robes légères, et couronnées de myrte, entrèrent ensuite, et peignirent, par des mouvements variés, les transports, les langueurs, et l’ivresse de la plus douce des passions.
Cette danse finie, Leucippe alluma le flambeau nuptial, et conduisit sa fille à l’appartement qu’on lui avait destiné. Plusieurs symboles retracèrent aux yeux d’Ismène, les devoirs qu’on attachait autrefois à son nouvel état. Elle portait un de ces vases de terre où l’on fait rôtir de l’orge ; une de ses suivantes tenait un crible,et sur la porte était suspendu un instrument propre à piler des grains. Les deux époux goûtèrent d’un fruit dont la douceur devait être l’emblème de leur union.
Cependant, livrés aux transports d’une joie immodérée, nous poussions des cris tumultueux, et nous assiégions la porte défendue par un des fidèles amis de Théagène. Une foule de jeunes gens dansaient au son de plusieurs instruments. Ce bruit fut enfin interrompu par la théorie de Corinthe, qui s’était chargée de chanter l’hyménée du soir.
Après avoir félicité Théagène, elle ajoutait : « nous sommes dans le printemps de notre âge : nous sommes l’élite de ces filles de Corinthe, si renommées par leur beauté. Ô Ismène ! Il n’en est aucune parmi nous, dont les attraits ne cèdent aux vôtres. Plus légère qu’un coursier de Thessalie, élevée au dessus de ses compagnes, comme un lys qui fait l’honneur d’un jardin, Ismène est l’ornement de la Grèce. Tous les amours sont dans ses yeux ; tous les arts respirent sous ses doigts. Ô fille ! Ô femme charmante ! Nous irons demain dans la prairie cueillir des fleurs pour en former une couronne. Nous la suspendrons au plus beau des platanes voisins. Sous son feuillage naissant, nous répandrons des parfums en votre honneur, et sur son écorce nous graverons ces mots : offrez-moi votre encens, je suis l’arbre d’Ismène. nous vous saluons, heureuse épouse ; nous vous saluons, heureux époux : puisse Latone vous donner des fils qui vous ressemblent ; Vénus vous embraser toujours de ses flammes ; Jupiter transmettre à vos neveux la félicité qui vous entoure ! Reposez-vous dans le sein des plaisirs ; ne respirez désormais que l’amour le plus tendre. Nous reviendrons au lever de l’aurore, et nous chanterons de nouveau : ô hymen, hyménée, hymen ! »
Le lendemain, à la première heure du jour, nous revînmes au même endroit, et les filles de Corinthe firent entendre l’hyménée suivant : « nous vous célébrons dans nos chants, Venus, ornement de l’olympe, amour, délices de la terre, et vous, hymen, source de vie, nous vous célébrons dans nos chants, amour, hymen, Vénus. Ô Théagène ! éveillez-vous, jetez les yeux sur votre amante, jeune favori de Vénus, heureux et digne époux d’Ismène, ô Théagène ! éveillez-vous ; jetez les yeux sur votre épouse ; voyez l’éclat dont elle brille ; voyez cette fraîcheur de vie dont tous ses traits sont embellis. La rose est la reine des fleurs ; Ismène est la reine des belles. Déjà sa paupière tremblante s’entre ouvre aux rayons du soleil ; heureux et digne époux d’Ismène, ô Théagène ! éveillez-vous. »
Ce jour, que les deux amants regardèrent comme le premier de leur vie, fut presque tout employé de leur part à jouir du tendre intérêt que les habitants de l’île prenaient à leur hymen, et tous leurs amis furent autorisés à leur offrir des présents. Ils s’en firent eux-mêmes l’un à l’autre, et reçurent en commun, ceux de Philoclès, père de Théagène. On les avait apportés avec pompe. Un enfant, vêtu d’une robe blanche, ouvrait la marche, tenant une torche allumée ; venait ensuite une jeune fille, ayant une corbeille sur sa tête : elle était suivie de plusieurs domestiques qui portaient des vases d’albâtre, des boîtes à parfums, diverses sortes d’essences, des pâtes d’odeur, et tout ce que le goût de l’élégance et de la propreté a pu convertir en besoins.
Sur le soir, Ismène fut ramenée chez son père ; et moins pour se conformer à l’usage, que pour exprimer ses vrais sentiments, elle lui témoigna le regret d’avoir quitté la maison paternelle ; le lendemain, elle fut rendue à son époux, et, depuis ce moment, rien ne troubla plus leur félicité.

CHAPITRE 78

Suite du voyage de Délos. Sur le bonheur.

Philoclès joignait au cœur le plus sensible, un jugement exquis et des connaissances profondes. Dans sa jeunesse il avait fréquenté les plus célèbres philosophes de la Grèce. Riche de leurs lumières, et encore plus de ses réflexions, il s’était composé un système de conduite qui répandait la paix dans son âme et dans tout ce qui l’environnait. Nous ne cessions d’étudier cet homme singulier, pour qui chaque instant de la vie était un instant de bonheur.
Un jour que nous errions dans l’île, nous trouvâmes cette inscription sur un petit temple de Latone : rien de si beau que la justice, de meilleur que la santé, de si doux que la possession de ce qu’on aime. Voilà, dis-je, ce qu’Aristote blâmait un jour en notre présence. Il pensait que les qualifications énoncées dans cette maxime, ne doivent pas être séparées, et ne peuvent convenir qu’au bonheur. En effet, le bonheur est certainement ce qu’il y a de plus beau, de meilleur et de plus doux. Mais à quoi sert de décrire ses effets ? Il serait plus important de remonter à sa source. Elle est peu connue, répondit Philoclès ; tous, pour y parvenir, choisissent des sentiers différents ; tous se partagent sur la nature du souverain bien. Il consiste, tantôt dans la jouissance de tous les plaisirs, tantôt dans l’exemption de toutes les peines. Les uns ont tâché d’en renfermer les caractères en de courtes formules, telle est la sentence que vous venez de lire sur ce temple ; telle est encore celle qu’on chante souvent à table, et qui fait dépendre le bonheur de la santé, de la beauté, des richesses légitimement acquises, et de la jeunesse passée dans le sein de l’amitié. D’autres, outre ces dons précieux, exigent la force du corps, le courage de l’esprit, la justice, la prudence, la tempérance, la possession enfin de tous les biens et de toutes les vertus (2): mais comme la plupart de ces avantages ne dépendent pas de nous, et que même en les réunissant, notre cœur pourrait n’être pas satisfait, il est visible qu’ils ne constituent pas essentiellement l’espèce de félicité qui convient à chaque homme en particulier.
Et en quoi consiste-t-elle donc, s’écria l’un de nous avec impatience ? Et quel est le sort des mortels, si, forcés de courir après le bonheur, ils ignorent la route qu’ils doivent choisir ? Hélas ! reprit Philoclès, ils sont bien à plaindre, ces mortels. Jetez les yeux autour de vous ; dans tous les lieux, dans tous les états, vous n’entendrez que des gémissements et des cris ; vous ne verrez que des hommes tourmentés par le besoin d’être heureux, et par des passions qui les empêchent de l’être ; inquiets dans les plaisirs, sans force contre la douleur ; presque également accablés par les privations et par la jouissance ; murmurant sans cesse contre leur destinée, et ne pouvant quitter une vie dont le poids leur est insupportable.
Est-ce donc pour couvrir la terre de malheureux, que le genre humain a pris naissance ? Et les dieux se feraient-ils un jeu cruel de persécuter des âmes aussi faibles que les nôtres ? Je ne saurais me le persuader ; c’est contre nous seuls que nous devons diriger nos reproches. Interrogeons-nous sur l’idée que nous avons du bonheur. Concevons-nous autre chose qu’un état où les désirs toujours renaissants, seraient toujours satisfaits ; qui se diversifierait suivant la différence des caractères, et dont on pourrait prolonger la durée à son gré ? Mais il faudrait changer l’ordre éternel de la nature, pour que cet état fût le partage d’un seul d’entre nous. Ainsi désirer un bonheur inaltérable et sans amertume, c’est désirer ce qui ne peut pas exister, et qui, par cette raison là même, enflamme le plus nos désirs : car rien n’a plus d’attraits pour nous que de triompher des obstacles qui sont ou qui paraissent insurmontables.
Des lois constantes, et dont la profondeur se dérobe à nos recherches, mêlent sans interruption le bien avec le mal dans le système général de la nature ; et les êtres qui font partie de ce grand tout, si admirable dans son ensemble, si incompréhensible, et quelquefois si effrayant dans ses détails, doivent se ressentir de ce mélange, et éprouver de continuelles vicissitudes. C’est à cette condition que la vie nous est donnée. Dès l’instant que nous la recevons, nous sommes condamnés à rouler dans un cercle de biens et de maux, de plaisirs et de douleurs.
Si vous demandiez les raisons d’un si funeste partage, d’autres vous répondraient peut-être que les dieux nous devaient des biens et non pas des plaisirs ; qu’ils ne nous accordent les seconds que pour nous forcer à recevoir les premiers, et que pour la plupart des mortels, la somme des biens serait infiniment plus grande que celle des maux, s’ils avaient le bon esprit de mettre dans la première classe, et les sensations agréables, et les moments exempts de troubles et de chagrins. Cette réflexion pourrait suspendre quelquefois nos murmures, mais la cause en subsisterait toujours ; car enfin il y a de la douleur sur la terre. Elle consume les jours de la plupart des hommes ; et quand il n’y en aurait qu’un seul qui souffrît, et quand il aurait mérité de souffrir, et quand il ne souffrirait qu’un instant dans sa vie, cet instant de douleur serait le plus désespérant des mystères que la nature offre à nos yeux.
Que résulte-t-il de ces réflexions ? Faudra-t-il nous précipiter en aveugles dans ce torrent qui entraîne et détruit insensiblement tous les êtres ; nous présenter sans résistance, et comme des victimes de la fatalité, aux coups dont nous sommes menacés ; renoncer enfin à cette espérance qui est le plus grand, et même le seul bien pour la plupart de nos semblables ? Non, sans doute ; je veux que vous soyez heureux, mais autant qu’il vous est permis de l’être ; non de ce bonheur chimérique, dont l’espoir fait le malheur du genre humain, mais d’un bonheur assorti à notre condition, et d’autant plus solide que nous pouvons le rendre indépendant des évènements et des hommes.
Le caractère en facilite quelquefois l’acquisition, et on peut dire même que certaines âmes ne sont heureuses, que parce qu’elles sont nées heureuses. Les autres ne peuvent combattre à la fois, et leur caractère, et les contrariétés du dehors, sans une étude longue et suivie ; car, disait un ancien philosophe : « les dieux nous vendent le bonheur au prix de nos travaux. » Mais cette étude n’exige pas plus d’efforts que les projets et les mouvements qui nous agitent sans cesse, et qui ne sont, à tout prendre, que la recherche d’un bonheur imaginaire. Après ces mots, Philoclès garda le silence : il n’avait, disait-il, ni assez de loisir, ni assez de lumières, pour réduire en système les réflexions qu’il avait faites sur un sujet si important.
Daignez du moins, dit Philotas, nous communiquer, sans liaison et sans suite, celles qui vous viendront par hasard dans l’esprit. Daignez nous apprendre comment vous êtes parvenu à cet état paisible, que vous n’avez pu acquérir qu’après une longue suite d’essais et d’erreurs.
Ô Philoclès ! s’écria le jeune Lysis, les zéphyrs semblent se jouer dans ce platane ; l’air se pénètre du parfum des fleurs qui s’empressent d’éclore ; ces vignes commencent à entrelacer leurs rameaux autour de ces myrtes qu’elles ne quitteront plus ; ces troupeaux qui bondissent dans la prairie, ces oiseaux qui chantent leurs amours, le son des instruments qui retentissent dans la vallée ; tout ce que je vois, tout ce que j’entends, me ravit et me transporte. Ah ! Philoclès, nous sommes faits pour le bonheur ; je le sens aux émotions douces et profondes que j’éprouve : si vous connaissez l’art de les perpétuer, c’est un crime de nous en faire un mystère.
Vous me rappelez, répondit Philoclès, les premières années de ma vie. Je le regrette encore ce temps, où je m’abandonnais, comme vous, aux impressions que je recevais ; la nature, à laquelle je n’étais pas encore accoutumé, se peignait à mes yeux sous des traits enchanteurs ; et mon âme, toute neuve et toute sensible, semblait respirer tour à tour la fraîcheur et la flamme.
Je ne connaissais pas les hommes ; je trouvais dans leurs paroles et dans leurs actions, l’innocence et la simplicité qui régnaient dans mon cœur : je les croyais tous justes, vrais, capables d’amitié, tels qu’ils devraient être, tels que j’étais en effet ; humains surtout, car il faut de l’expérience pour se convaincre qu’ils ne le sont pas.
Au milieu de ces illusions, j’entrai dans le monde. La politesse qui distingue les sociétés d’Athènes, ces expressions qu’inspire l’envie de plaire, ces épanchements de cœur qui coûtent si peu et qui flattent si fort, tous ces dehors trompeurs, n’eurent que trop d’attraits pour un homme qui n’avait pas encore subi d’épreuve : je volai au devant de la séduction ; et donnant à des liaisons agréables les droits et les sentiments de l’amitié, je me livrai sans réserve au plaisir d’aimer et d’être aimé. Mes choix, qui n’avaient pas été réfléchis, me devinrent funestes. La plupart de mes amis s’éloignèrent de moi, les uns par intérêt, d’autres par jalousie ou par légèreté. Ma surprise et ma douleur m’arrachèrent des larmes amères. Dans la suite, ayant éprouvé des injustices criantes et des perfidies atroces, je me vis contraint, après de longs combats, de renoncer à cette confiance si douce que j’avais en tous les hommes. C’est le sacrifice qui m’a le plus coûté dans ma vie, j’en frémis encore ; il fut si violent que je tombai dans un excès opposé : j’aigrissais mon cœur, j’y nourrissais avec plaisir les défiances et les haines ; j’étais malheureux. Je me rappelai enfin que parmi cette foule d’opinions sur la nature du bonheur, quelques-unes, plus accréditées que les autres, le font consister dans la volupté, ou dans la pratique des vertus, ou dans l’exercice d’une raison éclairée. Je résolus de trouver le mien dans les plaisirs. Je supprime les détails des égarements de ma jeunesse, pour venir au moment qui en arrêta le cours. Étant en Sicile, j’allai voir un des principaux habitants de Syracuse. Il était cité comme l’homme le plus heureux de son siècle. Son aspect m’effraya ; quoiqu’il fût encore dans la force de l’âge, il avait toutes les apparences de la décrépitude. Il s’était entouré de musiciens qui le fatiguaient à force de célébrer ses vertus, et de belles esclaves dont les danses allumaient par intervalles dans ses yeux un feu sombre et mourant. Quand nous fûmes seuls, je lui dis : je vous salue, ô vous qui, dans tous les temps, avez su fixer les plaisirs auprès de vous. Des plaisirs ! Me répondit-il avec fureur, je n’en ai plus, mais j’ai le désespoir qu’entraîne leur privation ; c’est l’unique sentiment qui me reste, et qui achève de détruire ce corps accablé de douleurs et de maux. Je voulus lui inspirer du courage ; mais je trouvai une âme abrutie, sans principes et sans ressources. J’appris ensuite qu’il n’avait jamais rougi de ses injustices, et que de folles dépenses ruinaient de jour en jour la fortune de ses enfants.
Cet exemple et les dégoûts que j’éprouvais successivement, me tirèrent de l’ivresse où je vivais depuis quelques années, et m’engagèrent à fonder mon repos sur la pratique de la vertu, et sur l’usage de la raison. Je les cultivai l’une et l’autre avec soin ; mais je fus sur le point d’en abuser encore. Ma vertu trop austère me remplissait quelquefois d’indignation contre la société ; et ma raison trop rigide, d’indifférence pour tous les objets. Le hasard dissipa cette double erreur.
Je connus à Thèbes un disciple de Socrate, dont j’avais ouï vanter la probité. Je fus frappé de la sublimité de ses principes, ainsi que de la régularité de sa conduite. Mais il avait mis par degrés tant de superstition et de fanatisme dans sa vertu, qu’on pouvait lui reprocher de n’avoir ni faiblesse pour lui, ni indulgence pour les autres ; il devint difficile, soupçonneux, souvent injuste. On estimait les qualités de son cœur, et l’on évitait sa présence.
Peu de temps après, étant allé à Delphes pour la solennité des jeux pythiques, j’aperçus dans une allée sombre, un homme qui avait la réputation d’être très éclairé ; il me parut accablé de chagrins. J’ai dissipé à force de raison, me dit-il, l’illusion des choses de la vie. J’avais apporté en naissant tous les avantages qui peuvent flatter la vanité : au lieu d’en jouir, je voulus les analyser ; et dès ce moment, les richesses, la naissance, et les grâces de la figure, ne furent à mes yeux que de vains titres distribués au hasard parmi les hommes. Je parvins aux premières magistratures de la république ; j’en fus dégoûté par la difficulté d’y faire le bien, et la facilité d’y faire le mal. Je cherchai la gloire dans les combats ; je plongeai ma main dans le sang des malheureux, et mes fureurs m’épouvantèrent. Je cultivai les sciences et les arts : la philosophie me remplit de doutes ; je ne trouvai dans l’éloquence que l’art perfide de tromper les hommes ; dans la poésie, la musique et la peinture, que l’art puéril de les amuser. Je voulus me reposer sur l’estime du public ; mais voyant à mes côtés des hypocrites de vertus qui ravissaient impunément ses suffrages, je me lassai du public et de son estime. Il ne me resta plus qu’une vie sans attrait, sans ressort, qui n’était en effet que la répétition fastidieuse des mêmes actes et des mêmes besoins.
Fatigué de mon existence, je la traînai en des pays lointains. Les pyramides d’Égypte m’étonnèrent au premier aspect ; bientôt je comparai l’orgueil des princes qui les ont élevées, à celui d’une fourmi qui amoncellerait dans un sentier quelques grains de sable, pour laisser à la postérité des traces de son passage. Le grand roi de Perse me donna dans sa cour une place qui fit tomber ses sujets à mes pieds : l’excès de leur bassesse ne m’annonça que l’excès de leur ingratitude. Je revins dans ma patrie, n’admirant, n’estimant plus rien, et par une fatale conséquence, n’ayant plus la force de rien aimer. Quand je me suis aperçu de mon erreur, il n’était plus temps d’y remédier ; mais quoique je ne sente pas un intérêt bien vif pour mes semblables, je souhaite que mon exemple vous serve de leçon ; car après tout, je n’ai rien à craindre de vous : je n’ai jamais été assez malheureux pour vous rendre des services. Étant en Egypte, je connus un prêtre, qui, après avoir tristement consumé ses jours à pénétrer l’origine et la fin des choses de ce monde, me dit en soupirant : malheur à celui qui entreprend de lever le voile de la nature ; et moi, je vous dis : malheur à celui qui lèverait le voile de la société ; malheur à celui qui refuserait de se livrer à cette illusion théâtrale, que les préjugés et les besoins ont répandue sur tous les objets ; bientôt son âme flétrie et languissante se trouverait en vie dans le sein du néant ; c’est le plus effroyable des supplices. À ces mots, quelques larmes coulèrent de ses yeux, et il s’enfonça dans la forêt voisine.
Vous savez avec quelle précaution les vaisseaux évitent les écueils signalés par les naufrages des premiers navigateurs. Ainsi dans mes voyages, je mettais à profit les fautes de mes semblables. Elles m’apprirent ce que la moindre réflexion aurait pu m’apprendre, mais qu’on ne soit jamais que par sa propre expérience, que l’excès de la raison et de la vertu, est presque aussi funeste que celui des plaisirs ; que la nature nous a donné des goûts qu’il est aussi dangereux d’éteindre que d’épuiser ; que la société avait des droits sur mes services, que je devais en acquérir sur son estime ; enfin que pour parvenir à ce terme heureux, qui sans cesse se présentait et fuyait devant moi, je devais calmer l’inquiétude que je sentais au fond de mon âme, et qui la tirait continuellement hors d’elle-même.
Je n’avais jamais étudié les symptômes de cette inquiétude. Je m’aperçus que dans les animaux, elle se bornait à la conservation de la vie, et à la propagation de l’espèce ; mais que dans l’homme, elle subsistait après la satisfaction des premiers besoins ; qu’elle était plus générale parmi les nations éclairées que parmi les peuples ignorants, beaucoup plus forte et plus tyrannique chez les riches que chez les pauvres. C’est donc le luxe des pensées et des désirs qui empoisonne nos jours ; c’est donc ce luxe insatiable, qui se tourmente dans l’oisiveté, qui, pour se soutenir dans un état florissant, se repaît de nos passions, les irrite sans cesse, et n’en recueille que des fruits amers. Mais pourquoi ne pas lui fournir des aliments plus salutaires ? Pourquoi ne pas regarder cette agitation que nous éprouvons, même dans la satiété des biens et des plaisirs, comme un mouvement imprimé par la nature dans nos cœurs, pour les forcer à se rapprocher les uns des autres, et à trouver leur repos dans une union mutuelle ?
Ô humanité, penchant généreux et sublime, qui vous annoncez dans notre enfance, par les transports d’une tendresse naïve ; dans la jeunesse, par la témérité d’une confiance aveugle ; dans le courant de notre vie, par la facilité avec laquelle nous contractons de nouvelles liaisons ! ô cris de la nature, qui retentissez d’un bout de l’univers à l’autre, qui nous remplissez de remords, quand nous opprimons nos semblables ; d’une volupté pure, quand nous pouvons les soulager ! Ô amour, ô amitié, ô bienfaisance, sources intarissables de biens et de douceurs ! Les hommes ne sont malheureux, que parce qu’ils refusent d’entendre votre voix.
Ô dieux, auteurs de si grands bienfaits ! L’instinct pouvait sans doute, en rapprochant des êtres accablés de besoins et de maux, prêter un soutien passager à leur faiblesse ; mais il n’y a qu’une bonté infinie comme la vôtre, qui ait pu former le projet de nous rassembler par l’attrait du sentiment, et répandre, sur ces grandes associations qui couvrent la terre, une chaleur capable d’en éterniser la durée.
Cependant, au lieu de nourrir ce feu sacré, nous permettons que de frivoles dissensions, de vils intérêts travaillent sans cesse à l’éteindre. Si l’on nous disait que deux inconnus, jetés par hasard dans une île déserte, sont parvenus à trouver dans leur union des charmes qui les dédommagent du reste de l’univers ; si l’on nous disait qu’il existe une famille uniquement occupée à fortifier les liens du sang par les liens de l’amitié ; si l’on nous disait qu’il existe dans un coin de la terre un peuple qui ne connaît d’autre loi que celle de s’aimer, d’autre crime que de ne s’aimer pas assez ; qui de nous oserait plaindre le sort de ces deux inconnus ? Qui ne désirerait d’appartenir à cette famille ? Qui ne volerait à cet heureux climat ? Ô mortels, ignorants et indignes de votre destinée ! Il n’est pas nécessaire de traverser les mers, pour découvrir le bonheur ; il peut exister dans tous les états, dans tous les temps, dans tous les lieux, dans vous, autour de vous, partout où l’on aime.
Cette loi de la nature, trop négligée par nos philosophes, fut entrevue par le législateur d’une nation puissante. Xénophon, me parlant un jour de l’institution des jeunes perses, me disait qu’on avait établi dans les écoles publiques un tribunal où ils venaient mutuellement s’accuser de leurs fautes, et qu’on y punissait l’ingratitude avec une extrême sévérité. Il ajoutait que sous le nom d’ingrats, les perses comprenaient tous ceux qui se rendaient coupables envers les dieux, les parents, la patrie et les amis. Elle est admirable, cette loi, qui non seulement ordonne la pratique de tous les devoirs, mais qui les rend encore aimables en remontant à leur origine. En effet si l’on n’y peut manquer sans ingratitude, il s’ensuit qu’il faut les remplir par un motif de reconnaissance ; et de là résulte ce principe lumineux et fécond, qu’il ne faut agir que par sentiment.
N’annoncez point une pareille doctrine à ces âmes qui, entraînées par des passions violentes, ne reconnaissent aucun frein ; ni à ces âmes froides qui, concentrées en elles-mêmes, n’éprouvent que les chagrins qui leur sont personnels. Il faut plaindre les premières ; elles sont plus faites pour le malheur des autres, que pour leur bonheur particulier. On serait tenté d’envier le sort des secondes ; car si nous pouvions ajouter à la fortune et à la santé une profonde indifférence pour nos semblables, déguisée néanmoins sous les apparences de l’intérêt, nous obtiendrions un bonheur uniquement fondé sur les plaisirs modérés des sens, et qui peut-être serait moins sujet à des vicissitudes cruelles. Mais dépend-il de nous d’être indifférents ? Si nous avions été destinés à vivre abandonnés à nous-mêmes sur le mont Caucase, ou dans les déserts de l’Afrique, peut-être que la nature nous aurait refusé un cœur sensible ; mais si elle nous l’avait donné, plutôt que de ne rien aimer, ce cœur aurait apprivoisé les tigres, et animé les pierres. Il faut donc nous soumettre à notre destinée ; et puisque notre cœur est obligé de se répandre, loin de songer à le renfermer en lui-même, augmentons, s’il est possible, la chaleur et l’activité de ses mouvements, en leur donnant une direction qui en prévienne les écarts.
Je ne propose point mon exemple comme une règle. Mais enfin vous voulez connaître le système de ma vie. C’est en étudiant la loi des perses, c’est en resserrant de plus en plus les liens qui nous unissent avec les dieux, avec nos parents, avec la patrie, avec nos amis, que j’ai trouvé le secret de remplir à la fois les devoirs de mon état, et les besoins de mon âme ; c’est encore là que j’ai appris que plus on vit pour les autres, et plus on vit pour soi.
Alors Philoclès s’étendit sur la nécessité d’appeler au secours de notre raison et de nos vertus, une autorité qui soutienne leur faiblesse. Il montra jusqu’à quel degré de puissance peut s’élever une âme qui, regardant tous les événements de la vie comme autant de lois émanées du plus grand et du plus sage des législateurs, est obligée de lutter, ou contre l’infortune, ou contre la prospérité. Vous serez utiles aux hommes, ajoutait-il, si votre piété n’est que le fruit de la réflexion ; mais si vous êtes assez heureux pour qu’elle devienne un sentiment, vous trouverez plus de douceur dans le bien que vous leur ferez, plus de consolation dans les injustices qu’ils vous feront éprouver.
Il continuait à développer ces vérités, lorsque il fut interrompu par un jeune crétois de nos amis, nommé Démophon, qui, depuis quelque temps, se parait du titre de philosophe. Il survint tout à coup, et se déchaîna contre les opinions religieuses avec tant de chaleur et de mépris, que Philoclès crut devoir le ramener à des idées plus saines. Je renvoie cette discussion au chapitre suivant.
L’antique sagesse des nations, reprit Philoclès, a, pour ainsi dire, confondu parmi les objets du culte public, et les dieux auteurs de notre existence, et les parents auteurs de nos jours. Nos devoirs à l’égard des uns et des autres sont étroitement liés dans les codes des législateurs, dans les écrits des philosophes, dans les usages des nations.
De là cette coutume sacrée des pisidiens, qui dans leurs repas commencent par des libations en l’honneur de leurs parents. De là cette belle idée de Platon : si la divinité agrée l’encens que vous offrez aux statues qui la représentent, combien plus vénérables doivent être à ses yeux et aux vôtres, ces monuments qu’elle conserve dans vos maisons, ce père, cette mère, ces aïeux, autrefois images vivantes de son autorité, maintenant objets de sa protection spéciale ! N’en doutez pas, elle chérit ceux qui les honorent, elle punit ceux qui les négligent ou les outragent. Sont-ils injustes à votre égard ? Avant que de laisser éclater vos plaintes, souvenez-vous de l’avis que donnait le sage Pittacus à un jeune homme qui poursuivait juridiquement son père : « si vous avez tort, vous serez condamné ; si vous avez raison, vous mériterez de l’être. »
Mais loin d’insister sur le respect que nous devons à ceux de qui nous tenons le jour, j’aime mieux vous faire entrevoir l’attrait victorieux que la nature attache aux penchants qui sont nécessaires à notre bonheur.
Dans l’enfance, où tout est simple, parce que tout est vrai, l’amour pour les parents s’exprime par des transports, qui s’affaiblissent à la vérité, quand le goût des plaisirs et de l’indépendance se glisse dans nos âmes ; mais le principe qui les avait produits s’éteint avec peine. Jusque dans ces familles où l’on se borne à des égards, il se manifeste par des marques d’indulgence ou d’intérêt qu’on croit s’y devoir les uns aux autres, et par des retours d’amitié que les moindres occasions peuvent faciliter : il se manifeste encore dans ces maisons que de cruelles divisions déchirent ; car les haines n’y deviennent si violentes, que parce qu’elles sont l’effet d’une confiance trahie, ou d’un amour trompé dans ses espérances. Aussi n’est-ce pas toujours par la peinture des passions fortes et désordonnées que la tragédie cherche à nous émouvoir ; elle ne nous offre souvent que des combats de tendresse entre des parents que le malheur opprime, et ces tableaux ne manquent jamais de faire couler les larmes du peuple le plus capable d’entendre et d’interpréter la voix de la nature.
Je rend grâces aux dieux de ce que ma fille a toujours écouté cette voix si douce et si persuasive. Je leur rends grâces d’en avoir toujours emprunté les accents quand j’ai voulu l’instruire de ses devoirs, de ce que je me suis toujours montré à ses yeux comme un ami sincère, compatissant, incorruptible, à la vérité, mais plus intéressé qu’elle à ses progrès, et surtout infiniment juste. C’est cette dernière qualité qui a produit le plus grand effet sur son esprit : quand Ismène s’aperçut que je soumettais en quelque façon à sa raison naissante les décisions de la mienne, elle apprit à s’estimer et à conserver l’opinion que mon âge et mon expérience lui avaient donnée de la supériorité de mes lumières ; au lieu d forcer sa tendresse, je cherchai à la mériter, et j’évitai avec soin d’imiter ces pères et ces bienfaiteurs qui excitent l’ingratitude par la hauteur avec laquelle ils exigent la reconnaissance. J’ai tenu la même conduite à l’égard de Leucippe sa mère. Je ne me suis jamais assez reposé sur mes sentiments, pour en négliger les apparences : quand je commençai à la connaître, je voulus lui plaire ; quand je l’ai mieux connue, j’ai voulu lui plaire encore.
Ce n’est plus le même sentiment qui forma nos premiers nœuds ; c’est la plus haute estime, et l’amitié la plus pure. Dès les premiers moments de notre union, elle rougissait d’exercer dans ma maison l’autorité qu’exigent d’une femme vigilante les soins du ménage ; elle la chérit maintenant, parce qu’elle l’a reçue de ma main ; tant il est doux de dépendre de ce qu’on aime, de se laisser mener par sa volonté, et de lui sacrifier jusqu’à ses moindres goûts. Ces sacrifices que nous nous faisons mutuellement, répandent un charme inexprimable sur toute notre vie : quand ils sont aperçus, ils ont reçu leur prix ; quand ils ne le sont pas, ils paraissent plus doux encore. Une suite d’occupations utiles et diversifiées, fait couler nos jours au gré de nos désirs. Nous jouissons en paix du bonheur qui règne autour de nous, et le seul regret que j’éprouve, c’est de ne pouvoir rendre à ma patrie autant de services que je lui en ai rendu dans ma jeunesse.
Aimer sa patrie (3), c’est faire tous ses efforts pour qu’elle soit redoutable au dehors et tranquille au dedans. Des victoires ou des traités avantageux lui attirent le respect des nations : le maintien des lois et des mœurs peut seul affermir sa tranquillité intérieure ; ainsi pendant qu’on oppose aux ennemis de l’état des généraux et des négociateurs habiles, il faut opposer à la licence et aux vices qui tendent à tout détruire, des lois et des vertus qui tendent à tout rétablir : et de là quelle foule de devoirs, aussi essentiels qu’indispensables, pour chaque classe de citoyens, pour chaque citoyen en particulier ! Ô vous, qui êtes l’objet de ces réflexions ; vous qui me faites regretter en ce moment de n’avoir pas une éloquence assez vive pour vous parler dignement des vérités dont je suis pénétré ; vous enfin que je voudrais embraser de tous les amours honnêtes, parce que vous n’en seriez que plus heureux, souvenez-vous sans cesse que la patrie a des droits imprescriptibles et sacrés sur vos talents, sur vos vertus, sur vos sentiments et sur toutes vos actions ; qu’en quelque état que vous vous trouviez, vous n’êtes que des soldats en faction, toujours obligés de veiller pour elle, et de voler à son secours au moindre danger.
Pour remplir une si haute destinée, il ne suffit pas de vous acquitter des emplois qu’elle vous confie, de défendre ses lois, de connaître ses intérêts, de répandre même votre sang dans un champ de bataille ou dans la place publique. Il est pour elle des ennemis plus dangereux que les ligues des nations et les divisions intestines ; c’est la guerre sourde et lente, mais vive et continue, que les vices font aux mœurs, guerre d’autant plus funeste que la patrie n’a par elle-même aucun moyen de l’éviter, ou de la soutenir. Permettez qu’à l’exemple de Socrate je mette dans sa bouche le discours qu’elle est en droit d’adresser à ses enfants.
C’est ici que vous avez reçu la vie, et que de sages institutions ont perfectionné votre raison. Mes lois veillent à la sûreté du moindre des citoyens, et vous avez tous fait un serment formel ou tacite de consacrer vos jours à mon service. Voilà mes titres ; quels sont les vôtres, pour donner atteinte aux mœurs, qui servent mieux que les lois de fondement à mon empire ? Ignorez-vous qu’on ne peut les violer sans entretenir dans l’état un poison destructeur ; qu’un seul exemple de dissolution peut corrompre une nation, et lui devenir plus funeste que la perte d’une bataille ; que vous respecteriez la décence publique, s’il vous fallait du courage pour la braver, et que le faste avec lequel vous étalez des excès qui restent impunis, est une lâcheté aussi méprisable qu’insolente ?
Cependant vous osez vous approprier ma gloire, et vous enorgueillir aux yeux des étrangers, d’être nés dans cette ville qui a produit Solon et Aristide, de descendre de ces héros qui ont fait si souvent triompher mes armes. Mais quels rapports y a-t-il entre ces sages et vous ? Je dis plus, qu’y a-t-il de commun entre vous et vos aïeux ? Savez-vous qui sont les compatriotes et les enfants de ces grands hommes ? Les citoyens vertueux dans quelque état qu’ils soient nés, dans quelque intervalle de temps qu’ils puissent naître. Heureuse leur patrie, si aux vertus dont elle s’honore, ils ne joignaient pas une indulgence qui concourt à sa perte ! écoutez ma voix à votre tour, vous qui de siècle en siècle perpétuez la race des hommes précieux à l’humanité. J’ai établi des lois contre les crimes ; je n’en ai point décerné contre les vices, parce que ma vengeance ne peut être qu’entre vos mains, et que vous seuls pouvez les poursuivre par une haine vigoureuse.
Loin de la contenir dans le silence, il faut que votre indignation tombe en éclats sur la licence qui détruit les mœurs, sur les violences, les injustices et les perfidies qui se dérobent à la vigilance des lois, sur la fausse probité, la fausse modestie, la fausse amitié, et toutes ces viles impostures qui surprennent l’estime des hommes. Et ne dites pas que les temps sont changés, et qu’il faut avoir plus de ménagements pour le crédit des coupables : une vertu sans ressort est une vertu sans principes ; dès qu’elle ne frémit pas à l’aspect des vices, elle en est souillée. Songez quelle ardeur s’emparerait de vous, si tout à coup on vous annonçait que l’ennemi prend les armes, qu’il est sur vos frontières, qu’il est à vos portes. Ce n’est pas là qu’il se trouve aujourd’hui ; il est au milieu de vous, dans le sénat, dans les assemblées de la nation, dans les tribunaux, dans vos maisons. Ses progrès sont si rapides, qu’à moins que les dieux ou les gens de bien n’arrêtent ses entreprises, il faudra bientôt renoncer à tout espoir de réforme et de salut.
Si nous étions sensibles aux reproches que nous venons d’entendre, la société, devenue par notre excessive condescendance un champ abandonné aux tigres et aux serpents, serait le séjour de la paix et du bonheur. Ne nous flattons pas de voir un pareil changement : beaucoup de citoyens ont des vertus ; rien de si rare qu’un homme vertueux, parce que pour l’être en effet, il faut avoir le courage de l’être dans tous les temps, dans toutes les circonstances, malgré tous les obstacles, au mépris des plus grands intérêts.
Mais si les âmes honnêtes ne peuvent pas se confédérer contre les hommes faux et pervers, qu’elles se liguent du moins en faveur des gens de bien ; qu’elles se pénètrent surtout de cet esprit d’humanité qui est dans la nature, et qu’il serait temps de restituer à la société, d’où nos préjugés et nos passions l’ont banni. Il nous apprendrait à n’être pas toujours en guerre les uns avec les autres, à ne pas confondre la légèreté de l’esprit avec la méchanceté du cœur, à pardonner les défauts, à éloigner de nous ces préventions et ces défiances, sources funestes de tant de dissensions et de haines. Il nous apprendrait aussi que la bienfaisance s’annonce moins par une protection distinguée et des libéralités éclatantes, que par le sentiment qui nous intéresse aux malheureux.
Vous voyez tous les jours des citoyens qui gémissent dans l’infortune, d’autres qui n’ont besoin que d’un mot de consolation, et d’un cœur qui se pénètre de leurs peines ; et vous demandez si vous pouvez être utiles aux hommes ! Et vous demandez si la nature nous a donné des compensations pour les maux dont elle nous afflige ! Ah ! Si vous saviez quelles douceurs elle répand dans les âmes qui suivent ses inspirations ! Si jamais vous arrachez un homme de bien à l’indigence, au trépas, au déshonneur, j’en prends à témoin les émotions que vous éprouverez ; vous verrez alors qu’il est dans la vie, des moments d’attendrissement qui rachètent des années de peines. C’est alors que vous aurez pitié de ceux qui s’alarmeront de vos succès, ou qui les oublieront après en avoir recueilli le fruit. Ne craignez point les envieux, ils trouveront leur supplice dans la dureté de leur caractère ; car l’envie est une rouille qui ronge le fer. Ne craignez pas la présence des ingrats ; ils fuiront la vôtre, ou plutôt ils la rechercheront, si le bienfait qu’ils ont reçu de vous fut accompagné et suivi de l’estime et de l’intérêt ; car si vous avez abusé de la supériorité qu’il vous donne, vous êtes coupable, et votre protégé n’est qu’à plaindre. On a dit quelquefois : celui qui rend un service doit l’oublier, celui qui le reçoit s’en souvenir ; et moi je vous dis que le second s’en souviendra, si le premier l’oublie. Et qu’importe que je me trompe ? Est-ce par intérêt qu’on doit faire le bien ?
Évitez à la fois de vous laisser facilement protéger, et d’humilier ceux que vous avez protégés. Avec cette disposition, soyez obstiné à rendre service aux autres sans en rien exiger, quelquefois malgré eux, le plus que vous pourrez à leur insu, attachant peu de valeur à ce que vous faites pour eux, un prix infini à ce qu’ils font pour vous.
Des philosophes éclairés, d’après de longues méditations, ont conclu que le bonheur étant tout action, tout énergie, il ne peut se trouver que dans une âme dont les mouvements, dirigés par la raison et par la vertu, sont uniquement consacrés à l’utilité publique. Conformément à leur opinion, je dis que nos liens avec les dieux, nos parents et notre patrie, ne sont qu’une chaîne de devoirs qu’il est de notre intérêt d’animer par le sentiment,  et que la nature nous a ménagés pour exercer et soulager l’activité de notre âme. C’est à les remplir avec chaleur que consiste cette sagesse, dont, suivant Platon, nous serions éperdument amoureux, si sa beauté se dévoilait à nos regards. Quel amour ! Il ne finirait point : le goût des sciences, des arts, des plaisirs s’use insensiblement ; mais comment rassasier une âme qui, en se faisant une habitude des vertus utiles à la société, s’en est fait un besoin, et trouve tous les jours un nouveau plaisir à les pratiquer ? Ne croyez pas que son bonheur se termine aux sensations délicieuses qu’elle retire de ses succès ; il est pour elle d’autres sources de félicité, non moins abondantes et non moins durables. Telle est l’estime publique ; cette estime qu’on ne peut se dispenser d’ambitionner, sans avouer qu’on en est indigne ; qui n’est due qu’à la vertu ; qui, tôt ou tard, lui est accordée ; qui la dédommage des sacrifices qu’elle fait, et la soutient dans les revers qu’elle éprouve. Telle est notre propre estime, le plus beau des privilèges accordés à l’humanité, le besoin le plus pur pour une âme honnête, le plus vif pour une âme sensible, sans laquelle on ne peut être ami de soi-même, avec laquelle on peut se passer de l’approbation des autres, s’ils sont assez injustes pour nous la refuser. Tel est enfin ce sentiment fait pour embellir nos jours, et dont il me reste à vous donner une légère idée.
Je continuerai à vous annoncer des vérités communes ; mais si elles ne l’étaient pas, elles ne vous seraient guère utiles.
Dans une des îles de la mer Égée, au milieu de quelques peupliers antiques, on avait autrefois consacré un autel à l’amitié. Il fumait jour et nuit d’un encens pur, et agréable à la déesse. Mais bientôt entourée d’adorateurs mercenaires, elle ne vit dans leurs cœurs que des liaisons intéressées et mal assorties. Un jour elle dit à un favori de Crœsus : porte ailleurs tes offrandes ; ce n’est pas à moi qu’elles s’adressent, c’est à la fortune. Elle répondit à un athénien qui faisait des vœux pour Solon, dont il se disait l’ami : en te liant avec un homme sage, tu veux partager sa gloire, et faire oublier tes vices. Elle dit à deux femmes de Samos qui s’embrassaient étroitement auprès de son autel : le goût des plaisirs vous unit en apparence ; mais vos cœurs sont déchirés par la jalousie, et le seront bientôt par la haine.
Enfin deux Syracusains, Damon et Phintias, tous deux élevés dans les principes de Pythagore, vinrent se prosterner devant la déesse : je reçois votre hommage, leur dit-elle ; je fais plus, j’abandonne un asile trop longtemps souillé par des sacrifices qui m’outragent, et je n’en veux plus d’autres que vos cœurs. Allez montrer au tyran de Syracuse, à l’univers, à la postérité, ce que peut l’amitié dans des âmes que j’ai revêtues de ma puissance.
À leur retour, Denys, sur une simple dénonciation, condamna Phintias à la mort. Celui-ci demanda qu’il lui fût permis d’aller régler des affaires importantes qui l’appelaient dans une ville voisine. Il promit de se présenter au jour marqué, et partit après que Damon eut garanti cette promesse au péril de sa propre vie.
Cependant les affaires de Phintias traînent en longueur. Le jour destiné à son trépas arrive : le peuple s’assemble ; on blâme, on plaint Damon, qui marche tranquillement à la mort, trop certain que son ami allait revenir, trop heureux s’il ne revenait pas. Déjà le moment fatal approchait, lorsque mille cris tumultueux annoncèrent l’arrivée de Phintias. Il court, il vole au lieu du supplice ; il voit le glaive suspendu sur la tête de son ami, et au milieu des embrassements et des pleurs, ils se disputent le bonheur de mourir l’un pour l’autre. Les spectateurs fondent en larmes ; le roi lui-même se précipite du trône, et leur demande instamment de partager une si belle amitié.
Après ce tableau, qu’il aurait fallu peindre avec des traits de flamme, il serait inutile de s’étendre sur l’éloge de l’amitié, et sur les ressources dont elle peut être dans tous les états et dans toutes les circonstances de la vie.
Presque tous ceux qui parlent de ce sentiment, le confondent avec des liaisons qui sont le fruit du hasard et l’ouvrage d’un jour. Dans la ferveur de ces unions naissantes, on voit ses amis tels qu’on voudrait qu’ils fussent ; bientôt on les voit tels qu’ils sont en effet. D’autres choix ne sont pas plus heureux, et l’on prend le parti de renoncer à l’amitié, ou, ce qui est la même chose, d’en changer à tout moment l’objet. Comme presque tous les hommes passent la plus grande partie de leur vie à ne pas réfléchir, et la plus petite à réfléchir sur les autres plutôt que sur eux-mêmes, ils ne connaissent guère la nature des liaisons qu’ils contractent. S’ils osaient s’interroger sur cette foule d’amis, dont ils se croient quelquefois environnés, ils verraient que ces amis ne tiennent à eux que par des apparences trompeuses. Cette vue les pénétrerait de douleur ; car à quoi sert la vie quand on n’a point d’amis ? Mais elle les engagerait à faire un choix dont ils n’eussent pas à rougir dans la suite.
L’esprit, les talents, le goût des arts, les qualités brillantes sont très agréables dans le commerce de l’amitié ; ils l’animent, ils l’embellissent quand il est formé ; mais ils ne sauraient par eux-mêmes en prolonger la durée. L’amitié ne peut être fondée que sur l’amour de la vertu, sur la facilité du caractère, sur la conformité des principes, et sur un certain attrait qui prévient la réflexion, et que la réflexion justifie ensuite.
Si j’avais des règles à vous donner, ce serait moins pour vous apprendre à faire un bon choix, que pour vous empêcher d’en faire un mauvais. Il est presque impossible que l’amitié s’établisse entre deux personnes d’états différents et trop disproportionnés. Les rois sont trop grands pour avoir des amis ; ceux qui les entourent ne voient pour l’ordinaire que des rivaux à leurs côtés, que des flatteurs au dessous d’eux. En général, on est porté à choisir ses amis dans un rang inférieur, soit qu’on puisse plus compter sur leur complaisance, soit qu’on se flatte d’en être plus aimé. Mais comme l’amitié rend tout commun et exige l’égalité, vous ne chercherez  pas vos amis dans un rang trop au dessus ni trop au dessous du vôtre.
Multipliez vos épreuves avant que de vous unir étroitement avec des hommes qui ont avec vous les mêmes intérêts d’ambition, de gloire et de fortune. Il faudrait des efforts inouïs, pour que des liaisons, toujours exposées aux dangers de la jalousie, pussent subsister longtemps ; et nous ne devons pas avoir assez bonne opinion de nos vertus, pour faire dépendre notre bonheur d’une continuité de combats et de victoires.
Défiez-vous des empressements outrés, des protestations exagérées : ils tirent leur source d’une fausseté qui déchire les âmes vraies. Comment ne vous seraient-ils pas suspects dans la prospérité, puisqu’ils peuvent l’être dans l’adversité même ? Car les égards qu’on affecte pour les malheureux, ne sont souvent qu’un artifice pour s’introduire auprès des gens heureux.
Défiez-vous aussi de ces traits d’amitié qui s’échappent quelquefois d’un cœur indigne d’éprouver ce sentiment. La nature offre aux yeux un certain dérangement extérieur, une suite d’inconséquences apparentes dont elle tire le plus grand avantage. Vous verrez briller des lueurs d’équité, dans une âme vendue à l’injustice ; de sagesse, dans un esprit livré communément au délire ; d’humanité, dans un caractère dur et féroce. Ces parcelles de vertus, détachées de leurs principes, et semées adroitement à travers les vices, réclament sans cesse en faveur de l’ordre qu’elles maintiennent. Il faut dans l’amitié, non une de ces ferveurs d’imagination qui vieillissent en naissant, mais une chaleur continue et de sentiment : quand de longues épreuves n’ont servi qu’à la rendre plus vive et plus active, c’est alors que le choix est fait, et que l’on commence à vivre dans un autre soi-même.
Dès ce moment, les malheurs que nous essuyons s’affaiblissent, et les biens dont nous jouissons se multiplient. Voyez un homme dans l’affliction ; voyez ces consolateurs que la bienséance entraîne malgré eux à ses côtés. Quelle contrainte dans leur maintien ! Quelle fausseté dans leurs discours ! Mais ce sont des larmes, c’est l’expression ou le silence de la douleur qu’il faut aux malheureux. D’un autre côté, deux vrais amis croiraient presque se faire un larcin, en goûtant des plaisirs à l’insu l’un de l’autre ; et quand ils se trouvent dans cette nécessité, le premier cri de l’âme est de regretter la présence d’un objet qui, en les partageant, lui en procurerait une impression plus vive et plus profonde. Il en est ainsi des honneurs et de toutes les distinctions qui ne doivent nous flatter, qu’autant qu’elles justifient l’estime que nos amis ont pour nous.
Ils jouissent d’un plus noble privilège encore, celui de nous instruire et de nous honorer par leurs vertus. S’il est vrai qu’on apprend à devenir plus vertueux en fréquentant ceux qui le sont, quelle émulation, quelle force ne doivent pas nous inspirer des exemples si précieux à notre cœur ! Quel plaisir pour eux, quand ils nous verront marcher sur leurs traces ! Quelles délices, quel attendrissement pour nous, lorsque, par leur conduite, ils forceront l’admiration publique !
Ceux qui sont amis de tout le monde, ne le sont de personne ; ils ne cherchent qu’à se rendre aimables. Vous serez heureux si vous pouvez acquérir quelques amis ; peut-être même faudrait-il les réduire à un seul, si vous exigiez de cette belle liaison toute la perfection dont elle est susceptible.
Si l’on me proposait toutes ces questions qu’agitent les philosophes touchant l’amitié ; si l’on me demandait des règles pour en connaître les devoirs, et en perpétuer la durée ; je répondrais : faites un bon choix, et reposez-vous ensuite sur vos sentiments et sur ceux de vos amis ; car la décision du cœur est toujours plus prompte et plus claire que celle de l’esprit.
Ce ne fut sans doute que dans une nation déjà corrompue qu’on osa prononcer ces paroles : « aimez vos amis comme si vous deviez les haïr un jour » ; maxime atroce, à laquelle il faut substituer cette autre maxime plus consolante, et peut-être plus ancienne : « haïssez vos ennemis comme si vous les deviez aimer un jour. »
Qu’on ne dise pas que l’amitié portée si loin devient un supplice, et que c’est assez des maux qui nous sont personnels, sans partager ceux des autres. On ne connaît point ce sentiment, quand on en redoute les suites. Les autres passions sont accompagnées de tourments ; l’amitié n’a que des peines qui resserrent ses liens. Mais si la mort... Écartons des idées si tristes, ou plutôt profitons-en pour nous pénétrer de deux grandes vérités ; l’une, qu’il faut avoir de nos amis, pendant leur vie, l’idée que nous en aurions si nous venions à les perdre ; l’autre, qui est une suite de la première, qu’il faut se souvenir d’eux, non seulement quand ils sont absents, mais encore quand ils sont présents.
Il est d’autres liaisons que l’on contracte tous les jours dans la société, et qu’il est avantageux de cultiver. Telles sont celles qui sont fondées sur l’estime et sur le goût. Quoiqu’elles n’aient pas les mêmes droits que l’amitié, elles nous aident puissamment à supporter le poids de la vie.
Que votre vertu ne vous éloigne pas des plaisirs honnêtes, assortis à votre âge et aux différentes circonstances où vous êtes. La sagesse n’est aimable et solide que par l’heureux mélange des délassements qu’elle se permet, et des devoirs qu’elle s’impose.
Si aux ressources dont je viens de parler, vous ajoutez cette espérance qui se glisse dans les malheurs que nous éprouvons, vous trouverez, Lysis, que la nature ne nous a pas traités avec toute la rigueur dont on l’accuse. Au reste, ne regardez les réflexions précédentes que comme le développement de celle-ci : c’est dans le cœur que tout l’homme réside ; c’est là uniquement qu’il doit trouver son repos et son bonheur.

CHAPITRE 79

Suite du voyage de Délos. Sur les opinions religieuses.

J’ai dit que le discours de Philoclès fut interrompu par l’arrivée de Démophon. Nous avions vu de loin ce jeune homme s’entretenir avec un philosophe de l’école d’Élée. S’étant informé du sujet que nous traitions : n’attendez votre bonheur que de vous-même, nous dit-il ; j’avais encore des doutes ; on vient de les éclaircir : je soutiens qu’il n’y a point de dieux, ou qu’ils ne se mêlent pas des choses d’ici bas. Mon fils, répondit Philoclès, j’ai vu bien des gens qui, séduits à votre âge par cette nouvelle doctrine, l’ont abjurée, dès qu’ils n’ont plus eu d’intérêt à la soutenir. Démophon protesta qu’il ne s’en départirait jamais, et s’étendit sur les absurdités du culte religieux. Il insultait avec mépris à l’ignorance des peuples, avec dérision à nos préjugés. Écoutez, reprit Philoclès ; comme nous n’avons aucune prétention, il ne faut pas nous humilier. Si nous sommes dans l’erreur, votre devoir est de nous éclairer ou de nous plaindre ; car la vraie philosophie est douce, compatissante, et surtout modeste. Expliquez-vous nettement. Que va-t-elle nous apprendre par votre bouche ? Le voici, répondit le jeune homme : la nature et le hasard ont ordonné toutes les parties de l’univers ; la politique des législateurs a soumis les sociétés à des lois. Ces secrets sont maintenant révélés.
Philoclès.
vous semblez vous enorgueillir de cette découverte.
Démophon.
et c’est avec raison.
Philoclès.
je ne l’aurais pas cru ; elle peut calmer les remords de l’homme coupable ; mais tout homme de bien devrait s’en affliger.
Démophon.
et qu’aurait-il à perdre ?
Philoclès.
s’il existait une nation qui n’eût aucune idée de la divinité, et qu’un étranger, paraissant tout à coup dans une de ses assemblées, lui adressât ces paroles : vous admirez les merveilles de la nature sans remonter à leur auteur ; je vous annonce qu’elles sont l’ouvrage d’un être intelligent qui veille à leur conservation, et qui vous regarde comme ses enfants. Vous comptez pour inutiles les vertus ignorées, et pour excusables les fautes impunies ; je vous annonce qu’un juge invisible est toujours auprès de nous, et que les actions qui se dérobent à l’estime ou à la justice des hommes, n’échappent point à ses regards. Vous bornez votre existence à ce petit nombre d’instants que vous passez sur la terre, et dont vous n’envisagez le terme qu’avec un secret effroi ; je vous annonce qu’après la mort, un séjour de délices ou de peines sera le partage de l’homme vertueux ou du scélérat. Ne pensez-vous pas, Démophon, que les gens de bien, prosternés devant le nouveau législateur, recevraient ses dogmes avec avidité, et seraient pénétrés de douleur, s’ils étaient dans la suite obligés d’y renoncer ?
Démophon.
ils auraient les regrets qu’on éprouve au sortir d’un rêve agréable.
Philoclès.
je le suppose. Mais enfin si vous dissipiez ce rêve, n’auriez-vous pas à vous reprocher d’ôter au malheureux l’erreur qui suspendait ses maux ? Lui-même ne vous accuserait-il pas de le laisser sans défense contre les coups du sort, et contre la méchanceté des hommes ?
Démophon.
j’élèverais son âme, en fortifiant sa raison. Je lui montrerais que le vrai courage consiste à se livrer aveuglément à la nécessité.
Philoclès.
quel étrange dédommagement, s’écrierait-il ! On m’attache avec des liens de fer au rocher de Prométhée, et quand un vautour me déchire les entrailles, on m’avertit froidement d’étouffer mes plaintes. Ah ! Si les malheurs qui m’oppriment ne viennent pas d’une main que je puisse respecter et chérir, je ne me regarde plus que comme le jouet du hasard et le rebut de la nature. Du moins l’insecte en souffrant n’a pas à rougir du triomphe de ses ennemis, ni de l’insulte faite à sa faiblesse. Mais outre les maux qui me sont communs avec lui, j’ai cette raison qui est le plus cruel de tous, et qui les aigrit sans cesse par la prévoyance des suites qu’ils entraînent, et par la comparaison de mon état à celui de mes semblables.
Combien de pleurs m’eût épargnés cette philosophie que vous traitez de grossière, et suivant laquelle il n’arrive rien sur la terre sans la volonté ou la permission d’un être suprême ! J’ignorais pourquoi il me choisissait pour me frapper ; mais puisque l’auteur de mes souffrances l’était en même temps de mes jours, j’avais lieu de me flatter qu’il en adoucirait l’amertume, soit pendant ma vie, soit après ma mort. Et comment se pourrait-il en effet, que sous l’empire du meilleur des maîtres, on pût être à la fois rempli d’espoir et malheureux ? Dites-moi, Démophon, seriez-vous assez barbare pour n’opposer à ces plaintes qu’un mépris outrageant, ou de froides plaisanteries ?
Démophon.
je leur opposerais l’exemple de quelques philosophes qui ont supporté la haine des hommes, la pauvreté, l’exil, tous les genres de persécutions, plutôt que de trahir la vérité.
Philoclès.
ils combattaient en plein jour, sur un grand théâtre, en présence de l’univers et de la postérité. On est bien courageux avec de pareils spectateurs. C’est l’homme qui gémit dans l’obscurité, qui pleure sans témoins, qu’il faut soutenir.
Démophon.
je consens à laisser aux âmes faibles le soutien que vous leur accordez.
Philoclès.
elles en ont également besoin pour résister à la violence de leurs passions.
Démophon.
À la bonne heure. Mais je dirai toujours qu’une âme forte, sans la crainte des dieux, sans l’approbation des hommes, peut se résigner aux rigueurs du destin, et même exercer les actes pénibles de la vertu la plus sévère.
Philoclès.
vous convenez donc que nos préjugés sont nécessaires à la plus grande partie du genre humain, et sur ce point vous êtes d’accord avec tous les législateurs. Examinons maintenant s’ils ne seraient pas utiles à ces âmes privilégiées qui prétendent trouver dans leurs seules vertus une force invincible. Vous êtes du nombre, sans doute ; et comme vous devez être conséquent, nous commencerons par comparer nos dogmes avec les vôtres.
Nous disons : il existe pour l’homme des lois antérieures à toute institution humaine. Ces lois, émanées de l’intelligence qui forma l’univers et qui le conserve, sont les rapports que nous avons avec elle et avec nos semblables. Commettre une injustice, c’est les violer, c’est se révolter, et contre la société, et contre le premier auteur de l’ordre qui maintient la société.
Vous dites, au contraire : le droit du plus fort est la seule notion que la nature a gravée dans mon cœur. Ce n’est pas d’elle, mais des lois positives, que vient la distinction du juste et de l’injuste, de l’honnête et du déshonnête. Mes actions, indifférentes en elles-mêmes, ne se transforment en crimes, que par l’effet des conventions arbitraires des hommes.
Supposez à présent que nous agissons l’un et l’autre suivant nos principes, et plaçons-nous dans une de ces circonstances où la vertu, entourée de séductions, a besoin de toutes ses forces. D’un côté, des honneurs, des richesses, du crédit, toutes les espèces de distinctions ; de l’autre, votre vie en danger, votre famille livrée à l’indigence, et votre mémoire à l’opprobre. Choisissez, Démophon. On ne vous demande qu’une injustice. Observez auparavant qu’on armera votre main de l’anneau qui rendait Gygès invisible ; je veux dire que l’auteur, le complice de votre crime, sera mille fois plus intéressé que vous à l’ensevelir dans l’oubli. Mais quand même il éclaterait, qu’auriez-vous à redouter ? Les lois ? On leur imposera silence ; l’opinion publique ? Elle se tournera contre vous, si vous résistez ; vos liens avec la société ? Elle va les rompre en vous abandonnant aux persécutions de l’homme puissant ; vos remords ? Préjugés de l’enfance, qui se dissiperont quand vous aurez médité sur cette maxime de vos auteurs et de vos politiques, qu’on ne doit juger du juste et de l’injuste, que sur les avantages que l’un ou l’autre peut procurer.
Démophon.
des motifs plus nobles suffiront pour me retenir : l’amour de l’ordre, la beauté de la vertu, l’estime de moi-même.
Philoclès.
si ces motifs respectables ne sont pas animés par un principe surnaturel, qu’il est à craindre que de si faibles roseaux ne se brisent sous la main qu’ils soutiennent ! Eh quoi ! Vous vous croiriez fortement lié par des chaînes que vous auriez forgées, et dont vous tenez la clef vous-même ! Vous sacrifieriez à des abstractions de l’esprit, à des sentiments factices, votre vie et tout ce que vous avez de plus cher au monde ! Dans l’état de dégradation où vous êtes réduit, ombre, poussière, insecte, sous lequel de ces titres prétendez-vous que vos vertus sont quelque chose, que vous avez besoin de votre estime, et que le maintien de l’ordre dépend du choix que vous allez faire ? Non, vous n’agrandirez jamais le néant, en lui donnant de l’orgueil ; jamais le véritable amour de la justice ne sera remplacé par un fanatisme passager ; et cette loi impérieuse qui nécessite les animaux à préférer leur conservation à l’univers entier, ne sera jamais détruite ou modifiée que par une loi plus impérieuse encore. Quant à nous, rien ne saurait justifier nos chutes à nos yeux, parce que nos devoirs ne sont point en opposition avec nos vrais intérêts. Que notre petitesse nous cache au sein de la terre, que notre puissance nous élève jusqu’aux cieux, nous sommes environnés de la présence d’un juge dont les yeux sont ouverts sur nos actions et sur nos pensées, et qui seul donne une sanction à l’ordre, des attraits puissants à la vertu, une dignité réelle à l’homme, un fondement légitime à l’opinion qu’il a de lui-même. Je respecte les lois positives, parce qu’elles découlent de celles que dieu a gravées au fond de mon cœur ; j’ambitionne l’approbation de mes semblables, parce qu’ils portent, comme moi, dans leur esprit un rayon de sa lumière, et dans leur âme les germes des vertus dont il leur inspire le désir ; je redoute enfin mes remords, parce qu’ils me font déchoir de cette grandeur que j’avais obtenue en me conformant à sa volonté. Ainsi les contrepoids qui vous retiennent sur les bords de l’abîme, je les ai tous, et j’ai de plus une force supérieure qui leur prête une plus vigoureuse résistance.
Démophon.
j’ai connu des gens qui ne croyaient rien, et dont la conduite et la probité furent toujours irréprochables.
Philoclès.
et moi je vous en citerais un plus grand nombre qui croyaient tout, et qui furent toujours des scélérats. Qu’en doit-on conclure ? Qu’ils agissaient également contre leurs principes, les uns en faisant le bien, les autres en opérant le mal. De pareilles inconséquences ne doivent pas servir de règle. Il s’agit de savoir si une vertu fondée sur des lois que l’on croirait descendues du ciel, ne serait pas plus pure et plus solide, plus consolante et plus facile, qu’une vertu uniquement établie sur les opinions mobiles des hommes.
Démophon.
je vous demande à mon tour si la saine morale pourra jamais s’accorder avec une religion qui ne tend qu’à détruire les mœurs, et si la supposition d’un amas de dieux injustes et cruels, n’est pas la plus extravagante idée qui soit jamais tombée dans l’esprit humain. Nous nions leur existence ; vous les avez honteusement dégradés : vous êtes plus impies que nous.
Philoclès.
ces dieux sont l’ouvrage de nos mains, puisqu’ils ont nos vices. Nous sommes plus indignés que vous des faiblesses qu’on leur attribue. Mais si nous parvenions à purifier le culte des superstitions qui le défigurent, en seriez-vous plus disposé à rendre à la divinité l’hommage que nous lui devons ?
Démophon.
prouvez qu’elle existe et qu’elle prend soin de nous, et je me prosterne devant elle.
Philoclès.
c’est à vous de prouver qu’elle n’existe point, puisque c’est vous qui attaquez un dogme dont tous les peuples sont en possession depuis une longue suite de siècles. Quant à moi, je voulais seulement repousser le ton railleur et insultant que vous aviez pris d’abord. Je commençais à comparer votre doctrine à la nôtre, comme on rapproche deux systèmes de philosophie. Il aurait résulté de ce parallèle, que chaque homme, étant selon vos auteurs, la mesure de toutes choses, doit tout rapporter à lui seul ; que suivant nous, la mesure de toutes choses étant dieu même, c’est  d’après ce modèle que nous devons régler nos sentiments et nos actions.
Vous demandez quel monument atteste l’existence de la divinité. Je répons : l’univers, l’éclat éblouissant et la marche majestueuse des astres, l’organisation des corps, la correspondance de cette innombrable quantité d’êtres, enfin cet ensemble et ces détails admirables, où tout porte l’empreinte d’une main divine, où tout est grandeur, sagesse, proportion et harmonie ; j’ajoute, le consentement des peuples, non pour vous subjuguer par la voie de l’autorité, mais parce que leur persuasion, toujours entretenue par la cause qui l’a produite, est un témoignage incontestable de l’impression qu’ont toujours faite sur les esprits les beautés ravissantes de la nature.
La raison, d’accord avec mes sens, me montre aussi le plus excellent des ouvriers, dans le plus magnifique des ouvrages. Je vois un homme marcher ; j’en conclus qu’il a intérieurement un principe actif. Ses pas le conduisent où il veut aller ; j’en conclus que ce principe combine ses moyens avec la fin qu’il se propose. Appliquons cet exemple.
Toute la nature est en mouvement ; il y a donc un premier moteur. Ce mouvement est assujetti à un ordre constant ; il existe donc une intelligence suprême. Ici finit le ministère de ma raison ; si je la laissais aller plus loin, je parviendrais, ainsi que plusieurs philosophes, à douter de mon existence. Ceux même de ces philosophes, qui soutiennent que le monde a toujours été, n’en admettent pas moins une première cause, qui de toute éternité agit sur la matière. Car, suivant eux, il est impossible de concevoir une suite de mouvements réguliers et concertés, sans recourir à un moteur intelligent.
Démophon.
ces preuves n’ont pas arrêté parmi nous les progrès de l’athéisme.
Philoclès.
il ne les doit qu’à la présomption et à l’ignorance.
Démophon.
il les doit aux écrits des philosophes. Vous connaissez leurs sentiments sur l’existence et sur la nature de la divinité (4).
Philoclès.
on les soupçonne, on les accuse d’athéisme, parce qu’ils ne ménagent pas assez les opinions de la multitude, parce qu’ils hasardent des principes dont ils ne prévoient pas les conséquences, parce qu’en expliquant la formation et le mécanisme de l’univers, asservis à la méthode des physiciens, ils n’appellent pas à leur secours une cause surnaturelle. Il en est, mais en petit nombre, qui rejettent formellement cette cause, et leurs solutions sont aussi incompréhensibles qu’insuffisantes.
Démophon.
elles ne le sont pas plus que les idées qu’on a de la divinité. Son essence n’est pas connue, et je ne saurais admettre ce que je ne conçois pas.
Philoclès.
vous avancez un faux principe. La nature ne vous offre-t-elle pas à tous moments des mystères impénétrables ? Vous avouez que la matière existe, sans connaître son essence ; vous savez que votre bras obéit à votre volonté, sans apercevoir la liaison de la cause à l’effet.
Démophon.
on nous parle tantôt d’un seul dieu, et tantôt de plusieurs dieux. Je ne vois pas moins d’imperfections que d’oppositions dans les attributs de la divinité. Sa sagesse exige qu’elle maintienne l’ordre sur la terre, et le désordre y triomphe avec éclat ; elle est juste, et je souffre sans l’avoir mérité.
Philoclès.
on supposa dès la naissance des sociétés, que des génies placés dans les astres veillaient à l’administration de l’univers ; comme ils paraissaient revêtus d’une grande puissance, ils obtinrent les hommages des mortels ; et le souverain fut presque partout négligé pour les ministres.
Cependant son souvenir se conserva toujours parmi tous les peuples. Vous en trouverez des traces plus ou moins sensibles dans les monuments les plus anciens, des témoignages plus formels dans les écrits des philosophes modernes. Voyez la prééminence qu’Homère accorde à l’un des objets du culte public : Jupiter est le père des dieux et des hommes. Parcourez la Grèce : vous trouverez l’être unique adoré depuis longtemps en Arcadie, sous le nom du dieu bon par excellence ; dans plusieurs villes, sous celui du très haut, ou du très grand.
Écoutez ensuite Timée, Anaxagore, Platon : c’est le dieu unique qui a ordonné la matière, et produit le monde.
Écoutez Antisthène, disciple de Socrate : plusieurs divinités sont adorées parmi les nations, mais la nature n’en indique qu’une seule.
Écoutez enfin ceux de l’école de Pythagore. Tous ont considéré l’univers comme une armée, qui se meut au gré du général ; comme une vaste monarchie, où la plénitude du pouvoir réside dans le souverain. Mais pourquoi donner aux génies qui lui sont subordonnés, un titre qui n’appartient qu’à lui seul ? C’est que, par un abus depuis longtemps introduit dans toutes les langues, ces expressions dieu et divin, ne désignent souvent qu’une supériorité de rang, qu’une excellence de mérite, et sont prodiguées tous les jours aux princes qu’il a revêtus de son pouvoir, aux esprits qu’il a remplis de ses lumières, aux ouvrages qui sont sortis de ses mains ou des nôtres. Il est si grand en effet, que d’un côté, on n’a d’autre moyen de relever les grandeurs humaines, qu’en les rapprochant des siennes, et que d’un autre côté, on a de la peine à comprendre qu’il puisse ou daigne abaisser ses regards jusqu’à nous.
Vous qui niez son immensité, avez-vous jamais réfléchi sur la multiplicité des objets que votre esprit et vos sens peuvent embrasser ? Quoi ! Votre vue se prolonge sans effort sur un grand nombre de stades ; et la sienne ne pourrait pas en parcourir une infinité ? Votre attention se porte presque au même instant sur la Grèce, sur la Sicile, sur l’Égypte ; et la sienne ne pourrait s’étendre sur tout l’univers ?
Et vous qui mettez des bornes à sa bonté, comme s’il pouvait être grand sans être bon, croyez-vous qu’il rougisse de son ouvrage ? Qu’un insecte, un brin d’herbe, soient méprisables à ses yeux ? Qu’il ait revêtu l’homme de qualités éminentes, qu’il lui ait donné le désir, le besoin et l’espérance de le connaître, pour l’éloigner à jamais de sa vue ? Non, je ne saurais penser qu’un père oublie ses enfants, et que par une négligence incompatible avec ses perfections, il ne daigne pas veiller sur l’ordre qu’il a établi dans son empire.
Démophon.
si cet ordre émane de lui, pourquoi tant de crimes et de malheurs sur la terre ? Où est sa puissance, s’il ne peut les empêcher ; sa justice, s’il ne le veut pas ?
Philoclès.
je m’attendais à cette attaque. On l’a faite, on la fera dans tous les temps, et c’est la seule qu’on puisse nous opposer. Si tous les hommes étaient heureux, ils ne se révolteraient pas contre l’auteur de leurs jours ; mais ils souffrent sous ses yeux, et il semble les abandonner. Ici ma raison confondue interroge les traditions anciennes ; toutes déposent en faveur d’une providence. Elle interroge les sages ; presque tous d’accord sur le fond du dogme, ils hésitent et se partagent dans la manière de l’expliquer. Plusieurs d’entre eux, convaincus que limiter la justice ou la bonté de dieu, c’était l’anéantir, ont mieux aimé donner des bornes à son pouvoir. Les uns répondent : dieu n’opère que le bien ; mais la matière, par un vice inhérent à sa nature, occasionne le mal, en résistant à la volonté de l’être suprême. D’autres : l’influence divine s’étend avec plénitude jusqu’à la sphère de la lune, et n’agit que faiblement dans les régions inférieures. D’autres : Dieu se mêle des grandes choses, et néglige les petites. Il en est enfin qui laissent tomber sur mes ténèbres un trait de lumière qui les éclaircit. Faibles mortels, s’écrient-ils ! Cessez de regarder comme des maux réels, la pauvreté, la maladie, et les malheurs qui vous viennent du dehors. Ces accidents, que votre résignation peut convertir en bienfaits, ne sont que la suite des lois nécessaires à la conservation de l’univers. Vous entrez dans le système général des choses, mais vous n’en êtes qu’une portion. Vous fûtes ordonnés pour le tout, et le tout ne fut pas ordonné pour vous.
Ainsi, tout est bien dans la nature, excepté dans la classe des êtres où tout devrait être mieux. Les corps inanimés suivent sans résistance les mouvements qu’on leur imprime ; les animaux, privés de raison, se livrent sans remords à l’instinct qui les entraîne. Les hommes seuls se distinguent autant par leurs vices que par leur intelligence. Obéissent-ils à la nécessité, comme le reste de la nature ? Pourquoi peuvent-ils résister à leurs penchants ? Pourquoi reçurent-ils ces lumières qui les égarent, ce désir de connaître leur auteur, ces notions du bien, ces larmes précieuses que leur arrache une belle action ; ce don le plus funeste, s’il n’est pas le plus beau de tous, le don de s’attendrir sur les malheurs de leurs semblables ? à l’aspect de tant de privilèges qui les caractérisent essentiellement, ne doit on pas conclure que dieu, par des vues qu’il n’est pas permis de sonder, a voulu mettre à de fortes épreuves le pouvoir qu’ils ont de délibérer et de choisir ? Oui, s’il y a des vertus sur la terre, il y a une justice dans le ciel. Celui qui ne paie pas un tribut à la règle, doit une satisfaction à la règle. Il commence sa vie dans ce monde, il la continue dans un séjour où l’innocence reçoit le prix de ses souffrances, où l’homme coupable expie ses crimes, jusqu’à ce qu’il en soit purifié.
Voilà, Démophon, comment nos sages justifient la providence. Ils ne connaissent pour nous d’autre mal que le vice, et d’autre dénouement au scandale qu’il produit, qu’un avenir où toutes choses seront mises à leur place. Demander à présent, pourquoi dieu ne l’a pas empêché dès l’origine, c’est demander pourquoi il a fait l’univers selon ses vues, et non suivant les nôtres.
Démophon.
la religion n’est qu’un tissu de petites idées, de pratiques minutieuses. Comme s’il n’y avait pas assez de tyrans sur la terre, vous en peuplez les cieux ; vous m’entourez de surveillants, jaloux les uns des autres, avides de mes présents, à qui je ne puis offrir que l’hommage d’une crainte servile ; le culte qu’ils exigent, n’est qu’un trafic honteux ; ils vous donnent des richesses, vous leur rendez des victimes. L’homme abruti par la superstition est le plus vil des esclaves. Vos philosophes mêmes n’ont pas insisté sur la nécessité d’acquérir des vertus, avant que de se présenter à la divinité, ou de lui en demander dans leurs prières.
Philoclès.
je vous ai déjà dit que le culte public est grossièrement défiguré, et que mon dessein était simplement de vous exposer les opinions des philosophes qui ont réfléchi sur les rapports que nous avons avec la divinité. Doutez de ces rapports, si vous êtes assez aveugle pour les méconnaître. Mais ne dites pas que c’est dégrader nos âmes, que de les séparer de la masse des êtres, que de leur donner la plus brillante des origines et des destinées, que d’établir entre elles et l’être suprême un commerce de bienfaits et de reconnaissance. Voulez-vous une morale pure et céleste, qui élève votre esprit et vos sentiments ? étudiez la doctrine et la conduite de ce Socrate, qui ne vit dans sa condamnation, sa prison et sa mort, que les décrets d’une sagesse infinie, et ne daigna pas s’abaisser jusqu’à se plaindre de l’injustice de ses ennemis.
Contemplez en même temps avec Pythagore les lois de l’harmonie universelle, et mettez ce tableau devant vos yeux : régularité dans la distribution des mondes, régularité dans la distribution des corps célestes ; concours de toutes les volontés dans une sage république, concours de tous les mouvements dans une âme vertueuse ; tous les êtres travaillant de concert au maintien de l’ordre, et l’ordre conservant l’univers et ses moindres parties ; un dieu auteur de ce plan sublime, et des hommes destinés à être par leurs vertus ses ministres et ses coopérateurs. Jamais système n’étincela de plus de génie ; jamais rien n’a pu donner une plus haute idée de la grandeur et de la dignité de l’homme.
Permettez que j’insiste ; puisque vous attaquez nos philosophes, il est de mon devoir de les justifier. Le jeune Lysis est instruit de leurs dogmes ; j’en juge par les instituteurs qui élevèrent son enfance. Je vais l’interroger sur différents articles relatifs à cet entretien. écoutez ses réponses. Vous verrez d’un coup d’œil l’ensemble de notre doctrine ; et vous jugerez si la raison, abandonnée à elle-même, pouvait concevoir une théorie plus digne de la divinité et plus utile aux hommes (5).
Philoclès
. Dites-moi, Lysis, qui a formé le monde ?
Lysis
. Dieu.
Philoclès
. Par quel motif l’a-t-il formé ?
Lysis
. Par un effet de sa bonté.

Qu’est-ce que Dieu ?

Lysis. Ce qui n’a ni commencement ni fin ; l’être éternel, nécessaire, immuable, intelligent.
Philoclès
. Pouvons-nous connaître son essence ?
Lysis
. Elle est incompréhensible et ineffable ; mais il a parlé clairement par ses œuvres, et ce langage a le caractère des grandes vérités, qui est d’être à portée de tout le monde. De plus vives lumières nous seraient inutiles, et ne convenaient sans doute ni à son plan ni à notre faiblesse. Qui soit même si l’impatience de nous élever jusqu’à lui ne présage pas la destinée qui nous attend ? En effet s’il est vrai, comme on le dit, qu’il est heureux par la seule vue de ses perfections, désirer de le connaître, c’est désirer de partager son bonheur.
Philoclès
. Sa providence s’étend-elle sur toute la nature ?
Lysis
. Jusque sur les plus petits objets.
Philoclès
. Pouvons-nous lui dérober la vue de nos actions ?
Lysis
. Pas même celle de nos pensées.
Philoclès
. Dieu est-il l’auteur du mal ?
Lysis
. L’être bon ne peut faire que ce qui est bon.

Quels sont vos rapports avec lui ?

Lysis. Je suis son ouvrage, je lui appartiens, il a soin de moi.
Philoclès
. Quel est le culte qui lui convient ?
Lysis
. Celui que les lois de la patrie ont établi, la sagesse humaine ne pouvant savoir rien de positif à cet égard.
Philoclès
. Suffit-il de l’honorer par des sacrifices et par des cérémonies pompeuses ?
Lysis
. Non.
Philoclès
. Que faut-il encore ?
Lysis
. La pureté du cœur. Il se laisse plutôt fléchir par la vertu que par les offrandes ; et comme il ne peut y avoir aucun commerce entre lui et l’injustice, quelques-uns pensent qu’il faudrait arracher des autels les méchants qui y trouvent un asile.

Cette doctrine, enseignée par les philosophes, est-elle reconnue par les prêtres ?

Lysis. Ils l’ont fait graver sur la porte du temple d’Épidaure : l’entrée de ces lieux, dit l’inscription, n’est permise qu’aux âmes pures. Ils l’annoncent avec éclat dans nos cérémonies saintes, où, après que le ministre des autels a dit : qui est-ce qui est ici ? les assistants répondent de concert : ce sont tous gens de bien.
Philoclès
. Vos prières ont-elles pour objet les biens de la terre ?
Lysis
. Non. J’ignore s’ils ne me seraient pas nuisibles ; et je craindrais, qu’irrité de l’indiscrétion de mes vœux, dieu ne les exauçât.
Philoclès
. Que lui demandez-vous donc ?
Lysis
. De me protéger contre mes passions ; de m’accorder la vraie beauté, celle de l’âme ; les lumières et les vertus dont j’ai besoin ; la force de ne commettre aucune injustice, et surtout le courage de supporter, quand il le faut, l’injustice des autres.
Philoclès
. Que doit-on faire pour se rendre agréable à la divinité ?
Lysis
. Se tenir toujours en sa présence ; ne rien entreprendre sans implorer son secours ; s’assimiler en quelque façon à elle par la justice et par la sainteté ; lui rapporter toutes ses actions ; remplir exactement les devoirs de son état, et regarder comme le premier de tous, celui d’être utile aux hommes ; car, plus on opère le bien, plus on mérite d’être mis au nombre de ses enfants et de ses amis.
Philoclès
. Peut-on être heureux en observant ces préceptes ?
Lysis
. Sans doute, puisque le bonheur consiste dans la sagesse, et la sagesse dans la connaissance de dieu.
Philoclès
. Mais cette connaissance est bien imparfaite.
Lysis
. Aussi notre bonheur ne sera-t-il entier que dans une autre vie.
Philoclès
. Est-il vrai, qu’après notre mort, nos âmes comparaissent dans le champ de la vérité, et rendent compte de leur conduite à des juges inexorables ; qu’ensuite, les unes transportées dans des campagnes riantes, y coulent des jours paisibles au milieu des fêtes et des concerts ; que les autres sont précipitées par les furies dans le tartare, pour subir à la fois la rigueur des flammes, et la cruauté des bêtes féroces ?
Lysis
. Je l’ignore.
Philoclès
. Dirons-nous que les unes et les autres, après avoir été, pendant mille ans au moins, rassasiées de douleurs ou de plaisirs, reprendront un corps mortel, soit dans la classe des hommes, soit dans celle des animaux, et commenceront une nouvelle vie ; mais qu’il est pour certains crimes des peines éternelles ?
Lysis
. Je l’ignore encore. La divinité ne s’est point expliquée sur la nature des peines et des récompenses qui nous attendent après la mort. Tout ce que j’affirme, d’après les notions que nous avons de l’ordre et de la justice, d’après le suffrage de tous les peuples et de tous les temps, c’est que chacun sera traité suivant ses mérites, et que l’homme juste, passant tout à coup du jour nocturne de cette vie, à la lumière pure et brillante d’une seconde vie, jouira de ce bonheur inaltérable dont ce monde n’offre qu’une faible image.
Philoclès
. Quels sont nos devoirs envers nous-mêmes ?
Lysis
. Décerner à notre âme les plus grands honneurs, après ceux que nous rendons à la divinité ; ne la jamais remplir de vices et de remords ; ne la jamais vendre au poids de l’or, ni la sacrifier à l’attrait des plaisirs ; ne jamais préférer dans aucune occasion un être aussi terrestre, aussi fragile que le corps, à une substance dont l’origine est céleste, et la durée éternelle.
Philoclès
. Quels sont nos devoirs envers les hommes ?
Lysis
. Ils sont tous renfermés dans cette formule : ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fissent.
Philoclès
. Mais n’êtes-vous pas à plaindre, si tous ces dogmes ne sont qu’une illusion, et si votre âme ne survit pas à votre corps ?
Lysis
. La religion n’est pas plus exigeante que la philosophie. Loin de prescrire à l’honnête homme aucun sacrifice qu’il puisse regretter, elle répand un charme secret sur ses devoirs, et lui procure deux avantages inestimables, une paix profonde pendant la vie, une douce espérance au moment de la mort.

CHAPITRE 80

Suite de la bibliothèque. La poésie.

J’avais mené chez Euclide le jeune Lysis fils d’Apollodore. Nous entrâmes dans une des pièces de la bibliothèque ; elle ne contenait que des ouvrages de poésie et de morale, les uns en très grande quantité, les autres en très petit nombre. Lysis parut étonné de cette disproportion ; Euclide lui dit : il faut peu de livres pour instruire les hommes ; il en faut beaucoup pour les amuser. Nos devoirs sont bornés ; les plaisirs de l’esprit et du cœur ne sauraient l’être ; l’imagination, qui sert à les alimenter, est aussi libérale que féconde, tandis que la raison, pauvre et stérile, ne nous communique que les faibles lumières dont nous avons besoin ; et comme nous agissons plus d’après nos sensations que d’après nos réflexions, les talents de l’imagination auront toujours plus d’attraits pour nous que les conseils de la raison sa rivale.
Cette faculté brillante s’occupe moins du réel que du possible plus étendu que le réel ; souvent même, elle préfère au possible des fictions auxquelles on ne peut assigner des limites. Sa voix peuple les déserts, anime les êtres les plus insensibles, transporte d’un objet à l’autre les qualités et les couleurs qui servaient à les distinguer ; et par une suite de métamorphoses, nous entraîne dans le séjour des enchantements, dans ce monde idéal, où les poètes, oubliant la terre, s’oubliant eux-mêmes, n’ont plus de commerce qu’avec des intelligences d’un ordre supérieur.
C’est là qu’ils cueillent leurs vers dans les jardins des muses, que les ruisseaux paisibles roulent en leur faveur des flots de lait et de miel, qu’Apollon descend des cieux pour leur remettre sa lyre, qu’un souffle divin, éteignant tout à coup leur raison, les jette dans les convulsions du délire, et les force de parler le langage des dieux dont ils ne sont plus que les organes.
Vous voyez, ajouta Euclide, que j’emprunte les paroles de Platon. Il se moquait souvent de ces poètes qui se plaignent avec tant de froideur du feu qui les consume intérieurement. Mais il en est parmi eux qui sont en effet entraînés par cet enthousiasme qu’on appelle inspiration divine, fureur poétique. Eschyle, Pindare et tous nos grands poètes le ressentaient, puisqu’il domine encore dans leurs écrits. Que dis-je ? Démosthène à la tribune, des particuliers dans la société, nous le font éprouver tous les jours. Ayez vous-même à peindre les transports ou les malheurs d’une de ces passions qui, parvenues à leur comble, ne laissent plus à l’âme aucun sentiment de libre, il ne s’échappera de votre bouche et de vos yeux que des traits enflammés, et vos fréquents écarts passeront pour des accès de fureur ou de folie. Cependant vous n’auriez cédé qu’à la voix de la nature.
Cette chaleur, qui doit animer toutes les productions de l’esprit, se développe dans la poésie, avec plus ou moins d’intensité, suivant que le sujet exige plus ou moins de mouvement, suivant que l’auteur possède plus ou moins ce talent sublime qui se prête aisément aux caractères des passions, ou ce sentiment profond qui tout à coup s’allume dans son cœur, et se communique rapidement aux nôtres. Ces deux qualités ne sont pas toujours réunies. J’ai connu un poète de Syracuse qui ne faisait jamais de si beaux vers que lorsque un violent enthousiasme le mettait hors de lui-même. Lysis fit alors quelques questions dont on jugera par les réponses d’Euclide. La poésie, nous dit ce dernier, a sa marche et sa langue particulière. Dans l’épopée et la tragédie, elle imite une grande action dont elle lie toutes les parties à son gré, altérant les faits connus, y en ajoutant d’autres qui augmentent l’intérêt, les relevant tantôt au moyen des incidents merveilleux, tantôt par les charmes variés de la diction, ou par la beauté des pensées et des sentiments. Souvent la fable, c’est à dire, la manière de disposer l’action, coûte plus et fait plus d’honneur au poète que la composition même des vers.
Les autres genres de poésie n’exigent pas de lui une construction si pénible. Mais toujours doit-il montrer une sorte d’invention, donner, par des fictions neuves, un esprit de vie à tout ce qu’il touche, nous pénétrer de sa flamme, et ne jamais oublier que, suivant Simonide, la poésie est une peinture parlante, comme la peinture est une poésie muette.
Il suit de là que le vers seul ne constitue pas le poète. L’histoire d’Hérodote, mise en vers, ne serait qu’une histoire, puisqu’on n’y trouverait ni fable ni fictions. Il suit encore qu’on ne doit pas compter parmi les productions de la poésie, les sentences de Théognis, de Phocylide, etc. Ni même les systèmes de Parménide et d’Empédocle sur la nature, quoique ces deux derniers aient quelquefois inséré dans leurs ouvrages des descriptions brillantes, ou des allégories ingénieuses.
J’ai dit que la poésie avait une langue particulière. Dans les partages qui se sont faits entre elle et la prose, elle est convenue de ne se montrer qu’avec une parure très riche, ou du moins très élégante, et l’on a remis entre ses mains toutes les couleurs de la nature, avec l’obligation d’en user sans cesse, et l’espérance du pardon, si elle en abuse quelquefois.
Elle a réuni à son domaine quantité de mots interdits à la prose, d’autres qu’elle allonge ou raccourcit, soit par l’addition, soit par le retranchement d’une lettre ou d’une syllabe. Elle a le pouvoir d’en produire de nouveaux, et le privilège presque exclusif d’employer ceux qui ne sont plus en usage, ou qui ne le sont que dans un pays étranger, d’en identifier plusieurs dans un seul, de les disposer dans un ordre inconnu jusqu’alors, et de prendre toutes les licences qui distinguent l’élocution poétique du langage ordinaire.
Les facilités accordées au génie s’étendent sur tous les instruments qui secondent ses opérations. De là, ces formes nombreuses que les vers ont reçues de ses mains, et qui toutes ont un caractère indiqué par la nature. Le vers héroïque marche avec une majesté imposante ; on l’a destiné à l’épopée : l’iambe revient souvent dans la conversation ; la poésie dramatique l’emploie avec succès. D’autres formes s’assortissent mieux aux chants accompagnés de danses (6) ; elles se sont appliquées sans effort aux odes et aux hymnes. C’est ainsi que les poètes ont multiplié les moyens de plaire.
Euclide, en finissant, nous montra les ouvrages qui ont paru en différents temps sous les noms d’Orphée, de Musée, de Thamyris, de Linus, d’Anthès, de Pamphus, d’Olen, d’Abaris, d’Epiménide, etc. Les uns ne contiennent que des hymnes sacrés ou des chants plaintifs ; les autres traitent des sacrifices, des oracles, des expiations et des enchantements. Dans quelques-uns, et surtout dans le cycle épique, qui est un recueil de traditions fabuleuses où les auteurs tragiques ont souvent puisé les sujets de leurs pièces, on a décrit les généalogies des dieux, le combat des titans, l’expédition des argonautes, les guerres de Thèbes et de Troie. Tels furent les principaux objets qui occupèrent les gens de lettres pendant plusieurs siècles. Comme la plupart de ces ouvrages n’appartiennent pas à ceux dont ils portent les noms (7), Euclide avait négligé de les disposer dans un certain ordre.
Venaient ensuite ceux d’Hésiode et d’Homère. Ce dernier était escorté d’un corps redoutable d’interprètes et de commentateurs. J’avais lu avec ennui les explications de Stésimbrote et de Glaucon, et j’avais ri de la peine que s’était donnée Métrodore de Lampsaque, pour découvrir une allégorie continuelle dans l’Iliade et dans l’Odyssée.
À l’exemple d’Homère, plusieurs poètes entreprirent de chanter la guerre de Troie. Tels furent entre autres, Arctinus, Stésichore, Sacadas, Leschès, qui commença son ouvrage par ces mots emphatiques : je chante la fortune de Priam, et la guerre fameuse.... Le même Leschès, dans sa petite Iliade, et Dicéogène dans ses Cypriaques, décrivirent tous les évènements de cette guerre.
Les poèmes de l’Héracléide et de la Théséide n’omettent aucun des exploits d’Hercule et de Thésée. Ces auteurs ne connurent jamais la nature de l’épopée ; ils étaient placés à la suite d’Homère, et se perdaient dans ses rayons, comme les étoiles se perdent dans ceux du soleil. Euclide avait tâché de réunir toutes les tragédies, comédies et satyres, que depuis près de 200 ans on a représentées  sur les théâtres de la Grèce et de la Sicile. Il en possédait environ 3.000 (8), et sa collection n’était pas complète. Quelle haute idée ne donnait-elle pas de la littérature des grecs, et de la fécondité de leur génie ! Je comptai souvent plus de 100 pièces qui venaient de la même main. Parmi les singularités qu’Euclide nous faisait remarquer, il nous montra l’hippocentaure, tragédie, où Chérémon avait, il n’y a pas longtemps, introduit, contre l’usage reçu, toutes les espèces de vers. Cette nouveauté ne fut pas goûtée.
Les mimes ne furent dans l’origine que des farces obscènes ou satiriques qu’on représentait sur le théâtre. Leur nom s’est transmis ensuite à de petits poèmes qui mettent sous les yeux du lecteur des aventures particulières. Ils se rapprochent de la comédie par leur objet, ils en diffèrent par le défaut d’intrigue, quelques-uns par une extrême licence. Il en est où il règne une plaisanterie exquise et décente. Parmi les mimes qu’avait rassemblés Euclide, je trouvai ceux de Xénarque et ceux de Sophron de Syracuse ; ces derniers faisaient les délices de Platon, qui, les ayant reçus de Sicile, les fit connaître aux athéniens. Le jour de sa mort, on les trouva sous le chevet de son lit (9).
Avant la découverte de l’art dramatique, nous dit encore Euclide, les poètes à qui la nature avait accordé une âme sensible et refusé le talent de l’épopée, tantôt retraçaient dans leurs tableaux, les désastres d’une nation, ou les infortunes d’un personnage de l’antiquité ; tantôt déploraient la mort d’un parent ou d’un ami, et soulageaient leur douleur en s’y livrant. Leurs chants plaintifs, presque toujours accompagnés de la flûte, furent connus sous le nom d’élégies ou de lamentations.
Ce genre de poésie procède par une marche régulièrement irrégulière ; je veux dire que le vers de six pieds, et celui de cinq s’y succèdent alternativement. Le style en doit être simple, parce qu’un cœur véritablement affligé, n’a plus de prétention ; il faut que les expressions en soient quelquefois brûlantes, comme la cendre qui couvre un feu dévorant ; mais que dans le récit, elles n’éclatent point en imprécations et en désespoir. Rien de si intéressant que l’extrême douceur jointe à l’extrême souffrance. Voulez-vous le modèle d’une élégie aussi courte que touchante ? Vous la trouverez dans Euripide. Andromaque transportée en Grèce, se jette aux pieds de la statue de Thétis, de la mère d’Achille : elle ne se plaint pas de ce héros ; mais au souvenir du jour fatal où elle vit Hector traîné autour des murailles de Troie, ses yeux se remplissent de larmes, elle accuse Hélène de tous ses malheurs, elle rappelle les cruautés qu’Hermione lui a fait éprouver ; et après avoir prononcé une seconde fois le nom de son époux, elle laisse couler ses pleurs avec plus d’abondance.
L’élégie peut soulager nos maux quand nous sommes dans l’infortune ; elle doit nous inspirer du courage quand nous sommes près d’y tomber. Elle prend alors un ton plus vigoureux, et employant les images les plus fortes, elle nous fait rougir de notre lâcheté et envier les larmes répandues aux funérailles d’un héros mort pour le service de la patrie. C’est ainsi que Tyrtée ranima l’ardeur éteinte des spartiates, et Callinus celle des habitants d’Éphèse. Voilà leurs élégies, et voici la pièce qu’on nomme la Salamine, et que Solon composa pour engager les athéniens à reprendre l’île de ce nom.
Lasse enfin de gémir sur les calamités trop réelles de l’humanité, l’élégie se chargea d’exprimer les tourments de l’amour. Plusieurs poètes lui durent un éclat qui rejaillit sur leurs maîtresses. Les charmes de Nanno furent célébrés par Mimnerme de Colophon, qui tient un des premiers rangs parmi nos poètes ; ceux de Battis le sont tous les jours par Philétas de Cos, qui, jeune encore, s’est fait une juste réputation. On dit que son corps est si grêle et si faible, que pour se soutenir contre la violence du vent, il est obligé d’attacher à sa chaussure des semelles de plomb ou des boules de ce métal. Les habitants de Cos, fiers de ses succès, lui ont consacré sous un platane une statue de bronze.
Je portai ma main sur un volume intitulé la Lydienne. Elle est, me dit Euclide, d’Antimaque de Colophon, qui vivait dans le siècle dernier. C’est le même qui nous a donné le poème si connu de la Thébaïde ; il était éperdument amoureux de la belle Chryséis. Il la suivit en Lydie où elle avait reçu le jour ; elle y mourut entre ses bras. De retour dans sa patrie, il ne trouva d’autre remède à son affliction, que de la répandre dans ses écrits, et de donner à cette élégie le nom qu’elle porte.
Je connais sa Thébaïde, répondis-je ; quoique la disposition n’en soit pas heureuse, et qu’on y retrouve de temps en temps des vers d’Homère transcrits presque syllabe pour syllabe, je conviens qu’à bien des égards l’auteur mérite des éloges. Cependant l’enflure, la force, et j’ose dire la sécheresse du style, me font présumer qu’il n’avait ni assez d’agrément dans l’esprit, ni assez de sensibilité dans l’âme, pour nous intéresser à la mort de Chryséis. Mais je vais m’en éclaircir.
Je lus en effet la Lydienne, pendant qu’Euclide montrait à Lysis, les élégies d’Archiloque, de Simonide, de Clonas, d’Ion, etc. Ma lecture achevée, je ne me suis pas trompé, repris-je, Antimaque a mis de la pompe dans sa douleur. Sans s’apercevoir qu’on est consolé quand on cherche à se consoler par des exemples, il compare ses maux à ceux des anciens héros de la Grèce, et décrit longuement les travaux pénibles qu’éprouvèrent les argonautes dans leur expédition.
Archiloque, dit Lysis, crut trouver dans le vin un dénouement plus heureux à ses peines. Son beau-frère venait de périr sur mer ; dans une pièce de vers que le poète fit alors, après avoir donné quelques regrets à sa perte, il se hâte de calmer sa douleur. Car enfin, dit-il, nos larmes ne le rendront pas à la vie ; nos jeux et nos plaisirs n’ajouteront rien aux rigueurs de son sort. Euclide nous fit observer que le mélange des vers de six pieds avec ceux de cinq n’était autrefois affecté qu’à l’élégie proprement dite, et que dans la suite il fut appliqué à différentes espèces de poésie. Pendant qu’il nous en citait des exemples, il reçut un livre qu’il attendait depuis longtemps. C’était l’Iliade en vers élégiaques ; c’est à dire, qu’après chaque vers d’Homère, l’auteur n’avait pas rougi d’ajouter un plus petit vers de sa façon. Cet auteur s’appelle Pigrès : il était frère de la feue reine de Carie, Artémise, femme de Mausole ; ce qui ne l’a pas empêché de produire l’ouvrage le plus extravagant et le plus mauvais qui existe peut-être.
Plusieurs tablettes étaient chargées d’hymnes en l’honneur des dieux, d’odes pour les vainqueurs aux jeux de la Grèce, d’éclogues, de chansons, et de quantité de pièces fugitives.
L’éclogue, nous dit Euclide, doit peindre les douceurs de la vie pastorale ; des bergers assis sur un gazon, aux bords d’un ruisseau, sur le penchant d’une colline, à l’ombre d’un arbre antique, tantôt accordent leurs chalumeaux au murmure des eaux et du zéphyr, tantôt chantent leurs amours, leurs démêlés innocents, leurs troupeaux et les objets ravissants qui les environnent.
Ce genre de poésie n’a fait aucun progrès parmi nous.
C’est en Sicile qu’on doit en chercher l’origine. C’est là, du moins à ce qu’on dit, qu’entre des montagnes couronnées de chênes superbes, se prolonge un vallon où la nature a prodigué ses trésors. Le berger Daphnis y naquit au milieu d’un bosquet de lauriers, et les dieux s’empressèrent à le combler de leurs faveurs. Les nymphes de ces lieux prirent soin de son enfance ; il reçut de Vénus les grâces et la beauté, de Mercure le talent de la persuasion ; Pan dirigea ses doigts sur la flûte à sept tuyaux, et les muses réglèrent les accents de sa voix touchante. Bientôt rassemblant autour de lui les bergers de la contrée, il leur apprit à s’estimer heureux de leur sort. Les roseaux furent convertis en instruments sonores. Il établit des concours, où deux jeunes émules se disputaient le prix du chant et de la musique instrumentale. Les échos animés à leurs voix, ne firent plus entendre que les expressions d’un bonheur tranquille et durable. Daphnis ne jouit pas longtemps du spectacle de ses bienfaits ; victime de l’amour, il mourut à la fleur de son âge ; mais jusqu’à nos jours, ses élèves n’ont cessé de célébrer son nom, et de déplorer les tourments qui terminèrent sa vie. Le poème pastoral, dont on prétend qu’il conçut la première idée, fut perfectionné dans la suite par deux poètes de Sicile, Stésichore d’Himère et Diomus de Syracuse.
Je conçois, dit Lysis, que cet art a dû produire de jolis paysages, mais étrangement enlaidis par les figures ignobles qu’on y représente. Quel intérêt peuvent inspirer des pâtres grossiers et occupés de fonctions viles ? Il fut un temps, répondit Euclide, où le soin des troupeaux n’était pas confié à des esclaves. Les propriétaires s’en chargeaient eux-mêmes, parce qu’on ne connaissait pas alors d’autres richesses. Ce fait est attesté par la tradition, qui nous apprend que l’homme fut pasteur avant d’être agricole ; il l’est par le récit des poètes, qui, malgré leurs écarts, nous ont souvent conservé le souvenir des mœurs antiques. Le berger Endymion fut aimé de Diane ; Pâris conduisait sur le mont Ida les troupeaux du roi Priam son père ; Apollon gardait ceux du roi Admète.
Un poète peut donc, sans blesser les règles de la convenance, remonter à ces siècles reculés, et nous conduire dans ces retraites écartées où coulaient sans remords leurs jours, des particuliers qui, ayant reçu de leurs pères une fortune proportionnée à leurs besoins, se livraient à des jeux paisibles, et perpétuaient, pour ainsi dire, leur enfance jusqu’à la fin de leur vie.
Il peut donner à ses personnages une émulation qui tiendra les âmes en activité ; ils penseront moins qu’ils ne sentiront ; leur langage sera toujours simple, naïf, figuré, plus ou moins relevé suivant la différence des états, qui, sous le régime pastoral, se réglait sur la nature des possessions. On mettait alors au premier rang des biens, les vaches, ensuite les brebis, les chèvres et les porcs. Mais comme le poète ne doit prêter à ses bergers que des passions douces, et des vices légers, il n’aura qu’un petit nombre de scènes à nous offrir ; et les spectateurs se dégoûteront d’une uniformité aussi fatigante que celle d’une mer toujours tranquille, et d’un ciel toujours serein.
Faute de mouvement et de variété, l’éclogue ne flattera jamais autant notre goût que cette poésie où le cœur se déploie dans l’instant du plaisir, dans celui de la peine. Je parle des chansons, dont vous connaissez les différentes espèces. Je les ai divisées en deux classes. L’une contient les chansons de table ; l’autre, celles qui sont particulières à certaines professions, telles que les chansons des moissonneurs, des vendangeurs, des éplucheuses, des meuniers, des ouvriers en laine, des tisserands, des nourrices, etc.
L’ivresse du vin, de l’amour, de l’amitié, de la joie, du patriotisme, caractérise les premières. Elles exigent un talent particulier ; il ne faut point de préceptes à ceux qui l’ont reçu de la nature ; ils seraient inutiles aux autres. Pindare a fait des chansons à boire ; mais on chantera toujours celles d’Anacréon et d’Alcée.
Dans la seconde espèce de chansons, le récit des travaux est adouci par le souvenir de certaines circonstances, ou par celui des avantages qu’ils procurent. J’entendis une fois un soldat à demi ivre chanter une chanson militaire, dont je rendrai plutôt le sens que les paroles. « Une lance, une épée, un bouclier, voilà tous mes trésors ; avec la lance, l’épée et le bouclier, j’ai des champs, des moissons et du vin. J’ai vu des gens prosternés à mes pieds ; ils m’appelaient leur souverain, leur maître ; ils n’avaient point la lance, l’épée et le bouclier. »
Combien la poésie doit se plaire dans un pays où la nature et les institutions forcent sans cesse des imaginations vives et brillantes à se répandre avec profusion ! Car ce n’est pas seulement aux succès de l’épopée et de l’art dramatique, que les grecs accordent des statues, et l’hommage plus précieux encore d’une estime réfléchie. Des couronnes éclatantes sont réservées pour toutes les espèces de poésies lyriques. Point de ville qui, dans le courant de l’année, ne solennise quantité de fêtes en l’honneur de ses dieux ; point de fête qui ne soit embellie par des cantiques nouveaux ; point de cantique qui ne soit chanté en présence de tous les habitants, et par des chœurs de jeunes gens tirés des principales familles.
Quel motif d’émulation pour le poète ! Quelle distinction encore, lorsque en célébrant les victoires des athlètes, il mérite lui-même la reconnaissance de leur patrie ! Transportons-le sur un plus beau théâtre ; qu’il soit destiné à terminer par ses chants les fêtes d’Olympie ou des autres grandes solennités de la Grèce, quel moment que celui où vingt, trente milliers de spectateurs, ravis de ses accords, poussent jusqu’au ciel des cris d’admiration et de joie ! Non ; le plus grand potentat de la terre ne saurait accorder au génie une récompense de si haute valeur.
De là vient cette considération dont jouissent parmi nous les poètes qui concourent à l’embellissement de nos fêtes, surtout lorsque ils conservent dans leurs compositions le caractère spécial de la divinité qui reçoit leurs hommages. Car, relativement à son objet, chaque espèce de cantique devrait se distinguer par un genre particulier de style et de musique. Vos chants s’adressent-ils au maître des dieux ? Prenez un ton grave et imposant ; s’adressent-ils aux muses ? Faites entendre des sons plus doux et plus harmonieux. Les anciens observaient exactement cette juste proportion ; mais la plupart des modernes, qui se croient plus sages, parce qu’ils sont plus instruits, l’ont dédaignée sans pudeur.
Cette convenance, dis-je alors, je l’ai trouvée dans vos moindres usages, dès qu’ils remontent à une certaine antiquité ; et j’ai admiré vos premiers législateurs, qui s’aperçurent de bonne heure, qu’il valait mieux enchaîner votre liberté par des formes que par la contrainte. J’ai vu de même, en étudiant l’origine des nations, que l’empire des rites avait précédé partout celui des lois. Les rites sont comme des guides qui nous conduisent par la main dans des routes qu’ils ont souvent parcourues ; les lois, comme des plans de géographie, où l’on a tracé les chemins par un simple trait, et sans égard à leurs sinuosités.
Je ne vous lirai point, reprit Euclide, la liste fastidieuse de tous les auteurs qui ont réussi dans la poésie lyrique ; mais je vous en citerai les principaux. Ce sont parmi les hommes, Stésichore, Ibycus, Alcée, Alcman, Simonide, Bacchylide, Anacréon et Pindare ; parmi les femmes, car plusieurs d’entre elles se sont exercées avec succès dans un genre si susceptible d’agréments, Sapho, Erinne, Télésille, Praxille, Myrtis et Corinne.
Avant que d’aller plus loin, je dois faire mention d’un poème où souvent éclate cet enthousiasme dont nous avons parlé. Ce sont des hymnes en l’honneur de Bacchus, connus sous le nom de dithyrambes. Il faut être dans une sorte de délire quand on les compose ; il faut y être quand on les chante ; car ils sont destinés à diriger des danses vives et turbulentes, le plus souvent exécutées en rond.
Ce poème se reconnaît aisément aux propriétés qui le distinguent des autres. Pour peindre à la fois les qualités et les rapports d’un objet, on s’y permet souvent de réunir plusieurs mots en un seul, et il en résulte des expressions quelquefois si volumineuses, qu’elles fatiguent l’oreille ; si bruyantes, qu’elles ébranlent l’imagination.
Des métaphores qui semblent n’avoir aucun rapport entre elles, s’y succèdent sans se suivre ; l’auteur, qui ne marche que par des saillies impétueuses, entrevoit la liaison des pensées, et néglige de la marquer. Tantôt il s’affranchit des règles de l’art ; tantôt il emploie les différentes mesures de vers, et les diverses espèces de modulation.
Tandis qu’à la faveur de ces licences, l’homme de génie déploie à nos yeux les grandes richesses de la poésie, ses faibles imitateurs s’efforcent d’en étaler le faste. Sans chaleur et sans intérêt, obscurs pour paraître profonds, ils répandent sur des idées communes, des couleurs plus communes encore. La plupart, dès le commencement de leurs pièces, cherchent à nous éblouir par la magnificence des images tirées des météores et des phénomènes célestes. De là cette plaisanterie d’Aristophane :
Il suppose dans une de ses comédies un homme descendu du ciel ; on lui demande ce qu’il a vu : deux ou trois poètes dithyrambiques, répond-il ; ils couraient à travers les nuages et les vents, pour y ramasser les vapeurs et les tourbillons dont ils devaient construire leurs prologues. Ailleurs, il compare les expressions de ces poètes à des bulles d’air qui s’évaporent en perçant leur enveloppe avec éclat.
C’est ici que se montre encore aujourd’hui le pouvoir des conventions. Le même poète qui, pour célébrer Apollon, avait mis son esprit dans une assiette tranquille, s’agite avec violence, lorsque il entame l’éloge de Bacchus ; et si son imagination tarde à s’exalter, il la secoue par l’usage immodéré du vin. Frappé de cette liqueur, comme d’un coup de tonnerre (10), disait Archiloque, je vais entrer dans la carrière. Euclide avait rassemblé les dithyrambes de ce dernier poète, ceux d’Arion, de Lasus, de Pindare, de Mélanippide, de Philoxène, de Timothée, de Télestès, de Polyidès, d’Ion, et de beaucoup d’autres, dont la plupart ont vécu de nos jours. Car ce genre qui tend au sublime, a un singulier attrait pour les poètes médiocres ; et comme tout le monde cherche maintenant à se mettre au dessus de son état, chaque auteur veut de même s’élever au dessus de son talent.
Je vis ensuite un recueil d’impromptu, d’énigmes, d’acrostiches, et de toutes sortes de griphes (11). On avait dessiné dans les dernières pages, un œuf, un autel, une hache à deux tranchants, les ailes de l’amour. En examinant de près ces dessins, je m’aperçus que c’étaient des pièces de poésie, composées de vers dont les différentes mesures indiquaient l’objet qu’on s’était fait un jeu de représenter. Dans l’œuf, par exemple, les deux premiers vers étaient de trois syllabes chacun : les suivants croissaient toujours jusqu’à un point donné, d’où décroissant dans la même proportion qu’ils avaient augmenté, ils se terminaient en deux vers de trois syllabes, comme ceux du commencement. Simmias de Rhodes venait d’enrichir la littérature de ces productions aussi puériles que laborieuses.
Lysis, passionné pour la poésie, craignait toujours qu’on ne la mît au rang des amusements frivoles ; et s’étant aperçu qu’Euclide avait déclaré plus d’une fois qu’un poète ne doit pas se flatter du succès, lorsque il n’a pas le talent de plaire, il s’écria dans un moment d’impatience : c’est la poésie qui a civilisé les hommes ; qui instruisit mon enfance ; qui tempère la rigueur des préceptes ; qui rend la vertu plus aimable en lui prêtant ses grâces ; qui élève mon âme dans l’épopée, l’attendrit au théâtre, la remplit d’un saint respect dans nos cérémonies, l’invite à la joie pendant nos repas, lui inspire une noble ardeur en présence de l’ennemi : et quand même ses fictions se borneraient à calmer l’activité inquiète de notre imagination, ne serait-ce pas un bien réel de nous ménager quelques plaisirs innocents, au milieu de tant de maux dont j’entends sans cesse parler ? Euclide sourit de ce transport ; et pour l’exciter encore, il répliqua : je sais que Platon s’est occupé de votre éducation : auriez-vous oublié qu’il regardait ces fictions comme des tableaux infidèles et dangereux, qui, en dégradant les dieux et les héros, n’offrent à notre imitation que des fantômes de vertu ?
Si j’étais capable de l’oublier, reprit Lysis, ses écrits me le rappelleraient bientôt ; mais je dois l’avouer, quelquefois je me crois entraîné par la force de ses raisons, et je ne le suis que par la poésie de son style ; d’autres fois, le voyant tourner contre l’imagination les armes puissantes qu’elle avait mises entre ses mains, je suis tenté de l’accuser d’ingratitude et de perfidie. Ne pensez-vous pas, me dit-il ensuite, que le premier et le principal objet des poètes est de nous instruire de nos devoirs par l’attrait du plaisir ? Je lui répondis : depuis que, vivant parmi des hommes éclairés, j’ai étudié la conduite de ceux qui aspirent à la célébrité, je n’examine plus que le second motif de leurs actions ; le premier est presque toujours l’intérêt ou la vanité. Mais sans entrer dans ces discussions, je vous dirai simplement ce que je pense : les poètes veulent plaire ; la poésie peut être utile.

CHAPITRE 81

Suite de la bibliothèque. La morale.

La morale, nous dit Euclide, n’était autrefois qu’un tissu de maximes. Pythagore et ses premiers disciples, toujours attentifs à remonter aux causes, la lièrent à des principes trop élevés au-dessus des esprits vulgaires : elle devint alors une science ; et l’homme fut connu, du moins autant qu’il peut l’être. Il ne le fut plus, lorsque les sophistes étendirent leurs doutes sur les vérités les plus utiles. Socrate, persuadé que nous sommes faits plutôt pour agir que pour penser, s’attacha moins à la théorie qu’à la pratique. Il rejeta les notions abstraites, et sous ce point de vue, on peut dire qu’il fit descendre la philosophie sur la terre ; ses disciples développèrent sa doctrine, et quelques-uns l’altérèrent par des idées si sublimes, qu’ils firent remonter la morale dans le ciel. L’école de Pythagore crut devoir renoncer quelquefois à son langage mystérieux, pour nous éclairer sur nos passions et sur nos devoirs. C’est ce que Théagès, Métopus et Archytas exécutèrent avec succès.
Différents traités sortis de leurs mains se trouvaient placés, dans la bibliothèque d’Euclide, avant les livres qu’Aristote a composés sur les mœurs. En parlant de l’éducation des athéniens, j’ai tâché d’exposer la doctrine de ce dernier, qui est parfaitement conforme à celle des premiers. Je vais maintenant rapporter quelques observations qu’Euclide avait tirées de plusieurs ouvrages rassemblés par ses soins.
Le mot vertu, dans son origine, ne signifiait que la force et la vigueur du corps ; c’est dans ce sens, qu’Homère a dit la vertu d’un cheval, et qu’on dit encore, la vertu d’un terrain. Dans la suite, ce mot désigna ce qu’il y a de plus estimable dans un objet. On s’en sert aujourd’hui pour exprimer les qualités de l’esprit, et plus souvent celles du cœur.
L’homme solitaire n’aurait que deux sentiments, le désir et la crainte : tous ses mouvements seraient de poursuite ou de fuite. Dans la société, ces deux sentiments pouvant s’exercer sur un grand nombre d’objets, se divisent en plusieurs espèces : de là l’ambition, la haine, et les autres mouvements dont son âme est agitée. Or, comme il n’avait reçu le désir et la crainte que pour sa propre conservation, il faut maintenant que toutes ses affections concourent tant à sa conservation qu’à celle des autres. Lorsque, réglées par la droite raison, elles produisent cet heureux effet, elles deviennent des vertus.
On en distingue quatre principales : la force, la justice, la prudence et la tempérance ; cette distinction que tout le monde connaît, suppose dans ceux qui l’établirent des lumières profondes. Les deux premières, plus estimées, parce qu’elles sont d’une utilité plus générale, tendent au maintien de la société ; la force ou le courage pendant la guerre, la justice pendant la paix. Les deux autres tendent à notre utilité particulière. Dans un climat où l’imagination est si vive et les passions si ardentes, la prudence devait être la première qualité de l’esprit ; la tempérance, la première du cœur.
Lysis demanda si les philosophes se partageaient sur certains points de morale. Quelquefois, répondit Euclide ; en voici des exemples. On établit pour principe qu’une action pour être vertueuse ou vicieuse, doit être volontaire ; il est question ensuite d’examiner si nous agissons sans contrainte. Des auteurs excusent les crimes de l’amour et de la colère, parce que, suivant eux, ces passions sont plus fortes que nous ; ils pourraient citer en faveur de leur opinion cet étrange jugement prononcé dans un de nos tribunaux. Un fils, qui avait frappé son père, fut traduit en justice, et dit pour sa défense que son père avait frappé le sien ; les juges, persuadés que la violence du caractère était héréditaire dans cette famille, n’osèrent condamner le coupable. Mais d’autres philosophes plus éclairés s’élèvent contre de pareilles décisions : aucune passion, disent-ils, ne saurait nous entraîner malgré nous-mêmes ; toute force qui nous contraint est extérieure, et nous est étrangère.
Est-il permis de se venger de son ennemi ? Sans doute, répondent quelques-uns ; car il est conforme à la justice de repousser l’outrage par l’outrage. Cependant une vertu pure trouve plus de grandeur à l’oublier. C’est elle qui a dicté ces maximes que vous trouverez dans plusieurs auteurs : ne dites pas du mal de vos ennemis ; loin de chercher à leur nuire, tâchez de convertir leur haine en amitié. Quelqu’un disait à Diogène : je veux me venger ; apprenez-moi par quel moyen. En devenant plus vertueux, répondit-il.
Ce conseil, Socrate en fit un précepte rigoureux. C’est de la hauteur où la sagesse humaine peut atteindre, qu’il criait aux hommes : « il ne vous est jamais permis de rendre le mal pour le mal. » Certains peuples permettent le suicide ; mais Pythagore et Socrate, dont l’autorité est supérieure à celle de ces peuples, soutiennent que personne n’est en droit de quitter le poste que les dieux lui ont assigné dans la vie.
Les citoyens des villes commerçantes font valoir leur argent sur la place ; mais dans le plan d’une république fondée sur la vertu, Platon ordonne de prêter sans exiger aucun intérêt.
De tout temps, on a donné des éloges à la probité, à la pureté des mœurs, à la bienfaisance : de tout temps, on s’est élevé contre l’homicide, l’adultère, le parjure, et toutes les espèces de vices. Les écrivains les plus corrompus sont forcés d’annoncer une saine doctrine, et les plus hardis de rejeter les conséquences qu’on tire de leurs principes. Aucun d’eux n’ôserait soutenir, qu’il vaut mieux commettre une injustice que de la souffrir.
Que nos devoirs soient tracés dans nos lois et dans nos auteurs, vous n’en serez pas surpris ; mais vous le serez, en étudiant l’esprit de nos institutions. Les fêtes, les spectacles et les arts