Voyage du jeune Anacharsis en Grèce,
de l'abbé Barthélemy (1788).
J’avais
souvent passé des saisons entières en différentes maisons de campagne.
J’avais souvent traversé l’Attique. Je rassemble ici les singularités qui
m’ont frappé dans mes courses. Les champs se trouvent séparés les uns des
autres par des haies ou par des murailles. C’est une sage institution que de désigner,
comme on fait, ceux qui sont hypothéqués, par de petites colonnes chargées
d’une inscription qui rappelle les obligations contractées avec un premier créancier.
De pareilles colonnes, placées devant les maisons, montrent à tous les yeux
qu’elles sont engagées ; et le prêteur n’a point à craindre que des créances
obscures fassent tort à la sienne.
Le possesseur d’un champ ne peut y creuser un puits, y construire une maison
ou une muraille, qu’à une certaine distance du champ voisin, distance fixée
par la loi.
Il ne doit pas non plus détourner sur la terre de son voisin, les eaux qui
tombent des hauteurs dont la sienne est entourée : mais il peut les conduire
dans le chemin public, et c’est aux propriétaires limitrophes de s’en
garantir. En certains endroits, les pluies sont reçues dans des canaux qui les
transportent au loin.
Apollodore avait une possession considérable auprès d’Eleusis. Il m’y
mena. C’était au temps de la moisson. La campagne était couverte d’épis
jaunissants, et d’esclaves qui les faisaient tomber sous la faux tranchante.
De jeunes enfants les ramassaient, et les présentaient à ceux qui en formaient
des gerbes. On s’était mis à l’ouvrage au lever de l’aurore. Tous ceux
de la maison devaient y participer. Dans un coin du champ, à l’ombre d’un
grand arbre, des hommes préparaient la viande, des femmes faisaient cuire des
lentilles, et versaient de la farine dans des vases pleins d’eau bouillante,
pour le dîné des moissonneurs, qui s’animaient au travail par des chansons
dont la plaine retentissait.
Courage, amis! point de repos;
Aux champs qu'on se disperse,
Sous la faux de Cérès que l'épi se renverse.
Déesse des moissons, préside à nos travauxl
Veux-tu grossir le grain de tes épis nouveaux.
Rassemble tes moissons dans la plaine étalées,
Et des gerbes amoncelées
Présente ii l'aquilon les fréles chalumeaux.
Travaillons, le jour luit, l'alouette s'éveille :
Il est temps de dormir alors qu'elle sommeille.
Dans les autres couplets, on enviait le sort de la grenouille qui a
toujours de quoi boire en abondance ; on plaisantait sur l’économie de
l’intendant des esclaves, et l’on exhortait les ouvriers à fouler le blé
à l’heure du midi, parce que le grain se détache alors plus aisément des
tuniques qui l’enveloppent.
Les gerbes transportées dans l’aire, y sont disposées en rond et par
couches. Un des travailleurs se place dans le centre, tenant d’une main un
fouet, et de l’autre une longe, avec laquelle il dirige les bœufs, chevaux ou
mulets, qu’il fait marcher ou trotter autour de lui. Quelques-uns de ses
compagnons retournent la paille, et la repoussent sous les pieds des animaux,
jusqu’à ce qu’elle soit entièrement brisée ; d’autres en jettent des
pelletées en l’air : un vent frais qui, dans cette saison, se lève communément
à la même heure transporte les brins de paille à une légère distance, et
laisse tomber à plomb les grains, que l’on renferme dans des vases de terre
cuite.
Quelques mois après nous retournâmes à la campagne d’Apollodore. Les
vendangeurs détachaient les raisins suspendus aux vignes, qui s’élevaient à
l’appui des échalas. De jeunes garçons et de jeunes filles en remplissaient
des paniers d’osier, et les portaient au pressoir. Avant de les fouler,
quelques fermiers font transporter chez eux les sarments chargés de grappes ;
ils ont soin de les exposer au soleil pendant dix jours, et de les tenir à
l’ombre pendant cinq autres jours.
Les uns conservent le vin dans des tonneaux, les autres dans des outres, ou dans
des vases de terre.
Pendant qu’on foulait la vendange, nous écoutions avec plaisir les chansons
du pressoir ; c’est ainsi qu’on les appelle. Nous en avions entendu
d’autres pendant le dîné des vendangeurs, et dans les différents
intervalles de la journée, où la danse se mêlait au chant.
La moisson et la vendange se terminent par des fêtes célébrées avec ces
mouvements rapides que produit l’abondance, et qui se diversifient suivant la
nature de l’objet. Le blé étant regardé comme le bienfait d’une déesse
qui pourvoit à nos besoins ; et le vin, comme le présent d’un dieu qui
veille sur nos plaisirs ; la reconnaissance pour Cérès s’annonce par une
joie vive et tempérée ; celle pour Bacchus, par tous les transports du délire.
Au temps des semailles et de la fenaison, on offre également des sacrifices ;
pendant la récolte des olives et des autres fruits, on pose de même sur les
autels, les prémices des présents qu’on a reçus du ciel. Les grecs ont
senti que dans ces occasions le cœur a besoin de se répandre, et d’adresser
des hommages aux auteurs du bienfait.
Outre ces fêtes générales, chaque bourg de l’Attique en a de particulières,
où l’on voit moins de magnificence, mais plus de gaieté que dans celles de
la capitale : car les habitants de la campagne ne connaissent guère les joies
feintes. Toute leur âme se déploie dans les spectacles rustiques et dans les
jeux innocents qui les rassemblent. Je les ai vus souvent autour de quelques
outres remplies de vin, et frottées d’huile à l’extérieur. De jeunes gens
sautaient dessus à cloche-pied ; et par des chutes fréquentes, excitaient un
rire universel. à côté, des enfants se poursuivaient courant sur un seul
pied. D’autres jouaient à pair ou non ; d’autres, à colin-maillard.
D’autres s’appuyant tour à tour sur les pieds et sur les mains, imitaient
en courant le mouvement d’une roue. Quelquefois une ligne tracée sur le
terrain, les divisait en deux bandes ; on jouait à jour ou nuit (1);
le parti qui avait perdu prenait la fuite, l’autre courait pour l’atteindre
et faire des prisonniers. Ces amusements ne sont qu’à l’usage des enfants
dans la ville ; mais à la campagne, les hommes faits ne rougissent pas de s’y
livrer.
Euthymène, un de nos amis, s’était toujours reposé, pour la régie de ses
biens, sur la vigilance et la fidélité d’un esclave qu’il avait mis à la
tête des autres. Convaincu enfin que l’œil du maître vaut mieux que celui
d’un intendant, il prit le parti de se retirer à sa maison de campagne, située
au bourg d’Acharnes, à 60 stades d’Athènes (2).
Nous allâmes le voir quelques années après. Sa santé, autrefois
languissante, s’était rétablie. Sa femme et ses enfants partageaient et
augmentaient son bonheur. Notre vie est active et n’est point agitée, nous
dit-il ; nous ne connaissons pas l’ennui, et nous savons jouir du présent.
Il nous montra sa maison récemment construite. Il l’avait exposée au midi,
afin qu’elle reçût en hiver la chaleur du soleil, et qu’elle en fût
garantie en été, lorsque cet astre est dans sa plus grande élévation.
L’appartement des femmes était séparé de celui des hommes par des bains,
qui empêchaient toute communication entre les esclaves de l’un et de
l’autre sexe. Chaque pièce répondait à sa destination ; on conservait le blé
dans un endroit sec, le vin dans un lieu frais. Nulle recherche dans les
meubles, mais partout une extrême propreté. Couronnes et encens pour les
sacrifices, habits pour les fêtes, armures et vêtements pour la guerre,
couvertures pour les différentes saisons, ustensiles de cuisine, instruments à
moudre le blé, vases à pétrir la farine, provisions pour l’année et pour
chaque mois en particulier, tout se trouvait avec facilité, parce que tout était
à sa place et rangé avec symétrie. Les habitants de la ville, disait Euthymène,
ne verraient qu’avec mépris un arrangement si méthodique. Ils ne savent pas
qu’il abrège le temps des recherches, et qu’un sage cultivateur doit dépenser
ses moments avec la même économie que ses revenus. J’ai établi dans ma
maison, ajouta-t-il, une femme de charge intelligente et active. Après m’être
assuré de ses mœurs, je lui ai remis un mémoire exact de tous les effets déposés
entre ses mains. Et comment récompensez-vous ses services, lui dis-je ? Par
l’estime et par la confiance, répondit-il ; depuis que nous l’avons mise
dans le secret de nos affaires, elles sont devenues les siennes. Nous donnons la
même attention à ceux de nos esclaves qui montrent du zèle et de la fidélité.
Ils sont mieux chauffés et mieux vêtus. Ces petites distinctions les rendent
sensibles à l’honneur, et les retiennent dans leur devoir, mieux que ne
ferait la crainte des supplices. Nous nous sommes partagé, ma femme et moi, les
soins de l’administration. Sur elle roulent les détails de l’intérieur,
sur moi ceux du dehors. Je me suis chargé de cultiver et d’améliorer le
champ que j’ai reçu de mes pères ; Laodice veille sur la recette et sur la dépense,
sur l’emplacement et sur la distribution du blé, du vin, de l’huile et des
fruits qu’on remet entre ses mains : c’est elle encore qui entretient la
discipline parmi nos domestiques, envoyant les uns aux champs, distribuant aux
autres la laine, et leur apprenant à la préparer, pour en faire des vêtements.
Son exemple adoucit leurs travaux ; et quand ils sont malades, ses attentions,
ainsi que les miennes, diminuent leurs souffrances. Le sort de nos esclaves nous
attendrit : ils ont tant de droits et de dédommagements à réclamer !
Après avoir traversé une basse-cour peuplée de poules, de canards et
d’autres oiseaux domestiques, nous visitâmes l’écurie, la bergerie, ainsi
que le jardin des fleurs, où nous vîmes successivement briller les narcisses,
les jacinthes, les anémones, les iris, les violettes de différentes couleurs,
les roses de diverses espèces, et toutes sortes de plantes odoriférantes. Vous
ne serez pas surpris, me dit-il, du soin que je prends de les cultiver : vous
savez que nous en parons les temples, les autels, les statues de nos dieux ; que
nous en couronnons nos têtes dans nos repas et dans nos cérémonies saintes ;
que nous les répandons sur nos tables et sur nos lits ; que nous avons même
l’attention d’offrir à nos divinités les fleurs qui leur sont les plus agréables.
D’ailleurs un agriculteur ne doit point négliger les petits profits ; toutes
les fois que j’envoie au marché d’Athènes, du bois, du charbon, des denrées
et des fruits, j’y joins quelques corbeilles de fleurs qui sont enlevées à
l’instant.
Euthymène nous conduisit ensuite dans son champ qui avait plus de 40 stades de
circuit (3), et dont il avait retiré l’année précédente,
plus de 1000 médimnes d’orge, et de 800 mesures de vin. Il avait 6 bêtes de
somme qui portaient tous les jours au marché, du bois et plusieurs sortes de
matériaux, et qui lui rendaient par jour 12 drachmes (4).
Comme il se plaignait des inondations qui emportaient quelquefois sa récolte,
nous lui demandâmes pourquoi il n’avait pas fixé sa demeure dans un canton
moins sujet à de pareils accidents. On m’a souvent proposé des échanges
avantageux, répondit-il, et vous allez voir pourquoi je les ai refusés. Il
ouvrit dans ce moment la porte d’une enceinte, où nous trouvâmes un gazon
entouré de cyprès. Voici les tombeaux de ma famille, nous dit-il. Là même,
sous ces pavots, je vis creuser la fosse où mon père fut déposé ; à côté,
celle de ma mère. Je viens quelquefois m’entretenir avec eux ; je crois les
voir et les entendre. Non, je n’abandonnerai jamais cette terre sacrée. Mon
fils, dit-il ensuite à un jeune enfant qui le suivait, après ma mort, vous me
placerez auprès des auteurs de mes jours ; et quand vous aurez le malheur de
perdre votre mère, vous la placerez auprès de moi ; souvenez-vous-en. Son fils
le promit, et fondit en larmes.
Le bourg d’Acharnes est plein de vignobles. Toute l’Attique est couverte
d’oliviers ; c’est l’espèce d’arbre qu’on y soigne le plus. Euthymène
en avait planté un très grand nombre, et surtout le long des chemins qui
bornaient sa terre : il les avait éloignés de neuf pieds l’un de l’autre ;
car il savait que leurs racines s’étendent au loin. Il n’est permis à
personne d’en arracher dans son fonds plus de deux par an, à moins que ce ne
soit pour quelque usage autorisé par la religion. Celui qui viole la loi, est
obligé de payer pour chaque pied d’arbre, cent drachmes (5)
à l’accusateur, et cent autres au fisc. On en prélève le dixième pour le
trésor de Minerve.
On trouve souvent des bouquets d’oliviers, laissés en réserve, et entourés
d’une haie. Ils n’appartiennent pas au propriétaire du champ, mais au
temple de cette déesse. On les afferme, et le produit en est uniquement destiné
au maintien de son culte. Si le propriétaire en coupait un seul, quand même ce
ne serait qu’un tronc inutile, il serait puni par l’exil et par la
confiscation de ses biens. C’est l’aréopage qui connaît des délits
relatifs aux diverses espèces d’oliviers, et qui envoie de temps en temps des
inspecteurs pour veiller à leur conservation.
En continuant notre tournée, nous vîmes défiler auprès de nous un nombreux
troupeau de moutons, précédés et suivis de chiens destinés à écarter les
loups. Chaque mouton était enveloppé d’une couverture de peau. Cette
pratique, empruntée des mégariens, garantit la toison des ordures qui la
saliraient, et la défend contre les haies qui pourraient la déchirer.
J’ignore si elle contribue à rendre la laine plus fine ; mais je puis dire
que celle de l’Attique est très belle, et j’ajoute que l’art de la
teinture est parvenu au point de la charger de couleurs qui ne s’effacent
jamais.
J’appris en cette occasion que les brebis s’engraissent d’autant plus
qu’elles boivent davantage ; que pour provoquer leur soif, on mêle souvent du
sel dans leur nourriture, et qu’en été surtout, on leur en distribue, chaque
cinquième jour, une mesure déterminée : c’est un médimne (6)
pour cent brebis. J’appris encore qu’en faisant usage de sel, elles donnent
plus de lait. Au pied d’un petit coteau qui terminait une prairie, on avait
placé, au milieu des romarins et des genets, quantité de ruches à miel.
Remarquez, nous disait Euthymène, avec quel empressement les abeilles exécutent
les ordres de leur souveraine : car c’est elle qui ne pouvant souffrir
qu’elles restent oisives, les envoie dans cette belle prairie, rassembler les
riches matériaux dont elle règle l’usage ; c’est elle qui veille à la
construction des cellules, et à l’éducation des jeunes abeilles ; et quand
les élèves sont en état de pourvoir à leur subsistance, c’est elle encore
qui en forme un essaim, et les oblige de s’expatrier sous la conduite d’une
abeille qu’elle a choisie (7).
Plus loin, entre des collines enrichies de vignobles, s’étendait une plaine où
nous vîmes plusieurs paires de bœufs, dont les uns traînaient des tombereaux
de fumier, dont les autres attelés à des charrues, traçaient de pénibles
sillons. On y sèmera de l’orge, disait Euthymène ; c’est l’espèce de blé
qui réussit le mieux dans l’Attique. Le froment qu’on y recueille, donne à
la vérité un pain très agréable au goût, mais moins nourrissant que celui
de la Béotie ; et l’on a remarqué plus d’une fois que les athlètes Béotiens,
quand ils séjournent à Athènes, consomment en froment deux cinquièmes de
plus qu’ils n’en consomment dans leur pays. Cependant ce pays confine à
celui que nous habitons ; tant il est vrai qu’il faut peu de chose pour
modifier l’influence du climat. En voulez-vous une autre preuve ? L’île de
Salamine touche à l’Attique, et les grains y mûrissent beaucoup plus tôt
que chez nous.
Les discours d’Euthymène, les objets qui s’offraient à mes regards, commençaient
à m’intéresser. J’entrevoyais déjà que la science de l’agriculture
n’est pas fondée sur une aveugle routine, mais sur une longue suite
d’observations. Il paraît, disait notre guide, que les Égyptiens nous en
communiquèrent autrefois les principes. Nous les fîmes passer aux autres
peuples de la Grèce, dont la plupart, en reconnaissance d’un si grand
bienfait, nous apportent tous les ans les prémices de leurs moissons. Je sais
que d’autres villes grecques ont les mêmes prétentions que nous. Mais à
quoi servirait de discuter leurs titres ? Les arts de première nécessité ont
pris naissance parmi les plus anciennes nations ; et leur origine est d’autant
plus illustre, qu’elle est plus obscure.
Celui du labourage, transmis aux grecs, s’éclaira par l’expérience ; et
quantité d’écrivains en ont recueilli les préceptes. Des philosophes célèbres,
tels que Démocrite, Archytas, Epicharme, nous ont laissé des instructions
utiles sur les travaux de la campagne ; et plusieurs siècles auparavant, Hésiode
les avait chantés dans un de ses poèmes : mais un agriculteur ne doit pas
tellement se conformer à leurs décisions, qu’il n’ose pas interroger la
nature, et lui proposer de nouvelles lois. Ainsi, lui dis-je alors, si j’avais
un champ à cultiver, il ne suffirait pas de consulter les auteurs dont vous
venez de faire mention. Non, me répondit-il ; ils indiquent des procédés
excellents, mais qui ne conviennent ni à chaque terrain, ni à chaque climat.
Supposons que vous vous destiniez un jour à la noble profession que j’exerce,
je tâcherais d’abord de vous convaincre que tous vos soins, tous vos moments
sont dus à la terre, et que plus vous ferez pour elle, plus elle fera pour vous
; car elle n’est si bienfaisante, que parce qu’elle est juste.
J’ajouterais à ce principe, tantôt les règles qu’a confirmées l’expérience
des siècles, tantôt des doutes que vous éclairciriez par vous-même ou par
les lumières des autres. Je vous dirais par exemple : choisissez une exposition
favorable ; étudiez la nature des terrains et des engrais propres à chaque
production ; sachez dans quelle occasion il faudra mêler des terres de différentes
espèces, dans quelle autre on doit mêler la terre avec le fumier, ou le fumier
avec la graine. S’il était question de la culture du blé en particulier,
j’ajouterais : multipliez les labours ; ne confiez pas à la terre le grain
que vous venez de récolter, mais celui de l’année précédente ; semez plus
tôt ou plus tard, suivant la température de la saison ; plus ou moins clair,
suivant que la terre est plus ou moins légère : mais semez toujours également.
Votre blé monte-t-il trop haut ? Ayez soin de le tondre, ou plutôt de le faire
brouter par des moutons ; car le premier de ces procédés est quelquefois
dangereux : le grain s’allonge et devient maigre. Avez-vous beaucoup de paille
? Ne la coupez qu’à moitié ; le chaume que vous laisserez sera brûlé sur
la terre, et lui servira d’engrais. Serrez votre blé dans un endroit bien sec
; et pour le garder longtemps, prenez la précaution, non de l’étendre, mais
de l’amonceler, et même de l’arroser.
Euthymène nous donna plusieurs autres détails sur la culture du blé, et s’étendit
encore plus sur celle de la vigne. C’est lui qui va parler. Il faut être
attentif à la nature du plant que l’on met en terre, aux labours qu’il
exige, aux moyens de le rendre fécond. Quantité de pratiques, relatives à ces
divers objets, et souvent contradictoires entre elles, se sont introduites dans
les différents cantons de la Grèce.
Presque partout on soutient les vignes avec des échalas. On ne les fume que
tous les quatre ans, et plus rarement encore ; des engrais plus fréquents
finiraient par les brûler. La taille fixe principalement l’attention des
vignerons. L’objet qu’on s’y propose est de rendre la vigne plus
vigoureuse, plus féconde et plus durable.
Dans un terrain nouvellement défriché, vous ne taillerez un jeune plant qu’à
la troisième année, et plus tard, dans un terrain cultivé depuis longtemps.
À l’égard de la saison, les uns soutiennent que cette opération doit s’exécuter
de bonne heure, parce qu’il résulte des inconvénients de la taille qu’on
fait soit en hiver, soit au printemps ; de la 1re, que la plaie ne
peut se fermer, et que les yeux risquent de se dessécher par le froid ; de la 2e,
que la sève s’épuise, et inonde les yeux laissés auprès de la plaie.
D’autres établissent des distinctions relatives à la nature du sol. Suivant
eux, il faut tailler en automne les vignes qui sont dans un terrain maigre et
sec ; au printemps, celles qui sont dans une terre humide et froide ; en hiver,
celles qui sont dans un terrain ni trop sec, ni trop humide. Par ces divers procédés,
les premières conservent la sève qui leur est nécessaire, les secondes
perdent celle qui leur est inutile, toutes produisent un vin plus exquis. Une
preuve, disent-ils, que dans les terres humides, il faut différer la taille
jusqu’au printemps, et laisser couler une partie de la sève, c’est
l’usage où l’on est de semer, à travers les vignes, de l’orge et des fèves,
qui absorbent l’humidité, et qui empêchent la vigne de s’épuiser en
rameaux inutiles.
Une autre question partage les vignerons : faut-il tailler long ou court ? Les
uns se règlent sur la nature du plant ou du terrain ; d’autres, sur la moelle
des sarments. Si cette moelle est abondante, il faut laisser plusieurs jets et
fort courts, afin que la vigne produise plus de raisins. Si la moelle est en
petite quantité, on laissera moins de jets, et on taillera plus long.
Les vignes qui portent beaucoup de rameaux et peu de grappes, exigent qu’on
taille long les jets qui sont au sommet, et court les jets les plus bas, afin
que la vigne se fortifie par le pied, et qu’en même temps les rameaux du
sommet produisent beaucoup de fruit.
Il est avantageux de tailler court les jeunes vignes, afin qu’elles se
fortifient ; car les vignes que l’on taille long, donnent à la vérité plus
de fruit, mais périssent plus tôt.
Je ne parlerai pas des différents labours qu’exige la vigne, ni de plusieurs
pratiques dont on a reconnu l’utilité. On voit souvent les vignerons répandre
sur les raisins une poussière légère, pour les garantir des ardeurs du
soleil, et pour d’autres raisons qu’il serait trop long de rapporter. On les
voit d’autres fois! Ôter une partie des feuilles, afin que le raisin plus
exposé au soleil, mûrisse plus tôt.
Voulez-vous rajeunir un sep de vigne près de périr de vétusté ? Déchaussez-le
d’un côté ; épluchez et nettoyez ses racines ; jetez dans la fosse diverses
espèces d’engrais que vous couvrirez de terre. Il ne vous rendra presque rien
la première année ; mais au bout de trois ou quatre ans, il aura repris son
ancienne vigueur. Si dans la suite vous le voyez s’affaiblir encore, faites la
même opération de l’autre côté ; et cette précaution, prise tous les dix
ans, suffira pour éterniser en quelque façon cette vigne.
Pour avoir des raisins sans pépins, il faut prendre un sarment, le fendre légèrement
dans la partie qui doit être enterrée, ôter la moelle de cette partie, réunir
les deux branches séparées par la fente, les couvrir de papier mouillé, et
les mettre en terre. L’expérience réussit mieux, si avant de planter le
sarment, on met sa partie inférieure, ainsi préparée, dans un oignon marin.
On connaît d’autres procédés pour parvenir au même but.
Désirez-vous tirer du même sep, des raisins, les uns blancs, les autres noirs,
d’autres dont les grappes présenteront des grains de l’une et de l’autre
couleur ? Prenez un sarment de chaque espèce ; écrasez-les dans leurs parties
supérieures, de manière qu’elles s’incorporent, pour ainsi dire, et
s’unissent étroitement ; liez-les ensemble, et dans cet état, mettez les
deux sarments en terre. Nous demandâmes ensuite à Euthymène quelques
instructions sur les potagers et sur les arbres fruitiers. Les plantes potagères,
nous dit-il, lèvent plus tôt, quand on se sert de graines de deux ou trois
ans. Il en est qu’il est avantageux d’arroser avec l’eau salée. Les
concombres (8) ont plus de douceur, quand leurs
graines ont été macérées dans du lait pendant deux jours. Ils réussissent
mieux dans les terrains naturellement un peu humides, que dans les jardins où
on les arrose fréquemment. Voulez-vous qu’ils viennent plus tôt ? Semez-les
d’abord dans des vases, et arrosez-les avec de l’eau tiède ; mais je vous
préviens qu’ils auront moins de goût que si vous les aviez arrosés avec de
l’eau froide. Pour qu’ils deviennent plus gros, on a l’attention, quand
ils commencent à se former, de les couvrir d’un vase, ou de les introduire
dans une espèce de tube. Pour les garder longtemps, vous aurez soin de les
couvrir, et de les tenir suspendus dans un puits. C’est en automne, ou plutôt
au printemps, qu’on doit planter les arbres : il faut creuser la fosse au
moins un an auparavant ; on la laisse longtemps ouverte, comme si l’air devait
la féconder. Suivant que le terrain est sec ou humide, les proportions de la
fosse varient ; communément on lui donne 2 pieds et demi de profondeur, et 2
pieds de largeur (9).
Je ne rapporte, disait Euthymène, que des pratiques connues et familières aux
peuples policés : et qui n’excitent pas assez leur admiration, repris-je
aussitôt. Que de temps, que de réflexions n’a-t-il pas fallu pour épier et
connaître les besoins, les écarts et les ressources de la nature ; pour la
rendre docile, et varier ou corriger ses productions ! Je fus surpris à mon
arrivée en Grèce, de voir fumer et émonder les arbres ; mais ma surprise fut
extrême, lorsque je vis des fruits dont on avait trouvé le secret de diminuer
le noyau, pour augmenter le volume de la chair ; d’autres fruits, et surtout
des grenades, qu’on faisait grossir sur l’arbre même, en les enfermant dans
un vase de terre cuite ; des arbres chargés de fruits de différentes espèces,
et forcés de se couvrir de productions étrangères à leur nature.
C’est par la greffe, me dit Euthymène, qu’on opère ce dernier prodige, et
qu’on a trouvé le secret d’adoucir l’amertume et l’âpreté des fruits
qui viennent dans les forêts. Presque tous les arbres des jardins ont éprouvé
cette opération, qui se fait pour l’ordinaire sur les arbres de même espèce.
Par exemple, on greffe un figuier sur un autre figuier, un pommier sur un
poirier, etc.
Les figues mûrissent plus tôt, quand elles ont été piquées par des
moucherons provenus du fruit d’un figuier sauvage, qu’on a soin de planter
tout auprès ; cependant on préfère celles qui mûrissent naturellement, et
les gens qui les vendent au marché ne manquent jamais d’avertir de cette différence.
On prétend que les grenades ont plus de douceur, quand on arrose l’arbre avec
de l’eau froide, et qu’on jette du fumier de cochon sur ses racines ; que
les amandes ont plus de goût, quand on enfonce des clous dans le tronc de
l’arbre, et qu’on en laisse couler la sève pendant quelque temps ; que les
oliviers ne prospèrent point, quand ils sont à plus de 300 stades de la mer.
On prétend encore, que certains arbres ont une influence marquée sur
d’autres arbres ; que les oliviers se plaisent dans le voisinage des
grenadiers sauvages, et les grenadiers des jardins dans celui des myrtes. On
ajoute enfin qu’il faut admettre la différence des sexes dans les arbres et
dans les plantes. Cette opinion est d’abord fondée sur l’analogie qu’on
suppose entre les animaux et d’autres productions de la nature ; ensuite, sur
l’exemple des palmiers, dont les femelles ne sont fécondées que par le duvet
ou la poussière qui est dans la fleur du mâle. C’est en Égypte et dans les
pays voisins, qu’on peut observer cette espèce de phénomène ; car en Grèce,
les palmiers élevés pour faire l’ornement des jardins, ne produisent point
de dattes, ou ne les amènent jamais à une parfaite maturité.
En général, les fruits ont dans l’Attique une douceur qu’ils n’ont pas
dans les contrées voisines. Ils doivent cet avantage moins à l’industrie des
hommes qu’à l’influence du climat. Nous ignorons encore si cette influence
corrigera l’aigreur de ces beaux fruits suspendus à ce citronnier ; c’est
un arbre qui a été récemment apporté de Perse à Athènes. Euthymène nous
parlait avec plaisir des travaux de la campagne, avec transport des agréments
de la vie champêtre.
Un soir, assis à table devant sa maison, sous de superbes platanes qui se
courbaient au dessus de nos têtes, il nous disait : quand je me promène dans
mon champ, tout rit, tout s’embellit à mes yeux. Ces moissons, ces arbres,
ces plantes, n’existent que pour moi, ou plutôt que pour les malheureux dont
je vais soulager les besoins. Quelquefois je me fais des illusions pour accroître
mes jouissances ; il me semble alors que la terre porte son attention jusqu’à
la délicatesse, et que les fruits sont annoncés par les fleurs, comme parmi
nous les bienfaits doivent l’être par les grâces. Une émulation sans
rivalité, forme les liens qui m’unissent avec mes voisins. Ils viennent
souvent se ranger autour de cette table, qui ne fut jamais entourée que de mes
amis. La confiance et la franchise règnent dans nos entretiens. Nous nous
communiquons nos découvertes ; car, bien différents des autres artistes, qui
ont des secrets, chacun de nous est aussi jaloux d’instruire les autres que de
s’instruire soi-même.
S’adressant ensuite à quelques habitants d’Athènes qui venaient
d’arriver, il ajoutait : vous croyez être libres dans l’enceinte de vos
murs ; mais cette indépendance que les lois vous accordent, la tyrannie de la
société vous la ravit sans pitié : des charges à briguer, et à remplir ;
des hommes puissants à ménager ; des noirceurs à prévoir, et à éviter ;
des devoirs de bienséance plus rigoureux que ceux de la nature ; une contrainte
continuelle dans l’habillement, dans la démarche, dans les actions, dans les
paroles ; le poids insupportable de l’oisiveté ; les lentes persécutions des
importuns : il n’est aucune sorte d’esclavage qui ne vous tienne enchaînés
dans ses fers.
Vos fêtes sont si magnifiques ! Et les nôtres si gaies ! Vos plaisirs si
superficiels et si passagers ! Les nôtres si vrais et si constants ! Les dignités
de la république imposent-elles des fonctions plus nobles que l’exercice
d’un art sans lequel l’industrie et le commerce tomberaient en décadence ?
Avez-vous jamais respiré dans vos riches appartements la fraîcheur de cet air
qui se joue sous cette voûte de verdure ? Et vos repas, quelquefois si
somptueux, valent-ils ces jattes de lait qu’on vient de traire, et ces fruits
délicieux que nous avons cueillis de nos mains ? Et quel goût ne prêtent pas
à nos aliments, des travaux qu’il est si doux d’entreprendre, même dans
les glaces de l’hiver, et dans les chaleurs de l’été ; dont il est si doux
de se délasser, tantôt dans l’épaisseur des bois, au souffle des zéphyrs,
sur un gazon qui invite au sommeil ; tantôt auprès d’une flamme étincelante,
nourrie par des troncs d’arbres que je tire de mon domaine, au milieu de ma
femme et de mes enfants, objets toujours nouveaux de l’amour le plus tendre ;
au mépris de ces vents impétueux qui grondent autour de ma retraite, sans en
troubler la tranquillité ! Ah ! Si le bonheur n’est que la santé de l’âme,
ne doit-on pas le trouver dans les lieux où règne une juste proportion entre
les besoins et les désirs, où le mouvement est toujours suivi du repos, et
l’intérêt toujours accompagné du calme ?
Nous eûmes plusieurs entretiens avec Euthymène. Nous lui dîmes que dans
quelques-uns de ses écrits, Xénophon proposait d’accorder, non des récompenses
en argent, mais quelques distinctions flatteuses à ceux qui cultiveraient le
mieux leurs champs. Ce moyen répondit-il, pourrait encourager l’agriculture ;
mais la république est si occupée à distribuer des grâces à des hommes
oisifs et puissants, qu’elle ne peut guère penser à des citoyens utiles et
ignorés.
Étant partis d’Acharnes, nous remontâmes vers la Béotie. Nous vîmes en
passant quelques châteaux entourés de murailles épaisses et de tours élevées,
tels que ceux de Phylé, de Décélie, de Rhamnonte. Les frontières de
l’Attique sont garanties de tous côtés par ces places fortes. On y
entretient des garnisons ; et en cas d’invasions, on ordonne aux habitants de
la campagne de s’y réfugier.
Rhamnonte est située auprès de la mer. Sur une éminence voisine, s’élève
le temple de l’implacable Némésis, déesse de la vengeance. Sa statue haute
de 10 coudées (10), est de la main de Phidias, et
mérite d’en être par la beauté du travail. Il employa un bloc de marbre de
Paros, que les perses avaient apporté en ces lieux pour dresser un trophée.
Phidias n’y fit point inscrire son nom, mais celui de son élève Agoracrite
qu’il aimait beaucoup.
De là nous descendîmes au bourg de Marathon. Ses habitants s’empressaient de
nous raconter les principales circonstances de la victoire que les athéniens,
sous la conduite de Miltiade, y remportèrent autrefois contre les perses. Ce célèbre
évènement a laissé une telle impression dans leurs esprits, qu’ils croient
entendre pendant la nuit, les cris des combattants et les hennissements des
chevaux. Ils nous montraient les tombeaux des grecs qui périrent dans la
bataille ; ce sont de petites colonnes sur lesquelles on s’est contenté de
graver leurs noms. Nous nous prosternâmes devant celle que les athéniens
consacrèrent à la mémoire de Miltiade, après l’avoir laissé mourir dans
un cachot. Elle n’est distinguée des autres, que parce qu’elle en est séparée.
Pendant que nous approchions de Brauron, l’air retentissait de cris de joie.
On y célébrait la fête de Diane, divinité tutélaire de ce bourg. Sa statue
nous parut d’une haute antiquité ; c’est la même, nous disait-on,
qu’Iphigénie rapporta de la Tauride. Toutes les filles des athéniens doivent
être vouées à la déesse, après qu’elles ont atteint leur cinquième année,
avant qu’elles aient passé leur dixième. Un grand nombre d’entre elles,
amenées par leurs parents, et ayant à leur tête la jeune prêtresse de Diane,
assistèrent aux cérémonies qu’elles embellissaient de leur présence, et
pendant lesquelles des rhapsodes chantaient des fragments de l’Iliade. Par une
suite de leur dévouement, elles viennent, avant que de se marier, offrir des
sacrifices à cette déesse.
On nous pressait d’attendre encore quelques jours, pour être témoins d’une
fête qui se renouvelle chaque cinquième année en l’honneur de Bacchus, et
qui, attirant dans ces lieux, la plupart des courtisanes d’Athènes, se célébrait
avec autant d’éclat que de licence. Mais la description qu’on nous en fit,
ne servit qu’à nous en dégoûter, et nous allâmes voir les carrières du
mont Pentélique, d’où l’on tire ce beau marbre blanc si renommé dans la
Grèce, et si souvent mis en œuvre par les plus habiles statuaires. Il semble
que la nature s’est fait un plaisir de multiplier dans le même endroit les
grands hommes, les grands artistes, et la matière la plus propre à conserver
le souvenir des uns et des autres. Le mont Hymette, et d’autres montagnes de
l’Attique, recèlent dans leur sein de semblables carrières.
Nous allâmes coucher à Prasies, petit bourg situé auprès de la mer. Son
port, nommé Panorme, offre aux vaisseaux un asile sûr et commode. Il est
entouré de vallées et de collines charmantes, qui, dès le rivage même, s’élèvent
en amphithéâtre, et vont s’appuyer sur des montagnes couvertes de pins et
d’autres espèces d’arbres.
De là nous entrâmes dans une belle plaine qui fait partie d’un canton nommé
Paralos (11). Elle est bordée de chaque côté d’un rang de collines, dont les
sommets arrondis et séparés les uns des autres, semblent être l’ouvrage
plutôt de l’art que de la nature. Elle nous conduisit à Thoricos, place
forte située sur les bords de la mer. Et quelle fut notre joie, en apprenant
que Platon était dans le voisinage, chez Théophile, un de ses anciens amis,
qui l’avait pressé pendant longtemps de venir à sa maison de campagne !
Quelques-uns de ses disciples l’avaient accompagné dans ces lieux solitaires.
Je ne sais quel tendre intérêt la surprise attache à ces rencontres fortuites
; mais notre entrevue eut l’air d’une reconnaissance, et Théophile en
prolongea la douceur en nous retenant chez lui.
Le lendemain à la pointe du jour, nous nous rendîmes au mont Laurium, où sont
des mines d’argent qu’on exploite depuis un temps immémorial. Elles sont si
riches, qu’on n’y parvient jamais à l’extrémité des filons, et qu’on
pourrait y creuser un plus grand nombre de puits, si de pareils travaux
n’exigeaient de fortes avances. Outre l’achat des instruments, et la
construction des maisons et des fourneaux, on a besoin de beaucoup d’esclaves,
dont le prix varie à tout moment. Suivant qu’ils sont plus ou moins forts,
plus ou moins âgés, ils coûtent 300 ou 600 drachmes, et quelquefois
davantage. Quand on n’est pas assez riche pour en acheter, on fait un marché
avec des citoyens qui en possèdent un grand nombre, et on leur donne pour
chaque esclave une obole par jour (12).
Tout particulier qui, par lui-même, ou à la tête d’une compagnie,
entreprend une nouvelle fouille, doit en acheter la permission, que la république
seule peut accorder. Il s’adresse aux magistrats chargés du département des
mines. Si sa proposition est acceptée, on l’inscrit dans un registre, et il
s’oblige à donner, outre l’achat du privilège, la 24e partie du
profit. S’il ne satisfait pas à ses obligations, la concession revient au
fisc qui la met à l’encan.
Autrefois les sommes provenues, soit de la vente, soit de la rétribution éventuelle
des mines, étaient distribuées au peuple. Thémistocle obtint de l’assemblée
générale qu’elles seraient destinées à construire des vaisseaux. Cette
ressource soutint la marine pendant la guerre du Péloponnèse. On vit alors des
particuliers s’enrichir par l’exploitation des mines.
Nicias, si malheureusement célèbre par l’expédition de Sicile, louait à un
entrepreneur 1.000 esclaves, dont il retirait par jour 1.000 oboles ou 166
drachmes deux tiers (13). Hipponicus, dans le même
temps, en avait 600 qui, sur le même pied, lui rendaient 600 oboles ou 100
drachmes par jour (14). Suivant ce calcul, Xénophon proposait au gouvernement de
faire le commerce des esclaves destinés aux mines. Il eût suffi d’une première
mise pour en acquérir 1.200, et en augmenter successivement le nombre jusqu’à
10000. Il en aurait alors résulté tous les ans pour l’état, un bénéfice
de 100 talents (15). Ce projet, qui pouvait exciter l’émulation des entrepreneurs,
ne fut point exécuté ; et vers la fin de cette guerre, on s’aperçut que les
mines rendaient moins qu’auparavant.
Divers accidents peuvent tromper les espérances des entrepreneurs, et j’en ai
vu plusieurs qui s’étaient ruinés, faute de moyens et d’intelligence.
Cependant les lois n’avaient rien négligé pour les encourager ; le revenu
des mines n’est point compté parmi les biens qui obligent un citoyen à
contribuer aux charges extraordinaires de l’état : des peines sont décernées
contre les concessionnaires qui l’empêcheraient d’exploiter sa mine, soit
en enlevant ses machines et ses instruments, soit en mettant le feu à sa
fabrique ou aux étais qu’on place dans les souterrains, soit en anticipant
sur son domaine ; car les concessions faites à chaque particulier, sont
circonscrites dans des bornes qu’il n’est pas permis de passer.
Nous pénétrâmes dans ces lieux humides et mal sains. Nous fûmes témoins de
ce qu’il en coûte de peines, pour arracher, des entrailles de la terre, ces métaux
qui sont destinés à n’être découverts et même possédés que par des
esclaves.
Sur les flancs de la montagne, auprès des puits, on a construit des forges et
des fourneaux, où l’on porte le minerai, pour séparer l’argent des matières
avec lesquelles il est combiné. Il l’est souvent avec une substance
sablonneuse, rouge, brillante, dont on a tiré, pour la première fois, dans ces
derniers temps, le cinabre artificiel (16).
On est frappé, quand on voyage dans l’Attique, du contraste que présentent
les deux classes d’ouvriers qui travaillent à la terre. Les uns sans crainte
et sans danger, recueillent sur sa surface le blé, le vin, l’huile et les
autres fruits auxquels il leur est permis de participer ; ils sont en général
bien nourris, bien vêtus ; ils ont des moments de plaisirs, et au milieu de
leurs peines, ils respirent un air libre, et jouissent de la clarté des cieux.
Les autres, enfouis dans les carrières de marbre, ou dans les mines d’argent,
toujours près de voir la tombe se fermer sur leurs têtes, ne sont éclairés
que par des clartés funèbres, et n’ont autour d’eux qu’une atmosphère
grossière et souvent mortelle. Ombres infortunées, à qui il ne reste de
sentiments que pour souffrir, et de forces, que pour augmenter le faste des maîtres
qui les tyrannisent ! Qu’on juge d’après ce rapprochement, quelles sont les
vraies richesses que la nature destinait à l’homme.
Nous n’avions pas averti Platon de notre voyage aux mines ; il voulut nous
accompagner au cap de Sunium, éloigné d’Athènes d’environ 330 stades (17). On
y voit un superbe temple consacré à Minerve, de marbre blanc, d’ordre
dorique, entouré d’un péristyle, ayant, comme celui de Thésée, auquel il
ressemble par sa disposition générale, 6 colonnes de front, et 13 de retour.
Du sommet du promontoire, on distingue au bas de la montagne le port et le bourg
de Sunium, qui est une des fortes places de l’Attique. Mais un plus grand
spectacle excitait notre admiration. Tantôt nous laissions nos yeux s’égarer
sur les vastes plaines de la mer, et se reposer ensuite sur les tableaux que
nous offraient les îles voisines ; tantôt d’agréables souvenirs semblaient
rapprocher de nous les îles qui se dérobaient à nos regards. Nous disions :
de ce côté de l’horizon, est Ténos, où l’on trouve des vallées si
fertiles ; et Délos, où l’on célèbre des fêtes si ravissantes.
Alexis me disait tout bas : voilà Céos, où je vis Glycère pour la première
fois. Philoxène me montrait en soupirant, l’île qui porte le nom d’Hélène.
C’était là que dix ans auparavant, ses mains avaient dressé, entre des
myrtes et des cyprès, un monument à la tendre Coronis ; c’était là que
depuis dix ans, il venait à certains jours arroser de larmes ces cendres éteintes,
et encore chères à son cœur. Platon sur qui les grands objets faisaient
toujours une forte impression, semblait attacher son âme sur les gouffres que
la nature a creusés au fond des mers.
Cependant l’horizon se chargeait au loin de vapeurs ardentes et sombres ; le
soleil commençait à pâlir ; la surface des eaux, unie et sans mouvement, se
couvrait de couleurs lugubres, dont les teintes variaient sans cesse. Déjà le
ciel, tendu et fermé de toutes parts, n’offrait à nos yeux qu’une voûte ténébreuse
que la flamme pénétrait, et qui s’appesantissait sur la terre. Toute la
nature était dans le silence, dans l’attente, dans un état d’inquiétude
qui se communiquait jusqu’au fond de nos âmes. Nous cherchâmes un asile dans
le vestibule du temple, et bientôt nous vîmes la foudre briser à coups
redoublés cette barrière de ténèbres et de feux suspendue sur nos têtes ;
des nuages épais rouler par masses dans les airs, et tomber en torrents sur la
terre ; les vents déchaînés fondre sur la mer, et la bouleverser dans ses abîmes.
Tout grondait, le tonnerre, les vents, les flots, les antres, les montagnes ; et
de tous ces bruits réunis, il se formait un bruit épouvantable qui semblait
annoncer la dissolution de l’univers. L’aquilon ayant redoublé ses efforts,
l’orage alla porter ses fureurs dans les climats brûlants de l’Afrique.
Nous le suivîmes des yeux, nous l’entendîmes mugir dans le lointain ; le
ciel brilla d’une clarté plus pure ; et cette mer, dont les vagues écumantes
s’étaient élevées jusqu’aux cieux, traînait à peine ses flots jusque
sur le rivage. à l’aspect de tant de changements inopinés et rapides, nous
restâmes quelque temps immobiles et muets. Mais bientôt ils nous rappelèrent
ces questions, sur lesquelles la curiosité des hommes s’exerce depuis tant de
siècles : pourquoi ces écarts et ces révolutions dans la nature ? Faut-il les
attribuer au hasard ? Mais d’où vient que sur le point de se briser mille
fois, la chaîne intime des êtres se conserve toujours ? Est-ce une cause
intelligente qui excite et apaise les tempêtes ? Mais quel but se
propose-t-elle ? D’où vient qu’elle foudroie les déserts, et qu’elle épargne
les nations coupables ? De là nous remontions à l’existence des dieux, au débrouillement
du chaos, à l’origine de l’univers. Nous nous égarions dans nos idées, et
nous conjurions Platon de les rectifier. Il était dans un recueillement profond
; on eût dit que la voix terrible et majestueuse de la nature retentissait
encore autour de lui. À la fin, pressé par nos prières, et par les vérités
qui l’agitaient intérieurement, il s’assit sur un siége rustique, et nous
ayant fait placer à ses côtés, il commença par ces mots : faibles mortels
que nous sommes ! Est-ce à nous de pénétrer les secrets de la divinité,
nous, dont les plus sages ne sont auprès d’elle, que ce qu’un singe est
auprès de nous ? Prosterné à ses pieds, je lui demande de mettre dans ma
bouche des discours qui lui soient agréables, et qui vous paraissent conformes
à la raison.
Si j’étais obligé de m’expliquer en présence de la multitude, sur le
premier auteur de toutes choses, sur l’origine de l’univers et sur la cause
du mal, je serais forcé de parler par énigmes ; mais dans ces lieux
solitaires, n’ayant que Dieu et mes amis pour témoins, j’aurai la douceur
de rendre hommage à la vérité. Le dieu que je vous annonce, est un dieu
unique, immuable, infini. Centre de toutes les perfections, source intarissable
de l’intelligence et de l’être, avant qu’il eût fait l’univers, avant
qu’il eût déployé sa puissance au dehors, il était ; car il n’a point eu
de commencement : il était en lui-même ; il existait dans les profondeurs de
l’éternité. Non, mes expressions ne répondent pas à la grandeur de mes idées,
ni mes idées à la grandeur de mon sujet.
Également éternelle, la matière subsistait dans une fermentation affreuse,
contenant les germes de tous les maux, pleine de mouvements impétueux, qui
cherchaient à réunir ses parties, et de principes destructifs, qui les séparaient
à l’instant ; susceptible de toutes les formes, incapable d’en conserver
aucune : l’horreur et la discorde erraient sur ses flots bouillonnants. La
confusion effroyable que vous venez de voir dans la nature, n’est qu’une
faible image de celle qui régnait dans le chaos.
De toute éternité, Dieu par sa bonté infinie, avait résolu de former
l’univers, suivant un modèle toujours présent à ses yeux, modèle immuable,
incréé, parfait ; idée semblable à celle que conçoit un artiste, lorsque il
convertit la pierre grossière en un superbe édifice ; monde intellectuel, dont
ce monde visible n’est que la copie et l’expression. Tout ce qui dans
l’univers tombe sous nos sens, tout ce qui se dérobe à leur activité, était
tracé d’une manière sublime dans ce premier plan ; et comme l’être suprême
ne conçoit rien que de réel, on peut dire qu’il produisait le monde, avant
qu’il l’eût rendu sensible.
Ainsi existaient de toute éternité, Dieu auteur de tout bien, la matière
principe de tout mal, et ce modèle suivant lequel Dieu avait résolu
d’ordonner la matière (18).
Quand l’instant de cette grande opération fut arrivé, la sagesse éternelle
donna ses ordres au chaos, et aussitôt toute la masse fut agitée d’un
mouvement fécond et inconnu. Ses parties, qu’une haine implacable divisait
auparavant, coururent se réunir, s’embrasser et s’enchaîner. Le feu brilla
pour la première fois dans les ténèbres ; l’air se sépara de la terre et
de l’eau. Ces quatre éléments furent destinés à la composition de tous les
corps.
Pour en diriger les mouvements, Dieu qui avait préparé une âme (19), composée en
partie de l’essence divine, et en partie de la substance matérielle, la revêtit
de la terre, des mers et de l’air grossier, au delà duquel il étendit les déserts
des cieux. De ce principe intelligent, attaché au centre de l’univers,
partent comme des rayons de flamme, qui sont plus ou moins purs, suivant
qu’ils sont plus ou moins éloignés de leur centre, qui s’insinuent dans
les corps, et animent leurs parties, et qui, parvenus aux limites du monde, se répandent
sur sa circonférence, et forment tout autour une couronne de lumière.
À peine l’âme universelle eut-elle été plongée dans cet océan de matière
qui la dérobe à nos regards, qu’elle essaya ses forces, en ébranlant ce
grand tout à plusieurs reprises, et que tournant rapidement sur elle-même,
elle entraîna tout l’univers docile à ses efforts.
Si cette âme n’eût été qu’une portion pure de la substance divine, son
action, toujours simple et constante, n’aurait imprimé qu’un mouvement
uniforme à toute la masse.
Mais comme la matière fait partie de son essence, elle jeta de la variété
dans la marche de l’univers. Ainsi, pendant qu’une impression générale,
produite par la partie divine de l’âme universelle, fait tout rouler
d’orient en occident dans l’espace de 24 heures, une impression particulière,
produite par la partie matérielle de cette âme, fait avancer d’occident en
orient, suivant certains rapports de célérité, cette partie des cieux où
nagent les planètes.
Pour concevoir la cause de ces deux mouvements contraires, il faut observer que
la partie divine de l’âme universelle est toujours en opposition avec la
partie matérielle ; que la première se trouve avec plus d’abondance vers les
extrémités du monde, et la seconde dans les couches d’air qui environnent la
terre ; et qu’enfin, lorsque il fallut mouvoir l’univers, la partie matérielle
de l’âme, ne pouvant résister entièrement à la direction générale donnée
par la partie divine, ramassa les restes du mouvement irrégulier qui
l’agitait dans le chaos, et parvint à le communiquer aux sphères qui
entourent notre globe.
Cependant l’univers était plein de vie. Ce fils unique, ce dieu engendré,
avait reçu la figure sphérique, la plus parfaite de toutes. Il était
assujetti au mouvement circulaire, le plus simple de tous, le plus convenable à
sa forme. L’être suprême jeta des regards de complaisance sur son ouvrage ;
et l’ayant rapproché du modèle qu’il suivait dans ses opérations, il
reconnut avec plaisir que les traits principaux de l’original se retraçaient
dans la copie.
Mais il en était un qu’elle ne pouvait recevoir, l’éternité, attribut
essentiel du monde intellectuel, et dont ce monde visible n’était pas
susceptible. Ces deux mondes ne pouvant avoir les mêmes perfections, Dieu
voulut qu’ils en eussent de semblables. Il fit le temps, cette image mobile de
l’immobile éternité (20) ; le temps qui, commençant et achevant sans cesse le
cercle des jours et des nuits, des mois et des années, semble ne connaître
dans sa course ni commencement, ni fin, et mesurer la durée du monde sensible,
comme l’éternité mesure celle du monde intellectuel ; le temps enfin, qui
n’aurait point laissé de traces de sa présence, si des signes visibles n’étaient
chargés de distinguer ses parties fugitives, et d’enregistrer, pour ainsi
dire, ses mouvements. Dans cette vue, l’être suprême alluma le soleil, et le
lança avec les autres planètes dans la vaste solitude des airs. C’est de là
que cet astre inonde le ciel de sa lumière, qu’il éclaire la marche des planètes,
et qu’il fixe les limites de l’année, comme la lune détermine celles des
mois. L’étoile de Mercure et celle de Vénus, entraînées par la sphère à
laquelle il préside, accompagnent toujours ses pas. Mars, Jupiter et Saturne
ont aussi des périodes particulières et inconnues au vulgaire.
Cependant l’auteur de toutes choses adressa la parole aux génies à qui il
venait de confier l’administration des astres. « Dieux, qui me devez la
naissance, écoutez mes ordres souverains. Vous n’avez pas de droits à
l’immortalité ; mais vous y participerez par le pouvoir de ma volonté, plus
forte que les liens qui unissent les parties dont vous êtes composés. Il
reste, pour la perfection de ce grand tout, à remplir d’habitants les mers,
la terre et les airs. S’ils me devaient immédiatement le jour, soustraits à
l’empire de la mort, ils deviendraient égaux aux dieux mêmes. Je me repose
donc sur vous du soin de les produire. Dépositaires de ma puissance, unissez à
des corps périssables, les germes d’immortalité que vous allez recevoir de
mes mains. Formez en particulier des êtres qui commandent aux autres animaux,
et vous soient soumis ; qu’ils naissent par vos ordres, qu’ils croissent par
vos bienfaits ; et qu’après leur mort, ils se réunissent à vous, et
partagent votre bonheur. » Il dit, et soudain versant dans la coupe où il
avait pétri l’âme du monde, les restes de cette âme tenus en réserve, il
en composa les âmes particulières ; et joignant à celles des hommes une
parcelle de l’essence divine, il leur attacha des destinées irrévocables.
Alors il fut réglé qu’il naîtrait des mortels capables de connaître la
divinité, et de la servir ; que l’homme aurait la prééminence sur la femme
; que la justice consisterait à triompher des passions, et l’injustice à y
succomber ; que les justes iraient, dans le sein des astres, jouir d’une félicité
inaltérable ; que les autres seraient métamorphosés en femmes ; que si leur
injustice continuait, ils reparaîtraient sous différentes formes d’animaux,
et qu’enfin ils ne seraient rétablis dans la dignité primitive de leur être,
que lorsque ils se seraient rendus dociles à la voix de la raison.
Après ces décrets immuables, l’être suprême sema les âmes dans les planètes
; et ayant ordonné aux dieux inférieurs de les revêtir successivement de
corps mortels, de pourvoir à leurs besoins, et de les gouverner, il rentra dans
le repos éternel.
Aussitôt les causes secondes ayant emprunté de la matière, des particules des
quatre éléments, les attachèrent entre elles par des liens invisibles, et
arrondirent, autour des âmes, les différentes parties des corps destinés à
leur servir de chars, pour les transporter d’un lieu dans un autre.
L’âme immortelle et raisonnable fut placée dans le cerveau, dans la partie
la plus éminente du corps, pour en régler les mouvements. Mais, outre ce
principe divin, les dieux inférieurs formèrent une âme mortelle, privée de
raison, où devaient résider la volupté qui attire les maux, la douleur qui
fait disparaître les biens, l’audace et la peur qui ne conseillent que des
imprudences, la colère si difficile à calmer, l’espérance si facile à séduire,
et toutes les passions fortes, apanage nécessaire de notre nature. Elle occupe
dans le corps humain, deux régions séparées par une cloison intermédiaire.
La partie irascible, revêtue de force et de courage, fut placée dans la
poitrine, où, plus voisine de l’âme immortelle, elle est plus à portée
d’écouter la voix de la raison ; où d’ailleurs tout concourt à modérer
ses transports fougueux, l’air que nous respirons, les boissons qui nous désaltèrent,
les vaisseaux même qui distribuent les liqueurs dans toutes les parties du
corps. En effet, c’est par leur moyen, que la raison, instruite des efforts
naissants de la colère, réveille tous les sens par ses menaces et par ses
cris, leur défend de seconder les coupables excès du cœur, et le retient,
malgré lui-même, dans la dépendance.
Plus loin, et dans la région de l’estomac, fut enchaînée cette autre partie
de l’âme mortelle, qui ne s’occupe que des besoins grossiers de la vie ;
animal avide et féroce, qu’on éloigna du séjour de l’âme immortelle,
afin que ses rugissements et ses cris n’en troublassent point les opérations.
Cependant elle conserve toujours ses droits sur lui ; et ne pouvant le gouverner
par la raison, elle le subjugue par la crainte. Comme il est placé près du
foie, elle peint, dans ce viscère brillant et poli, les objets les plus propres
à l’épouvanter. Alors il ne voit dans ce miroir, que des rides affreuses et
menaçantes, que des spectres effrayants qui le remplissent de chagrin et de dégoût.
D’autres fois, à ces tableaux funestes, succèdent des peintures plus douces
et plus riantes. La paix règne autour de lui ; et c’est alors que, pendant le
sommeil, il prévoit les événements éloignés. Car les dieux inférieurs,
chargés de nous donner toutes les perfections dont nous étions susceptibles,
ont voulu que cette portion aveugle et grossière de notre âme, fût éclairée
par un rayon de vérité. Ce privilège ne pouvait être le partage de l’âme
immortelle, puisque l’avenir ne se dévoile jamais à la raison, et ne se
manifeste que dans le sommeil, dans la maladie et dans l’enthousiasme.
Les qualités de la matière, les phénomènes de la nature, la sagesse qui
brille en particulier dans la disposition et dans l’usage des parties du corps
humain, tant d’autres objets dignes de la plus grande attention, me mèneraient
trop loin, et je reviens à celui que je m’étais d’abord proposé.
Dieu n’a pu faire, et n’a fait que le meilleur des mondes possibles, parce
qu’il travaillait sur une matière brute et désordonnée, qui sans cesse
opposait la plus forte résistance à sa volonté. Cette opposition subsiste
encore aujourd’hui ; et de là les tempêtes, les tremblements de terre, et
tous les bouleversements qui arrivent dans notre globe. Les dieux inférieurs en
nous formant, furent obligés d’employer les mêmes moyens que lui ; et de là
les maladies du corps, et celles de l’âme encore plus dangereuses. Tout ce
qui est bien dans l’univers en général, et dans l’homme en particulier, dérive
du Dieu suprême ; tout ce qui s’y trouve de défectueux, vient du vice inhérent
à la matière.
Événements remarquables arrivés en Grèce et en Sicile (depuis l’année 357, jusqu’à l’an 354 avant J.-C.). Expédition de Dion. Jugement des généraux Timothée et Iphicrate. Commencement de la guerre sacrée. (21)
J’ai
dit plus haut (22) que Dion, banni de
Syracuse par le roi Denys son neveu et son beau-frère, s’était enfin déterminé
à délivrer sa patrie du joug sous lequel elle gémissait. En sortant d’Athènes
il partit pour l’île de Zacynthe, rendez-vous des troupes qu’il rassemblait
depuis quelque temps.
Il y trouva 3.000 hommes, levés la plupart dans le Péloponnèse, tous d’une
valeur éprouvée et d’une hardiesse supérieure aux dangers. Ils ignoraient
encore leur destination, et quand ils apprirent qu’ils allaient attaquer une
puissance défendue par 100.000 hommes d’infanterie, 10.000 de cavalerie, 400
galères, des places très fortes, des richesses immenses, et des alliances
redoutables, ils ne virent plus dans l’entreprise projetée, que le désespoir
d’un proscrit qui veut tout sacrifier à sa vengeance. Dion leur représenta
qu’il ne marchait point contre le plus puissant empire de l’Europe, mais
contre le plus méprisable et le plus faible des souverains. « Au reste,
ajouta-t-il, je n’avais pas besoin de soldats ; ceux de Denys seront bientôt
à mes ordres. Je n’ai choisi que des chefs, pour leur donner des exemples de
courage, et des leçons de discipline. Je suis si certain de la révolution, et
de la gloire qui en doit rejaillir sur nous, que, dussé-je périr à notre
arrivée en Sicile, je m’estimerais heureux de vous y avoir conduits. »
Ces discours avaient déjà rassuré les esprits, lorsque une éclipse de lune
leur causa de nouvelles alarmes (23) ; mais elles
furent dissipées, et par la fermeté de Dion, et par la réponse du devin de
l’armée, qui, interrogé sur ce phénomène, déclara que la puissance du roi
de Syracuse était sur le point de s’éclipser. Les soldats s’embarquèrent
aussitôt au nombre de 800. Le reste des troupes devait les suivre sous la
conduite d’Héraclide. Dion n’avait que deux vaisseaux de charge, et trois bâtiments
plus légers, tous abondamment pourvus de provisions de guerre et de bouche.
Cette petite flotte, qu’une tempête violente poussa vers les côtes
d’Afrique, et sur des rochers où elle courut risque de se briser, aborda
enfin au port de Minoa, dans la partie méridionale de la Sicile. C’était une
place forte qui appartenait aux carthaginois. Le gouverneur, par amitié pour
Dion, peut-être aussi pour fomenter des troubles utiles aux intérêts de
Carthage, prévint les besoins des troupes fatiguées d’une pénible
navigation. Dion voulait leur ménager un repos nécessaire ; mais ayant appris
que Denys s’était, quelques jours auparavant, embarqué pour l’Italie,
elles conjurèrent leur général de les mener au plus tôt à Syracuse.
Cependant le bruit de son arrivée se répandant avec rapidité dans toute la
Sicile, la remplit de frayeur et d’espérance. Déjà ceux d’Agrigente, de Géla,
de Camarine, se sont rangés sous ses ordres. Déjà ceux de Syracuse et des
campagnes voisines accourent en foule. Il distribue à 5000 d’entre eux les
armes qu’il avait apportées du Péloponnèse. Les principaux habitants de la
capitale, revêtus de robes blanches, le reçoivent aux portes de la ville. Il
entre à la tête de ses troupes qui marchent en silence, suivi de 50.000
hommes, qui font retentir les airs de leurs cris. Au son bruyant des trompettes,
les cris s’apaisent, et le héraut qui le précède, annonce que Syracuse est
libre, et la tyrannie détruite. à ces mots, des larmes d’attendrissement
coulent de tous les yeux, et l’on n’entend plus qu’un mélange confus de
clameurs perçantes, et de vœux adressés au ciel. L’encens des sacrifices brûle
dans les temples et dans les rues. Le peuple, égaré par l’excès de ses
sentiments, se prosterne devant Dion, l’invoque comme une divinité
bienfaisante, répand sur lui des fleurs à pleines mains ; et ne pouvant
assouvir sa joie, il se jette avec fureur sur cette race odieuse d’espions et
de délateurs dont la ville était infectée, les saisit, se baigne dans leur
sang, et ces scènes d’horreur ajoutent à l’allégresse générale.
Dion continuait sa marche auguste, au milieu des tables dressées de chaque côté
dans les rues. Parvenu à la place publique, il s’arrête, et d’un endroit
élevé, il adresse la parole au peuple, lui présente de nouveau la liberté,
l’exhorte à la défendre avec vigueur, et le conjure de ne placer à la tête
de la république, que des chefs en état de la conduire dans des circonstances
si difficiles. On le nomme, ainsi que son frère Mégaclès : mais quelque
brillant que fût le pouvoir dont on voulait les revêtir, ils ne l’acceptèrent
qu’à condition qu’on leur donnerait pour associés vingt des principaux
habitants de Syracuse, dont la plupart avaient été proscrits par Denys.
Quelques jours après, ce prince informé trop tard de l’arrivée de Dion, se
rendit par mer à Syracuse, et entra dans la citadelle, autour de laquelle on
avait construit un mur qui la tenait bloquée. Il envoya aussitôt des députés
à Dion, qui leur enjoignit de s’adresser au peuple. Admis à l’assemblée générale,
ils cherchent à la gagner par les propositions les plus flatteuses. Diminution
dans les impôts, exemption du service militaire dans les guerres entreprises
sans son aveu ; Denys promettait tout, mais le peuple exigea l’abolition de la
tyrannie pour première condition du traité. Le roi, qui méditait une
perfidie, traîna la négociation en longueur, et fit courir le bruit qu’il
consentait à se dépouiller de son autorité ; en même temps, il manda les députés
du peuple, et les ayant retenus pendant toute la nuit, il ordonna une sortie à
la pointe du jour. Les barbares qui composaient la garnison, attaquèrent le mur
d’enceinte, en démolirent une partie, et repoussèrent les troupes de
Syracuse, qui, sur l’espoir d’un accommodement prochain, s’étaient laissé
surprendre.
Dion, convaincu que le sort de l’empire dépend de cette fatale journée, ne
voit d’autre ressource pour encourager les troupes intimidées, que de pousser
la valeur jusqu’à la témérité. Il les appelle au milieu des ennemis, non
de sa voix qu’elles ne sont plus en état d’entendre, mais par son exemple
qui les étonne et qu’elles hésitent d’imiter. Il se jette seul à travers
les vainqueurs, en terrasse un grand nombre, est blessé, porté à terre, et
enlevé par des soldats syracusains, dont le courage ranimé, prête au sien de
nouvelles forces. Il monte aussitôt à cheval, rassemble les fuyards, et de sa
main qu’une lance a percée, il leur montre le champ fatal qui, dans
l’instant même, va décider de leur esclavage ou de leur liberté ; il vole
tout de suite au camp des troupes du Péloponnèse, et les amène au combat. Les
barbares, épuisés de fatigue, ne font bientôt plus qu’une faible résistance,
et vont cacher leur honte dans la citadelle. Les syracusains distribuèrent 100
mines (24) à chacun des soldats étrangers, qui
d’une commune voix, décernèrent une couronne d’or à leur général.
Denys comprit alors qu’il ne pouvait triompher de ses ennemis, qu’en les désunissant,
et résolut d’employer, pour rendre Dion suspect au peuple, les mêmes
artifices dont on s’était autrefois servi pour le noircir auprès de lui. De
là ces bruits sourds qu’il faisait répandre dans Syracuse, ces intrigues et
ces défiances dont il agitait les familles, ces négociations insidieuses et
cette correspondance funeste qu’il entretenait, soit avec Dion, soit avec le
peuple. Toutes ses lettres étaient communiquées à l’assemblée générale.
Un jour il s’en trouva une qui portait cette adresse : à mon père.
Les syracusains, qui la crurent d’Hipparinus fils de Dion, n’osaient en
prendre connaissance ; mais Dion l’ouvrit lui-même. Denys avait prévu que
s’il refusait de la lire publiquement, il exciterait de la défiance ; que
s’il la lisait, il inspirerait de la crainte. Elle était de la main du roi.
Il en avait mesuré les expressions ; il y développait tous les motifs qui
devaient engager Dion à séparer ses intérêts de ceux du peuple ; son épouse,
son fils, sa sœur étaient renfermés dans la citadelle ; Denys pouvait en
tirer une vengeance éclatante. À ces menaces succédaient des plaintes et des
prières également capables d’émouvoir une âme sensible et généreuse.
Mais le poison le plus amer était caché dans les paroles suivantes : « rappelez-vous
le zèle avec lequel vous souteniez la tyrannie, quand vous étiez auprès de
moi. Loin de rendre la liberté à des hommes qui vous haïssent, parce qu’ils
se souviennent des maux dont vous avez été l’auteur et l’instrument,
gardez le pouvoir qu’ils vous ont confié, et qui fait seul votre sûreté,
celle de votre famille et de vos amis. »
Denys n’eût pas retiré plus de fruit du gain d’une bataille que du succès
de cette lettre. Dion parut, aux yeux du peuple, dans l’étroite obligation de
ménager le tyran ou de le remplacer. Dès ce moment, il dut entrevoir la perte
de son crédit ; car dès que la confiance est entamée, elle est bientôt détruite.
Sur ces entrefaites arriva, sous la conduite d’Héraclide, la seconde division
des troupes du Péloponnèse. Héraclide qui jouissait d’une grande considération
à Syracuse, ne semblait destiné qu’à augmenter les troubles d’un état.
Son ambition formait des projets que sa légèreté ne lui permettait pas de
suivre. Il trahissait tous les partis, sans assurer le triomphe du sien, et il
ne réussit qu’à multiplier des intrigues inutiles à ses vues. Sous les
tyrans, il avait rempli avec distinction les premiers emplois de l’armée. Il
s’était ensuite uni avec Dion, éloigné, rapproché de lui. Il n’avait ni
les vertus, ni les talents de ce grand homme, mais il le surpassait dans l’art
de gagner les cœurs. Dion les repoussait par un froid accueil, par la sévérité
de son maintien et de sa raison ; ses amis l’exhortaient vainement à se
rendre plus liant et plus accessible ; c’était en vain que Platon lui disait
dans ses lettres, que pour être utile aux hommes il fallait commencer par leur
être agréable. Héraclide plus facile, plus indulgent, parce que rien n’était
sacré pour lui, corrompait les orateurs par ses largesses, et la multitude par
ses flatteries. Elle avait déjà résolu de se jeter entre ses bras ; et dès
la première assemblée, elle lui donna le commandement des armées navales.
Dion survint à l’instant ; il représenta que la nouvelle charge n’était
qu’un démembrement de la sienne, obtint la révocation du décret, et le fit
ensuite confirmer dans une assemblée plus régulière qu’il avait eu soin de
convoquer. Il voulut de plus qu’on ajoutât quelques prérogatives à la place
de son rival, et se contenta de lui faire des reproches en particulier. Héraclide
affecta de paraître sensible à ce généreux procédé.
Assidu, rampant auprès de Dion, il prévenait, épiait, exécutait ses ordres
avec l’empressement de la reconnaissance, tandis que par des brigues secrètes,
il opposait à ses desseins des obstacles invincibles. Dion proposait-il des
voies d’accommodement avec Denys ? On le soupçonnait d’intelligence avec ce
prince ; cessait-il d’en proposer ? On disait qu’il voulait éterniser la
guerre, afin de perpétuer son autorité.
Ces accusations absurdes éclatèrent avec plus de force, après que la flotte
des syracusains eut mis en fuite celle du roi, commandée par Philistus (25).
La galère de ce général ayant échoué sur la côte, il eut le malheur de
tomber entre les mains d’une populace irritée, qui fit précéder son
supplice de traitements barbares, jusqu’à le traîner ignominieusement dans
les rues. Denys eût éprouvé le même sort, s’il n’avait remis la
citadelle à son fils Apollocrate, et trouvé le moyen de se sauver en Italie,
avec ses femmes et ses trésors. Enfin Héraclide qui, en qualité d’amiral,
aurait dû s’opposer à sa fuite, voyant les habitants de Syracuse animés
contre lui, eut l’adresse de détourner l’orage sur Dion, en proposant tout
à coup le partage des terres.
Cette proposition, source éternelle de divisions dans plusieurs états républicains,
fut reçue avec avidité de la part de la multitude, qui ne mettait plus de
bornes à ses prétentions. La résistance de Dion excita une révolte, et dans
un instant effaça le souvenir de ses services. Il fut décidé qu’on procéderait
au partage des terres, qu’on réformerait les troupes du Péloponnèse, et que
l’administration des affaires serait confiée à 25 nouveaux magistrats, parmi
lesquels on nomma Héraclide.
Il ne s’agissait plus que de déposer et de condamner Dion. Comme on craignait
les troupes étrangères dont il était entouré, on tenta de les séduire par
les plus magnifiques promesses. Mais ces braves guerriers, qu’on avait humiliés
en les privant de leur solde, qu’on humiliait encore plus en les jugeant
capables d’une trahison, placèrent leur général au milieu d’eux, et
traversèrent la ville, poursuivis et pressés par tout le peuple ; ils ne répondirent
à ses outrages que par des reproches d’ingratitude et de perfidie, pendant
que Dion employait, pour le calmer, des prières et des marques de tendresse.
Les syracusains honteux de l’avoir laissé échapper, envoyèrent pour
l’inquiéter dans sa retraite, des troupes qui prirent la fuite, dès qu’il
eut donné le signal du combat. Il se retira sur les terres des léontins, qui
non seulement se firent un honneur de l’admettre, ainsi que ses compagnons, au
nombre de leurs concitoyens, mais qui, par une noble générosité, voulurent
encore lui ménager une satisfaction éclatante. Après avoir envoyé des
ambassadeurs à Syracuse, pour se plaindre de l’injustice exercée contre les
libérateurs de la Sicile, et reçu les députés de cette ville chargés
d’accuser Dion, ils convoquèrent leurs alliés. La cause fut discutée dans
la diète, et la conduite des syracusains, condamnée d’une commune voix.
Loin de souscrire à ce jugement, ils se félicitaient de s’être à la fois délivrés
des deux tyrans qui les avaient successivement opprimés ; et leur joie
s’accrut encore par quelques avantages remportés sur les vaisseaux du roi,
qui venaient d’approvisionner la citadelle, et d’y jeter des troupes commandées
par Nypsius de Naples.
Ce général habile crut s’apercevoir que le moment de subjuguer les rebelles
était enfin arrivé. Rassurés par leurs faibles succès, et encore plus par
leur insolence, les syracusains avaient brisé tous les liens de la
subordination et de la décence. Leurs jours se dissipaient dans les excès de
la table, et leurs chefs se livraient à des désordres qu’on ne pouvait plus
arrêter. Nypsius sort de la citadelle, renverse le mur dont on l’avait une
seconde fois entourée, s’empare d’un quartier de la ville, et le met au
pillage. Les troupes de Syracuse sont repoussées, les habitants égorgés,
leurs femmes et leurs enfants chargés de fers, et menés à la citadelle. On
s’assemble, on délibère en tumulte ; la terreur a glacé les esprits, et le
désespoir ne trouve plus de ressource. Dans ce moment quelques voix s’élèvent,
et proposent le rappel de Dion et de son armée. Le peuple aussitôt le demande
à grands cris : « qu’il paraisse ; que les dieux nous le ramènent,
qu’il vienne nous enflammer de son courage. »
Des députés choisis font une telle diligence, qu’ils arrivent avant la fin
du jour chez les léontins. Ils tombent aux pieds de Dion, le visage baigné de
larmes, et l’attendrissent par la peinture des maux qu’éprouve sa patrie.
Introduits devant le peuple, les deux principaux ambassadeurs conjurent les
assistants de sauver une ville trop digne de leur haine et de leur pitié.
Quand ils eurent achevé, un morne silence régna dans l’assemblée. Dion
voulut le rompre, mais les pleurs lui coupaient la parole. Encouragé par ses
troupes qui partageaient sa douleur : « guerriers du Péloponnèse,
dit-il, et vous, fidèles alliés, c’est à vous de délibérer sur ce qui
vous regarde. De mon côté, je n’ai pas la liberté du choix ; Syracuse va périr,
je dois la sauver ou m’ensevelir sous ses ruines ; je me range au nombre de
ses députés, et j’ajoute : nous fûmes les plus imprudents, et nous sommes
les plus infortunés des hommes. Si vous êtes touchés de nos remords, hâtez-vous
de secourir une ville que vous avez sauvée une première fois ; si vous n’êtes
frappés que de nos injustices, puissent du moins les dieux récompenser le zèle
et la fidélité dont vous m’avez donné des preuves si touchantes ! Et
n’oubliez jamais ce Dion, qui ne vous abandonna point quand sa patrie fut
coupable, et qui ne l’abandonne pas quand elle est malheureuse. »
Il allait poursuivre ; mais tous les soldats émus s’écrient à la fois :
« mettez-vous à notre tête ; allons délivrer Syracuse » ; les
ambassadeurs pénétrés de joie et de reconnaissance, se jettent à leur cou,
et bénissent mille fois Dion, qui ne donne aux troupes que le temps de prendre
un léger repas. à peine est-il en chemin, qu’il rencontre de nouveaux députés,
dont les uns le pressent d’accélérer sa marche, les autres de la suspendre.
Les premiers parlaient au nom de la plus saine partie des citoyens ; les
seconds, au nom de la faction opposée. Les ennemis s’étant retirés, les
orateurs avaient reparu, et semaient la division dans les esprits. D’un côté
le peuple, entraîné par leurs clameurs, avait résolu de ne devoir sa liberté
qu’à lui-même, et de se rendre maître des portes de la ville, pour exclure
tout secours étranger ; d’un autre côté, les gens sages, effrayés d’une
si folle présomption, sollicitaient vivement le retour des soldats du Péloponnèse.
Dion crut ne devoir ni s’arrêter ni se hâter. Il s’avançait lentement
vers Syracuse, et n’en était plus qu’à 60 stades (26),
lorsque il vit arriver coup sur coup des courriers de tous les partis, de tous
les ordres de citoyens, d’Héraclide même, son plus cruel ennemi. Les assiégés
avaient fait une nouvelle sortie ; les uns achevaient de détruire le mur de
circonvallation ; les autres, comme des tigres ardents, se jetaient sur les
habitants, sans distinction d’âge ni de sexe ; d’autres enfin pour opposer
une barrière impénétrable aux troupes étrangères, lançaient des tisons et
des dards enflammés sur les maisons voisines de la citadelle.
À cette nouvelle, Dion précipite ses pas. Il aperçoit déjà les tourbillons
de flamme et de fumée qui s’élèvent dans les airs ; il entend les cris
insolents des vainqueurs, les cris lamentables des habitants. Il paraît : son
nom retentit avec éclat dans tous les quartiers de la ville. Le peuple est à
ses genoux, et les ennemis étonnés se rangent en bataille au pied de la
citadelle. Ils ont choisi ce poste, afin d’être protégés par les débris
presque inaccessibles du mur qu’ils viennent de détruire, et encore plus par
cette enceinte épouvantable de feux que leur fureur s’est ménagée. Pendant
que les syracusains prodiguaient à leur général les mêmes acclamations, les
mêmes titres de sauveur et de dieu dont ils l’avaient accueilli dans son
premier triomphe, ses troupes divisées en colonnes, et entraînées par son
exemple, s’avançaient en ordre à travers les cendres brûlantes, les poutres
enflammées, le sang et les cadavres dont les places et les rues étaient
couvertes ; à travers l’affreuse obscurité d’une fumée épaisse, et la
lueur, encore plus affreuse, des feux dévorants ; parmi les ruines des maisons
qui s’écroulaient avec un fracas horrible à leurs côtés ou sur leurs têtes.
Parvenues au dernier retranchement, elles le franchirent avec le même courage,
malgré la résistance opiniâtre et féroce des soldats de Nypsius, qui furent
taillés en pièces, ou contraints de se renfermer dans la citadelle.
Le jour suivant, les habitants, après avoir arrêté les progrès de
l’incendie, se trouvèrent dans une tranquillité profonde. Les orateurs et
les autres chefs de factions s’étaient exilés d’eux-mêmes, à
l’exception d’Héraclide et de Théodote son oncle. Ils connaissaient trop
Dion, pour ignorer qu’ils le désarmeraient par l’aveu de leur faute. Ses
amis lui représentaient avec chaleur qu’il ne déracinerait jamais du sein de
l’état, l’esprit de sédition, pire que la tyrannie, s’il refusait
d’abandonner les deux coupables aux soldats, qui demandaient leur supplice ;
mais il répondit avec douceur : « les autres généraux passent leur vie
dans l’exercice des travaux de la guerre, pour se ménager un jour des succès
qu’ils ne doivent souvent qu’au hasard. Élevé dans l’école de Platon,
j’ai appris à dompter mes passions ; et pour m’assurer d’une victoire que
je ne puisse attribuer qu’à moi-même, je dois pardonner et oublier les
offenses. Eh quoi ! Parce qu’Héraclide a dégradé son âme par sa perfidie
et ses méchancetés, faut-il que la colère et la vengeance souillent
indignement la mienne ? Je ne cherche point à le surpasser par les avantages de
l’esprit et du pouvoir ; je veux le vaincre à force de vertus, et le ramener
à force de bienfaits. »
Cependant il serrait la citadelle de si près, que la garnison, faute de vivres,
n’observait plus aucune discipline. Apollocrate, obligé de capituler, obtint
la permission de se retirer avec sa mère, sa sœur et ses effets, qu’on
transporta sur cinq galères. Le peuple accourut sur le rivage pour contempler
un si doux spectacle, et jouir paisiblement de ce beau jour, qui éclairait
enfin la liberté de Syracuse, la retraite du rejeton de ses oppresseurs, et
l’entière destruction de la plus puissante des tyrannies.
Apollocrate alla joindre son père Denys qui était alors en Italie. Après son
départ, Dion entra dans la citadelle. Aristomaque sa sœur, Hipparinus son
fils, vinrent au devant de lui, et reçurent ses premières caresses. Arrêté
les suivait, tremblante, éperdue, désirant et craignant de lever sur lui ses
yeux couverts de larmes. Aristomaque, l’ayant prise par la main : « comment
vous exprimer, dit-elle à son frère, tout ce que nous avons souffert pendant
votre absence ? Votre retour et vos victoires nous permettent enfin de respirer.
Mais hélas ! Ma fille, contrainte aux dépens de son bonheur et du mien, de
contracter un nouvel engagement, ma fille est malheureuse au milieu de la joie
universelle. De quel œil regardez-vous la fatale nécessité où la réduisit
la cruauté du tyran ? Doit-elle vous saluer comme son oncle ou comme son époux
? » Dion ne pouvant retenir ses pleurs, embrassa tendrement son épouse,
et lui ayant remis son fils, il la pria de partager l’humble demeure qu’il
s’était choisie. Car il ne voulait pas habiter le palais des rois.
Mon dessein n’était pas de tracer l’éloge de Dion. Je voulais simplement
rapporter quelques-unes de ses actions. Quoique l’intérêt qu’elles
m’inspirent m’ait peut-être déjà mené trop loin, je ne puis cependant résister
au plaisir de suivre, jusqu’à la fin de sa carrière, un homme qui, placé
dans tous les états, dans toutes les situations, fut toujours aussi différent
des autres, que semblable à lui-même, et dont la vie fournirait les plus beaux
traits à l’histoire de la vertu.
Après tant de triomphes, il voulut s’acquitter en public et en particulier,
de ce qu’il devait aux compagnons de ses travaux et aux citoyens qui avaient hâté
la révolution. Il fit part aux uns de sa gloire, aux autres de ses richesses :
simple, modeste dans son habillement, à sa table, dans tout ce qui le
concernait, il ne se permettait d’être magnifique, que dans l’exercice de
sa générosité. Tandis qu’il forçait l’admiration, non seulement de la
Sicile, mais encore de Carthage et de la Grèce entière ; tandis que Platon
l’avertissait dans une de ses lettres, que toute la terre avait les yeux
attachés sur lui, il les fixait sur ce petit nombre de spectateurs éclairés,
qui, ne comptant pour rien, ni ses exploits, ni ses succès, l’attendaient au
moment de la prospérité, pour lui accorder leur estime ou leur mépris.
De son temps, en effet, les philosophes avaient conçu le projet de travailler sérieusement
à la réformation du genre humain. Le premier essai devait se faire en Sicile.
Dans cette vue, ils entreprirent d’abord de façonner l’âme du jeune Denys,
qui trompa leurs espérances. Dion les avait depuis relevées, et plusieurs
disciples de Platon l’avaient suivi dans son expédition. Déjà, d’après
leurs lumières, d’après les siennes, d’après celles de quelques
corinthiens attirés par ses soins à Syracuse, il traçait le plan d’une république
qui concilierait tous les pouvoirs et tous les intérêts. Il préférait un
gouvernement mixte, où la classe des principaux citoyens balancerait la
puissance du souverain et celle du peuple. Il voulait même que le peuple ne fût
appelé aux suffrages, que dans certaines occasions, comme on le pratique à
Corinthe. Il n’osait cependant commencer son opération, arrêté par un
obstacle presque invincible. Héraclide ne cessait, depuis leur réconciliation,
de le tourmenter par des intrigues ouvertes ou cachées. Comme il était adoré
de la multitude, il ne devait pas adopter un projet qui détruisait la démocratie.
Les partisans de Dion lui proposèrent plus d’une fois de se défaire de cet
homme inquiet et turbulent. Il avait toujours résisté ; mais à force
d’importunités, on lui arracha son aveu. Les syracusains se soulevèrent, et
quoiqu’il parvînt à les apaiser, ils lui surent mauvais gré d’un
consentement que les circonstances semblaient justifier aux yeux de la
politique, mais qui remplit son âme de remords, et répandit l’amertume sur
le reste de ses jours.
Délivré de cet ennemi, il en trouva bientôt un autre, plus perfide et plus
dangereux. Dans le séjour qu’il fit à Athènes, un des citoyens de cette
ville, nommé Callippe, le reçut dans sa maison, obtint son amitié dont il
n’était pas digne, et le suivit en Sicile. Parvenu aux premiers grades
militaires, il justifia le choix du général, et gagna la confiance des
troupes. Après la mort d’Héraclide, il s’aperçut qu’il ne lui en coûterait
qu’un forfait, pour se rendre maître de la Sicile. La multitude avait besoin
d’un chef qui flattât ses caprices. Elle craignait de plus en plus que Dion
ne la dépouillât de son autorité pour s’en revêtir, ou la transporter à
la classe des riches. Parmi les gens éclairés, les politiques conjecturaient
qu’il ne résisterait pas toujours à l’attrait d’une couronne, et lui
faisaient un crime de leurs soupçons. La plupart de ces guerriers qu’il avait
amenés du Péloponnèse, et que l’honneur attachait à sa suite, avaient péri
dans les combats. Enfin, tous les esprits, fatigués de leur inaction et de ses
vertus, regrettaient la licence et les factions qui avaient pendant si longtemps
exercé leur activité.
D’après ces notions, Callippe ourdit sa trame insidieuse. Il commença par
entretenir Dion des murmures vrais ou supposés que les troupes, disait-il,
laissaient quelquefois échapper ; il se fit même autoriser à sonder la
disposition des esprits. Alors il s’insinue auprès des soldats ; il les
anime, et communique ses vues à ceux qui répondent à ses avances. Ceux qui
les rejetaient avec indignation, avaient beau dénoncer à leur général les
menées secrètes de Callippe ; il n’en était que plus touché des démarches
d’un ami si fidèle.
La conjuration faisait tous les jours des progrès, sans qu’il daignât y prêter
la moindre attention. Il fut ensuite frappé des indices qui lui en venaient de
toutes parts, et qui, depuis quelque temps, alarmaient sa famille. Mais tourmenté
du souvenir toujours présent de la mort d’Héraclide, il répondit qu’il
aimait mieux périr mille fois, que d’avoir sans cesse à se prémunir contre
ses amis et ses ennemis. Il ne médita jamais assez sur le choix des premiers ;
et quand il se convainquit lui-même que la plupart d’entre eux étaient des
âmes lâches et corrompues, il ne fit aucun usage de cette découverte, soit
qu’il ne les jugeât pas capables d’un excès de scélératesse, soit
qu’il crût devoir s’abandonner à sa destinée. Il était sans doute alors
dans un de ces moments où la vertu même est découragée par l’injustice et
la méchanceté des hommes. Comme son épouse et sa sœur suivaient avec ardeur
les traces de la conspiration, Callippe se présenta devant elles, fondant en
larmes ; et pour les convaincre de son innocence, il demanda d’être soumis
aux plus rigoureuses épreuves. Elles exigèrent le grand serment.
C’est le seul qui inspire de l’effroi aux scélérats mêmes : il le fit à
l’instant. On le conduisit dans les souterrains du temple de Cérès et de
Proserpine. Après les sacrifices prescrits, revêtu du manteau de l’une de
ces déesses et tenant une torche ardente, il les prit à témoins de son
innocence, et prononça des imprécations horribles contre les parjures. La cérémonie
étant finie, il alla tout préparer pour l’exécution de son projet. Il
choisit le jour de la fête de Proserpine ; et s’étant assuré que Dion n’était
pas sorti de chez lui, il se mit à la tête de quelques soldats de l’île de
Zacynthe : les uns entourèrent la maison ; les autres pénétrèrent dans une
pièce au rez-de-chaussée, où Dion s’entretenait avec plusieurs de ses amis,
qui n’osèrent exposer leurs jours pour sauver les siens. Les conjurés, qui
s’étaient présentés sans armes, se précipitèrent sur lui, et le tourmentèrent
longtemps, dans le dessein de l’étouffer. Comme il respirait encore, on leur
jeta par la fenêtre un poignard qu’ils lui plongèrent dans le cœur.
Quelques-uns prétendent que Callippe avait tiré son épée, et n’avait pas
osé frapper son ancien bienfaiteur. C’est ainsi que mourut Dion, âgé
d’environ 55 ans, la 4e année après son retour en Sicile (27).
Sa mort produisit un changement soudain à Syracuse. Les habitants, qui commençaient
à le détester comme un tyran, le pleurèrent comme l’auteur de leur liberté.
On lui fit des funérailles aux dépens du trésor public, et son tombeau fut
placé dans le lieu le plus éminent de la ville.
Cependant, à l’exception d’une légère émeute, où il y eut du sang répandu,
qui ne fut pas celui des coupables, personne n’osa d’abord les attaquer, et
Callippe recueillit paisiblement le fruit de son crime. Peu de temps après, les
amis de Dion se réunirent pour le venger, et furent vaincus. Callippe, défait
à son tour par Hipparinus, frère de Denys, Callippe, partout haï et repoussé,
contraint de se réfugier en Italie, avec un reste de brigands attachés à sa
destinée, périt enfin accablé de misère, treize mois après la mort de Dion,
et fut, à ce qu’on prétend, percé du même poignard qui avait arraché la
vie à ce grand homme.
Pendant qu’on cherchait à détruire la tyrannie en Sicile, Athènes qui se
glorifie tant de sa liberté, s’épuisait en vains efforts pour remettre sous
le joug les peuples qui, depuis quelques années, s’étaient séparés de son
alliance (28). Elle résolut de s’emparer de
Byzance ; et dans ce dessein, elle fit partir 120 galères, sous le commandement
de Timothée, d’Iphicrate et de Charès. Ils se rendirent à l’Hellespont, où
la flotte des ennemis, qui était à peu près d’égale force, les atteignit
bientôt. On se disposait de part et d’autre au combat, lorsque il survint une
tempête violente : Charès n’en proposa pas moins d’attaquer ; et comme les
deux autres généraux, plus habiles et plus sages, s’opposèrent à son avis,
il dénonça hautement leur résistance à l’armée, et saisit cette occasion
pour les perdre. À la lecture des lettres où il les accusait de trahison, le
peuple, enflammé de colère, les rappela sur le champ, et fit instruire leur
procès.
Les victoires de Timothée, 75 villes qu’il avait réunies à la république,
les honneurs qu’on lui avait autrefois déférés, sa vieillesse, la bonté de
sa cause, rien ne put le dérober à l’iniquité des juges : condamné à une
amende de 100 talents (29), qu’il n’était pas
en état de payer, il se retira dans la ville de Chalcis en Eubée, plein
d’indignation contre des citoyens qu’il avait si souvent enrichis par ses
conquêtes, et qui, après sa mort, laissèrent éclater un repentir aussi
infructueux que tardif. Il paya, dans cette circonstance, le salaire du mépris
qu’il eut toujours pour Charès. Un jour qu’on procédait à l’élection
des généraux, quelques orateurs mercenaires, pour exclure Iphicrate et Timothée,
faisaient valoir Charès : ils lui attribuaient les qualités d’un robuste
athlète. Il est dans la vigueur de l’âge, disaient-ils, et d’une force à
supporter les plus rudes fatigues. « C’est un tel homme qu’il faut à
l’armée. Sans doute, dit Timothée, pour porter le bagage. »
La condamnation de Timothée n’assouvit pas la fureur des athéniens, et ne
put intimider Iphicrate, qui se défendit avec intrépidité. On remarqua
l’expression militaire qu’il employa pour ramener sous les yeux des juges,
la conduite du général qui avait conjuré sa perte : « mon sujet
m’entraîne, dit-il ; il vient de m’ouvrir un chemin à travers les actions
de Charès. » Dans la suite du discours, il apostropha l’orateur
Aristophon, qui l’accusait de s’être laissé corrompre à prix d’argent.
« Répondez-moi, lui dit-il d’un ton d’autorité : auriez-vous commis
une pareille infamie ? Non, certes ! répondit l’orateur. Et vous voulez,
reprit-il, qu’Iphicrate ait fait ce qu’Aristophon n’aurait pas osé faire
! » Aux ressources de l’éloquence, il en joignit une dont le succès
lui parut moins incertain. Le tribunal fut entouré de plusieurs jeunes
officiers attachés à ses intérêts ; et lui-même laissait entrevoir aux
juges un poignard qu’il tenait sous sa robe. Il fut absous, et ne servit plus.
Quand on lui reprocha la violence de ce procédé, il répondit : « j’ai
longtemps porté les armes pour le salut de ma patrie ; je serais bien dupe si
je ne les prenais pas quand il s’agit du mien. »
Cependant Charès ne se rendit pas à Byzance. Sous prétexte qu’il manquait
de vivres, il se mit avec son armée à la solde du satrape Artabaze, qui s’était
révolté contre Artaxerxés roi de Perse, et qui allait succomber sous des
forces supérieures aux siennes. L’arrivée des athéniens changea la face des
affaires. L’armée de ce prince fut battue ; et Charès écrivit aussitôt au
peuple d’Athènes, qu’il venait de remporter sur les perses, une victoire
aussi glorieuse que celle de Marathon : mais cette nouvelle n’excita qu’une
joie passagère. Les athéniens, effrayés des plaintes et des menaces du roi de
Perse, rappelèrent leur général, et se hâtèrent d’offrir la paix et
l’indépendance aux villes qui avaient entrepris de secouer leur joug. Ainsi
finit cette guerre (30), également funeste aux
deux partis. D’un côté, quelques-uns des peuples ligués, épuisés
d’hommes et d’argent, tombèrent sous la domination de Mausole, roi de Carie
; de l’autre, outre les secours qu’elle tirait de leur alliance, Athènes
perdit trois de ses meilleurs généraux, Chabrias, Timothée et Iphicrate.
Alors commença une autre guerre, qui produisit un embrasement général, et développa
les grands talents de Philippe, pour le malheur de la Grèce (31).
Les amphictyons, dont l’objet principal est de veiller aux intérêts du
temple d’Apollon à Delphes, s’étant assemblés, les Thébains, qui de
concert avec les Thessaliens, dirigeaient les opérations de ce tribunal, accusèrent
les Phocéens de s’être emparés de quelques terres consacrées à ce Dieu,
et les firent condamner à une forte amende. L’esprit de vengeance guidait les
accusateurs. Les Thessaliens rougissaient encore des victoires que les Phocéens
avaient autrefois remportées sur eux. Outre les motifs de rivalité qui
subsistent toujours entre des nations voisines, la ville de Thèbes était
indignée de n’avoir pu forcer un habitant de la Phocide, à rendre une femme Thébaine qu’il avait enlevée.
Le premier décret fut bientôt suivi d’un second, qui consacrait au dieu les
campagnes des Phocéens ; il autorisait de plus la ligue amphictyonique à sévir
contre les villes qui jusqu’alors avaient négligé d’obéir aux décrets du
tribunal. Cette dernière clause regardait les Lacédémoniens, contre lesquels
il existait depuis plusieurs années une sentence restée sans exécution.
Dans toute autre circonstance, les Phocéens auraient craint d’affronter les
maux dont ils étaient menacés. Mais on vit alors, combien les grandes révolutions
dépendent quelquefois de petites causes. Peu de temps auparavant, deux
particuliers de la Phocide, voulant obtenir, chacun pour son fils, une riche héritière,
intéressèrent toute la nation à leur querelle, et formèrent deux partis qui,
dans les délibérations publiques, n’écoutaient plus que les conseils de la
haine. Aussi, dès que plusieurs Phocéens eurent proposé de se soumettre aux décrets
des amphictyons, Philomèle, que ses richesses et ses talents avaient placé à
la tête de la faction opposée, soutint hautement, que céder à l’injustice
était la plus grande et la plus dangereuse des lâchetés, que les Phocéens
avaient des droits légitimes, non seulement sur les terres qu’on leur faisait
un crime de cultiver, mais sur le temple de Delphes, et qu’il ne demandait que
leur confiance, pour les soustraire au châtiment honteux décerné par le
tribunal des amphictyons.
Son éloquence rapide entraîne les Phocéens. Revêtu d’un pouvoir absolu, il
vole à Lacédémone, fait approuver ses projets au roi Archidamus, en obtient
15 talents (32), qui, joints à 15 autres qu’il fournit lui-même, le mettent en état
de soudoyer un grand nombre de mercenaires, de s’emparer du temple, de
l’entourer d’un mur, et d’arracher de ses colonnes les décrets infamants
que les amphictyons avaient lancés contre les peuples accusés de sacrilège.
Les Locriens accoururent vainement à la défense de l’asile sacré ; ils
furent mis en fuite, et leurs campagnes dévastées enrichirent les vainqueurs.
La guerre dura dix ans et quelques mois. J’en indiquerai dans la suite les
principaux événements (33).
Lettres sur les affaires générales de la Grèce, adressées à Anacharsis et à Philotas, pendant leur voyage en Égypte et en Perse.
Pendant
mon séjour en Grèce, j’avais si souvent entendu parler de l’Égypte et de
la Perse, que je ne pus résister au désir de parcourir ces deux royaumes.
Apollodore me donna Philotas pour m’accompagner : il nous promit de nous
instruire de tout ce qui se passerait pendant notre absence ; d’autres amis
nous firent la même promesse. Leurs lettres, que je vais rapporter en entier,
ou par fragments, n’étaient quelquefois qu’un simple journal ; quelquefois
elles étaient accompagnées de réflexions. Nous partîmes à la fin de la 2e
année de la 106e olympiade (34). Le midi de la Grèce jouissait alors
d’un calme profond ; le nord était troublé par la guerre des Phocéens, et
par les entreprises de Philippe roi de Macédoine. Philomèle, chef des Phocéens,
s’était fortifié à Delphes. Il envoyait de tous côtés des ambassadeurs ;
mais l’on était bien loin de présumer que de si légères dissensions entraîneraient
la ruine de cette Grèce qui, cent vingt-six ans auparavant, avait résisté à
toutes les forces de la Perse.
Philippe avait de fréquents démêlés avec les thraces, les illyriens, et
d’autres peuples barbares. Il méditait la conquête des villes grecques, situées
sur les frontières de son royaume, et dont la plupart étaient alliées, ou
tributaires des athéniens. Ceux-ci, offensés de ce qu’il retenait Amphipolis
qui leur avait appartenu, essayaient des hostilités contre lui, et n’osaient
pas en venir à une rupture ouverte.
Diotime
étant archonte à Athènes.
La 3e année de la 106e olympiade.
Depuis le 26 juin de l’année julienne proleptique 354, jusqu’au 14 juillet
de l’année 353 avant J.-C.
Lettre d’Apollodore.
La
Grèce est pleine de divisions. Les uns condamnent l’entreprise de Philomèle,
les autres la justifient. Les Thébains, avec tout le corps des Béotiens, les Locriens, les différentes nations de la
Thessalie, tous ces peuples ayant des
injures particulières à venger, menacent de venger l’outrage fait à la
divinité de Delphes. Les athéniens, les Lacédémoniens, et quelques villes du
Péloponnèse, se déclarent pour les Phocéens en haine des Thébains...
Philomèle protestait au commencement, qu’il ne toucherait pas aux trésors du
temple. Effrayé des préparatifs des Thébains, il s’est approprié une
partie de ces richesses. Elles l’ont mis en état d’augmenter la solde des
mercenaires, qui de toutes parts accourent à Delphes.
Il a battu successivement les Locriens, les Béotiens et les Thessaliens...
Ces jours passés, l’armée des Phocéens s’étant engagée dans un pays
couvert, rencontra tout à coup celle des Béotiens, supérieure en nombre. Les
derniers ont remporté une victoire éclatante. Philomèle couvert de blessures,
poussé sur une hauteur, enveloppé de toutes parts, a mieux aimé se précipiter
du haut d’un rocher, que de tomber entre les mains de l’ennemi...
Sous
l’archonte Eudémus.
La 4e année de la 106e olympiade.
Depuis le 14 juillet de l’an 353, jusqu’au 3 juillet de l’an 352 avant
J.-C.
Lettre d’Apollodore.
Dans
la dernière assemblée des Phocéens, les plus sages opinaient pour la paix :
mais Onomarque, qui avait recueilli les débris de l’armée, a si bien fait,
par son éloquence et son crédit, qu’on a résolu de continuer la guerre, et
de lui confier le même pouvoir qu’à Philomèle. Il lève de nouvelles
troupes. L’or et l’argent tirés du trésor sacré, ont été convertis en
monnaie, et plusieurs de ces belles statues de bronze qu’on voyait à Delphes,
en casques et en épées...
Le bruit a couru que le roi de Perse, Artaxerxés, allait tourner ses armes
contre la Grèce. On ne parlait que de ses immenses préparatifs. Il ne lui faut
pas moins, disait-on, de 1.200 chameaux, pour porter l’or destiné à la solde
des troupes.
On s’est assemblé en tumulte ; au milieu de l’alarme publique, des voix ont
proposé d’appeler à la défense de la Grèce toutes les nations qui
l’habitent, et même le roi de Macédoine, de prévenir Artaxerxés, et de
porter la guerre dans ses états. Démosthène, qui, après avoir plaidé avec
distinction dans les tribunaux de justice, se mêle, depuis quelque temps, des
affaires publiques, s’est élevé contre cet avis ; mais il a fortement insisté
sur la nécessité de se mettre en état de défense. Combien nous faut-il de
galères ? Combien de fantassins et de cavaliers ? Quels sont les fonds nécessaires
? Où les trouver ? Il a tout prévu, tout réglé d’avance. On a fort
applaudi aux vues de l’orateur. En effet, de si sages mesures nous serviraient
contre Artaxerxés, s’il attaquait la Grèce ; contre nos ennemis actuels,
s’il ne l’attaquait pas. On a su depuis que ce prince ne pensait point à
nous, et nous ne pensons plus à rien.
Je ne saurais m’accoutumer à ces excès périodiques de découragement et de
confiance. Nos têtes se renversent et se replacent dans un clin d’œil. On
abandonne à sa légèreté un particulier qui n’acquiert jamais l’expérience
de ses fautes : mais que penser d’une nation entière pour qui le présent
n’a ni passé ni avenir, et qui oublie ses craintes, comme on oublie un éclair
et un coup de tonnerre ?...
La plupart ne parlent du roi de Perse qu’avec terreur, du roi de Macédoine
qu’avec mépris. Ils ne voient pas que ce dernier prince n’a cessé, depuis
quelque temps, de faire des incursions dans nos états ; qu’après s’être
emparé de nos îles d’Imbros et de Lemnos, il a chargé de fers ceux de nos
citoyens établis dans ces contrées ; qu’il a pris plusieurs de nos vaisseaux
sur les côtes de l’Eubée, et que, dernièrement encore, il a fait une
descente chez nous à Marathon, et s’est rendu maître de la galère sacrée.
Cet affront, reçu dans le lieu même qui fut autrefois le théâtre de notre
gloire, nous a fait rougir ; mais chez nous, les couleurs de la honte
s’effacent bientôt.
Philippe est présent en tout temps, en tous lieux. À peine a-t-il quitté nos
rivages, qu’il vole dans la Thrace maritime ; il y prend la forte place de Méthone,
la détruit, et en distribue les campagnes fertiles à ses soldats, dont il est
adoré.
Pendant le siége de cette ville, il passait une rivière à la nage. Une flèche,
lancée par un archer ou par une machine, l’atteignit à l’œil droit ; et
malgré les douleurs aiguës qu’il éprouvait, il regagna tranquillement le
rivage d’où il était parti. Son médecin Critobule a retiré très
habilement la flèche ; l’œil n’est pas difforme, mais il est privé de la
lumière (35).
Cet accident n’a point ralenti son ardeur ; il assiége maintenant le château
d’Hérée, sur lequel nous avons des droits légitimes. Grande rumeur dans Athènes.
Il en est résulté un décret de l’assemblée générale : on doit lever une
contribution de 60 talents (36), armer 40 galères, enrôler ceux qui n’ont pas
atteint leur 45e année (37). Ces préparatifs demandent du temps ;
l’hiver approche, et l’expédition sera remise à l’été prochain.
Pendant qu’on avait à redouter les projets du roi de Perse, et les
entreprises du roi de Macédoine, il nous arrivait des ambassadeurs du roi de
Lacédémone, et d’autres de la part des Mégalopolitains, qu’il tient assiégés.
Archidamus proposait de nous joindre aux Lacédémoniens, pour remettre les
villes de la Grèce sur le pied où elles étaient avant les dernières guerres.
Toutes les usurpations devaient être restituées, tous les nouveaux établissements
détruits. Les Thébains nous ont enlevé Orope, ils seront forcés de nous la
rendre ; ils ont rasé Thespies et Platée, on les rétablira ; ils ont
construit Mégalopolis en Arcadie, pour arrêter les incursions des Lacédémoniens,
elle sera démolie. Les orateurs, les citoyens étaient partagés. Démosthène
a montré clairement que l’exécution de ce projet affaiblirait, à la vérité,
les Thébains nos ennemis, mais augmenterait la puissance des Lacédémoniens
nos alliés, et que notre sûreté dépendait uniquement de l’équilibre que
nous aurions l’art de maintenir entre ces deux républiques. Les suffrages se
sont réunis en faveur de son avis.
Cependant les Phocéens ont fourni des troupes aux Lacédémoniens ; les Thébains
et d’autres peuples, aux Mégalopolitains ; on a déjà livré plusieurs
combats ; on conclura bientôt la paix, et l’on aura répandu beaucoup de
sang.
On n’en a pas moins versé dans nos provinces septentrionales. Les Phocéens,
les Béotiens, les Thessaliens, tour à tour vainqueurs et vaincus, perpétuent
une guerre que la religion et la jalousie rendent extrêmement cruelle. Un
nouvel incident ne laisse entrevoir qu’un avenir déplorable. Lycophron, tyran
de Phères en Thessalie, s’est ligué avec les Phocéens, pour assujettir les Thessaliens. Ces derniers ont imploré l’assistance de Philippe, qui est bien
vite accouru à leur secours : après quelques actions peu décisives, deux échecs
consécutifs l’ont forcé de se retirer en Macédoine. On le croyait réduit
aux dernières extrémités ; ses soldats commençaient à l’abandonner, quand
tout à coup on l’a vu reparaître en Thessalie. Ses troupes, et celles des Thessaliens ses alliés, montaient à plus de 23.000 fantassins, et à 3.000
chevaux. Onomarque à la tête de 20.000 hommes de pied et de 300 cavaliers,
s’était joint à Lycophron. Les Phocéens, après une défense opiniâtre,
ont été battus et poussés vers le rivage de la mer, d’où l’on
apercevait, à une certaine distance, la flotte des athéniens commandée par
Charès. La plupart s’étant jetés à la nage, ont péri avec Onomarque leur
chef, dont Philippe a fait retirer le corps, pour l’attacher à un gibet. La
perte des Phocéens est très considérable : 6.000 ont perdu la vie dans le
combat ; 3.000 s’étant rendus à discrétion, ont été précipités dans la
mer, comme des sacrilèges. Les Thessaliens, en s’associant avec Philippe, ont
détruit les barrières qui s’opposaient à son ambition. Depuis quelques années
il laissait les grecs s’affaiblir, et du haut de son trône, comme d’une guérite,
il épiait le moment où l’on viendrait mendier son assistance. Le voilà désormais
autorisé à se mêler des affaires de la Grèce. Partout le peuple, qui ne pénètre
pas ses vues, le croit animé du zèle de la religion ; partout on s’écrie
qu’il doit sa victoire à la sainteté de la cause qu’il soutient, et que
les dieux l’ont choisi pour venger leurs autels. Il l’avait prévu lui-même
; avant la bataille, il fit prendre à ses soldats des couronnes de laurier,
comme s’ils marchaient au combat, au nom de la divinité de Delphes à qui cet
arbre est consacré.
Des intentions si pures, des succès si brillants, portent l’admiration des
grecs jusqu’à l’enthousiasme ; on ne parle que de ce prince, de ses
talents, de ses vertus. Voici un trait qu’on m’a raconté de lui.
Il avait dans son armée un soldat renommé pour sa bravoure, mais d’une
insatiable avidité. Le soldat s’embarqua pour une expédition lointaine ; et,
son vaisseau ayant péri, il fut jeté mourant sur le rivage. À cette nouvelle,
un macédonien, qui cultivait un petit champ aux environs, accourt à son
secours, le rappelle à la vie, le mène dans sa maison, lui cède son lit, lui
donne pendant un mois entier, tous les soins et toutes les consolations que la
pitié et l’humanité peuvent inspirer, lui fournit enfin l’argent nécessaire
pour se rendre auprès de Philippe. Vous entendrez parler de ma reconnaissance,
lui dit le soldat en partant : qu’il me soit seulement permis de rejoindre le
roi mon maître. Il arrive, raconte à Philippe son infortune, ne dit pas un mot
de celui qui l’a soulagé, et demande, en indemnité, une petite maison
voisine des lieux où les flots l’avaient porté. C’était celle de son
bienfaiteur. Le roi accorde la demande sur le champ. Mais bientôt instruit de
la vérité des faits, par une lettre pleine de noblesse qu’il reçoit du
propriétaire, il frémit d’indignation, et ordonne au gouverneur de la
province de remettre ce dernier en possession de son bien, et de faire
appliquer, avec un fer chaud, une marque déshonorante sur le front du soldat.
On élève cette action jusqu’aux nues : je l’approuve sans l’admirer.
Philippe méritait plus d’être puni qu’un vil mercenaire ; car le sujet qui
sollicite une injustice est moins coupable, que le prince qui l’accorde sans
examen. Que devait donc faire Philippe après avoir flétri le soldat ? Renoncer
à la funeste prérogative d’être si généreux du bien d’autrui, et
promettre à tout son empire de n’être plus si léger dans la distribution de
ses grâces.
Sous
l’archonte Aristodème.
La 1re année de la 107e olympiade.
Depuis le 3 juillet de l’an 352,
jusqu’au 22 juillet de l’an 351 avant J.-C.
Lettre d’Apollodore.
Je
vous ai marqué dans une de mes précédentes lettres, que pour prévenir les
excursions de Philippe, et l’arrêter dans ses états, on avait résolu de
lever 60 talents (38), et d’envoyer en Thrace 40 galères avec une forte armée.
Après environ 11 mois de préparatifs, on était enfin venu à bout de
recueillir 5 talents (39), et d’armer 10 galères ; Charidème les devait
commander. Il était prêt à partir, lorsque le bruit s’est répandu que
Philippe était malade, qu’il était mort. Nous avons désarmé aussitôt, et
Philippe a pris sa marche vers les Thermopyles. Il allait tomber sur la Phocide
; il pouvait de là se rendre ici. Heureusement nous avions sur la côte
voisine, une flotte qui conduisait aux Phocéens un corps de troupes. Nausiclès,
qui était à leur tête, s’est hâté de les mettre à terre, et de se placer
dans le détroit. Philippe a suspendu ses projets, et repris le chemin de la Macédoine.
Nous nous sommes enorgueillis de cet événement ; nos alliés nous en ont félicités
; nous avons décerné des actions de grâces aux dieux, des éloges aux
troupes. Misérable ville ! Où, s’emparer sans obstacle d’un poste, est un
acte de bravoure, et n’être pas vaincu, un sujet de triomphe !... Ces jours
passés, l’assemblée générale s’occupa de nos démêlés avec le roi de
Macédoine. Démosthène parut à la tribune ; il peignit avec les plus fortes
couleurs l’indolence et la frivolité des athéniens, l’ignorance et les
fausses mesures de leurs chefs, l’ambition et l’activité de Philippe.
Il proposa d’équiper une flotte, de mettre sur pied un corps de troupes,
composé, du moins en partie, de citoyens, d’établir le théâtre de la
guerre en Macédoine, et de ne la terminer que par un traité avantageux, ou par
une victoire décisive. Car, disait-il, si nous n’allons pas au plutôt
attaquer Philippe chez lui, il viendra peut-être bientôt nous attaquer chez
nous. Il fixa le nombre des soldats qu’il fallait enrôler, et s’occupa des
moyens de leur subsistance. Ce projet déconcerterait les vues de Philippe, et
l’empêcherait de nous combattre aux dépens de nos alliés, dont il enlève
impunément les vaisseaux. Il réveillerait en même temps le courage des
peuples, qui, obligés de se jeter entre ses bras, portent le joug de son
alliance, avec la crainte et la haine qu’inspire l’orgueil d’un prince
ambitieux.
Démosthène développa ces vues avec autant d’énergie que de clarté. Il a
cette éloquence qui force les auditeurs à se reconnaître dans l’humiliante
peinture de leurs fautes passées, et de leur situation présente.
« Voyez, s’écriait-il, jusqu’à quel point d’audace Philippe est
enfin parvenu. Il vous! Ôte le choix de la guerre et de la paix ; il vous
menace ; il tient, à ce qu’on dit, des discours insolents : peu satisfait de
ses premières conquêtes, il en médite de nouvelles ; et tandis que vous êtes
ici tranquillement assis, il vous enveloppe et vous enferme de tous côtés.
Qu’attendez-vous donc pour agir ? La nécessité ! Eh justes dieux ! En fut-il
jamais une plus pressante pour des âmes libres, que l’instant du déshonneur
? Irez-vous toujours dans la place publique vous demander s’il y a quelque
chose de nouveau ? Eh ! Quoi de plus nouveau qu’un homme de Macédoine qui
gouverne la Grèce et veut subjuguer Athènes ?... Philippe est-il mort ? Non,
mais il est malade. Eh ! Que vous importe ? Si celui-ci mourait, vous vous en
feriez bientôt un autre par votre négligence et votre lâcheté.
Vous perdez le temps d’agir, en délibérations frivoles. Vos généraux, au
lieu de paraître à la tête des armées, se traînent pompeusement à la suite
de vos prêtres, pour augmenter l’éclat des cérémonies publiques. Les armées
ne sont plus composées que de mercenaires, la lie des nations étrangères,
vils brigands qui mènent leurs chefs, tantôt chez vos alliés dont ils sont la
terreur, tantôt chez les barbares qui vous les enlèvent au moment où leur
secours vous est nécessaire. Incertitude et confusion dans vos préparatifs ;
nul plan, nulle prévoyance dans vos projets et dans leur exécution. Les
conjonctures vous commandent, et l’occasion vous échappe sans cesse. Athlètes
mal adroits, vous ne pensez à vous garantir des coups, qu’après les avoir reçus.
Vous dit-on que Philippe est dans la Chersonèse ? Aussitôt un décret pour la
secourir : qu’il est aux Thermopyles ? Autre décret pour y marcher. Vous
courez à droite, à gauche, partout où il vous conduit lui-même, le suivant
toujours, et n’arrivant jamais que pour être témoins de ses succès. »
Toute la harangue est semée de pareils traits. On a reconnu dans le style de
l’auteur, celui de Thucydide, qui lui a servi de modèle. En sortant
j’entendis plusieurs athéniens lui prodiguer des éloges, et demander des
nouvelles des Phocéens.
Vous me ferez peut-être la même question. On les croyait sans ressource après
la victoire de Philippe ; mais ils ont le trésor de Delphes à leur disposition
; et comme ils ont augmenté la solde des troupes, ils attirent tous les
mercenaires qui courent la Grèce. Cette dernière campagne n’a rien décidé.
Ils ont perdu des batailles, ils en ont gagné ; ils ont ravagé les terres des Locriens, et les leurs ont été dévastées par les
Thébains. Nos amis, qui
vous regrettent sans cesse, continuent à s’assembler de temps en temps chez
moi. Hier au soir, on demandait pourquoi les grands hommes sont si rares, et ne
se montrent que par intervalles. La question fut longtemps débattue.
Chrysophile nia le fait, et soutint que la nature ne favorise pas plus un siècle
et un pays qu’un autre. Parlerait-on de Lycurgue, ajouta-t-il, s’il était né
dans une condition servile ? D’Homère, s’il avait vécu dans ces temps où
la langue n’était pas encore formée ? Qui nous a dit que de nos jours, parmi
les nations policées ou barbares, on ne trouverait pas des Homère et des
Lycurgue, occupés des plus viles fonctions ? La nature, toujours libre,
toujours riche dans ses productions, jette au hasard les génies sur la terre ;
c’est aux circonstances à les développer.
Sous
l’archonte Thessalus.
La 2e année de la 107e olympiade.
Depuis le 22 juillet de l’an 351, jusqu’au 11 juillet de l’an 350 avant
J.-C.
Lettre
d’Apollodore.
Artémise,
reine de Carie, est morte. Elle n’a survécu que deux ans à Mausole, son frère
et son époux. Vous savez que Mausole était un de ces rois que la cour de Suze
tient en garnison sur les frontières de l’empire, pour en défendre les
approches. On dit que son épouse, qui le gouvernait, ayant recueilli ses
cendres, les avait, par un excès de tendresse, mêlées avec la boisson
qu’elle prenait. On dit que sa douleur l’a conduite au tombeau. Elle n’en
a pas suivi avec moins d’ardeur les projets d’ambition qu’elle lui avait
inspirés. Il ajouta la trahison au concours de quelques circonstances
heureuses, pour s’emparer des îles de Cos, de Rhodes, et de plusieurs villes
grecques ; Artémise les a maintenues sous son obéissance.
Voyez, je vous prie, combien sont fausses et funestes les idées qui gouvernent
ce monde, et surtout celles que les souverains se font du pouvoir et de la
gloire. Si Artémise avait connu les véritables intérêts de son époux, elle
lui aurait appris à céder la mauvaise foi et les vexations aux grands empires
; à fonder sa considération sur le bonheur de sa province, et à se laisser
aimer du peuple, qui ne demande au gouvernement que de n’être pas traité en
ennemi. Mais elle en voulut faire une espèce de conquérant. L’un et
l’autre épuisèrent le sang et les fortunes de leurs sujets ; dans quelle vue
? Pour décorer la petite ville d’Halicarnasse, et illustrer la mémoire
d’un petit lieutenant du roi de Perse.
Artémise ne négligea aucun moyen pour la perpétuer : elle excita par des récompenses
les talents les plus distingués, à s’exercer sur les actions de Mausole. On
composa des vers, des tragédies en son honneur. Les orateurs de la Grèce
furent invités à faire son éloge. Plusieurs d’entre eux entrèrent en lice
; et Isocrate concourut avec quelques-uns de ses disciples. Théopompe, qui
travaille à l’histoire de la Grèce, l’emporta sur son maître, et eut la
faiblesse de s’en vanter. Je lui demandais un jour si, en travaillant au panégyrique
d’un homme dont la sordide avarice avait ruiné tant de familles, la plume ne
lui tombait pas souvent des mains ? Il me répondit : j’ai parlé en orateur,
une autre fois je parlerai en historien. Voilà de ces forfaits que se permet
l’éloquence, et que nous avons la lâcheté de pardonner.
Artémise faisait en même temps construire pour Mausole un tombeau qui, suivant
les apparences, n’éternisera que la gloire des artistes. J’en ai vu les
plans. C’est un quarré long, dont le pourtour est de 411 pieds. La principale
partie de l’édifice, entourée de 36 colonnes, sera décorée, sur ses quatre
faces, par quatre des plus fameux sculpteurs de la Grèce, Briaxis, Scopas, Léocharès
et Timothée. Au dessus s’élèvera une pyramide, surmontée d’un char à
quatre chevaux. Ce char doit être de marbre, et de la main de Pythis. La
hauteur totale du monument sera de 140 pieds (40). Il est déjà fort avancé ; et
comme Idrieus, qui succède à sa sœur Artémise, ne prend pas le même intérêt
à cet ouvrage, les artistes ont déclaré qu’ils se feraient un honneur et un
devoir de le terminer, sans exiger aucun salaire. Les fondements en ont été
jetés au milieu d’une place construite par les soins de Mausole, sur un
terrain qui, naturellement disposé en forme de théâtre, descend et se
prolonge jusqu’à la mer. Quand on entre dans le port, on est frappé de
l’aspect imposant des lieux. Vous avez d’un côté le palais du roi ; de
l’autre, le temple de Vénus et de Mercure, situé auprès de la fontaine
Salmacis. En face, le marché public s’étend le long du rivage ; au dessus,
est la place, et plus loin, dans la partie supérieure, la vue se porte sur la
citadelle et sur le temple de Mars, d’où s’élève une statue colossale. Le
tombeau de Mausole, destiné à fixer les regards, après qu’ils se seront
reposés un moment sur ces magnifiques édifices, sera sans doute un des plus
beaux monuments de l’univers ; mais il devrait être consacré au bienfaiteur
du genre humain.
Idrieus, en montant sur le trône, a reçu ordre d’Artaxerxés d’envoyer un
corps d’auxiliaires contre les rois de Chypre, qui se sont révoltés. Phocion
les commande, conjointement avec Evagoras, qui régnait auparavant dans cette île.
Leur projet est de commencer par le siége de Salamine.
Le roi de Perse a de plus grandes vues ; il se prépare à la conquête de l’Égypte.
J’espère que vous aurez déjà pris des mesures pour vous mettre en sûreté.
Il nous a demandé des troupes ; il en a demandé aux autres peuples de la Grèce.
Nous l’avons refusé ; les Lacédémoniens ont fait de même. C’est bien
assez pour nous de lui avoir cédé Phocion. Les villes grecques de l’Asie lui
avaient déjà promis 6000 hommes ; les Thébains en donnent 1000, et ceux
d’Argos 3000, qui seront commandés par Nicostrate. C’est un général
habile, et dont la manie est d’imiter Hercule. Il se montre dans les combats
avec une peau de lion sur les épaules, et une massue à la main. Artaxerxès
lui-même a désiré de l’avoir. Depuis quelque temps nous louons nos généraux,
nos soldats, nos matelots aux rois de Perse, toujours jaloux d’avoir à leur
service des grecs qu’ils paient chèrement. Différents motifs forcent nos républiques
de se prêter à ce trafic : le besoin de se débarrasser des mercenaires étrangers,
que la paix rend inutiles, et qui chargent l’état ; le désir de procurer à
des citoyens appauvris par la guerre, une solde qui rétablisse leur fortune ;
la crainte de perdre la protection ou l’alliance du grand roi ;
l’espérance enfin d’en obtenir des gratifications qui suppléent à
l’épuisement du trésor public.
C’est ainsi qu’en dernier lieu, les Thébains ont tiré d’Artaxerxés une
somme de 300 talents (41). Un roi de Macédoine nous outrage ; un roi de Perse nous
achète. Sommes-nous assez humiliés ?
Sous
l’archonte Apollodore.
La 3e année de la 107e olympiade.
Depuis le 11 juillet de l’an 350, jusqu’au 30 juin de l’an 349 avant J.-C.
Nous reçûmes les trois lettres suivantes dans le même jour.
Lettre de Nicétas.
Je
ris des craintes qu’on veut nous inspirer. La puissance de Philippe ne saurait
être durable : elle n’est fondée que sur le parjure, le mensonge et la
perfidie. Il est détesté de ses alliés, qu’il a souvent trompés ; de ses
sujets et de ses soldats, tourmentés par des expéditions qui les épuisent, et
dont ils ne retirent aucun fruit ; des principaux officiers de son armée, qui
sont punis s’ils ne réussissent pas, humiliés s’ils réussissent : car il
est si jaloux, qu’il leur pardonnerait plutôt une défaite honteuse qu’un
succès trop brillant. Ils vivent dans des frayeurs mortelles, toujours exposés
aux calomnies des courtisans, et aux soupçons ombrageux d’un prince qui
s’est réservé toute la gloire qu’on peut recueillir en Macédoine. Ce
royaume est dans une situation déplorable. Plus de moissons, plus de commerce.
Pauvre et faible de soi-même, il s’affaiblit encore en s’agrandissant. Le
moindre revers détruira cette prospérité, que Philippe ne doit qu’à
l’incapacité de nos généraux, et à la voie de corruption qu’il a
honteusement introduite dans toute la Grèce.
Ses partisans exaltent ses qualités personnelles ; mais voici ce que m’en ont
dit des gens qui l’ont vu de près. La régularité des mœurs n’a point de
droits sur son estime ; les vices en ont presque toujours sur son amitié ; il dédaigne
le citoyen qui n’a que des vertus, repousse l’homme éclairé qui lui donne
des conseils, et court après la flatterie avec autant d’empressement, que la
flatterie court après les autres princes. Voulez-vous lui plaire, en obtenir
des grâces, être admis à sa société ? Ayez assez de santé pour partager
ses débauches, assez de talents pour l’amuser et le faire rire. Des bons
mots, des traits de satire, des facéties, des vers, quelques couplets bien obscènes,
tout cela suffit pour parvenir auprès de lui à la plus haute faveur. Aussi, à
l’exception d’Antipater, de Parménion, et de quelques gens de mérite
encore, sa cour n’est qu’un amas impur de brigands, de musiciens, de poètes
et de bouffons, qui l’applaudissent dans le mal et dans le bien. Ils accourent
en Macédoine de toutes les parties de la Grèce.
Callias, qui contrefait si bien les ridicules, ce Callias, naguère esclave
public de cette ville, dont il a été chassé, est maintenant un de ses
principaux courtisans : un autre esclave, Agathocle, s’est élevé par les mêmes
moyens ; Philippe, pour le récompenser, l’a mis à la tête d’un détachement
de ses troupes ; enfin Thrasydée, le plus imbécile et le plus intrépide des
flatteurs, vient d’obtenir une souveraineté en Thessalie.
Ces hommes sans principes et sans mœurs, sont publiquement appelés les amis du
prince, et les fléaux de la Macédoine. Leur nombre est excessif, leur crédit
sans bornes. Peu contents des trésors qu’il leur prodigue, ils poursuivent
les citoyens honnêtes, les dépouillent de leurs biens, ou les immolent à leur
vengeance. C’est avec eux qu’il se plonge dans la plus horrible crapule,
passant les nuits à table, presque toujours ivre, presque toujours furieux,
frappant à droite et à gauche, se livrant à des excès qu’on ne peut
rappeler sans rougir. Ce n’est pas seulement dans l’intérieur de son
palais, c’est à la face des nations qu’il dégrade la majesté du trône.
Dernièrement encore, chez les Thessaliens, si renommés pour leur intempérance,
ne l’a-t-on pas vu les inviter à des repas fréquents, s’enivrer avec eux,
les égayer par ses saillies, sauter, danser, et jouer tour à tour le rôle de
bouffon et de pantomime ?
Non, je ne saurais croire, Anacharsis, qu’un tel histrion soit fait pour
subjuguer la Grèce.