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Silius Italicus

LIVRE V

livre 4 - livre 6

 

 

 

 

Annibal avait occupé les collines d'Étrurie, et fermé, durant 1a nuit silencieuse, les défilés des bois, en y plaçant des postes inaperçus.
Sur sa gauche un lac d'une vaste étendue, et ressemblant à une mer immobile, infestait au loin le voisinage de son épais limon. Ces eaux, sur lesquelles avait jadis régné Arnus, fils de Faune, ont pris, par la suite des temps, le nom de Trasimène. Trasimène eut pour père Tyrrhénus. Ce Lydien, l'honneur du Tmolus, avait amené, après une longue navigation, de jeunes Méoniens dans les contrées du Latium, et donné son nom au pays. Ce fut lui qui, le premier, fit entendre aux peuples les sons inconnus de la trompette, et qui leur apprit à rompre sous les armes le silence énervant pour les courages. Plein d'espérances ambitieuses, il élevait son fils pour de plus hautes destinées; mais une nymphe, éprise de ce jeune homme, dont la beauté ne le cédait pas à celle des dieux, Agyllé, oubliant la pudeur de son sexe, saisit le jeune Trasimène sur le rivage, et l'entraîna dans ses ondes. On vit alors cette nymphe lascive brûler d'amour pour un jeune homme à la fleur de l'âge, et s'enflammer subitement au feu de la flèche d'Idalie. Les Naïades le consolèrent dans leurs antres tapissés de verdure; il redoutait encore leurs embrassements dans cet humide séjour.
De là le nom dotal qui fut donné au lac, et celui de Trasimène, dont on appela, dans la contrée, les ondes témoins de ce voluptueux hyménée.
Déjà la Nuit humide effleurait de sa roue la borne qui limite son empire; l'Aurore, pourtant, n'était point encore sortie du lit de Tython; mais elle allait paraître, et laissait poindre ces faibles lueurs qui laissent douter au voyageur si les ténèbres règnent encore, ou si la lumière a reparu. Flaminius, précédant les drapeaux, passait les gorges; toute la cavalerie courait sans ordre: les troupes légères rompaient leurs rangs, les fantassins se mêlaient aux cavaliers, et les valets de l'armée, troupe inutile un jour de bataille, répandaient partout un tumulte de sinistre présage. Tous enfin allaient au combat comme on reviendrait d'une défaite. En outre, d'épaisses vapeurs, s'élevant du lac, formaient un brouillard qui dérobait au loin les objets à la vue; et le manteau de la nuit, voilant le ciel, le couvrait d'un nuage impénétrable.
Le Carthaginois n'a point oublié ses ruses. Il reste caché au fond de ses embuscades, sans tirer l'épée, sans s'opposer à l'exécution téméraire de Flaminius. L'armée romaine peut donc s'avancer; les soldats se dispersent comme en pleine paix le long du rivage, où pas un obstacle ne se présente, et d'où pourtant ils ne pourront revenir. En effet, la route à suivre à travers les gorges étant étroite, les jetait dans le piège; et leur perte était doublement inévitable, les rochers les refoulant d'une part, et de l'autre les eaux leur fermant la retraite. En même temps des vedettes, protégées par les bois, observaient, du haut des collines, les mouvements de l'ennemi, prêtes à tomber sur ses derrières, dès qu'il serait à portée. Tel un pêcheur adroit, sur le bord des eaux transparentes, enlace l'osier pour en former une nasse légère, dont il élargit à dessein l'entrée.
Mais,resserrant adroitement les mailles, il la rétrécit de plus en plus au milieu, jusqu'à ce qu'elle se termine en pointe. Grâces à cet artifice, il tire hors de l'eau le poisson, qui ne trouve plus de sortie, après être entré librement.
Cependant le consul, précipitant le cours du destin, ordonne de faire avancer les étendards.
Déjà les coursiers du soleil élevaient son char brillant dans l'espace, et répandaient partout la lumière. L'astre, renaissant au monde, chassait les nuées devant lui, et le brouillard descendait lentement vers la terre sous la forme d'une rosée brillante. On consulte les augures, comme le prescrit l'antique usage du Latium, lorsqu'on se prépare à la guerre et qu'on veut connaître la volonté des dieux. Mais les poulets sacrés semblent deviner et pressentir le malheur; ils refusent de manger, et s'éloignent en criant.
Le taureau ne cesse de pousser à l'autel de tristes mugissements. La hache incertaine effleure son cou tremblant, et il s'enfuit du sacrifice.
Tandis qu'avec de grands efforts on arrache du sol les étendards, la terre se déchire, et un sang noir rejaillit au visage de ceux qui les enlèvent; signe certain d'une défaite prochaine : la mère commune des hommes l'annonce par les blessures sanglantes de son sein. En même temps Jupiter ébranle de son tonnerre la terre et les mers; et, arrachant la foudre de l'antre des Cyclopes, la lance avec colère dans les eaux du Trasimène. Le lac, frappé du feu divin, fume sur toute sa surface, et la flamme brille dans ses ondes. Hélas ! vains avertissements, vains prodiges, qui ne peuvent arrêter la main des Parques; et les dieux, vaincus, cèdent eux-mêmes aux destins.
En cet instant Corvinus, personnage éloquent et de race illustre, portant sur son casque d'airain le corbeau qui rappelait la valeur d'un de ses ancêtres, s'avance plein de l'esprit des dieux, et, frappé lui-même de la terreur qui glace ses compagnons d'armes ; joignant les avis aux prières, il prend la parole en ces termes : « O consul ! au nom des flammes de Troie, de la roche Tarpéienne, des murs de ta patrie, de nos enfants, dont le sort va dépendre de ce combat, cède, nous t'en conjurons, cède aux avertissements des dieux.
Le moment favorable se présentera pour la bataille.
Ces mêmes dieux t'indiqueront et le lieu et le jour où il faudra combattre ; ne dédaigne pas d'attendre qu'ils nous soient propices.
Quand le jour qui doit éclairer la chute de la Libye sanglante sera venu, les étendards te suivront sans qu'il soit besoin de violence pour les arracher de terre; les oiseaux sacrés prendront leur nourriture sans crainte, et la terre amie ne vomira plus de sang. Guerrier illustre, ignorerais-tu combien la fortune peut ici nous être contraire? L'armée ennemie est en face de la nôtre; disposées autour de ces sommets boisés, des embûches nous menacent.
Ce lac et ses eaux dormantes ne nous permettraient point de fuir; nous n'avons pour la retraite que ces gorges étroites. Si, au contraire, tu veux opposer tes stratagèmes à ceux d'Annibal, et différer de combattre, tu donneras à Servilius, qui accourt, le temps d'arriver. Ton égal en dignité, il a des forces qui ne le cèdent point aux tiennes. Oui, n'employons ici que la ruse: la valeur est la moindre qualité dans un général ».
Ainsi parla Corvinus. Les principaux officiers de l'armée joignirent leurs instances aux siennes, et chacun, s'égarant dans sa frayeur, priait tantôt les dieux de n'être pas contraires à Flaminius, tantôt Flaminius de ne pas combattre contre la volonté du ciel.
Ces remontrances enflamment l'esprit fougueux du consul. Il devient furieux en apprenant qu'il sera secondé par son collègue :
« Est-ce donc ainsi, s'écrie-t-il, que vous m'avez vu fondre sur les bandes des Boïens, quand s'avançaient leurs masses redoutables, et que la roche Tarpéienne tremblait pour la seconde fois? Vous savez combien d'ennemis ce bras a moissonnés! de quels géants il a jonché la plaine ; la terre avait engendré leurs corps dans sa colère, et une seule blessure suffisait à peine pour les abattre. Ils sont pourtant couchés dans la poussière, ces colosses formidables! ils chargent encore les campagnes de leurs énormes ossements. Quoi! j'attendrais que Servilius vînt partager ma gloire? Je ne pourrais vaincre qu'en lui cédant la moitié de mon triomphe, et je dois rester oisif, content d'une part dans la victoire! Ce serait là l'ordre émané du ciel? non, cessez de le croire, les dieux ne vous ressemblent pas, vous qui tremblez au son des trompettes. L'épée, voilà l'augure qui me suffira contre l'ennemi. L'auspice le plus beau, le plus digne d'un Romain, c'est son bras, c'est son courage. Corvinus, un consul peut-il rester immobile enfermé dans son camp? Veux-tu donc que le Carthaginois, maître des hautes murailles d'Arretium, détruise la citadelle de Corythe, se porte ensuite sur Clunium, et marche enfin droit à Rome sans être entamé? L'aveugle superstition déshonore les armes; la valeur seule doit animer le coeur d'un soldat.
Des ombres m'environnent en foule pendant l'horreur des nuits; ce sont celles de cette jeunesse laissée sans sépulture sur les rives du Pô et de la Trébie ». A ces mots, au milieu de l'assemblée et sous les drapeaux même, il endosse son armure, fermant l'oreille à tous les avis. Le casque du guerrier était d'airain et revêtu de la peau jaunâtre d'un phoque. Sur le sommet s'élevait un triple panache, d'où tombaient des crins suèves. Scylla y était représentée toute menaçante et rejetant des débris de rames : ses chiens y ouvraient leurs effroyables gueules. C'était la noble dépouille de Gargenus, roi des Boïens.
Le vainqueur la lui avait enlevée en l'immolant; il s'en était ensuite couvert la tête comme d'une armure impénétrable, et il portait ce trophée dans tous les combats. Il revêt ensuite sa cotte de mailles, dont les lames, formées d'écailles de fer entrelacées, étaient incrustées d'or. Il prend ensuite son bouclier, teint autrefois du sang des Celtes. On y voyait, au fond d'un antre, une louve qui léchait les membres d'un enfant, comme s'il eût été son louveteau, et, qui élevait ainsi pour le ciel le grand nourrisson d'Assaracus.
Enfin il ceint son épée, et arme sa main droite de sa lance.
Son coursier est près de lui, fier et mâchant un mors couvert d'écume. La peau d'un tigre moucheté du Caucase couvre sa croupe. Déjà Flaminius parcourt tous les rangs à cheval, autant que le lui permet la route étroite où il est engagé, et anime ses troupes au combat : « C'est à vous, Romains, c'est à votre vaillance qu'il est donné de porter au bout d'une de vos piques la tète du général carthaginois, de la promener dans Rome, de rassasier de ce spectacle les yeux de vos familles. Cette seule tête tiendra lieu de toutes les autres. Que chacun se rappelle de puissants motifs de courage : mon frère, hélas! mon frère est abandonné sans sépulture sur les bords du Tésin ; et mon fils, couvrant de son corps les ondes de l'Éridan, n'a point reçu les honneurs funèbres. Chacun de vous peut tenir ce langage. Mais s'il en est qu'une douleur privée n'excite pas, que ceux-là cherchent un aiguillon dans ce qu'ils voient; qu'ils sondent leurs cœurs, et le courroux en sortira. Les Alpes sont franchies, Sagonte est indignement violée, l'ennemi, qui ne pouvait, sans révolte, toucher l'autre rive de l' Èbre, a presque atteint les bords du Tibre; car, tandis qu'on prend les augures, qu'on s'arrête à consulter des fibres palpitantes, et qu'un vain aruspice vous retient, Annibal n'a plus qu'à planter ses tentes sur le Capitole ». Il parle ainsi avec fougue; et, voyant dans la foule un guerrier qui ajuste à son casque l'aigrette redoutable : « C'est à toi, Orphite, c'est à toi qu'il appartient de briller dans le combat.
Quel autre apportera aux pieds de Jupiter favorable les dépouilles opimes sur un brancard sanglant? quel bras plus digne que le tien de prétendre à cet insigne honneur? » Il se porte ailleurs sur son coursier; et il entend, au milieu des bataillons, une voix qui lui est connue :
« C'est bien toi! ô Murranus; ce cri militaire te fait connaître de loin. Déjà je te vois en furie, arrosé du sang de l'ennemi. Quelle gloire à recueillir! va donc, à ma prière, t'ouvrir, avec le fer, une voie dans ces défilés ».
Il aperçoit ensuite Equanus, natif du mont Soracte.
La force de ce guerrier égalait son courage. C'était lui qui, dans sa patrie, portait trois fois à travers les flammes, sans en être atteint, les offrandes accumulées qu'Apollon se plaît à recevoir. « Puisses-tu, dit Flaminius, marcher toujours sans péril sur les brasiers d'Apollon, et revenir vainqueur de sa vapeur brillante, après avoir offert tes présents au dieu propice ; que ta fougue, Equanus, soit digne de tes hauts faits. Partage à mes côtés la fureur du carnage, et j'oserai pénétrer au centre de la phalange de Marmorique, ou enfoncer les pelotons de la cavalerie venue des rives du Cinyphius ».
Mais déjà Flaminius rejette tous les avis de ceux qui voudraient le retenir. La race d'Énée en versera d'éternelles larmes. Les clairons sonnent aussi tôt la charge, et la trompette frappe les airs de sons qui glacent d'épouvante. O douleur ! ô larmes ! car on peut en verser après tant de siècles! oui, je frémis d'horreur comme à la veille même du désastre ! je crois voir Annibal menant ses troupes au combat
Elles sortent des collines qui les masquaient.
C'est l'Astur, le Libyen, le Baléare redoutable par le tournoiement de sa fronde : la foule des Maces, des Garamantes, des Nomades, le Cantabre plus agile que tout autre mercenaire dont la valeur s'estime au poids de l'or; et le Gascon, qui combat sans casque. Les Romains sont, d'un côté, serrés par les rochers, de l'autre, par le lac.
En face d'eux ils ont l'armée d'Annibal, et un cri répété par de nombreux échos annonce que les Carthaginois, répandus sur les hauteurs environnantes, ont compris le signal du chef. Les dieux détournèrent leurs regards et cédèrent, malgré eux, à la puissance des destins.
Mars lui-même est saisi d'étonnement à la vue des succès du chef libyen. Vénus, les cheveux épars, verse des pleurs ; Apollon se retire à Pélos, et prend son luth pour dissiper sa tristesse. Junon seule, immobile sur les cimes de l'Apennin, repaît son coeur cruel de l'espoir d'un horrible carnage.
Les cohortes picentines, voyant cette armée fondre comme un tourbillon, et Annibal s'élancer à sa tête, se portent rapidement les premières à sa rencontre. Formées d'une jeunesse bouillante, elles veulent, en se jetant sur le vainqueur, venger d'avance leur mort prochaine; et, comme si la certitude du trépas les affranchissait de toute crainte, leurs bras enverront aux enfers les victimes d'expiation qui doivent les y précéder. Un effort unanime, un élan combiné fait pleuvoir sur les Carthaginois une nuée de javelots. Les Libyens, repoussés, abandonnent leurs boucliers, que les traits qui y sont fichés ont rendus trop pesants. Mais, animés par la présence de leur farouche général, ils s'encouragent les uns les autres à se précipiter au milieu des romains ; et déjà ils les pressent corps à corps. Bellone secoue sa torche, laisse flotter sa blonde chevelure imbibée de sang, et parcourt toute la mêlée. Un bruit aigu, présage de mort, fit résonner la noire poitrine de la déesse infernale.
L'horrible son de la trompette sinistre pousse au carnage le soldat égaré. D'un côté la défaite échauffe les romains exaspérés: la fortune, qui leur est contraire, et la certitude que la mort est inévitable, sont pour eux un aiguillon plus vif; de l'autre les dieux qu'on voit propices, et la victoire, qui sourit et montre un visage joyeux, excitent le Carthaginois à profiter des faveurs de Mars. Latéranus, emporté trop loin par l'ardeur du carnage, avait pénétré dans les rangs ennemis, et son bras y portait la mort. Lentulus, comme lui à la fleur de l'âge, voit que l'amour des combats et du sang l'engage, au milieu des bataillons ennemis, dans une lutte inégale, et qui doit lui être fatale. Soudain il s'élance vers lui d'un pas rapide, prévient d'un coup de lance le furieux Bagas, qui allait frapper son ami par derrière, et s'associe à ses efforts et à ses dangers.
Réunis alors, leurs coups sont plus pressés, leurs épées nues reluisent en tout sens, les deux cimiers de leurs casques superbes jettent un éclat pareil. Le hasard présente Syrticus à leur rencontre; car qui eût osé s'exposer à leurs coups, si ce n'est celui que le dieu des ombres eût condamné aux ténèbres du Tartare ? Syrticus portait une massue de chêne, arrachée aux forêts de la montagne d'où il était venu; et il agitait avec vigueur cette branche noueuse, brûlant en vain du désir d'immoler ensemble les deux amis. « Jeunes guerriers, s'écrie-t-il, ce ne sont plus ici les îles Égates ; ce ne sont plus des rivages infidèles aux nautoniers, ni une mer orageuse qui, grâce à la tempête, pourra, sans combat, vous donner l'avantage.
O vous ! qui jadis avez vaincu sur les eaux, apprenez ce que peut, sur terre, le combattant libyen, et cédez au plus fort ». En même temps il pressait Latéranus du poids de sa massue formidable, joignant ainsi les injures à l'attaque.
Lentulus frémit de colère, et lui crie : « Les eaux du Trasimène remonteront vers les collines, avant que ce bois soit arrosé du sang de mon ami ». Se baissant alors, il lui perce le flanc, que le guerrier, dans son effort, laissait sans défense. L'impétueux Syrticus rejette aussitôt par la poitrine un sang noir, qui sort de ses entrailles ouvertes. De l'autre côté du camp, une égale fureur anime les soldats au carnage.
Le haut Isertès tue Mérius ; et toi, généreux Volunx, riche possesseur de vastes campagnes, tu péris de la main de Bullus.
Ni les trésors enfouis que tu conserves, ni ce palais où brille l'ivoire, dans ta patrie, ni ces bergeries que tu possèdes seul, rien ne te sert aujourd'hui. A quoi bon tant de rapines? Que rapporte aux hommes cette soif inextinguible de l'or? Celui que les faveurs de la fortune ont comblé de biens et de richesses, va descendre nu dans la barque qui le portera au Tartare.
Près de là combattait, avec toute l'intrépidité de la jeunesse, Appius, qui s'ouvrait partout un chemin par le carnage. Il ne cherchait de la gloire que là où il fallait le plus de valeur, et où tout autre bras eût désespéré du succès.
Atlas, né sur les rivages de l'Ibérie, se présente devant lui. Mais en vain cet habitant des sables lointains le frappe au visage de sa lance; la pointe du fer, ne touchant que la superficie de la peau, est à peine teinte de sang. Appius le menace d'une voix tonnante; le feu s'échappe de ses yeux enflammés. Dans sa fureur, il foudroie tout sur son passage : la blessure, que son casque recouvre, fait ressortir la beauté de ses membres souillés de sang. Atlas alors est saisi de crainte; il cherche à se dérober au milieu de ses compagnons, semblable à une biche poursuivie par un tigre d'Hyrcanie, ou à une colombe qui précipite son vol dès qu'elle aperçoit l'épervier dans les nues.
Un lièvre ne rentre pas avec plus de précipitation dans les halliers, lorsqu'il voit un aigle planer dans les airs sans nuages. Appius lui porte un coup d'épée sur l'épaule, lui abat le bras droit levé contre lui ; et, animé par ce succès, il attaque un autre ennemi.
Devant lui se présente un guerrier du Cyniphius, portant pour arme une hache brillante à deux tranchants. C'était Isalce. Guidé par l'amour de la gloire, l'infortuné désirait d'en venir aux mains sous les yeux de Magon, son futur beau-père. Fier de sa fiancée carthaginoise et de l'espoir d'une vaine union, il devait, après la guerre, réaliser cet hymen désiré.
A sa vue, son farouche adversaire se répand en menaces terribles. Isalce veut lui porter un coup de sa hache pesante au milieu du front mais Appius se dresse de toute sa hauteur, le prévient, et décharge un grand coup sur son casque. Le fer soutenu par une main vigoureuse se brise en éclat sur l'airain du Carthaginois.
Celui-ci n'est pas plus heureux, et ne fait qu'effleurer le bouclier du Romain. Appius alors saisit une énorme pierre, que jamais il n'eût pu soulever sans la colère impétueuse qui lui donnait des forces, et il la lance tout haletant sur Isalce. Ce dernier tombe à la renverse, sous le poids de cette masse immense, qui lui brise les os. Magon, qui combattait près de là, le voit tomber, gémit, et verse des pleurs sous son casque. Il accourt a la hâte le souvenir de l'alliance qu'il lui avait promise, l'espoir des enfants qu'il en attendait, irritent sa valeur.
Déjà il est devant Appius; dont il considère le bouclier et les vastes membres. Frappé de plus près de l'éclat terrible de son casque, il retient quelques instants sa colère.
Tel un lion s'élançant d'une colline ombragée d'où il regardait la campagne, se tapit à l'écart, ramasse ses membres sous lui, malgré la faim qui le presse depuis longtemps : il a vu de près les cornes menaçantes d'un taureau farouche. Il considère tantôt les muscles robustes qui s'enflent sur le cou de l'animal, tantôt les yeux furieux qu'il roule sous son front hérissé; mais déjà il l'a vu donner le signal du combat, et y préluder en faisant voler la poussière sous ses pieds.
Appius prévient son adversaire en lui portant un coup de lance : « Si tu as quelque sentiment de tendresse, ne renonce pas à l'alliance que tu as faite, et va rejoindre ton gendre ». Le trait rapide perce l'enveloppe de cuir et l'airain du bouclier, et s'arrête dans le bras gauche de Magon. Celui-ci, sans proférer une parole, lui lance sa pique avec furie. Cette arme était un présent d'Annibal, qui, vainqueur, l'avait prise à Durius, lorsqu'il le tua sous les murs de Sagonte.
Il l'avait depuis donnée à Magon, son frère, pour qu'il portât dans les combats cette glorieuse récompense de sa haute valeur.
Le trait énorme, auquel la douleur de Magon a semblé donner plus de force, perce l'armure et le visage d'Appius, et lui porte un coup mortel. Il veut arracher le fer meurtrier; mais ses mains tombent mourantes sur sa blessure.
Appius, ce nom célèbre, Appius ; dont la mort seule est un désastre pour l'Italie, est couché sur la poussière dans les champs d'Étrurie. Le lac a tremblé de sa chute, et Trasimène, resserrant ses ondes, les ramène en bouillonnant loin du rivage. Appius rend le dernier soupir, presse le trait qui lui traverse la bouche, et fait encore entendre un murmure en le mordant.
Mamercus n'eut pas un meilleur sort. Son corps reçoit, en expiation de son audace, les blessures de mille ennemis à la fois. Il s'était jeté au milieu d'une bande lusitanienne, acharné au combat, et s'efforçait, au milieu du carnage, d'enlever à un soldat qu'il avait tué le drapeau qu'il portait. Déjà les compagnons de ce guerrier malheureux étaient en désordre, et il les rappelait de la voix. Mais la cohorte ennemie, furieuse de cette audace, dirige contre lui tous les traits qu'elle porte, et tous ceux qu'elle ramasse sur la. terre, qui en est presque couverte.
Jamais plus de lances n'ont trouvé place dans un corps traversé jusqu'aux os.
Cependant Annibal accourt; la blessure qu'a reçue son frère l'a transporté de rage. Il voit le sang : éperdu, il demande à Magon et à ceux qui l'entourent, si la pointe du fer est demeurée dans la plaie, si le trait a porté de tout son poids. Dès qu'il a reconnu qu'il n'existe aucun danger de mort, et que ses alarmes sont sans fondement, il l'enlève promptement du champ de bataille, en le couvrant de son bouclier, et le dépose en sûreté dans le camp, loin du tumulte et de la mêlée. Il a recours aussitôt à l'art du médecin, et fait appeler le vieux Synhalus.
Fallait-il adoucir les plaies par le suc des plantes, tirer le fer d'une blessure, par enchantement, endormir les serpents au seul toucher, nul n'était plus habile que Synhalus.
Son nom était fameux dans les villes et sur le rivage Paraetonien des Syrtes. Jadis Hammon de Garamante, père de l'ancien Synhalus, lui avait enseigné cet art de guérir la morsure des bêtes venimeuses, ainsi que les plaies faites par les armes ; et celui-ci, avant de mourir, avait légué à son fils le talent qu'il tenait d'un Dieu. Ce fils transmit à son héritier le savoir et l'art paternels. Synhalus, qui l'exerça et s'y rendit aussi fameux, perfectionna par l'étude les connaissances reçues d'Hammon ; et il montrait, dans la longue suite des images de ses ancêtres, le vieux compagnon de ce Dieu. Sa main légère apporte au plus vite les secours de l'art de ses aïeux, et, la robe relevée autour des reins, selon l'usage, il purifie la plaie du sang qui l'engorgeait, en y faisant couler une eau adoucissante. Mais Magon, ne songeant qu'à la dépouille de l'ennemi qu'il a tué, tâchait de dissiper les inquiétudes de son frère, et de lui faire oublier sa blessure, en exaltant son exploit : « Cesse de craindre, ô mon frère ! tu ne peux faire mieux pour guérir mon mal.
Appius, renversé sous ma lance, est descendu chez les ombres. Si la vie m'abandonne, c'est assez pour moi de cette victoire, et je suivrai, plein de joie, mon ennemi chez les ombres ».
Tandisque ces soins retiennent loin du champ de bataille et dans leurs retranchements les deux généraux carthaginois, Flaminius, qui, d'une éminence, a vu Annibal quitter le combat, et cet orage de guerre se renfermer dans le camp, s'abandonne à sa fougue.
Il s'élance sur les bataillons livrés au désordre de l'affliction, les effraie, et entame leur front déjà moins épais. Il demande alors son coursier, et se précipite dans la mêlée jusqu'au milieu du vallon. Ainsi, durant le pétillement de la grêle brûlante, sortie d'un nuage qui se brise sur la terre, Jupiter frappe de la foudre, tantôt la crête des Alpes, tantôt les monts Cérauniens, qui se perdent dans les nues : le tremblement se communique de la terre à la mer et au ciel, et le Tartare lui-même est agité des secousses qui troublent le monde.
Telle est la tempête imprévue qui fond sur les Carthaginois épouvantés. Un horrible effroi les glace dans ce revers, à la vue du consul qui se jette au milieu d'eux, se fait jour, le fer à la main, à travers les plus épais bataillons, et s'ouvre devant lui une large voie. Des cris confus portent au ciel la rage des combattants, et vont frapper les demeures des dieux. Ainsi l'Océan bat le promontoire de Calpé de ses flots en courroux. Les cavités profondes de la montagne d'Hercule reçoivent en mugissant l'onde qui s'y précipite: les rochers retentissent, et le fracas des flots, qui se brisent contre leurs flancs, se fait entendre à travers la mer jusqu'aux murs éloignés de Tartessus et jusqu'au Lixus, à une énorme distance.
Bogus est renversé le premier par un trait qu'il n'a pas vu fendre l'air. Bogus avait avant tous les autres lancé contre les Romains sa rapide javeline, sur les bords redoutables du Tésin. Trompé par le vain présage du vol des oiseaux, il s'était promis une longue vie et une nombreuse postérité. Mais est-il donné à un augure de reculer la limite des jours arrêtés par les Parques? Bogus, blessé, tombe en regardant le ciel de ses yeux ensanglantés ; et, du sein de la mort, il redemande aux dieux la longue vie qui lui fut promise. Pagase n'eut pas à se réjouir longtemps, et le meurtre de Libon, frappé sous les yeux du consul, ne fut pas laissé impuni.
Ce guerrier, la gloire de ses illustres ancêtres, était dans toute la fleur d'une jeunesse fougueuse. Mais le fer du Massyle lui trancha la tête, lorsque ses joues ne se couvraient encore que du premier duvet. D'un seul coup, le bras d'un Barbare détruisait une vie en son printemps. Toutefois, ce ne fut point en vain qu'il implora en mourant le secours de Flaminius: car son ennemi eut aussitôt la tête abattue de la main du consul, qui voulut punir le vainqueur par un trait d'audace semblable au sien, et lui rendre la mort qu'il venait de donner. O Muses! quel Dieu pourrait retracer ces funérailles en termes qui les égalent? Quelles plaintes assez tristes pour déplorer dans ces vers le sort de tant d'illustres guerriers? Ici des jeunes gens, à la fleur de l'âge, rivalisent à qui tombera le plus glorieusement : c'est toute l'énergie de la valeur au sein même de la mort : là, c'est la rage qui transporte le combattant percé de traits. Deux adversaires se renversent après de grands efforts : on ne veut ni dépouiller le vaincu, ni songer au butin. Le carnage est la seule passion des combattants, tandis que la blessure de Magon retient Annibal dans le camp. On s'attaque, on fond l'un sur l'autre, avec le javelot, avec l'épée. Tantôt Flaminius parait à cheval, confondu parmi ces milliers de soldats ; tantôt il brave à pied la fureur de Mars devant les aigles et les drapeaux. La cruelle vallée regorge de sang : les coteaux, les antres des rochers renvoient en échos retentissants le bruit des armes et le hennissement des chevaux.
Dans la plaine, au sein de la mêlée, on remarquait à ses membres doués d'une force surhumaine, Othrys le Marmarique. Il faisait fuir les escadrons intimidés au seul aspect de son corps gigantesque. De larges épaules soutenaient sa tête altière, qui s'élevait au-dessus des deux armées : son front hideux était couvert d'une chevelure hérissée, sa bouche disparaissait sous une barbe aussi longue que ses cheveux, et sa poitrine velue était couverte de poils aussi épais que ceux d'une bête fauve.
Personne n'eût osé défier ce guerrier, ni le provoquer à un combat corps à corps : on lui abandonnait la plaine comme à un animal féroce, et les traits dirigés contre lui ne venaient jamais que de loin et d'un lieu sûr. Tandis qu'en frémissant, il tourne ses regards furieux sur ceux qu'il a mis en déroute, une flèche, qui fend l'air, vient sans bruit percer son oeil farouche, et arrêter sa poursuite. Déjà il se retirait en fuyant vers les siens, lorsque Flaminius lui lance un javelot dans le dos. Le trait pénètre dans les côtes, que rien ne protégeait, et sort par sa poitrine hérissée de poils. Othrys veut arracher aussitôt ce fer, dont il voit briller la pointe; mais son sang s'échappe en flots abondants; il tombe mourant ; et, dans sa chute immense, il enfonce le trait plus avant. Son dernier soupir fait voler un tourbillon de poussière, qui s'élève comme un nuage au milieu des airs.
La fureur n'était pas moindre sur les divers coteaux et dans les bois. Les roches, les arbrisseaux étaient arrosés de sang dans ces endroits escarpés. Sichée était la cause de la défaite, du carnage et de la mort des combattants. De loin, il avait renversé Murranus d'un coup de javelot. Murranus, quand le bruit des combats avait cessé, ne le cédait à personne dans l'art de tirer des accords de la lyre de Thrace: il mourut dans une vaste forêt; hélas ! à sa dernière heure, il redemandait les montagnes de sa patrie, les fertiles vignobles d'Aequana, et les salubres zéphyrs de la voluptueuse Surrente. Sichée, après la mort de cet infortuné, venait de tuer Tauranus, et s'applaudissait avec joie d'être de nouveau sorti vainqueur d'un combat cruel. En effet, Tauranus, poursuivant ceux qui fuyaient au hasard, était monté jusqu'au haut de cette forêt élevée ; le dos appuyé sur le tronc d'un vieil orme, il s'était mis ainsi à l'abri des coups, et il appelait en vain, pour la dernière fois, ses compagnons abandonnés. Sichée le frappe : le fer sidonien traverse sa poitrine, et reste fiché dans l'arbre qu'il rencontre.
Guerriers, que faites-vous? où vous conduit la colère des Dieux ? quelle terreur funeste égare vos esprits? Quoi ! quittant le champ de bataille, vous allez chercher votre sûreté dans les branches des arbres ! La peur est un dangereux conseiller dans le péril. L'événement prouva combien ses inspirations sont funestes. Une yeuse antique étendait ses rameaux dans les airs, et, portant sa cime ombreuse jusque dans les nues, dominait sur tous les bois. Dans une plaine, on l'eût prise pour une forêt, tant s'étendait loin l'ombre épaisse dont elle couvrait la terre. Près d'elle était un chêne égal en hauteur, et qui, depuis des siècles, portait jusqu'aux astres sa tête chenue : de tous côtés s'étendaient d'innombrables rameaux, qui ombrageaient le faîte de la montagne.
C'était sur ces arbres qu'une cohorte d'Henna, envoyée des plages Siciliennes, par ton roi, ô Aréthuse, s'était élancée, renonçant à la gloire de savoir mourir . Ces guerriers y étaient montés pour se dérober à tous les regards ; et les branches ployaient sous leur poids. Tandis que deux d'entre eux, puis un troisième qui survient, cherchent à la fois une place qui leur semble sûre, les branches, que le temps avait pourries, se brisent, et ils tombent ensemble de cet arbre qui trompe leur espoir.
Les autres tremblent, suspendus aux plus hautes branches, et sont en butte à tous les traits. Sichée, pour les envelopper dans une mort commune, se hâte de quitter son bouclier et ses armes, et saisit la hache d'airain qu'il portait dans les combats. Ses compagnons secondent ses efforts. Le chêne, frappé par eux, retentit avec bruit sous les coups redoublés qui l'accablent. La troupe infortunée oscille sur le tronc ébranlé. Tel on voit le zéphyr agiter de son souffle d'antiques bocages; l'oiseau perché sur l'extrémité des branches, où il se tient à peine, vacille au gré du vent qui agite en même temps son nid. Enfin, l'arbre inhospitalier, retraite funeste à cette troupe malheureuse, cède à la hache, et tombe, écrasant les guerriers sous ses vastes débris. Ce désastre se reproduit ailleurs sous une autre forme. L'yeuse, voisine de cette scène sanglante, s'allume subitement, et l'incendie l'enveloppe avec rapidité. D'abord la flamme pénétrante s'insinue dans le feuillage, autour de l'arbre desséché. Bientôt le feu étend ses ravages; des tourbillons brûlants s'élèvent par intervalles et gagnent ainsi la cime. Néanmoins les traits n'ont point cessé de pleuvoir. les victimes tombent deemi-brûlés, tenant embrassées les branches ardentes.
Au milieu de cette lutte horrible, Faminius se présente tout à coup plein de fureur; il veut la mort de Sichée. Le jeune guerrier hésite à se mesurer avec un si redoutable adversaire; et, pour prévenir le combat, il lui lance un trait qui pénètre à peine dans son bouclier et s'arrête sur le bord ; il n'a pu en percer les lames d'airain. Mais le consul, impatient de tuer son ennemi, ne s'en fie pas à un javelot, il lui plonge son épée dans le flanc. Le cuir de son bouclier n'a pu arrêter le coup : il tombe, l'infortuné; et, de sa bouche ensanglantée, il mord la terre en expirant. Déjà un froid glacial a pénétré dans tous ses membres; la mort gagne bientôt ses entrailles, et ses yeux se ferment pour jamais à la lumière. Tandis que Mars change alternativement ces tristes scènes de meurtre, déjà Magon a quitté le camp, déjà son frère a fait avancer rapidement les drapeaux, et tous deux brûlent de réparer, à force de sang et de carnage, le temps qu'ils ont perdu dans l'inaction. Un nuage épais de poussière s'avance comme un tourbillon, et la plaine semble s'élever avec le sable qui vole. Partout où Annibal porte ses pas, la tempête roule avec lui sa fougue ondoyante, et les monts se couvrent de ténèbres. Fontanus tombe blessé à la cuisse, Buta à la gorge, organe de la voix ; et le trait, prolongeant la blessure qu'il a faite, lui sort derrière le cou. L'un, illustre par une longue suite d'aïeux, est pleuré par Frégella, l'autre, par Anagnia qui lui a donné le jour. Ton sort, Laevinus, ne fut pas plus heureux, quoique tu n'aies pas eu la même audace. Tu n'osais pas te présenter devant Annibal : Ithémon, chef des Autololes, est l'adversaire que tu choisis, comme ton égal. Tandis qu'après lui avoir coupé le jarret, tu enlèves ses dépouilles, un trait cruel vient avec violence te percer le côté, et ton corps, renversé par le coup, tombe sur 1'ennemi dont la chute a précédé la tienne.
La cohorte de Sidicinum ne se distingue pas moins par sa valeur. Viridase avait armé ces mille guerriers. Il ne le cédait à personne dans l'art d'asseoir un camp, de lier un radeau, de battre une muraille en brèche avec le bélier, et de jeter subitement un pont sur les tours d'une ville ennemie. Le voyant tout fier de son courage indomptable (car Arauricus, blessé de la main de Viridase, venait de prendre la fuite, ne se fiant pas à ses faibles armes), le général carthaginois, dont ce succès excitait encore la colère, croit qu'il est digne de lui d'attaquer ce guerrier intrépide. Il vole à Viridase, au moment où celui-ci arrache le fer de la blessure qu'il a faite, et il lui perce la poitrine en lui disant : « Qui que tu sois, glorieux soldat, il ne convenait pas que tu périsses d'une autre main que de la mienne. Va porter chez les ombres l'honneur de la mort qu'elle te donne. Si tu n'étais pas Italien, je te renverrais en te laissant la vie ». Ensuite il renverse Fadius et le vieux guerrier Labicus qui, s'étant mesuré jadis en Sicile avec Amilcar, était resté célèbre depuis ce glorieux combat. Sans songer à ses années, ni à la faiblesse de l'âge, il marchait encore sous les drapeaux avec vigueur et plein d'une ardeur martiale. Mais les faibles coups portés par son bras n'accusaient que trop les glaces de la vieillesse. C'était un feu lent, qui n'avait que le pétillement de la paille, et qui donnait une flamme sans durée. Le fier Anmbal, averti par son écuyer, autrefois celui de son père, que Labicus est à la portée de ses coups : « Expie, dit-il, la hardiesse du premier combat où tu t'es engagé; Amilcar, que tu as si bien connu, t'entraîne par mon bras chez les ombres ». Annibal brandit alors son javelot à la hauteur de son oreille, et le trait va percer son adversaire, qui se roule sur sa blessure. Le sang, qui coule dès qu'on retire le fer, souille la blanche chevelure du vieillard, et la mort termine ses longues souffrances. Le héros renverse aussi Herminius, qui faisait alors ses premières armes. Herminius se livrait d'ordinaire à la pêche sur le lac Trasimène, et trouvait ainsi, en jetant sa ligne dans ces eaux tranquilles, de quoi alimenter la vieillesse de son père. D'un autre côté les Carthaginois attristés enlevaient Sychée sur ses armes, et le portaient sans vie jusqu'au camp. Annibal, qui les voit se hâter, qui entend leurs lugubres cris, devine la cause de leur tristesse, et il en est ému : « Compagnons! s'écrie-t-il, quel chagrin vous trouble? quel guerrier le courroux des Dieux nous a-t-il enlevé? Sichée, est-ce donc toi que la mort cruelle moissonne prématurément, emporté par l'amour de la gloire, et trop abandonné aux premières ardeurs de la guerre? »
Ceux qui portaient Sychée l'ayant nommé au milieu de leurs gémissements et de leurs larmes, lui dirent aussi le nom de celui qui l'avait tué. « Oui, dit Annibal, je vois la blessure honorable que l'épée du consul lui a faite à la poitrine. Tu iras chez les ombres digne de Carthage, digne d'Asdrubal; et la meilleure des mères ne pleurera pas un fils inférieur à ses aïeux. Sur les bords du Styx, Amilcar, mon père, n'évitera pas ta présence, comme s'il voyait un parent dégénéré. Puisse Flaminius diminuer par sa mort le douloureux chagrin qu'il nous cause. Telle est la pompe dont je veux accompagner tes obsèques, et Rome coupable voudra, mais trop tard, racheter le malheur d'avoir percé de sa lance le corps de mon cher Sychée ».
Tandis qu'il parlait, une vapeur fumante sortait impétueusement de sa bouche, et la colère s'exhalait de son sein en murmures entrecoupés.
Tel on voit l'eau, excitée par un feu violent, sortir à gros bouillons du vase où elle frémit d'être enfermée. Soudain il fond au milieu des combattants ; c'est Flaminius seul qu'il provoque à grands cris. Le consul, aussi prompt que la voix qui l'appelle, se présente au combat. Déjà les deux adversaires s'étaient rapprochés et s'arrêtaient en présence sur le même terrain. Soudain un fracas épouvantable retentit dans les rochers. Les monts s'ébranlent avec des secousses horribles, et leurs cimes tremblent sur les flancs qui les soutiennent. Les pins qui couvrent leurs sommets se heurtent, et les roches brisées descendent sur les bataillons.
La terre bondit, s'entrouvre profondément et mugit du fond des abîmes ouverts. Un gouffre immense laisse voir les ombres du Styx par sa vaste bouche. Les mânes, du fond de leur séjour, s'effraient à la vue de l'antique lumière. Le lac épais, poussé hors de ses limites jusque sur les montagnes, arrose les forêts où jamais ne s'étaient portées ses ondes. Dans cette tempête et dans cet affreux désastre, des peuples entiers, des cités florissantes avec leurs princes, sont renversées et détruites. Les fleuves remontent vers leur source et se brisent contre les montagnes. La mer fait bouillonner au loin ses ondes, et les faunes de l'Apennin se réfugient sur le rivage. O fureur de la guerre! le soldat chancelant, sur le sol qui tremble, continue de combattre. Son bras incertain lance encore à l'ennemi ses javelots, quand déjà la terre s'entrouvrant l'engloutit ! Enfin les phalanges romaines, repoussées, fuient en désordre vers le lac; dans l'égarement qui les agite, un grand nombre de soldats vont périr au milieu des eaux. Le consul, que le tremblement de terre avait rejeté parmi les fuyards, les accable de reproches. « Eh quoi ! leur crie-t-il, vous fuyez? quel espoir vous reste-t-il donc? n'est-ce pas conduire Annibal sous les murs de Rome? c'est vous qui lui armez la main du fer et des flammes qu'il dirigera contre le Capitole et contre la demeure du grand Jupiter. Arrêtez, soldats, et apprenez de moi à combattre sans relâche; ou, si vous ne le pouvez, apprenez du moins à mourir. Oui, Flaminius va donner un exemple mémorable aux races futures, et le Lybien, le Cantabre, ne se vanteront pas d'avoir vu un consul tourner le dos. Si vous êtes possédés de cette rage de fuir, je vais épuiser seul tous les traits de l'ennemi, et, en mourant, au moment même où mon âme s'exhalera dans les airs, je vous rappellerai encore au combat ».
Tandis qu'il prononce ces mots, et qu'il se retourne pour soutenir le choc des ennemis, Ducarius vole au-devant de lui. C'était le nom que portait dans sa tribu un Gaulois à l'extérieur farouche, au coeur intrépide, qui depuis longtemps nourrissait dans son âme un ressentiment profond de la défaite essuyée par les bandes boïennes. A peine a-t-il reconnu le consul : « N'es-tu pas, lui dit-il, ce héros, la terreur des Boïens? que ce javelot m'apprenne s'il peut jaillir du sang du corps d'un guerrier si fameux. Et vous, braves compagnons, immolez sans regret cette victime aux mânes de nos courageux compatriotes. Monté sur nos chariots, il a mené, dans son triomphe, nos pères au Capitole : l'heure vengeresse a sonné ». A l'instant Flaminius est accablé de traits : une nuée de dards fond à la fois sur lui à travers les airs; et, de tous les ennemis, aucun ne put ainsi se glorifier d'avoir de sa main renversé le consul. La mort du général fut la fin du combat, car les guerriers les plus intrépides se réunissent et accusent le ciel et leurs bras du désastre qu'ils éprouvent. Tous aiment mieux périr que de voir Annibal vainqueur. Aussitôt, après une lutte terrible autour de Flaminius, ils laissent tomber sur son cadavre leurs armes, leurs corps, et ces mains sanglantes qui n'ont pu les servir dans le combat. Le héros est couvert d'un monceau de corps sans vie, comme d'un vaste tombeau. Dès lors le carnage s'étend jusque dans les îlots, dans les bois, dans la vallée, que le sang inonde. Annibal et son frère s'avancent à travers les bataillons que le fer a décimés :
« Quelles blessures ! lui dit-il, quelles morts ! chaque soldat serre encore son glaive dans ses mains, et conserve avec ses armes l'air menaçant qu'il avait dans le combat. Voyez, compagnons, voyez comme ils sont morts! la menace respire encore dans leurs traits, la rage sur leurs visages.
Oui, je crains que les destins n'aient réservé l'empire à cette contrée féconde, qui produit des héros doués de cette force d'âme, et que, par ses défaites mêmes, Rome n'assujettisse toute la terre ».
Il dit, et, cédant à la nuit, il fait cesser le carnage ; car déjà les ténèbres, enveloppant la terre, lui avaient dérobé le soleil.