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Silius Italicus

LIVRE XIII

livre 12 - livre 14

 

 

 

 

 Annibal ne se retirait qu'à pas lents, et le sommet du Capitole disparaissait à peine à ses yeux; il se retourne, jette un regard farouche sur Rome, et se dispose à rebrousser chemin. Néanmoins il campe dans la plaine où la Tutia promène en serpentant le faible ruisseau de ses ondes ignorées, et va se perdre sans bruit et sans nom dans le fleuve de Toscane. Là il éclate en reproches, tantôt contre ses principaux officiers, tantôt contre les dieux, tantôt contre lui-même. « Réponds, soldat, toi qui as fait regorger de sang les lacs de la Toscane, qui as ébranlé des foudres de la guerre le royaume de Daunus, où vas-tu, dans ta frayeur, porter tes drapeaux déshonorés ? Quel ennemi t'a blessé de son épée ou de sa lance? Si Carthage, que tu aimes, se levait maintenant devant toi avec ses tours altières, quelle raison lui donnerais-tu de cette retraite sans gloire et sans blessures? O patrie ! je fuis devant la pluie, la grêle, l'orage, le tonnerre! Hâtons-nous de laver la nation tyrienne de cette honte qui nous égale aux femmes, et qu'on ne dise pas de nous qu'il nous faut un ciel sans nuage et un air pur et transparent pour oser combattre ». En effet, la terreur venue des dieux remplissait encore leur esprit, ils croyaient sentir l'odeur de la foudre s'exhalant de leurs armes, et voir Jupiter en courroux combattre pour Rome. Toutefois, l'obéissance et le courage qui leur faisaient exécuter les ordres du chef, conservaient sur eux leur empire. A peine a-t-il parlé de ramener les drapeaux à Rome, que cet ordre se répand partout, et devient le plus ardent désir de l'armée. Ainsi, lorsqu'un caillou a percé la surface d'une eau dormante, la première agitation paraît aux cercles étroits qui s'y forment; mais bientôt le mouvement se communique et s'étend à la masse tremblante des eaux, les cercles se multiplient et vont s'élargissant jusqu'à ce qu'enfin le dernier touche dans son vaste contour les deux rives opposées.

Un guerrier, l'honneur et le déshonneur d'Argyripe, s'élève contre ce projet. C'était Dasius, homme d'une illustre origine, et issu par Diomède de la race glorieuse d'Énée; riche, mais infidèle aux Romains, il avait suivi le parti du bouillant Carthaginois, n'espérant plus dans la fortune du Latium. Rappelant alors un fait ancien, transmis d'âge en âge, il s'écria: « Quand les Grecs ébranlaient les murs de Pergame sous les coups d'une longue et impuissante guerre, et que Mars était arrêté par des remparts sans pouvoir verser de sang, Calchas (car c'est ainsi que le courageux Diomède, interrogeant ses souvenirs, à la demande de son beau-père Daunus, le racontait souvent à table), Calchas prédit aux Grecs affligés que, s'ils ne parvenaient à enlever la statue de la belliqueuse Pallas du sanctuaire de la citadelle où elle était enfermée, jamais Ilion ne succomberait sous leurs armes ; et que la fille de Léda ne reverrait point Amyclée. Les dieux avaient décidé que l'ennemi n'entrerait pas dans la ville, tant qu'elle posséderait cette statue. C'est alors que le fils de Tydée, mon aïeul, accompagné d'Ulysse, pénètre dans la citadelle par une route indiquée, égorge les gardes à la porte du temple, enlève ce palladium, descendu des cieux, et que les portes de l'infortunée Pergaine s'ouvrent à nos destinées triomphantes. Diomède bâtit plus tard une ville sur les frontières de l'Oenotrie; alors, troublé par l'idée de son forfait, il veut apaiser Minerve par des sacrifices, et se rendre propices les pénates d'Ilion.
Il élève donc dans la citadelle d'Argyripe un vaste temple, que Minerve, arrachée de Troie, n'agréa point; mais elle lui apparut en songe, dans toute sa majesté divine, au moment du plus profond sommeil, et lui dit d'un ton menaçant: « Non, fils de Tydée, les hommages que tu veux me rendre ne sont pas dignes de moi, et ne peuvent m'honorer; ni le mont Gargan, ni la Daunie ne me doivent des autels: va trouver aux champs de Laurente ceux qui jettent les fondements d'une nouvelle Troie, plus heureuse que la première. Porte-leur les bandelettes et la chaste divinité de leurs pères ».
Diomède, à cet ordre, se dirige avec empressement vers le royaume de Saturne. Déjà le Troyen, vainqueur, y bâtissait une nouvelle Pergame, sous le nom de Lavinium, et plantait les drapeaux d'Ilion dans les bocages de Laurente. Mais à peine, arrivé près du Tibre, Diomède a-t-il fait débarquer sur le rivage ses troupes brillantes, que les Troyens sont saisis d'un soudain effroi. Alors le gendre de Daunus, élevant dans sa main une branche d'olivier, en signe de paix, s'exprime en ces termes au milieu des murmures des Troyens : « Fils d'Anchise, bannis toute crainte, tout ressentiment. Tout ce que nos fronts ont dégoutté de sueur sanglante sur les bords du Xanthe et du Simoïs, devant la porte de Scée, n'a pas été pour nous ; les dieux et les trois soeurs impitoyables ont tout fait. Parle, pourquoi ne point achever, sous de plus heureux auspices, le cours de notre vie? unissons nos mains désarmées, voici la déesse qui recevra nos serments ». En même temps, debout sur la poupe de son vaisseau, il montre le palladium aux Troyens étonnés, en priant la déesse d'oublier son crime. Oui, c'est ce symbole qui a frappé de mort les Gaulois, assez hardis pour envahir les murs de Rome; et d'un peuple si nombreux et si grand, il n'est pas resté un seul homme pour retourner à ses antiques autels ». Annibal, entraîné par ces paroles, fait replier ses tentes, et remplit de joie le soldat en lui donnant le signal du retour. Il se jette sur les riches campagnes où la déesse Féronie est adorée au fond d'un bocage arrosé par les eaux du Capenas, fleuve sacré. Là, dit-on, s'étaient accumulées dans son temple, depuis l'époque antique de sa fondation, des richesses restées intactes, et que des offrandes multipliées n'avaient cessé d'accroître; biens immenses amassés par les siècles, trésors abandonnés depuis longtemps et que le respect religieux avait seul conservés jusqu'à ce jour. Annibal souffle dans ces âmes avides et barbares la pensée d'un pillage sacrilège, et il arme leur courage du mépris des dieux. Il s'éloigne ensuite par de longs détours, et se dirige vers les vastes plaines que cultive le Bruttien jusqu'aux bords de la mer de Sicile.
Tandis qu'Annibal gagne tristement le rivage de Rhégium, Fulvius, voyant le sol de la patrie délivré de ses ennemis, portait aux assiégés de Capoue la funeste nouvelle de cette retraite, et réduisait ces malheureux aux dernières extrémités. S'adressant aux plus braves d'entre les soldats: « N'effacerons-nous jamais ce déshonneur, leur disait-il? Quoi! cette ville perfide, cette autre Carthage ennemie de Rome, est encore debout? N'a-t-elle donc pas rompu l'alliance qui l'unissait à nous? N'a-t-elle pas conduit Annibal à nos portes, et demandé le partage du consulat? du haut de ses tours, elle attend patiemment le Libyen et ses cohortes ».
Mêlant les actions aux paroles, Fulvius fait approcher des tours de bois, assez élevées pour dominer les murailles, et ordonne qu'on assemble des poutres garnies de leurs ferrements, pour enfoncer les hautes portes de la ville, et renverser les remparts qui l'arrêtent. Ici s'élève un ouvrage aux flancs garnis de poutres entrecroisées; là, un mantelet, rempli de soldats, présente son dos tout armé. Après ces préparatifs nécessaires, et que demande l'art des sièges, il donne le signal, et, d'un geste animé, ordonne à ses soldats d'escalader les murs; la terreur s'en répand dans toute la ville. A l'instant se montre un augure favorable à ses efforts.
C'était une biche d'une couleur qu'on avait rarement vue, et dont la blancheur effaçait celle de la neige et des cygnes. Capys l'avait rencontrée dans la campagne, comme il traçait par un sillon l'enceinte de Capoue ; touché des douces et innocentes caresses de l'animal, il l'apprivoisa en l'élevant. Devenue familière, et dressée à venir à la table de son maître, elle aimait à s'offrir à la main qui voulait la flatter. Les femmes avaient l'habitude de passer dans ses poils un peigne d'or, et d'y rappeler la blancheur, en lavant l'animal dans le fleuve.
Cette biche devint bientôt la divinité du lieu; on la crut la messagère de Diane ; on lui offrit des parfums comme à la déesse. Toujours pleine de vigueur et de vie, elle avait déjà mené son heureuse vieillesse au-delà de mille ans; et, par son âge, elle égalait l'antiquité de la ville; mais la mort vint terminer enfin cette longue existence. Effrayée par la présence de plusieurs loups qui, à la faveur des ombres de la nuit, avaient pénétré subitement dans Capoue (sinistre présage pendant un siège !), elle avait pris la fuite au hasard dès les premiers feux du jour, et s'était jetée éperdue dans les campagnes environnantes. Saisie par les soldats romains qui la poursuivent à l'envi, elle est immolée par Fulvius à Latone, comme une victime agréable, et le général prie la déesse de seconder son entreprise. Alors, plein d'ardeur et de confiance dans la protection de la déesse, il serre de plus près les assiégés ; et, suivant le contour sinueux des murs, il les enferme par une tranchée garnie de soldats, et les tient enveloppés du réseau de ses armes, comme une proie tombée dans les flets du chasseur. Au milieu de leurs angoisses, un fier guerrier, dont le casque est ombragé d'un haut panache, et dont la main excite un coursier fougueux et écumant, s'élance hors de la ville : c'est Taurea. De l'aveu même d'Annibal, ni les Autololes, ni les Maures, ne lançaient un javelot avec autant de force.
Son cheval frémissant ne peut rester en place au bruit des trompettes; mais le cavalier le dompte d'une main vigoureuse, et quand il se voit assez près de l'ennemi, et qu'il s'est avancé jusqu'à portée de la voix : « Claudius, s'écrie-t-il, si tu as quelque confiance en ton bras, viens seul dans la plaine, et que la bataille soit entre nous ». Claudius était un guerrier habile et illustré par mille exploits glorieux.
A cet appel, le Romain n'attend plus que la permission du général pour accepter le combat.
Car il est défendu, sous peine de mort, à tout soldat, de combattre sans en avoir reçu l'ordre. Fulvius donne carrière au courage du guerrier: plein d'orgueil, Claudius s'élance hors des rangs, et pousse à travers la campagne son cheval, dont les pas font tourbillonner autour de lui un nuage de poussière. Tauréa, dédaignant la courroie de sa pique, ne veut pas emprunter le secours du noeud qui la doit chasser avec plus de force, et il brandit son javelot par le seul effort de son bras. Furieux, il darde le trait qui ne fait que fendre les airs. Le Romain n'est pas si bouillant. Il parcourt des yeux tout le corps de son ennemi, cherche l'endroit où le fer devra pénétrer plus sûrement, lui donne le change par ses mouvements, en feignant de lâcher sa pique, qu'il retient aussitôt.
Enfin il perce le milieu du bouclier de son adversaire ; mais l'arme ne s'étant pas teinte du sang dont elle avait soif, il tire rapidement son épée. Tauréa, redoutant le coup qui le menace, l'évite en faisant voler son cheval sous les coups de ses éperons. Claudius, non moins rapide, le suit sans le perdre d'un pas, le presse à bride abattue dans sa fuite précipitée. Le vaincu est emporté par la peur, le vainqueur par la colère, par l'amour de la gloire, par le désir de verser un sang qui lui appartient. L'un et l'autre se jettent ainsi dans la ville. Chacun en croit à peine ses yeux : est-ce un prestige? Claudius seul oser pénétrer dans ces murs; mais le Romain intrépide a déjà traversé la ville étonnée, et revient dans les rangs de l'armée par l'autre porte.
La même ardeur enflamme bientôt les assiégeants. C'est à qui fondra sur les murs et pénétrera dans la ville. Le fer, les flammes brillent de tous côtés. Une grêle de pierres tombe sur les remparts; les piques volent jusqu'au haut des tours ; aucun soldat ne veut le céder à un autre en bravoure ; la fureur égale tous les courages; les flèches fendent l'air, et vont tomber au milieu de la ville. Fulvius contemple avec joie cette ardeur, qui n'a plus besoin d'être encouragée, ni excitée par la voix du devoir: on se dispute le danger. Dès que le général voit ses troupes ainsi animées, et ne voulant plus d'autres guides que la fortune ou leur valeur, il se précipite vers la porte comme la foudre, et vient chercher la gloire au milieu des périls.
Trois frères jumeaux en avaient la garde, chacun avec une troupe de cent hommes d'élite ; et tous trois, placés au même poste, veillaient à la sûreté de la ville. Numitor était le plus beau des trois. Lauréus était le plus rapide à la course, et Laburnus le plus grand et le plus fort; mais chacun se servait d'armes différentes. L'un était renommé dans les combats pour son adresse à lancer la flèche; l'autre, ne se fiant point au fer tout seul, se servait de piques et de javelots empoisonnés; l'arme favorite du troisième était le feu et les torches ardentes. Tel autrefois, sur les bords atlantiques, un monstre affreux, géant aux trois corps, Géryon, déployait ses fureurs ; ses trois bras portaient au combat autant d'armes différentes.
L'un lançait des flammes, l'autre jetait des flèches en arrière, le troisième dardait unie pique vigoureuse, et, d'un seul effort, il portait ainsi trois différentes blessures.
A la vue de cette lutte, où les armes étaient si diverses, à la vue du carnage qui se faisait aux portes, dont les piliers étaient arrosés du sang des mourants, Fulvius, en furie, brandit sa lance; le trait fend les airs, portant avec lui la mort; et tandis que Numitor se découvre pour bander son arc et lancer ses flèches du haut du rempart, il est frappé au flanc.
Cependant, dédaignant de se battre enfermé dans l'enceinte des murs, Virrius, guerrier peu redoutable, mais téméraire, se laisse emporter par une ardeur aveugle hors des portes de la ville, à la tête d'une troupe qu'il expose à la fureur des assiégeants. Scipion se jette au-devant de lui, et moissonne sans pitié l'ennemi qui s'offre à ses coups.
Tifate et ses coteaux ombragés avaient donné le jour au bouillant et audacieux Calène. Son courage égalait son vaste corps ; arrêter un lion qu'il avait poussé dans ses filets, combattre là tète nue, attaquer un taureau menaçant, le saisir par les cornes, et le coucher à terre, était pour lui jeu d'habitude et matière inépuisable à d'orgueilleux récits.
Tandis que Virrius s'emporte ainsi hors de la ville avec sa troupe, Calène sort aussi sans cuirasse, soit qu'il ait dédaigné de s'en couvrir, soit qu'il n'en ait pas pris le temps. Dégagé du poids de cette armure, il poussait devant lui l'ennemi qui fuyait en désordre.
Déjà il avait percé Véliterne au milieu du ventre, et renversé d'un coup de pierre Marius, qui s'exerçait d'ordinaire à des joutes équestres avec Scipion. L'infortuné, la bouche ouverte, et déjà expirant sous le coup de la pierre qui le suffoque, implorait son ami. Scipion, dont la douleur furieuse double les forces, brandit, en versant des pleurs, sa pique qui résonne; il voudrait du moins donner à Marius la consolation de voir en mourant périr son ennemi. Le trait vole avec la rapidité de l'oiseau qui fend l'air, perce Calène à la poitrine, et couche à terre le colosse. L'impétuosité de Scipion égalait en ce moment celle de l'esquif léger qui glisse à la surface des ondes ; à chaque coup de rame sur les îlots, il fuit plus vite que les vents et parcourt tout l'espace de sa longueur.
Volésus atteint Ascagne, qu'il poursuit ; Ascagne avait jeté ses armes dans la plaine, afin de gagner plus promptement les murs. Soudain sa tête, tranchée d'un seul coup, roule à ses pieds, et le tronc, encore emporté par son élan, va tomber plus loin.
Les assiégés n'osent espérer de défendre plus longtemps leurs portes ouvertes : Virrius ramène sa troupe, et les premiers rentrés (extrémité cruelle!) sourds aux prières de leurs compagnons, les laissent en dehors des remparts ; et la porte, impuissante et tardive barrière, roulant avec effort, se ferme sur les derniers! Les Romains pressent l'ennemi avec plus de vigueur, pour l'écraser dans sa détresse ; et si la nuit ne couvrait la terre de ses sombres voiles, le soldat en furie se serait ouvert un passage en brisant les portes de la ville.
Toutefois, les ténèbres n'apportent pas un repos semblable aux deux armées. Ici, c'est un sommeil paisible tel qu'on le goûte après la victoire. Mais Capoue, épouvantée par les clameurs et les sanglots des femmes, par les gémissements des hommes et par leurs cris de terreur, n'aspire qu'au terme de ses peines et de ses douleurs.
Virrius, l'instigateur de leur défection perfide, et le chef du sénat, affecte de garder le silence ; mais soudain, résigné à périr, il leur crie : « Plus de salut à attendre d'Annibal ! J'espérais pour nous le sceptre de l'Italie, et j'avais décidé que nous transporterions à Capoue l'empire de Romulus, si les dieux et la fortune secondaient nos armes. C'est moi qui ai envoyé les Carthaginois devant Rome pour en saper les murailles, et je n'ai pas craint de demander d'une voix ferme, à cette ville, le partage des honneurs du consulat. J'aurai donc assez vécu si je puis encore disposer de cette nuit. Que ceux qui tiennent à coeur de conserver leur liberté jusque chez les ombres de l'Achéron viennent chez moi prendre leur part d'un dernier festin. Là, l'esprit captivé par Bacchus, dont la liqueur coulera dans leurs veines, ils pourront s'endormir dans la mort, et trouveront un remède à leurs revers, en avalant le poison léthargique qui peut seul désarmer le destin ».
Il dit, et se rend chez lui accompagné de la foule.
Au milieu de son palais s'élève un immense bûcher, dernier refuge pour lui et ceux qui meurent avec lui. D'un autre côté, la douleur, la crainte, mettent le peuple en fureur. On se rappelle trop tard Décius, expiant sa vertu dans les rigueurs de l'exil. La
Bonne Foi considère ce spectacle du haut des cieux, et agite de terreur ces âmes perfides.
Une voix inconnue semble se répandre dans les airs : « Mortels, ne rompez pas les traités en tirant le glaive : gardez plutôt la foi jurée: mieux vaut être fidèle que de gouverner les empires sous la poupre. Quand la fortune d'un ami chancelle, celui qui se félicite de rompre avec lui, au lieu de soutenir son débile espoir, verra sa maison, sa femme, et sa vie tout entière dans le trouble et dans la désolation : il sera poursuivi sur terre et sur mer, tourmenté nuit et jour par la foi qu'il aura méprisée et violée; et ce souvenir nourrira ses douleurs ». Déjà l'impitoyable Erynnis, cachée dans un nuage, est présente à toutes les assemblées; elle se place à table à côté des convives, sur leurs lits, et partage leur repas. Elle leur présente les coupes pleines des poisons du Styx, et leur verse à longs flots les peines et la mort. Virrius, en attendant que le poison pénètre jusqu'à la moelle de ses os, monte sur le bûcher, tient étroitement embrassés les compagnons de sa destinée, et ordonne enfin d'approcher promptement la flamme. La nuit touchait à sa fin, et le Romain, vainqueur, se précipitait dans la ville. Déjà les troupes de Capoue aperçoivent, debout sur les murs, Milon, qui y appelle ses soldats. Consternée, la ville ouvre ses portes, et l'un voit s'avancer en tremblant, vers le camp ennemi, tous ceux qui n'ont pas eu le courage de prévenir ces calamités par la mort. Capoue est tout entière aux Romains; elle confesse sa fureur aveugle, et leur ouvre ses maisons qu'a souillées l'hospitalité donnée aux Carthaginois. Les femmes, les enfants, le sénat consterné, le peuple qui ne méritait point de pardon, se précipitent pêle-mêle au-devant des Romains. Tous les soldats s'arrêtent, appuyés sur leurs piques, et regardent ces hommes incapables de supporter la bonne comme la mauvaise fortune. Ces vieillards, dont la barbe couvre la poitrine, et balaie la terre; ou qui, souillant leurs cheveux blancs dans la poussière, mêlent à de honteuses larmes d'humiliantes prières, et, comme de faibles femmes, remplissent l'air de cris lamentables.
Tandis que l'armée considère avec étonnement cet inutile repentir; et attend en courroux l'ordre de renverser ces murs, un secret sentiment de religion gagne toutes les âmes, et fait céder leur colère à la douce influence de la divinité. Plus de ruines, plus de flammes; l'incendie ne dévorera point ces temples en un vaste et même bûcher. Insensiblement ce dieu favorable pénètre jusqu'au fond des coeurs, il les captive, et, se dérobant à tous les yeux, il leur rappelle que Capys a jeté autrefois les fondements de cette superbe cité, et leur fait entendre qu'il est bon de laisser subsister ces murs au milieu de campagnes aussi vastes. Peu à peu la colère s'apaise dans ces esprits farouches, et la fureur se dissipe par degrés. C'était Pan, que Jupiter avait envoyé, dans la pensée de sauver de sa ruine cette ville troyenne; Pan, qu'on dirait toujours suspendu sur la terre qui garde à peine la trace de son pied. Sa main droite joue avec la peau d'une chèvre d'Arcadie; il en agite joyeusement la queue par les carrefours, aux jours de ses fêtes, et réjouit les passants en leur distribuant des coups de lanière. Une branche de pin, au feuillage aigu, lui ceint la chevelure et ombrage ses tempes. Sur son front vermeil on voit poindre deux petites cornes. Ses oreilles sont droites ; de l'extrémité de son menton tombe une barbe en désordre. Le dieu est armé d'un bâton semblable à celui des pâtres. Son flanc gauche est couvert de la belle peau d'un jeune daim. Il n'est point de roche si escarpée, si impraticable, sur laquelle il ne s'élance et n'aille poser sa corne bifourchue, en voltigeant à travers les précipices. Quelquefois il se retourne, et regarde en riant les mille jeux de la queue hérissée qui lui sort au milieu du dos; il porte la main sur son front, pour se garantir des feux du soleil, et parcourt les campagnes en se couvrant les yeux. Après avoir exécuté les ordres de Jupiter, apaisé la rage malfaisante, et touché le coeur du soldat furieux, le dieu revole aux bois d'Arcadie et au pénale, ses délices. Sur ses cimes sacrées, il fait retentir au loin les airs des sons mélodieux de ses chalumeaux aigus, et conduit tous ses troupeaux au bruit de ses chansons.
Fulvius, par une modération qui l'honore, fait donc éloigner la flamme des portes, et veut qu'on laisse subsister les murs. Aussitôt le soldat quitte ses torches et remet l'épée dans le fourreau. Cependant on enlève un précieux butin de ces temples et de ces maisons où l'or brillait de toutes parts: funeste aliment de l'orgueil, richesses qui ont causé la perte de leurs possesseurs ; des habits de femmes, dont on a dépouillé les hommes, des tables apportées d'un autre climat, des coupes, où brillent les perles de l'Orient, ornement du luxe le plus raffiné; un nombre infini de vases d'or et d'argent ciselés, uniquement destinés aux festins, une longue suite de captifs, des sommes immenses, ravies aux habitants, et qui pourraient suffire aux frais d'une longue guerre ; enfin des troupes innombrables d'esclaves employés au service des tables.
Dès que Fulvius eut fait donner, aux sons de l'airain guerrier, le signal de cesser le pillage, il se place sur un siégé élevé, et, en général qui savait aussi bien récompenser qu'encourager les belles actions, il appelle Milon : « Guerrier, que Junon nous a donné à Lanuvium, lui dit-il, viens recevoir en vainqueur le prix de ton courage, et que ta tête soit ceinte de cette couronne murale ». Il fait ensuite amener les grands de la ville, illustres coupables, dont le châtiment doit passer le premier, et la hache fait justice de leurs forfaits.
L'intrépide Tauréa (car je ne voudrais pas taire même la gloire d'un ennemi ) s'écrie d'un ton farouche : « Toi, Fulvius, tu prétends m'ôter une vie plus grande que la tienne? et, par tes ordres, un licteur abattra aux pieds d'un lâche la tète du plus brave des guerriers? Non, Romains, le ciel ne vous a pas réservé cet honneur ». A ces mots, la menace éclate dans son regard, la fureur embrase ses yeux, et il se plonge avec intrépidité son épée redoutable dans la poitrine. « Va donc, lui dit Fulvius, suis chez les ombres ta patrie expirante. Laisse au sort des combats â décider de notre vigueur et de notre force d'âme. Si tu croyais t'abaisser en subissant la loi du vainqueur, tu pouvais chercher la mort les armes à la main ». Tandis que Capoue expie sa faute malheureuse par le sang que verse le vainqueur, la fortune mêlait à Rome la tristesse à la joie : les deux Scipion périssaient en Espagne, grands noms dignes d'une grande douleur.
Le jeune Scipion, revenant après la guerre, s'était arrêté à Pouzzole. La renommée lui apprit dans cette ville le deuil de sa famille, et la cruelle destinée des siens. Lui qui n'avait pas encore cédé au malheur, il se frappe violemment la poitrine et déchire ses vêtements. Aucun ami ne peut le retenir; il oublie ce que les devoirs de l'homme de guerre exigent de lui. Sa tendresse filiale s'emporte contre les dieux cruels, et sa douleur se refuse à toute consolation. Déjà il avait passé plusieurs jours dans les gémissements, quand, tout à coup, les ombres de son père et de son oncle lui apparaissent. Il se résout alors à évoquer leurs mânes, et à chercher une consolation à sa douleur dans le commerce de ces deux grands hommes. Le marais voisin semble l'y inviter, et l'eau stagnante de l'Achéron marque l'horrible entrée des enfers. D'ailleurs, il veut savoir ce que lui réservent les destins. Le jeune héros se rend donc à Cûmes, dans l'antre où la prêtresse d'Apollon, Autonoé, siégeait sur un trépied sacré. Il lui confie son projet et l'affliction de son coeur, et la conjure de faire paraître à ses yeux les deux héros de sa race.
La sibylle lui répond aussitôt: « L'usage veut que l'on offre aux mânes en sacrifice expiatoire des brebis noires immolées vers l'aube du jour, et que l'on fasse couler dans des fosses le sang de ces victimes expirantes. Alors les pâles demeures t'enverront leurs habitants. Quant aux autres choses que tu veux connaître, c'est par la bouche d'une prêtresse plus puissante que moi que tu dois les apprendre. Je vais appeler des Champs-Élysées l'oracle, docile à ma voix, et, au milieu de cérémonies sacrées, faire paraître devant tes yeux l'ombre prophétique de l'ancienne sibylle, pleine du dieu qui l'inspire. Va donc, après t'être purifié, va à l'entrée voisine de l'Averne, quand la nuit humide sera au milieu de sa carrière; et offre à l'inflexible dieu les victimes dont je t'ai parlé. Prends aussi avec toi du miel et du vin le plus pur ». Scipion, que ces avertissements et l'espoir de contempler la sibylle ont rempli de joie, prépare en secret le sacrifice indiqué. Quand l'heure marquée est venue, et que la nuit a partagé en intervalles égaux le temps des ténèbres, il se lève et se dirige vers la noire entrée du Tartare, où, fidèle à ses promesses, se tenait déjà la sibylle, siégeant dans l'antre du Styx. Là, au fond d'un large abîme s'ouvre une caverne dont le ciel lui-même a l'horreur, et dont le vaste gouffre vomit, avec un sourd mugissement, l'affreux marais du Cocyte. Elle y entraîne le jeune héros, le presse de creuser la fosse, et, murmurant d'une voix étouffée une secrète invocation, elle lui commande d'immoler les victimes selon les rites prescrits. D'abord il sacrifie un taureau noir au dieu souterrain ; une génisse qui n'avait point senti le joug tombe ensuite en l'honneur de la déesse Henna. A toi, Alecto, à toi, triste Mégère, il immole des brebis choisies. On répand sur les victimes du miel, du vin et des coupes de lait.
« Arrête, jeune guerrier, s'écrie alors la prêtresse, ose contempler le spectacle qui va t'apparaître du fond de l'Érèbe. Je vois s'avancer le Tartare entier : l'empire de Pluton va se montrer. Mille spectres sous diverses formes; tous les hommes, nés et morts depuis l'ancien chaos, se précipitent en foule. Tu vois Scylla, les cyclopes; les chevaux d'Odrysie que Diomède repaissait de chair humaine. Soutiens ce spectacle et tiens avec intrépidité ton épée nue. Que ton glaive chasse toutes ces âmes qui viendraient pour boire le sang des victimes avant que l'ombre de la sibylle sacrée ait apparu. Jette toutefois les yeux sur cette ombre privée de sépulture qui s'avance précipitamment pour t'entretenir. Son corps n'a point été brûlé, aussi peut-elle parler sans avoir auparavant goûté du sang ».
Scipion l'aperçoit soudain et s'écrie au milieu de son trouble: « Grand Appius ! quel bras, quelle catastrophe t'a enlevé à la patrie accablée, alors que de cruelles guerres demandent des héros tels que toi? non, tu ne le cédais à personne ni par ta valeur, ni par tes stratagèmes. Il y a dix jours que je te vis en revenant de Capoue ; tu pansais tes blessures, et si tu t'affligeais, c'était d'être éloigné par ta faiblesse des murs de Capoue, et privé des honneurs promis à ton courage ».
Appius lui répond: « Vaincu par la douleur, j'ai été enlevé hier à la douce lumière des cieux pour être à jamais précipité sur les sombres bords. Mais ma famille, esclave de la coutume, et retenue par les lenteurs de vaines cérémonies, diffère trop longtemps de brûler mon cadavre, pour le porter en pompe dans le tombeau de mes pères. Au nom de tes glorieux exploits, si dignes des miens, empêche, je t'en prie, qu'on ne conserve mon corps embaumé, et fais au plus tôt passer à mon ombre errante les portes de l'Achéron ». « Illustre descendant de l'antique Clausus, lui dit Scipion, ce soin sera le premier qui occupera ma pensée, bien qu'elle plie sous le poids des affaires. Les peuples ont sur les morts des idées bien différentes; de là cette diversité infinie dans les cérémonies religieuses des funérailles.
Dans l'Ibérie était, dit-on, un ancien usage d'abandonner les corps morts en pâture à un vautour immonde. En Hircanie, c'est à des chiens qu'on donne à dévorer le cadavre des rois qui ne sont plus. L'Égypte renferme dans des tombeaux les corps, qu'on y fait tenir debout, et le cadavre n'est jamais éloigné de la table du festin. Le Pont a imaginé d'enlever la cervelle du crâne des guerriers, et de le remplir de parfums, pour conserver à jamais leur visage. Les Garamantes enfouissent les morts nus dans le sable. Les Nasamons, sur la côte libyenne, ensevelissent dans la mer ceux qui ont perdu la vie. Les Celtes se plaisent à vider les crânes, les entourent d'un cercle d'or, et s'en servent, les barbares ! comme de coupes dans leurs festins! Les Cécropides veulent qu'on brûle sur un bûcher commun ceux qui sont morts ensemble pour la patrie; mais les Scythes les suspendent aux arbres, d'où ces corps tombent en lambeaux pourris, et le temps reste chargé du soin de leur sépulture ». Tandis qu'ils se parlaient ainsi, l'ombre de la sibylle s'avance: « Cessez vos discours, dit Autonoé, voici, voici la prêtresse, oracle de la vérité; sa science ne s'arrête qu'aux limites de celle des dieux. Il est temps que je me retire avec tes compagnons, et que je livre aux flammes les victimes ».
Dès que l'antique sibylle, toute chargée des secrets du destin, a touché des lèvres le sacrifice et goûté légèrement le sang des victimes, elle fixe ses regards sur le jeune héros, paré de la beauté de son âge, et lui dit: « Lorsque je jouissais de la lumière du jour, les peuples entendaient sans cesse l'antre de Cumes retentir de mes oracles. Je t'ai même annoncé comme devant avoir part dans le cours des siècles aux révolutions futures de votre empire. Mais vos ancêtres n'ont pas attaché assez d'importance à mes paroles.
Ils furent peu jaloux d'en pénétrer le sens ou d'y conformer leurs actions. Apprends donc, jeune guerrier, puisque tu as tant à cœur de le savoir, apprends donc aujourd'hui l'ordre de tes destins et ceux de Rome qui en dépendent. Tu viens avec empressement interroger ton sort, et voir les ombres de ton père et de ton oncle. Oui, tu vengeras ce père en portant tes armes victorieuses en Ibérie. Avant l'âge du commandement, on te confiera une armée.
Le fer à la main, tu mettras fin à l'allégresse de Carthage; et, envoyé comme un heureux augure, tu partiras avec joie pour les plages espagnoles, et tu soumettras Carthagène. Après ces exploits, tu seras revêtu d'un plus grand pouvoir encore, et la sollicitude de Jupiter ne s'éloignera pas de toi, qu'il n'ait rejeté toute la guerre en Libye, et qu'il n'ait lui-même amené le chef des Carthaginois au-devant de ta victoire. Je rougis de l'ingratitude des Romains, qui, après tant de hauts faits, refusent à ta gloire une patrie et un asile ». Elle dit, et tourne ses pas vers le marais ténébreux.
« Quelle que soit la rigueur du sort qui m'est réservé, répondit Scipion, je lutterai avec courage; pourvu que je sois innocent. Mais, ô vierge illustre, puisque tu n'as vécu que pour être favorable aux entreprises des humains, de grâce, arrête un instant tes pas, daigne me nommer ces mânes silencieux, et m'ouvrir le Palais du maître terrible de ces lieux ». Elle y consentit: « Tu me demandes, dit-elle, de te montrer un royaume qu'on ne doit pas désirer de connaître. Là, au sein des ténèbres et parmi les ombres, habitent en voltigeant des peuples innombrables. Ils ont tous une même demeure: un vide immense s'étend au milieu de ce vaste empire. Tout ce qui a eu vie sur la terre, dans les mers et dans les airs, séjour du feu, depuis le premier instant que la nature a exercé sa vertu féconde, tout enfin, emporté par une mort commune, est descendu dans ce séjour, ce champ silencieux peut contenir tous les êtres qui sont morts et tous ceux qui nai tront pour mourir. Dix portes ferment les avenues de ce royaume. La première s'ouvre aux guerriers qui ont supporté pendant leur vie les fatigues de Mars.
Par la seconde sont introduits ceux qui ont fondé les premières villes, donné des lois aux cités, un gouvernement mémorable aux nations.
Par la troisième entrent les laboureurs, foule chère à Cérès, qui arrive pleine d'innocence chez les mânes, et dont la fraude n'a jamais empoisonné le coeur.
La suivante est destinée à ceux qui ont inventé des arts agréables, répandu dans la vie de doux délassements, et fait des vers dignes du suffrage des Muses. La porte voisine est celle des naufragés: il n'entre par celle-là que ceux qui ont été le jouet de la furie des vents, ou que les tempêtes ont engloutis. Vient ensuite la vaste porte qui reçoit la multitude des coupables ; ils confessent leurs crimes à l'entrée, et, sur le seuil même, Rhadamante prononce ses arrêts, et inflige leur supplice à ces ombres vaines.
La septième porte s'ouvre à la foule des femmes, et c'est là qu'habite Proserpine au milieu de pâles bocages. Celle qui suit livre passage aux innombrables enfants, aux vierges dont le flambeau d'hymen s'est changé en torche funèbre, et à ceux qui sont morts à l'entrée de la vie: on reconnaît cette porte aux rugissements qui s'y font entendre. D'un autre côté, resplendit à l'écart et loin des ténèbres une porte brillante. Elle conduit aux Champs-Elysées par un sentier secret couvert de frais ombrages. Les mânes irréprochables habitent ce séjour, qui s'étend entre le royaume du Styx et les demeures célestes. Au-delà de l'Océan, près de la source sacrée du Léthé, elles boivent à longs traits l'oubli de leur vie mortelle.
L'or qui répand son éclat sur la dernière porte annonce qu'elle touche à la source même de la lumière. Il semble que la Lune, qui en est voisine, y verse toute sa clarté. C'est par là que les âmes retournent au ciel, pour revenir, après mille lustres, ranimer leurs corps, lorsqu'elles ont oublié le royaume de Pluton. Telles sont les routes et les portes que visite la mort hideuse, qui tient ouverte son horrible bouche et qui va sans cesse de l'une à l'autre. Dans l'intervalle s'ouvre un gouffre immense, entièrement vide et inhabité, auquel des marais fangeux servent de limites. Le terrible Phlégéthon, qui s'y déborde au loin en brûlant ses rives, fait retentir le tourbillon de ses flammes rapides et lance des roches embrasées. Plus loin l'impétueux Cocyte pousse avec furie ses flots d'un sang noir, et se précipite en bouillonnant. Le Styx, marais horrible dont Jupiter et tous les dieux attestent les ondes redoutables, roule entre ses deux rives une boue fumante mêlée de poix et de soufre.
L'Achéron, plus formidable que ces trois fleuves, fait sans cesse fermenter dans son lit une affreuse sanie et d'épais poisons, dégorge en mugissant des torrents d'un sable glacial, et descend lentement à travers les lagunes d'un noir marais. C'est de cette sanie que Cerbère abreuve sa triple gueule. Tel est aussi le breuvage de Tisiphone, de Mégère ; mais il ne peut calmer leur soif toujours plus ardente. Le dernier fleuve sort des sources formées par les larmes qui sont versées devant le seuil du palais de l'inflexible dieu, et il en borde l'entrée. Que de monstres divers veillent ici couchés dans les vestibules, et dont les murmures répandent en se mêlant la terreur parmi les mânes! Le Chagrin rongeur, la Maigreur, compagne des maladies ; l'Affliction, nourrie de pleurs, la Pâleur, privée de sang, les Soucis, les Embûches, la Vieillesse plaintive, l'Envie qui se serre la gorge de ses deux mains, la Pauvreté, mal hideux et qui porte au crime; l'Erreur, à la démarche trompeuse, la Discorde, qui s'applaudit de confondre le ciel et les mers, Briarée, chargé d'ouvrir avec ses cent bras la porte du palais de Pluton, le Sphinx avec sa tète de femme et sa bouche ensanglantée, Scylla, les farouches Centaures, les ombres des Géants. Si quelquefois Cerbère, brisant les mille anneaux qui le retiennent, vient à parcourir le Tartare, Alecto même, ni Mégère, avec toute sa fureur, n'osent approcher du monstre qui aboie en roulant autour de ses flancs sa queue de vipère.
A droite s'élève un if qui étend au loin son épais branchage et qu'arrose et engraisse l'onde du Cocyte. C'est là que des nuées d'oiseaux sinistres, le vautour qui se repaît de cadavres, d'innombrables hiboux, l'orfraie à l'aile sanglante, les Harpies ont fixé leur demeure : ils se tiennent attachés par groupes épais à toutes les feuilles, et font retentir l'arbre d'horribles sifflements.
Au milieu de ce sombre entourage est assis sur un trône l'époux de Proserpine, interrogeant les rois sur leurs forfaits. Là, debout et chargés de chaînes, ils se repentent trop tard sous les yeux de leur juge. Autour d'eux s'agitent les Furies avec tout l'appareil des supplices. Qu'ils voudraient, hélas! n'avoir jamais connu l'éclat et l'orgueil du sceptre!
Les malheureux qu'ils ont opprimés injustement pendant leur vie bravent ici leur tyrannique empire ; et les plaintes, que la terreur contenait autrefois, peuvent maintenant éclater en toute liberté. Ces rois sont alors, les uns enchaînés sur un rocher, les autres condamnés à rouler un énorme quartier de roc contre la pente d'une montagne; l'éternelle Mégère en accable un autre des coups de son fouet armé de serpents.
Tels sont les supplices réservés aux tyrans cruels.
Mais il est temps que tu voies le visage de ta mère; voici son ombre qui s'avance la première avec empressement. C'est à l'amour secret de Jupiter pour Pomponia que tu dois le jour. Cet amour fut l'ouvrage de Vénus qui, prévoyant que la guerre allait s'allumer entre Carthage et le Latium, et dans la pensée de prévenir les embûches de Junon, pénétra insensiblement le coeur du père des dieux d'une flamme amoureuse et le maîtrisa tout entier. Sans cette prévoyance de Vénus, les vierges de Carthage entretiendraient maintenant le feu sacré sur l'autel de Vesta ». A l'ordre de la sibylle, l'ombre goûte du sang, et tous deux se reconnaissent. Scipion le premier s'écrie : « ô mère chérie ! toi que je révère à l'égal des dieux, oui, pour te voir j'aurais volontiers acheté au prix de ma vie le droit de franchir le Styx et ses ténèbres. Oh! combien mon sort fut triste, lorsqu'à ma naissance le premier de mes jours fut le dernier des tiens, et changea en funérailles les honneurs dus à ta maternité! »
Sa mère lui répond: « Ma mort, ô mon fils! ne fut pas douloureuse : délivrée du doux fardeau que l'amour d'un dieu avait mis dans mon sein, Mercure, obéissant à Jupiter, me conduisit par la main dans les Champs-Élysées, et me plaça au rang que l'illustre mère d'Alcide et Léda tiennent de la faveur divine.
Apprends, mon fils, ta brillante origine, pour t'affranchir de toute crainte au milieu des combats et t'encourager à t'élever jusqu'aux cieux par l'éclat de tes exploits. Libre enfin de t'ouvrir ces secrets, je vais parler. Écoute : seule, vers le milieu du jour, j'avais cherché le repos dans le sommeil, quand je me sentis tout à coup étreindre dans des embrassements inaccoutumés; ce n'était point la douceur des baisers de mon époux; je vis alors, quoique le plus profond sommeil pesât sur mes yeux; oui, je vis Jupiter tout éclatant de lumière: il ne put me cacher sa divinité, bien qu'il eût pris la forme d'un vil serpent, dont le corps se recourbait en mille replis tortueux. Il ne me fut pas donné, hélas ! de survivre à ta naissance ! combien j'ai gémi de quitter la vie avant de t'avoir révélé ces secrets! » Elle dit. Scipion, plein de joie, s'avance pour embrasser sa mère; trois fois il veut la saisir, et trois fois l'ombre échappe à sa tendresse. Aussitôt se présentent les ombres, toujours unies, de son père et de son oncle. Scipion s'élance à travers les ténèbres, et poursuit de ses vaines caresses ces mânes chéries qui, semblables à une légère fumée, à la vapeur qui forme les nuages, se dérobent à ses embrassements. « Mon père, ô toi qui étais l'appui de l'Italie! quel dieu jaloux t'enleva au Latium? hélas! pourquoi ai-je eu le malheur de m'éloigner de toi un seul instant? j'aurais présenté ma poitrine au coup mortel qui t'était destiné.
Dans quel danger tes funérailles ont plongé l'Italie entière : deux tombeaux, par ordre du sénat, s'élèvent en votre honneur au milieu du Champ-de-Mars ». Il allait en dire davantage; les deux ombres l'interrompent, et celle de son père lui parle la première. « La vertu, mon fils, est à elle-même sa plus belle récompense; toutefois, il arrive plein de douceur chez les ombres, le bruit de la reconnaissance et de la gloire que l'on a laissées après soi sur la terre, et que l'oubli ne saurait dévorer.
Mais, dis-nous, toi, l'honneur de notre race, quelle est cette guerre où tu t'épuises en efforts? Quelle terreur me saisit quand je songe avec quelle furie tu t'emportes à travers les plus grands dangers. Vaillant jeune homme, je t'en conjure par ta cause même de notre mort, modère cette ardeur guerrière; que ta famille te serve d'exemple. La moisson, mûrie aux feux de l'été, venait d'être foulée pour la huitième fois depuis que, foudroyée et soumise par nos armes unies, la terre de Tartesse avait subi le joug. Nous avions relevé les murs de l'infortunée Sagonte, fait sortir ses maisons de leurs cendres, et purgé de leurs ennemis les rives du Bétis. L'indomptable frère d'Annibal avait fui plusieurs fois devant nous mais, ô perfidie de ces Barbares toujours sans foi!, j'allais attaquer Asdrubal, épuisé par ses défaites, lorsque tout à coup les cohortes celtibériennes, troupes vénales qu'il avait gagnées à prix d'or, se débandent et abandonnent mes drapeaux. Alors l'ennemi, dont les forces viennent de s'augmenter par la défection de mes alliés, m'enveloppe de ses épais bataillons.
Non, mon fils, je n'ai pas vu finir en lâche, ni sans me venger, le dernier de mes jours; j'ai terminé ma vie avec gloire ». Il dit, et Cnéius, son frère, ajoute à ce récit celui de sa fin tragique.
« Réduit enfin à la dernière extrémité, j'avais cherché un refuge au sommet d'une tour, et j'y faisais les derniers efforts de valeur; l'incendie éclatait de tous côtés, mile torches fumantes pleuvaient autour de moi. Loin de moi la pensée de me plaindre aux dieux de ma mort. Un vaste tombeau a reçu mon corps et mes armes, brûlés des mêmes flammes, et séparés par la mort seule.
Mais une pensée douloureuse me tourmente; je crains qu'après nos deux défaites, l'Espagne, inondée de Carthaginois, ne subisse de nouveau leur joug ».
A ces paroles, le jeune Scipion s'écrie, le visage baigné de pleurs : « Dieux! puissiez-vous un jour infliger à Carthage le juste châtiment de pareils attentats! Mais calmez vos craintes; les peuples des Pyrénées sont contenus dans le devoir. C'est Marcius, homme d'une expérience éprouvée sous votre commandement, qui a rallié vos armées défaites, et soutenu le poids de cette guerre. On dit même qu'il a mis le vainqueur en déroute, et vengé votre mort ». A ces mots, les deux ombres satisfaites se retirèrent dans le riant séjour des justes : Scipion les suivit longtemps de ses regards respectueux et tendres.
Alors paraît Paul Émile, dont l'ombre est à peine reconnaissable. Après avoir goûté du sang, il dit : « Flambeau de l'Italie, toi dont j'ai vu la valeur surpasser celle d'un simple mortel, qui t'a contraint de descendre dans les ténèbres et de visiter ces royaumes, où l'on n'entre qu'une fois? » Scipion lui répond en ces termes: « Grand capitaine, que Rome a longtemps pleuré ton destin! qu'il s'en est peu fallu que ta perte n'entraînât toute l'Italie dans l'affreuse nuit du Styx ! Le Carthaginois lui-même t'a élevé un tombeau, et a cru sa gloire intéressée aux tristes honneurs de ta sépulture ». Paul ne peut retenir ses larmes en apprenant que des mains ennemies ont pris soin de ses funérailles. Soudain Scipion voit debout devant lui Flaminius, et Servilius, et Gracchus, morts à Cannes, et défigurés par le glaive. Malgré le désir qu'il avait de les appeler et de leur adresser la parole, il se sent entraîné par la noble envie de connaître les mânes des anciens.
Déjà il a remarqué Brutus, immortalisé par le supplice de son fils; Camille, que sa gloire place à côté des dieux; Curius, recommandable par son mépris constant de l'or. La sibylle lui désigne ces ombres qui s'avancent, et lui dit leurs noms.
« Voici le héros aveugle qui, repoussant une paix frauduleuse, chassa Pyrrhus des portes de Rome. Cet autre soutint sur le Tibre l'effort du roi d'Étrurie, et seul, par son audace, empêcha le retour des Tarquins, en coupant le pont qu'il laissait derrière lui.
Si tu désires voir le grand homme qui traita de la paix avec les Carthaginois, à la fin de la première guerre punique, le voici : c'est ce glorieux Lutatius, dont la flotte les défit sur mer. Veux-tu connaître cette ombre qui est loin de nous? C'est celle du farouche Amilcar.
Vois, la mort n'a point déridé son front; elle a laissé empreints sur son visage tous les traits de sa fureur. Si tu tiens à t'entretenir avec lui, laisse-lui recouvrer, en goûtant du sang, l'usage de la voix ». Scipion le lui permet, et l'ombre s'en abreuve. En même temps, il lui adresse d'un air sévère ces reproches : « Sont-ce là, ennemi plein d'astuce, les traités que tu fais? Réduit par nos armes en Sicile, est-ce à de pareilles conditions que tu avais accepté la paix? Ton fils, au mépris d'une solennelle alliance, ravage toute l'Italie. Il a franchi les Alpes; il a brisé les barrières que leurs roches gigantesques opposaient à sa marche, et le voilà sous nos murs, avec ses Barbares, dont la fureur a mis en feu l'Italie; et les fleuves, obstrués par les monceaux de cadavres, remontent vers leur source ».
« Annibal achevait à peine sa dixième année, répond Amilcar, lorsque, par mon ordre, il forma le dessein de vous faire la guerre : il ne pouvait manquer aux dieux, qui avaient reçu ses serments. Si donc il porte le ravage et l'incendie dans le royaume de Laurente, s'il s'efforce de renverser l'empire de Pergame, quelle n'est pas sa religion, sa foi ! oui, je le reconnais pour mon fils! plaise aux dieux qu'il relève ma gloire déchue! » L'ombre à ces mots s'éloigne d'un pas rapide, et, plus fière, elle paraît encore plus grande.
La sibylle montre ensuite à Scipion ces législateurs qui, cédant aux instances du peuple en armes, allèrent les premiers chercher des lois sur le rivage athénien, et les réunirent à celles de l'Italie. Le héros, plein de joie, ne se lasse pas de contempler ces grands hommes; il parlerait même à chacun d'eux, si la prêtresse ne l'eût averti que d'autres ombres arrivaient en foule : « Combien crois-tu, jeune mortel, qu'il soit descendu de milliers d'ombres dans l'Érèbe depuis que tu contemples ces choses ? C'est un torrent qui coule et s'agite sans s'arrêter : Charon les passe par troupes dans sa longue barque, et la nacelle infernale suffit à leur foule incessante ». Lui montrant alors un jeune guerrier : Voici, dit-elle, ce conquérant qui, dans sa course victorieuse, promena ses étendards par toute la terre. Il pénétra chez les Bactres et les Daces ; il but l'eau du Gange, jeta un pont macédonien sur le Niphate, et la ville qu'il a bâtie s'élève sur les bords sacrés du Nil ». Scipion lui parle le premier : « O toi qu'Hammon revendique pour son véritable fils, toi, dont la gloire a, sans contredit, surpassé celle des plus grands capitaines, apprends à celui qui sent son coeur embrasé de la même ardeur, comment tu t'es élevé jusqu'au faite de la renommée et de la gloire ».
Il répond: « La lenteur est un moyen honteux à la guerre; c'est l'audace qui doit frapper les derniers coups. Une valeur indolente ne domine point les dangers ; si tu veux faire de grandes choses, précipite les moments : la mort jalouse plane sur ta tête pendant que tu agis ».
L'ombre se retire à ces mots. Scipion voit bientôt s'avancer précipitamment vers lui celle de Crésus, ce prince autrefois si riche sur terre; mais la mort l'a égalé aux plus pauvres.
Le jeune héros aperçoit alors une ombre qui sort radieuse de l'Élysée, la tête ceinte d'une guirlande de pourpre, et les cheveux flottants sur ses blanches épaules: « Vierge sacrée, dit Scipion, quelle est cette ombre? une lumière éclatante rayonne sur son front vénérable; une foule d'âmes la suit dans l'admiration, et l'accompagne de ses cris de joie. Que son visage est beau! oui, j'aurais pris ce mortel pour un dieu, s'il n'était dans ce ténébreux séjour! »
« Tu ne te trompes pas, répondit la docte compagne d'Hécate ; il a mérité de passer pour tel.
Cette âme sublime renfermait une grande divinité. Il a embrassé dans ses vers la terre, la mer, les astres, les mânes; et ses chants l'ont égalé aux muses et à Apollon. Il avait révélé à la terre, avant de les contempler lui-même, toutes les choses de l'infernal séjour, et c'est à lui que votre Troie doit son immortalité ». Scipion ravi ne peut assez regarder cette ombre: « O Rome! s'écrie-t-il, que n'as-tu un tel poète pour chanter tes exploits! Qu'ils passeraient à la postérité avec bien plus d'éclat et de grandeur, sur la foi d'une telle muse! Achille ! quel n'est pas ton bonheur, à toi que cette bouche immortelle a chanté parmi les nations; oui, ta valeur a grandi dans ses vers ».
Mais, quelle est cette foule qui s'avance avec un air de joie et de bonheur? Scipion interroge la sibylle, et apprend que ce sont les héros et les ombres les plus illustres. Il est frappé d'étonnement à la vue d'Achille, à la vue du grand Hector. Il admire la fière démarche d'Ajax, et le visage vénérable de Nestor; il contemple avec joie les deux Atrides, et Ulysse qui ne le cédait point au fils de Pélée.
Bientôt se présente l'ombre de Castor sur le point de retourner à la vie : Pollux touchait alors au terme des années qu'il lui avait été donné de passer sur la terre. Mais tout à coup, signalée par la sibylle, Lavinie attire ses regards. Il devait se hâter en effet, et la sibylle l'en avertit, de voir les ombres des femmes illustres, sans attendre que le jour vînt le rappeler sur la terre. « Vois, dit-elle, l'heureuse belle-fille de Vénus: voilà celle qui a uni, par une longue postérité, la race troyenne à celle des Latins.
Si tu veux connaître la compagne de Romulus, ce fils de Mars, regarde Hersilie. Une peuplade voisine avait repoussé avec mépris l'hymen des enfants encore grossiers de Romulus; enlevée alors avec les Sabines, et devenue la proie du chef de ces pasteurs, Hersilie fut conduite dans la cabane de son nouvel époux, et quand elle eut reposé à ses côtés sur son lit de paille, qu'elle l'eut pressé dans ses joyeux embrassements, elle aida ses compagnes à désarmer leurs pères. Mais Carmente porte ici ses pas. Mère d'Evandre, elle a prédit en partie les grands événements qui vous agitent aujourd'hui.
Veux-tu voir aussi Tanaquil? son esprit divin connut aussi la science des augures : elle prédit même le trône à son mari, et découvrit la faveur des dieux dans le vol d'un oiseau.
Voici la chaste Lucrèce, l'honneur de l'Italie : glorieuse par sa mort, elle s'avance le front incliné et les yeux fixés sur la terre. O Rome ! il ne t'a pas été donné de conserver longtemps cette gloire de la chasteté, qui devrait être la plus chère à tes yeux. Vois, à ses côtés, Virginie ; son sein ensanglanté porte encore la marque d'une blessure, triste témoignage de sa pudeur, que le fer seul put défendre; elle remercie encore la main paternelle qui lui porta ce coup funeste. Voici Clélie, qui triompha du Tibre en le traversant à la nage, et des Etruriens en les forçant à la paix ; vierge bien supérieure à la faiblesse de son sexe, en qui Rome trouva le mâle courage qu'elle demandait alors à ses enfants.
Mais, troublé par le spectacle qui s'offre subitement à ses yeux, Scipion veut connaître la cause de ce supplice, et le nom de ces mânes coupables. « Tu vois, répond alors la sibylle, cette Tullie qui brisa les membres de son père sous les roues de son char, et qui poussa ses chevaux sur son visage mourant: non, jamais elle n'épuisera les supplices; elle est plongée dans les flots brûlants du Phlégéthon. Ce fleuve rapide, qui s'élance furieux de ses sombres cratères, vomit du fond de ses gouffres des roches brûlantes et des laves embrasées qui la frappent sans cesse au visage. Celle-ci, dont un aigle dévore les entrailles (entendez-vous avec quel bruyant battement d'ailes l'oiseau de Jupiter revient à sa pâture!), cette femme a indignement livré le Capitole aux ennemis. Ce fut à prix d'or que Tarpéia en ouvrit les portes aux Sabins. Vois-tu près de là le supplice qui punit un exécrable forfait? Orthrus, à jeun, poursuit une femme : cet impitoyable gardien du troupeau de Géryon l'effraie de ses aboiements, la déchire de ses dents et de ses ongles ensanglantés: cependant son châtiment est loin encore d'égaler son crime. Prêtresse de Vesta, elle osa en souiller le temple, et y prostituer sa virginité. Mais c'est assez voir de coupables. Je vais finir en te faisant connaître quelques-uns de ceux qui boivent à présent les eaux du Léthé, après quoi nous sortirons de ces ténèbres.
Voici Marius; il n'a plus longtemps à attendre pour retourner à la vie. D'une naissance obscure, il s'élèvera aux honneurs répétés du consulat. Cet autre est Sylla. Il ne peut tarder d'accomplir ses destinées, ni boire longtemps encore les ondes du fleuve de l'oubli.
Déjà la lumière et les destins immuables l'appellent hors de ce séjour. Le premier, il envahira l'autorité suprême; mais, glorieux par son forfait même, il sera le seul qui sache la déposer. Personne après Sylla ne voudra soutenir le poids d'un si grand nom. Regarde ce front sévère que couronne une chevelure hérissée : c'est le grand Pompée, tête glorieuse et chère à l'univers. Celui-là est César. Issu des dieux mêmes et des Troyens, par Iule, son aïeul, il porte avec fierté l'étoile qui brille sur sa tête. Avec quels efforts et quelle puissance ne troubleront-ils pas la terre et les mers, lorsqu'on leur ouvrira cette demeure, et qu'ils s'élanceront à la vie ! Infortunés! que de combats ils livreront dans tout l'univers! Mais la criminelle entreprise du vainqueur ne sera pas moins punie que celle du vaincu ».
A ces mots, Scipion verse des larmes: « Oh! combien je déplore, s'écrie-t-il, ces tristes révolutions que doit subir ma patrie! Mais s'il n'est point de pardon après la vie, si le crime trouve de justes châtiments au sein même de la mort, le perfide Carthaginois expiera-t-il son crime? sera-t-il brûlé dans les eaux du Phlégéthon, ou déchiré par un aigle qui se repaîtra de ses entrailles éternellement renaissantes? » « Ne crains point, répond la sibylle ; la vie de ce guerrier ne sera pas exempte de revers, et ses os ne reposeront pas au sein de la patrie. Abattu et sans ressources, vaincu dans une bataille décisive, il s'abaissera jusqu'à demander grâce ; puis il courra réveiller la guerre sous les drapeaux macédoniens. Condamné comme fourbe ou trompeur, il fuira des murs de Carthage, abandonnant sa femme et son fils. Réduit à errer à travers les mers, sur une seule galère, on le verra chercher un asile en Cilicie, sur les roches sourcilleuses du Taurus.
Oh ! qu'il est plus facile à l'homme de supporter les maux de l'esclavage, les glaces de l'hiver et les feux de l'été, la fuite, les tempêtes et la faim, que de se résoudre à mourir! Ainsi, après sa guerre en Italie, Annibal rampera devant Antiochus ; et, trompé dans l'espérance qu'il avait de remuer encore l'Italie, il s'abandonnera de nouveau au caprice des mers, se rendra à la cour de Prusias en timide suppliant; et là, il soumettra à l'esclavage sa vieillesse impuissante, regardant comme une faveur royale d'avoir pu se cacher chez son hôte. Mais les Romains le poursuivront partout, et demanderont qu'on leur livre cet ennemi; alors, il saisira en secret une coupe empoisonnée, et sa mort laissera enfin respirer le monde de ses longues terreurs ».
Ainsi parlait la sibylle: soudain elle disparaît dans les sombres demeures. Scipion, au comble de ses voeux, retourne au port, et y retrouve ses compagnons.