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Silius Italicus

LIVRE XVI.

ivre 15 - livre 17

 

 

 

 

La terre du Bruttium donna asile au général carthaginois, qui pleurait ses malheurs et ceux de sa patrie. Là, retranché dans son camp, il se consume à attendre l'instant favorable pour recommencer la guerre. Tel un taureau chassé des étables paternelles, et qui a perdu l'empire du troupeau, va cacher sa honte au fond des bois : il s'exerce à l'écart aux combats; ses mugissements répandent la terreur au loin; il court, il bondit à travers les précipices, renverse les arbres, et furieux, va frapper les rochers de sa corne irritée. Les bergers, du haut d'un mont qui domine le voisinage, tremblent en voyant l'animal se préparant à des luttes nouvelles. Ainsi le fougueux Annibal, qui pouvait dans sa force absorber l'Italie, s'il eût eu tous les secours nécessaires, cédant aujourd'hui à la basse envie des siens, retenait son ardeur guerrière, s'arrêtait faute de ressources, et se laissait languir dans une impuissante inaction. Cependant la peur qu'on a de son bras, la terreur, qui reste aux nations de tant de victoires sanglantes, semblent avoir mis sa tête inviolable, comme sous la sauvegarde des dieux. Son nom seul lui tenait lieu d'armes, de munitions, de recrues.
Cette multitude de soldats étrangers dont le langage, l'esprit, les moeurs, se heurtent et se contrarient, demeura dans le devoir. Tout est perdu : mais le respect du chef tient encore les coeurs fidèles à sa mauvaise fortune. Ce n'était pas seulement dans l'Ausonie que le dieu des armes se montrait propice aux Romains : déjà la terre Ibérienne a vu le Carthaginois fugitif quitter ses plaines qui produisent l'or. Déjà Magon, chassé de son camp, a mis à la voile, et sa flotte l'emporte à la hâte vers la Libye, qu'agite l'épouvante. Mais voici que la fortune, après une première faveur, en ménage une autre à Scipion.
Hannon s'avançait rapidement à la tête de ses bataillons barbares, aux boucliers retentissants : il entraînait avec lui, mais trop tard, les troupes ibériennes. Hannon, sil n'eût pas eu à lutter avec Scipion, avait assez d'habileté, de ruse et de courage militaire; mais rien de tout cela ne tenait contre l'accablant génie du général romain : ainsi Phébé fait pâlir les étoiles, pour s'éclipser à son tour devant les rayons de l'astre fraternel; ainsi les montagnes le cèdent à l'Atlas, les fleuves au Nil, les mers à l'Océan, père des ondes. Déjà Vesper commençait à répandre dans les cieux obscurcis une ombre qui nuit à l'ardeur des Romains : tout à coup Scipion fond sur les Carthaginois, qui se retranchaient dans leur camp, et force partout les ouvrages qu'ils abandonnent inachevés. Ces remparts à peine ébauchés, et faits de gazon, sont renversés sur les soldats qui tombent; c'est là toute leur sépulture. De tous ces guerriers, à peine un seul montra du coeur, et mérita, par sa résistance, de voir passer son nom à la postérité. Le cantabre Larus pouvait, même sans armes, se faire redouter par la seule masse de son corps et par l'étonnante souplesse de ses membres. Il combattait la hache à la main, à la manière de sa nation. Ferme au milieu de la déroute générale et du massacre de ses jeunes compagnons, dont il voyait les corps gisants à ses côtés, il remplissait à lui seul le vide de ceux qui étaient tombés. S'il combattait de près, c'était dans les premiers rangs ennemis qu'il semait la mort : était-il assailli de côté; il faisait tournoyer son arme autour de sa tête. L'ennemi vainqueur l'attaquait-il par derrière; il savait le frapper de sa hache sans se retourner, prêt de tous les côtés et toujours redoutable. Le jeune Scipion, frère de l'invincible général, lui lance son javelot avec furie, et du coup il abat le panache flottant de son casque ; le trait porte plus haut, relevé par la hache de Larus, prompt à le parer. Larus, à qui la colère devient une arme terrible, s'élance, en poussant un grand cri, et porte à son ennemi un coup de sa hache. Les deux lignes de bataille en sont ébranlées : le bouclier de Scipion retentit sous le poids de l'arme formidable. Mais le Cantabre va payer cher son audace : au moment où il ramène son bras en arrière, Scipion le lui tranche de son glaive, et la main tombe sans vie avec l'arme qu'elle tenait serrée. Quand Larus, le seul rempart qui restait aux vaincus, est tombé, tous ensemble lâchent pied et se dispersent à travers la plaine.
Ce n'est plus un combat, mais partout le triste et sanglant spectacle du carnage. Ici, les uns frappent, là, les autres tombent. Hannon, pris au milieu des fuyards, et les mains liées derrière le dos, était traîné vers Scipion, chargé de fers; il demandait la vie, et qu'on le laissât jouir de la douce lumière du ciel. «Les voilà donc, dit le capitaine romain, les voilà donc ces guerriers qui demandaient pour eux l'empire du monde, auxquels devait céder la toge et la race belliqueuse de Romulus ! S'il vous est si facile d'être esclaves, pourquoi avez-vous ressaisi vos armes? » Scipion achevait à peine ces mots, quand un cavalier, envoyé en éclaireur, arrive et lui apprend qu'Asdrubal, ignorant les désastres de cette journée, s'approchait avec rapidité pour joindre ses troupes à celles d'Hannon.
Il court à l'ennemi avec les premiers bataillons qui se présentent; il a vu venir avec une joie impatiente l'instant du combat, et l'ennemi courant à une mort certaine. « Dieux immortels, s'écrie-t-il, les yeux levés au ciel, je ne vous demande plus rien aujourd'hui, c'est assez d'avoir amené ces fugitifs à la pointe de nos épées; soldats, vos bras feront le reste : Courez, volez; voici mon père, voici mon oncle qui vous appellent à la vengeance. Ombres saintes, mes Dieux tutélaires dans le combat, apparaissez, je vous suis. Non, je ne m'abuse pas sur l'avenir, et vous allez être témoins d'un carnage digne de votre grand nom. Quand cessera-t-on enfin de combattre dans les plaines de l'Ibérie; viendra-t-il jamais ce jour où je te verrai, ô Carthage! tremblante au bruit de mes armes, et la guerre frémissant à tes portes. » Il dit; et le son retentissant des trompettes se fait entendre; des cris féroces ébranlent la voûte des cieux; les bataillons se choquent ainsi, quand fondent sur la mer le Notus, Borée, ou l'Auster inexorable aux matelots, on voit s'abîmer dans les vagues que leur souffle soulève, des flottes tout entières; tel encore Sirius, en montant dans les cieux, brûle les peuples du Midi, tout haletants sous ses mortelles ardeurs. Telle est l'impétuosité des combattants : ainsi la discorde furieuse les moissonne sous le tranchant du fer. La terre ne pourrait s'en tr'ouvrir assez pour recevoir dans son sein le nombre des mourants. Jamais, dans les déserts inhospitaliers, la rage des bêtes farouches n'a fait couler plus de sang. Déjà les vallées et la plaine ruissellent; les traits sont émoussés: l'Africain, l'Ibère belliqueux mordent la poussière. Une partie de l'armée résiste encore, mais affaiblie, les armes criblées de coups, du côté où Asdrubal agite sa lance. Ce jour-là n'eût pas vu finir le combat, et sans doute la valeur d'Asdrubal n'eût pas cédé, si un trait qui traversa sa cuirasse ne lui eût fait une légère blessure, et ne l'eût contraint de fuir. Il quitte la mêlée, se sauve de toute la vitesse de son cheval par des chemins détournés, et, favorisé par les ombres de la nuit, se dirige, en suivant le rivage, vers le port de Tartesse. Le premier après lui, par sa valeur, était le chef des Numides, Masinissa. Ce prince devint bientôt célèbre par une longue alliance avec les Romains, et par l'attachement qu'il leur garda. Fatigué de sa fuite pénible au milieu des ténèbres de la nuit, il s'était livré au sommeil; pendant qu'il dormait, une flamme brilla tout-à-coup sur sa tête, enveloppa doucement les boucles de sa chevelure, et se répandit sur son front, qu'ombragent d'épais sourcils. Ses gardes accourent, et s'empressent d'éteindre avec de l'eau les feux qui semblent se jouer autour de ses tempes. Mais sa vieille mère, qui sait l'art d'expliquer les augures, s'écrie: « Oui, dieux puissants, confirmez vos présages, et que cette lumière éclaire à jamais cette tête qui m'est chère; et toi, mon fils, ne crains rien de ces heureux prodiges; le ciel est pour toi, et ces feux sacrés qui environnent tes tempes ne doivent pas t'effrayer. Ils t'assurent une alliance éternelle avec les enfants de Dardanus; ils te présagent un empire plus étendu que celui de ton père, et tu verras ta destinée unie à celle des Romains. » Ainsi parla la prêtresse. Ce jeune guerrier est ému de ce prodige si éclatant, il n'attend plus des Carthaginois ni sa gloire ni le prix de sa valeur; Annibal lui-même perdait tous les jours à ses yeux de son éclat redoutable. L'aurore chassait du ciel les ténèbres qui l'obscurcissent; à peine avait-elle rougi de ses feux le beau visage des Atlantides, ses soeurs, que Masinissa se dirige vers les Romains, dans ce camp qui est encore celui de ses ennemis. Il entre; Scipion le reçoit d'un air affable. Masinissa parle ainsi : « Chef des Romains, les avertissements venus du ciel, les réponses favorables de la prêtresse ma mère, ta valeur surtout, qui te fait chérir des dieux, m'ont enfin détaché des intérêts de Carthage, et m'amènent ici volontairement. Fils de Jupiter, si j'ai montré quelque courage à braver tes foudres, je viens t'offrir aujourd'hui le bras que je crois digne de te servir. En venant à toi, je ne cède ni à la vaine légèreté d'un esprit incertain, ni au caprice d'une volonté changeante ; ce n'est pas même l'espérance de partager tes glorieux avantages qui m'amène ici : je fuis la perfidie, j'abandonne une nation parjure dès son origine. Puisque la guerre ici n'a fini pour toi qu'aux colonnes d'Hercule, allons maintenant la chercher ensemble à sa source même, à Carthage. Le fer et la flamme à la main, attirons en Libye cet Annibal, qui depuis trois lustres règne en vainqueur dans l'Ausonie, et a planté ses échelles contre les murs de Rome même. » Ainsi parle Masinissa. Scipion mettant sa main dans la sienne : «Chef des Numides, si notre nation te paraît grande dans la guerre, elle l'est encore plus par sa bonne foi. Oui, retire ta parole à ces fourbes qui furent tes alliés : les glorieuses récompenses ne manqueront pas à ton courage; on vaincra Scipion par les armes avant de le vaincre en reconnaissance. Quant à l'avis que tu ouvres de porter en Libye l'incendie de cette guerre, le temps en décidera. Plus d'une fois j'ai médité ce grand projet: Carthage pèse à mon âme impatiente. » A ces mots, Scipion lui fait présent d'une tunique militaire richement brodée, et d'un cheval aux harnais de pourpre; il l'avait pris lui-même sur Magon qui le montait; et déjà il avait essayé l'ardeur du fougueux animal. Il joint à ces dons la coupe d'or avec laquelle Asdrubal faisait des libations, et un casque orné de son panache. Après avoir ainsi scellé son alliance avec le héros africain, Scipion ne songe plus qu'à renverser les murs de Carthage.
Les Massyles avaient alors pour roi Syphax, le prince le plus riche de ces contrées, et qui ne manquait pas de bravoure. Ce monarque étendait son empire sur des peuples innombrables et jusqu'aux mers les plus éloignées. Il avait, dans ses vastes domaines, beaucoup de chevaux, d'éléphants, la terreur des combats, et de nombreuses troupes d'élite. Aucun prince de l'Italie n'était plus riche en ivoire, en or, en étoffes de pourpre. Scipion, jaloux de s'assurer un secours aussi puissant, songeant d'ailleurs à la grandeur du péril, si ce prince se tourne du côté des Carthaginois, ordonne aussitôt qu'une galère mette à la voile; dès ce jour il n'a plus qu'une pensée, la guerre d'Afrique.
Arrivé sur les bords africains, et dès que les vaisseaux sont entrés dans le port, il apprend qu'Asdrubal, fugitif et tremblant, l'a devancé sur les mers, qu'il a cherché dans sa détresse de nouveaux alliés, et qu'il vient d'entraîner les Massyliens dans le parti de Carthage. On annonce à Syphax que les généraux de ces deux peuples puissants qui se disputent les armes à la main l'empire du monde, sont dans ses états. Le roi ordonne qu'on les introduise dans son palais avec les plus grands égards, et tire vanité de l'éclat qu'en reçoit son diadème. Il regarde avec une joie orgueilleuse ces deux ennemis présents devant lui, et s'adresse en ces termes au chef des Romains : « Illustre Scipion, quelle n'est pas ma joie de te voir en ces lieux, et que j'ai de bonheur à te contempler! combien il m'est doux de retrouver en toi l'image de ton père; elle respire dans tes traits. Je me souviens qu'étant allé sur les bords d'Érythie, près de Cadix, où j'étais curieux de voir le flux et reflux de la mer, ces deux grands capitaines me vinrent trouver dans le voisinage du Bétis, et semblèrent m'accueillir avec les plus grandes marques d'amitié. Ils me firent même présent de ce qu'ils avaient de plus précieux dans les dépouilles de l'ennemi. Je reçus de leurs mains des armes, des freins avec lesquels vous domptez vos chevaux, et les premiers qu'on ait vus dans mes états; des arcs dont la force ne le cédait pas à celle de nos javelots. Ils mirent à mon service des maîtres vieillis dans l'art de la guerre, pour former à vos évolutions militaires mes bataillons épars et qui combattaient sans règles. Et lorsque je leur offris en retour cet or et ce précieux ivoire dont nos contrées abondent, je ne gagnai rien par mes instances; ils ne prirent l'un et l'autre qu'une épée renfermée dans un fourreau d'ivoire poli. Ainsi donc sois le bien venu dans ce palais. Mais puisque la fortune a conduit aussi vers moi à travers les ondes le général carthaginois, daigne écouter, ô Scipion ! ce que je vais dire; et toi puissant chef de la colonie de Tyr, Asdrubal, prête l'oreille attentive à de sincères avis. « Qui ne sait aujourd'hui quelle tempête est venue fondre sur l'Ausonie, quelle guerre a moissonné ses habitants, et réduit le Latium aux dernières extrémités? Qui ne sait que les plaines de l'Italie et d'Ibérie sont abreuvées depuis dix ans du sang carthaginois? Pourquoi ne pas mettre fin à ces tristes guerres? pourquoi ne pas déposer volontairement les armes? Vous, Carthaginois, contentez-vous de la Libye; vous, Romains, renfermez-vous dans l'Ausonie. Syphax, croyez-moi, ne sera pas un médiateur indigne de servir d'aussi grands intérêts, si vos esprits inclinent à la paix. » Scipion ne permet pas au roi d'en dire davantage; la coutume de sa nation, et le souverain arbitrage du sénat empêchent qu'il ne traite en son nom : il faut renoncer à ce vain espoir d'accommodement, puisque les pères conscrits seuls peuvent en décider. Les conseils de Syphax en restèrent là : on passa en festins le reste de la journée; après le repas, chacun s'abandonne au sommeil, et se délivre, dans le sein du repos, de la chaîne pesante des soucis. Déjà l'aurore, quittant sa couche matinale, éclairait la terre d'un jour nouveau.
Les coursiers du soleil sortaient de leurs célestes étables pour reprendre le joug, et le dieu n'était pas encore monté sur son char : cependant la mer brillait de quelques traits de feu prêts à jaillir de son sein. Scipion se lève de sa couche son visage est calme et serein, il se rend au palais de Syphax. Ce prince, selon la coutume de son pays, nourrissait des lionceaux, et savait l'art de dompter à la longue leur naturel féroce et leurs naissantes fureurs. Dans ce moment même il promenait une main caressante sur la crinière d'un de ces animaux, et jouait sans frayeur avec sa terrible gueule. Dès qu'il apprend la venue de Scipion, il revêt sa tunique royale; sa main gauche est ornée d'un sceptre, insigne majestueux de son antique empire; un bandeau blanc lui ceint la tête ; il porte l'épée à son côté, selon la coutume de sa nation. Scipion est introduit, reçu par le prince, en hôte et en ami; il va s'asseoir près de lui dans une partie retirée du palais, où on lui rend les mêmes honneurs qu'au monarque lui-même. « Puissant Syphax, lui dit le pacificateur de l'Espagne, dès que j'eus soumis les peuples des Pyrénées, mon premier soin et le plus ardent de mes désirs a été de venir te visiter dans tes états. La mer en courroux n'a pu m'arrêter : je ne viens pas te demander une chose au-dessus de ton pouvoir, ou qui puisse déshonorer la majesté de ton trône. Unis-toi de coeur aux Romains, et partage en ami nos succès. Non, les hordes massyles, le pays des Syrtes et les vastes domaines de tes aïeux ne peuvent pas tant pour ta gloire qu'une alliance fidèlement gardée avec le noble peuple de Laurente. Que dirai-je de plus? le ciel n'est jamais propice à celui qui ose attaquer la race de Dardanus. » Syphax entend ces propositions avec plaisir, les accepte; et, embrassant Scipion : « Oui, dit-il, confirmons cet heureux augure de la paix, et que les dieux présents entendent ces voeux communs de l'amitié : prenons ici à témoin et Jupiter au front paré de cornes et celui qu'on révère sur la roche Tarpéienne. » En même temps l'Africain faisait élever un autel de gazon; la hache déjà levée sur la victime allait la frapper, quand tout-à-coup le taureau brisant ses liens s'enfuit de l'autel, remplit de ses mugissements les galeries du temple, et répand la terreur dans le palais épouvanté. Le bandeau de Syphax, ornement de ses ancêtres, tombe sans qu'une main profane l'ait touché, et laisse à nu le front du roi.
Tels étaient les sinistres présages par lesquels les dieux annonçaient la chute de cet empire, et la triste destinée du prince. Le temps n'est pas éloigné où Syphax, vaincu et renversé de son trône, sera traîné au Capitole derrière le char du triomphateur, qui vient presque en suppliant lui demander son alliance. Le traité conclu, Scipion se rend au port, met à la voile, et, secondé par un vent favorable, regagne l'Ibérie, terre qui lui est si connue. Les peuples, avides de le revoir, accourent à sa rencontre; les Pyrénées soumises députent vers lui leurs nations diverses. Animées du même esprit, toutes l'appellent leur roi ; pour elles, c'est le plus beau titre et le suprême honneur dû au courage. Scipion refuse leurs offres avec douceur, comme peu dignes d'un Romain; il apprend à ces Barbares les usages de sa patrie, et que Rome ne peut supporter le nom des rois. Alors, n'ayant plus d'ennemi à vaincre dans ces contrées, il ne songe désormais qu'à rendre les derniers devoirs à des mânes vénérables. Il convoque à la fois les Latins, les peuples du Bétis, ceux du Tage, et parle ainsi au milieu de cette nombreuse assemblée: « Puisqu'il a plu aux dieux immortels de nous être favorables, d'abattre ici le Carthaginois, de le chasser de ces contrées où finit l'univers, de le rejeter loin de l'Espagne, afin qu'il regagnât en fugitif ses sables déserts, je veux aujourd'hui rendre aux miens, dans cette terre qui les a vus mourir, les honneurs funèbres, et apaiser leurs mânes, qui réclament de moi ce triste et dernier devoir. Faites silence et prêtez l'oreille à mes paroles : lorsque le soleil aura parcouru sept fois sa carrière, ceux qui savent manier les armes ou conduire un quadrige, ceux qui ont l'espoir de vaincre à la course, ou qui aiment à fendre les airs de leurs javelots, se réuniront ici pour disputer la palme glorieuse des jeux. Les plus nobles dépouilles des Carthaginois serviront à récompenser dignement le vainqueur, et nul ne se retirera sans un présent de ma main. » C'est ainsi que Scipion enflamme toute cette foule, à laquelle il commande par l'idée de l'honneur et des récompenses. Le jour venu, toute la plaine retentit de l'immense murmure de mille voix confuses. Scipion, les larmes aux yeux, conduit ces funérailles simulées avec toute la pompe de véritables obsèques : l'Ibère, le soldat romain apportent ensemble leurs offrandes et les déposent sur le cénotaphe embrasé. Scipion debout, tenant la coupe funéraire, qu'il remplit alternativement de lait et de vin, jette des fleurs sur l'autel des dieux.
En même temps il appelle, il évoque ces ombres; il chante, en pleurant, les louanges des deux héros, et célèbre du moins la gloire de ceux qui ne sont plus. De là il se rend au cirque, et propose de commencer les jeux par la course des quadriges. La foule, déjà tout impatiente d'applaudir, flotte incertaine et frémissante entre les rivaux : les barrières ne sont pas encore ouvertes, et chacun a les yeux attachés sur l'entrée de la lice où se pressent les chevaux. Au signal donné, la barrière s'ouvre avec fracas : à peine les coursiers se sont-ils élancés de toute la vitesse de leurs pieds, que mille cris étourdissants s'élèvent à la fois dans les airs.
Pareils à des combattants qui se disputent la victoire, les conducteurs, penchés sur leur attelage, suivent de la main et de la voix leur quadrige emporté, et semblent pousser de leurs cris les coursiers qui volent aussi rapides que la parole. Le cirque retentit du bruit des chars, et chacun des rivaux s'abandonne en aveugle à la fougue qui l'emporte. Ils précipitent leurs coursiers, les pressant du fouet, les gouvernant de la voix. Un noir tourbillon s'élève de l'arène poudreuse, obscurcit les airs, et dérobe aux yeux et la route que parcourent les chars, et les efforts de ceux qui les dirigent. Du côté des spectateurs on ne s'anime pas moins c'est à qui se déclarera, celui-ci, pour le coursier qu'il aime; celui-là, pour le guide en qui il espère. Les uns se passionnent pour leur patrie dont l'honneur est en jeu; les autres, pour la gloire jusque-là soutenue de l'antique race de leurs chevaux.
Tel a placé toutes ses douces et inquiètes espérances sur la tête d'un coursier novice au joug; tel autre se promet tout de la verte vieillesse d'un couple éprouvé dans les luttes depuis de longues années. Lampon vole et précède tous les autres. Né en Galice, il a précipité son char à travers les airs, et ses vastes élans laissent derrière lui les vents rapides. Mille cris, mille applaudissements font retentir le cirque. Les spectateurs, à la vue de ce char qui devance les autres, le croient déjà près du but, où le poussent leurs voeux. Mais tous ceux que l'expérience et l'habitude du cirque a rendus meilleurs juges de ces luttes, blâment l'imprudent écuyer qui prodigue ainsi, dès la première course, les forces de ses chevaux; et, le gourmandant, lui crient de loin, mais en vain, qu'il va les épuiser par des efforts mal mesurés. «Où t'emporte ton ardeur, Cyrnus? cesse de frapper; ramène à toi doucement les rênes.» Hélas ! Cyrnus est sourd â ces clameurs: plein de confiance en ses coursiers, il s'emporte, sans songer à l'espace qui lui reste encore à parcourir. Panchatès qui le suivait, n'était éloigné de lui que de la longueur d'un char. Ce coursier asturien était remarquable par la blanche étoile qui ornait son front, marque distinctive de ceux de son pays ; aussi blancs étaient ses pieds agiles.
Plein de courage, quoique d'une taille médiocre et d'une apparence peu remarquable, son ardeur lui donnait des ailes; il courait à travers la plaine, indigné de sentir le mors dans sa bouche écumante; à chaque élan il semblait grandir et tous ses membres augmenter. Hibérus tout éclatant de pourpre conduisait ce char. Pélore s'avançait le troisième; il avait à son côté Caucasus, qui courait de front avec lui. Caucasus, rétif et regimbant au bruit flatteur de la main qui le caresse, se plaisait à mordre son frein, et remplissait sa bouche d'une écume ensanglantée : Pélore, plus souple et plus docile, poursuivait sa course sur la gauche, serrant de près la borne, et n'en faisant jamais dévier le char qu'il emportait. Il était remarquable par sa noble encolure, où flottait en se jouant la plus épaisse crinière. O prodige! Caucasus n'avait pas de père. Sa mère, Harpé, avait été fécondée par le souffle d'un Zéphir de printemps : fils des vents, il était né dans les plaines des Vettons. Le noble Durius poussait ce char dans la carrière. Caucasus semblait se fier à la main sûre du vieil Atlas, qui le guidait. Le noble coursier avait été envoyé par Tydée, ville que bâtit Diomède, errant loin de sa patrie. Il passait pour être de la race des chevaux troyens que le fils de Tydée ravit sur les bords du Simoïs à Énée vaincu. Déjà les rivaux avaient fourni la moitié de la carrière, et redoublaient d'efforts pour arriver au terme : Panchatès s'anime pour atteindre le premier char, il va le dépasser, il s'élève au-dessus, il va s'élancer dedans ; déjà la corne de ses pieds recourbés frappe et ébranle le char de Galice. Après eux, vient Atlas; mais il ne s'avance pas avec moins de vitesse que Durius, resté comme lui des derniers.
On eût dit qu'ils couraient ainsi de concert et pour maintenir de front leurs attelages alignés. Hibérus, qui suivait Cyrnus de plus près, voit que les coursiers de Galice sont épuisés, qu'ils n'avancent plus que sous les coups violents et redoublés du fouet, et que le char ne bondit plus comme auparavant sur l'arène. Alors, pareil à la tempête qui fond tout à coup du sommet des montagnes, Hibérus se penche sur le cou de ses coursiers, et comme suspendu sur leur tête, il pousse l'ardent Panchatès, le gourmande de n'être que le second, le stimule avec le fouet, l'encourage de la voix. Eh quoi! coursier d'Asturie, tu souffriras qu'un autre te devance et t'enlève la palme. Courage, vole, glisse sur la plaine; eh! n'as-tu pas les ailes des vents? Lampon épuisé se ralentit : en vain il ouvre sa bouche haletante, il n'a pas un dernier souffle pour arriver au but. A ces mots, Panchatès s'enlève comme s'il ne faisait que s'élancer hors de la barrière, et laisse derrière lui Cyrnus qui essaie, mais en vain, de courir son égal, ou de le croiser dans sa course. Le ciel retentit, frappé de mille clameurs qui s'élèvent du cirque. Panchatès, victorieux, lève sa tête altière, s'emporte dans les airs, et entraîne avec lui les autres coursiers du quadrige. Atlas et Durins, les derniers tous deux, ont recours à la ruse. Celui-ci s'efforce d'arriver par la gauche, celui-là le presse sur la droite et voudrait passer devant lui : mais c'est en vain qu'ils tâchent de se surprendre l'un l'autre. Enfin Durius, plein de confiance dans sa florissante jeunesse, se penche sur ses rênes, détourne obliquement son char, et l'oppose de côté à celui du vieil Atlas dont il pousse et fait soulever l'essieu. Le faible vieillard lui adresse de justes remontrances : «Ou t'emportes-tu? et quelle est cette nouvelle manière de courir en furieux? Je le vois, tu veux ma mort et celle de mes coursiers. » A peine finissait-il de parler, que son essieu vole en éclats. Atlas est renversé la tête la première, et avec lui, spectacle déplorable! avec lui gisent, de côté et d'autre, dans la poussière les chevaux abattus. Durius, vainqueur, agite fièrement ses rênes; la barrière est libre, et Pélore laisse derrière lui Atlas, qui tâchait de se relever, au milieu de l'arène. Il ne tarda pas à joindre le quadrige fatigué de Cyrnus. Cyrnus, dont la course s'était ralentie et qui apprenait trop tard à modérer son ardeur, est bientôt dépassé par ce char rapide, que les clameurs et les applaudissements semblent encore pousser avec plus de rapidité.
Déjà Panchatès touchait de sa tête le dos et les épaules d'Hibérus, qui se sent avec effroi pressé par le souffle ardent du coursier et tout échauffé par sa brûlante écume. Durius fond en avant, il ne guide plus ses chevaux, il les laisse aller sous le fouet; ce n'est pas en vain; car il va tenir, il tient déjà sur la droite la même ligne qu'Hibérus. Étonné de tant de bonheur, il s'écrie : « Voici, voici le moment, Pélore, de montrer que tu es fils du Zéphir; que ceux dont l'origine est vulgaire apprennent combien l'emportent sur eux les rejetons des dieux. Vainqueur, tu élèveras des autels et tu offriras des dons à ton père. » En effet, si Durius, trahi par une émotion où se mêlaient la crainte et la joie du succès, n'eût laissé échapper son fouet avec ses paroles, il eût peut-être consacré au Zéphir les autels qu'il lui avait voués. Le malheureux jeune homme tourne alors sa colère contre lui-même, comme s'il eût vu tomber la couronne de sa tête victorieuse. Déchirant sa belle tunique aux franges d'or, il se répand en pleurs et en plaintes amères. Déjà les coursiers, qui ne sentent plus le fouet, ne savent plus obéir, et vainement Durius, en guise d'aiguillon, secoue sur leur dos les rênes inutiles.
Cependant Panchatès, assuré de la victoire, courait droit au but, et, la tête haute, semblait réclamer le premier prix. Un vent léger se joue dans sa crinière en désordre, et la répand sur son cou et sur ses larges épaules. L'orgueilleux coursier se lève enfin sur ses jarrets flexibles, et triomphe, aux applaudissements universels. Scipion donne à tous les combattants une hache massive d'argent ciselé, et distribue les autres prix selon le mérite des rivaux. Le premier reçoit un coursier rapide, présent non méprisable du roi des Massyles ; le second, deux coupes sur lesquelles brille l'or que roule le Tage, et qui font partie de l'immense butin fait sur les Carthaginois.
Le troisième obtient la dépouille d'un lion, et un casque sidonien surmonté d'un panache aux crins hérissés. Le vieil Atlas eut le dernier prix, quoique son essieu brisé l'eût arrêté au milieu de la carrière, son âge et son malheur ont touché le coeur de Scipion : il le fait venir, et lui donne un jeune et vigoureux esclave ; il y joint l'honorable présent d'une coiffure du pays. Le général romain propose ensuite la course à pied, et enflamme tous les cœurs par la vue des récompenses qu'il y destine. « Le premier prix, dit-il, sera ce casque; voilà le cimier qui rendait Asdrubal la terreur de l'Ibérie. Le second des vainqueurs aura cette épée; mon père la ravit à Hyempsa, tué par sa main. Le troisième se consolera par le don d'un taureau. Quant au reste des concurrents, ils se contenteront chacun de deux javelots forgés du métal de cette contrée. » Aussitôt Tartessus et Hesperus, brillants de jeunesse et de beauté, se présentent et sont accueillis par des acclamations favorables. Ils étaient venus de Cadix, célèbre colonie tyrienne, qui leur avait donné le jour. Après eux vient Béticus, dont le menton est à peine couvert du premier duvet; il tirait son nom du fleuve qui coule sous les murs de Cordoue, et cette ville ne mettait pas peu de prix à ce qu'un de ses enfants remportât le prix de la course. Il est suivi d'Eurytus, à la chevelure d'un blond ardent, à la peau plus blanche que la neige; aussi mille cris s'élèvent à son entrée dans la lice; Sétabis l'avait nourri sur ses collines, et ceux de qui il tenait le jour assistaient aux jeux, le coeur ému de crainte et d'espérance. Après eux, paraissent Lamus, Sicoris, enfants de la belliqueuse Ilerda ; et Théron qui boit de cette onde qui, sous le nom de Léthé, effleure les rivages de ses flots oublieux. Suspendu sur la pointe du pied, chacun des concurrents prête l'oreille, se penche en avant, et sent battre son coeur du feu de la gloire.
Le son de la trompette leur a ouvert l'espace ; ils s'élancent plus rapides que la flèche que l'arc a chassée par les airs. Les spectateurs, partagés dans leurs vœux, poussent des cris, debout sur les ongles de leurs pieds: chacun se fatigue à appeler par son nom le concurrent qu'il favorise. La troupe glorieuse s'emporte dans la carrière, sans y imprimer la trace de ses pas. Ils sont tous dans la fleur de la jeunesse, tous embellis par les grâces du visage, tous également rapides, tous dignes de la victoire, Eurytus, jusqu'au milieu de la carrière, a conservé le premier rang ; il ne devance ses rivaux que de quelques pas: il les devance pourtant.
Non moins ardent, Hespérus le presse à chaque pas que fait Eurytus, il met le pied sur la trace qu'il a quittée; il suffît à l'un de se voir le premier, à l'autre d'espérer qu'il pourra l'être. Leur course n'en est que plus précipitée: ils se portent vers le but de la force de toute leur haleine, et ces efforts ajoutent à leur beauté. Mais voici qu'un rival, qui d'abord avait couru derrière tous les concurrents, et d'un élan modéré, comme s'il eût senti qu'il avait recueilli assez d'haleine, se dresse tout à coup, et s'élançant, avec furie, plus rapide que l'air, déploie, contre l'attente de tout le monde, des forces qu'il avait su ménager. Ce rival, c'est Théron. On eût cru voir Mercure lui-même, les pieds soutenus sur ses ailes, parcourir la voûte des cieux. Il laisse les uns derrière lui, puis les autres, au grand étonnement de la foule. Du dernier rang il passe au troisième, et déjà son pied inquiète celui d'Hespérus. Et non seulement il fait trembler le rival qu'il suit; mais Eurytus lui-même, l'espoir de la lice, se trouble au bruit de la course ailée de Théron. Tartessus, qui est au quatrième rang, et dont les efforts seront inutiles si ceux qui le devancent conservent chacun te leur, s'efforce de joindre son frère, derrière lequel courait Théron.
Mais celui-ci, emporté par son ardeur impatiente, parut devant Hespérus irrité de dépit. Il n'avait plus qu'un rival devant lui; et le but, en se rapprochant, redouble leur courage; tout ce que la fatigue, la crainte qui pénètre dans leur âme, leur laissent de forces et d'espérances, ils le rassemblent pour cette lutte d'un moment. Ils courent de front et sur la même ligne, et peut-être tous deux eussent-ils mérité le prix en touchant le but en même temps, si Hespérus qui suivait Théron, saisissant, dans un accès de colère, la longue chevelure qui flottait sur son cou d'albâtre, ne l'eût ainsi arrêté. Eurytus devance son rival retardé, et tout triomphant arrive au but. Il reçoit de Scipion le casque éclatant, glorieux prix de la victoire; les autres obtiennent les récompenses promises; et, la tête couronnée de feuillage, ils quittent la lice en faisant retentir le fer de leurs javelots. Scipion propose alors un combat plus sérieux : il s'agit d'un simulacre de guerre, d'un combat à l'épée. Mais ici les rivaux ne sont pas des hommes dont la vie est souillée de crimes; la valeur seule, aiguillonnée par l'amour de la gloire, doit se mesurer avec la valeur : spectacle digne d'un peuple issu de Mars, image de ses travaux guerriers. Dans la foule, deux frères se présentent : quels crimes les rois n'ont-ils pas osés, et quel forfait reste-t-il que le désir de régner n'ait pas fait commettre? Les spectateurs détestent leur fureur impie. C'est pour un sceptre qu'ils vont s'égorger ! La féroce coutume de leur pays leur a mis à la main ces armes parricides. C'est le trône de leur père, resté vide par sa mort, qui sera le prix de cet exécrable combat.
Ces furieux se précipitent l'un sur l'autre avec toute la rage que peut souffler à des hommes l'ambition de régner. Mais tous deux succombent, emportant chez les ombres leurs coeurs assouvis du sang fraternel. Les deux épées, poussées par un même effort, ont traversé les deux poitrines : des injures accompagnent les coups mortels, et leurs âmes farouches murmurent encore d'amères paroles en s'évanouissant dans l'air, qui les reçoit malgré lui. Leurs ombres elles-mêmes ne voulurent pas de paix, et du bûcher qui les consume tous deux, la flamme impie s'élança en se divisant, et leurs cendres refusèrent de reposer ensemble. Les autres combattants furent honorés d'un prix proportionné à leur valeur et à leur adresse: les uns emmenèrent des boeufs dociles au joug du labourage : les autres de jeunes esclaves pris dans le butin des Maures, et accoutumés à faire lever les bêtes féroces de leurs repaires. Enfin Scipion distribua des vases d'argent, des habits enlevés à l'ennemi, des chevaux, des casques éclatants surmontés de panaches, et des peaux de lion. Le dernier spectacle du cirque fut le combat du javelot. Ceux qui se disputaient l'honneur d'atteindre le but furent le noble Burrus, illustre par ses dieux, et né sur les bords du Tage, dont l'or fait pâlir les sables et semble troubler les eaux; Glagus, qui fait voler un trait plus vite que le vent; le chasseur Acontéus dont les cerfs n'ont jamais pu éviter le javelot, malgré leur fuite rapide; Indibilis, longtemps ennemi des Latins, alors leur allié; Ilerdès, valeureux guerrier, dont le trait sait atteindre l'oiseau qui s'enfuit sous la nue. Burrus eut les premiers honneurs; son trait avait frappé le but, il reçoit pour prix une esclave, habile à colorer la laine avec la pourpre d'Afrique.
Ilerdès, qui avait approché le plus près du but après lui, reçoit avec joie pour second prix un jeune esclave, pour qui c'était un jeu de saisir les daims à la course. Le troisième est adjugé à Acontéus; il eut deux dogues hardis à aboyer après le sanglier. L'assemblée applaudit à grands cris à ces récompenses; alors Lélius, tout éclatant de pourpre, et le frère de Scipion appellent avec joie les grands noms et les ombres des guerriers morts dans les combats. L'un et l'autre ils lancent en même temps leur javelot, se faisant un devoir d'ajouter à l'éclat des jeux par cet hommage rendu à des cendres sacrées.
Scipion lui-même, dont la joie éclatait sur son visage, pour récompenser dignement cette pieuse pensée, donne à son frère une cuirasse enrichie d'or, et à Lélius, deux coursiers rapides d'Asturie. Puis, se levant, il fait voler de toute sa force sa lance victorieuse, symbole de l'honneur qu'il rend aux illustres morts. La lance, poussée avec vigueur, franchit l'espace, tombe, se plante dans la terre; et tout à coup, ô prodige! se couronne de feuillages et de branches, et à peine naissante, devient un grand chêne dont l'ombrage se projette au loin.
Les prêtres, consultés, répondent qu'on ne peut prétendre à de plus grandes destinées ; que les dieux l'indiquent et le promettent par ce prodige. Après cet heureux présage, Scipion part pour l'Italie : il a chassé de l'Ibérie les Carthaginois, et vengé à la fois sa patrie et sa famille. Sa gloire fut son seul triomphe. Le plus grand désir du Latium était de donner la Libye au jeune capitaine, avec la dignité consulaire mais les vieillards, au coeur glacé, ennemis de la guerre à cause de ses hasards, s'opposaient à ce projet hardi, et repoussaient ces espérances de gloire avec une prudence mêlée de crainte.
Dès que Scipion est revêtu de la haute dignité de consul, il propose ouvertement son projet au sénat, et demande à aller renverser Carthage. A ces mots, le vieux Fabius se lève, et de sa bouche, d'où tombent des paroles respectées : «Rassasié de vie et d'honneurs, dit-il, je ne crains pas que le consul, à qui ses jeunes années promettent tant de gloire, me croie guidé par un désir jaloux de diminuer sa renommée; la mienne est assez grande, et mes succès passés n'ont pas besoin de lauriers nouveaux; mais, tant qu'un souffle me restera, je me croirai criminel de manquer à ma patrie, et déshonoré même, par mon silence. Quoi! Scipion, tu veux porter la guerre en Lybie? mais l'Italie est-elle donc sans ennemis, et n'est-ce pas assez pour nous de vaincre Annibal? Quelle gloire plus grande iras-tu chercher sur les rives de Carthage? Si nous sommes si avides de gloire, voilà les lauriers qu'il te faut moissonner. La matière de tes triomphes est près de toi, la fortune t'a donné un rival digne de ton courage. C'est le sang du cruel Annibal que demande l'Italie ; c'est de ce sang qu'elle a soif. En quelle contrée, en quels lieux vas-tu traîner nos étendards? Commence par éteindre le feu qui consume l'Italie. L'ennemi épuisé est là sous tes yeux, et tu l'abandonnes, et traître à ta patrie, tu dégarnis les sept collines de leurs défenseurs? Mais tandis que tu porteras le ravage dans les Syrtes et dans des sables stériles, ce fléau de notre pays ne viendra-t-il pas fondre une seconde fois sur ces murs qui lui sont connus? n'envahira-t-il pas le Capitole, qui n'aura plus de bras, plus d'armes pour le, repousser? Quelle conquête vaut que tu quittes l'Italie et que tu abandonnes Rome au bras d'un vieillard qui a passé l'âge des combats? Frappés par ce foudre terrible, aurions-nous le temps de te rappeler de la Libye, comme nous avons rappelé naguère Fulvius de Capoue? C'est ici qu'il faut vaincre, ici qu'il faut délivrer l'Italie de cette guerre qui depuis trois lustres y répand le deuil. Retourne ensuite au pays des Garamantes, et va mériter un triomphe chez le Nasamon. Mais, à cette heure, les dangers de l'Italie s'y opposent. Ton père, ce héros dont le courage a illustré ta race, près de mener son armée en Ibérie, revint sur ses pas se jeter au-devant d'Annibal qui se ruait du haut des Alpes sur l'Italie; et toi, consul, tu songes à t'éloigner d'un ennemi vainqueur, pour l'arracher, dis-tu, par ce stratagème du sein du Latium ! Mais si, loin de suivre ton armée, il reste ici, sans s'effrayer, combien ne regretteras-tu pas, quand Rome sera prise, tes conseils imprévoyants ! Mais je veux bien que, craignant pour Carthage, il mette à la voile, suive ta flotte et tes drapeaux; en sera-t-il moins ce redoutable Annibal, que tes yeux ont vu camper sous les murs de Rome? » Ainsi parlait Fabius, et tous les vieillards murmuraient les mêmes plaintes. Alors Scipion prit la parole : «Deux illustres généraux venaient de perdre la vie en même temps; toute l'Ibérie subissait le joug de Carthage, sans que Fabius, sans qu'aucun de ceux qui partagent son avis, songeât à y porter du secours; c'est moi, j'ose le dire, qui, malgré ma jeunesse, m'exposai à cet orage, qui osai braver la tempête et attirer sur moi tout le danger. Nos vieillards disaient de même qu'on avait tort de confier la guerre au bras d'un jeune homme ; et le même prophète que j'entends encore qualifiait l'entreprise de téméraire. Mais j'en rends grâces aux dieux, protecteurs de la race troyenne: Scipion, ce frivole jeune homme, ce bras d'enfant, ce Scipion, à peine mûr pour les armes, vous a rendu toute l'Ibérie sans échec. Il a poussé devant lui le Carthaginois, et suivi le cours du soleil jusqu'aux cimes de l'Atlas. Il a purgé du nom libyen ce monde redevenu Romain, et n'a ramené ses étendards qu'après avoir vu le soleil dételer ses coursiers fumants sur un rivage rendu à Rome. Ce même Scipion vous a donné des rois pour alliés. A présent il ne reste plus que Carthage à détruire : ce sera le dernier de vos travaux; Jupiter même, le père des hommes, vous y convie par ses prodiges. Annibal a déjà la pusillanimité de la vieillesse, ou du moins il l'atteste, afin que ce ne soit pas une gloire pour nous d'avoir fait cesser de si longs malheurs par la défaite d'un vieillard. Pour moi, je reconnais ce que peut mon bras, et je sens qu'en moi la force s'est accrue avec les années. N'inventez donc point des prétextes de retard : les dieux m'ont réservé la gloire d'effacer l'opprobre de nos anciennes défaites; laissez un libre cours à la destinée : ç'a été pour le prudent Fabius un titre assez glorieux de n'avoir pas été vaincu; et il est vrai qu'en temporisant il nous a faits ce que nous sommes. Mais Magon, Hannon, Asdrubal, auraient-ils été défaits, si je m'étais tenu oisif, enfermé dans mon camp. Quoi! un jeune Carthaginois, à peine à la fleur de l'âge, aura pu parcourir les campagnes du Latium, s'avancer jusque sous les murs de Rome et visiter la source sacrée du Tibre ! Il aura pu dévorer dans une longue guerre toutes les forces de l'Italie; et nous n'oserons transporter nos étendards en Afrique, et faire trembler à notre tour les demeures tyriennes ! Tous les rivages de la Libye sont ouverts au loin et plongés dans une sécurité profonde, et cette terre ennemie jouit de la paix et de l'abondance : que Carthage connaisse enfin la crainte après l'avoir si longtemps inspirée! qu'elle sache qu'il nous reste des armes, alors même que nos plaines ne sont pas encore délivrées de la présence d'Annibal. Ce, général, que vos timides délibérations ont laissé vieillir dans le Latium, où il a versé notre sang à grands flots depuis trois lustres, je saurai, moi, le forcer de revenir à Carthage, tremblant, mais trop tard, pour ses murs embrasés. Rome verra-t-elle donc sur ses remparts les marques honteuses du bras des enfants d'Agénor, tandis que Carthage, libre d'inquiétudes, apprendra nos dangers sans en craindre pour elle, et nous fera la guerre, ses portes ouvertes? Oui, que notre farouche ennemi batte encore nos murailles du bélier sidonien, s'il n'apprend pas que je l'ai prévenu en livrant aux flammes les temples de Carthage. » Le sénat, enflammé par ce discours, semble reconnaître la voix du destin et se rend aux désirs du consul. On fait des voeux pour le salut de la patrie, et l'on permet à Scipion de transporter la guerre en Afrique.