Voyage du jeune Anacharsis en Grèce,
de l'abbé Barthélemy (1788).
CHAPITRE 5
Séjour à Thèbes. Épaminondas. Philippe de Macédoine.
Dans la relation
d’un second voyage que je fis en Béotie, je parlerai de la ville de Thèbes,
et des moeurs des Thébains. Dans mon premier voyage, je ne m’occupai que d’Épaminondas.
Je lui fus présenté par Timagène. Il connaissait trop le sage Anacharsis pour
ne pas être frappé de mon nom. Il fut touché du motif qui m’attirait dans
la Grèce. Il me fit quelques questions sur les scythes. J’étais si saisi de
respect et d’admiration, que j’hésitais à répondre. Il s’en aperçut,
et détourna la conversation sur l’expédition du jeune Cyrus, et sur la
retraite des dix mille. Il nous pria de le voir souvent. Nous le vîmes tous les
jours. Nous assistions aux entretiens qu’il avait avec les Thébains les plus
éclairés, avec les officiers les plus habiles. Quoiqu’il eût enrichi son
esprit de toutes les connaissances, il aimait mieux écouter que de parler. Ses
réflexions étaient toujours justes et profondes. Dans les occasions d’éclat,
lorsqu’il s’agissait de se défendre, ses réponses étaient promptes,
vigoureuses et précises. La conversation l’intéressait infiniment, lorsqu’elle
roulait sur des matières de philosophie et de politique.
Je me souviens avec un plaisir mêlé d’orgueil, d’avoir vécu
familièrement avec le plus grand homme peut-être que la Grèce ait produit. Et
pourquoi ne pas accorder ce titre au général qui perfectionna l’art de la
guerre, qui effaça la gloire des généraux les plus célèbres, et ne fut
jamais vaincu que par la fortune ; à l’homme d’état qui donna aux
Thébains une supériorité qu’ils n’avaient jamais eue, et qu’ils
perdirent à sa mort ; au négociateur qui prit toujours dans les diètes l’ascendant
sur les autres députés de la Grèce, et qui sut retenir dans l’alliance de
Thèbes, sa patrie, les nations jalouses de l’accroissement de cette nouvelle
puissance ; à celui qui fut aussi éloquent que la plupart des orateurs d’Athènes,
aussi dévoué à sa patrie que Léonidas, et plus juste peut-être qu’Aristide
lui-même ?
Le portrait fidèle de son esprit et de son coeur serait le seul éloge digne de
lui ; mais qui pourrait développer cette philosophie sublime qui éclairait et
dirigeait ses actions ; ce génie si étincelant de lumières, si fécond en
ressources ; ces plans concertés avec tant de prudence, exécutés avec tant de
promptitude ? Comment représenter encore cette égalité d’âme, cette
intégrité de moeurs (1), cette dignité dans le
maintien et dans les manières, son attention à respecter la vérité jusque
dans les moindres choses, sa douceur, sa bonté, la patience avec laquelle il
supportait les injustices du peuple, et celles de quelques-uns de ses amis ?
Dans une vie où l’homme privé n’est pas moins admirable que l’homme
public, il suffira de choisir au hasard quelques traits qui serviront à
caractériser l’un et l’autre. J’ai déjà rapporté ses principaux
exploits dans le premier chapitre de cet ouvrage.
Sa maison était moins l’asile que le sanctuaire de la pauvreté. Elle y
régnait avec la joie pure de l’innocence, avec la paix inaltérable du
bonheur, au milieu des autres vertus auxquelles elle prêtait de nouvelles
forces, et qui la paraient de leur éclat. Elle y régnait dans un dénuement si
absolu, qu’on aurait de la peine à le croire. Prêt à faire une irruption
dans le Péloponnèse, Épaminondas fut obligé de travailler à son équipage.
Il emprunta 50 drachmes (2) ; et c’était à peu
près dans le temps qu’il rejetait avec indignation 50 pièces d’or qu’un
prince de Thessalie avait osé lui offrir. Quelques thébains essayèrent
vainement de partager leur fortune avec lui ; mais il leur faisait partager l’honneur
de soulager les malheureux.
Nous le trouvâmes un jour avec plusieurs de ses amis qu’il avait rassemblés.
Il leur disait : Sphodrias a une fille en âge d’être mariée. Il est trop
pauvre pour lui constituer une dot. Je vous ai taxés chacun en particulier
suivant vos facultés. Je suis obligé de rester quelques jours chez moi ; mais
à ma première sortie je vous présenterai cet honnête citoyen. Il est juste
qu’il reçoive de vous ce bienfait, et qu’il en connaisse les auteurs. Tous
souscrivirent à cet arrangement, et le quittèrent en le remerciant de sa
confiance. Timagène, inquiet de ce projet de retraite, lui en demanda le motif.
Il répondit simplement : je suis obligé de faire blanchir mon manteau. En
effet, il n’en avait qu’un. Un moment après entra Micythus. C’était un
jeune homme qu’il aimait beaucoup. Diomédon de Cyzique est arrivé, dit
Micythus ; il s’est adressé à moi pour l’introduire auprès de vous. Il a
des propositions à vous faire de la part du roi de Perse, qui l’a chargé de
vous remettre une somme considérable. Il m’a même forcé d’accepter cinq
talents.
- Faites-le venir, répondit Épaminondas. « Ecoutez, Diomédon, lui dit-il ;
si les vues d’Artaxerxès sont conformes aux intérêts de ma patrie, je n’ai
pas besoin de ses présents. Si elles ne le sont pas, tout l’or de son empire
ne me ferait pas trahir mon devoir. Vous avez jugé de mon coeur par le vôtre ;
je vous le pardonne ; mais sortez au plus tôt de cette ville, de peur que vous
ne corrompiez les habitants. Et vous, Micythus, si vous ne rendez à l’instant
même l’argent que vous avez reçu, je vais vous livrer au magistrat. »
Nous nous étions écartés pendant cette conversation, et Micythus nous en fit
le récit le moment d’après.
La leçon qu’il venait de recevoir, Épaminondas l’avait donnée plus d’une
fois à ceux qui l’entouraient. Pendant qu’il commandait l’armée, il
apprit que son écuyer avait vendu la liberté d’un captif. Rendez-moi mon
bouclier, lui dit-il. Depuis que l’argent a souillé vos mains, vous n’êtes
plus fait pour me suivre dans les dangers. Zélé disciple de Pythagore, il en
imitait la frugalité. Il s’était interdit l’usage du vin, et prenait
souvent un peu de miel pour toute nourriture. La musique qu’il avait apprise
sous les plus habiles maîtres, charmait quelquefois ses loisirs. Il excellait
dans le jeu de la flûte ; et dans les repas où il était prié, il chantait à
son tour en s’accompagnant de la lyre. Plus il était facile dans la
société, plus il était sévère lorsqu’il fallait maintenir la décence de
chaque état. Un homme de la lie du peuple, et perdu de débauche, était
détenu en prison. Pourquoi, dit Pélopidas à son ami, m’avez vous refusé sa
grâce pour l’accorder à une courtisane ? « c’est, répondit Épaminondas,
qu’il ne convenait pas à un homme tel que vous, de vous intéresser à un
homme tel que lui. »
Jamais il ne brigua ni ne refusa les charges publiques. Plus d’une fois il
servit comme simple soldat, sous des généraux sans expérience, que l’intrigue
lui avait fait préférer. Plus d’une fois les troupes assiégées dans leur
camp, et réduites aux plus fâcheuses extrémités, implorèrent son secours.
Alors il dirigeait les opérations, repoussait l’ennemi, et ramenait
tranquillement l’armée, sans se souvenir de l’injustice de sa patrie, ni du
service qu’il venait de lui rendre. Il ne négligeait aucune circonstance pour
relever le courage de sa nation, et la rendre redoutable aux autres peuples.
Avant sa première campagne du Péloponnèse, il engagea quelques Thébains à
lutter contre les Lacédémoniens qui se trouvaient à Thèbes. Les premiers
eurent l’avantage ; et dès ce moment ses soldats commencèrent à ne plus
craindre les Lacédémoniens. Il campait en Arcadie ; c’était en hiver. Les
députés d’une ville voisine vinrent lui proposer d’y entrer, et d’y
prendre des logements. « Non, dit Épaminondas à ses officiers ; s’ils nous
voyaient assis auprès du feu, ils nous prendraient pour des hommes ordinaires.
Nous resterons ici malgré la rigueur de la saison. Témoins de nos luttes et de
nos exercices, ils seront frappés d’étonnement. »
Daïphantus et Iollidas, deux officiers généraux qui avaient mérité son
estime, disaient un jour à Timagène : vous l’admireriez bien plus, si vous l’aviez
suivi dans ses expéditions ; si vous aviez étudié ses marches, ses
campements, ses dispositions avant la bataille, sa valeur brillante, et sa
présence d’esprit dans la mêlée ; si vous l’aviez vu toujours actif,
toujours tranquille, pénétrer d’un coup-d’oeil les projets de l’ennemi,
lui inspirer une sécurité funeste, multiplier autour de lui des piéges
presque inévitables, maintenir en même temps la plus exacte discipline dans
son armée, réveiller par des moyens imprévus l’ardeur de ses soldats, s’occuper
sans cesse de leur conservation, et sur-tout de leur honneur. C’est par des
attentions si touchantes, qu’il s’est attiré leur amour. Excédés de
fatigue, tourmentés de la faim, ils sont toujours prêts à exécuter ses
ordres, à se précipiter dans le danger. Ces terreurs paniques, si fréquentes
dans les autres armées, sont inconnues dans la sienne. Quand elles sont près
de s’y glisser, il sait d’un mot les dissiper ou les tourner à son
avantage. Nous étions sur le point d’entrer dans le Péloponnèse : l’armée
ennemie vint se camper devant nous. Pendant qu’Épaminondas en examine la
position, un coup de tonnerre répand l’alarme parmi ses soldats. Le devin
ordonne de suspendre la marche. On demande avec effroi au général ce qu’annonce
un pareil présage : que l’ennemi a choisi un mauvais camp, s’écrie-t-il
avec assurance. Le courage des troupes se ranima ; et le lendemain elles
forcèrent le passage. Les deux officiers Thébains rapportèrent d’autres
faits que je supprime. J’en omets plusieurs qui se sont passés sous mes yeux
; et je n’ajoute qu’une réflexion. Épaminondas, sans ambition, sans
vanité, sans intérêt, éleva en peu d’années sa nation, au point de
grandeur où nous avons vu les thébains. Il opéra ce prodige, d’abord par l’influence
de ses vertus et de ses talents. En même temps qu’il dominait sur les esprits
par la supériorité de son génie et de ses lumières, il disposait à son gré
des passions des autres, parce qu’il était maître des siennes. Mais ce qui
accéléra ses succès, ce fut la force de son caractère. Son âme
indépendante et altière fut indignée de bonne heure de la domination que les
Lacédémoniens et les Athéniens avaient exercée sur les Grecs en général,
et sur les Thébains en particulier. Il leur voua une haîne qu’il aurait
renfermée en lui-même : mais dès que sa patrie lui eut confié le soin de sa
vengeance, il brisa les fers des nations, et devint conquérant par devoir ; il
forma le projet aussi hardi que nouveau d’attaquer les Lacédémoniens jusque
dans le centre de leur empire, et de les dépouiller de cette prééminence dont
ils jouïssaient depuis tant de siècles ; il le suivit avec obstination, au
mépris de leur puissance, de leur gloire, de leurs alliés, de leurs ennemis
qui voyaient d’un oeil inquiet ces progrès rapides des Thébains : il ne fut
point arrêté non plus par l’opposition d’un parti qui s’était formé à
Thèbes, et qui voulait la paix, parce qu’Épaminondas voulait la guerre.
Ménéclidès était à la tête de cette faction. Son éloquence, ses
dignités, et l’attrait que la plupart des hommes ont pour le repos, lui
donnaient un grand crédit sur le peuple. Mais la fermeté d’épaminondas
détruisit à la fin ces obstacles ; et tout était disposé pour la campagne,
quand nous le quittâmes. Si la mort n’avait terminé ses jours au milieu d’un
triomphe qui ne laissait plus de ressource aux Lacédémoniens, il aurait
demandé raison aux Athéniens des victoires qu’ils avaient remportées sur
les Grecs, et enrichi, comme il le disait lui-même, la citadelle de Thèbes,
des monuments qui décorent celle d’Athènes. Nous avions souvent occasion de
voir Polymnis, père d’Épaminondas. Ce respectable vieillard était moins
touché des hommages que l’on rendait à ses vertus, que des honneurs que l’on
décernait à son fils. Il nous rappela plus d’une fois ce sentiment si tendre
qu’au milieu des applaudissements de l’armée, Épaminondas laissa éclater
après la bataille de Leuctres : « Ce qui me flatte le plus, c’est que les
auteurs de mes jours vivent encore, et qu’ils jouïront de ma gloire. »
Les Thébains avaient chargé Polymnis de veiller sur le jeune Philippe, frère
de Perdicas, roi de Macédoine. Pélopidas ayant pacifié les troubles de ce
royaume, avait reçu pour ôtages ce prince et 30 jeunes seigneurs Macédoniens.
Philippe, âgé d’environ 18 ans, réunissait déjà le talent au desir de
plaire. En le voyant, on était frappé de sa beauté ; en l’écoutant, de son
esprit, de sa mémoire, de son éloquence et des grâces qui donnaient tant de
charmes à ses paroles. Sa gaieté laissait quelquefois échapper des saillies
qui n’avaient jamais rien d’offensant. Doux, affable, généreux, prompt à
discerner le mérite, personne ne connut mieux que lui l’art et la nécessité
de s’insinuer dans les coeurs. Le pythagoricien Nausithoüs, son instituteur,
lui avait inspiré le goût des lettres qu’il conserva toute sa vie, et donné
des leçons de sobriété qu’il oublia dans la suite. L’amour du plaisir
perçait au milieu de tant d’excellentes qualités, mais il n’en troublait
pas l’exercice ; et l’on présumait d’avance que si ce jeune prince
montait un jour sur le trône, il ne serait gouverné ni par les affaires, ni
par les plaisirs. Philippe était assidu auprès d’Épaminondas : il étudiait
dans le génie d’un grand homme le secret de le devenir un jour ; il
recueillait avec empressement ses discours, ainsi que ses exemples ; et ce fut
dans cette excellente école, qu’il apprit à se modérer, à entendre la
vérité, à revenir de ses erreurs, à connaître les Grecs, et à les
asservir.
Départ de Thèbes. Arrivée à Athènes. Habitants de l’Attique.
J’ai dit plus
haut qu’il ne restait à Timagène qu’un neveu et une nièce, établis à
Athènes. Le neveu s’appelait Philotas, et la nièce Épicharis. Elle avait
épousé un riche Athénien nommé Apollodore. Ils vinrent à Thèbes dès les
premiers jours de notre arrivée. Timagène goûta dans leur société une
douceur et une paix que son coeur ne connaissait plus depuis longtemps. Philotas
était de même âge que moi. Je commençai à me lier avec lui, et bientôt il
devint mon guide, mon compagnon, mon ami, le plus tendre et le plus fidèle des
amis. Ils nous avaient fait promettre avant leur départ, que nous irions
bientôt les rejoindre. Nous prîmes congé d’Épaminondas avec une douleur qu’il
daigna partager, et nous nous rendîmes à Athènes le 16 du mois anthestérion,
dans la 2 e année de la 104 e olympiade (3). Nous
trouvâmes dans la maison d’Apollodore les agréments et les secours que nous
devions attendre de ses richesses et de son crédit. Le lendemain de mon
arrivée, je courus à l’académie ; j’aperçus Platon. J’allai à l’atelier
du peintre Euphranor. J’étais dans cette espèce d’ivresse que causent au
premier moment la présence des hommes célèbres, et le plaisir de les
approcher. Je fixai ensuite mes regards sur la ville ; et pendant quelques jours
j’en admirai les monuments, et j’en parcourus les dehors.
Athènes est comme divisée en trois parties, savoir, la citadelle construite
sur un rocher ; la ville située autour de ce rocher ; les ports de Phalère, de
Munychie et du Pirée. C’est sur le rocher de la citadelle que s’établirent
les premiers habitants d’Athènes. C’est là que se trouvait l’ancienne
ville : quoiqu’elle ne fût naturellement accessible que du côté du
sud-ouest, elle était par-tout environnée de murs qui subsistent encore.
Le circuit de la nouvelle ville est de 60 stades (4).
Les murs flanqués de tours, et élevés à la hâte du temps de Thémistocle,
offrent de toutes parts des fragments de colonnes, et des débris d’architecture,
mêlés confusément avec les matériaux informes qu’on avait employés à
leur construction. De la ville partent deux longues murailles, dont l’une qui
est de 35 stades (5), aboutit au port de Phalère ;
et l’autre qui est de 40 stades (6), à celui du
Pirée. Elles sont presque entièrement fermées à leur extrémité par une
troisième, qui a 60 stades : et comme elles embrassent non seulement ces deux
ports, et celui de Munychie qui est au milieu, mais encore une foule de maisons,
de temples et de monuments de toute espèce, on peut dire que l’enceinte
totale de la ville est de près de 200 stades (7).
Au sud-ouest, et tout près de la citadelle, est le rocher de Museum, séparé
par une petite vallée, d’une colline où l’aréopage tient ses séances. D’autres
éminences concourent à rendre le sol de la ville extrêmement inégal. Elles
donnent naissance à quelques foibles sources qui ne suffisent pas aux
habitants. Ils suppléent à cette disette par des puits et des citernes, où l’eau
acquiert une fraîcheur qu’ils recherchent avec soin.
Les rues en général n’ont point d’alignement. La plupart des maisons sont
petites et peu commodes. Quelques-unes plus magnifiques, laissent à peine
entrevoir leurs ornements à travers une cour, ou plutôt une avenue longue et
étraite. Au dehors, tout respire la simplicité ; et les étrangers, au premier
aspect, cherchent dans Athènes, cette ville si célèbre dans l’univers ;
mais leur admiration s’accroît insensiblement, lorsqu’ils examinent à
loisir ces temples, ces portiques, ces édifices publics que tous les arts se
sont disputé la gloire d’embellir.
L’Ilissus et le Céphise serpentent autour de la ville ; et près de leurs
bords, on a ménagé des promenades publiques. Plus loin, et à diverses
distances, des collines couvertes d’oliviers, de lauriers ou de vignes, et
appuyées sur de hautes montagnes, forment comme une enceinte autour de la
plaine qui s’étend vers le midi jusqu’à la mer.
L’Attique est une espèce de presqu’île de forme triangulaire. Le côté
qui regarde l’Argolide peut avoir en droite ligne 357 stades (8);
celui qui borne la Béotie, 235 (9) ; celui qui est
à l’opposite de l’Eubée, 406 (10) ; sa
surface est de 53200 stades carrés (11) ; je n’y
comprends pas celle de l’île de Salamine, qui n’est que de 2925 stades
carrés (12).
Ce petit pays, partout entrecoupé de montagnes et de rochers, est très
stérile de lui-même ; et ce n’est qu’à force de culture qu’il rend au
laboureur le fruit de ses peines ; mais les lois, l’industrie, le commerce et
l’extrême pureté de l’air y ont tellement favorisé la population, que l’Attique
est aujourd’hui couverte de hameaux et de bourgs dont Athènes est la
capitale.
On divise les habitants de l’Attique en trois classes. Dans la première sont
les citoyens ; dans la seconde, les étrangers domiciliés ; dans la troisième,
les esclaves.
On distingue deux sortes d’esclaves ; les uns Grecs d’origine ; les autres
étrangers : les premiers en général sont ceux que le sort des armes a fait
tomber entre les mains d’un vainqueur irrité d’une trop longue résistance
; les seconds viennent de Thrace, de Phrygie, de Carie (13),
et des pays habités par les barbares. Les esclaves de tout âge, de tout sexe
et de toute nation, sont un objet considérable de commerce dans toute la
Grèce. Des négociants avides en transportent sans cesse d’un lieu dans un
autre, les entassent comme de viles marchandises dans les places publiques ; et
lorsqu’il se présente un acquéreur, ils les obligent de danser en rond, afin
qu’on puisse juger de leurs forces et de leur agilité. Le prix qu’on en
donne, varie suivant leurs talents. Les uns sont estimés 300 drachmes (14)
; les autres 600 (15) . Mais il en est qui coûtent
bien davantage. Les Grecs qui tombent entre les mains des pirates, sont mis en
vente dans des villes grecques, et perdent leur liberté, jusqu’à ce qu’ils
soient en état de payer une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce
malheur ; les amis du premier donnèrent 3000 drachmes pour le racheter (16)
; le second resta dans les fers, et apprit aux fils de son maître à être
vertueux et libres. Dans presque toute la Grèce le nombre des esclaves surpasse
infiniment celui des citoyens Athéniens. Presque partout on s’épuise en
efforts pour les tenir dans la dépendance. Lacédémone, qui croyait par la
rigueur les forcer à l’obéissance, les a souvent poussés à la révolte.
Athènes, qui voulait, par des voies plus douces, les rendre fidèles, les a
rendu insolents.
On en compte environ quatre cent mille dans l’Attique. Ce sont eux qui
cultivent les terres, font valoir les manufactures, explaitent les mines,
travaillent aux carrières, et sont chargés dans les maisons de tous les
détails du service : car la loi défend de nourrir des esclaves oisifs ; et
ceux qui nés dans une condition servile, ne peuvent se livrer à des travaux
pénibles, tâchent de se rendre utiles par l’adresse, les talents et la
culture des arts. On voit des fabricants en employer plus de 50, dont ils tirent
un profit considérable. Dans telle manufacture, un esclave rend de produit net
100 drachmes par an (17) ; dans telle autre, 120
drachmes (18). Il s’en est trouvé qui ont
mérité leur liberté, en combattant pour la république, et d’autres fois en
donnant à leur maître des preuves d’un zèle et d’un attachement qu’on
cite encore pour exemples. Lorsqu’ils ne peuvent l’obtenir par leurs
services, ils l’achètent par un pécule qu’il leur est permis d’acquérir,
et dont ils se servent pour faire des présents à leurs maîtres, dans des
occasions d’éclat ; par exemple, lorsqu’il naît un enfant dans la maison,
ou lorsqu’il s’y fait un mariage. Quand ils manquent essentiellement à
leurs devoirs, leurs maîtres peuvent les charger de fers, les condamner à
tourner la meule du moulin, leur interdire le mariage, ou les séparer de leur
femme ; mais on ne dait jamais attenter à leur vie : quand on les traite avec
cruauté, on les force à déserter, ou du moins à chercher un asile dans le
temple de Thésée. Dans ce dernier cas, ils demandent à passer au service d’un
maître moins rigoureux, et parviennent quelquefois à se soustraire au joug d’un
tyran qui abusait de leur faiblesse. C’est ainsi que les lois ont pourvu à
leur sûreté ; mais quand ils sont intelligents, ou qu’ils ont des talents
agréables, l’intérêt les sert mieux que les lois. Ils enrichissent leur
maître ; ils s’enrichissent eux-mêmes en retenant une partie du salaire qu’ils
reçoivent des uns et des autres. Ces profits multipliés les mettent en état
de se procurer des protections, de vivre dans un luxe révoltant, et de joindre
l’insolence des prétentions à la bassesse des sentiments.
Il est défendu, sous de très grandes peines, d’infliger des coups à l’esclave
d’un autre, parce que toute violence est un crime contre l’état ; parce que
les esclaves n’ayant presque rien qui les caractérise à l’extérieur (19),
l’outrage, sans cette loi, pourrait tomber sur le citoyen, dont la personne
doit être sacrée. Quand un esclave est affranchi, il ne passe pas dans la
classe des citoyens, mais dans celle des domiciliés, qui tient à cette
dernière par la liberté, et à celle des esclaves par le peu de considération
dont elle jouit.
Les domiciliés, au nombre d’environ dix mille, sont des étrangers établis
avec leurs familles dans l’Attique, la plupart exerçant des métiers, ou
servant dans la marine, protégés par le gouvernement, sans y participer,
libres et dépendans, utiles à la république qui les redoute, parce qu’elle
redoute la liberté séparée de l’amour de la patrie, méprisés du peuple
fier et jaloux des distinctions attachées à l’état de citoyen.
Ils doivent se choisir parmi les citoyens un patron qui réponde de leur
conduite, et payer au trésor public un tribut annuel de 12 drachmes (20)
les chefs de famille, et de 6 drachmes pour leurs enfants (21).
Ils perdent leurs biens, quand ils ne remplissent pas le premier de ces
engagements, et leur liberté, quand ils violent le second ; mais s’ils
rendent des services signalés à l’état, ils obtiennent l’exemption du
tribut.
Dans les cérémonies religieuses, des fonctions particulières les distinguent
des citoyens. Les hommes doivent porter une partie des offrandes, et leurs
femmes étendre des parasols sur les femmes libres ; ils sont enfin exposés aux
insultes du peuple, et aux traits ignominieux qu’on lance contre eux sur la
scène.
On a vu quelquefois la république en faire passer un très grand nombre dans la
classe des citoyens, épuisée par de longues guerres. Mais si par des
manoeuvres sourdes, ils se glissent dans cet ordre respectable, il est permis de
les poursuivre en justice, et quelquefois même de les vendre comme esclaves.
Les affranchis, inscrits dans la même classe, sont sujets au même tribut, à
la même dépendance, au même avilissement. Ceux qui sont nés dans la
servitude, ne sauraient devenir citoyens ; et tout patron qui peut, en justice
réglée, convaincre d’ingratitude à son égard l’esclave qu’il avait
affranchi, est autorisé à le remettre sur le champ dans les fers, en lui
disant : sois esclave, puisque tu ne sais pas être libre.
La condition des domiciliés commence à s’adoucir. Ils sont depuis quelque
temps moins vexés, sans être plus satisfaits de leur sort ; parce qu’après
avoir obtenu des égards, ils voudraient avoir des distinctions, et qu’il est
difficile de n’être rien dans une ville où tant de gens sont quelque chose.
On est citoyen de naissance, lorsqu’on est issu d’un père et d’une mère
qui le sont eux-mêmes ; et l’enfant d’un athénien qui épouse une
étrangère, ne doit avoir d’autre état que celui de sa mère. Périclès fit
cette loi dans un temps où il voyait autour de lui des enfans propres à
perpétuer sa maison. Il la fit exécuter avec tant de rigueur, que près de
5000 hommes, exclus du rang de citoyens, furent vendus à l’encan. Il la
viola, quand il ne lui resta plus qu’un fils, dont il avait déclaré la
naissance illégitime.
Les Athéniens par adoption, jouïssent presque des mêmes droits que les
Athéniens d’origine. Lorsque dans les commencements il fallut peupler l’Attique,
on donna le titre de citoyen à tous ceux qui venaient s’y établir. Lorsqu’elle
fut suffisamment peuplée, Solon ne l’accorda qu’à ceux qui s’y
transportaient avec leur famille, ou qui, pour toujours exilés de leur pays,
cherchaient ici un asile assuré. Dans la suite on le promit à ceux qui
rendraient des services à l’état ; et comme rien n’est si honorable que d’exciter
la reconnaissance d’une nation éclairée, dès que ce titre fut devenu le
prix du bienfait, il devint l’objet de l’ambition des souverains, qui lui
donnèrent un nouveau lustre en l’obtenant, et un plus grand encore, lorsqu’ils
ne l’obtenaient pas. Refusé autrefois à Perdicas, roi de Macédoine, qui en
était digne ; accordé depuis avec plus de facilité à évagoras, roi de
Chypre, à Denys, roi de Syracuse, et à d’autres princes, il fut extrêmement
recherché, tant que les Athéniens suivirent à la rigueur les lois faites pour
empêcher qu’on ne le prodiguât : car il ne suffit pas qu’on sait adopté
par un décret du peuple ; il faut que ce décret sait confirmé par une
assemblée où six mille citoyens donnent secrètement leurs suffrages ; et
cette double élection peut être attaquée par le moindre des Athéniens,
devant un tribunal qui a le drait de réformer le jugement du peuple même.
Ces précautions trop négligées dans ces derniers temps, ont placé dans le
rang des citoyens, des hommes qui en ont dégradé le titre, et dont l’exemple
autorisera dans la suite des choix encore plus déshonorants.
On compte parmi les citoyens de l’Attique 20000 hommes en état de porter les
armes.
Tous ceux qui se distinguent par leurs richesses, par leur naissance, par leurs
vertus et par leur savoir, forment ici, comme presque par-tout ailleurs, la
principale classe des citoyens, qu’on peut appeler la classe des notables.
On y comprend les gens riches, parce qu’ils supportent les charges de l’état
; les hommes vertueux et éclairés, parce qu’ils contribuent le plus à son
maintien et à sa gloire. à l’égard de la naissance, on la respecte, parce
qu’il est à présumer qu’elle transmet de père en fils des sentiments plus
nobles, et un plus grand amour de la patrie.
On considère donc les familles qui prétendent descendre ou des dieux, ou des
rois d’Athènes, ou des premiers héros de la Grèce, et encore plus celles
dont les auteurs ont donné de grands exemples de vertus, rempli les premières
places de la magistrature, gagné des batailles, et remporté des couronnes aux
jeux publics. Quelques-uns font remonter leur origine jusqu’aux siècles les
plus reculés. Depuis plus de mille ans la maison des eumolpides conserve le
sacerdoce de Cérès éleusine, et celle des Étéobutades le sacerdoce de
Minerve. D’autres n’ont pas de moindres prétentions ; et pour les faire
valoir, ils fabriquent des généalogies qu’on n’a pas grand intérêt à
détruire : car les notables ne font point un corps particulier ; ils ne
jouissent d’aucun privilège, d’aucune préséance. Mais leur éducation
leur donne des droits aux premières places, et l’opinion publique des
facilités pour y parvenir. La ville d’Athènes contient, outre les esclaves,
plus de 30000 habitants.
Séance à l’Académie.
J’étais depuis
quelques jours à Athènes ; j’avais déjà parcouru rapidement les
singularités qu’elle renferme. Quand je fus plus tranquille, Apollodore, mon
hôte, me proposa de retourner à l’Académie. Nous traversâmes un quartier
de la ville, qu’on appelle le céramique ou les tuileries ; de là sortant par
la porte Dipyle, nous nous trouvâmes dans des champs qu’on appelle aussi
céramiques, et nous vîmes le long du chemin quantité de tombeaux ; car il n’est
permis d’enterrer personne dans la ville. La plupart des citoyens ont leur
sépulture dans leurs maisons de campagne, ou dans des quartiers qui leur sont
assignés hors des murs. Le Céramique est réservé pour ceux qui ont péri
dans les combats. Parmi ces tombeaux, on remarque ceux de Périclès et de
quelques autres Athéniens qui ne sont pas morts les armes à la main, et à qui
on a voulu décerner après leur trépas, les honneurs les plus distingués.
L’Académie n’est éloignée de la ville que de dix stades (22).
C’est un grand emplacement qu’un citoyen d’Athènes, nommé Académus,
avait autrefois possédé. On y vait maintenant un gymnase, et un jardin
entouré de murs, orné de promenades couvertes et charmantes, embelli par des
eaux qui coulent à l’ombre des platanes et de plusieurs autres espèces d’arbres.
à l’entrée est l’autel de l’amour, et la statue de ce dieu ; dans l’intérieur,
sont les autels de plusieurs autres divinités : non loin de là Platon a fixé
sa résidence auprès d’un petit temple qu’il a consacré aux muses, et dans
une portion de terrain qui lui appartient. Il vient tous les jours à l’Académie.
Nous l’y trouvâmes au milieu de ses disciples ; et je me sentis pénétré du
respect qu’inspire sa présence. Quoique âgé d’environ soixante-huit ans,
il conservait encore de la fraîcheur : il avait reçu de la nature un corps
robuste. Ses longs voyages altérèrent sa santé ; mais il l’avait rétablie
par un régime austère ; et il ne lui restait d’autre incommodité qu’une
habitude de mélancolie : habitude qui lui fut commune avec Socrate, Empédocle
et d’autres hommes illustres. Il avait les traits réguliers, l’air
sérieux, les yeux pleins de douceur, le front ouvert et dépouillé de cheveux,
la paitrine large, les épaules hautes, beaucoup de dignité dans le maintien,
de gravité dans la démarche, et de modestie dans l’extérieur.
Il me reçut avec autant de politesse que de simplicité, et me fit un si bel
éloge du philosophe Anacharsis dont je descends, que je rougissois de porter le
même nom. Il s’exprimait avec lenteur ; mais les grâces et la persuasion
semblaient couler de ses lèvres. Comme je le connus plus particulièrement dans
la suite, son nom paraîtra souvent dans ma relation. Je vais seulement ajouter
ici quelques détails que m’apprit alors Apollodore.
La mère de Platon, me dit-il, était de la même famille que Solon, notre
législateur ; et son père rapportait son origine à Codrus, le dernier de nos
rois, mort il y a environ 700 ans. Dans sa jeunesse, la peinture, la musique,
les différents exercices du gymnase remplirent tous ses moments. Comme il
était né avec une imagination forte et brillante, il fit des dithyrambes, s’exerça
dans le genre épique, compara ses vers à ceux d’Homère, et les brûla (23).
Il crut que le théâtre pourrait le dédommager de ce sacrifice : il composa
quelques tragédies ; et pendant que les acteurs se préparaient à les
représenter, il connut Socrate, supprima ses pièces, et se dévoua tout entier
à la philosophie.
Il sentit alors un violent besoin d’être utile aux hommes. La guerre du
Péloponnèse avait détruit les bons principes, et corrompu les moeurs. La
gloire de les rétablir excita son ambition. Tourmenté jour et nuit de cette
grande idée, il attendait avec impatience le moment où, revêtu des
magistratures, il serait en état de déployer son zèle et ses talents ; mais
les secousses qu’essuya la république dans les dernières années de la
guerre, ces fréquentes révolutions qui en peu de temps présentèrent la
tyrannie sous des formes toujours plus effrayantes, la mort de Socrate son
maître et son ami, les réflexions que tant d’événements produisirent dans
son esprit, le convainquirent bientôt que tous les gouvernements sont attaqués
par des maladies incurables, que les affaires des mortels sont, pour ainsi dire,
désespérées, et qu’ils ne seront heureux, que lorsque la philosophie se
chargera du soin de les conduire. Ainsi, renonçant à son projet, il résolut d’augmenter
ses connaissances, et de les consacrer à notre instruction. Dans cette vue il
se rendit à Mégare, en Italie, à Cyrène, en Égypte, par-tout où l’esprit
humain avait fait des progrès. Il avait environ 40 ans quand il fit le voyage
de Sicile pour voir l’Etna. Denys, tyran de Syracuse, désira de l’entretenir.
La conversation roula sur le bonheur, sur la justice, sur la véritable
grandeur. Platon ayant soutenu que rien n’est si lâche et si malheureux qu’un
prince injuste, Denys en colère lui dit : « Vous parlez comme un radoteur. -
Et vous comme un tyran, répondit Platon. »
Cette réponse pensa lui coûter la vie. Denys ne lui permit de s’embarquer
sur une galère qui retournait en Grèce, qu’aprés avoir exigé du commandant
qu’il le jetterait à la mer, ou qu’il s’en déferait comme d’un vil
esclave. Il fut vendu, racheté et ramené dans sa patrie. Quelque temps après,
le roi de Syracuse, incapable de remords, mais jaloux de l’estime des grecs,
lui écrivit ; et l’ayant prié de l’épargner dans ses discours, il n’en
reçut que cette réponse méprisante : « Je n’ai pas assez de loisir pour me
souvenir de Denys. »
A son retour Platon se fit un genre de vie dont il ne s’est plus écarté. Il
a continué de s’abstenir des affaires publiques, parce que, suivant lui, nous
ne pouvons plus être conduits au bien, ni par la persuasion, ni par la force ;
mais il a recueilli les lumières éparses dans les contrées qu’il avait
parcourues ; et conciliant, autant qu’il est possible, les opinions des
philosophes qui l’avaient précédé, il en composa un système qu’il
développa dans ses écrits et dans ses conférences. Ses ouvrages sont en forme
de dialogue. Socrate en est le principal interlocuteur ; et l’on prétend qu’à
la faveur de ce nom, il accrédite les idées qu’il a conçues ou adoptées.
Son mérite lui a fait des ennemis ; il s’en est attiré lui-même en versant
dans ses écrits une ironie piquante contre plusieurs auteurs célèbres. Il est
vrai qu’il la met sur le compte de Socrate ; mais l’adresse avec laquelle il
la manie, et différents traits qu’on pourrait citer de lui, prouvent qu’il
avait, du moins dans sa jeunesse, assez de penchant à la satire. Cependant ses
ennemis ne troublent point le repos qu’entretiennent dans son coeur ses
succès ou ses vertus. Il a des vertus en effet ; les unes qu’il a reçues de
la nature ; d’autres qu’il a eu la force d’acquérir. Il était né
violent ; il est à présent le plus doux et le plus patient des hommes. L’amour
de la gloire ou de la célébrité me paroît être sa première, ou plutôt son
unique passion. Je pense qu’il éprouve cette jalousie dont il est si souvent
l’objet. Difficile et réservé pour ceux qui courent la même carrière que
lui, ouvert et facile pour ceux qu’il y conduit lui-même, il a toujours vécu
avec les autres disciples de Socrate, dans la contrainte ou l’inimitié ; avec
ses propres disciples, dans la confiance et la familiarité, sans cesse attentif
à leurs progrès ainsi qu’à leurs besoins, dirigeant sans faiblesse et sans
rigidité leurs penchans vers des objets honnêtes, et les corrigeant par ses
exemples plutôt que par ses leçons. De leur côté ses disciples poussent le
respect jusqu’à l’hommage, et l’admiration jusqu’au fanatisme. Vous en
verrez même qui affectent de tenir les épaules hautes et arrondies, pour avoir
quelque ressemblance avec lui. C’est ainsi qu’en Éthiopie, lorsque le
souverain a quelque défaut de conformation, les courtisans prennent le parti de
s’estropier, pour lui ressembler. Voilà les principaux traits de sa vie et de
son caractère. Vous serez dans la suite en état de juger de sa doctrine, de
son éloquence et de ses écarts.
Apollodore en finissant, s’apperçut que je regardais avec surprise une assez
jolie femme qui s’était glissée parmi les disciples de Platon. Il me dit :
elle s’appelle Lasthénie ; c’est une courtisane de Mantinée en Arcadie. L’amour
de la philosophie l’a conduite en ces lieux ; et l’on soupçonne qu’elle y
est retenue par l’amour de Speusippe, neveu de Platon, qui est assis auprès d’elle.
Il me fit remarquer en même temps une jeune fille d’Arcadie, qui s’appelait
Axiothée, et qui, après avoir lu un dialogue de Platon, avait tout quitté,
jusqu’aux habillements de son sexe, pour venir entendre les leçons de ce
philosophe. Il me cita d’autres femmes qui, à la faveur d’un pareil
déguisement, avaient donné le même exemple.
Je lui demandai ensuite : quel est ce jeune homme maigre et sec que je vois
auprès de Platon ; qui grasseye, et qui a les yeux petits et pleins de feu ? C’est,
me dit-il, Aristote de Stagire, fils de Nicomaque, le médecin et l’ami d’Amyntas,
roi de Macédoine. Nicomaque laissa une fortune assez considérable à son fils
qui vint, il y a environ cinq ans, s’établir parmi nous. Il pouvait avoir
alors 17 à 18 ans. Je ne connois personne qui ait autant d’esprit et d’application.
Platon le distingue de ses autres disciples, et ne lui reproche que d’être
trop recherché dans ses habits.
Celui que vous voyez auprès d’Aristote, continua Apollodore, est Xénocrate
de Chalcédoine. C’est un esprit lent et sans aménité. Platon l’exhorte
souvent à sacrifier aux grâces. Il dit de lui et d’Aristote, que l’un a
besoin de frein, et l’autre d’éperon. Un jour on vint dire à Platon que
Xénocrate avait mal parlé de lui. Je ne le crois pas, répondit-il. On insista
; il ne céda point : on offrit des preuves. « Non, répliqua-t-il ; il est
impossible que je ne sois pas aimé de quelqu’un que j’aime si tendrement.
» Comment nommez-vous, dis-je alors, cet autre jeune homme qui paraît être d’une
santé si délicate, et qui remue les épaules par intervalles ? C’est
Démosthène, me dit Apollodore. Il est né dans une condition honnête. Son
père qu’il perdit à l’âge de 7 ans, occupait une assez grande quantité d’esclaves
à forger des épées, et à faire des meubles de différentes sortes. Il vient
de gagner un procès contre ses tuteurs qui voulaient le frustrer d’une partie
de son bien : il a plaidé lui-même sa cause, quoiqu’il ait à peine 17 ans.
Ses camarades, sans doute jaloux du succès, lui donnent aujourd’hui le nom de
serpent, et lui prodiguent d’autres épithètes déshonorantes, qu’il
paroît s’attirer par la dureté qui perce dans son caractère. Il veut se
consacrer au barreau ; et dans ce dessein, il fréquente l’école d’Isée,
plutôt que celle d’Isocrate, parce que l’éloquence du premier lui paraît
plus nerveuse que celle du second. La nature lui a donné une voix foible, une
respiration embarrassée, une prononciation désagréable ; mais elle l’a
doué d’un de ces caractères fermes qui s’irritent par les obstacles. S’il
vient dans ce lieu, c’est pour y puiser à la fois des principes de
philosophie, et des leçons d’éloquence.
Le même motif attire les trois élèves que vous voyez auprès de Démosthène.
L’un s’appelle Eschine ; c’est ce jeune homme si brillant de santé : né
dans une condition obscure, il exerça dans son enfance des fonctions assez
viles ; et comme sa voix est belle et sonore, on le fit ensuite monter sur le
théâtre, où cependant il ne joua que des rôles subalternes. Il a des grâces
dans l’esprit, et cultive la poésie avec quelque succès. Le second s’appelle
Hypéride, et le troisième Lycurgue. Ce dernier appartient à l’une des plus
anciennes familles de la république.
Tous ceux qu’Apollodore venait de nommer, se sont distingués dans la suite,
les uns par leur éloquence, les autres par leur conduite, presque tous par une
haîne constante pour la servitude.
J’y vis aussi plusieurs étrangers, qui s’empressaient d’écouter les
maximes de Platon sur la justice et sur la liberté ; mais qui, de retour chez
eux, après avoir montré des vertus, voulurent asservir leur patrie, ou l’asservirent
en effet : tyrans d’autant plus dangereux, qu’on les avait élevés dans la
haîne de la tyrannie.
Quelquefois Platon lisait ses ouvrages à ses disciples ; d’autres fois il
leur proposait une question, leur donnait le temps de la méditer, et les
accoutumait à définir avec exactitude les idées qu’ils attachaient aux
mots. C’était communément dans les allées de l’Académie, qu’il donnait
ses leçons ; car il regardait la promenade comme plus utile à la santé, que
les exercices violents du gymnase. Ses anciens disciples, ses amis, ses ennemis
même venaient souvent l’entendre, et d’autres y venaient attirés par la
beauté du lieu.
J’y vis arriver un homme âgé d’environ 45 ans. Il était sans souliers,
sans tunique, avec une longue barbe, un bâton à la main, une besace sur l’épaule,
et un manteau, sous lequel il tenait un coq en vie et sans plumes. Il le jeta au
milieu de l’assemblée, en disant : « Voilà l’homme de Platon. » Il
disparut aussitôt. Platon sourit. Ses disciples murmurèrent. Apollodore me dit
: Platon avait défini l’homme, un animal à deux pieds sans plumes ; Diogène
a voulu montrer que sa définition n’est pas exacte. J’avais pris cet
inconnu, lui dis-je, pour un de ces mendiants importuns qu’on ne trouve que
parmi les nations riches et policées. Il mendie en effet quelquefois, me
répondit-il ; mais ce n’est pas toujours par besoin. Comme ma surprise
augmentait, il me dit : allons nous asseoir sous ce platane ; je vous raconterai
son histoire en peu de mots, et je vous ferai connaître quelques Athéniens
célèbres que je vois dans les allées voisines. Nous nous assîmes en face d’une
tour qui porte le nom de Timon le misanthrope, et d’une colline couverte de
verdure et de maisons, qui s’appelle Colone. Vers le temps que Platon ouvrait
son école à l’Académie, reprit Apollodore, Antisthène, autre disciple de
Socrate, établissait la sienne sur une colline placée de l’autre côté de
la ville. Ce philosophe cherchait, dans sa jeunesse, à se parer des dehors d’une
vertu sévère ; et ses intentions n’échappèrent point à Socrate, qui lui
dit un jour : Antisthène, j’aperçois votre vanité à travers les trous de
votre manteau. Instruit par son maître que le bonheur consiste dans la vertu,
il fit consister la vertu dans le mépris des richesses et de la volupté ; et
pour accréditer ses maximes, il parut en public, un bâton à la main, une
besace sur les épaules, comme un de ces infortunés qui exposent leur misère
aux passants. La singularité de ce spectacle lui attira des disciples, que son
éloquence fixa pendant quelque temps auprès de lui. Mais les austérités qu’il
leur prescrivait, les éloignèrent insensiblement ; et cette désertion lui
donna tant de dégoût, qu’il ferma son école. Diogène parut alors dans
cette ville. Il avait été banni de Sinope sa patrie, avec son père accusé d’avoir
altéré la monnaie. Après beaucoup de résistance, Antisthène lui communiqua
ses principes, et Diogène ne tarda pas à les étendre. Antisthène cherchait
à corriger les passions, Diogène voulut les détruire. Le sage, pour être
heureux, devait, selon lui, se rendre indépendant de la fortune, des hommes, et
de lui-même ; de la fortune, en bravant ses faveurs et ses caprices ; des
hommes, en secouant les préjugés, les usages, et jusqu’aux lois, quand elles
n’étaient pas conformes à ses lumières ; de lui-même, en travaillant à
endurcir son corps contre les rigueurs des saisons, et son âme contre l’attrait
des plaisirs. Il dit quelquefois : « Je suis pauvre, errant, sans patrie, sans
asile, obligé de vivre au jour la journée ; mais j’oppose le courage à la
fortune, la nature aux lois, la raison aux passions. » De ces principes, dont
les différentes conséquences peuvent conduire à la plus haute perfection, ou
aux plus grands désordres (24), résulte le
mépris des richesses, des honneurs, de la gloire, de la distinction des états,
des bienséances de la société, des arts, des sciences, et de tous les
agréments de la vie. L’homme dont Diogène s’est formé le modèle, et qu’il
cherche quelquefois une lanterne à la main, cet homme étranger à tout ce qui
l’environne, inaccessible à tout ce qui flatte les sens, qui se dit citoyen
de l’univers, et qui ne le saurait être de sa patrie ; cet homme serait aussi
malheureux qu’inutile dans les sociétés policées, et n’a pas même
existé avant leur naissance. Diogène a cru en appercevoir une faible esquisse
parmi les spartiates. « Je n’ai vu, dit-il, des hommes nulle part ; mais j’ai
vu des enfants à Lacédémone. »
Pour retracer en lui-même l’homme dont il a conçu l’idée, il s’est
soumis aux plus rudes épreuves, et s’est affranchi des plus légères
contraintes. Vous le verrez lutter contre la faim, l’apaiser avec les aliments
les plus grossiers, la contrarier dans les repas où règne l’abondance,
tendre quelquefois la main aux passants, pendant la nuit s’enfermer dans un
tonneau, s’exposer aux injures de l’air sous le portique d’un temple, se
rouler en été sur le sable brûlant, marcher en hiver pieds nus dans la neige,
satisfaire à tous ses besoins en public et dans les lieux fréquentés par la
lie du peuple, affronter et supporter avec courage le ridicule, l’insulte et l’injustice,
choquer les usages établis jusque dans les choses les plus indifférentes, et
donner tous les jours des scènes, qui, en excitant le mépris des gens sensés,
ne dévoilent que trop à leurs yeux les motifs secrets qui l’animent. Je le
vis un jour, pendant une forte gelée, embrasser à demi nu une statue de
bronze. Un Lacédémonien lui demanda s’il souffrait. - Non, dit le
philosophe. - Quel mérite avez-vous donc, répliqua le Lacédémonien ?
Diogène a de la profondeur dans l’esprit, de la fermeté dans l’ame, de la
gaîté dans le caractère. Il expose ses principes avec tant de clarté, et les
développe avec tant de force, qu’on a vu des étrangers l’écouter, et sur
le champ abandonner tout pour le suivre. Comme il se crait appelé à réformer
les hommes, il n’a pour eux aucune espèce de ménagement. Son systême le
porte à déclamer contre les vices et les abus ; son caractère, à poursuivre
sans pitié ceux qui les perpétuent. Il lance à tous moments sur eux les
traits de la satire, et ceux de l’ironie mille fois plus redoutables. La
liberté qui règne dans ses discours, le rend agréable au peuple. On l’admet
dans la bonne compagnie dont il modère l’ennui par des réparties promptes,
quelquefois heureuses, et toujours fréquentes, parce qu’il ne se refuse rien.
Les jeunes gens le recherchent pour faire assaut de plaisanteries avec lui, et
se vengent de sa supériorité par des outrages, qu’il supporte avec une
tranquillité qui les humilie. Je l’ai vu souvent leur reprocher des
expressions et des actions qui faisaient rougir la pudeur ; et je ne crois pas
que lui-même se sait livré aux excès dont ses ennemis l’accusent. Son
indécence est dans les manières plutôt que dans les moeurs. De grands
talents, de grandes vertus, de grands efforts n’en feront qu’un homme
singulier ; et je souscrirai toujours au jugement de Platon, qui a dit de lui :
« C’est Socrate en délire. »
Dans ce moment nous vîmes passer un homme qui se promenait lentement auprès de
nous. Il paraissait âgé d’environ 40 ans. Il avait l’air triste et
soucieux, la main dans son manteau. Quoique son extérieur fût très simple,
Apollodore s’empressa de l’aborder avec un respect mêlé d’admiration et
de sentiment ; et revenant s’asseoir auprès de moi : c’est Phocion, me
dit-il, et ce nom dait à jamais réveiller dans votre esprit l’idée de la
probité même. Sa naissance est obscure ; mais son ame est infiniment élevée.
Il fréquenta de bonne heure l’Académie : il y puisa les principes sublimes
qui depuis ont dirigé sa conduite, principes gravés dans son coeur, et aussi
invariables que la justice et la vérité dont ils émanent.
Au sortir de l’Académie, il servit sous Chabrias, il modérait l’impétuosité,
et qui lui dut en grande partie la victoire de Naxos. D’autres occasions ont
manifesté ses talents pour la guerre. Pendant la paix il cultive un petit
champ, qui suffirait à peine aux besoins de l’homme le plus modéré dans ses
désirs, et qui procure à Phocion un superflu, dont il soulage les besoins des
autres. Il y vit avec une épouse digne de son amour, parce qu’elle l’est de
son estime ; il y vit content de son sort, n’attachant à sa pauvreté ni
honte, ni vanité ; ne briguant point les emplois, les acceptant pour en remplir
les devoirs. Vous ne le verrez jamais ni rire ni pleurer, quoiqu’il sait
heureux et sensible ; c’est que son ame est plus forte que la joie et la
douleur. Ne soyez point effrayé du nuage sombre dont ses yeux paraissent
obscurcis. Phocion est facile, humain, indulgent pour nos faiblesses. Il n’est
amer et sévère que pour ceux qui corrompent les moeurs par leurs exemples, ou
qui perdent l’état par leurs conseils.
Je suis bien aise que le hasard ait rapproché sous vos yeux Diogène et
Phocion. En les comparant, vous trouverez que le premier ne fait pas un
sacrifice à la philosophie, sans le pousser trop loin et sans en avertir le
public, tandis que le second ne montre ni ne cache ses vertus. J’irai plus
loin, et je dirai qu’on peut juger, au premier coup-d’oeil, lequel de ces
deux hommes est le vrai philosophe. Le manteau de Phocion est aussi grossier que
celui de Diogène ; mais le manteau de Diogène est déchiré, et celui de
Phocion ne l’est pas.
Après Phocion venaient deux Athéniens, dont l’un se faisait remarquer par
une taille majestueuse et une figure imposante. Apollodore me dit : il est fils
d’un cordonnier, et gendre de Cotys, roi de Thrace. Il s’appelle Iphicrate.
L’autre est fils de Conon, qui fut un des plus grands hommes de ce siècle, et
s’appelle Timothée.
Tous deux placés à la tête de nos armées ont maintenu pendant une longue
suite d’années la gloire de la république ; tous deux ont su joindre les
lumières aux talents, les réflexions à l’expérience, la ruse au courage.
Iphicrate se distingua surtout par l’exacte discipline qu’il introduisit
parmi nos troupes, par la prudence qui dirigeait ses entreprises, par une
défiance scrupuleuse qui le tenait toujours en garde contre l’ennemi. Il dut
beaucoup à sa réputation ; aussi disait-il en marchant contre les barbares :
« Je n’ai qu’une crainte, c’est qu’ils n’aient pas entendu parler d’Iphicrate.
» Timothée est plus actif, plus patient, moins habile peut-être à former des
projets, mais plus constant et plus ferme quand il s’agit de l’exécution.
Ses ennemis, pour ne pas reconnaître son mérite, l’accusèrent d’être
heureux. Ils le firent représenter endormi sous une tente, la fortune planant
au-dessus de sa tête, et rassemblant auprès de lui des villes prises dans un
filet. Timothée vit le tableau, et dit plaisamment : « Que ne
ferais-je donc si j’étais éveillé ! »
Iphicrate a fait des changements utiles dans les armes de l’infanterie ;
Timothée a souvent enrichi le trésor épuisé, des dépouilles enlevées à l’ennemi
; il est vrai qu’en même temps il s’est enrichi lui-même. Le premier a
rétabli des souverains sur leurs trônes ; le second a forcé les
Lacédémoniens à nous céder l’empire de la mer. Ils ont tous deux le talent
de la parole. L’éloquence d’Iphicrate est pompeuse et vaine ; celle de
Timothée plus simple et plus persuasive. Nous leur avons élevé des statues,
et nous les bannirons peut-être un jour.
Lycée. Gymnases. Isocrate. Palestres. Funérailles des Athéniens.
Un autre jour, au moment qu’Apollodore entrait chez moi pour me proposer
une promenade au lycée, je courus à lui, en m’écriant : le connoissez-vous
? - Qui ? -Isocrate. Je viens de lire un de ses discours ; j’en suis
transporté. Vit-il encore ? Où est-il ? Que fait-il ? - Il est ici, répondit
Apollodore. Il professe l’éloquence. C’est un homme célèbre ; je le
connois. - Je veux le voir aujourd’hui, ce matin, dans l’instant même. -
Nous irons chez lui en revenant du Lycée.
Nous passâmes par le quartier des marais ; et sortant par la porte d’Égée,
nous suivîmes un sentier le long de l’Ilissus, torrent impétueux, ou
ruisseau paisible, qui, suivant la différence des saisons, se précipite ou se
traîne au pied d’une colline par où finit le mont Hymette. Ses bords sont
agréables ; ses eaux communément pures et limpides. Nous vîmes aux environs
un autel dédié aux muses ; l’endroit où l’on prétend que Borée enleva
la belle Orithye, fille du roi Érechthée ; le temple de Cérès, où l’on
célèbre les petits mystères ; et celui de Diane, où l’on sacrifie tous les
ans une grande quantité de chèvres en l’honneur de la déesse. Avant le
combat de Marathon, les Athéniens lui en promirent autant qu’ils trouveraient
de perses étendus sur le champ de bataille. Ils s’aperçurent, après la
victoire, que l’exécution d’un voeu si indiscret épuiserait bientôt les
troupeaux de l’Attique. On borna le nombre des victimes à cinq cents, et la
déesse voulut bien s’en contenter.
Pendant qu’on me faisait ces récits, nous vîmes sur la colline des
paysans qui couraient en frappant sur des vases d’airain, pour attirer un
essaim d’abeilles qui venaient de s’échapper d’une ruche. Ces insectes se
plaisent infiniment sur le mont Hymette, qu’ils ont rempli de leurs colonies,
et qui est presque partout couvert de serpolet et d’herbes odoriférantes.
Mais c’est surtout dans le thym excellent qu’il produit, qu’ils puisent
ces sucs précieux dont ils composent un miel estimé dans toute la Grèce. Il
est d’un blanc tirant sur le jaune ; il noircit quand on le garde longtemps,
et conserve toujours sa fluidité. Les Athéniens en font tous les ans une
récolte abondante ; et l’on peut juger du prix qu’ils y attachent, par l’usage
où sont les Grecs d’employer le miel dans la pâtisserie, ainsi que dans les
ragoûts. On prétend qu’il prolonge la vie, et qu’il est principalement
utile aux vieillards. J’ai vu même plusieurs disciples de Pythagore conserver
leur santé, en prenant un peu de miel pour toute nourriture.
Après avoir repassé l’Ilissus, nous nous trouvâmes dans un chemin où l’on
s’exerce à la course, et qui nous conduisit au Lycée.
Les Athéniens ont trois gymnases destinés à l’institution de la jeunesse
; celui du Lycée, celui du Cynosarge, situé sur une colline de ce nom, et
celui de l’académie. Tous trois ont été construits hors des murs de la
ville, aux frais du gouvernement. On ne recevait autrefois dans le second que
des enfants illégitimes.
Ce sont de vastes édifices entourés de jardins et d’un bois sacré. On
entre d’abord dans une cour de forme carrée, et dont le pourtour est de 2
stades (25). Elle est environnée de portiques et de bâtiments. Sur trois de
ses côtés sont des salles spacieuses, et garnies de siéges, où les
philosophes, les rhéteurs et les sophistes rassemblent leurs disciples. Sur le
quatrième on trouve des pièces pour les bains et les autres usages du gymnase.
Le portique exposé au midi est double, afin qu’en hiver la pluie agitée par
le vent ne puisse pénétrer dans sa partie intérieure.
De cette cour on passe dans une enceinte également carrée. Quelques
platanes en ombragent le milieu. Sur trois des côtés règnent des portiques.
Celui qui regarde le nord, est à double rang de colonnes, pour garantir du
soleil ceux qui s’y promènent en
été. Le portique opposé s’appelle xyste. Dans la longueur du terrain qu’il
occupe, on a ménagé au milieu une espèce de chemin creux, d’environ 12
pieds de largeur, sur près de 2 pieds de profondeur. C’est là qu’à l’abri
des injures du temps, séparés des spectateurs qui se tiennent sur les
plate-bandes latérales, les jeunes élèves s’exercent à la lutte. Au-delà
du xyste, est un stade pour la course à pied.
Un magistrat, sous le nom de gymnasiarque, préside aux différents gymnases
d’Athènes. Sa charge est annuelle, et lui est conférée par l’assemblée
générale de la nation. Il est obligé de fournir l’huile qu’emploient les
athlètes pour donner plus
de souplesse à leurs membres. Il a sous lui, dans chaque gymnase, plusieurs
officiers, tels que le gymnaste, le paedotribe, et d’autres encore dont les
uns entretiennent le bon ordre parmi les élèves, et les autres les dressent à
différents exercices. On y distingue surtout dix sophronistes, nommés par les
dix tribus, et chargés de veiller plus spécialement sur les moeurs. Il faut
que tous ces officiers soient approuvés par l’aréopage. Comme la confiance
et la sureté doivent régner dans le gymnase, ainsi que dans tous les lieux où
l’on s’assemble en grand nombre, les vols qui s’y commettent sont punis de
mort, lorsqu’ils excèdent la valeur de dix drachmes (26). Comme les gymnases
doivent être l’asyle de l’innocence et de la pudeur, Solon en avait
interdit l’entrée au public, pendant que les élèves, célébrant une fête
en l’honneur de Mercure, étaient moins surveillés par leurs instituteurs ;
mais ce règlement n’est plus observé. Les exercices qu’on y pratique sont
ordonnés par les lois, soumis à des règles, animés par les éloges des
maîtres, et plus encore par l’émulation qui subsiste entre les disciples.
Toute la Grèce les regarde comme la partie la plus essentielle de l’éducation,
parce qu’ils rendent un homme agile, robuste, capable de supporter les travaux
de la guerre, et les loisirs de la paix. Considérés par rapport à la santé,
les médecins les ordonnent avec succès. Relativement à l’art militaire, on
ne peut en donner une plus haute idée, qu’en citant l’exemple des
Lacédémoniens. Ils leur durent autrefois les victoires qui les firent redouter
des autres peuples ; et, dans ces derniers temps, il a fallu pour les vaincre,
les égaler dans la gymnastique.
Mais si les avantages de cet art sont extrêmes, les abus ne le sont pas
moins. La médecine et la philosophie condamnent de concert ces exercices,
lorsqu’ils épuisent le corps, ou qu’ils donnent à l’âme plus de
férocité que de courage.
On a successivement augmenté et décoré le gymnase du Lycée. Ses murs sont
enrichis de peintures. Apollon est la divinité tutélaire du lieu ; on voit à
l’entrée sa statue. Les jardins ornés de belles allées, furent renouvelés
dans les dernières années de mon séjour en Grèce. Des siéges placés sous
les arbres, invitent à s’y reposer. Après avoir assisté aux exercices des
jeunes gens, et passé quelques moments dans des salles où l’on agitait des
questions tour-à-tour importantes et frivoles, nous prîmes le chemin qui
conduit du Lycée à l’Académie, le long des murs de la ville.
Nous avions à peine fait quelques pas, que nous trouvâmes un vieillard
vénérable, qu’Apollodore me parut bien aise de voir. Après les premiers
compliments, il lui demanda où il allait. Le vieillard répondit d’une voix
grêle : je vais dîner chez Platon avec Éphore et Théopompe, qui m’attendent
à la porte Dipyle. - C’est justement notre chemin, reprit Apollodore ; nous
aurons le plaisir de vous accompagner. Mais, dites-moi, vous aimez donc toujours
Platon ? - Autant que je me flatte d’en être aimé. Notre liaison formée
dès notre enfance, ne s’est point altérée depuis. Il s’en est souvenu
dans un de ses dialogues, où Socrate qu’il introduit comme interlocuteur,
parle de moi en termes très honorables. - Cet hommage vous était dû. On se
souvient qu’à la mort de Socrate, pendant que ses disciples effrayés
prenaient la fuite, vous osâtes paraître en habit de deuil dans les rues d’Athènes.
Vous aviez donné, quelques années auparavant, un autre exemple de fermeté.
Quand Théramène, proscrit par les 30 tyrans en plein sénat, se réfugia
auprès de l’autel, vous vous levâtes pour prendre sa défense ; et ne
fallut-il pas que lui-même vous priât de lui épargner la douleur de vous voir
mourir avec lui ? Le vieillard me parut ravi de cet éloge. J’étais impatient
de savoir son nom. Apollodore se faisait un plaisir de me le cacher. Fils de
Théodore, lui dit-il, n’êtes-vous pas de même âge que Platon ? - J’ai
six à sept ans de plus que lui ; il ne doit être que dans sa 68 e année. -
Vous paraissez vous bien porter. - A merveille ; je suis sain de corps et d’esprit,
autant qu’il est possible de l’être. - On dit que vous êtes fort riche ?
-J’ai acquis par mes veilles de quoi satisfaire les desirs d’un homme sage.
Mon père avait une fabrique d’instruments de musique. Il fut ruiné dans la
guerre du Péloponnèse ; et ne m’ayant laissé pour héritage qu’une
excellente éducation, je fus obligé de vivre de mon talent, et de mettre à
profit les leçons que j’avais reçues de Gorgias, de Prodicus, et des plus
habiles orateurs de la Grèce. Je fis des plaidoyers pour ceux qui n’étaient
pas en état de défendre eux-mêmes leurs causes. Un discours que j’adressai
à Nicoclès, roi de Chypre, m’attira de sa part une gratification de 20
talents (27). J’ouvris des cours publics d’éloquence. Le nombre de mes
disciples ayant augmenté de jour en jour, j’ai recueilli le fruit d’un
travail qui a rempli tous les moments de ma vie. -Convenez pourtant que, malgré
la sévérité de vos moeurs, vous en avez consacré quelques-uns aux plaisirs.
Vous eûtes autrefois la belle Métanire ; dans un âge plus avancé, vous
retirâtes chez vous une courtisane non moins aimable. On disait alors que vous
saviez allier les maximes de la philosophie avec les raffinements de la
volupté, et l’on parlait de ce lit somptueux que vous aviez fait dresser, et
de ces oreillers qui exhalaient une odeur si délicieuse. Le vieillard convenait
de ces faits en riant.
Apollodore continuait : vous avez une famille aimable, une bonne santé, une
fortune aisée, des disciples sans nombre, un nom que vous avez rendu célèbre,
et des vertus qui vous placent parmi les plus honnêtes citoyens de cette ville.
Avec tant d’avantages vous devez être le plus heureux des Athéniens. -
Hélas ! Répondit le vieillard, je suis peut-être le plus malheureux des
hommes. J’avais attaché mon bonheur à la considération ; mais, comme d’un
côté l’on ne peut être considéré dans une démocratie, qu’en se mêlant
des affaires publiques, et que d’un autre côté la nature ne m’a donné qu’une
voix faible, et une excessive timidité, il est arrivé que très capable de
discerner les vrais intérêts de l’état, incapable de les défendre dans l’assemblée
générale, j’ai toujours été violemment tourmenté de l’ambition et de l’impossibilité
d’être utile, ou, si vous voulez, d’obtenir du crédit. Les Athéniens
recoivent gratuitement chez moi des leçons d’éloquence ; les étrangers,
pour le prix de mille drachmes (28). J’en donnerais dix mille à celui qui me
procurerait de la hardiesse avec un organe sonore. - Vous avez réparé les
torts de la nature ; vous instruisez par vos écrits ce public à qui vous ne
pouvez adresser la parole, et qui ne saurait vous refuser son estime. - Eh ! Que
me fait l’estime des autres, si je ne puis pas y joindre la mienne ? Je pousse
quelquefois jusqu’au mépris la faible idée que j’ai de mes talents. Quel
fruit en ai-je retiré ? Ai-je jamais obtenu les emplois, les magistratures, les
distinctions que je vois tous les jours accorder à ces vils orateurs qui
trahissent l’état ? Quoique mon panégyrique d’Athènes ait fait rougir
ceux qui précédemment avaient traité le même sujet, et découragé ceux qui
voudraient le traiter aujourd’hui, j’ai toujours parlé de mes succès avec
modestie, ou plutôt avec humilité. J’ai des intentions pures ; je n’ai
jamais, par des écrits ou par des accusations, fait tort à personne ; et j’ai
des ennemis ! - Eh ! Ne devez-vous pas racheter votre mérite par quelques
chagrins ? Vos ennemis sont plus à plaindre que vous. Une voix importune les
avertit sans cesse que vous comptez parmi vos disciples, des rois, des
généraux, des hommes d’état, des historiens, des écrivains dans tous les
genres ; que de temps en temps il sort de votre école des colonies d’hommes
éclairés, qui vont au loin répandre votre doctrine ; que vous gouvernez la
Grèce par vos élèves ; et, pour me servir de votre expression, que vous êtes
la pierre qui aiguise l’instrument. - Oui ; mais cette pierre ne coupe pas. -
Du moins, ajoutait Apollodore, l’envie ne saurait se dissimuler que vous avez
hâté les progrès de l’art oratoire. - Et c’est ce mérite qu’on veut
aussi m’enlever. Tous les jours des sophistes audacieux, des instituteurs
ingrats, puisant dans mes écrits les préceptes et les exemples, les
distribuent à leurs écoliers, et n’en sont que plus ardents à me déchirer.
Ils s’exercent sur les sujets que j’ai traités ; ils assemblent leurs
partisans autour d’eux, et comparent leurs discours aux miens, qu’ils ont eu
la précaution d’altérer, et qu’ils ont la bassesse de défigurer en les
lisant. Un tel acharnement me pénètre de douleur. Mais j’aperçois Éphore
et Théopompe. Je vais les mener chez Platon, et je prends congé de vous.
Dès qu’il fut parti, je me tournai bien vite vers Apollodore. Quel est
donc, lui dis-je, ce vieillard si modeste avec tant d’amour-propre, et si
malheureux avec tant de bonheur ? C’est, me dit-il, Isocrate, chez qui nous
devions passer à notre retour. Je l’ai engagé, par mes questions, à vous
tracer les principaux traits de sa vie et de son caractère. Vous avez vu qu’il
montra deux fois du courage dans sa jeunesse. Cet effort épuisa sans doute la
vigueur de son âme ; car il a passé le reste de ses jours dans la crainte et
dans le chagrin. L’aspect de la tribune qu’il s’est sagement interdite, l’afflige
si fort, qu’il n’assiste plus à l’assemblée générale. Il se croit
entouré d’ennemis et d’envieux, parce que des auteurs qu’il méprise,
jugent de ses écrits moins favorablement que lui. Sa destinée est de courir
sans cesse après la gloire, et de ne jamais trouver le repos.
Malheureusement pour lui, ses ouvrages, remplis d’ailleurs de grandes
beautés, fournissent des armes puissantes à la critique ; son style est pur et
coulant, plein de douceur et d’harmonie, quelquefois pompeux et magnifique,
mais quelquefois aussi traînant, diffus et surchargé d’ornements qui le
déparent.
Son éloquence n’était pas propre aux discussions de la tribune et du
barreau ; elle s’attache plus à flatter l’oreille, qu’à émouvoir le
coeur. On est souvent fâché de voir un auteur estimable s’abaisser à n’être
qu’un écrivain sonore, réduire son art au seul mérite de l’élégance,
asservir péniblement ses pensées aux mots, éviter le concours des voyelles
avec une affectation puérile, n’avoir d’autre objet que d’arrondir des
périodes, et d’autre ressource pour en symétriser les membres, que de les
remplir d’expressions oiseuses et de figures déplacées. Comme il ne
diversifie pas assez les formes de son élocution, il finit par refroidir et
dégoûter le lecteur. C’est un peintre qui donne à toutes ses figures les
mêmes traits, les mêmes vêtements et les mêmes attitudes.
La plupart de ses harangues roulent sur les articles les plus importans de la
morale et de la politique. Il ne persuade ni n’entraîne, parce qu’il n’écrit
point avec chaleur, et qu’il paroît plus occupé de son art que des vérités
qu’il annonce. De là vient peut-être que les souverains dont il s’est, en
quelque façon, constitué le législateur, ont répondu à ses avis par des
récompenses. Il a composé sur les devoirs des rois, un petit ouvrage qu’il
fait circuler de cour en cour. Denys, tyran de Syracuse, le reçut. Il admira l’auteur,
et lui pardonna facilement des leçons qui ne portaient pas le remord dans son
âme.
Isocrate a vieilli faisant, polissant, repolissant, refaisant un très petit
nombre d’ouvrages. Son panégyrique d’Athènes lui coûta, dit-on, dix
années de travail. Pendant tout le temps que dura cette laborieuse
construction, il ne s’aperçut pas qu’il élevait son édifice sur des
fondements qui devaient en entraîner la ruine. Il pose pour principe, que le
propre de l’éloquence est d’agrandir les petites choses, et d’apetisser
les grandes ; et il tâche de montrer ensuite que les Athéniens ont rendu plus
de services à la Grèce que les Lacédémoniens.
Malgré ces défauts auxquels ses ennemis en ajoutent beaucoup d’autres,
ses écrits présentent tant de tours heureux et de saines maximes, qu’ils
serviront de modèles à ceux qui auront le talent de les étudier. C’est un
rhéteur habile, destiné à former d’excellents écrivains ; c’est un
instituteur éclairé, toujours attentif aux progrès de ses disciples, et au
caractère de leur esprit. Éphore de Cumes, et Théopompe de Chio, qui viennent
de nous l’enlever, en ont fait l’heureuse épreuve. Après avoir donné l’essor
au premier, et réprimé l’impétuosité du second, il les a destinés tous
deux à écrire l’histoire. Leurs premiers essais font honneur à la sagacité
du maître, et aux talents des
disciples.
Pendant qu’Apollodore m’instruisait de ces détails, nous traversions la
place publique. Il me conduisit ensuite par la rue des Hermès, et me fit entrer
dans la palestre de Tauréas, située en face du portique royal. Comme Athènes
possède différents gymnases, elle renferme aussi plusieurs palestres. On
exerce les enfants dans les premières de ces écoles ; les athlètes de
profession, dans les secondes. Nous en vîmes un grand nombre qui avaient
remporté des prix aux jeux établis en différentes villes de la Grèce, et d’autres
qui aspiraient aux mêmes honneurs. Plusieurs Athéniens, et même des
vieillards, s’y rendent assidûment, pour continuer leurs exercices, ou pour
être témoins des combats qu’on y livre.
Les palestres sont à-peu-près de la même forme que les gymnases. Nous
parcourûmes les pièces destinées à toutes les espèces de bains, celles où
les athlètes déposent leurs habits ; où on les frotte d’huile, pour donner
de la souplesse à leurs membres ; où ils se roulent sur le sable, pour que
leurs adversaires puissent les saisir.
La lutte, le saut, la paume, tous les exercices du Lycée, se retracèrent à
nos yeux sous des formes plus variées, avec plus de force et d’adresse de la
part des acteurs.Parmi les différents groupes qu’ils composaient, n
distinguait des hommes de la plus grande beauté, et dignes de servir de
modèles aux artistes ; les uns avec des traits vigoureux et fièrement
prononcés, comme on représente Hercule ; d’autres, d’une taille plus
svelte et plus élégante, comme on peint Achille. Les premiers, se destinant au
combat de la lutte et du pugilat, n’avaient d’autre objet que d’augmenter
leurs forces ; les seconds, dressés pour des exercices moins violents tels que
la course, le saut, etc., que de se rendre légers. Leur régime s’assortit à
leur destination. Plusieurs s’abstiennent des femmes et du vin. Il en est qui
mènent une vie très frugale ; mais ceux qui se soumettent à de laborieuses
épreuves, ont besoin, pour se réparer, d’une grande quantité d’aliments
substantiels, comme la chair rôtie de boeuf et de porc. S’ils n’en exigent
que deux mines par jour, avec du pain à proportion, ils donnent une haute idée
de leur sobriété. Mais on en cite plusieurs qui en faisaient une consommation
effrayante. On dit, par exemple, que Théagène de Thasos mangea dans un jour un
boeuf tout entier. On atribue le même exploit à Milon de Crotone, dont l’ordinaire
était de 20 mines de viande, d’autant de mines de pain (29), et de trois
conges de vin (30). On ajoute enfin qu’Astydamas de Milet se trouvant à la
table du satrape Ariobarzane, dévora tout seul le souper qu’on avait
préparé pour 9 convives. Ces faits, exagérés sans doute, prouvent du moins l’idée
qu’on se forme de la voracité de cette classe d’athlètes. Quand ils
peuvent la satisfaire sans danger, ils acquièrent une vigueur extrême : leur
taille devient quelquefois gigantesque ; et leurs adversaires frappés de
terreur, ou s’éloignent de la lice, ou succombent sous le poids de ces masses
énormes.
L’excès de nourriture les fatigue tellement, qu’ils sont obligés de
passer une partie de leur vie dans un sommeil profond. Bientôt un embonpoint
excessif défigure tous leurs traits ; il leur survient des maladies qui les
rendent aussi malheureux, qu’ils ont toujours été inutiles à leur patrie :
car, il ne faut pas le dissimuler, la lutte, le pugilat, et tous ces combats
livrés avec tant de fureur dans les solennités publiques, ne sont plus que des
spectacles d’ostentation, depuis que la tactique s’est perfectionnée. L’Égypte
ne les a jamais adoptés, parce qu’ils ne donnent qu’une force passagère.
Lacédémone en a corrigé les inconvénients, par la sagesse de son
institution. Dans le reste de la Grèce, on s’est aperçu qu’en y soumettant
les enfants, on risque d’altérer leurs formes, et d’arrêter leur
accroissement ; et que dans un âge plus avancé, les lutteurs de profession
sont de mauvais soldats, parce qu’ils sont hors d’état de supporter la
faim, la soif, les veilles, le moindre besoin, et le plus petit dérangement.
En sortant de la palestre, nous apprîmes que Télaïre, femme de Pyrrhus,
parent et ami d’Apollodore, venait d’être attaquée d’un accident qui
menaçait sa vie. On avait vu à sa porte des branches de laurier et d’acanthe,
que, suivant l’usage, on suspend à la maison d’un malade. Nous y courûmes
aussitôt. Les parents, empressés autour du lit, adressaient des prières à
Mercure, conducteur des âmes ; et le malheureux Pyrrhus recevait les derniers
adieux de sa tendre épouse. On parvint à l’arracher de ces lieux. Nous
voulûmes lui rappeler les leçons qu’il avait reçues à l’académie ;
leçons si
belles quand on est heureux, si importunes quand on est dans le malheur. « O
philosophie ! S’écria-t-il, hier tu m’ordonnais d’aimer ma femme, aujourd’hui
tu me défends de la pleurer ! » Mais enfin, lui disait-on, vos larmes ne la
rendront pas à la vie. « Eh ! C’est ce qui les redouble encore,
répondit-il. » Quand elle eut rendu les derniers soupirs, toute la maison
retentit de cris et de sanglots. Le corps fut lavé, parfumé d’essences, et
revêtu d’une robe précieuse. On mit sur sa tête, couverte d’un voile, une
couronne de fleurs ; dans ses mains un gâteau de farine et de miel, pour
appaiser Cerbère ; et dans sa bouche une pièce d’argent d’une ou deux
oboles, qu’il faut payer à Caron : en cet état elle fut exposée pendant
tout un jour dans le vestibule entourée de cierges allumés (31).
A la porte était un vase de cette eau lustrale destinée à purifier ceux
qui ont touché
un cadavre.
Cette exposition est nécessaire pour s’assurer que la personne est
véritablement morte, et qu’elle l’est de mort naturelle. Elle dure
quelquefois jusqu’au troisième jour.
Le convoi fut indiqué. Il fallait s’y rendre avant le lever du soleil. Les
lois défendent de choisir une autre heure. Elles n’ont pas voulu qu’une
cérémonie si triste dégénérât en un spectacle d’ostentation.
Les parents et les amis furent invités. Nous trouvâmes auprès du corps,
plusieurs femmes qui poussaient de longs gémissements. Quelques-unes coupaient
des boucles de leurs cheveux, et les déposaient à côté de Télaïre, comme
un gage de leur tendresse et de leur douleur. On la plaça sur un chariot, dans
un cercueil de cyprès. Les hommes marchaient avant ; les femmes après ;
quelques-uns la tête rasée, tous baissant les yeux, vêtus de noir,
précédés d’un choeur de musiciens qui faisaient entendre des chants
lugubres. Nous nous rendîmes à une maison qu’avait Pyrrhus auprès de
Phalère. C’est là qu’étaient les tombeaux de ses pères. L’usage d’inhumer
les corps fut autrefois commun parmi les nations ; celui de les brûler
prévalut dans la suite chez les grecs ; aujourd’hui il paraît indifférent
de rendre à la terre ou de livrer aux flammes les restes de nous-mêmes. Quand
le corps de Télaïre eut été consumé, les plus proches parents en
recueillirent les cendres ; et l’urne qui les renfermait, fut ensevelie dans
la terre. Pendant la cérémonie on fit des libations de vin ; on jeta dans le
feu quelques-unes des robes de Télaïre ; on l’appelait à haute voix ; et
cet adieu éternel redoublait les larmes qui n’avaient cessé de couler de
tous les yeux.
De là nous fûmes appelés au repas funèbre, où la conversation ne roula
que sur les vertus de Télaïre. Le 9 e et le 30 e jour, ses parents, habillés
de blanc, et couronnés de fleurs, se réunirent encore pour rendre de nouveaux
honneurs à ses mânes ; et il fut réglé que, rassemblés tous les ans le jour
de sa naissance, ils s’occuperaient de sa perte, comme si elle était encore
récente. Cet engagement si beau se perpétue souvent dans une famille, dans une
société d’amis, parmi les disciples d’un philosophe. Les regrets qu’ils
laissent éclater dans ces circonstances, se renouvellent dans la fête
générale des morts qu’on célèbre au mois anthestérion (32). Enfin, j’ai
vu plus d’une fois des particuliers s’approcher d’un tombeau, y déposer
une partie de leurs cheveux, et faire tout autour des libations d’eau, de vin,
de lait et de miel. Moins attentif à l’origine de ces rites qu’au sentiment
qui les maintient, j’admirais la sagesse des anciens législateurs qui
imprimèrent un caractère de sainteté à la sépulture et aux cérémonies qui
l’accompagnent. Ils favorisèrent cette ancienne opinion, que l’âme
dépouillée du corps qui lui sert d’enveloppe, est arrêtée sur les rivages
du Styx, tourmentée du désir de se rendre à sa destination, apparaissant en
songe à ceux qui doivent s’intéresser à son sort, jusqu’à ce qu’ils
aient soustrait ses dépouilles mortelles aux regards du soleil, et aux injures
de l’air.
De là cet empressement à lui procurer le repos qu’elle désire ; l’injonction
faite au voyageur de couvrir de terre un cadavre qu’il trouve sur son chemin ;
cette vénération profonde pour les tombeaux, et les lois sévères contre ceux
qui les violent.
De là encore l’usage pratiqué à l’égard de ceux que les flots ont
engloutis, ou qui meurent en pays étranger, sans qu’on ait pu retrouver leurs
corps. Leurs compagnons, avant de partir, les appellent trois fois à haute voix
; et à la faveur des sacrifices et des libations, ils se flattent de ramener
leurs mânes, auxquels on élève quelquefois des cénotaphes, espèces de
monuments funèbres, presque aussi respectés que les tombeaux. Parmi les
citoyens qui ont jouï pendant leur vie d’une fortune aisée, les uns,
conformément à l’ancien usage, n’ont au dessus de leurs cendres qu’une
petite colonne, où leur nom est inscrit ; les autres, au mépris des lois qui
condamnent le faste et les prétentions d’une douleur simulée, sont pressés
sous des édifices élégants et magnifiques, ornés de statues, et embellis par
les arts. J’ai vu un simple affranchi dépenser deux talents (33) pour le
tombeau de sa femme.
Entre les routes dans lesquelles on s’égare par l’excès ou le défaut de
sentiment, les lois ont tracé un sentier dont il n’est pas permis de s’écarter.
Elles défendent d’élever aux premières magistratures le fils ingrat, qui,
à la mort des auteurs de ses jours, a négligé les devoirs de la nature et de
la religion. Elles ordonnent à ceux qui assistent au convoi, de respecter la
décence jusque dans leur désespoir. Qu’ils ne jettent point la terreur dans
l’âme des spectateurs par des cris perçants et des lamentations effrayantes
; que les femmes surtout ne se déchirent pas le visage, comme elles faisaient
autrefois. Qui croirait qu’on eût jamais dû leur prescrire de veiller à la
conservation de leur beauté ?
Voyage à Corinthe. Xénophon. Timoléon.
En arrivant dans
la Grèce, nous apprîmes que les Éléens s’étant emparés d’un petit
endroit du Péloponnèse, nommé Scillonte, où Xénophon faisait sa résidence,
il était venu avec ses fils s’établir à Corinthe. Timagène était
impatient de le voir. Nous partîmes, amenant avec nous Philotas, dont la
famille avait des liaisons d’hospitalité avec celle de Timodème, l’une des
plus anciennes de Corinthe. Nous traversâmes Éleusis, Mégare, l’isthme ;
nous étions trop pressés pour nous occuper des objets qui s’offraient à
nous sur la route.
Timodème nous conduisit lui-même chez Xénophon. Il était sorti ; nous le
trouvâmes dans un temple voisin, où il offrait un sacrifice. Tous les yeux
étaient levés sur lui, et il ne les levait sur personne ; car il paraissait
devant les dieux avec le même respect qu’il inspirait aux hommes. Je le
considérais avec un vif intérêt. Il paraissait âgé d’environ 75 ans ; et
son visage conservait encore des restes de cette beauté qui l’avait
distingué dans sa jeunesse.
La cérémonie était à peine achevée que Timagène se jette à son cou ; et
ne pouvant s’en arracher, l’appelle d’une voix entrecoupée, son
général, son sauveur, son ami. Xénophon le regardait avec étonnement, et
cherchait à démêler des traits qui ne lui étaient pas inconnus, qui ne lui
étaient plus familiers. Il s’écrie à la fin : c’est Timagène, sans doute
? - Eh ! Quel autre que lui pourrait conserver des sentiments si vifs, après
une si longue absence ? - Vous me faites éprouver dans ce moment combien il est
doux de voir renaître des amis dont on s’est cru séparé pour toujours. De
tendres embrassements suivirent de près cette reconnaissance ; et pendant tout
le temps que nous passâmes à Corinthe, des éclaircissements mutuels firent le
sujet de leurs fréquents entretiens.
Né dans un bourg de l’Attique, élevé dans l’école de Socrate, Xénophon
porta d’abord les armes pour sa patrie ; ensuite il entra comme volontaire
dans l’armée qu’assemblait le jeune Cyrus, pour détrôner son frère
Artaxerxès, roi de Perse. Après la mort de Cyrus, il fut chargé,
conjointement avec quatre autres officiers, du commandement des troupes grecques
; et c’est alors qu’ils firent cette belle retraite, aussi admirée dans son
genre que l’est dans le sien la relation qu’il nous en a donnée. à son
retour, il passa au service d’Agésilas, roi de Lacédémone, dont il partagea
la gloire, et mérita l’amitié. Quelque temps après, les Athéniens le
condamnèrent à l’exil, jaloux sans doute de la préférence qu’il
accordait aux Lacédémoniens. Mais ces derniers, pour le dédommager, lui
donnèrent une habitation à Scillonte. C’est dans cette heureuse retraite qu’il
avait passé plusieurs années, et qu’il comptait retourner, dès que les
troubles du Péloponèse seraient calmés.
Pendant notre séjour à Corinthe je me liai avec ses deux fils, Grillus et
Diodore. Je contractai une liaison plus intime avec Timoléon, le second des
fils de Timodème, chez qui nous étions logés. Si j’avais à tracer le
portrait de Timoléon, je ne parlerais pas de cette valeur brillante qu’il
montra dans les combats, parce que, parmi les nations guerrières, elle n’est
une distinction, que lorsque, poussée trop loin, elle cesse d’être une vertu
; mais pour faire connaître toutes les qualités de son ame, je me contenterais
d’en citer les principales : cette prudence consommée, qui en lui avait
devancé les années ; son extrême douceur, quand il s’agissait de ses
intérêts ; son extrême fermeté, quand il était question de ceux de sa
patrie ; sa haîne vigoureuse pour la tyrannie de l’ambition, et pour celle
des mauvais exemples ; je mettrais le comble à son éloge, en ajoutant que
personne n’eut autant que lui des traits de ressemblance avec Épaminondas,
que par un secret instinct il avait pris pour son modèle.
Timoléon jouissait de l’estime publique et de la sienne, lorsque l’excès
de sa vertu lui aliéna presque tous les esprits, et le rendit le plus
malheureux des hommes. Son frère Timophanès, qui n’avait ni ses lumières,
ni ses principes, s’était fait une cour d’hommes corrompus, qui l’exhortaient
sans cesse à s’emparer de l’autorité. Il crut enfin en avoir les droits.
Un courage aveugle et présomptueux lui avait attiré la confiance des
Corinthiens, dont il commanda plus d’une fois les armées, et qui l’avaient
mis à la tête de 400 hommes, qu’ils entretenaient pour la sûreté de la
police. Timophanès en fit ses satellites, s’attacha la populace par ses
largesses ; et secondé par un parti redoutable, il agit en maître, et fit
traîner au supplice les citoyens qui lui étaient suspects.
Timoléon avait jusqu’alors veillé sur sa conduite et sur ses projets. Dans l’espoir
de le ramener, il tâchait de jeter un voile sur ses fautes, et de relever l’éclat
de quelques actions honnêtes qui lui échappaient par hasard. On l’avait
même vu dans une bataille se précipiter sans ménagement au milieu des
ennemis, et soutenir seul leurs efforts pour sauver les jours d’un frère qu’il
aimait, et dont le corps, couvert de blessures, était sur le point de tomber
entre leurs mains.
Indigné maintenant de voir la tyrannie s’établir de son vivant, et dans le
sein même de sa famille, il peint vivement à Timophanès l’horreur des
attentats qu’il a commis, et qu’il médite encore ; le conjure d’abdiquer
au plus tôt un pouvoir odieux, et de satisfaire aux mânes des victimes
immolées à sa folle ambition. Quelques jours après il remonte chez lui,
accompagné de deux de leurs amis, dont l’un était le beau-frère de
Timophanès. Ils réitèrent de concert les mêmes prières ; ils le pressent,
au nom du sang, de l’amitié, de la patrie : Timophanès leur répond d’abord
par une dérision amère, ensuite par des menaces et des fureurs. On était
convenu qu’un refus positif de sa part serait le signal de sa perte. Ses deux
amis, fatigués de sa résistance, lui plongèrent un poignard dans le sein,
pendant que Timoléon, la tête couverte d’un pan de son manteau, fondait en
larmes dans un coin de l’appartement où il s’était retiré.
Je ne puis sans frémir penser à ce moment fatal où nous entendîmes retentir
dans la maison ces cris perçants, ces effrayantes paroles : Timophanès est
mort ; c’est son beau-frère qui l’a tué ; c’est son frère. Nous étions
par hasard avec Démariste, sa mère ; son père était absent. Je jetai les
yeux sur cette malheureuse femme. Je vis ses cheveux se dresser sur sa tête, et
l’horreur se peindre sur son visage au milieu des ombres de la mort. Quand
elle reprit l’usage de ses sens, elle vomit, sans verser une larme, les plus
affreuses imprécations contre Timoléon, qui n’eut pas même la faible
consolation de les entendre de sa bouche. Renfermée dans son appartement, elle
protesta qu’elle ne reverrait jamais le meurtrier de son fils.
Parmi les Corinthiens, les uns regardaient le meurtre de Timophanès comme un
acte héroïque, les autres comme un forfait. Les premiers ne se lassaient pas d’admirer
ce courage extraordinaire, qui sacrifiait au bien public la nature et l’amitié.
Le plus grand nombre, en approuvant la mort du tyran, ajoutaient que tous les
citoyens étaient en droit de lui arracher la vie, excepté son frère. Il
survint une émeute qui fut bientôt apaisée ; on intenta contre Timoléon une
accusation qui n’eut pas de suite.
Il se jugeait lui-même avec encore plus de rigueur. Dès qu’il s’aperçut
que son action était condamnée par une grande partie du public, il douta de
son innocence, et résolut de renoncer à la vie. Ses amis, à force de prières
et de soins, l’engagèrent à prendre quelque nourriture, mais ne purent
jamais le déterminer à rester au milieu d’eux. Il sortit de Corinthe ; et
pendant plusieurs années il erra dans des lieux solitaires, occupé de sa
douleur, et déplorant avec amertume les égarements de sa vertu, et quelquefois
l’ingratitude des Corinthiens. Nous le verrons un jour reparaître avec plus d’éclat,
et faire le bonheur d’un grand empire qui lui devra sa liberté.
Les troubles occasionnés par le meurtre de son frère accélérèrent notre
départ. Nous quittâmes Xénophon avec beaucoup de regret. Je le revis quelques
années après à Scillonte ; et je rendrai compte, quand il en sera temps, des
entretiens que j’eus alors avec lui. Ses deux fils vinrent avec nous. Ils
devaient servir dans le corps de troupes que les Athéniens envoyaient aux
Lacédémoniens. Nous trouvâmes sur la route quantité de voyageurs qui se
rendaient à Athènes, pour assister aux grandes dionysiaques, l’une des plus
célèbres fêtes de cette ville. Outre la magnificence des autres spectacles,
je desirois avec ardeur de voir un concours établi depuis longtemps entre les
poètes qui présentent des tragédies ou des comédies nouvelles. Nous
arrivâmes le cinq du mois
élaphébolion (34). Les fêtes devaient commencer
huit jours après (35).
Levées, revue, exercice des troupes.
Deux jours après
notre arrivée, nous nous rendîmes dans une place où se faisait la levée des
troupes qu’on se proposait d’envoyer au Péloponnèse. Elles devaient se
joindre à celles des Lacédémoniens et de quelques autres peuples, pour s’opposer,
conjointement avec elles, aux projets des Thébains et de leurs alliés.
Hégélochus stratège ou général, était assis sur un siège élevé. Auprès
de lui, un taxiarque, officier général, tenait le registre où sont inscrits
les noms des citoyens qui, étant en âge de porter les armes, doivent se
présenter à ce tribunal. Il les appelait à haute voix, et prenait une note de
ceux que le général avait choisis.
Les Athéniens sont tenus de servir depuis l’âge de 18 ans jusqu’à celui
de 60. On emploie rarement les citoyens d’un âge avancé, et quand on les
prend au sortir de l’enfance, on a soin de les tenir éloignés des postes les
plus exposés. Quelquefois le gouvernement fixe l’âge des nouvelles levées ;
quelquefois on les tire au sort.
Ceux qui tiennent à ferme les impositions publiques, ou qui figurent dans les
choeurs aux fêtes de Bacchus, sont dispensés du service. Ce n’est que dans
les besoins pressants qu’on fait marcher les esclaves, les étrangers établis
dans l’Attique, et les citoyens les plus pauvres. On les enrôle très
rarement, parce qu’ils n’ont pas fait le serment de défendre la patrie, ou
parce qu’ils n’ont aucun intérêt à la défendre. La loi n’en a confié
le soin qu’aux citoyens qui possèdent quelque bien ; et les plus riches
servent comme simples soldats. Il arrive de là que la perte d’une bataille,
en affaiblissant les premières classes des citoyens, suffit pour donner à la
dernière une supériorité qui altère la forme du gouvernement.
La république était convenue de fournir à l’armée des alliés 6000 hommes,
tant de cavalerie que d’infanterie. Le lendemain de leur enrôlement, ils se
répandirent en tumulte dans les rues et dans les places publiques, revêtus de
leurs armes. Leurs noms furent appliqués sur les statues des dix héros qui ont
donné les leurs aux tribus d’Athènes, de manière qu’on lisait sur chaque
statue les noms des soldats de chaque tribu. Quelques jours après on fit la
revue des troupes. Je m’y rendis avec Timagène, Apollodore et Philotas. Nous
y trouvâmes Iphicrate, Timothée, Phocion, Chabrias, tous les anciens
généraux, et tous ceux de l’année courante. Ces derniers avaient été,
suivant l’usage, tirés au sort dans l’assemblée du peuple. Ils étaient au
nombre de dix, un de chaque tribu. Je me souviens, à cette occasion, que
Philippe de Macédoine disait un jour : « J’envie le bonheur des Athégiens ;
ils trouvent tous les ans dix hommes en état de commander leurs armées, tandis
que je n’ai jamais trouvé que Parménion pour conduire les miennes » .
Autrefois le commandement roulait entre les dix stratèges. Chaque jour l’armée
changeait de général ; et en cas de partage dans le conseil, le polémarque,
un des principaux magistrats de la république, avait le droit de donner son
suffrage. Aujourd’hui toute l’autorité est pour l’ordinaire entre les
mains d’un seul, qui est obligé à son tour de rendre compte de ses
opérations ; à moins qu’on ne l’ait revêtu d’un pouvoir illimité. Les
autres généraux restent à Athènes, et n’ont d’autres fonctions que de
représenter dans les cérémonies publiques.
L’infanterie était composée de trois ordres de soldats : les hoplites ou
pesamment armés ; les armés à la légère ; les peltastes, dont les armes
étaient moins pesantes que celles des premiers, moins légères que celles des
seconds. Les hoplites avaient pour armes défensives le casque, la cuirasse, le
bouclier, des espèces de bottines qui couvraient la partie antérieure de la
jambe ; pour armes offensives, la pique et l’épée.
Les armés à la légère étaient destinés à lancer des javelots ou des
flèches ; quelques-uns, des pierres, sait avec la fronde, sait avec la main.
Les peltastes portaient un javelot et un petit bouclier nommé pelta.
Les boucliers, presque tous de bois de saule, ou même d’osier, étaient
ornés de couleurs, d’emblèmes et d’inscriptions. J’en vis où l’on
avait tracé, en lettres d’or, ces mots : à la bonne fortune ; d’autres où
divers officiers avaient fait peindre des symboles relatifs à leur caractère
ou à leur goût. J’entendis, en passant, un vieillard qui disait à son
voisin : j’étais de cette malheureuse expédition de Sicile, il y a 53 ans.
Je servais sous Nicias, Alcibiade et Lamachus. Vous avez ouï parler de l’opulence
du premier, de la valeur et de la beauté du second ; le troisième était d’un
courage à inspirer la terreur. L’or et la pourpre décoraient le bouclier de
Nicias ; celui de Lamachus représentait une tête de Gorgone ; et celui d’Alcibiade,
un amour lançant la foudre. Je voulais suivre cette conversation ; mais j’en
fus détourné par l’arrivée d’Iphicrate, à qui Apollodore venait de
raconter l’histoire de Timagène et la mienne. Après les premiers
compliments, Timagène le félicita sur les changements qu’il avait introduits
dans les armes des hoplites. Ils étaient nécessaires, répondit Iphicrate ; la
phalange accablée sous le poids de ses armes, obéissait avec peine aux
mouvements qu’on lui demandait ; et avait plus de moyens pour parer les coups
de l’ennemi, que pour lui en porter. Une cuirasse de toile a remplacé celle
de métal ; un bouclier petit et léger, ces énormes boucliers qui, à force de
nous protéger, nous ravissaient notre liberté. La pique est devenue plus
longue d’un tiers ; et l’épée, de moitié. Le soldat lie et délie sa
chaussure avec plus de facilité. J’ai voulu rendre les hoplites plus
redoutables ; ils sont dans une armée ce qu’est la poitrine dans le corps
humain. Comme Iphicrate étalait volontiers de l’éloquence, il suivit sa
comparaison ; il assimila le général à la tête, la cavalerie aux pieds, les
troupes légères aux mains. Timagène lui demanda pourquoi il n’avait pas
adopté le casque béotien qui couvre le cou, en se prolongeant jusque sur la
cuirasse. Cette question en amena d’autres sur la tenue des troupes, ainsi que
sur la tactique des grecs et des perses. De mon côté, j’interrogeais
Apollodore sur plusieurs objets que ses réponses feront connaître.
Au dessous des dix stratèges, disait-il, sont les dix taxiarques, qui, de même
que les premiers, sont tous les ans nommés par le sort, et tirés de chaque
tribu dans l’assemblée générale. Ce sont eux qui, sous les ordres des
généraux, doivent approvisionner l’armée, régler et entretenir l’ordre
de ses marches, l’établir dans un camp, maintenir la discipline, examiner si
les armes sont en bon état. Quelquefois ils commandent l’aile droite ; d’autres
fois le général les envoie pour annoncer la nouvelle d’une victoire, et
rendre compte de ce qui s’est passé dans la bataille.
Dans ce moment nous vîmes un homme revêtu d’une tunique qui lui descendait
jusqu’aux genoux, et sur laquelle il aurait dû mettre sa cuirasse, qu’il
tenait dans ses bras avec ses autres armes. Il s’approcha du taxiarque de sa
tribu, auprès de qui nous étions. Compagnon, lui dit cet officier, pourquoi n’endossez-vous
pas votre cuirasse ? Il répondit : le temps de mon service est expiré ; hier
je labourais mon champ quand vous fîtes l’appel. J’ai été inscrit dans le
rôle de la milice, sous l’archontat de Callias ; consultez la liste des
archontes, vous verrez qu’il s’est écoulé depuis ce temps-là plus de 42
ans. Cependant si ma patrie a besoin de moi, j’ai apporté mes armes. L’officier
vérifia le fait ; et après en avoir conféré avec le général, il effaça le
nom de cet honnête citoyen, et lui en substitua un autre.
Les places des dix taxiarques sont de ces charges d’état qu’on est plus
jaloux de posséder que de remplir. La plupart d’entre eux se dispensent de
suivre l’armée, et leurs fonctions sont partagées entre les chefs que le
général met à la tête des divisions et des subdivisions. Ils sont en assez
grand nombre. Les uns commandent 128 hommes ; d’autres, 256, 512, 1024,
suivant une proportion qui n’a point de bornes en montant, mais qui en
descendant aboutit à un terme qu’on peut regarder comme l’élément des
différentes divisions de la phalange. Cet élément est la file quelquefois
composée de huit hommes, plus souvent de seize.
J’interrompis Apollodore pour lui montrer un homme qui avait une couronne sur
sa tête, et un caducée dans sa main. - J’en ai déjà vu passer plusieurs,
lui dis-je. - Ce sont des hérauts, me répondit-il. Leur personne est sacrée ;
ils exercent des fonctions importantes ; ils dénoncent la guerre, proposent la
trêve ou la paix, publient les ordres du général, prononcent les
commandements, convoquent l’armée, annoncent le moment du départ, l’endroit
où il faut marcher, pour combien de jours il faut prendre des vivres. Si dans
le moment de l’attaque ou de la retraite, le bruit étouffe la voix du
héraut, on élève des signaux ; si la poussière empêche de les voir, on fait
sonner la trompette ; si aucun de ces moyens ne réussit, un aide de camp court
de rang en rang signifier les intentions du général. Dans ce moment, quelques
jeunes-gens qui passaient comme des éclairs auprès de nous, pensèrent
renverser de graves personnages qui marchaient à pas comptés. Les premiers, me
dit Apollodore, sont des coureurs ; les seconds sont des devins : deux espèces
d’hommes souvent employés dans nos armées ; les uns, pour porter au loin les
ordres du général ; les autres, pour examiner dans les entrailles des
victimes, s’ils sont conformes à la volonté des dieux. - Ainsi, repris-je,
les opérations d’une campagne dépendent, chez les Grecs, de l’intérêt et
de l’ignorance de ces prétendus interprètes du ciel. - Trop souvent, me
répondit-il. Cependant, si la superstition les a établis parmi nous, il est
peut-être de la politique de les maintenir. Nos soldats sont des hommes libres,
courageux, mais impatients et incapables de supporter la prudente lenteur d’un
général, qui, ne pouvant faire entendre la raison, n’a souvent d’autre
ressource que de faire parler les dieux.
Comme nous errions autour de la phalange, je m’aperçus que chaque officier
général avait auprès de lui un officier subalterne qui ne le quittait point.
C’est son écuyer, me dit Apollodore. Il est obligé de le suivre dans le fort
de la mêlée, et en certaines occasions, de garder son bouclier. Chaque
hoplite, ou pesamment armé, a de même un valet qui, entre autres fonctions,
remplit quelquefois celle d’écuyer ; mais avant le combat, on a soin de le
renvoyer au bagage. Le déshonneur, parmi nous, est attaché à la perte du
bouclier, et non à celle de l’épée et des autres armes offensives. -
Pourquoi cette différence, lui dis-je ? - Pour nous donner une grande leçon,
me répondit-il ; pour nous apprendre que nous devons moins songer à verser le
sang de l’ennemi, qu’à l’empêcher de répandre le nôtre ; et qu’ainsi
la guerre doit être plutôt un état de défense, que d’attaque.
Nous passâmes ensuite au lycée, où se faisait la revue de la cavalerie. Elle
est commandée de droit par deux généraux nommés hipparques, et par dix chefs
particuliers appelés phylarques ; les uns et les autres tirés au sort tous les
ans dans l’assemblée de la nation. Quelques Athéniens sont inscrits de bonne
heure dans ce corps, comme presque tous les autres le sont dans l’infanterie.
Il n’est composé que de 1200 hommes. Chaque tribu en fournit 120, avec le
chef qui doit les commander. Le nombre de ceux qu’on met sur pied, se règle
pour l’ordinaire sur le nombre des soldats pesamment armés ; et cette
proportion qui varie suivant les circonstances, est souvent d’un à dix ; c’est-à-dire,
qu’on joint 200 chevaux à 2000 hoplites.
Ce n’est guère que depuis un siècle, me disait Apollodore, qu’on voit de
la cavalerie dans nos armées. Celle de la Thessalie est nombreuse, parce que le
pays abonde en pâturages. Les autres cantons de la Grèce sont si secs, si
stériles, qu’il est très difficile d’y élever des chevaux : aussi n’y
a-t-il que les gens riches qui entrent dans la cavalerie ; de là vient la
considération qui est attachée à ce service.
On ne peut y être admis sans obtenir l’agrément des généraux, des chefs
particuliers, et surtout du sénat qui veille spécialement à l’entretien et
à l’éclat d’un corps si distingué. Il assiste à l’inspection des
nouvelles levées.
Elles parurent en sa présence avec le casque, la cuirasse, le bouclier, l’épée,
la lance ou le javelot, un petit manteau, etc. Pendant qu’on procédait à l’examen
de leurs armes, Timagène qui avait fait une étude particulière de tout ce qui
concerne l’art militaire, nous disait : une cuirasse trop large ou trop
étroite devient un poids ou un lien insupportable ; le casque doit être fait
de manière que le cavalier puisse dans le besoin s’en couvrir jusqu’au
milieu du visage. Il faut appliquer sur le bras gauche, cette armure qu’on a
récemment inventée, et qui s’étendant et se repliant avec facilité, couvre
entièrement cette partie du corps, depuis l’épaule jusqu’à la main ; sur
le bras droit, des brassards de cuir, des plaques d’airain ; et dans certains
endroits, de la peau de veau, pourvu que ces moyens de défense ne contraignent
pas les mouvements : les jambes et les pieds seront garantis par des bottes de
cuir armées d’éperons. On préfère, avec raison, pour les cavaliers, le
sabre à l’épée. Au lieu de ces longues lances, fragiles et pesantes, que
vous voyez dans les mains de la plupart d’entre eux, j’aimerais mieux deux
petites piques de bois de cormier, l’une pour lancer, l’autre pour se
défendre. Le front et le poitrail du cheval seront protégés par des armures
particulières ; les flancs et le ventre, par les couvertures que l’on étend
sur son dos, et sur lesquelles le cavalier est assis.
Quoique les cavaliers Athéniens n’eussent pas pris toutes les précautions
que Timagène venait d’indiquer, cependant il fut assez content de la manière
dont ils étaient armés. Les sénateurs et les officiers généraux en
congédièrent quelques-uns qui ne paraissaient pas assez robustes. Ils
reprochèrent à d’autres de ne pas soigner leurs armes. On examinait ensuite
si les chevaux étaient faciles au montoir, dociles au mors, capables de
supporter la fatigue ; s’ils n’étaient pas ombrageux, trop ardents ou trop
mous. Plusieurs furent réformés ; et pour exclure à jamais ceux qui étaient
vieux ou infirmes, on leur appliquait, avec un fer chaud, une marque sur la
mâchoire. Pendant le cours de cet examen, les cavaliers d’une tribu vinrent,
avec de grands cris, dénoncer au sénat un de leurs compagnons, qui, quelques
années auparavant, avait au milieu d’un combat passé de l’infanterie à la
cavalerie, sans l’approbation des chefs. La faute était publique, la loi
formelle. Il fut condamné à cette espèce d’infamie qui prive un citoyen de
la plupart de ses droits. La même flétrissure est attachée à celui qui
refuse de servir, et qu’on est obligé de contraindre par la voie des
tribunaux. Elle l’est aussi contre le soldat qui fuit à l’aspect de l’ennemi,
ou qui, pour éviter ses coups, se sauve dans un rang moins exposé. Dans tous
ces cas, le coupable ne doit assister ni à l’assemblée générale, ni aux
sacrifices publics ; et s’il y paraît, chaque citoyen a le droit de le
traduire en justice. On décerne contre lui différentes peines ; et s’il est
condamné à une amende, il est mis aux fers jusqu’à ce qu’il ait payé.
La trahison est punie de mort. La désertion l’est de même, parce que
déserter, c’est trahir l’état. Le général a le pouvoir de reléguer dans
un grade inférieur, et même d’assujettir aux plus viles fonctions, l’officier
qui désobéit ou se déshonore.
Des lois si rigoureuses, dis-je alors, doivent entretenir l’honneur et la
subordination dans vos armées. Apollodore me répondit : un état qui ne
protège plus ses lois, n’en est plus protégé. La plus essentielle de
toutes, celle qui oblige chaque citoyen à défendre sa patrie, est tous les
jours indignement violée. Les plus riches se font inscrire dans la cavalerie,
et se dispensent du service, sait par des contributions volontaires, sait en se
substituant un homme à qui ils remettent leur cheval. Bientôt on ne trouvera
plus d’Athéniens dans nos armées. Vous en vîtes hier enrôler un petit
nombre. On vient de les associer à des mercenaires à qui nous ne rougissons
pas de confier le salut de la république. Il s’est élevé depuis quelque
temps, dans la Grèce, des chefs audacieux, qui, après avoir rassemblé des
soldats de toutes les nations, courent de contrée en contrée, traînent à
leur suite la désolation et la mort, prostituent leur valeur à la puissance
qui les achète, prêts à combattre contre elle au moindre mécontentement.
Voilà quelle est aujourd’hui la ressource et l’espérance d’Athènes.
Dès que la guerre est déclarée, le peuple accoutumé aux douceurs de la paix,
et redoutant les fatigues d’une campagne, s’écrie d’une commune voix : qu’on
fasse venir dix mille, vingt mille étrangers. Nos pères auraient frémi à ces
cris indécents ; mais l’abus est devenu un usage, et l’usage une loi.
Cependant, lui dis-je, si parmi ces troupes vénales, il s’en trouvait qui
fussent capables de discipline, en les incorporant avec les vôtres, vous les
obligeriez à se surveiller mutuellement ; et peut-être exciteriez-vous entre
elles une émulation utile. - Si nos vertus ont besoin de spectateurs, me
répondit-il, pourquoi en chercher ailleurs que dans le sein de la république ?
Par une institution admirable, ceux d’une tribu, d’un canton, sont enrôlés
dans la même cohorte, dans le même escadron ; ils marchent, ils combattent à
côté de leurs parents, de leurs amis, de leurs voisins, de leurs rivaux. Quel
soldat oserait commettre une lâcheté en présence de témoins si redoutables ?
Comment à son retour soutiendrait-il des regards toujours prêts à le
confondre ?
Après qu’Apollodore m’eut entretenu du luxe révoltant que les officiers,
et même les généraux, commençaient à introduire dans les armées, je voulus
m’instruire de la solde des fantassins et des cavaliers. Elle a varié suivant
les temps et les lieux, répondit Apollodore. J’ai ouï dire à des vieillards
qui avaient servi au siège de Potidée, il y a 68 ans, qu’on y donnait aux
hoplites, pour maître et valet, deux drachmes par jour (36)
; mais c’était une paye extraordinaire qui épuisa le trésor public. Environ
20 ans après, on fut obligé de renvoyer un corps de troupes légères qu’on
avait fait venir de Thrace, parce qu’elles exigeaient la moitié de cette
solde. Aujourd’hui la paye ordinaire pour l’hoplite est de quatre oboles par
jour, de 20 drachmes par mois (37). On donne
communément le double au chef d’une cohorte, et le quadruple au général.
Certaines circonstances obligent quelquefois de réduire la somme à la moitié.
On suppose alors que cette légère rétribution suffit pour procurer des vivres
au fantassin, et que le partage du butin complétera la solde. Celle du
cavalier, en temps de guerre, est, suivant les occasions, le double, le triple,
et même le quadruple de celle du fantassin.
En temps de paix, où toute solde cesse, il reçoit pour l’entretien d’un
cheval, environ 16 drachmes par mois (38) ; ce qui
fait une dépense annuelle de près de 40 talents (39)
pour le trésor public.
Apollodore ne se lassait point de satisfaire à mes questions. Avant que de
partir, me disait-il, on ordonne aux soldats de prendre des vivres pour quelques
jours. C’est ensuite aux généraux à pourvoir le marché des provisions
nécessaires. Pour porter le bagage, on a des caissons, des bêtes de somme, et
des esclaves. Quelquefois les soldats sont obligés de s’en charger.
Vous voulez savoir quel est l’usage des Grecs à l’égard des dépouilles de
l’ennemi. Le droit d’en disposer ou d’en faire la répartition, a toujours
été regardé comme une des prérogatives du général. Pendant la guerre de
Troie, elles étaient mises à ses pieds : il s’en réservait une partie, et
distribuait l’autre, soit aux chefs, soit aux soldats. Huit cents ans après,
les généraux réglèrent la répartition des dépouilles enlevées aux Perses
à la bataille de Platée. Elles furent partagées entre les soldats, après en
avoir prélevé une partie pour décorer les temples de la Grèce, et décerner
de justes récompenses à ceux qui s’étaient distingués dans le combat.
Depuis cette époque jusqu’à nos jours, on a vu tour à tour les généraux
de la Grèce remettre au trésor de la nation les sommes provenues de la vente
du butin ; les destiner à des ouvrages publics, ou à l’ornement des temples
; en enrichir leurs amis ou leurs soldats ; s’en enrichir eux-mêmes, ou du
moins en recevoir le tiers, qui, dans certains pays, leur est assigné par un
usage constant. Parmi nous, aucune loi n’a restreint la prérogative du
général. Il en use plus ou moins, suivant qu’il est plus ou moins
désintéressé. Tout ce que l’état exige de lui, c’est que les troupes
vivent, s’il est possible, aux dépens de l’ennemi, et qu’elles trouvent
dans la répartition des dépouilles un supplément à la solde, lorsque des
raisons d’économie obligent de la diminuer.
Les jours suivants furent destinés à exercer les troupes. Je me dispense de
parler de toutes les manoeuvres dont je fus témoin ; je n’en donnerais qu’une
description imparfaite et inutile à ceux pour qui j’écris ; voici seulement
quelques observations générales. Nous trouvâmes près du mont Anchesmus, un
corps de 1600 hommes d’infanterie pesamment armés, rangés sur 16 de hauteur
et sur 100 de front, chaque soldat occupant un espace de 4 coudées (40).
A ce corps était joint un certain nombre d’armés à la légère.
On avait placé les meilleurs soldats dans les premiers rangs et dans les
derniers. Les chefs de files surtout, ainsi que les serre-files, étaient tous
gens distingués par leur bravoure et par leur expérience. Un des officiers
ordonnait les mouvements. « Prenez les armes !, s’écriait-il ; valets,
sortez de la phalange ! haut la pique ! bas la pique ! serre-file, dressez les
files ! prenez vos distances ! à droite ! à gauche ! la pique en dedans du
bouclier ! marche ! halte ! ; doublez vos files ! remettez-vous !
Lacédémonienne évolution ! remettez-vous, etc. »
A la voix de cet officier, on voyait la phalange successivement ouvrir ses files
et ses rangs, les serrer, les presser, de manière que le soldat n’occupant
que l’espace d’une coudée (41), ne pouvait
tourner ni à droite ni à gauche. On la voyait présenter une ligne tantôt
pleine, tantôt divisée en des sections dont les intervalles étaient
quelquefois remplis par des armés à la légère. On la voyait enfin, à la
faveur des évolutions prescrites, prendre toutes les formes dont elle est
susceptible, et marcher en avant disposée en colonne, en quarré parfait, en
carré long, soit à centre vide, soit à centre plein, etc. Pendant ces
mouvements, on infligeait des coups aux soldats indociles ou négligents. J’en
fus d’autant plus surpris, que chez les Athéniens il est défendu de frapper
même un esclave. Je conclus de là que, parmi les nations policées, le
déshonneur dépend quelquefois plus de certaines circonstances, que de la
nature des choses. Ces manoeuvres étaient à peine achevées, que nous vîmes
au loin s’élever un nuage de poussière. Les postes avancés annoncèrent l’approche
de l’ennemi. C’était un second corps d’infanterie qu’on venait d’exercer
au lycée, et qu’on avait résolu de mettre aux mains avec le premier, pour
offrir l’image d’un combat. Aussitôt on crie aux armes ; les soldats
courent prendre leurs rangs, et les troupes légères sont placées en arrière.
C’est de là qu’elles lancent sur l’ennemi, des flèches, des traits, des
pierres, qui passent par dessus la phalange.
Cependant les ennemis venaient au pas redoublé, ayant la pique sur l’épaule
droite. Leurs troupes légères s’approchent avec de grands cris, sont
repoussées, mises en fuite, et remplacées par les hoplites, qui s’arrêtent
à la portée du trait. Dans ce moment un silence profond règne dans les deux
lignes. Bientôt la trompette donne le signal. Les soldats chantent en l’honneur
de Mars, l’hymne du combat. Ils baissent leurs piques ; quelques-uns en
frappent leurs boucliers. Tous courent alignés et en bon ordre. Le général,
pour redoubler leur ardeur, pousse le cri du combat. Ils répètent mille fois,
d’après lui, eleleu, eleleleu ! L’action parut très vive ;
les ennemis furent dispersés, et nous entendîmes, dans notre petite armée,
retentir de tous côtés ce mot, alalè (42)
! C’est le cri de victoire. Nos troupes légères poursuivirent l’ennemi, et
amenèrent plusieurs prisonniers. Les soldats victorieux dressèrent un trophée
; et s’étant rangés en bataille à la tête d’un camp voisin, ils
posèrent leurs armes à terre, mais tellement en ordre, qu’en les reprenant
ils se trouvaient tout formés. Ils se retirèrent ensuite dans le camp, où,
après avoir pris un léger repas, ils passèrent la nuit couchés sur des lits
de feuillages. On ne négligea aucune des précautions que l’on prend en temps
de guerre. Point de feu dans le camp ; mais on en plaçait en avant, pour
éclairer les entreprises de l’ennemi. On posa les gardes du soir ; on les
releva dans les différentes veilles de la nuit. Un officier fit plusieurs fois
la ronde, tenant une sonnette dans sa main. Au son de cet instrument, la
sentinelle déclarait l’ordre ou le mot dont on était convenu. Ce mot est un
signe qu’on change souvent, et qui distingue ceux d’un même parti. Les
officiers et les soldats le reçoivent avant le combat, pour se rallier dans la
mêlée ; avant la nuit, pour se reconnaître dans l’obscurité. C’est au
général à le donner ; et la plus grande distinction qu’il puisse accorder
à quelqu’un, c’est de lui céder son drait. On emploie assez souvent ces
formules ; Jupiter sauveur et Hercule conducteur ; Jupiter sauveur et la
victoire ; Minerve-Pallas ; le soleil et la lune ; épée et poignard.
Iphicrate, qui ne nous avait pas quittés, nous dit qu’il avait supprimé la
sonnette dans les rondes ; et que pour mieux dérober la connaissance de l’ordre
à l’ennemi, il donnait deux mots différents pour l’officier et pour la
sentinelle, de manière que l’un, par exemple, répondait, Jupiter sauveur
; et l’autre, Neptune.
Iphicrate aurait voulu qu’on eût entouré le camp d’une enceinte qui en
défendît les approches. C’est une précaution, disait-il, dont on dait se
faire une habitude, et que je n’ai jamais négligée, lors même que je me
suis trouvé dans un pays ami. Vous voyez, ajoutait-il, ces lits de feuillages.
Quelquefois je n’en fais construire qu’un pour deux soldats ; d’autres
fois chaque soldat en a deux. Je quitte ensuite mon camp : l’ennemi survient,
compte les lits ; et me supposant plus ou moins de forces que je n’en ai
effectivement, ou il n’ose m’attaquer, ou il m’attaque avec désavantage.
J’entretiens la vigilance de mes troupes, en excitant sous main des terreurs
paniques, tantôt par des alertes fréquentes, tantôt par la fausse rumeur d’une
trahison, d’une embuscade, d’un renfort survenu à l’ennemi.
Pour empêcher que le temps du repos ne sait pour elles un temps d’oisiveté,
je leur fais creuser des fossés, couper des arbres, transporter le camp et les
bagages d’un lieu dans un autre. Je tâche surtout de les mener par la voie de
l’honneur. Un jour, près de combattre, je vis des soldats pâlir ; je dis
tout haut : si quelqu’un d’entre vous a oublié quelque chose dans le camp,
qu’il aille et revienne au plus vîte. Les plus lâches profitèrent de cette
permission. Je m’écriai alors : les esclaves ont disparu ; nous n’avons
plus avec nous que de braves gens. Nous marchâmes, et l’ennemi prit la fuite.
Iphicrate nous raconta plusieurs autres stratagèmes qui lui avaient également
bien réussi. Nous nous retirâmes vers le milieu de la nuit. Le lendemain, et
pendant plusieurs jours de suite, nous vîmes les cavaliers s’exercer au
Lycée et auprès de l’Académie : on les accoutumait à sauter sans aide sur
le cheval, à lancer des traits, à franchir des fossés, à grimper sur des
hauteurs, à courir sur un terrain en pente, à s’attaquer, à se poursuivre,
à faire toutes sortes d’évolutions, tantôt séparément de l’infanterie,
tantôt conjointement avec elle.
Timagène me disait : quelque excellente que sait cette cavalerie, elle sera
battue, si elle en vient aux mains avec celle des Thébains. Elle n’admet qu’un
petit nombre de frondeurs et de gens de trait dans les intervalles de sa ligne ;
les Thébains en ont trois fois autant, et ils n’emplaient que des Thessaliens
supérieurs pour ce genre d’armes, à tous les peuples de la Grèce. L’événement
justifia la prédiction de Timagène. L’armée se disposait à partir.
Plusieurs familles étaient consternées. Les sentimens de la nature et de l’amour
se réveillaient avec plus de force dans le coeur des mères et des épouses.
Pendant qu’elles se livraient à leurs craintes, des ambassadeurs récemment
arrivés de Lacédémone, nous entretenaient du courage que les femmes
Spartiates avaient fait paraître en cette occasion. Un jeune soldat disait à
sa mère, en lui montrant son épée : elle est bien courte ! Eh bien,
répondit-elle, vous ferez un pas de plus. Une autre Lacédémonienne, en
donnant le bouclier à son fils, lui dit : revenez avec cela ou sur cela
(43).
Les troupes assistèrent aux fêtes de Bacchus, dont le dernier jour amenait une
cérémonie que les circonstances rendirent très intéressante. Elle eut pour
témoins le sénat, l’armée, un nombre infini de citoyens de tous états, d’étrangers
de tout pays. Après la dernière tragédie, nous vîmes paraître sur le
théâtre un héraut suivi de plusieurs jeunes orphelins, couverts d’armes
étincelantes. Il s’avança pour les présenter à cette auguste assemblée ;
et d’une voix ferme et sonore il prononça lentement ces mots : « Voici des
jeunes-gens dont les pères sont morts à la guerre, après avoir combattu avec
courage. Le peuple qui les avait adoptés, les a fait élever jusqu’à l’âge
de vingt ans. Il leur donne aujourd’hui une armure complette ; il les renvoie
chez eux ; il leur assigne les premières places dans nos spectacles. »
Tous les coeurs furent émus. Les troupes versèrent des larmes d’attendrissement,
et partirent le lendemain.
Séance au théâtre. (44)
Je viens de voir
une tragédie ; et dans le désordre de mes idées, je jette rapidement sur le
papier les impressions que j’en ai reçues. Le théâtre s’est ouvert à la
pointe du jour. J’y suis arrivé avec Philotas. Rien de si imposant que le
premier coup-d’oeil. D’un côté la scène ornée de décorations
exécutées par d’habiles artistes ; de l’autre, un vaste amphithéâtre
couvert de gradins qui s’élèvent les uns au-dessus des autres jusqu’à une
très grande hauteur ; des paliers et des escaliers qui se prolongent et se
croisent par intervalles, facilitent la communication, et divisent les gradins
en plusieurs compartiments, dont quelques-uns sont réservés pour certains
corps et certains états.
Le peuple abordait en foule ; il allait, venait, montait, descendait, criait,
riait, se pressait, se poussait, et bravait les officiers qui couraient de tous
côtés pour maintenir le bon ordre. Au milieu de ce tumulte sont arrivés
successivement les neuf archontes ou premiers magistrats de la république, les
cours de justice, le sénat des cinq cents, les officiers généraux de l’armée,
les ministres des autels. Ces divers corps ont occupé les gradins inférieurs.
Au-dessus on rassemblait tous les jeunes-gens qui avaient atteint leur 18 e
année. Les femmes se plaçaient dans un endrait qui les tenait éloignées des
hommes et des courtisanes. L’orchestre était vide. On le destinait aux
combats de poésie, de musique et de danse, qu’on donne après la
représentation des pièces : car ici tous les arts se réunissent pour
satisfaire tous les goûts. J’ai vu des Athénienss faire étendre sous leurs
pieds des tapis de pourpre, et s’asseoir mollement sur des coussins apportés
par leurs esclaves. D’autres, qui, avant et pendant la représentation,
faisaient venir du vin, des fruits et des gâteaux. D’autres, qui se
précipitaient sur des gradins pour choisir une place commode, et l’ôter à
celui qui l’occupait. Ils en ont le drait, m’a dit Philotas ; c’est une
distinction qu’ils ont reçue de la république pour récompense de leurs
services.
Comme j’étais étonné du nombre des spectateurs : il peut se monter, m’a-t-il
dit, à 30000. La solennité de ces fêtes en attire de toutes les parties de la
Grèce, et répand un esprit de vertige parmi les habitants de cette ville.
Pendant plusieurs jours, vous les verrez abandonner leurs affaires, se refuser
au sommeil, passer ici une partie de la journée sans pouvoir se rassasier des
divers spectacles qu’on y donne. C’est un plaisir d’autant plus vif pour
eux, qu’ils le goûtent rarement. Le concours des pièces dramatiques n’a
lieu que dans deux autres fêtes. Mais les auteurs réservent tous leurs efforts
pour celle-ci. On nous a promis sept à huit pièces nouvelles. N’en soyez pas
surpris. Tous ceux qui dans la Grèce travaillent pour le théâtre, s’empressent
à nous offrir l’hommage de leurs talents. D’ailleurs nous reprenons
quelquefois les pièces de nos anciens auteurs ; et la lice va s’ouvrir par l’Antigone
de Sophocle. Vous aurez le plaisir d’entendre deux excellents acteurs,
Théodore et Aristodème.
Philotas achevait à peine, qu’un héraut, après avoir imposé silence, s’est
écrié : qu’on fasse avancer le choeur de Sophocle. C’était l’annonce de
la pièce. Le théâtre représentait le vestibule du palais de Créon, roi de
Thèbes. Antigone et Ismène, filles d’Oedipe, ont ouvert la scène, couvertes
d’un masque. Leur déclamation m’a paru naturelle ; mais leur voix m’a
surpris. - Comment nommez-vous ces actrices, ai-je dit ? - Théodore et
Aristodème, a répondu Philotas : car ici les femmes ne montent pas sur le
théâtre. Un moment après, un choeur de 15 vieillards thébains est entré,
marchant à pas mesurés sur 3 de front et 5 de hauteur. Il a célébré, dans
des chants mélodieux, la victoire que les Thébains venaient de remporter sur
Polynice, frère d’Antigone. L’action s’est insensiblement développée.
Tout ce que je voyois, tout ce que j’entendais, m’était si nouveau, qu’à
chaque instant mon intérêt croissait avec ma surprise. Entraîné par les
prestiges qui m’entouraient, je me suis trouvé au milieu de Thèbes. J’ai
vu Antigone rendre les devoirs funèbres à Polynice, malgré la sévère
défense de Créon. J’ai vu le tyran, sourd aux prières du vertueux Hémon
son fils, qu’elle était sur le point d’épouser, la faire traîner avec
violence dans une grotte obscure qui paraissait au fond du théâtre, et qui
devait lui servir de tombeau. Bientôt effrayé des menaces du ciel, il s’est
avancé vers la caverne, d’où sortaient des hurlements effroyables. C’étaient
ceux de son fils. Il serrait entre ses bras la malheureuse Antigone, dont un
noeud fatal avait terminé les jours. La présence de Créon irrite sa fureur ;
il tire l’épée contre son père ; il s’en perce lui-même, et va tomber
aux pieds de son amante, qu’il tient embrassés jusqu’à ce qu’il expire.
Ils se passaient presque tous à ma vue, ces événements cruels, ou plutôt un
heureux éloignement en adoucissait l’horreur. Quel est donc cet art qui me
fait éprouver à la fois tant de douleur et de plaisir, qui m’attache si
vivement à des malheurs dont je ne pourrois pas soutenir l’aspect ? Quel
merveilleux assortiment d’illusions et de réalités ! Je volais au secours
des deux amants ; je détestais l’impitoyable auteur de leurs maux. Les
passions les plus fortes déchiraient mon âme sans la tourmenter ; et pour la
première fois je trouvais des charmes à la haine. Trente mille spectateurs
fondant en larmes, redoublaient mes émotions et mon ivresse. Combien la
princesse est-elle devenue intéressante, lorsque de barbares satellites l’entraînant
vers la caverne, son coeur fier et indomptable, cédant à la voix impérieuse
de la nature, a montré un instant de faiblesse, et fait entendre ces accents
douloureux !
« Je vais donc toute en vie descendre lentement dans le séjour des morts ! Je
ne reverrai donc plus la lumière des cieux ! ô tombeau, ô lit funèbre,
demeure éternelle ! Il ne me reste qu’un espoir : vous me servirez de passage
pour me rejoindre à ma famille, à cette famille désastreuse dont je péris la
dernière et la plus misérable. Je reverrai les auteurs de mes jours ; ils me
reverront avec plaisir ; et toi, Polynice, ô mon frère, tu sauras que pour te
rendre des devoirs prescrits par la nature et par la religion, j’ai sacrifié
ma jeunesse, ma vie, mon hymen, tout ce que j’avais de plus cher au monde.
Hélas ! On m’abandonne en ce moment funeste. Les Thébains insultent à mes
malheurs. Je n’ai pas un ami dont je puisse obtenir une larme. J’entends la
mort qui m’appelle, et les dieux se taisent. Où sont mes forfaits ? Si ma
piété fut un crime, je dois l’expier par mon trépas. Si mes ennemis sont
coupables, je ne leur souhaite pas de plus affreux supplices que le mien. »
Ce n’est qu’après la représentation de toutes les pièces qu’on doit
adjuger le prix. Celle de Sophocle a été suivie de quelques autres que je n’ai
pas eu la force d’écouter. Je n’avais plus de larmes à répandre, ni d’attention
à donner.
J’ai copié dans ce chapitre les propr