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Voyage du jeune Anacharsis en Grèce,

de l'abbé Barthélemy (1788).

 

       

 

CHAPITRE 62

De la nature des gouvernements, suivant Aristote et d’autres philosophes.

Ce fut à Smyrne, à notre retour de Perse (1), qu’on nous remit les dernières lettres que j’ai rapportées. Nous apprîmes dans cette ville, qu’Aristote, après avoir passé trois ans auprès d’Hermias, gouverneur d’Atarnée, s’était établi à Mytilène, capitale de Lesbos. Nous étions si près de lui, et nous avions été si longtemps sans le voir, que nous résolûmes de l’aller surprendre ; cette attention le transporta de joie. Il se disposait à partir pour la Macédoine ; Philippe avait enfin obtenu de lui qu’il se chargerait de l’éducation d’Alexandre son fils. Je sacrifie ma liberté, nous dit-il, mais voici mon excuse : il nous montra une lettre du roi ; elle était conçue en ces termes : « j’ai un fils, et je rends grâces aux dieux, moins encore de me l’avoir donné, que de l’avoir fait naître de votre temps. J’espère que vos soins et vos lumières le rendront digne de moi et de cet empire. »
Nous passions des journées entières avec Aristote ; nous lui rendîmes un compte exact de notre voyage ; les détails suivants parurent l’intéresser. Nous étions, lui dis-je, en Phénicie ; nous fûmes priés à dîner avec quelques seigneurs perses, chez le satrape de la province : la conversation, suivant l’usage, ne roula que sur le grand roi. Vous savez que son autorité est moins respectée dans les pays éloignés de la capitale. Ils citèrent plusieurs exemples de son orgueil et de son despotisme : il faut convenir, dit le satrape, que les rois se croient d’une autre espèce que nous. Quelques jours après, nous trouvant avec plusieurs officiers subalternes employés dans cette province, ils racontèrent les injustices qu’ils essuyaient de la part du satrape : tout ce que j’en conclus, dit l’un d’eux, c’est qu’un satrape se croit d’une nature différente de la nôtre. J’interrogeai leurs esclaves ; tous se plaignirent de la rigueur de leur sort, et convinrent que leurs maîtres se croyaient d’une espèce supérieure à la leur. De notre côté, nous reconnûmes avec Platon, que la plupart des hommes, tour à tour esclaves et tyrans, se révoltent contre l’injustice, moins par la haine qu’elle mérite, que par la crainte qu’elle inspire.
Étant à Suze, dans une conversation que nous eûmes avec un perse, nous lui dîmes que la condition des despotes est si malheureuse, qu’ils ont assez de puissance pour opérer les plus grands maux. Nous déplorions en conséquence l’esclavage où son pays était réduit, et nous l’opposions à la liberté dont on jouit dans la Grèce. Il nous répondit en souriant : vous avez parcouru plusieurs de nos provinces ; comment les avez-vous trouvées ? Très florissantes, lui dis-je ; une nombreuse population, un grand commerce, l’agriculture honorée et hautement protégée par le souverain, des manufactures en activité, une tranquillité profonde, quelques vexations de la part des gouverneurs.
Ne vous fiez donc pas, reprit-il, aux vaines déclamations de vos écrivains. Je la connais cette Grèce dont vous parlez ; j’y ai passé plusieurs années ; j’ai étudié ses institutions, et j’ai été témoin des troubles qui la déchirent : citez-moi, je ne dis pas une nation entière, mais une seule ville qui n’éprouve à tous moments les cruautés du despotisme, ou les convulsions de l’anarchie. Vos lois sont excellentes, et ne sont pas mieux observées que les nôtres ; car nous en avons de très sages, et qui restent sans effet, parce que l’empire est trop riche et trop vaste. Quand le souverain les respecte, nous ne changerions pas notre destinée pour la vôtre ; quand il les viole, le peuple a du moins la consolation d’espérer que la foudre ne frappera que les principaux citoyens, et qu’elle retombera sur celui qui l’a lancée. En un mot, nous sommes quelquefois malheureux par l’abus du pouvoir ; vous l’êtes presque toujours par l’excès de la liberté.
Ces réflexions engagèrent insensiblement Aristote à nous parler des différentes formes de gouvernements ; il s’en était occupé depuis notre départ : il avait commencé par recueillir les lois et les institutions de presque toutes les nations grecques et barbares ; il nous les fit voir rangées par ordre, et accompagnées de remarques, dans autant de traités particuliers, au nombre de plus de 150 (2) ; il se flattait de pouvoir un jour compléter ce recueil. Là, se trouvent la constitution d’Athènes, celles de Lacédémone, des Thessaliens, des Arcadiens, de Syracuse, de Marseille, jusqu’à celle de la petite île d’Ithaque.
Cette immense collection pouvait par elle-même assurer la gloire de l’auteur ; mais il ne la regardait que comme un échafaud pour élever un monument plus précieux encore. Les faits étaient rassemblés ; ils présentaient des différences et des contradictions frappantes : pour en tirer des résultats utiles au genre humain, il fallait faire ce qu’on n’avait pas fait encore, remonter à l’esprit des lois, et les suivre dans leurs effets ; examiner, d’après l’expérience de plusieurs siècles, les causes qui conservent ou détruisent les états ; proposer des remèdes contre les vices qui sont inhérents à la constitution, et contre les principes d’altération qui lui sont étrangers ; dresser enfin pour chaque législateur un code lumineux, à la faveur duquel il puisse choisir le gouvernement qui conviendra le mieux au caractère de la nation, ainsi qu’aux circonstances des temps et des lieux.
Ce grand ouvrage était presque achevé, quand nous arrivâmes à Mytilène, et parut quelques années après. Aristote nous permit de le lire et d’en faire l’extrait que je joins ici (3). Je le divise en deux parties.

Première partie.

Sur les différentes espèces de gouvernements.

Il faut d’abord distinguer deux sortes de gouvernements ; ceux où l’utilité publique est comptée pour tout, et ceux où elle n’est comptée pour rien. Dans la première classe, nous placerons la monarchie tempérée, le gouvernement aristocratique, et le républicain proprement dit : ainsi la constitution peut être excellente, soit que l’autorité se trouve entre les mains d’un seul, soit qu’elle se trouve entre les mains de plusieurs, soit qu’elle réside dans celles du peuple.
La seconde classe comprend la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie, qui ne sont que des corruptions des trois premières formes de gouvernement ; car la monarchie tempérée dégénère en tyrannie ou despotisme, lorsque le souverain, rapportant tout à lui, ne met plus de bornes à son pouvoir ; l’aristocratie en oligarchie, lorsque la puissance suprême n’est plus le partage d’un certain nombre de personnes vertueuses, mais d’un petit nombre de gens uniquement distingués par leurs richesses ; le gouvernement républicain en démocratique, lorsque les plus pauvres ont trop d’influence dans les délibérations publiques. Comme le nom de monarque désigne également un roi et un tyran, et qu’il peut se faire que la puissance de l’un soit aussi absolue que celle de l’autre, nous les distinguerons par deux principales différences (4), l’une tirée de l’usage qu’ils font de leur pouvoir, l’autre des dispositions qu’ils trouvent dans leurs sujets. Quant à la première, nous avons déjà dit que le roi rapporte tout à son peuple, et le tyran à lui seul. Quant à la seconde, nous disons que l’autorité la plus absolue devient légitime, si les sujets consentent à l’établir ou à la supporter.
D’après ces notions préliminaires, nous découvrirons dans l’histoire des peuples, cinq espèces de royautés.
La première est celle qu’on trouve fréquemment dans les temps héroïques : le souverain avait le droit de commander les armées, d’infliger la peine de mort pendant qu’il les commandait, de présider aux sacrifices, de juger les causes des particuliers, et de transmettre sa puissance à ses enfants. La seconde s’établissait, lorsque des dissensions interminables forçaient une ville à déposer son autorité entre les mains d’un particulier, ou pour toute sa vie, ou pour un certain nombre d’années. La troisième est celle des nations barbares de l’Asie : le souverain y jouit d’un pouvoir immense, qu’il a néanmoins reçu de ses pères, et contre lequel les peuples n’ont pas réclamé. La quatrième est celle de Lacédémone : elle paraît la plus conforme aux lois, qui l’ont bornée au commandement des armées, et à des fonctions relatives au culte divin. La cinquième enfin, que je nommerai royauté ou monarchie tempérée, est celle où le souverain exerce dans ses états la même autorité qu’un père de famille dans l’intérieur de sa maison.
C’est la seule dont je dois m’occuper ici. Je ne parlerai pas de la première, parce qu’elle est presque partout abolie depuis longtemps ; ni de la seconde, parce qu’elle n’était qu’une commission passagère ; ni de la troisième, parce qu’elle ne convient qu’à des asiatiques, plus accoutumés à la servitude, que les Grecs et les européens ; ni de celle de Lacédémone, parce que, resserrée dans des limites très étroites, elle ne fait que partie de la constitution, et n’est pas par elle-même un gouvernement particulier. Voici donc l’idée que nous nous formons d’une véritable royauté : le souverain jouit de l’autorité suprême, et veille sur toutes les parties de l’administration, ainsi que sur la tranquillité de l’état.
C’est à lui de faire exécuter les lois ; et comme d’un côté, il ne peut les maintenir contre ceux qui les violent, s’il n’a pas un corps de troupes à sa disposition, et que d’un autre côté, il pourrait abuser de ce moyen, nous établirons pour règle générale, qu’il doit avoir assez de force pour réprimer les particuliers, et point assez pour opprimer la nation.
Il pourra statuer sur les cas que les lois n’ont pas prévus. Le soin de rendre la justice et de punir les coupables, sera confié à des magistrats. Ne pouvant ni tout voir, ni tout régler par lui-même, il aura un conseil qui l’éclairera de ses lumières, et le soulagera dans les détails de l’administration.
Les impôts ne seront établis qu’à l’occasion d’une guerre, ou de quelque autre besoin de l’état. Il n’insultera point à la misère des peuples, en prodiguant leurs biens à des étrangers, des histrions et des courtisanes. Il faut de plus que, méditant sur la nature du pouvoir dont il est revêtu, il se rende accessible à ses sujets, et vive au milieu d’eux comme un père au milieu de ses enfants ; il faut qu’il soit plus occupé de leurs intérêts que des siens ; que l’éclat qui l’environne inspire le respect et non la terreur ; que l’honneur soit le mobile de toutes ses entreprises, et que l’amour de son peuple en soit le prix ; qu’il discerne et récompense le mérite, et que sous son empire, les riches, maintenus dans la possession de leurs biens, et les pauvres, protégés contre les entreprises des riches, apprennent à s’estimer eux-mêmes, et à chérir une des belles constitutions établies parmi les hommes.
Cependant comme son excellence dépend uniquement de la modération du prince, il est visible que la sûreté et la liberté des sujets doivent en dépendre aussi ; et c’est ce qui fait que dans les villes de la Grèce, les citoyens, s’estimant tous égaux, et pouvant tous participer à l’autorité souveraine, sont plus frappés des inconvénients que des avantages d’un gouvernement qui peut tour à tour faire le bonheur ou le malheur d’un peuple.
La royauté n’étant fondée que sur la confiance qu’elle inspire, elle se détruit lorsque le souverain se rend odieux par son despotisme, ou méprisable par ses vices.
Sous un tyran, toutes les forces de la nation sont tournées contre elle-même. Le gouvernement fait une guerre continuelle aux sujets ; il les attaque dans leurs lois, dans leurs biens, dans leur honneur ; et il ne leur laisse que le sentiment profond de leur misère. Au lieu qu’un roi se propose la gloire de son règne et le bien de son peuple, un tyran n’a d’autre vue que d’attirer à lui toutes les richesses de l’état, et de les faire servir à ses sales voluptés. Denys, roi de Syracuse, avait tellement multiplié les impôts, que, dans l’espace de cinq ans, les biens de tous les particuliers étaient entrés dans son trésor. Comme le tyran ne règne que par la crainte qu’il inspire, sa sûreté doit être l’unique objet de son attention. Ainsi, tandis que la garde d’un roi est composée de citoyens intéressés à la chose publique, celle d’un tyran ne l’est que d’étrangers, qui servent d’instrument à ses fureurs ou à ses caprices.
Une telle constitution, si toutefois elle mérite ce nom, renferme tous les vices des gouvernements les plus corrompus. Elle ne peut donc naturellement se soutenir que par les moyens les plus violents ou les plus honteux ; elle doit donc renfermer toutes les causes possibles de destruction.
La tyrannie se maintient lorsque le prince a l’attention d’anéantir les citoyens qui s’élèvent trop au dessus des autres ; lorsque il ne permet ni les progrès des connaissances qui peuvent éclairer les sujets, ni les repas publics et les assemblées qui peuvent les réunir ; lorsque à l’exemple des rois de Syracuse, il les assiége par des espions qui les tiennent, à tous moments, dans l’inquiétude et dans l’épouvante ; lorsque, par des pratiques adraites, il sème le trouble dans les familles, la division dans les différents ordres de l’état, la méfiance jusque dans les liaisons les plus intimes ; lorsque le peuple, écrasé par des travaux publics, accablé d’impôts, entraîné à des guerres excitées à dessein, réduit au point de n’avoir ni élévation dans les idées, ni noblesse dans les sentiments, a perdu le courage et les moyens de secouer le joug qui l’opprime ; lorsque le trône n’est environné que de vils flatteurs, et de tyrans subalternes, d’autant plus utiles au despote, qu’ils ne sont arrêtés ni par la honte, ni par le remords.
Il est cependant un moyen plus propre à perpétuer son autorité : c’est lorsque en conservant toute la plénitude de la puissance, il veut bien s’assujettir à des formes qui en adoucissent la rigueur, et se montrer à ses peuples plutôt sous les traits d’un père dont ils sont l’héritage, que sous l’aspect d’un animal féroce, dont ils deviennent les victimes. Comme ils doivent être persuadés que leur fortune est sacrifiée au bien de l’état, et non au sien particulier, il faut que par son application il établisse l’opinion de son  habileté dans la science du gouvernement. Il sera très avantageux pour lui, qu’il ait les qualités qui inspirent le respect, et les apparences des vertus qui attirent l’amour. Il ne le sera pas moins qu’il paroisse attaché, mais sans bassesse, au culte religieux ; car le peuple le croira retenu par la crainte des dieux, et n’osera s’élever contre un prince qu’ils protègent.
Ce qu’il doit éviter, c’est d’élever un de ses sujets à un point de grandeur dont ce dernier puisse abuser ; mais il doit encore plus s’abstenir d’outrager des particuliers, et de porter le déshonneur dans les familles. Parmi cette foule de princes que l’abus du pouvoir a précipités du trône, plusieurs ont péri pour expier des injures personnelles dont ils s’étaient rendus coupables, ou qu’ils avaient autorisées.
C’est avec de pareils ménagements que le despotisme s’est maintenu à Sicyone pendant un siècle entier ; à Corinthe, pendant près d’un siècle. Ceux qui gouvernèrent ces deux états, obtinrent l’estime ou la confiance publique, les uns par leurs talents militaires, les autres par leur affabilité, d’autres par les égards qu’en certaines occasions, ils eurent pour les lois. Partout ailleurs la tyrannie a plus ou moins subsisté, suivant qu’elle a plus ou moins négligé de se cacher. On l’a vu quelquefois désarmer la multitude irritée ; d’autres fois briser les fers des esclaves, et les appeler à son secours : mais il faut de toute nécessité, qu’un gouvernement si monstrueux finisse tôt ou tard, parce que la haine ou le mépris qu’il inspire, doit tôt ou tard venger la majesté des nations outragées.
Lorsque après l’extinction de la royauté, l’autorité revint aux sociétés dont elle était émanée, les unes prirent le parti de l’exercer en corps de nation, les autres de la confier à un certain nombre de citoyens.
Alors se ranimèrent deux puissantes factions, celle des grands et celle du peuple, toutes deux réprimées auparavant par l’autorité d’un seul, et depuis, beaucoup plus occupées à se détruire qu’à se balancer. Leurs divisions ont presque partout dénaturé la constitution primitive ; et d’autres causes ont contribué à l’altérer : telles sont les imperfections que l’expérience a fait découvrir dans les différents systèmes des législateurs, les abus attachés à l’exercice du pouvoir même le plus légitime, les variations que les peuples ont éprouvées dans leur puissance, dans leurs mœurs, dans leurs rapports avec les autres nations. Ainsi, chez ces Grecs également enflammés de l’amour de la liberté, vous ne trouverez pas deux nations ou deux villes, quelque voisines qu’elles soient, qui aient précisément la même législation et la même forme de gouvernement ; mais vous verrez partout la constitution incliner vers le despotisme des grands, ou vers celui de la multitude.
Il résulte de là qu’il faut distinguer plusieurs espèces d’aristocraties : les unes approchant plus ou moins de la perfection dont ce gouvernement est susceptible ; les autres tendant plus ou moins vers l’oligarchie, qui en est la corruption.
La véritable aristocratie serait celle où l’autorité se trouverait entre les mains d’un certain nombre de magistrats éclairés et vertueux. Par vertu, j’entends la vertu politique, qui n’est autre chose que l’amour du bien public ou de la patrie ; comme on lui déférerait tous les honneurs, elle serait le principe de ce gouvernement.
Pour assurer cette constitution, il faudrait la tempérer de manière, que les principaux citoyens y trouvassent les avantages de l’oligarchie ; et le peuple, ceux de la démocratie. Deux lois contribueraient à produire ce double effet : l’une, qui dérive du principe de ce gouvernement, conférerait les magistratures suprêmes aux qualités personnelles, sans avoir égard aux fortunes ; l’autre, pour empêcher que les magistrats ne pussent s’enrichir dans leurs emplois, les obligerait de rendre compte au public de l’administration des finances. Par la première, tous les citoyens pourraient aspirer aux principales dignités ; par la seconde, ceux des dernières classes renonceraient à un droit qu’ils n’ambitionnent que parce qu’ils le croient utile. Comme il serait à craindre qu’à la longue une vertu revêtue de toute l’autorité, ne s’affaiblît ou n’excitât la jalousie, on a soin, dans plusieurs aristocraties, de limiter le pouvoir des magistratures, et d’ordonner qu’elles passent en de nouvelles mains, de six en six mois.
S’il est important que les juges de certains tribunaux soient tirés de la classe des citoyens distingués, il faudra du moins qu’on trouve en d’autres tribunaux, des juges choisis dans tous les états.
Il n’appartient qu’à ce gouvernement d’établir des magistrats qui veillent sur l’éducation des enfants, et sur la conduite des femmes. Une telle censure serait sans effet dans la démocratie et dans l’oligarchie ; dans la première, parce que le petit peuple y veut jouir d’une liberté excessive ; dans la seconde, parce que les gens en place y sont les premiers à donner l’exemple de la corruption et de l’impunité.
Ce système de gouvernement, où l’homme de bien ne serait jamais distingué du citoyen, ne subsiste nulle part. S’il était question de le développer, il faudrait d’autres lois et d’autres règlements. Contentons-nous, pour juger des différentes aristocraties, de remonter au principe ; car c’est de là surtout que dépend la bonté du gouvernement. Celui de l’aristocratie pure serait la vertu politique ou l’amour du bien public. Si dans les aristocraties actuelles, cet amour influe plus ou moins sur le choix des magistrats, concluez-en que la constitution est plus ou moins avantageuse. C’est ainsi que le gouvernement de Lacédémone approche plus de la véritable aristocratie que celui de Carthage, quoiqu’ils aient d’ailleurs beaucoup de conformité entre eux. Il faut à Lacédémone, que le magistrat choisi soit animé de l’amour de la patrie, et dans la disposition de favoriser le peuple ; à Carthage, il faut de plus qu’il jouisse d’une fortune aisée, et de là vient que ce gouvernement incline plus vers l’oligarchie.
La constitution est en danger dans l’aristocratie, lorsque les intérêts des principaux citoyens ne sont pas assez bien combinés avec ceux du peuple, pour que chacune de ces classes n’en ait pas un infiniment grand à s’emparer de l’autorité ; lorsque les lois permettent que toutes les richesses passent insensiblement entre les mains de quelques particuliers ; lorsque on ferme les yeux sur les premières innovations qui attaquent la constitution ; lorsque les magistrats, jaloux ou négligents, persécutent des citoyens illustres, ou les excluent des magistratures, ou les laissent devenir assez puissants pour asservir leur patrie.
L’aristocratie imparfaite a tant de rapports avec l’oligarchie, qu’il faut nécessairement les envisager ensemble, lorsque on veut détailler les causes qui détruisent, et celles qui maintiennent l’une ou l’autre.
Dans l’oligarchie, l’autorité est entre les mains d’un petit nombre de gens riches. Comme il est de l’essence de ce gouvernement qu’au moins les principales magistratures soient électives, et qu’en les conférant on se règle sur le cens, c’est à dire, sur la fortune des particuliers, les richesses y doivent être préférées à tout. Elles établissent une très grande inégalité entre les citoyens, et le désir d’en acquérir est le principe du gouvernement.
Quantité de villes ont choisi d’elles-mêmes ce système d’administration. Les Lacédémoniens cherchent à l’introduire chez les autres peuples, avec le même zèle que les athéniens veulent y établir la démocratie ; mais partout il se diversifie, suivant la nature du cens exigé pour parvenir aux premiers emplois, suivant les différentes manières dont ils sont conférés, suivant que la puissance du magistrat est plus ou moins restreinte. Partout encore le petit nombre de citoyens qui gouverne, cherche à se maintenir contre le grand nombre de citoyens qui obéit.
Le moyen que l’on emploie dans plusieurs états, est d’accorder à tous les citoyens le droit d’assister aux assemblées générales de la nation, de remplir les magistratures, de donner leurs suffrages dans les tribunaux de justice, d’avoir des armes dans leurs maisons, d’augmenter leurs forces par les exercices du gymnase. Mais nulle peine n’est décernée contre les pauvres qui négligent ces avantages, tandis que les riches ne peuvent y renoncer sans être assujettis à une amende. L’indulgence qu’on a pour les premiers, fondée en apparence sur la multiplicité de leurs travaux et de leurs besoins, les éloigne des affaires,et les accoutume à regarder les délibérations publiques, les soins de rendre la justice, et les autres détails de l’administration, comme un fardeau pénible que les riches seuls peuvent et doivent supporter. Pour constituer la meilleure des oligarchies, il faut que le cens qui fixe la classe des premiers citoyens, ne soit pas trop fort ; car plus cette classe est nombreuse, plus on doit présumer que ce sont les lois qui gouvernent, et non pas les hommes.
Il faut que plusieurs magistratures ne tombent pas à la fois dans la même famille, parce qu’elle deviendrait trop puissante. Dans quelques villes, le fils est exclus par son père, le frère par son frère aîné.
Il faut, pour éviter que les fortunes soient trop inégalement distribuées, que l’on ne puisse disposer de la sienne au préjudice des héritiers légitimes, et que, d’un autre côté, deux hérédités ne puissent s’accumuler sur la même tête.
Il faut que le peuple soit sous la protection immédiate du gouvernement, qu’il soit plus favorisé que les riches dans la poursuite des insultes qu’il éprouve, et que nulle loi, nul crédit ne mette obstacle à sa subsistance ou à sa fortune. Peu jaloux des dignités qui ne procurent que l’honneur de servir la patrie, il les verra passer avec plaisir en d’autres mains, si l’on n’arrache pas des siennes le fruit de ses travaux.
Pour l’attacher de plus en plus au gouvernement, il faut lui conférer un certain nombre de petits emplois lucratifs, et lui laisser même l’espérance de pouvoir, à force de mérite, s’élever à certaines magistratures importantes, comme on le pratique à Marseille.
La loi qui, dans plusieurs oligarchies, interdit le commerce aux magistrats, produit deux excellents effets ; elle les empêche de sacrifier à l’intérêt de leur fortune, des moments qu’ils doivent à l’état, et d’exercer un monopole qui ruinerait les autres commerçants (5). Quand les magistrats consacrent, à l’envi, une partie de leurs biens à décorer la capitale, à donner des fêtes, des spectacles, des repas publics, une pareille émulation est une ressource pour le trésor de l’état. Elle réduit à de justes bornes les richesses excessives de quelques particuliers ; le peuple pardonne aisément une autorité qui s’annonce par de tels bienfaits ; il est alors moins frappé de l’éclat des dignités, que des devoirs accablants qu’elles entraînent, et des avantages réels qu’il en retire.
Mais quand le cens qui fixe la classe des citoyens destinés à gouverner, est trop fort, cette classe est trop peu nombreuse. Bientôt ceux qui, par leurs intrigues ou par leurs talents, se seront mis à la tête des affaires, chercheront à s’y maintenir par les mêmes voies : on les verra étendre insensiblement leurs droits, se faire autoriser à se choisir des associés, et à laisser leurs places à leurs enfants, supprimer enfin toutes les formes, et substituer impunément leurs volontés aux lois. Le gouvernement se trouvera au dernier degré de la corruption, et l’oligarchie sera dans l’oligarchie comme cela est arrivé dans la ville d’Élis (6).
La tyrannie d’un petit nombre de citoyens ne subsistera pas plus longtemps que celle d’un seul ; elle s’affaiblira par l’excès de son pouvoir. Les riches, exclus du gouvernement, se mêleront avec la multitude pour le détruire : c’est ainsi qu’à Cnide, l’oligarchie fut tout à coup changée en démocratie.
On doit s’attendre à la même révolution, lorsque la classe des riches s’unit étroitement pour traiter les autres citoyens en esclaves. Dans quelques endroits, ils osent prononcer ce serment aussi barbare qu’insensé : « je ferai au peuple tout le mal qui dépendra de moi. » Cependant, comme le peuple est également dangereux, soit qu’il rampe devant les autres, soit qu’on rampe devant lui, il ne faut pas qu’il possède exclusivement le droit de juger, et qu’il confère toutes les magistratures : car alors, la classe des gens riches étant obligée de mendier bassement ses suffrages, il ne tardera pas à se convaincre qu’il lui est aussi facile de retenir l’autorité que d’en disposer.
Les mœurs peuvent rendre populaire un gouvernement qui ne l’est pas, ou substituer l’oligarchie à la démocratie. Quoique ces changements mettent le gouvernement en opposition avec la constitution, ils peuvent n’être pas dangereux, parce qu’ils s’opèrent avec lenteur, du consentement de tous les ordres de l’état. Mais rien n’est si essentiel que d’arrêter, dès le principe, les innovations qui attaquent violemment la constitution ; et en effet, dans un gouvernement qui se propose de maintenir une sorte d’équilibre entre les volontés de deux puissantes classes de citoyens, le moindre avantage remporté sur les lois établies, en prépare la ruine. À Thurium, la loi ne permettait de remplir pour la seconde fois un emploi militaire, qu’après un intervalle de cinq ans. De jeunes gens, assurés de la confiance des troupes et des suffrages du peuple, firent révoquer la loi malgré l’opposition des magistrats ; et bientôt, par des entreprises plus hardies, ils changèrent le gouvernement sage et modéré de ce peuple en une affreuse tyrannie. La liberté ne peut se trouver que dans la démocratie, disent les fanatiques partisans du pouvoir populaire : elle est le principe de ce gouvernement ; elle donne à chaque citoyen la volonté d’obéir, le pouvoir de commander ; elle le rend maître de lui-même, égal aux autres, et précieux à l’état dont il fait partie.
Il est donc essentiel à ce gouvernement, que toutes les magistratures, ou du moins la plupart, puissent être conférées, par la voie du sort, à chaque particulier ; que les emplois, à l’exception des militaires, soient très rarement accordés à celui qui les a déjà remplis une fois ; que tous les citoyens soient alternativement distribués dans les cours de justice ; qu’on établisse un sénat pour préparer les affaires qui doivent se terminer dans l’assemblée nationale et souveraine, où tous les citoyens puissent assister ; qu’on accorde un droit de présence à ceux qui se rendent assidus à cette assemblée, ainsi qu’au sénat et aux tribunaux de justice.
Cette forme de gouvernement est sujette aux mêmes révolutions que l’aristocratie ; elle est tempérée dans les lieux où, pour écarter une populace ignorante et inquiète, on exige un cens modique de la part de ceux qui veulent participer à l’administration ; dans les lieux où, par de sages règlements, la première classe des citoyens n’est pas victime de la haine et de la jalousie des dernières classes ; dans tous les lieux enfin où, au milieu des mouvements les plus tumultueux, les lois ont la force de parler et de se faire entendre. Mais elle est tyrannique, partout où les pauvres influent trop dans les délibérations publiques.
Plusieurs causes leur ont valu cet excès de pouvoir : la première est la suppression du cens, suivant lequel on devait régler la distribution des charges ; par là, les moindres citoyens ont obtenu le droit de se mêler des affaires publiques : la seconde est la gratification accordée aux pauvres, et refusée aux riches qui portent leurs suffrages, soit dans les assemblées générales, soit dans les tribunaux de justice ; trop légère pour engager les seconds à une sorte d’assiduité, elle suffit pour dédommager les premiers de l’interruption de leurs travaux ; et de là cette foule d’ouvriers et de mercenaires qui élèvent une voix impérieuse dans les lieux augustes où se discutent les intérêts de la patrie : la troisième est le pouvoir que les orateurs de l’état ont acquis sur la multitude.
Elle était autrefois conduite par des militaires qui abusèrent plus d’une fois de sa confiance, pour la subjuguer ; et comme son destin est d’être asservie, il s’est élevé, dans ces derniers temps, des hommes ambitieux qui emploient leurs talents à flatter ses passions et ses vices, à l’enivrer de l’opinion de son pouvoir et de sa gloire, à ranimer sa haine contre les riches, son mépris pour les règles, son amour de l’indépendance. Leur triomphe est celui de l’éloquence, qui semble ne s’être perfectionnée de nos jours, que pour introduire le despotisme dans le sein de la liberté même. Les républiques sagement administrées ne se livrent point à ces hommes dangereux ; mais partout où ils ont du crédit, le gouvernement parvient avec rapidité au plus haut point de la corruption, et le peuple contracte les vices et la férocité des tyrans.
Presque tous nos gouvernements, sous quelque forme qu’ils soient établis, portent en eux-mêmes plusieurs germes de destruction. Comme la plupart des républiques grecques sont renfermées dans l’enceinte étroite d’une ville ou d’un canton, les divisions des particuliers devenues divisions de l’état, les malheurs d’une guerre qui semble ne laisser aucune ressource, la jalousie invétérée et toujours renaissante des diverses classes de citoyens, une succession rapide d’événements imprévus, y peuvent, dans un instant, ébranler ou renverser la constitution. On a vu la démocratie abolie dans la ville de Thèbes, par la perte d’une bataille ; dans celles d’Héraclée, de Cumes et de Mégare, par le retour des principaux citoyens, que le peuple avait proscrits pour enrichir le trésor public de leurs dépouilles. On a vu la forme du gouvernement changer à Syracuse, par une intrigue d’amour ; dans la ville d’Érétrie, par une insulte faite à un particulier ; à Épidaure, par une amende infligée à un autre particulier ; et combien de séditions qui n’avaient pas de causes plus importantes, et qui, se communiquant par degrés, ont fini par exciter des guerres sanglantes ! Tandis que ces calamités affligent la plus grande partie de la Grèce, trois nations, les crétois, les Lacédémoniens et les carthaginois, jouissent en paix, depuis plusieurs siècles, d’un gouvernement qui diffère de tous les autres, quoiqu’il en réunisse les avantages. Les crétois conçurent, dans les plus anciens temps, l’idée de tempérer la puissance des grands par celle du peuple ; les Lacédémoniens, et les carthaginois sans doute à leur exemple, celle de concilier la royauté avec l’aristocratie et la démocratie.
Ici Aristote expose succinctement les systèmes adoptés en Crète, à Lacédémone, à Carthage ; je vais rapporter ce qu’il pense du dernier, en ajoutant quelques traits légers à son esquisse. à Carthage, la puissance souveraine est partagée entre deux rois (7), un sénat, et l’assemblée du peuple.
Les deux rois ne sont pas tirés de deux seules familles, comme à Lacédémone ; mais ils sont choisis tous les ans, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre : on exige qu’ils aient de la naissance, des richesses et des vertus. Le sénat est très nombreux. C’est aux rois à le convoquer. Ils y président ; ils y discutent la guerre, la paix, les affaires les plus importantes de l’état. Un corps de magistrats, au nombre de cent quatre, est chargé d’y soutenir les intérêts du peuple. On peut se dispenser de renvoyer l’affaire à la nation, si les avis sont uniformes ; on doit la communiquer, s’ils ne le sont pas.
Dans l’assemblée générale, les rois et les sénateurs exposent les raisons qui ont réuni ou partagé les suffrages. Le moindre citoyen peut s’élever contre leur décret ou contre les diverses opinions qui l’ont suspendu ; le peuple décide en dernier ressort.
Toutes les magistratures, celle des rois, celle des sénateurs, des juges, des stratèges ou gouverneurs de provinces, sont conférées par voie d’élection, et renfermées dans des bornes prescrites par les lois. Le général des armées seul n’en connaît aucune. Il est absolu quand il est à la tête des troupes ; mais à son retour, il doit rendre compte de ses opérations devant un tribunal qui est composé de cent sénateurs, et dont les jugements sont accompagnés d’une extrême sévérité. C’est par la distribution éclairée et le sage exercice de ces différents pouvoirs, qu’un peuple nombreux, puissant, actif, aussi jaloux de sa liberté que fier de son opulence, a toujours repoussé les efforts de la tyrannie, et jouit depuis très longtemps d’une tranquillité à peine troublée par quelques orages passagers, qui n’ont pas détruit sa constitution primitive.
Cependant, malgré son excellence, cette constitution a des défauts. C’en est un de regarder comme une distinction glorieuse, la réunion de plusieurs magistratures sur une même tête (8), parce qu’alors il est plus avantageux de multiplier ses devoirs que de les remplir, et qu’on s’accoutume à croire qu’obtenir des places c’est les mériter. C’est encore un défaut de considérer autant la fortune que la vertu, quand il est question de choisir des magistrats ; dès que dans un état, l’argent devient un moyen pour s’élever, bientôt on n’en connaît plus d’autre ; accumuler des richesses est la seule ambition du citoyen, et le gouvernement incline fortement vers l’oligarchie.
Pour le retenir dans son équilibre, on a pensé à Carthage, qu’il fallait accorder quelques avantages au peuple, et envoyer par intervalles les principaux de cette classe dans des villes particulières, avec des commissions qui leur donnent la facilité de s’enrichir. Cette ressource a, jusqu’à présent, maintenu la république : mais comme elle ne tient pas immédiatement à la législation, et qu’elle renferme en elle-même un vice secret, on ne doit en attribuer le succès qu’au hasard ; et si jamais, devenu trop riche et trop puissant, le peuple sépare ses intérêts de ceux des autres citoyens, les lois actuelles ne suffiront pas pour arrêter ses prétentions, et la constitution sera détruite (9).
D’après ce que nous avons dit, il est aisé de découvrir l’objet que doit se proposer le magistrat souverain dans l’exercice de son pouvoir, ou, si l’on veut, quel est dans chaque constitution le principe du gouvernement. Dans la monarchie, c’est le beau, l’honnête ; car le prince doit désirer la gloire de son règne, et ne l’acquérir que par des voies honorables. Dans la tyrannie, c’est la sûreté du tyran ; car il ne se maintient sur le trône que par la terreur qu’il inspire. Dans l’aristocratie, la vertu ; puisque les chefs ne peuvent s’y distinguer que par l’amour de la patrie. Dans l’oligarchie, les richesses ; puisque ce n’est que parmi les riches qu’on choisit les administrateurs de l’état. Dans la démocratie, la liberté de chaque citoyen ; mais ce principe dégénère presque partout en licence, et ne pourrait subsister que dans le gouvernement dont la seconde partie de cet extrait présente une idée succincte.

Seconde partie.

De la meilleure des constitutions.

Si j’étais chargé d’instruire un chef de colonie, je remonterais d’abord aux principes.
Toute société est une agrégation de familles, qui n’ont d’autre but, en se réunissant, que de travailler à leur bonheur commun. Si elles ne sont pas assez nombreuses, comment les défendre contre les attaques du dehors ? Si elles le sont trop, comment les contenir par des lois qui assurent leur repos ? Ne cherchez pas à fonder un empire, mais une cité, moins puissante par la multitude des habitants, que par les qualités des citoyens. Tant que l’ordre ou la loi pourra diriger son action sur toutes les parties de ce corps, ne songez pas à le réduire ; mais dès que ceux qui obéissent ne sont plus sous les yeux, ni sous la main de ceux qui commandent, songez que le gouvernement a perdu une partie de son influence, et l’état une partie de sa force.
Que votre capitale, située auprès de la mer, ne soit ni trop grande, ni trop petite ; qu’une exposition favorable, un air pur, des eaux salubres, contribuent de concert à la conservation des habitants ; que son territoire suffise à ses besoins, et présente à la fois un accès difficile à l’ennemi, et des communications aisées à vos troupes ; qu’elle soit commandée par une citadelle, si l’on préfère le gouvernement monarchique ; que divers postes fortifiés la garantissent des premières fureurs de la populace, si l’on choisit l’aristocratie ; qu’elle n’ait d’autre défense que ses remparts, si l’on établit une démocratie ; que ses murailles soient fortes et capables de résister aux nouvelles machines dont on se sert depuis quelque temps dans les siéges ; que les rues soient en partie larges et tirées au cordeau, en partie étroites et tortueuses : les premières serviront à son embellissement ; les secondes, à sa défense, en cas de surprise.
Construisez, à quelque distance, un port qui soit joint à la ville par de longues murailles, comme on le pratique en plusieurs endroits de la Grèce : pendant la guerre, il facilitera les secours de vos alliés ; pendant la paix, vous y retiendrez cette foule de matelots étrangers ou regnicoles, dont la licence et l’avidité corrompraient les mœurs de vos citoyens, si vous les receviez dans la ville. Mais que votre commerce se borne à échanger le superflu que votre territoire vous accorde, contre le nécessaire qu’il vous refuse, et votre marine, à vous faire redouter ou rechercher des nations voisines.
Votre colonie est établie ; il faut lui donner des lois : il en faut de fondamentales pour former sa constitution, et de civiles pour assurer sa tranquillité.
Vous vous instruirez des différentes formes de gouvernements adoptées par nos législateurs, ou imaginées par nos philosophes. Quelques-uns de ces systèmes sont trop imparfaits, les autres exigent trop de perfection. Ayez le courage de comparer les principes des premiers avec leurs effets, et le courage encore plus grand de résister à l’attrait des seconds. Si, par la force de votre génie, vous pouvez concevoir le plan d’une constitution sans défaut, il faudra qu’une raison supérieure vous persuade qu’un tel plan n’est pas susceptible d’exécution, ou s’il l’était par hasard, qu’il ne conviendrait peut-être pas à toutes les nations.
Le meilleur gouvernement pour un peuple, est celui qui s’assortit à son caractère, à ses intérêts, au climat qu’il habite, à une foule de circonstances qui lui sont particulières. La nature a distingué, par des traits frappants et variés, les sociétés répandues sur notre globe. Celles du nord et de l’Europe ont de la valeur, mais peu de lumières et d’industrie ; il faut donc qu’elles soient libres, indociles au joug des lois, incapables de gouverner les nations voisines. Celles de l’Asie possèdent tous les talents de l’esprit, toutes les ressources des arts ; mais leur extrême lâcheté les condamne à la servitude. Les Grecs, placés entre les unes et les autres, enrichis de tous les avantages dont elles se glorifient, réunissent tellement la valeur aux lumières, l’amour des lois à celui de la liberté, qu’ils seraient en état de conquérir et de gouverner l’univers. Et par combien de nuances la nature ne se plaît-elle pas à diversifier ces caractères principaux dans une même contrée ! Parmi les peuples de la Grèce, les uns ont plus d’esprit, les autres plus de bravoure ; il en est chez qui ces qualités brillantes sont dans un juste équilibre.
C’est en étudiant les hommes soumis à sa conduite, qu’un législateur verra s’ils ont reçu de la nature, ou s’ils peuvent recevoir de ses institutions, assez de lumières pour sentir le prix de la vertu, assez de force et de chaleur pour la préférer à tout : plus il se propose un grand objet, plus il doit réfléchir, s’instruire et douter : une circonstance locale suffira quelquefois pour fixer ses irrésolutions. Si, par exemple, le sol que sa colonie doit occuper, est susceptible d’une grande culture, et que des obstacles insurmontables ne lui permettent pas de proposer une autre constitution, qu’il n’hésite pas à établir le gouvernement populaire. Un peuple agriculteur est le meilleur de tous les peuples ; il n’abandonnera point des travaux qui exigent sa présence, pour venir sur la place publique, s’occuper des dissensions que fomente l’oisiveté, et disputer des honneurs dont il n’est point avide. Les magistrats, plus respectés, ne seront pas exposés aux caprices d’une multitude d’ouvriers et de mercenaires aussi audacieux qu’insatiables. D’un autre côté, l’oligarchie s’établit naturellement dans les lieux où il est nécessaire et possible d’avoir une nombreuse cavalerie : comme elle y fait la principale force de l’état, il faut qu’un grand nombre de citoyens y puissent entretenir un cheval, et supporter la dépense qu’exige leur profession : alors le parti des riches domine sur celui des pauvres. Avant que d’aller plus loin, examinons quels sont les droits, quelles doivent être les dispositions du citoyen.
Dans certains endroits, pour être citoyen, il suffit d’être né d’un père et d’une mère qui l’étaient ; ailleurs on exige un plus grand nombre de degrés ; mais il suit de là que les premiers qui ont pris cette qualité, n’en avaient pas le droit ; et s’ils ne l’avaient pas, comment ont-ils pu le transmettre à leurs enfants ?
Ce n’est pas l’enceinte d’une ville ou d’un état qui donne ce privilège à celui qui l’habite ; si cela était, il conviendrait à l’esclave ainsi qu’à l’homme libre : si l’esclave ne peut pas être citoyen, tous ceux qui sont au service de leurs semblables, ou qui, en exerçant des arts mécaniques, se mettent dans une étroite dépendance du public, ne sauraient l’être non plus. Je sais qu’on les regarde comme tels dans la plupart des républiques, et surtout dans l’extrême démocratie ; mais dans un état bien constitué, on ne doit pas leur accorder une si belle prérogative.
Quel est donc le véritable citoyen ? Celui qui, libre de tout autre soin, se consacre uniquement au service de la patrie, et peut participer aux charges, aux dignités, aux honneurs, en un mot, à l’autorité souveraine. De là il suit que ce nom ne convient qu’imparfaitement aux enfants, aux vieillards décrépits, et ne saurait convenir aux artisans, aux laboureurs, aux affranchis ; il suit encore qu’on n’est citoyen que dans une république, quoiqu’on y partage ce droit avec des gens à qui, suivant nos principes, il faudrait le refuser.
Dans votre cité, tout travail qui détournera l’attention que l’on doit exclusivement aux intérêts de la patrie, sera interdit au citoyen ; et vous ne donnerez ce titre qu’à ceux qui, dans leur jeunesse, porteront les armes pour la défense de l’état, et qui, dans un âge plus avancé, l’éclaireront de leurs lumières.
Ainsi vos citoyens feront véritablement partie de la cité : leur prérogative essentielle sera de parvenir aux magistratures, de juger les affaires des particuliers, de voter dans le sénat ou dans l’assemblée générale ; ils la tiendront de la loi fondamentale, parce que la loi est un contrat qui assure les droits des citoyens. Le premier de leurs devoirs sera de se mettre en état de commander et d’obéir ; ils le rempliront en vertu de leur institution, parce qu’elle peut seule leur inspirer les vertus du citoyen, ou l’amour de la patrie. Ces réflexions nous feront connaître l’espèce d’égalité, que le législateur doit introduire dans la cité.
On n’en admet aucune dans l’oligarchie ; on y suppose au contraire que la différence dans les fortunes, en établit une dans l’état des citoyens, et qu’en conséquence, les préférences et les distinctions ne doivent être accordées qu’aux richesses. Dans la démocratie, les citoyens se croient tous égaux, parce qu’ils sont tous libres ; mais comme ils n’ont qu’une fausse idée de la liberté, l’égalité qu’ils affectent, détruit toute subordination. De là les séditions qui fermentent sans cesse dans le premier de ces gouvernements, parce que la multitude y regarde l’inégalité comme une injustice ; et dans le second, parce que les riches y sont blessés d’une égalité qui les humilie.
Parmi les avantages qui établissent ou détruisent l’égalité entre les citoyens, il en est trois qui méritent quelques réflexions : la liberté, la vertu et les richesses. Je ne parle pas de la noblesse, parce qu’elle rentre dans cette division générale, en ce qu’elle n’est que l’ancienneté des richesses et de la vertu dans une famille.
Rien n’est si opposé à la licence, que la liberté. Dans tous les gouvernements, les particuliers sont et doivent être asservis ; avec cette différence pourtant qu’en certains endroits, ils ne sont esclaves que des hommes ; et que dans d’autres, ils ne doivent l’être que des lois. En effet, la liberté ne consiste pas à faire tout ce que l’on veut, comme on le soutient dans certaines démocraties ; mais à ne faire que ce que veulent les lois qui assurent l’indépendance de chaque particulier ; et sous cet aspect, tous vos citoyens peuvent être aussi libres les uns que les autres.
Je ne m’étendrai pas davantage sur la vertu : comme nos citoyens participeront à l’autorité souveraine, ils seront tous également intéressés à la maintenir, et à se pénétrer d’un même amour pour la patrie : j’ajoute qu’ils seront plus ou moins libres, à proportion qu’ils seront plus ou moins vertueux.
Quant aux richesses, la plupart des philosophes n’ont pu se garantir d’une illusion trop naturelle, c’est de porter leur attention sur l’abus qui choque le plus leur goût ou leurs intérêts, et de croire qu’en le déracinant, l’état ira de lui-même. D’anciens législateurs avaient jugé convenable, dans un commencement de réforme, de répartir également les biens entre tous les citoyens ; et de là quelques législateurs modernes, entre autres, Phaléas de Chalcédoine, ont proposé l’égalité constante des fortunes, pour base de leurs systèmes. Les uns veulent que les riches ne puissent s’allier qu’avec les pauvres, et que les filles des premiers soient dotées, tandis que celles des derniers ne le seront pas ; d’autres, qu’il ne soit permis d’augmenter son bien que jusqu’à un taux fixé par la loi. Mais en limitant les facultés de chaque famille, il faudrait donc limiter le nombre des enfants qu’elle doit avoir. Ce n’est point par des lois prohibitives que l’on tiendra dans une sorte d’équilibre, les fortunes des particuliers : il faut, autant qu’il est possible, introduire parmi eux l’esprit de désintéressement, et régler les choses de manière que les gens de bien ne veuillent pas augmenter leurs possessions, et que les méchants ne le puissent pas.
Ainsi vos citoyens pourront différer les uns des autres par les richesses. Mais comme cette différence n’en occasionnera aucune dans la distribution des emplois et des honneurs, elle ne détruira pas l’égalité qui doit subsister entre eux. Ils seront égaux, parce qu’ils ne dépendront que des lois, et qu’ils seront tous également chargés du glorieux emploi de contribuer au repos et au bonheur de la patrie. Vous voyez déjà que le gouvernement dont je veux vous donner l’idée, approcherait de la démocratie, mais il tiendrait aussi de l’oligarchie ; car ce serait un gouvernement mixte tellement combiné, qu’on hésiterait sur le nom dont il faudrait l’appeler, et dans lequel néanmoins les partisans de la démocratie et ceux de l’oligarchie trouveraient les avantages de la constitution qu’ils préfèrent, sans y trouver les inconvénients de celles qu’ils rejettent.
Cet heureux mélange serait surtout sensible dans la distribution des trois pouvoirs qui constituent un état républicain. Le premier, qui est le législatif, résidera dans l’assemblée générale de la nation ; le second, qui concerne l’exécution, appartiendra aux magistrats ; le troisième, qui est le pouvoir de juger, sera confié aux tribunaux de justice.
1° la paix, la guerre, les alliances, les lois, le choix des magistrats, la punition des crimes contre l’état, la reddition des comptes de la part de ceux qui ont rempli des fonctions importantes ; sur tous ces objets, on doit s’en rapporter au jugement du peuple, qui se trompe rarement, lorsque il n’est point agité par des factions. Dans ces circonstances ses suffrages sont libres, et ne sont point souillés par un vil intérêt, car il serait impossible de corrompre tout un peuple ; ils sont éclairés, car les moindres citoyens ont un singulier talent pour discerner les hommes distingués par leurs lumières et leurs vertus, et une singulière facilité à combiner, à suivre, et même à rectifier leurs avis.
Les décrets de l’assemblée générale, ne pourront être réformés, à moins qu’il ne soit question d’affaires criminelles : dans ce cas, si l’assemblée absout l’accusé, la cause est finie ; si elle le condamne, son jugement doit être confirmé, ou peut être cassé par un des tribunaux de justice.
Pour éloigner de l’assemblée générale des gens de la lie du peuple, qui ne possédant rien, et n’exerçant aucune profession mécanique, seraient, en qualité de citoyens, en droit d’y assister, on aura recours au cens, ou à l’état connu des biens des particuliers. Dans l’oligarchie, le cens est si fort, qu’il n’admet à l’assemblée de la nation que les gens les plus riches. Il n’existe pas dans certaines démocraties, et dans d’autres il est si faible, qu’il n’exclut presque personne. Vous établirez un cens, en vertu duquel la plus grande et la plus saine partie des citoyens aura le droit de voter dans les délibérations publiques.
Et, comme le cens n’est pas une mesure fixe, qu’il varie suivant le prix des denrées, et que ces variations ont quelquefois suffi pour changer la nature du gouvernement, vous aurez l’attention de le renouveler de temps en temps, et de le proportionner, suivant les occurrences, aux facultés des particuliers, et à l’objet que vous vous proposez.
2° les décrets de l’assemblée générale doivent être exécutés par des magistrats, dont il faut que le choix, le nombre, les fonctions et la durée de leur exercice soient assortis à l’étendue de la république, ainsi qu’à la forme du gouvernement. Ici, comme dans presque tous les objets que nous traitons, il s’élève une foule de questions, que nous passons sous silence, pour nous attacher à deux points importants, qui sont le choix et le nombre de ces magistrats. Il est de l’essence de l’oligarchie, qu’ils soient élus relativement au cens ; de la démocratie, qu’on les tire au sort, sans aucun égard aux facultés des particuliers. Vous emprunterez de la première la voie de l’élection, parce qu’elle est la plus propre à vous donner des magistrats vertueux et éclairés ; à l’exemple de la seconde, vous ne vous réglerez pas sur le cens, parce que vous ne craindrez point qu’on élève aux magistratures, des gens obscurs et incapables de les remplir : quant au nombre des magistrats, il vaut mieux multiplier les places, que de surcharger chaque département.
3° le même mélange de formes s’observera dans les règlements relatifs aux tribunaux de justice. Dans le gouvernement oligarchique, on prononce une amende contre les riches qui ne s’acquittent pas des fonctions de la judicature, et on n’assigne aucun salaire aux pauvres qui les remplissent ; on fait le contraire dans les démocraties. Vous engagerez tous les juges à être assidus, en condamnant les premiers à une peine pécuniaire quand ils s’absenteront, en accordant un droit de présence aux seconds.
Après avoir intéressé ces deux classes de citoyens au bien de l’état, il s’agit d’étouffer dans leurs cœurs cette rivalité odieuse qui a perdu la plupart des républiques de la Grèce ; et c’est encore ici un des points les plus importants de notre législation. Ne cherchez pas à concilier des prétentions que l’ambition et les vices des deux partis ne feraient qu’éterniser. L’unique moyen de les détruire est de favoriser, par préférence, l’état mitoyen (10), et de le rendre aussi puissant qu’il peut l’être : c’est dans cet état que vous trouverez le plus de mœurs, et d’honnêteté. Content de son sort, il n’éprouve, et ne fait éprouver aux autres, ni l’orgueil méprisant qu’inspirent les richesses, ni la basse envie que fait naître le besoin. Les grandes villes, où il est plus nombreux, lui doivent d’être moins sujettes à des séditions que les petites ; la démocratie, où il est honoré, d’être plus durable que l’oligarchie, qui lui accorde à peine quelques égards.
Que la principale partie de vos colons soit formée de cet ordre respectable ; que vos lois les rendent susceptibles de toutes les distinctions ; qu’une sage institution entretienne à jamais parmi eux l’esprit et l’amour de la médiocrité ; et laissez-les dominer dans la place publique. Leur prépondérance garantira l’état du despotisme réfléchi des riches, toujours incapables d’obéir ; du despotisme aveugle des pauvres, toujours incapables de commander ; et il résultera de là, que la plus grande partie de la nation, fortement attachée au gouvernement, fera tous ses efforts pour en maintenir la durée ; ce qui est le premier élément et la meilleure preuve d’une bonne constitution.
Dans toute république, un citoyen se rend coupable, dès qu’il devient trop puissant. Si vos lois ne peuvent empêcher que des particuliers n’acquièrent trop de richesses, et ne rassemblent autour d’eux une assez grande quantité de partisans pour se faire redouter, vous aurez recours à l’ostracisme ou l’exil, et vous les tiendrez éloignés pendant un certain nombre d’années.
L’ostracisme est un remède violent, peut-être injuste, trop souvent employé pour servir des vengeances personnelles, mais justifié par de grands exemples et de grandes autorités, et le seul qui, dans ces occasions, puisse sauver l’état. Si néanmoins il s’élevait un homme qui, seulement par la sublimité de ses vertus, entraînât tous les cœurs après lui, j’avoue qu’au lieu de le proscrire, il serait plus conforme aux vrais principes, de le placer sur le trône.
Nous avons dit que vos citoyens seront, ou de jeunes gens qui serviront la patrie par leur valeur, ou des vieillards qui, après l’avoir servie, la dirigeront par leurs conseils. C’est dans cette dernière classe que vous choisirez les prêtres ; car il ne serait pas décent que l’hommage d’un peuple libre fût offert aux dieux par des mains accoutumées à un travail mécanique et servile.
Vous établirez les repas publics, parce que rien ne contribue plus à maintenir l’union. Vous diviserez les biens en deux portions, l’une destinée aux besoins de l’état, l’autre à ceux des particuliers : la première sera consacrée à l’entretien du culte religieux et des repas publics ; la seconde ne sera possédée que par ceux que j’ai désignés sous le nom de citoyens. L’une et l’autre seront cultivées par des esclaves tirés de différentes nations.
Après avoir réglé la forme du gouvernement, vous rédigerez un corps de lois civiles, qui toutes se rapportent aux lois fondamentales, et servent à les cimenter.
L’une des plus essentielles doit regarder les mariages. Que les époux ne soient pas d’un âge trop disproportionné ; rien ne serait plus propre à semer entre eux la division et les dégoûts : qu’ils ne soient ni trop jeunes ni trop vieux ; rien ne fait plus dégénérer l’espèce humaine : que les filles se marient à l’âge d’environ 18 ans, les hommes à celui de 37, ou environ ; que leur mariage se célèbre vers le solstice d’hiver (11) ; qu’il soit permis d’exposer les enfants, quand ils apportent en naissant une constitution trop faible, ou des défauts trop sensibles ; qu’il soit encore permis de les exposer, pour éviter l’excès de la population. Si cette idée choque le caractère de la nation, fixez du moins le nombre des enfants dans chaque famille, et si deux époux transgressent la loi, qu’il soit ordonné à la mère de détruire le fruit de son amour, avant qu’il ait reçu les principes de la vie et du sentiment. Proscrivez sévèrement l’adultère, et que les peines les plus graves flétrissent celui qui déshonore une si belle union.
Aristote s’étend ensuite sur la manière dont on doit élever le citoyen. Il le prend au berceau ; il le suit dans les différents âges de la vie, dans les différents emplois de la république, dans ses différents rapports avec la société. Il traite des connaissances dont il faut éclairer son esprit, et des vertus dont il faut pénétrer son âme ; et développant insensiblement à ses yeux la chaîne de ses devoirs, il lui fait remarquer en même temps la chaîne des lois qui l’obligeront à les remplir (12).
Je viens d’exposer quelques-unes des réflexions d’Aristote sur le meilleur des gouvernements. J’ai rapporté plus haut celles de Platon(13), ainsi que les constitutions établies par Lycurgue (14) et par Solon (15). D’autres écrivains, législateurs, philosophes, orateurs, poètes, ont publié leurs idées sur cet important sujet. Qui pourrait, sans un mortel ennui, analyser leurs différents systèmes, et cette prodigieuse quantité de maximes ou de questions qu’ils ont avancées ou discutées ? Bornons-nous au petit nombre de principes qui leur sont communs à tous, ou qui, par leur singularité, méritent d’être recueillis.
Aristote n’est pas le seul qui ait fait l’éloge de la royauté. La plupart des philosophes ont reconnu l’excellence de ce gouvernement, qu’ils ont considéré, les uns relativement à la société, les autres par rapport au système général de la nature.
La plus belle des constitutions, disent les premiers, serait celle où l’autorité déposée entre les mains d’un seul homme, ne s’exercerait que suivant des lois sagement établies ; où le souverain, élevé au dessus de ses sujets autant par ses lumières et ses vertus, que par sa puissance, serait persuadé qu’il est lui-même comme la loi, qui n’existe que pour le bonheur des peuples ; où le gouvernement inspirerait la crainte et le respect au dedans et au dehors, non seulement par l’uniformité des principes, le secret des entreprises, et la célérité dans l’exécution, mais encore par la droiture et la bonne foi : car on compterait plus sur la parole du prince, que sur les serments des autres hommes.
Tout dans la nature nous ramène à l’unité, disent les seconds : l’univers est présidé par l’être suprême ; les sphères célestes le sont par autant de génies ; les royaumes de la terre le doivent être par autant de souverains établis sur le trône, pour entretenir dans leurs états l’harmonie qui règne dans l’univers. Mais pour remplir une si haute destinée, ils doivent retracer en eux-mêmes les vertus de ce dieu dont ils sont les images, et gouverner leurs sujets avec la tendresse d’un père, les soins vigilants d’un pasteur, et l’impartiale équité de la loi. Tels sont en partie les devoirs que les Grecs attachent à la royauté ; et comme ils ont vu presque partout les princes s’en écarter, ils ne considèrent ce gouvernement que comme un modèle que doit se proposer un législateur, pour ne faire qu’une volonté générale de toutes les volontés des particuliers. Si tous les gouvernements étaient tempérés, disait Platon, il faudrait chercher son bonheur dans le monarchique ; mais puisqu’ils sont tous corrompus, il faut vivre dans une démocratie. Quelle est donc la constitution qui convient le mieux à des peuples extrêmement jaloux de leur liberté ? Le gouvernement mixte, celui où se trouvent la royauté, l’aristocratie et la démocratie, combinées par des lois qui redressent la balance du pouvoir, toutes les fois qu’elle incline trop vers une de ces formes. Comme on peut opérer ce tempérament d’une infinité de manières, de là cette prodigieuse variété qui se trouve dans les constitutions des peuples, et dans les opinions des philosophes.
On s’accorde beaucoup mieux sur la nécessité d’établir de bonnes lois, sur l’obéissance qu’elles exigent, sur les changements qu’elles doivent quelquefois éprouver.
Comme il n’est pas donné à un simple mortel d’entretenir l’ordre par ses seules volontés passagères, il faut des lois dans une monarchie ; sans ce frein, tout gouvernement devient tyrannique.
On a présenté une bien juste image, quand on a dit que la loi était l’âme d’un état. En effet, si on détruit la loi, l’état n’est plus qu’un corps sans vie.
Les lois doivent être claires, précises, générales, relatives au climat, toutes en faveur de la vertu ; il faut qu’elles laissent le moins de choses qu’il est possible, à la décision des juges ; elles seront sévères, mais les juges ne le doivent jamais être, parce qu’il vaut mieux risquer d’absoudre un criminel, que de condamner un innocent. Dans le premier cas, le jugement est une erreur ; dans le second, c’est une impiété.
On a vu des peuples perdre dans l’inaction la supériorité qu’ils avaient acquise par des victoires. Ce fut la faute de leurs lois, qui les ont endurcis contre les travaux de la guerre, et non contre les douceurs du repos. Un législateur s’occupera moins de l’état de guerre, qui doit être passager, que des vertus qui apprennent au citoyen tranquille à ne pas craindre la guerre, à ne pas abuser de la paix. La multiplicité des lois dans un état, est une preuve de sa corruption et de sa décadence, par la raison qu’une société serait heureuse, si elle pouvait se passer de lois.
Quelques-uns souhaiteraient qu’à la tête de la plupart des lois, un préambule en exposât les motifs et l’esprit ; rien ne serait plus utile, disent-ils, que d’éclairer l’obéissance des peuples, et de les soumettre par la persuasion, avant que de les intimider par des menaces.
D’autres regardent l’ignominie, comme la peine qui produit le plus d’effet. Quand les fautes sont rachetées par de l’argent, on accoutume les hommes à donner une très grande valeur à l’argent, une très petite aux fautes.
Plus les lois sont excellentes, plus il est dangereux d’en secouer le joug. Il vaudrait mieux en avoir de mauvaises et les observer, que d’en avoir de bonnes et les enfreindre.
Rien n’est si dangereux encore que d’y faire de fréquents changements. Parmi les Locriens d’Italie, celui qui propose d’en abolir ou d’en modifier quelqu’une, doit avoir autour de son cou un nœud coulant, qu’on resserre si l’on n’approuve pas sa proposition (16). Chez les mêmes Locriens, il n’est pas permis de tourmenter et d’éluder les lois à force d’interprétations. Si elles sont équivoques, et qu’une des parties murmure contre l’explication qu’en a donnée le magistrat, elle peut le citer devant un tribunal composé de mille juges. Ils paraissent tous deux la corde au cou, et la mort est la peine de celui dont l’interprétation est rejetée. Les autres législateurs ont tous déclaré qu’il ne fallait toucher aux lois qu’avec une extrême circonspection, et dans une extrême nécessité.
Mais quel est le fondement solide du repos et du bonheur des peuples ? Ce ne sont point les lois qui règlent leur constitution, ou qui augmentent leur puissance ; mais les institutions qui forment les citoyens, et qui donnent du ressort à leurs âmes ; non les lois qui dispensent les peines et les récompenses, mais la voix du public, lorsque elle fait une exacte répartition du mépris et de l’estime. Telle est la décision unanime des législateurs, des philosophes, de tous les Grecs, peut-être de toutes les nations. Quand on approfondit la nature, les avantages et les inconvénients des diverses espèces de gouvernements, on trouve pour dernier résultat, que la différence des mœurs suffit pour détruire la meilleure des constitutions, pour rectifier la plus défectueuse.
Les lois, impuissantes par elles-mêmes, empruntent leurs forces uniquement des mœurs, qui sont autant au dessus d’elles, que la vertu est au dessus de la probité. C’est par les mœurs qu’on préfère ce qui est honnête à ce qui n’est que juste, et ce qui est juste à ce qui n’est qu’utile. Elles arrêtent le citoyen par la crainte de l’opinion, tandis que les lois ne l’effraient que par la crainte des peines. Sous l’empire des mœurs, les âmes montreront beaucoup d’élévation dans leurs sentiments, de méfiance pour leurs lumières, de décence et de simplicité dans leurs actions. Une certaine pudeur les pénétrera d’un saint respect pour les dieux, pour les lois, pour les magistrats, pour la puissance paternelle, pour la sagesse des vieillards, pour elles-mêmes encore plus que pour tout le reste.
De là résulte, pour tout gouvernement, l’indispensable nécessité de s’occuper de l’éducation des enfants, comme de l’affaire la plus essentielle, de les élever dans l’esprit et l’amour de la constitution, dans la simplicité des anciens temps, en un mot, dans les principes qui doivent à jamais régler leurs vertus, leurs opinions, leurs sentiments et leurs manières. Tous ceux qui ont médité sur l’art de gouverner les hommes, ont reconnu que c’était de l’institution de la jeunesse que dépendait le sort des empires ; et d’après leurs réflexions, on peut poser ce principe lumineux : que l’éducation, les lois et les mœurs ne doivent jamais être en contradiction. Autre principe non moins certain : dans tous les états, les mœurs du peuple se conforment à celles des chefs.
Zaleucus et Charondas, peu contents de diriger au maintien des mœurs la plupart des lois qu’ils ont données, le premier aux Locriens d’Italie (17), le second à divers peuples de Sicile, ont mis à la tête de leurs codes une suite de maximes qu’on peut regarder comme les fondements de la morale. J’en rapporterai quelques-unes pour achever de montrer sous quel point de vue on envisageait autrefois la législation.
Tous les citoyens, dit Zaleucus, doivent être persuadés de l’existence des dieux. L’ordre et la beauté de l’univers les convaincront aisément qu’il n’est pas l’effet du hasard, ni l’ouvrage de la main des hommes. Il faut adorer les dieux, parce qu’ils sont les auteurs des vrais biens. Il faut préparer et purifier son âme ; car la divinité n’est point honorée par l’hommage du méchant ; elle n’est point flattée des sacrifices pompeux, et des magnifiques spectacles dont on embellit ses fêtes ; on ne peut lui plaire que par les bonnes œuvres, que par une vertu constante dans ses principes et dans ses effets, que par une ferme résolution de préférer la justice et la pauvreté à l’injustice et à l’ignominie.
Si parmi les habitants de cette ville, hommes, femmes, citoyens, étrangers, il s’en trouve qui ne goûtent pas ces vérités, et qui soient naturellement portés au mal, qu’ils sachent que rien ne pourra soustraire le coupable à la vengeance des dieux ; qu’ils aient toujours devant les yeux le moment qui doit terminer leur vie, ce moment où l’on se rappelle, avec tant de regrets et de remords, le mal qu’on a fait, et le bien qu’on a négligé de faire.
Ainsi, que chaque citoyen ait dans toutes ses actions l’heure de la mort présente à son esprit ; et toutes les fois qu’un génie malfaisant l’entraînera vers le crime, qu’il se réfugie dans les temples, aux pieds des autels, dans tous les lieux sacrés, pour demander l’assistance divine ; qu’il se sauve auprès des gens de bien, qui soutiendront sa faiblesse, par le tableau des récompenses destinées à la vertu, et des malheurs attachés à l’injustice. Respectez vos parents, vos lois, vos magistrats ; chérissez votre patrie, n’en désirez pas d’autre ; ce désir serait un commencement de trahison. Ne dites du mal de personne ; c’est aux gardiens des lois à veiller sur les coupables ; mais avant de les punir, ils doivent tâcher de les ramener par leurs conseils.
Que les magistrats, dans leurs jugements, ne se souviennent ni de leurs liaisons, ni de leurs haines particulières. Des esclaves peuvent être soumis par la crainte, mais des hommes libres ne doivent obéir qu’à la justice.
Dans vos projets et dans vos actions, dit Charondas, commencez par implorer le secours des dieux, qui sont les auteurs de toutes choses : pour l’obtenir, abstenez-vous du mal ; car il n’y a point de société entre dieu et l’homme injuste.
Qu’il règne entre les simples citoyens et ceux qui sont à la tête du gouvernement, la même tendresse qu’entre les enfants et les pères. Sacrifiez vos jours pour la patrie, et songez qu’il vaut mieux mourir avec honneur, que de vivre dans l’opprobre.
Que les époux se gardent mutuellement la foi qu’ils se sont promise.
Vous ne devez pas honorer les morts par des larmes et par une douleur immodérée ; mais par le souvenir de leurs vertus et par les offrandes que vous porterez tous les ans sur leurs tombeaux.
Que les jeunes gens défèrent aux avis des vieillards, attentifs à s’attirer le respect par la régularité de leur vie. Si ces derniers se dépouillaient de la pudeur, ils introduiraient dans l’état, le mépris de la honte, et tous les vices qui en sont la suite. Détestez l’infamie et le mensonge ; aimez la vertu, fréquentez ceux qui la cultivent, et parvenez à la plus haute perfection, en devenant véritablement honnête homme. Volez au secours du citoyen opprimé ; soulagez la misère du pauvre, pourvu qu’elle ne soit pas le fruit de l’oisiveté. Méprisez celui qui se rend l’esclave de ses richesses, et décernez l’ignominie à celui qui se construit une maison plus magnifique que les édifices publics. Mettez de la décence dans vos expressions ; réprimez votre colère, et ne faites pas d’imprécations contre ceux mêmes qui vous ont fait du tort.
Que tous les citoyens aient toujours ces préceptes devant les yeux, et qu’aux jours de fêtes, on les récite à haute voix dans les repas, afin qu’ils se gravent encore mieux dans les esprits.

CHAPITRE 63

Denys roi de Syracuse à Corinthe. Exploits de Timoléon.

De retour à Athènes après dix ans d’absence, nous crûmes, pour ainsi dire, y venir pour la première fois. La mort nous avait privés de plusieurs de nos amis et de nos connaissances ; des familles entières avaient disparu ; d’autres s’étaient élevées à leur place : on nous recevait comme étrangers dans des maisons que nous fréquentions auparavant ; c’était partout la même scène et d’autres acteurs.
La tribune aux harangues retentissait sans cesse de plaintes contre Philippe. Les uns en étaient alarmés, les autres les écoutaient avec indifférence. Démosthène avait récemment accusé Eschine de s’être vendu à ce prince, lorsque il fut envoyé en Macédoine pour conclure la dernière paix ; et comme Eschine avait relevé la modestie des anciens orateurs, qui, en haranguant le peuple, ne se livraient pas à des gestes outrés : non, non, s’écria Démosthène, ce n’est point à la tribune, mais dans une ambassade, qu’il faut cacher ses mains sous son manteau. Ce trait réussit, et cependant l’accusation n’eut pas de suite. Nous fûmes pendant quelque temps accablés de questions sur l’Égypte et sur la Perse : je repris ensuite mes anciennes recherches. Un jour que je traversais la place publique, je vis un grand nombre de nouvellistes, qui allaient, venaient, s’agitaient en tumulte, et ne savaient comment exprimer leur surprise. Qu’est-il donc arrivé, dis-je en m’approchant ? — Denys est à Corinthe, répondit-on. — Quel Denys ? — Ce roi de Syracuse, si puissant et si redouté. Timoléon l’a chassé du trône, et l’a fait jeter sur une galère qui vient de le mener à Corinthe. Il est arrivé sans escorte (18), sans amis, sans parents ; il a tout perdu, excepté le souvenir de ce qu’il était.
Cette nouvelle me fut bientôt confirmée par Euryale, que je trouvai chez Apollodore. C’était un corinthien avec qui j’avais des liaisons, et qui en avait eu autrefois avec Denys : il devait retourner quelques mois après à Corinthe ; je résolus de l’accompagner, et de contempler à loisir un des plus singuliers phénomènes de la fortune.
En arrivant dans cette ville, nous trouvâmes, à la porte d’un cabaret, un gros homme, enveloppé d’un méchant habit, à qui le maître de la maison semblait accorder, par pitié, les restes de quelques bouteilles de vin. Il recevait et repoussait, en riant, les plaisanteries grossières de quelques femmes de mauvaise vie, et ses bons mots amusaient la populace assemblée autour de lui.
Euryale me proposa, je ne sais sous quel prétexte, de descendre de voiture, et de ne pas quitter cet homme. Nous le suivîmes en un endroit où l’on exerçait des femmes qui devaient, à la prochaine fête, chanter dans les chœurs : il leur faisait répéter leurs rôles, dirigeait leurs voix, et disputait avec elles sur la manière de rendre certains passages. Il fut ensuite chez un parfumeur, où s’offrirent d’abord à nos yeux, le philosophe Diogène et le musicien Aristoxène (19), qui, depuis quelques jours, étaient arrivés à Corinthe. Le premier, s’approchant de l’inconnu, lui dit : « tu ne méritais pas le sort que tu éprouves. Tu compatis donc à mes maux ? répondit cet infortuné ; je t’en remercie. Moi, compatir à tes maux reprit Diogène ! Tu te trompes, vil esclave ; tu devais vivre et mourir, comme ton père, dans l’effroi des tyrans, et je suis indigné de te voir dans une ville où tu peux sans crainte goûter encore quelques plaisirs. » Euryale, dis-je alors tout étonné, c’est donc là le roi de Syracuse ! C’est lui-même, répondit-il : il ne me reconnaît pas ; sa vue est affaiblie par les excès du vin : écoutons la suite de la conversation. Denys la soutint avec autant d’esprit que de modération. Aristoxène lui demanda la cause de la disgrâce de Platon. « Tous les maux assiégent un tyran, répondit-il ; le plus dangereux est d’avoir des amis qui lui cachent la vérité. Je suivis leurs avis, j’éloignai Platon. Qu’en arriva-t-il ? J’étais roi à Syracuse, je suis maître d’école à Corinthe. » En effet, nous le vîmes plus d’une fois dans un carrefour, expliquer à des enfants les principes de la grammaire.
Le même motif qui m’avait conduit à Corinthe, y attirait journellement quantité d’étrangers. Les uns, à l’aspect de ce malheureux prince, laissaient échapper des mouvements de pitié ; la plupart se repaissaient avec délices d’un spectacle que les circonstances rendaient plus intéressant. Comme Philippe était sur le point de donner des fers à la Grèce, ils assouvissaient sur le roi de Syracuse, la haine que leur inspirait le roi de Macédoine. L’exemple instructif d’un tyran plongé tout à coup dans la plus profonde humiliation, fut bientôt l’unique consolation de ces fiers républicains ; quelque temps après, les Lacédémoniens ne répondirent aux menaces de Philippe, que par ces mots énergiques : Denys à Corinthe.
Nous eûmes plusieurs conversations avec ce dernier ; il faisait sans peine l’aveu de ses fautes, apparemment parce qu’elles ne lui avaient guère coûté. Euryale voulut savoir ce qu’il pensait des hommages qu’on lui rendait à Syracuse. J’entretenais, répondit-il, quantité de sophistes et de poètes dans mon palais ; je ne les estimais point, cependant ils me faisaient une réputation. Mes courtisans s’aperçurent que ma vue commençait à s’affaiblir ; ils devinrent, pour ainsi dire, tous aveugles ; ils ne discernaient plus rien ; s’ils se rencontraient en ma présence, ils se heurtaient les uns contre les autres ; dans nos soupers, j’étais obligé de diriger leurs mains, qui semblaient errer sur la table. Et n’étiez-vous pas offensé de cette bassesse, lui dit Euryale ? Quelquefois, reprit Denys ; mais il est si doux de pardonner !
Dans ce moment, un corinthien, qui voulait être plaisant, et dont on soupçonnait la probité, parut sur le seuil de la porte ; il s’arrêta, et, pour montrer qu’il n’avait point de poignard sous sa robe, il affecta de la secouer à plusieurs reprises, comme font ceux qui abordent les tyrans. Cette épreuve serait mieux placée, lui dit le prince, quand vous sortirez d’ici.
Quelques moments après, un autre particulier entra, et l’excédait par ses importunités. Denys nous dit tout bas, en soupirant : « heureux ceux qui ont appris à souffrir dès leur enfance ! » De pareils outrages se renouvelaient à tous moments : il cherchait lui-même à se les attirer ; couvert de haillons, il passait sa vie dans les cabarets, dans les rues, avec des gens du peuple, devenus les compagnons de ses plaisirs. On discernait encore dans son âme, ce fonds d’inclinations basses qu’il reçut de la nature, et ces sentiments élevés qu’il devait à son premier état ; il parlait comme un sage, il agissait comme un fou ; je ne pouvais expliquer le mystère de sa conduite. Un Syracusain, qui l’avait étudié avec attention, me dit : outre que son esprit est trop faible et trop léger, pour avoir plus de mesure dans l’adversité que dans la prospérité, il s’est aperçu que la vue d’un tyran, même détrôné, répand la défiance et l’effroi parmi des hommes libres. S’il préférait l’obscurité à l’avilissement, sa tranquillité serait suspecte aux corinthiens, qui favorisent la révolte de la Sicile. Il craint qu’ils ne parviennent à le craindre, et se sauve de leur haine par leur mépris.
Il l’avait obtenu tout entier pendant mon séjour à Corinthe ; et dans la suite il mérita celui de toute la Grèce. Sait misère, soit dérangement d’esprit, il s’enrôla dans une troupe de prêtres de Cybèle ; il parcourait avec eux les villes et les bourgs, un tympanon à la main, chantant, dansant autour de la figure de la déesse, et tendant la main pour recevoir quelques faibles aumônes.
Avant de donner ces scènes humiliantes, il avait eu la permission de s’absenter de Corinthe, et de voyager dans la Grèce. Le roi de Macédoine le reçut avec distinction : dans leur premier entretien, Philippe lui demanda comment il avait pu perdre cet empire que son père avait conservé pendant si longtemps : « C’est, répondit-il, que j’héritai de sa puissance et non de sa fortune. » Un corinthien lui ayant déjà fait la même question, il avait répondu : « quand mon père monta sur le trône, les Syracusains étaient las de la démocratie ; quand on m’a forcé d’en descendre, ils l’étaient de la tyrannie. » Un jour qu’à la table du roi de Macédoine, on s’entretenait des poésies de Denys l’ancien : « mais quel temps choisissait votre père, lui dit Philippe, pour composer un si grand nombre d’ouvrages ? Celui, répondit-il, que vous et moi passons ici à boire. »
Ses vices le précipitèrent deux fois dans l’infortune, et sa destinée lui opposa chaque fois un des plus grands hommes que ce siècle ait produits : Dion en premier lieu, et Timoléon ensuite. Je vais parler de ce dernier, et je raconterai ce que j’en appris dans les dernières années de mon séjour en Grèce.
On a vu plus haut (20), qu’après la mort de son frère, Timoléon s’était éloigné, pendant quelque temps, de Corinthe, et, pour toujours, des affaires publiques. Il avait passé près de vingt ans dans cet exil volontaire, lorsque ceux de Syracuse ne pouvant plus résister à leurs tyrans, implorèrent l’assistance des corinthiens, dont ils tirent leur origine. Ces derniers résolurent de lever des troupes ; mais comme ils balançaient sur le choix du général, une voix nomma par hasard Timoléon, et fut suivie à l’instant d’une acclamation universelle. L’accusation, autrefois intentée contre lui, n’avait été que suspendue ; les juges lui en remirent la décision : Timoléon, lui dirent-ils, suivant la manière dont vous vous conduirez en Sicile, nous conclurons que vous avez fait mourir un frère ou un tyran.
Les Syracusains se croyaient alors sans ressources. Icétas, chef des léontins, dont ils avaient demandé l’appui, ne songeait qu’à les asservir ; il venait de se liguer avec les carthaginois. Maître de Syracuse, il tenait Denys assiégé dans la citadelle. La flotte de Carthage croisait aux environs, pour intercepter celle de Corinthe. Dans l’intérieur de l’île, une fatale expérience avait appris aux villes grecques, à se défier de tous ceux qui s’empressaient de les secourir.
Timoléon part avec dix galères et un petit nombre de soldats ; malgré la flotte des carthaginois, il aborde en Italie, et se rend bientôt après à Tauroménium en Sicile. Entre cette ville et celle de Syracuse, est la ville d’Adranum, dont les habitants avaient appelé, les uns Icétas, et les autres Timoléon. Ils marchent tous deux en même temps, le premier à la tête de 5.000 hommes, le second avec 1.200. À trente stades (21) d’Adranum, Timoléon apprend que les troupes d’Icétas viennent d’arriver, et sont occupées à se loger autour de la ville ; il précipite ses pas, et fond sur elles avec tant d’ordre et d’impétuosité, qu’elles abandonnent, sans résistance, le camp, le bagage et beaucoup de prisonniers.
Ce succès changea tout à coup la disposition des esprits, et la face des affaires : la révolution fut si prompte, que cinquante jours après son arrivée en Sicile, Timoléon vit les peuples de cette île briguer son alliance, quelques-uns des tyrans joindre leurs forces aux siennes, Denys lui-même se rendre à discrétion, et lui remettre la citadelle de Syracuse avec les trésors et les troupes qu’il avait pris soin d’y rassembler.
Mon objet n’est pas de tracer ici les détails d’une si glorieuse expédition. Je dirai seulement que si Timoléon, jeune encore, avait montré dans les combats, la maturité d’un âge avancé, il montra, sur le déclin de sa vie, la chaleur et l’activité de la jeunesse ; je dirai qu’il développa tous les talents, toutes les qualités d’un grand général ; qu’à la tête d’un petit nombre de troupes, il délivra la Sicile des tyrans qui l’opprimaient, et la défendit contre une puissance encore plus formidable qui voulait l’assujettir ; qu’avec 6.000 hommes, il mit en fuite une armée de 70.000 carthaginois ; et qu’enfin ses projets étaient médités avec tant de sagesse, qu’il parut maîtriser les hasards, et disposer des événements.
Mais la gloire de Timoléon ne consiste pas dans cette continuité rapide de succès, qu’il attribuait lui-même à la fortune, et dont il faisait rejaillir l’éclat sur sa patrie ; elle est établie sur une suite de conquêtes plus dignes de la reconnaissance des hommes. Le fer avait moissonné une partie des habitants de la Sicile ; d’autres, en grand nombre, s’étant dérobés par la fuite à l’oppression de leurs despotes, s’étaient dispersés dans la Grèce, dans les îles de la mer Égée, sur les côtes de l’Asie. Corinthe, remplie du même esprit que son général, les engagea, par ses députés, à retourner dans leur patrie ; elle leur donna des vaisseaux, des chefs, une escorte, et, à leur arrivée en Sicile, des terres à partager. En même temps des hérauts déclarèrent, de sa part, aux jeux solennels de la Grèce, qu’elle reconnaissait l’indépendance de Syracuse et de toute la Sicile.
À ces cris de liberté qui retentirent aussi dans toute l’Italie, 60.000 hommes se rendirent à Syracuse, les uns pour y jouir des droits de citoyens, les autres pour être distribués dans l’intérieur de l’île.
La forme de gouvernement avait récemment essuyé de fréquentes révolutions, et les lois étaient sans vigueur. Elles avaient été rédigées, pendant la guerre du Péloponnèse, par une assemblée d’hommes éclairés, à la tête desquels était ce Dioclès, dont la mémoire fut consacrée par un temple que l’ancien Denys fit démolir. Ce législateur sévère avait défendu, sous peine de mort, de paraître avec des armes dans la place publique. Quelque temps après, les ennemis ayant fait une irruption aux environs de Syracuse, il sort de chez lui, l’épée à la main ; il apprend au même instant qu’il s’est élevé une émeute dans la place ; il y court ; un particulier s’écrie : « vous venez d’abroger votre loi. Dites plutôt que je l’ai confirmée », répondit-il, en se plongeant l’épée dans le sein. Ses lois établissaient la démocratie, mais pour corriger les vices de ce gouvernement, elles poursuivaient avec vigueur toutes les espèces d’injustices ; et pour ne rien laisser aux caprices des juges, elles attachaient, autant qu’il est possible, une décision à chaque contestation, une peine à chaque délit. Cependant, outre qu’elles sont écrites en ancien langage, leur extrême précision nuit à leur clarté. Timoléon les revit avec Céphalus et Denys, deux corinthiens qu’il avait attirés auprès de lui. Celles qui concernent les particuliers, furent conservées avec des interprétations qui en déterminent le sens ; on réforma celles qui regardent la constitution, et l’on réprima la licence du peuple, sans nuire à sa liberté. Pour lui assurer à jamais la jouissance de cette liberté, Timoléon l’invita à détruire toutes ces citadelles, qui servaient de repaires aux tyrans.
La puissante république de Carthage forcée de demander la paix aux Syracusains, les oppresseurs de la Sicile successivement détruits, les villes rétablies dans leur splendeur, les campagnes couvertes de moissons, un commerce florissant, partout l’image de l’union et du bonheur, voilà les bienfaits que Timoléon répandit sur cette belle contrée : voici les fruits qu’il en recueillit lui-même.
Réduit volontairement à l’état de simple particulier, il vit sa considération s’accroître de jour en jour. Ceux de Syracuse le forcèrent d’accepter dans leur ville une maison distinguée, et aux environs une retraite agréable, où il coulait des jours tranquilles, avec sa femme et ses enfants, qu’il avait fait venir de Corinthe. Il y recevait sans cesse les tributs d’estime et de reconnaissance que lui offraient les peuples qui le regardaient comme leur second fondateur. Tous les traités, tous les règlements qui se faisaient en Sicile, on venait de près, de loin, les soumettre à ses lumières, et rien ne s’exécutait qu’avec son approbation.
Il perdit la vue dans un âge assez avancé. Les Syracusains, plus touchés de son malheur qu’il ne le fut lui-même, redoublèrent d’attentions à son égard. Ils lui amenaient les étrangers qui venaient chez eux. Voilà, disaient-ils, notre bienfaiteur, notre père ; il a préféré au triomphe brillant qui l’attendait à Corinthe, à la gloire qu’il aurait acquise dans la Grèce, le plaisir de vivre au milieu de ses enfants. Timoléon n’opposait aux louanges qu’on lui prodiguait, que cette réponse modeste : « les dieux voulaient sauver la Sicile ; je leur rends grâces de m’avoir choisi pour l’instrument de leurs bontés. »
L’amour des Syracusains éclatait encore plus, lorsque dans l’assemblée générale, on agitait quelque question importante. Des députés l’invitaient à s’y rendre ; il montait sur un char ; dès qu’il paraissait, tout le peuple le saluait à grands cris ; Timoléon saluait le peuple à son tour, et après que les transports de joie et d’amour avaient cessé, il s’informait du sujet de la délibération, et donnait son avis, qui entraînait tous les suffrages. À son retour, il traversait de nouveau la place, et les mêmes acclamations le suivaient, jusqu’à ce qu’on l’eût perdu de vue.
La reconnaissance des Syracusains ne pouvait s’épuiser. Ils décidèrent que le jour de sa naissance serait regardé comme un jour de fête, et qu’ils demanderaient un général à Corinthe, toutes les fois qu’ils auraient une guerre à soutenir contre quelque nation étrangère. à sa mort, la douleur publique ne trouva de soulagement que dans les honneurs accordés à sa mémoire. On donna le temps aux habitants des villes voisines, de se rendre à Syracuse pour assister au convoi. De jeunes gens, choisis par le sort, portèrent le corps sur leurs épaules. Il était étendu sur un lit richement paré. Un nombre infini d’hommes et de femmes l’accompagnaient, couronnés de fleurs, vêtus de robes blanches, et faisant retentir les airs du nom et des louanges de Timoléon : mais leurs gémissements et leurs larmes attestaient encore mieux leur tendresse et leur douleur.
Quand le corps fut mis sur le bûcher, un héraut lut à haute voix le décret suivant : « le peuple de Syracuse, en reconnaissance de ce que Timoléon a détruit les tyrans, vaincu les barbares, rétabli plusieurs grandes villes, et donné des lois aux Siciliens, a résolu de consacrer deux cents mines (22) à ses funérailles, et d’honorer tous les ans sa mémoire par des combats de musique, des courses de chevaux, et des jeux gymniques. »
D’autres généraux se sont signalés par des conquêtes plus brillantes ; aucun n’a fait de si grandes choses. Il entreprit la guerre pour travailler au bonheur de la Sicile ; et quand il l’eut terminée, il ne lui resta plus d’autre ambition que d’être aimé. Il fit respecter et chérir l’autorité pendant qu’il en était revêtu ; lorsque il s’en fut dépouillé, il la respecta et la chérit plus que les autres citoyens. Un jour, en pleine assemblée, deux orateurs osèrent l’accuser d’avoir malversé dans les places qu’il avait remplies. Il arrêta le peuple soulevé contre eux : « je n’ai affronté, dit-il, tant de travaux et de dangers, que pour mettre le moindre des citoyens en état de défendre les lois, et de dire librement sa pensée. »
Il exerça sur les cœurs un empire absolu, parce qu’il fut doux, modeste, simple, désintéressé, et surtout infiniment juste. Tant de vertus désarmaient ceux qui étaient accablés de l’éclat de ses actions, et de la supériorité de ses lumières. Timoléon éprouva qu’après avoir rendu de grands services à une nation, il suffit de la laisser faire, pour en être adoré.

CHAPITRE 64

Suite de la bibliothèque. Physique. Histoire naturelle. Génies.

À mon arrivée de Perse, je retournai chez Euclide : il me restait à parcourir une partie de sa bibliothèque ; je l’y trouvai avec Méton et Anaxarque. Le premier était d’Agrigente en Sicile, et de la même famille que le célèbre Empédocle ; le second était d’Abdère en Thrace, et de l’école de Démocrite : tous deux, un livre à la main, paraissaient ensevelis dans une méditation profonde.
Euclide me montra quelques traités sur les animaux, sur les plantes, sur les fossiles. Je ne suis pas fort riche en ce genre, me dit-il ; le goût de l’histoire naturelle et de la physique proprement dite, ne s’est introduit parmi nous que depuis quelques années. Ce n’est pas que plusieurs hommes de génie ne se soient anciennement occupés de la nature ; je vous ai montré autrefois leurs ouvrages, et vous vous rappelez sans doute ce discours où le grand-prêtre de Cérès vous donna une idée succincte de leurs systèmes. Vous apprîtes alors qu’ils cherchèrent à connaître les causes plutôt que les effets, la matière des êtres plutôt que leurs formes.
Socrate dirigea la philosophie vers l’utilité publique ; et ses disciples, à son exemple, consacrèrent leurs veilles à l’étude de l’homme. Celle du reste de l’univers, suspendue pendant près d’un siècle, et renouvelée de nos jours, procède avec plus de lumières et de sagesse. On agite, à la vérité, ces questions générales qui avaient divisé les anciens philosophes ; mais on tâche en même temps de remonter des effets aux causes, du connu à l’inconnu. En conséquence on s’occupe des détails avec un soin particulier, et l’on commence à recueillir les faits et à les comparer.
Un défaut essentiel arrêtait autrefois les progrès de la science ; on n’était pas assez attentif à expliquer l’essence de chaque corps, ni à définir les termes dont on se servait ; cette négligence avait fini par inspirer tant de dégoût, que l’étude de la physique fut abandonnée au moment précis où commença l’art des définitions. Ce fut au temps de Socrate. À ces mots, Anaxarque et Méton s’approchèrent de nous. Est-ce que Démocrite, dit le premier, n’a pas donné des définitions exactes ? Est-ce qu’Empédocle, dit le second, ne s’est pas attaché à l’analyse des corps ? Plus fréquemment que les autres philosophes, répondit Euclide, mais pas aussi souvent qu’ils l’auraient dû. La conversation devint alors plus animée : Euclide défendait avec vivacité la doctrine d’Aristote son ami ; Anaxarque et Méton, celle de leurs compatriotes : ils accusèrent plus d’une fois Aristote d’avoir altéré, dans ses ouvrages, les systèmes des anciens, pour les combattre avec avantage. Méton alla plus loin ; il prétendit qu’Aristote, Platon, Socrate même, avaient puisé dans les écrits des pythagoriciens d’Italie et de Sicile, presque tout ce qu’ils ont enseigné sur la nature, la politique et la morale. C’est dans ces heureuses contrées, ajouta-t-il, que la vraie philosophie a pris naissance, et c’est à Pythagore que l’on doit ce bienfait.
J’ai une profonde vénération pour ce grand homme, reprit Euclide ; mais puisque lui et d’autres philosophes se sont approprié, sans en avertir, les richesses de l’Égypte, de l’orient et de tous les peuples que nous nommons barbares, n’avions-nous pas le même droit de les transporter dans la Grèce ? Ayons le courage de nous pardonner mutuellement nos larcins ; ayez celui de rendre à mon ami la justice qu’il mérite. Je lui ai souvent ouï dire qu’il faut discuter les opinions avec l’équité d’un arbitre impartial ; s’il s’est écarté de cette règle, je le condamne. Il ne cite pas toujours les auteurs dont il emprunte des lumières, parce qu’il a déclaré en général que son dessein était d’en profiter. Il les cite plus souvent, quand il les réfute, parce que la célébrité de leur nom n’était que trop capable d’accréditer les erreurs qu’il voulait détruire. Aristote s’est emparé du dépôt des connaissances, accru par vos soins et par les nôtres ; il l’augmentera par ses travaux, et, en le faisant passer à la postérité, il élèvera le plus superbe des monuments, non à la vanité d’une école en particulier, mais à la gloire de toutes nos écoles.
Je le connus à l’académie : nos liens se fortifièrent avec les années, et, depuis qu’il est sorti d’Athènes, j’entretiens avec lui une correspondance suivie. Vous, qui ne pouvez le juger que d’après le petit nombre d’ouvrages qu’il a publiés, apprenez quelle est l’étendue de ses projets, et reprochez-lui, si vous l’osez, des erreurs et des omissions. La nature, qui ne dit rien à la plupart des hommes, l’avertit de bonne heure qu’elle l’avait choisi pour son confident et son interprète. Je ne vous dirai pas que, né avec les plus heureuses dispositions, il fit les plus rapides progrès dans la carrière des sciences et des arts ; qu’on le vit, dès sa tendre jeunesse, dévorer les ouvrages des philosophes, se délasser dans ceux des poètes, s’approprier les connaissances de tous les pays et de tous les temps : ce serait le louer comme on loue le commun des grands hommes. Ce qui le distingue, c’est le goût et le génie de l’observation ; c’est d’allier, dans les recherches, l’activité la plus surprenante, avec la constance la plus opiniâtre ; c’est encore cette vue perçante, cette sagacité extraordinaire, qui le conduit, dans un instant, aux résultats, et qui ferait croire souvent que son esprit agit plutôt par instinct que par réflexion ; c’est enfin d’avoir conçu que tout ce que la nature et l’art présentent à nos yeux, n’est qu’une suite immense de faits, tenant tous à une chaîne commune, souvent trop semblables pour n’être pas facilement confondus, et trop différents pour ne devoir pas être distingués. De là le parti qu’il a pris d’assurer sa marche par le doute, de l’éclairer par l’usage fréquent des définitions, des divisions et subdivisions, et de ne s’avancer vers le séjour de la vérité, qu’après avoir reconnu les dehors de l’enceinte qui la tient renfermée.
Telle est la méthode qu’il suivra dans l’exécution d’un projet qui effraierait tout autre que lui ; c’est l’histoire générale et particulière de la nature. Il prendra d’abord les grandes masses ; l’origine ou l’éternité du monde ; les causes, les principes et l’essence des êtres ; la nature et l’action réciproque des éléments ; la composition et la décomposition des corps. Là seront rappelées et discutées les questions sur l’infini, sur le mouvement, le vide, l’espace et le temps. Il décrira, en tout ou en partie, ce qui existe et ce qui s’opère dans les cieux, dans l’intérieur et sur la surface de notre globe :dans les cieux, les météores, les distances et les révolutions des planètes, la nature des astres et des sphères auxquelles ils sont attachés ; dans le sein de la terre, les fossiles, les minéraux, les secousses violentes qui bouleversent le globe ; sur sa surface, les mers, les fleuves, les plantes, les animaux.
Comme l’homme est sujet à une infinité de besoins et de devoirs, il sera suivi dans tous ses rapports. L’anatomie du corps humain, la nature et les facultés de l’âme, les objets et les organes des sensations, les règles propres à diriger les plus fines opérations de l’esprit et les plus secrets mouvements du cœur, les lois, les gouvernements, les sciences, les arts ; sur tous ces objets intéressants, l’historien joindra ses lumières à celles des siècles qui l’ont précédé ; et, conformément à la méthode de plusieurs philosophes, appliquant toujours la physique à la morale, il nous rendra plus éclairés pour nous rendre plus heureux. Voilà le plan d’Aristote, autant que je l’ai pu comprendre par ses conversations et par ses lettres : je ne sais s’il pourra s’assujettir à l’ordre que je viens d’indiquer. Et pourquoi ne le suivrait-il pas, lui dis-je ? C’est, répondit-il, que certaines matières exigent des éclaircissements préliminaires. Sans sortir de son cabinet, où il a rassemblé une bibliothèque précieuse, il est en état de traiter quantité de sujets ; mais quand il faudra tracer l’histoire et les mœurs de tous les animaux répandus sur la terre, de quelle longue et pénible suite d’observations n’aura-t-il pas besoin ! Cependant son courage s’enflamme par les obstacles ; outre les matériaux qui sont entre ses mains, il fonde de justes espérances sur la protection de Philippe, dont il a mérité l’estime, et sur celle d’Alexandre, dont il va diriger l’éducation. S’il est vrai, comme on le dit, que ce jeune prince montre un goût très vif pour les sciences, j’espère que, parvenu au trône, il mettra son instituteur à portée d’en hâter les progrès.
À peine Euclide eut achevé, qu’Anarxarque prenant la parole : je pourrais, dit-il, attribuer à Démocrite le même projet que vous prêtez à Aristote. Je vois ici les ouvrages sans nombre qu’il a publiés sur la nature et les différentes parties de l’univers ; sur les animaux et les plantes ; sur notre âme, nos sens, nos devoirs, nos vertus ; sur la médecine, l’anatomie, l’agriculture, la logique, la géométrie, l’astronomie, la géographie ; j’ajoute sur la musique et la poésie : et je ne parle pas de ce style enchanteur qui répand des grâces sur les matières les plus abstraites. L’estime publique l’a placé au premier rang des physiciens qui ont appliqué les effets aux causes. On admire dans ses écrits une suite d’idées neuves, quelquefois trop hardies, souvent heureuses. Vous savez qu’à l’exemple de Leucippe son maître, dont il perfectionna le système, il admit le vide, les atomes, les tourbillons ; qu’il regarda la lune comme une terre couverte d’habitants ; qu’il prit la voie lactée pour une multitude de petites étoiles ; qu’il réduisit toutes nos sensations à celle du toucher, et qu’il nia toujours que les couleurs et les autres qualités sensibles fussent inhérentes aux corps.
Quelques-unes de ces vues avaient été proposées ; mais il eut le mérite de les adopter et de les étendre. Il fut le premier à concevoir les autres, et la postérité jugera si ce sont des traits de génie, ou des écarts de l’esprit : peut-être même découvrira-t-elle ce qu’il n’a pu que deviner. Si je pouvais soupçonner vos philosophes de jalousie, je dirais que, dans leurs ouvrages, Platon affecte de ne le point nommer, et Aristote de l’attaquer sans cesse. Euclide se récria contre ce reproche ; on reprit les questions déjà traitées. Tantôt chaque athlète combattait sans second ; tantôt le troisième avait à soutenir les efforts des deux autres. En supprimant les discussions, pour m’en tenir aux résultats, je vais exposer en peu de mots l’opinion d’Aristote et celle d’Empédocle, sur l’origine et l’administration de l’univers. J’ai rapporté dans un autre endroit celle de Démocrite sur le même sujet (23).
Tous les philosophes, dit Euclide, ont avancé que le monde avait été fait pour toujours subsister, suivant les uns ; pour finir un jour, suivant les autres ; pour finir et se reproduire dans des intervalles périodiques, suivant les troisièmes. Aristote soutient que le monde a toujours été et sera toujours. Permettez que je vous interrompe, dit Méton. Avant Aristote, plusieurs de nos pythagoriciens, et entre autres Ocellus de Lucanie, avaient admis l’éternité du monde. Je l’avoue, répondit Euclide ; mais Aristote a fortifié ce sentiment par de nouvelles preuves. Je me borne à celles qu’il tire du mouvement. En effet, dit-il, si le mouvement a commencé, il fut dans l’origine imprimé à des êtres préexistants ; ces êtres avaient été produits, ou existaient de toute éternité. Dans le premier cas, ils ne purent être produits que par un mouvement antérieur à celui que nous supposons être le premier ; dans le second cas, il faut dire que les êtres, avant d’être mus, étaient en repos ; or, l’idée du repos entraîne toujours celle d’un mouvement suspendu, dont il est la privation. Le mouvement est donc éternel.
Quelques-uns admettent l’éternité de la matière, et donnent une origine à l’univers : les parties de la matière, disent-ils, furent agitées sans ordre dans le chaos, jusqu’au moment où elles se réunirent pour former les corps. Nous répondons que leur mouvement devait être conforme ou contraire aux lois de la nature, puisque nous n’en connaissons pas d’autres. S’il leur était conforme, le monde a toujours été ; s’il leur était contraire, il n’a jamais pu être ; car, dans la première supposition, les parties de la matière auraient pris d’elles-mêmes, et de toute éternité, l’arrangement qu’elles conservent aujourd’hui ; dans la seconde, elles n’auraient jamais pu le prendre, puisque le mouvement contre nature sépare et détruit, au lieu de réunir et de construire. Et qui concevra jamais que des mouvements irréguliers aient pu composer des substances telles que les os, la chair et les autres parties de notre corps ?
Nous apercevons partout une suite de forces motrices qui, en opérant les unes sur les autres, produisent une continuité de causes et d’effets. Ainsi la pierre est remuée par le bâton, le bâton par le bras, le bras par la volonté, etc. La série de ces forces ne pouvant se prolonger à l’infini, s’arrête à des moteurs, ou plutôt à un moteur unique qui existe de toute éternité : c’est l’être nécessaire, le premier et le plus excellent des êtres : c’est dieu lui-même ; il est immuable, intelligent, indivisible, sans étendue ; il réside au dessus de l’enceinte du monde ; il y trouve son bonheur dans la contemplation de lui-même.
Comme sa puissance est toujours en action, il communique et communiquera, sans interruption, le mouvement au premier mobile, à la sphère des cieux où sont les étoiles fixes ; il l’a communiqué de toute éternité. Et en effet quelle force aurait enchaîné son bras, ou pourrait l’enchaîner dans la suite ? Pourquoi le mouvement aurait-il commencé dans une époque plutôt que dans une autre ? Pourquoi finirait-il un jour ?
Le mouvement du premier mobile se communique aux sphères inférieures, et les fait rouler tous les jours d’orient en occident : mais chacune d’elles a de plus un ou plusieurs mouvements dirigés par des substances éternelles et immatérielles.
Ces agents secondaires sont subordonnés au premier moteur, à peu près comme dans une armée, les officiers le sont au général. Ce dogme n’est pas nouveau. Suivant les traditions antiques, la divinité embrasse la nature entière. Quoiqu’on les ait altérées par des fables monstrueuses, elles n’en conservent pas moins les débris de la vraie doctrine.
Le premier mobile étant mu par l’action immédiate du premier moteur, action toujours simple, toujours la même, n’éprouve point de changement, point de génération ni de corruption. C’est dans cette uniformité constante et paisible que brille le caractère de l’immortalité.
Il en est de même des sphères inférieures ; mais la diversité de leurs mouvements produit sur la terre et dans la région sublunaire, des révolutions continuelles, telles que la destruction et la reproduction des corps. Euclide, après avoir tâché de montrer la liaison de ces effets aux causes qu’il venait de leur assigner, continua de cette manière : l’excellence et la beauté de l’univers consistent dans l’ordre qui le perpétue ; ordre qui éclate plus dans les cieux que sur la terre ; ordre auquel tous les êtres tendent plus ou moins directement. Comme dans une maison bien réglée, les hommes libres, les esclaves, les bêtes de somme concourent au maintien de la communauté, avec plus ou moins de zèle et de succès, suivant qu’ils approchent plus ou moins de la personne du chef ; de même dans le système général des choses, tous les efforts sont dirigés à la conservation du tout, avec plus de promptitude et de concert dans les cieux, où l’influence du premier moteur se fait mieux sentir ; avec plus de négligence et de confusion dans les espaces sublunaires, parce qu’ils sont plus éloignés de ses regards. De cette tendance universelle des êtres à un même but, il résulte que la nature, loin de rien faire d’inutile, cherche toujours le mieux possible, et se propose une fin dans toutes ses opérations.
À ces mots, les deux étrangers s’écrièrent à la fois : eh ! Pourquoi recourir à des causes finales ? Qui vous a dit que la nature choisit ce qui convient le mieux à chaque espèce d’êtres ? Il pleut sur nos campagnes ; est-ce pour les fertiliser ? Non sans doute ; c’est parce que les vapeurs attirées par le soleil, et condensées par le froid, acquièrent par leur réunion, une gravité qui les précipite sur la terre. C’est par accident qu’elles font croître votre blé, et le pourrissent quand il est amoncelé dans votre aire. C’est par accident que vous avez des dents propres à diviser les aliments, et d’autres propres à les broyer. Dans l’origine des choses, ajouta Méton, quand le hasard ébauchait les animaux, il forma des têtes qui n’étaient point attachées à des cous. Bientôt il parut des hommes à tête de taureau, des taureaux à face humaine. Ces faits sont confirmés par la tradition, qui place, après le débrouillement du chaos, des géants, des corps armés de quantité de bras, des hommes qui n’avaient qu’un œil. Ces races périrent par quelque vice de conformation ; d’autres ont subsisté. Au lieu de dire que ces dernières étaient mieux organisées, on a supposé une proportion entre leurs actions et leur fin prétendue.
Presque aucun des anciens philosophes, répondit Euclide, n’a cru devoir admettre comme principe, ce qu’on appelle hasard ou fortune. Ces mots vagues n’ont été employés que pour expliquer des effets qu’on n’avait pas prévus, et ceux qui tiennent à des causes éloignées, ou jusqu’à présent ignorées. À proprement parler, la fortune et le hasard ne produisent rien par eux-mêmes, et si pour nous conformer au langage vulgaire, nous les regardons comme des causes accidentelles, nous n’en admettons pas moins l’intelligence et la nature pour causes premières.
Vous n’ignorez pas, dit alors Anaxarque, que le mot nature a diverses acceptions. Dans quel sens le prenez-vous ici ? J’entends par ce mot, répondit Euclide, le principe du mouvement subsistant par lui-même dans les éléments du feu, de l’air, de la terre et de l’eau. Son action est toujours uniforme dans les cieux ; elle est souvent contrariée par des obstacles dans la région sublunaire. Par exemple, la propriété naturelle du feu est de s’élever ; cependant une force étrangère l’oblige souvent à prendre une direction opposée. Aussi, quand il s’agit de cette région, la nature est non seulement le principe du mouvement, mais elle l’est encore, par accident, du repos et du changement.
Elle nous présente des révolutions constantes et régulières, des effets qui sont invariables, ou presque toujours les mêmes. Permettez que je ne m’arrête qu’à ceux-là. Oseriez-vous les regarder comme des cas fortuits ? Sans m’étendre sur l’ordre admirable qui brille dans les sphères supérieures, direz-vous que c’est par hasard que les pluies sont constamment plus fréquentes en hiver qu’en été, les chaleurs plus fortes en été qu’en hiver ? Jetez les yeux sur les plantes, et principalement sur les animaux, où la nature s’exprime avec des traits plus marqués. Quoique les derniers agissent sans recherche et sans délibération, leurs actions néanmoins sont tellement combinées, qu’on a douté si les araignées et les fourmis ne sont pas douées d’intelligence. Or, si l’hirondelle a un objet en construisant son nid, et l’araignée en ourdissant sa toile ; si les plantes se couvrent de feuilles pour garantir leurs fruits, et si leurs racines, au lieu de s’élever, s’enfoncent dans la terre, pour y puiser des sucs nourriciers, ne reconnaîtrez-vous pas que la cause finale se montre clairement dans ces effets toujours reproduits de la même manière ?
L’art s’écarte quelquefois de son but, même lorsque il délibère ; il l’atteint quelquefois, même sans délibérer. Il n’en est pas moins vrai qu’il a toujours une fin. On peut dire la même chose de la nature. D’un côté, des obstacles l’arrêtent dans ses opérations, et les monstres sont ses écarts ; d’un autre côté, en forçant des êtres incapables de délibération, à se reproduire, elle les conduit à l’objet qu’elle se propose. Quel est cet objet ? La perpétuité des espèces. Quel est le plus grand bien de ces espèces ? Leur existence et leur conservation.
Pendant qu’Euclide exposait ainsi les idées d’Aristote, Anaxarque et Méton lui arrachaient des aveux qu’ils tournèrent bientôt contre lui.
Vous reconnaissez, lui dirent-ils, un dieu, un premier moteur, dont l’action immédiate entretient éternellement l’ordre dans les cieux ; mais vous nous laissez ignorer jusqu’à quel point son influence agit sur la terre. Pressé par nos instances, vous avez d’abord avancé que le ciel et la nature sont dans sa dépendance ; vous avez dit ensuite avec restriction, que tous les mouvements lui sont, en quelque façon, subordonnés ; qu’il paraît être la cause et le principe de tout ; qu’il paraît prendre quelque soin des choses humaines ; vous avez enfin ajouté qu’il ne peut voir dans l’univers que lui-même ; que l’aspect du crime et du désordre souillerait ses regards ; qu’il ne saurait être l’auteur, ni de la prospérité des méchants, ni de l’infortune des gens de bien. Pourquoi ces doutes, ces restrictions ? Expliquez-vous nettement. Sa vigilance s’étend-elle sur les hommes ?
Comme celle d’un chef de famille, répondit Euclide, s’étend sur ses derniers esclaves. La règle établie chez lui pour le maintien de la maison, et non pour leur bien particulier, n’en subsiste pas moins, quoiqu’ils s’en écartent souvent ; il ferme les yeux sur les divisions et sur les vices inséparables de leur nature : si des maladies les épuisent, s’ils se détruisent entre eux, ils sont bientôt remplacés. Ainsi dans ce petit coin du monde, où les hommes sont relégués, l’ordre se soutient par l’impression générale de la volonté de l’être suprême. Les bouleversements qu’éprouve ce globe, et les maux qui affligent l’humanité, n’arrêtent point la marche de l’univers ; la terre subsiste, les générations se renouvellent, et le grand objet du premier moteur est rempli.
Vous m’excuserez, dit Euclide, si je n’entre pas dans de plus grands détails : Aristote n’a pas encore développé ce point de doctrine, et peut-être le négligera-t-il ; car il s’attache plus aux principes de la physique qu’à ceux de la théologie. Je ne sais même si j’ai bien saisi ses idées ; le récit d’une opinion que l’on ne connaît que par de courts entretiens, sans suite et sans liaison, ressemble souvent à ces ouvrages défigurés par l’inattention et l’ignorance des copistes.
Euclide cessa de parler, et Méton prenant la parole : Empédocle, disait-il, illustra sa patrie par ses lois, et la philosophie par ses écrits : son poème sur la nature, et tous ses ouvrages en vers fourmillent de beautés qu’Homère n’aurait pas désavouées. Je conviens néanmoins que ses métaphores, quelque heureuses qu’elles soient, nuisent à la précision de ses idées, et ne servent quelquefois qu’à jeter un voile brillant sur les opérations de la nature. Quant aux dogmes, il suivit Pythagore, non avec la déférence aveugle d’un soldat, mais avec la noble audace d’un chef de parti, et l’indépendance d’un homme qui avait mieux aimé vivre en simple particulier dans une ville libre, que de régner sur des esclaves. Quoiqu’il se soit principalement occupé des phénomènes de la nature, il n’en expose pas moins son opinion sur les premières causes.
Dans ce monde, qui n’est qu’une petite portion du tout, et au-delà duquel il n’y a ni mouvement, ni vie, nous distinguons deux principes, l’un actif qui est dieu, l’autre passif qui est la matière.
Dieu, intelligence suprême, source de vérité, ne peut être conçu que par l’esprit ; la matière n’était qu’un assemblage de parties subtiles, similaires, rondes, immobiles, possédant par essence deux propriétés, que nous désignons sous le nom d’amour et de haine, destinées, l’une à joindre ces parties, l’autre à les séparer. Pour former le monde, dieu se contenta de donner de l’activité à ces deux forces motrices, jusqu’alors enchaînées : aussitôt elles s’agitèrent, et le chaos fut en proie aux horreurs de la haine et de l’amour. Dans son sein bouleversé de fond en comble, des torrents de matière roulaient avec impétuosité, et se brisaient les uns contre les autres : les parties similaires, tour à tour attirées et repoussées, se réunirent enfin, et formèrent les quatre éléments, qui, après de nouveaux combats, produisirent des natures informes, des êtres monstrueux, remplacés dans la suite par des corps dont l’organisation était plus parfaite. C’est ainsi que le monde sortit du chaos ; c’est ainsi qu’il y rentrera ; car ce qui est composé a un commencement, un milieu et une fin. Tout se meut et subsiste, tant que l’amour fait une seule chose de plusieurs, et que la haine en fait plusieurs d’une seule ; tout s’arrête et se décompose, quand ces deux principes contraires ne se balancent plus. Ces passages réciproques du mouvement au repos, de l’existence des corps à leur dissolution, reviennent dans des intervalles périodiques.
Des dieux et des génies dans les cieux, des âmes particulières dans les animaux et dans les plantes, une âme universelle dans le monde, entretiennent partout le mouvement et la vie. Ces intelligences, dont un feu très pur et très subtil compose l’essence, sont subordonnées à l’être suprême, de même qu’un chœur de musique l’est à son coryphée, une armée à son général : mais comme elles émanent de cet être, l’école de Pythagore leur donne le nom de substances divines ; et delà viennent ces expressions qui lui sont familières : « que le sage est un dieu ; que la divinité est l’esprit et l’âme du monde ; qu’elle pénètre la matière, s’incorpore avec elle et la vivifie. » Gardez-vous d’en conclure que la nature divine est divisée en une infinité de parcelles. Dieu est l’unité même ; il se communique, mais il ne se partage point. Il réside dans la partie la plus élevée des cieux ; ministres de ses volontés, les dieux inférieurs président aux astres, et les génies à la terre, ainsi qu’à l’espace dont elle est immédiatement entourée. Dans les sphères voisines du séjour qu’il habite, tout est bien, tout est dans l’ordre, parce que les êtres les plus parfaits ont été placés auprès de son trône, et qu’ils obéissent aveuglément au destin, je veux dire aux lois qu’il a lui-même établies. Le désordre commence à se faire sentir dans les espaces intermédiaires, et le mal prévaut totalement sur le bien dans la région sublunaire, parce que c’est là que se déposèrent le sédiment et la lie de toutes ces substances que les chocs multipliés de la haine et de l’amour ne purent conduire à leur perfection. C’est là que quatre causes principales influent sur nos actions ; dieu, notre volonté, le destin et la fortune : dieu, parce qu’il prend soin de nous ; notre volonté, parce que nous délibérons avant que d’agir ; le destin et la fortune, parce que nos projets sont souvent renversés par des événements conformes ou contraires en apparence aux lois établies.
Nous avons deux âmes, l’une sensitive, grossière, corruptible, périssable, composée des quatre éléments ; l’autre intelligente, indissoluble, émanée de la divinité même. Je ne parlerai que de cette dernière ; elle établit les rapports les plus intimes entre nous, les dieux, les génies, les animaux, les plantes, tous les êtres dont les âmes ont une commune origine avec la nôtre. Ainsi la nature animée et vivante, n’est qu’une seule famille, dont dieu est le chef.
C’est sur cette affinité qu’est fondé le dogme de la métempsychose, que nous avons emprunté des Égyptiens, que quelques-uns admettent avec différentes modifications, et auquel Empédocle s’est cru permis de mêler les fictions qui parent la poésie.
Cette opinion suppose la chute, la punition et le rétablissement des âmes. Leur nombre est limité ; leur destinée, de vivre heureuses dans quelqu’une des planètes. Si elles se rendent coupables, elles sont proscrites et exilées sur la terre. Alors, condamnées à s’envelopper d’une matière grossière, elles passent continuellement d’un corps dans un autre, épuisant les calamités attachées à toutes les conditions de la vie, ne pouvant supporter leur nouvel état, assez infortunées pour oublier leur dignité primitive. Dès que la mort brise les liens qui les enchaînent à la matière, un des génies célestes s’empare d’elles ; il conduit aux enfers et livre pour un temps aux furies, celles qui se sont souillées par des crimes atroces ; il transporte dans les astres, celles qui ont marché dans la voie de la justice. Mais souvent les décrets immuables des dieux, soumettent les unes et les autres à de plus rudes épreuves ; leur exil et leurs courses durent des milliers d’années ; il finit lorsque, par une conduite plus régulière, elles ont mérité de se rejoindre à leur auteur, et de partager en quelque façon avec lui les honneurs de la divinité.
Empédocle décrit ainsi les tourments qu’il prétendait avoir éprouvés lui-même. « J’ai paru successivement sous la forme d’un jeune homme, d’une jeune fille, d’une plante, d’un oiseau, d’un poisson : dans une de ces transmigrations, j’errai pendant quelque temps comme un fantôme léger dans le vague des cieux ; mais bientôt je fus précipité dans la mer, rejeté sur la terre, lancé dans le soleil, relancé dans les tourbillons des airs. En horreur aux autres et à moi-même, tous les éléments me repoussaient comme un esclave qui s’était dérobé aux regards de son maître. »
Méton, en finissant, observa que la plupart de ces idées étaient communes aux disciples de Pythagore, mais qu’Empédocle avait le premier supposé la destruction et la reproduction alternative du monde, établi les quatre éléments comme principes, et mis en action les éléments par le secours de l’amour et de la haine.
Convenez, me dit alors Anaxarque en riant, que Démocrite avait raison de prétendre que la vérité est reléguée dans un puits d’une profondeur immense. Convenez aussi, lui répondis-je, qu’elle serait bien étonnée si elle venait sur la terre, et principalement dans la Grèce. Elle s’en retournerait bien vite, reprit Euclide ; nous la prendrions pour l’erreur. Les systèmes précédents concernent l’origine du monde. On ne s’est pas moins partagé sur l’état de notre globe après sa formation, et sur les révolutions qu’il a éprouvées jusqu’à présent. Il fut longtemps enseveli sous les eaux de la mer, disait Anaxarque ; la chaleur du soleil en fit évaporer une partie, et la terre se manifesta ; du limon resté sur sa surface, et mis en fermentation par la même chaleur, tirèrent leur origine les diverses espèces d’animaux et de plantes. Nous en avons encore un exemple frappant en Égypte ; après l’inondation du Nil, les matières déposées sur les campagnes produisent un nombre infini de petits animaux. Je doute de ce fait, dis-je alors ; on me l’avait raconté dans la Thébaïde, et je ne pus jamais le vérifier. Nous ne ferions aucune difficulté de l’admettre, répondit Euclide, nous qui n’attribuons d’autre origine à certaines espèces de poissons, que la vase et les sables de la mer.
Anaxarque continua : j’ai dit que dans la suite des siècles, le volume des eaux qui couvraient la terre, diminua par l’action du soleil. La même cause subsistant toujours, il viendra un temps où la mer sera totalement épuisée. Je crois, en vérité, reprit Euclide, entendre Ésope raconter à son pilote la fable suivante : Charybde a deux fois ouvert sa bouche énorme, et deux fois les eaux qui couvraient la terre se sont précipitées dans son sein : à la première, les montagnes parurent ; à la seconde, les îles ; à la troisième, la mer disparaîtra. Comment Démocrite a-t-il pu ignorer que si une immense quantité de vapeurs est attirée par la chaleur du soleil, elles se convertissent bientôt en pluies, retombent sur la terre, et vont rapidement restituer à la mer ce qu’elle avait perdu ? N’avouez-vous pas, dit Anaxarque, que des champs aujourd’hui chargés de moissons étaient autrefois cachés sous ses eaux ? Or, puisqu’elle a été forcée d’abandonner ces lieux-là, elle doit avoir diminué de volume. Si en certains endroits, répondit Euclide, la terre a gagné sur la mer, en d’autres la mer a gagné sur la terre. Anaxarque allait insister ; mais, prenant aussitôt la parole : je comprends à présent, dis-je à Euclide, pourquoi on trouve des coquilles dans les montagnes et dans le sein de la terre, des poissons pétrifiés dans les carrières de Syracuse. La mer a une marche lente et réglée qui lui fait parcourir successivement toutes les régions de notre globe ; elle ensevelira sans doute un jour Athènes, Lacédémone et les plus grandes villes de la Grèce. Si cette idée n’est pas flatteuse pour les nations qui comptent sur l’éternité de leur renommée, elle rappelle du moins ces étonnantes révolutions des corps célestes, dont me parlaient les prêtres Égyptiens. A-t-on fixé la durée de celles de la mer ?
Votre imagination s’échauffe, me répondit Euclide : calmez-vous ; la mer et le continent, suivant nous, sont comme deux grands empires qui ne changent jamais de place, et qui se disputent souvent la possession de quelques petits pays limitrophes. Tantôt la mer est forcée de retirer ses bornes par le limon et les sables que les fleuves entraînent dans son sein ; tantôt elle les recule par l’action de ses flots, et par d’autres causes qui lui sont étrangères. Dans l’Acarnanie, dans la plaine d’Ilion, auprès d’Éphèse et de Milet, les atterrissements formés à l’embouchure des rivières, ont prolongé le continent.
Quand je passai, lui dis-je, aux Palus-Méotides, on m’apprit que les dépôts qu’y laisse journellement le Tanaïs, avaient tellement exhaussé le fond de ce lac, que depuis quelque années les vaisseaux qui venaient y trafiquer, étaient plus petits que ceux d’autrefois. J’ai un exemple plus frappant à vous citer, répondit-il : cette partie de l’Égypte qui s’étend du nord au midi depuis la mer jusqu’à la Thébaïde, est l’ouvrage et un présent du Nil. C’est là qu’existait dans les plus anciens temps, un golf qui s’étendait dans une direction à peu près parallèle à celle de la mer Rouge ; le Nil l’a comblé par les couches de limon qu’il y dépose tous les ans. Il est aisé de s’en convaincre, non seulement par les traditions des Égyptiens, par la nature du terrain, par les coquilles que l’on trouve dans les montagnes situées au dessus de Memphis (24) ; mais encore par une observation qui prouve que malgré son exhaussement actuel, le sol de l’Égypte n’a pas encore atteint le niveau des régions voisines. Sésostris, Nécos, Darius, et d’autres princes, ayant essayé d’établir des canaux de communication entre la mer Rouge et le Nil, s’aperçurent que la surface de cette mer était plus haute que celle du sol de l’Égypte.
Pendant que la mer se laisse ravir sur ses frontières quelques portions de ses domaines, elle s’en dédommage de temps à autre par ses usurpations sur la terre. Ses efforts continuels lui ouvrent tout à coup des passages à travers des terrains qu’elle minait sourdement ; c’est elle qui, suivant les apparences, a séparé de l’Italie, la Sicile ; de la Béotie, l’Eubée ; du continent voisin, quantité d’autres îles : de vastes régions ont été englouties par une soudaine irruption de ses flots. Ces révolutions effrayantes n’ont point été décrites pa