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SIDOINE APOLLINAIRE LETTRES
LIVRE IV
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LIVRE QUATRIÈME. |
LIBER QUARTUS. |
LETTRE I. |
EPISTOLA PRIMA. |
SIDONIUS A SON CHER PROBUS, SALUT. |
Sidonius Probo suo salutem. |
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Elle est ma sœur, celle qui est ta femme; de là entre nous une grande et intime liaison, et cette fraternité de cousins plutôt que de frères, qui enfante ordinairement une amitié plus pure, plus forte, plus véritable. Les contestations de biens entre les frères étant depuis longtemps apaisées, ceux qui naissent de ces frères n'ont plus rien à démêler; aussi remarque-t-on souvent entre les cousins une affection plus forte, parce que les haines que soulèvent les procès cessent à la fin, et que la voix du sang se fait toujours entendre. Ce qui resserre encore les nœuds de notre amitié, c'est la conformité de nos études et de nos goûts; car, en fait de littérature, nous pensons de même, nous blâmons, nous louons les mêmes choses; et, quel que soit le style d'un ouvrage, il nous plaît ou nous déplaît également. Au reste, c'est trop de présomption d'assimiler mon jugement au tien. Est-il quelqu'un des jeunes gens et des vieillards, qui ne sache que toi seul as été mon maître, lorsque nous semblions avoir un maître commun? Et si un poète héroïque a fait une œuvre de longue haleine, si un comique a produit quelque pièce pleine de saillies, si un lyrique a composé un poème digne d'être chanté; si un orateur a quelque chose de grave et de sensé, un historien quelque chose de vrai, un satyrique de ressemblant, un grammairien de régulier, un panégyriste de plausible, un sophiste de sérieux, un épigrammatiste de mordant, un commentateur de lucide, un jurisconsulte de profond, n'est-ce pas à toi que chacun d'eux en est redevable, sauf les esprits auxquels a manqué l'aptitude, ou qui se sont manques à eux-mêmes? Bon Dieu! comme déjà nos pères se glorifiaient, en voyant que, sous la protection du Christ, tu pouvais enseigner et que je pouvais apprendre; que non seulement tu faisais ce que tu voulais, mais encore que tu voulais ce que tu faisais, et que l'on te regardait comme un citoyen aussi vertueux qu'habile! Et, en vérité, dans l'école d'Eusèbe, tu étais déjà si mûr, que, façonné par ce philosophe, tantôt tu nous expliquais tous les secrets de la nature et de l'éloquence, aux applaudissements même de celui qui t'avait instruit; tantôt, comme Platon qui surpassait presque son maître Socrate, tu te montrais, sous Eusèbe, au milieu des catégories d'Aristote, dialecticien habile et plein d'atticisme! Eusèbe, à son tour, façonnait notre enfance impressionnable, tendre et inexpérimentée, nous châtiant avec sévérité, nous façonnant par des préceptes salutaires. Mais quels préceptes, bon Dieu! qu'ils étaient précieux! Si quelqu'un, dans un esprit de prosélytisme, .s'avisait de les porter ou chez les Sicambres, enfoncés dans leurs marais, ou chez les Alains, habitants du Caucase, ou chez les Gelons, qui boivent le lait de leurs cavales, à coup sûr ils amolliraient les cœurs endurcis de ces peuples sauvages et barbares, et relâcheraient leurs fibres engourdies; leur stupide et féroce ignorance, qui, dans eux comme dans les bêtes, est inepte, brute et impétueuse, ne serait plus l'objet de nos railleries, de nos mépris et de nos craintes. Ainsi donc, puisque la parenté et les goûts nous ont unis, je t'en prie, en quelque lieu que tu sois, conserve-moi une amitié inébranlable; si la distance nous sépare, que l'amitié nous rapproche. Pour ce qui me concerne, je garderai toujours, et tant qu'il me restera un souffle de vie, les droits sacrés de l'amitié. Adieu. |
Soror mihi quae uxor tibi: hinc inter nos summa et principalis necessitudo, et ea quidem patruelis, non germana fraternitas, quae plerumque se purius fortius, meracius amat. Nam facultatum inter germanos prius lite sopita, jam qui nascuntur ex fratribus, nihil invicem controversantur: et hinc saepe caritas in patruelibus major, quia desistit simultas a divisione, nec cessat affectus a semine. Secundus nobis animorum nexus accessit de studiorum parilitate, quia idem sentimus, culpamus, laudamus in litteris, et aeque nobis quaelibet dictio placet improbaturque. Quanquam mihi nimis arrogo meum judicium conferens tuo. Quis enim juvenum nesciat seniorumque, te mihi magistrum fuisse proprium, cum videremur habere communem? et si quid heroicus arduum, comicus lepidum, lyricus cantinelosum, orator maturum, historicus verum, satiricus figuratum, grammaticus regulare, panegyrista plausibile, sophista serium, epigrammista lascivum, commentator lucidum, jurisconsultus obscurum, multifariam condiderunt; id te omnifariam singulis, nisi cui ingenium sibique quis defuit tradidisse? Deus bone! quam sibi hinc patres nostri gloriabantur, cum viderent, sub ope Christi, te docere posse, me discere: et non solum te facere quod posses, sed et velle quod faceres: ideoque te bonum non minus quam peritum pronuntiari? Et vere intra Eusebianos lares talium te quaedam moneta susceperat disciplinarum, cujus philosophica incude formatus: nunc varias nobis rerum sermonumque rationes, ipso etiam qui docuerat, probante paudebas: nunc ut Plato discipulus jam prope potior sub Socrate, sic jam tu sub Eusebio nostro, inter Aristotelicas categorias artifex dialecticus atticissabas, cum ille adhuc aetatulam nostram, mobilem, teneram, crudam, modo castigatoria severitate decoqueret, modo mandatorum salubritate condiret. At qualium, Deus bone! quamque pretiosorum, quae si quis deportaret philosophaturus, aut ad paludicolas Sicambros, aut ad Caucasigenas Alanos, aut ad equimulgas Gelonos, bestialium rigidarumque nationum corda cornea, fibraeque glaciales procul dubio emollirentur egelidarenturque: neque illorum feroc am stoliditatemque quae secundum belluas ineptit, brutescit, accenditur, rideremus, contemneremus, pertimesceremus. Igitur quia nos ut affinitas, ita studia junxerunt, precor, quoquo loci es, amicitiae jura inconcussa custodias: longumque tibi, et si sede absumus, adsimus affectu: cujus intemeratae partes, quantum ad nos spectat, a nobis in aevum, si quid est vitae reliquum, perennabuntur. Vale. |
LETTRE II. |
EPISTOLA II. |
CLAUDIEN AU PAPE SIDONIUS, SALUT. |
Claudianus Sidonio papae salutem. |
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S'il m'était possible de t'aller voir quelquefois, même un seul moment, toi mon maître, je ne rechercherais ni les conseils ni l'amitié des premières personnes venues ; mais je consulterais ce qui pourrait le plus me favoriser dans les égards que je te dois. De nombreux et tristes motifs m'empêchent d'aller te visiter ; quant à l'occasion favorable d'écrire, on elle se présente rarement, ou elle ne se présente jamais. Si tout cela est pardonnable ou non, tu en jugeras toi-même. Mais que tu favorises de lettres fréquentes des personnes qui ne désirent peut-être ni ne méritent cette grâce plus que moi, il n'est pas facile, je pense, de te justifiera cet égard au tribunal de l'amitié. Je vois avec douleur, si je n'en parle pas, que tu n'aies honoré d'aucune réponse la dédicace de ces livres que tu me laisses publier sous les glorieux auspices de ton nom. Hais peut-être ne peux-tu disposer d'un seul instant en faveur d'une grande amitié ; seras-tu jamais si occupé quelque part, que cela ne tourne à l'avantage d'autrui ? Lorsque tu apaises Dieu par tes prières, ce n'est pas sur des amis seulement, mais encore sur des inconnus que tu attires ses faveurs. Lorsque tu scrutes les mystères des célestes Ecritures, plus tu mets de zèle à te pénétrer de leurs trésors, plus aussi tu répands sur les autres une doctrine abondante ; lorsque tu prodigues tes biens aux pauvres, tu consultes sans doute hautement tes intérêts ; mais par-là même ta n'oublies pas ceux des autres. Ainsi donc, il n'est rien, absolument rien de si stérile dans toutes tes actions, qui ne produise des fruits abondants et pour toi, et pour beaucoup d'autres personnes. Il n'est donc pas d'excuse même fausse que tu puisses alléguer, de ce que moi, ton ami particulier, ton intime, je ne retire aucun avantage d'un ami particulier, lui qui est si utile, même à un grand nombre d'inconnus ; mais, comme je Te pense, suivant l'exemple de cet homme 9e l'Evangile, ce que tu ne donnes pas à un ami qui a faim, tu le donnerais à un solliciteur importun. Or, si tu persistes dans ton refus opiniâtre, je t'en ferai repentir ; car, si tu te rends coupable d'un plus long silence, moi je me vengerai aussitôt en décrivant; et certes, il n'y a pas de doute que tu seras aussi puni de mes lettres, que je le suis, moi, de ton silence. Adieu. |
Si possibile factu esset, ut te dominum meum vel aliquoties aliquantulum convenirem, non undeunde quarumpiam personarum aut voluntates aut necessitates inquirerem, sed quae in rem debiti mei usu mihi esse possent. Quippe revisionisis potestas multimodis, ac miseris perinde causis intercluditur. Enimvero scribendi facultas aut raro idonea suppetit, aut nec suppetit. Ista haec eadem remissibilia sint, necne, tute judicaris. Porro autem quod saepenumero scriptis vestris alii impartiuntur, qui id ipsum nec ambiunt, quam egomet forsan nec merentur amplius; non arbitror amicitiae legibus impune committi. Illud etiam non dolenter faxo tacitum, quod libellos illos quos tuo nomine nobilitari non abnuis, nullo unquam impartivisti rescripto. Sed vacuum forte non suppetit, quod tute modicum magnae admodum impendas amicitiae. Ecquo tam ex occupatu unquam uspiamve implicabere, quin illud in aliorum commoda revergat? Cum precatu Deum placas, eumdem non modo amicis, sed ignotis quoque concilias. Cum Scripturarum coelestium mysteria rimaris, quo te studiosius imbuis, eo doctrinam caeteris copiosius infundis. Cum tuas opes in usus inopum prodigis, tibi quidem maxime, sed aliis quoque consultum facis. Proinde nihil videlicet, profecto nihil est tam infecundum actionum tuarum omnium, quod tibi uni soli tantum, et non aliis quoque multis tecum uberiorem fructum ferat. Nulla ergo cujusquam praepedimenti occasio praetendi vel falso potest, cur egomet specialis atque intimus tuus nihil a speciali meo fructiferam, a quo ignoti quoque multum capiant plurimi. Sed, uti ego autumo, juxta formam evangelici largitoris, quod non das amico esurienti, dabis improbo pulsatori. Porro si etiam nunc solito obdurueris, faxim egomet quod te te poeniteat: quoniam si peccaris ultra reticendo, ego protinus ulciscar scribendo. Porro enim ambiguo caret, tam te puniendum scripto meo, quam punior egomet silentio tuo. Vale. |
LETTRE III. |
EPISTOLA III. |
SIDONIUS A SON CHER CLAUDIEN, SALUT. |
Sidonius Claudiano suo salutem. |
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Tu déclares, mon digne maître, que j'ai violé les droits de l'amitié, parce que, relativement aux salutations qui te sont dues, j'ai bien différé de prendre le style et les tablettes, et encore parce que mon papyrus n'a chargé les mains d'aucun voyageur, pour te porter les vœux d'une amitié bienveillante. Cela n'est pas juste, et tu as tort si tu penses qu'un homme, quelque goût qu'il ait d'ailleurs pour la langue latine, soit sans crainte lorsque ses écrits se présentent au tribunal de ton goût, de ton goût, dis-je, auquel je n'oserais pas, n'était la prérogative qui consacre les âges antérieurs, comparer la gravité de Fronton, l'abondance et la force d'Apulée ; devant lequel les Varrons, Atacinus on Térence; les Plines, l'oncle et Secundus, ne sembleraient avoir aujourd'hui que la langue vulgaire. Ce qui vient à l'appui de mon jugement, c'est ce volume de la Nature de l’Ame, si riche en pensées et en paroles, que tu as publié. En le commençant par mon nom, tu as fait, merveilleuse faveur ! que ma renommée, qui ne pouvait grandir avec mes livres, se perpétuera grâce aux tiens. Et quel livre, bon Dieu ! quel magnifique ouvrage ! Dans une matière abstraite, un langage lumineux ; dans une proposition obscure, des développements pleins de clarté ; et à travers la sécheresse rebutante des syllogismes, toutes les fleurs d'une douce éloquence. Là, des termes nouveaux, parce qu'ils sont vieux; un style qui triompherait, mis en parallèle avec les écrits mêmes des anciens; et ce qui vaut mieux encore, une diction incisive, cadencée et coulante, riche de choses, pleine de pensées concises, laissant plus à entendre qu'elle ne dit. Autrefois, et à juste titre, on regardait comme le principal mérite dans l'éloquence de renfermer beaucoup de choses en peu de mots, et de chercher à remplir le sujet plutôt que la page. Mais que dirai-je de ce que, dans tes livres, une gravité continuelle admet néanmoins une certaine grâce, et sème à propos une certaine douceur au milieu des choses sérieuses, pour recueillir soudainement en de voluptueuses retraites, comme dans une sorte de port, l'attention du lecteur fatiguée à travers toutes les richesses de la philosophie déployées avec abondance? O livre d'un mérite si vaste ! ô paroles d'un esprit non point médiocre, mais habile, et qui ne s'enflent point en flots d'exagérations hyperboliques, qui ne descendent pas non plus en figures basses et rampantes ! Ensuite, un savoir unique et rare, qui se révèle dans quelque sujet que ce soit, et qui a coutume de parler de chacun des arts avec chacun des artistes; qui même, au besoin, ne dédaigne pas de manier la lyre avec Orphée, le bâton avec Esculape, la baguette du géomètre avec Archimède, l'horoscope avec Euphrates, le compas avec Perdix, l'aplomb avec Vitruve ; qui ne se lasserait jamais d'interroger les temps avec Thaïes, les astres avec Atlas, les poids avec Zétus, les nombres avec Chrysippe, les mesures avec Euclide. Personne enfin, de nos jours, n'a su établir aussi bien ce qu'il s'est proposé de prouver. Quand il déploie sa science contre celui qu'il combat, il se montre, en fait de mœurs et d'études, égal aux auteurs de l'une et de l'autre langue. Il pense comme Pythagore, il divise comme Socrate, il explique comme Platon, il enveloppe comme Aristote, il flatte comme Eschine, il se passionne comme Démosthène, il est fleuri comme Hortensius, il s'enflamme comme Céthégus, il presse comme Curio, il temporise comme Fabius, il feint comme Crassus, il dissimule comme César, il conseille comme Caton, il dissuade comme, Appius, il persuade comme Tullius ; et pour en venir à une comparaison avec les saints Pères, il instruit comme Jérôme, il détruit comme Lactance, il établit comme Augustin, il s'élève comme Hilaire, il s'abaisse comme Jean, il reprend comme Basile, il console comme Grégoire, il est abondant comme Orose, il est serré comme Rufin, il narre comme Eusèbe, il touche comme Eucher, il presse comme Paulin, il se soutient comme Ambroise. Maintenant, pour ton hymne, si tu me demandes ce que j'en pense, je la trouve d'un style incisif, abondant, plein de douceur, d'élévation, et, par l'aménité de la poésie, par la vérité historique, surpassant tous les dithyrambes possibles. Ce qu'elle a de particulier, c'est que, tout en conservant les pieds des mètres, les syllabes des pieds, les propriétés des syllabes, un vers pauvre par lui-même renferme dans ses justes limites de riches paroles, et que la brièveté de ce vers n'exclut pas la longueur d'un langage pompeux ; tellement il t'est facile, à toi, avec de petits trochées, avec des pyrrhiques plus petits encore, de dépasser non seulement les ternaires molossiques et anapestiques, mais aussi les quaternaires épitrites et péoniens. La grandeur de ton style s'élance au-delà des bornes étroites assignées par les règles; elle ressemble à une magnifique perle que peut enchâsser à peine un petit anneau d'or, et à l'ardeur d'un coursier généreux qui, s'il est retenu par le frein, quand il vole frémissant à travers des lieux âpres et difficiles, laisse comprendre que c'est l'espace qui lui manque, bien moins que l'élan. Qu'ajouter encore ? A mon avis, dans l'un et dans l'autre genre d'écrire, Athènes me semble moins attique, les Muses me paraissent moins harmonieuses, si toutefois un trop long repos ne m'a pas rendu incapable de porter un jugement. Car, tandis que, me couvrant du prétexte de la profession où l'on m'a jeté, j'aspire insensiblement à une nouvelle manière d'écrire, et que je m'éloigne à grands pas de mes anciennes habitudes littéraires, je n'ai plus rien d'un bon orateur, si ce n'est que j'ai commencé d'être poète pire encore. Ainsi, je te prie de m'excuser, si, me souvenant un peu qui je suis, je mêle plus rarement à ton fleuve mon ruisseau desséché. Le monde entier pourra bien à bon droit montrer de la vénération pour ta lyre ; il est certain que les accents en ont été doublement heureux, puisqu'elle n'a trouvé ni rival, ni concurrent, elle qui depuis longtemps, promenée aussi par moi, charmait les oreilles et les lèvres des peuples. Pour nous, c'est trop de hardiesse d'oser élever la voix auprès des orateurs de municipe et de chaire, ou bien des parleurs de tréteaux, qui même, cela soit dit sans offenser les gens de mérite, lorsqu'ils pérorent, et c'est bien la classe la plus nombreuse, s'occupent de lettres fort illettrées. Hais toi qui, soit que tu veuilles écrire en prose ou en vers, sais rendre des sons divers, tu ne seras imité que par le petit nombre des favoris d'Apollon. Adieu. |
Committi, domine major, in necessitudinis jura pronuntias, cur quod ad salve tibi debitum spectat, a stylo et pugillaribus diu temperem, quodque deinceps nullas viantum volas me papyrus oneraverit, quae vos cultu sedulae sospitatis impertiat. Praeter aequum ista conjectas, si reare quemquam mortalium (cui tamen sermocinari latialiter cordi est) non pavere, cum in examen aurium tuarum, quippe scriptus adducitur: tuarum inquam aurium quarum peritiae, si me decursorum ad hoc aevi temporum praerogativa non obruat, nec Frontonianae gravitatis, aut ponderis Apuleiani flumen aequiparem: cui Varrones, vel Atacinus, vel Terentius, Plinii, vel avunculus, vel Secundus, compositi in praesentiarum rusticabuntur. Astipulatur judicio meo volumen illud quod tute super statu animae rerum verborumque scientia divitissimus propalavisti. In quo dum ad meum nomen prooemiaris, hoc munus potissimum cepi, ut meae fama personae, quam operae pretium non erat, librorum suorum titulis inclarescere, tuorum beneficio perpetuaretur. At quod Deus magne, quantumque opus illud est, materia clausum, declamatione conspicuum, propositione obstructum, disputati one reseratum, et quanquam propter hamata syllogismorum puncta tribulosum, vernantis tamen eloquii flore mellitum. Nova ibi verba quia vetusta: quibusque collatus merito etiam antiquarum litterarum stylus antiquaretur: quodque pretiosius, tota illa dictio sic caesuratim succincta quod profluens: quam rebus amplam strictamque sententiis, sentias plus docere quam dicere. Denique et quondam nec injuria, haec principalis facundia computabatur, cui paucis multa cohibenti, curae fuit causam potius implere quam paginam. At vero in libris tuis jam illud quale est, quod et teneritudinem quanquam continuata maturitas admittit, interseritque tempestivam censura dulcedinem, ut lectoris intentionem per eventilata disciplinarum philosophiae membra lassatam repente voluptuosis excessibus quasi quibusdam pelagi sui portubus foveat. O liber multifariam pollens! o eloquium non exilis, sed subtilis ingenii! quod nec per scaturigines hyperbolicas intumescit, nec per tapinomata depressa tenuatur! Ad hoc unica singularisque doctrina, et in diversarum rerum assertione monstrabilis, cui moris est de singulis artibus cum singulis artificibus philosophari, quaeque si fors exigit, tenere non abnuit cum Orpheo plectrum, cum Aesculapio baculum, cum Archimede radium, cum Euphrate horoscopium, cum Perdice circinum, cum Vitruvio perpendiculum; quaeque nunquam investigare destiterit, cum Thalete tempora, cum Atlante sidera, cum Zeto pondera, cum Chrysippo numeros, cum Euclide mensuras. Ad extremum nemo saeculo meo quae voluit, affirmare sic valuit. Siquidem dum se adversus eum quem contra loquitur, exsertat, morum ac studiorum linguae utriusque symbolam jure sibi vindicat. Sentit ut Pythagoras, dividit ut Socrates, explicat ut Plato, implicat ut Aristoteles, ut Eschines blanditur, ut Demosthenes irascitur, vernat ut Hortensius, ut Cethegus, incitat ut Curio, moratur ut Fabius, simulat ut Crassus, dissimulat ut Caesar, suadet ut Cato, dissuadet ut Appius, persuadet ut Tullius. Jam si ad sacrosanctos Patres pro comparatione veniatur, instruit ut Hieronymus, destruit ut Lactantius, astruit ut Augustinus, attollitur ut Hilarius, submittitur ut Joannes, ut Basilius corripit, ut Gregorius consolatur, ut Orosius affluit, ut Rufinus stringitur, ut Eusebius narrat, ut Eucherius sollicitat, ut Paulinus provocat, ut Ambrosius perseverat. Jam vero de Hymno tuo si percunctere quid sentiam, commaticus est, copiosus, dulcis, elatus; et quoslibet lyricos dithyrambos amoenitate poetica et historica veritate supereminet. Idque tuum in illo peculiare, quod servatis metrorum pedibus, pedum syllabis, syllabarumque naturis intra spatii sui terminum, verba ditia versus pauper includit: nec arctati carminis brevitas longitudinem phalerati sermonis eliminat. Ita tibi facile factu est minutis trochaeis, minutioribusque pyrrichiis, non solum molossicas anapaesticasque ternarias, sed epitritorum etiam paeonumque quaternas supervenire juncturas. Excrescit amplitudo proloquii angustias regulares, et tanquam parvo auro grandis gemma vix capitur: emicatque ut equi potentis animositas, cui frementi si inter tesqua vel confraga frenorum lege teneatur, intelligis non tam cursum deesse quam campum. Quid multis? arbitro me in utroque genere dicendi, nec Athenae sic Atticae, nec Musae sic musicae judicabuntur, si modo mihi vel censendi copiam desidia longior non ademit. Nam dum impactae professionis obtentu novum scribendi morem gradatim appeto, et veterem saltuatim dedisco; de bono oratore nil amplius habeo quam quod malus poeta plus esse coepi. Proin, quaeso, delicti hujus mihi gratiam facias, quod aliquantisper mei meminens, arentem venulam rarius flumini tuo misceo. Tuam tubam totus qua patet orbis jure venerabitur: quam constat geminata felicitate cecinisse, quando nec aemulum reperit, nec aequalem, cum pridem aures et ora populorum, me etiam circumferente, pervagaretur. Nobis autem grandis audacia, si vel apud municipales et cathedrarios oratores, aut forenses rabulas garriamus: qui etiam cum perorant (salva pace potiorum), turba numerosior, illitteratissimis litteris vacant. Nam te, cui seu liberum seu ligatum placeat alternare sermonem, intonare ambifariam suppetit, pauci quos aequus amavit Juppiter, imitabuntur. Vale. |
LETTRE IV. |
EPISTOLA IV. |
SIDONIUS A SON CHER SIMPLICIEN ET APOLLINARIS, SALUT. |
Sidonius Simplicio et Apollinari suis salutem. |
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Voila enfin l'accomplissement de ma promesse et l'objet de votre attente, Faustinus, père de famille, d'une maison distinguée, et qui doit être compté parmi les plus grandes gloires d'une patrie commune à lui ainsi qu'à moi. Il est mon frère par l'égalité d'âge, mon ami par la ressemblance de goûts. Souvent avec lui j'ai partagé des occupations sérieuses, souvent nos jeux furent communs. Lorsque nous étions jeunes, jouer à la balle, aux dés, sauter, courir, chasser, nager, c'était là pour nous deux une lutte toujours sainte, parce qu'elle était toujours assaisonnée d'affection. A la vérité, Faustinus était mon aîné, mais jusque-là seulement que c'était moins un devoir pour moi de l'honorer, qu'un plaisir de l'imiter. Lui, de son côté, éprouvait plus de satisfaction à voir que je l'aimais plutôt que je ne le respectais. Mais, avec l'âge, et une fois qu'il fut entré dans la milice cléricale, l'amitié que j'avais eue pour lui jusque-là se changea en vénération. Je vous salue par lui, désirant, avec l'aide du Christ, vous voir au plus tôt, si les affaires publiques ne s'y opposent pas. C'est pourquoi, si ma demande ne vous semble point trop importune, veuillez, au retour de Faustinus, me faire connaître en quel lieu, à quelle époque je pourrai vous voir. J'ai le dessein de m'arracher aux embarras de mes occupations privées, et de donner le plus de temps possible à nos mutuels embrassements, pourvu toutefois, ce que j'appréhende fort aujourd'hui, qu'une force majeure ne vienne pas déranger mes dispositions. C'est une chose sur laquelle, vous aussi, vous ne devez pas dédaigner, suivant que les circonstances le conseilleront, de délibérer en commun avec le frère Faustinus ; parce que je l'aime, je l'ai envoyé comme un ami. S'il répond à mon attente, j'en suis très flatté. Or, comme c'est un homme que tout le monde estime, il doit être bon, pour ne pas dire excellent. Adieu. |
Eccum, vel tandem adest promissio mea, exspectatio vestra, Faustinus paterfamilias domi nobilis, et inter maxima patriae, jam mihi sibique communis, ornamenta numerandus. Hic meus frater natalium parilitate, amicus animorum similitudine: saepe cum hoc seria, saepe etiam joca miscui, cumque ab hinc retro juvenes eramus, in pila, in tesseris, in saltibus, cursu, venatu, natatu, sancta semper ambobus, quia manente caritate, contentio. Mihi quidem major hic natu, tantum tamen, ut eum non tam honorari necesse esset, quam delectaret imitari: simul et ipse hinc amplius capiebatur, quod se diligi magis, quam quasi coli intelligebat. Sed provectu aetatis, ex militia clericali, cum esset amabilis prius, coepit modo esse venerabilis. Per hunc salutem dico, videre vos, sub ope Christi, quam maturissime, si per statum publicum liceat, cupiens. Quocirca nisi desiderium meum videtur onerosum, remeante praefato, fiam locorum vestrorum et temporum gnarus. Stat sententia eluctari oppositas privatarum occupationum difficultates; et complectendis pectoribus vestris quamlibet longum officium deputare: si tamen, quod etiam nunc veremur, non vis major disposita confundat: quae vos quoque non perindignum est cum fratre Faustino, prout tempora monent, tractatu communicato deliberare: quem ego quia diligo, tanquam qui me diligat, misi. Si respondet judicio meo, gratias ago. Porro autem, cum vir bonus ab omnibus censeatur, non est homo pejor, si non est optimus. Valete. |
LETTRE V. |
EPISTOLA V. |
SIDONIUS A SON CHER FELIX, SALUT. |
Sidonius Felici suo salutem. |
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C'est par le même messager que je vous adresse de nouvelles salutations. Votre Gozolas (plût à Dieu que je pusse le dire nôtre !) devient une seconde fois porteur de ma lettre. Epargnez-nous donc à tous deux une honte commune; car, si vous voulez encore garder le silence, tout le monde pensera que nous sommes indignes de vos égards, moi à qui vous devez écrire, lui par qui vous devez le Sure. Quant à l'état des affaires, je ne te demande plus, comme par le passé, où elles en sont ; je crains qu'il ne te soit trop pénible de m'annoncer des choses défavorables, vu que les événements ne prennent pas une marche prospère. Comme il ne te convient pas de donner de fausses nouvelles, et que tu n'as rien d'agréable à m'annoncer, j'évite, quel que soit le mal, d'en être informé par les gens de bien. Adieu. |
Iterat portitorem salutationis iteratio. Gozolas vester, Deus tribuat ut noster, apicum meorum secundo gerulus efficitur. Igitur verecundiam utrique eximite communem. Nam si etiamnum silere meditemini, omnes et me cui, et illum per quem scribere debeatis, indignum arbitrabuntur. De temporum statu jam nihil, ut prius, consulo, ne sit moribus tuis oneri, si adversa significes, cum prospera non sequantur. Nam cum te non deceat falsa mandare, atque item desint votiva memoratu; fugio quidquid illud mali est, per bonorum indicia cognoscere. Vale. |
LETTRE VI. |
EPISTOLA VI |
SIDONIUS A SON CHER APOLLINARIS, SALUT. |
Sidonius Apollinari suo salutem. |
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Je vous avais informé par l'évêque Faustinus, qui ne m'est pas moins cher à cause de notre ancienne amitié, qu'à raison de son nouveau ministère, des précautions que vous auriez à prendre. Je vois avec plaisir que vous avez écouté mon avis. C'est la coutume des hommes sages d'éviter les dangers ; d'un autre côté, il est absurde, si l'événement contrarie une audacieuse entreprise, de se consumer en plaintes, et de rejeter sur les incertitudes des hasards l'issue fâcheuse d'un dessein malavisé. A quoi tend ceci? direz-vous. Je le confesse, j'ai trop appréhendé que, dans le temps même de la crainte générale, vous ne craignissiez rien ; que l'inébranlable sécurité d'une maison jusqu'ici ferme, n'eût à trembler d'une dévotion intempestive devant les incursions orageuses des ennemis, et qu'une solennité désirée ne commençât, dans le cœur sensible des matrones, à perdre de son prix. Au reste, la plus sincère piété s'est choisi dans leurs âmes une habitation si particulière, que, lors même qu'il fût arrivé quelque accident aux voyageurs, elles se fussent félicitées d'avoir souffert une sorte de martyre en l'honneur du saint Martyr. Mais moi, à qui moins de piété donne plus de défiance, je m'attache volontiers dans ce doute au parti le plus prudent, et je me range sans peine du côté de ceux qui craignent, même quand il n'y a rien à craindre. Par conséquent, il est fort heureux que vous ayez eu la sagesse de différer un voyage critique, et que vous n'ayez pas exposé aux chances d'un si grand hasard le sort d'une si grande famille. Et, quoique d'ailleurs le voyage commencé eût pu s'achever heureusement, je serais loin toutefois d'approuver une résolution dont la témérité ne pourrait être absoute que par un rare bonheur. Dieu donnera sans doute à nos vœux leur accomplissement, et nous pourrons, au milieu des agréments de la paix, nous rappeler encore ces terreurs; mais les circonstances présentes rendent prudents ceux que l'avenir trouvera pleins de sécurité. Quant au moment, le porteur de ma lettre se plaint de ce que votre Génésius lui a causé quelque dommage. Si tu vois que la réclamation soit fondée, alors, je t'en prie, rends-lui justice, et congédie promptement un pèlerin. Mais s'il s'abandonne à une calomnie punissable, ce sera déjà un châtiment pour lui, accusateur effronté, d'avoir supporté les frais et la fatigue du voyage, les incommodités d'un procès témérairement engagé ; et cela, au plus fort de l'hiver, au milieu des neiges amoncelées et des glaces durcies, dans un temps qui, pour les plaideurs, n'est pas toujours sans doute bien long à l'audience, mais qui produit toujours de longues inimitiés. Adieu. |
Per Faustinum antistitem, non minus mihi veteris contubernii sodalitate quam novae professionis communione devinctum, verbo quaepiam cavenda mandaveram: dicto paruisse vos gaudeo. Siquidem prudentibus cordicitus insitum est, vitare fortuita: sicut itidem absurdum est, si coeptis audacibus adversetur eventus, consurgere in querimonias, et inconsultarum dispositionum culpabiles exitus ad informanda casuum incerta convertere. Quorsum ista haec? ais. Fateor me nimis veritum, ne tempore timoris publici non timeretis, et solidae domus ad hoc aevi inconcussa securitas, ad tempestuosos hostium incursus pro intempestiva devotione trepidaret, inchoaretque apud animorum matronalium teneritudinem solemnitas expetita vilescere: quanquam in pectoribus earumdem ita sibi sit genuina sanctitas peculiare metata domicilium, ut si quid secus viantibus accidisset, laetaturae fuerint quoddam se pro martyre tolerasse martyrium. Ast ego cui majorem diffidentiam minor innocentia facit, super hoc ambiguo sententiae cautiori libentius adhaeresco, nec difficulter applicor etiam tuta metuentibus. Proinde factum bene est, quod anceps iter salubriter distulistis, neque intra jactum tantae aleae status tantae familiae fuit. Et licet inchoata via potuerit prosperari, ego tamen hujusmodi consilio album calculum minime apponam, cujus temeritas absolvi nequit, nisi beneficio felicitatis. Dabit quidem talia vota divinitas dignis successibus promoveri: licebitque adhuc horumce terrorum sub pacis amoenitate meminisse; sed praesentia faciunt cautos, quos videbunt futura securos. Interim ad praesens, apicum oblator damna sibi quaepiam per Genesium vestrum inflicta suspirat. Si perspicis a vero non discrepare querimoniam, tribui quaeso convincenti reformationem, peregrino celeritatem. Si vero calumniam plectibili sufflammat invidia, in eo jam praecessit vindicta pulsati, quod procax petitor sumptu et itinere confectus, temere propositae litis exsudat incommoda: atque hoc in maximo hiemis accentu, summisque cumulis nivium, crustisque glacierum: quod tempus, quantum ad sectatores litium spectat, breve quidem saepe est audientiae, sed diuturnum semper injuriae. Vale. |
LETTRE VII. |
EPISTOLA VII. |
SIDONIUS A SON CHER SIMPLICIUS, SALUT. |
Sidonius Simplicio suo salutem. |
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Vous avertissez un homme qui court, a coutume de répondre celui qui est prié de faire ce qu'il aurait fait, lors même qu'on ne l'en eût pas prié. — Tu vas me demander peut-être à quoi tend ce début. Le porteur de ce billet me demande instamment que je lui donne une lettre pour vous ; lorsque j'ai su qu'il se préparait à partir, je me disposais à lui demander la même chose, ne m'en eût-il pas parlé. C'est l'amitié que j'ai pour vous, plutôt que la considération du porteur, qui m'a déterminé à lui faire ce plaisir. Au reste, cet homme pense avoir mérité un bon office, lui qui en rend un, quoique, du reste, il ait reçu ce qu'il demandait, sans rien savoir toutefois de l'amitié qui nous unit. Aussi, quoique absent, je me figure sans peine quelle sera tout-à-coup sa surprise, lorsque, grâce à moi, étant reçu avec bienveillance, il comprendra qu'il a eu moins de peine à me demander une lettre qu'il n'en a à la livrer. Il me semble déjà voir comment, pour cet homme qui n'est pas plaisant à l'excès, tout sera nouveau, lorsqu'on l'invitera, lui pèlerin, à loger dans la maison ; lui tout timide, à partager la causerie ; lui paysan, à se mêler dans la gaité commune ; lui pauvre, à s'asseoir à la table. Lui, qui a vécu ici parmi des gens gorgés d'ognons, régal souverain pour eux, il se verra traité avec autant de politesse que s'il se fût trouvé toujours au milieu des plus délicats Apicius et des plus habiles écuyers tranchants de Byzance. Quel qu'il soit, du reste, il m'a servi largement pour vous rendre un devoir qui m'est bien cher. Cependant, quoique lès gens de cette espèce aient souvent un extérieur méprisable ; en fait de commerce épistolaire entre amis, on supporterait de grandes privations, si l'on voulait, à cause du peu d'éducation des porteurs, ne pas saisir toutes les occasions favorables pour s'entretenir par lettres. Adieu. |
Solet dicere, currentem mones, qui rogatur ut faciat quod facturus fuerat etiam non rogatus. Percunctere forsitan, quo spectet ista praemitti. Bajulus apicum sedulo precatur, ut ad vos a me litteras ferat: cujus a nobis itinere comperto, id ipsum erat utique, si tacuisset, orandus: namque hoc officium vester potius amor, quam geruli respectus elicuit. Caeterum hic ipse beneficium se computat meruisse, qui praestitit; quanquam identidem quod poposcit acceperit; sed quae nobis amicitiarum jura, minime agnoscens. Unde, quanquam absens, facile conjecto, quo repente stupore ferietur, cum intuitu nostri dignanter admissus, intellexerit se paginam meam magis otiose flagitasse quam tradere. Videre mihi videor, ut homini non usque ad invidiam perfaceto, nova erunt omnia, cum invitabitur peregrinus ad domicilium, trepidus ad colloquium, rusticus ad laetitiam, pauper ad mensam. Et cum apud crudos ceparumque crapulis esculentos hic agat vulgus, illic ea comitate tractabitur, ac si inter Apicios epulones et Byzantinos chironomontas hucusque ructaverit. Attamen qualis ipse quantusque est, percopiose me officii votivi compotem fecit. Sed quanquam hujuscemodi saepe personae despicabiles sunt ferme, in sodalibus tamen per litteras excolendis, dispendii multum caritas sustinet, si ab usu frequentioris alloquii portitorum vilitate revocetur. Vale. |
LETTRE VIII. |
EPISTOLA VIII. |
SIDONIUS A SON CHER EVODIUS, SALUT. |
Sidonius Evodio suo salutem. |
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Lorsque ton courrier, en me remettant ta lettre, apprit à certains amis que, d'après les ordres du roi, tu allais partir pour Toulouse, nous aussi nous quittions la ville pour nous rendra à une campagne fort éloignée. Retardé une partie du matin, c'est il peine si je pus, à l'occasion de ta lettre, m'arracher à la foule empressée de ceux qui m'accompagnaient, et satisfaire à ta demande, en allant soit à pied, soit à cheval. Dès le point du jour, mes domestiques avaient pris les devants et devaient dresser la tente S la distance de dix-huit mille pas, dans un lieu très propre à faire halte. Une source d'eau fraîche y coule du haut d'une colline couverte de bois ; au-dessous est une plaine verdoyante ; devant vous se trouve une rivière remplie de poissons et d'oiseaux ; en outre, sur ses rives on aperçoit une maison neuve qui appartient à un ancien ami, dont l'amabilité, soit qu'on se rende ou non à ses invitations, ne connaît pas de bornes. C'est là que mes gens nous attendaient ; nous avions suspendu notre départ, afin de renvoyer plus promptement ton domestique, tout au moins au sortir du bourg; la quatrième heure était déjà passée ; le soleil, déjà bien élevé, avait absorbé de ses rayons plus ardents l'humidité de la nuit ; la chaleur et la soif devenaient insupportables, et, sous un ciel parfaitement serein, nous n'avions d'autre abri contre les ardeurs du soleil qu'un nuage de poussière. L'étendue de la route, qui se déroulait à nos yeux à travers la verdoyante surface d'une plaine découverte, nous faisait gémir de ce que nous dînerions plus tard ; toutefois, dans cette traversée, c'était moins la fatigue qui nous brisait, que l'attente qui nous épouvantait. Tout ce préambule, seigneur frère, ne tend qu'à te prouver que je n'ai eu ni beaucoup de liberté de corps et d'esprit, ni beaucoup de loisir, pour satisfaire à ta demande. Or donc, revenons au contenu de ta lettre. Après m'avoir salué, tu me pries de l'envoyer une épigramme en douze vers, qui puisse être gravée sur un large bassin fait en forme de conque, et qui a six cannelures du côté de chaque anse, depuis la roue du fond jusqu'à l'extrémité de la circonférence. Tu as dessein, je crois, d'inscrire chaque vers dans la cavité, ou mieux encore, si cela convient, sur la bosse de chaque cannelure, et d'offrir ce bassin travaillé avec tant d'art à la reine Ragnahilde, afin de te faire d'elle un secourable appui pour réussir dans tout ce que tu désireras et voudras entreprendre. Je réponds en quelque façon à ta demande, mais non pas comme je l'eusse souhaité. Pardonne le premier ta faute, puisque tu as accordé plus de temps à l'ouvrier qu'au poète, quand tu n'ignorais pas, certes, que dans la forge des hommes de lettres, les vers que produit l'enclume métrique ont besoin d'être polis avec une lime forte et mordante. Mais à quoi bon de telles observations ? Voici mes vers : « Que la conque sur laquelle Triton porte Cythérée et fend les flots, le cède à celle-ci en la voyant. Nous t'en prions, descends un peu du haut de ta grandeur, et reçois, puissante reine, ce petit présent. Ne dédaigne pas de prendre Evodius sous ton patronage ; son élévation rehaussera ta gloire. Puisses-tu, toi dont le père, le beau-père et l'époux sont assis sur le trône, voir aussi ton fils régner avec son père et après son père ! Ondes heureuses, renfermées dans ce brillant métal, les traits de notre souveraine sont plus brillants que vous ! car, lorsqu'elle daigne se mouiller ici le visage, la blancheur de son teint est réfléchie par l'argent. » Si tu m'aimes assez pour accueillir cette bagatelle, ne nomme point l'auteur ; tout n'ira que mieux si l'on t'attribue ces vers ; car, dans ce forum, ou dans cet athénée, on admirera moins l'inscription que l'objet sur lequel elle est gravée. Adieu. |
Cum tabellarius mihi litteras tuas reddidit, qui te Tolosam, rege mandante, mox profecturus certis amicis confitebatur; nos quoque ex oppido longe remotum rus petebamus. Me quidem mane primo remoratum, vix e tenaci caterva prosecutorum paginae tuae occasio excussit, ut satisfacere mandato saltim viator, saltim eques possem. Caeterum diluculo familia praecesserat, ad duodeviginti millia passuum fixura tentorium, quo quidem loci sarcinulis relaxandis multa succedunt conducibilia: fons gelidus in colle nemoroso, subditus ager herbis abundans, fluvius ante oculos avibus ac pisce multo refertus: praeter haec junctam habens ripae domum novam vetus amicus, cujus immensae humanitati, nec si acquiescas, nec si recuses, modum ponas. Igitur huc nostris antecedentibus, cum tui causa substitissemus, quo puer ocius vel e capite vici remitteretur, jam duae secundae facile processerant, jam sol adultus roscidae noctis humorem radio crescente sorbuerat, aestus ac sitis invalescebant, atque in profunda serenitate contra calorem sola quae tegeret nebula de pulvere. Tum longinquitas viae, per virens aequor campi patentis exposita visentibus, quippe ob hoc ipsum sero pransuris, ingemebatur: nam viaturos et si nondum terebat labore, jam tamen exspectatione terrebat. Quae cuncta praemissa, domine frater, huc tendunt, ut tibi probem, neque animo vacasse me multum, neque corpore, neque tempore, quo postulatis obtemperavi. Ilicet ut ad epistolae vestrae tenorem jam revertamur, post verba quae primum salve ferebant, hoc poposcisti, ut epigramma transmitterem duodecim versibus terminatum, quod possit aptari conchae capaci, quae per ansarum latus utrumque in extremum gyri a rota fundi senis cavatur striaturis. Quarum puto destinas vel ventribus pandis singulos versus, vel curvis, meliore consilio, si id magis deceat, capitibus inscribere: istoque cultu expolitam reginae Ragnahildae disponis offerre, votis nimirum tuis pariter atque actibus patrocinium invictum praeparaturus. Famulor injunctis quomodocunque, non ut volebam: sed tuae culpae primus ignosce, qui spatii plus praestitisti argentario quam poetae; cum procul dubio non te lateret, intra officinam litteratorum carminis si quid incus metrica produxerit, non minus forti et asprata lima poliri. Sed ista vel similia quorsum? ecce jam canta.
Pistrigero quae
concha vehit Tritone Cytheren,
Si tantum amore nostro teneris, ut scribere has nugas non erubescas occure auctorem, de tua rectius parte securus. Namque in foro tali, sive Athenaeo, plus charta vestra quam nostra scriptura laudabitur. |
LETTRE IX. |
EPISTOLA IX. |
SIDONIUS A SON CHER INDUSTRIUS, SALUT. |
Sidonius Industrio suo salutem. |
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J'ai visité dernièrement Vectius, illustre personnage, et j'ai observé à fond et comme à loisir ses actions de chaque jour. Puisqu'elles m'ont paru dignes d'être étudiées, je crois aussi qu'elles ne sont pas indignes d'être racontées. Et d'abord, ce que nous louerons avant tout, c'est que sa maison, pareille au maître, se recommande par une conduite irréprochable : les esclaves sont laborieux ; les vassaux, pleins de condescendance, honnêtes, dévoués, obéissants et satisfaits de leur patron. La table est ouverte à l'étranger comme au client ; on trouve là une grande politesse, et une sobriété plus grande encore. Ce qui est moins important, celui dont nous parlons ne le cède à personne pour élever des chevaux, dresser des chiens, porter les faucons. Une grande propreté dans les vêtements, de la recherche dans les ceintures, de l'éclat dans les caparaçons ; de la noblesse dans l'allure, du sérieux dans l'esprit. De ces deux choses, l'une lui attire la considération publique; l'autre lui prête de la dignité dans son intérieur. Une indulgence qui ne gâte pas, des réprimandes qui n'ensanglantent pas; une sévérité ménagée qui n'est point odieuse, mais austère. Et puis encore, la lecture fréquente des volumes sacrés, lecture qui, plus d'une fois, sert pendant ses repas à nourrir son âme. Vectius lit souvent les psaumes, les chante plus souvent encore, et, par une nouvelle manière de vivre, il retrace un moine parfait, non point sous le manteau, mais sous le paludamentum. Il ne mange pas de la chair des bêtes sauvages, et cependant il consent à les poursuivre ; ainsi, cet homme religieux use de la chasse en secret et en amateur, sans manger du gibier. Une fille unique, petite encore à la mort de sa mère, fait la consolation de son veuvage, et il l'élève avec une tendresse d'aïeul, avec des soins de mère, avec une bonté de père. Envers ses domestiques, il n'use point de termes menaçants quand il leur parle, il ne dédaigne point d'adopter leurs conseils, et ne s'obstine point à chercher l'auteur d'une faute. Ses inférieurs, ce n'est pas par l'autorité, mais par la raison qu'il les gouverne; on dirait qu'il est bien moins le maître que l'administrateur de sa propre maison. En voyant la sagesse et la modération de cet homme, j'ai pensé que ce serait chose utile pour l'instruction de tant d'autres, que de donner un aperçu d'une pareille vie. Outre les personnes revêtues d'un habit sous lequel on en impose parfois au siècle présent, tous les hommes de notre profession pourraient être puissamment excités à suivre cet exemple ; car, cela soit dit sans offenser ceux de mon ordre, si chaque individu montrait autant de bonnes qualités que celui-ci, j'admirerais plus un aspirant au sacerdoce qu'un prêtre lui-même. Adieu. |
Interveni proxime Vectio, illustri viro, et actiones ejus quotidianas penitissime et veluti ex otio inspexi. Quas quoniam dignas cognitu inveni, non indignas relatu existimavi. Primore loco, quod jure caeteris laudibus anteponemus, servat illaesam domino domus par pudicitiam: servi utiles, rustici morigeri, urbani, amici, obedientes, patronoque contenti; mensa non minus pascens hospitem quam clientem; humanitas grandis, grandiorque sobrietas. Illa leviora, quod ipse quem loquimur, in equis, canibus, accipitribus instituendis, spectandis, circumferendis, nulli secundus. Summus nitor in vestibus, cultus in singulis, splendor in phaleris; pomposus incessus, animus serius; iste publicam fidem, ille privatam asserit dignitatem; remissio non vitians, correptio non cruentans, et severitas ejus temperamenti, quae non sit tetra, sed tetrica. Inter haec sacrorum voluminum lectio frequens; per quam inter edendum saepius sumit animae cibum; psalmos crebro lectitat, crebrius cantat, novoque genere vivendi, monachum complet, non sub palliolo, sed sub paludamento, ferarum carnibus abstinet, cursibus acquiescit: itaque occulte delicateque religiosus venatu utitur, nec utitur venatione. Filiam unicam parvam, post obitum uxoris relictam, solatio caelibatus alit avita teneritudine, materna diligentia, paterna benignitate. Erga familiam suam nec in proferendo alloquio minax, nec in admittendo concilio spernax, nec in reatu investigando persequax, subjectorum statum conditionemque non dominio, sed judicio regit: putes eum domum propriam non possidere, sed potius administrare. Qua industria viri ac temperantia inspecta, ad reliquorum quoque censui pertinere informationem, si vel summo tenus vita caeteris talis publicaretur. Ad quam sequendam, praeter habitum quo interim praesenti saeculo imponitur, omnes nostrae professionis homines utilissime incitarentur. Quia, quod pace ordinis mei dixerim, si tantum bona singula in singulis erunt, plus ego admiror sacerdotalem virum quam sacerdotem. Vale. |
LETTRE X. |
EPISTOLA X. |
SIDONIUS A SON CHER FELIX, SALUT. |
Sidonius Felici suo salutem. |
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Je vous adresse des salutations bien tardives, mon illustre seigneur, moi qui n'en ai pas reçu de vous depuis plusieurs années, et qui n'osais pas écrire aussi souvent que par le passé, depuis que, relégué loin du sol de la patrie, j'ai souffert les malheurs de l'exil. C'est pourquoi vous devez me pardonner, si je rougis ; car il convient que des hommes humiliés prennent une humble contenance, et ne se permettent plus la même familiarité avec ceux pour lesquels il serait mal peut-être d'avoir plus d'affection que de respect. Aussi, voilà bien longtemps que je me tais, et j'ai vu avec plus de résignation que de plaisir que vous avez gardé le silence, vous, quand mon fils Héliodore est venu ici. Hais tu avais coutume de dire, quoique en plaisantant, que tu redoutais mon éloquence : cette excuse, eût-elle été fondée, n'était pas de saison ; car, après avoir achevé un livre un peu élégamment, j'emploie pour les autres lettres le langage usuel, quoique mon langage poli ne vaille guère mieux. Est-ce bien la peine, après tout, de donner tant de soins à des choses qui ne verront pas le jour ? Au reste, si tu veux reprendre encore le cours de nos anciennes causeries avec ton amitié ordinaire, nous aussi nous reviendrons à notre vieille loquacité. De plus, pourvu que le Christ soit mon guide, en quelque lieu que vous vous trouviez, si mon patron, de retour, veut me le permettre, j'y volerai pour que mes actions raniment une amitié qu'un silence trop prolongé avait laissée s'engourdir. Adieu. |
Erumpo in salutationem licet seram, domine meus, annis ipse jam multis insalutatus; frequentiam veteris officii servare non audens, post quam me soli patrii finibus eliminatum peregrinationis adversa fregerunt. Quapropter ignoscere vos quoque decet erubescentibus: siquidem convenit humiliatos humilia sectari, neque cum illis parem familiaritatis tenere constantiam, quibus forte sit improbum plus amoris quam reverentiae impendere. Propter hoc denique jam diu taceo, vosque tacuisse, cum filius meus Heliodorus huc venit, magis toleranter quam libenter accepi: sed dicere solebas, quanquam fatigans, quod meam quasi facundiam vererere. Excusatio ista haec, etiam si fuisset vera, transierat: quia post terminatum libellum qui parum cultior est, reliquas denuo litteras usuali, licet accuratus mihi melior non sit, sermone contexo. Non enim tanti est poliri formulas editione carituras. Caeterum si caritatis tuae morem pristino colloquiorum cursui reddis, et nos vetustae loquacitatis orbitas recurremus. Praeter haec avide, praevio Christo, sicubi locorum fueritis, modo redux patronus indulgeat, advolaturi, ut rebus amicitia vegetetur, quae verbis infrequentata torpuerat. Vale. |
LETTRE XI. |
EPISTOLA XI. |
SIDONIUS A SON CHER PETREIUS, SALUT. |
Sidonius Petreio suo salutem. |
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Je suis désolé de la perte que vient de faire notre siècle par la mort toute récente de ton oncle Claudien, enlevé à nos yeux qui ne verront plus désormais, je le crains, aucun homme pareil. Il était, en effet, plein de sagesse et de prudence, docte, éloquent, ingénieux, et le plus spirituel des hommes de son temps, de son pays, de sa nation ; il fut toujours philosophe, sans jamais offenser la religion ; et, quoiqu'il ne s'amusât point à faire croître ses cheveux ni sa barbe, quoiqu'il se moquât du manteau et du bâton des philosophes, quoiqu'il allât même quelquefois jusqu'à les détester, il ne se séparait cependant que par l'extérieur et la foi de ses amis les Platoniciens. Bon Dieu ! quelle fortune toutes les fois que nous nous rendions auprès de lui pour le consulter ! Comme tout-à-coup il se donnait tout entier à tous, sans hésitation et sans dédain, trouvant son plus grand plaisir à ouvrir les trésors de sa science, lorsqu'on venait à rencontrer les difficultés de quelque question insoluble ! Alors, si nous étions assis en grand nombre auprès de lui, il nous imposait à tous le devoir d'écouter, n'accordant qu'à un seul, celui que peut-être nous eussions choisi nous-mêmes, le droit de parler; puis, il nous exposait les richesses de sa doctrine, lentement, successivement, dans une ordre parfait, sans le moindre artifice de geste ni de langage. Dès qu'il avait parlé, nous lui opposions nos objections en syllogismes ; mais il réfutait toutes les propositions hasardées de chacun ; et ainsi, rien n'était admis sans avoir été mûrement examiné et démontré. Mais, ce qui excitait en nous le plus grand respect, c'est que toujours il supportait, sans la moindre humeur, la paresseuse obstination de quelques-uns ; c'était à ses yeux un tort excusable, et nous admirions sa patience sans savoir l'imiter. Qui aurait pu craindre de consulter, sur les questions difficiles, un homme qui ne se refusait à aucune discussion, ne repoussait aucune question, pas même de la part de gens idiots et ignorants? C'en est assez sur ses études et sa science; mais qui pourrait louer dignement et convenablement les autres vertus de cet homme qui, se souvenant toujours des faiblesses de l'humanité, assistait les clercs de son travail, le peuple de ses discours, les affligés de ses exhortations, les délaissés de ses consolations, les prisonniers de son argent ; ceux qui avaient faim, en leur donnant à manger ; ceux qui étaient nus, en les couvrant de vêtements ? Il serait, je pense, également superflu d'en dire davantage à ce sujet ; car les vertus dont il avait orné et enrichi sa conscience, pauvre qu'il était des biens terrestres, il s'étudiait soigneusement à les cacher, dans l'espoir de la rétribution future. Tout plein d'affectueux égards pour son frère aîné qui était évêque, il le chérissait comme un fils, et le vénérait comme un père. Celui-ci, à son tour, l'environnait de la plus haute considération, trouvant en lui un conseiller dans les jugements, un collaborateur dans ses églises, on procurateur dans ses affaires, un métayer dans ses domaines, un collecteur pour ses tributs, un compagnon dans ses lectures, un interprète dans ses explications, un ami dans ses voyages. C'est ainsi que tous deux, par une admirable rivalité, se rendaient les devoirs d'une confiance, d'une fraternité réciproque. Mais pourquoi, loin de calmer notre douleur, ne fais-je que la nourrir davantage ? Ainsi donc, et nous avions voulu le dire d'abord, nous avons, en l'honneur de cette cendre ingrate, comme parle Virgile, c'est-à-dire, qui ne saurait nous rendre grâces, composé une triste et lamentable complainte, non sans beaucoup de peine, car n'ayant rien dicté depuis longtemps, nous y avons trouvé plus de difficulté; toutefois, notre esprit naturellement paresseux a été ranimé par une douleur qui avait besoin de se répandre en larmes. Voici donc ces vers: « La gloire et la douleur de son frère Mamert, l'unique pompe des évêques qui l'admiraient, sous ce gazon repose Claudianus. En ce maître brilla une triple science, celle de Rome, celle d'Athènes et celle du Christ ; et dans la vigueur de son âge, simple moine, il l'avait conquise tout entière et en secret. Orateur, dialecticien, poète, savant docteur dans les livres sacrés, géomètre et musicien, il excellait à délier les nœuds des questions les plus difficiles, et à frapper du glaive de la parole les sectes qui attaquaient la foi catholique. Habile à moduler les psaumes et à chanter, en présence des autels et à la grande reconnaissance de son frère, il enseigna à faire résonner les instruments de musique ; il régla, pour les fêtes solennelles de l'année, ce qui devait être lu en chaque circonstance. Il fut prêtre du second ordre, et soulagea son frère du fardeau de l'épiscopat ; car celui-ci en portait les insignes, et lui tout le travail. Toi donc, ami lecteur, qui t'affliges comme s'il ne restait plus rien d'un tel homme, qui que tu sois, cesse d'arroser de larmes tes joues et ce marbre ; la gloire et le génie ne sauraient être ensevelis dans un tombeau. » Voilà les vers que j'ai gravés sur les restes de celui qui fut notre frère à tous. Car j'étais absent lors de ses funérailles, et je n'ai pas néanmoins pour cela perdu entièrement l'occasion si désirée de pleurer. En effet, pendant que, l'âme trop pleine, j'étais à méditer, j'ai donné libre cours à mes pleurs, et j'ai fait sur l’épitaphe ce que d'autres ont fait sur le tombeau. Mous t'avons écrit ceci, de peur que tu n'allasses croire, par hasard, que nous cultivons seulement l'amitié des vivants, et que nous ne fussions coupable à ton jugement, si nous ne nous rappelions toujours les amis défunts, comme ceux qui sont pleins de santé. Et certes, de ce que l'on garde à peine un faible souvenir même des vivants, tu pourrais conclure sans témérité qu'il est très peu de gens qui aiment les morts ! Adieu. |
Angit me nimis damnum saeculi mei, nuper erepto avunculo tuo Claudiano oculis nostris, ambigo an quempiam deinceps parem conspicaturis. Vir siquidem fuit providus, prudens, doctus, eloquens, acer, et hominum aevi, loci, populi sui ingeniosissimus: quique indesinenter salva religione philosopharetur; et licet crinem barbamque non pasceret, pallium et clavam nunc irrideret, nunc etiam exsecraretur, a collegio tamen complatonicorum solo habitu ac fide dissociabatur. Deus bone! quid erat illud, quotiens ad eum sola consultationis gratia conveniebamus? Quam ille omnibus statim totum non dubitans, non fastidiens aperiebat? voluptuosissimum reputans, si forte oborta quarumpiam quaestionum insolubilitate labyrinthica scientiae suae thesauri eventilarentur. Jam si frequentes consederamus, officium audiendi omnibus, uni solum quem forsitan elegissemus, deputans jus loquendi: viritim, vicissimque, non tumultuatim, nec sine schematis cujuspiam gestu artificioso doctrinae suae opes erogaturus. Dein quaecunque dixisset, protinus reluctantium syllogismorum contrarietatibus excipiebamus. Sed repellebat omnium nostrum temerarias oppositiones. Itaque nihil non perpensum probatumque recipiebatur. Hinc etiam illi apud nos maxima reverentia fuit, quod non satis ferebat aegre pigram in quibuspiam sequacitatem. Haec apud eum culpa veniabilis erat: quo fiebat, esset ut nobis patientia ejusdem sine imitatione laudabilis. Quis enim virum super abditis consuleret invitus, a cujus disputationis communione ne idiotarum quidem imperitorumque sciscitatio repudiaretur? Haec pauca de studiis. Caeterum caetera quis competenti praeconio extollat? quod conditionis humanae per omnia memor, clericos opere, sermone populares, exhortatione moerentes, destitutos solatio, captivos pretio, jejunos cibo, nudos operimento consolabatur. Pariter et super his plura replicare superforaneum statuo. Nam merita sua, quibus divitem conscientiam censu pauperatus locupletavit, spe futurae retributionis celare plus studuit. Episcopum fratrem majorem natu affectuosissime observans, quem diligebat ut filium, cum tanquam patrem veneraretur. Sed et ille suspiciebat hunc granditer, habens in eo consiliarium in judiciis, vicarium in ecclesiis, procuratorem in negotiis, villicum in praediis, tabularium in tributis, in lectionibus comitem, in expositionibus interpretem, in itineribus contubernalem. Sic utrique ab alterutro, usque ad invidiam exempli, matura fide germanitatis officia restituebantur. Sed quid dolorem nostrum moderaturi causis potius doloris fomenta sufficimus? Igitur ut dicere institueramus, huic jam, ut est illud Maronianum, cineri ingrato, id est gratiam non relaturo, naeniam condidimus tristem luctuosamque, propemodum laboriose, quia faceret dictandi desuetudo difficultatem: nisi quod animum natura desidiosissimum, dolor fletu gravidus accendit. Ejus hoc carmen est.
Germani decus et dolor Mamerti,
Ecce quod carmen, cum primum adfui, super unanimi fratris ossa conscripsi. Namque tunc abfui cum funeraretur; nec ob hoc tamen perdidi in totum desideratissimam flendi occasionem. Nam dum forte meditarer, lacrymis habenas anima parturiente laxavi: fecique ad epitaphium, quod alii fecerant ad sepulcrum. Haec ergo scripsimus tibi, ne forte arbitrarere solam nos colere vivorum sodalitatem, reique tuo judicio essemus, nisi amicorum vita carentum semper, aeque ut incolumium, reminisceremur. Namque et ex hoc, quod vix reservatur imaginaria fides vel superstitibus, non praeter aequum opinabere, si perpaucos esse conjicias, qui mortuos ament. Vale. |
LETTRE XII. |
EPISTOLA XII. |
SIDONIUS A SON CHER SIMPLICIUS ET APOLLINARIS, SALUT. |
Sidonius Simplicio et Apollinari suis salutem. |
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Bon Dieu ! combien le mouvement des esprits est semblable à une mer orageuse, puisque des nouvelles affligeantes le bouleversent par sa propre tempête en quelque sorte ! Dernièrement, mon fils et moi, nous analysions les fines railleries de l’Hecyra de Térence. J'étais auprès de mon élève, me souvenant de la nature, et oubliant ma profession : Pour lui faire suivre avec plus de facilité les rythmes comiques, j'avais dans mes mains une fable sur le même sujet, c'est-à-dire, l’Epitreponte de Ménandre. Nous lisions l'un et l'autre, nous admirions, nous plaisantions ; ce qui entre dans nos vœux respectifs, il était charmé de la lecture, et moi je l'étais de lui. Voilà que tout-à-coup un domestique se présente, le visage inquiet. — Nous alors : Qu'est-ce donc ? — Et lui : J'ai vu à la porte le lecteur Constant revenant de chez les seigneurs Simplicius et Apollinaris ; il a, dit-il, donné votre lettre, mais il a perdu celle qu'on lui a remise pour vous. A ces mots, la sérénité de ma joie se troubla aussitôt sous le nuage du chagrin, et la contrariété de cette nouvelle alluma si fort ma bile, que, durant plusieurs jours, je défendis impitoyablement qu'on laissât paraître à mes yeux cette stupide souche, ne pouvant lui pardonner s'il ne me rendait pas toutes les lettres, quelles qu'elles fussent et de quelque part qu'elles vinssent. Je ne parle point des vôtres, puisque, tant que j'aurai quelque ombre de sens, elles me sembleront d'autant plus désirables qu'elles seront moins fréquentes. Mais une fois que ma colère se fut un peu calmée avec le temps, je lui demandai s'il n'avait pas à me donner des détails de vive voix ? Lui, quoique tout agité, tout confus, balbutiant au souvenir de sa faute, et les yeux troublés, il répondit que tous les détails capables de m'instruire ou de me charmer étaient contenus dans la lettre qui s'était perdue. Ainsi donc, recourez à vos tablettes, déployez vos membranes, écrivez de nouveau ce que vous aviez écrit. Je supporterai avec patience l'incident qui m'a privé de l'objet de mes désirs, jusqu'à ce que ma lettre, parvenue vers vous, puisse vous apprendre que la vôtre ne m'est point parvenue. Adieu. |
Deus bone! quantum naufragioso pelago conformis est motus animorum, quippe cum nuntiorum turbinibus adversis quasi propria tempestate confunditur. Nuper ego filiusque communis Terentianae Hecyrae sales ruminabamus: studenti assidebam naturae meminens, et professionis oblitus. Quoque absolutius rhythmos comicos incitata docilitate sequeretur, ipse etiam fabulam similis argumenti, id est, Epitrepontem Menandri in manibus habebam. Legebamus pariter, laudabamus, jocabamurque: et quae vota sunt communia, illum lectio, me ille capiebat; cum repente puer familiaris astitit vultuosus: cui nos, quid ita? et ille lectorem, inquit, Constantem nomine pro foribus vidi a dominis Simplicio et Apollinare redeuntem; dedit, inquit, litteras quas acceperat, sed perdidit quas recepit. Quibus agnitis, serenitas laetitiae meae confestim nubilo superducti moeroris insorduit; tantamque mihi bilem nuntii hujusce contrarietas excitavit; ut per plurimos dies illum ipsum hermam stolidissimum venire ante oculos meos inexoratus arcuerim; laturus aegre, si mihi apices, aut quoscunque, aut quorumcunque non redderet; taceam vestros, qui mihi, dum recti compos animus durat, minime frequentes maxime desiderabiles judicabuntur. At postquam nostra sensim temporis intervallo ira defremuit, percontor num verbo quispiam praeterea detulisset. Respondit ipse, quanquam esset trepidus et sternax, et prae reatu balbutiret ore, caecutiret intuitu, totum quo instrui, quo delectari valerem, paginis quae intercidissent, fuisse mandatum. Quocirca recurrite ad pugillares, replicate membranas, et scripta rescribite. Tandiu enim aequanimiter admitto, ut desiderio meo sinister eventus officiat, donec ad vos nostro sermone perveniat, ad nos vestrum non pervenisse sermonem, Valete. |
LETTRE XIII. |
EPISTOLA XIII. |
SIDONIUS A SON CHER VECTIUS, SALUT. |
Sidonius Vectio suo salutem. |
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Dernièrement, à la prière de Germanicus, homme recommandable, j'ai visité l'église de Cantèle. Il tient sans contredit le premier rang parmi ses concitoyens, et quoiqu'il ait déjà vu passer derrière lui douze lustres chaque jour néanmoins, par son extérieur et sa mine affectée, non seulement il rajeunit, mais encore il semble en quelque sorte redevenir enfant. Son habit est serré, son cothurne bien tiré ; ses cheveux sont taillés en forme de roue ; sa barbe est coupée jusqu'à la superficie de la peau avec des ciseaux fins enfoncés entre ses rides. De plus, par une faveur d'en haut, les jointures de ses membres sont fermes, sa vue est parfaite, sa démarche est rapide, et ses dents, toujours blanches comme le lait, tiennent à des gencives intactes encore. Son estomac n'éprouve point de nausée, son sang ne s'enflamme point, son cœur n'est sujet à aucune palpitation, ses poumons n'ont point la respiration gênée, ses épaules sont encore souples, son foie ne s'enfle pas, sa main est toujours ferme, son dos n'est point courbé; Germanicus, doué d'une santé de jeune homme, ne tient de la vieillesse que le respect dû à cet âge. A cause de ces faveurs spéciales de Dieu, je te prie et t'avertis, puisque vous êtes liés d'une si étroite amitié, comme voisins, d'obtenir par tes conseils, car ta grande vertu est une invitation puissante à les suivre, qu'il ne compte pas beaucoup sur des choses équivoques, et qu'il n'en croie pas trop à une trop grande vigueur; mais qu'embrassant enfin une vie religieuse, il reprenne plutôt des forces dans une innocence nouvelle; vieux par les ans, qu'il devienne jeune par les vertus ; et, comme il n'est presque personne qui n'ait à se reprocher quelques fautes secrètes, qu'il expie par une satisfaction publique les péchés secrets qu'il peut se souvenir d'avoir commis: car, père d'un prêtre, fils d'un pontife, s'il n'est saint, il ressemble à un buisson qui, né des roses, produisant des roses, et tenant le milieu entre les fleurs qu'il a produites et celles qui l'ont produit, est environné d'épines dont on peut comparer la blessure à celle que fait le péché. |
Nuper rogatu Germanici spectabilis viri Cantillensem ecclesiam inspexi. Est ipse loco sitorum facile primus; quique post tergum cum jam duodecim lustra transmittat, quotidie tamen habitu cultuque conspicuo non juvenescit solum, sed quodammodo repuerascit. Enim vero vestis astricta, tensus cothurnus, crinis in rotae specimen accisus, barba intra rugarum latebras mersis ad cutem secta forpicibus; ad hoc et munere superno membrorum solida conjunctio, integer visus, amplus in celeri gressus incessu, incorruptae lactea dentium compage gingivae. Non illi stomachus nauseat, non vena flammatur, non cor incutitur, non pulmo suspirat, non riget lumbus, non jecur turget, non mollescit manus, non spina curvatur; sed praeditus sanitate juvenili, solam sibi vindicat de senectute reverentiam. Propter quae beneficia peculiaria Dei, quoniam vobis jura amicitiae grandia vigent, quippe vicinis; obsecro ac moneo ut consilio tuo, cui sequendo per conscientiam magnam maximam tribuis auctoritatem, non multum fidat ambiguis, nec nimis nimiae credat incolumitati: sed tandem professione religionis arrepta, viribus potius resurgentis innocentiae convalescat, faciat se vetustus annis meritis novum. Et quoniam nemo ferme est qui plectibilibus careat occultis, ipse super his quae clam commissa reminiscitur, palam fusa satisfactione solvatur. Nam sacerdotis pater, filiusque pontificis, nisi sanctus est, rubo similis efficitur; quem de rosis natum, rosasque parientem, et genitis gignentibusque floribus medium, pungentibus comparanda peccatis dumorum vallat asperitas. |
LETTRE XIV. |
EPISTOLA XIV. |
SIDONIUS A SON CHER POLEMIUS, SALUT. |
Sidonius Polemio suo salutem. |
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C. Tacite, l'un de tes ancêtres, consulaire du temps des Ulpiens, rapporte dans son histoire qu'un général germain disait : D'intimes rapports m'unissent depuis longtemps à Vespasien, et quand il était homme privé, on nous appelait amis. Que signifie ce préambule, diras-tu ? —C'est pour te faire souvenir que, dans les temps où tu remplis une charge publique, tu dois te rappeler toujours tes affections d'homme privé. Il y a deux ans bientôt que tu as été nommé préfet du prétoire des Gaules ; nous en sommes joyeux, non point à cause de ta nouvelle dignité, mais à cause de notre ancienne amitié. Nous verrions avec peine ton élévation, si les malheurs de l'empire nous le permettaient, et si chaque particulier, je ne dirai pas chaque province, n'était par toi comblé de bienfaits divers. Nais aujourd'hui que l'on aurait honte de te demander ce que tu ne peux plus accorder, dis-moi, je te prie, quelle humanité tu montrerais dans tes actions, toi qui es si avare de paroles ? Comparé à tes aïeux, non seulement tu peux surpasser Tacite comme orateur, mais encore Ausone comme poète. Si ta nouvelle charge t'a soudainement rendu fier, toi qui jusqu'ici avais été fidèle disciple de la philosophie, sache que nous aussi nous avons eu quelque crédit et quelque gloire. Mais si l'humilité de notre profession te semble méprisable, parce que nous découvrons au Christ, seul médecin des âmes et des maux d'ici-bas, les plaies hideuses des consciences malades, sache que les hommes de notre ordre, dominés peut-être encore par un peu de négligence, ont déposé néanmoins toute espèce d'orgueil, et qu'il n'en est pas devant le juge du monde, comme devant le président du forum. Celui qui vous avoue ses fautes est condamné, mais celui qui nous en fait l'aveu devant le Seigneur est absous ; il est donc manifeste que vos juges regardent bien à tort comme très coupable celui dont la cause dépend d'un autre tribunal. Tu ne saurais donc plus rejeter les plaintes pressantes et douloureuses que je f adresse ; car, au sein de la prospérité, soit que tu oublies, soit que tu négliges une ancienne connaissance, cela est également amer. Par conséquent, si tu songes à l'avenir, écris à un clerc; si le présent te charme davantage, réponds à un collègue : c'est une vertu de ne jamais dédaigner ses anciens amis pour des amis nouveaux. Cette vertu est-elle dans ton cœur ? cultive-la ! n'y est-elle pas ? fais-l'y naître ; autrement tu semblerais user de tes amis comme on use des fleurs, qui ne plaisent qu'autant qu'elles sont nouvelles. Adieu. |
C. Tacitus |