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LIVRE V
MACRIN
écrit au sénat. - Le sénat confirme son avènement. - Joie du peuple.
- Macrin prolonge son séjour à Antioche au milieu des plaisirs. - Il
encourt la haine et le mépris des soldats. - Moesa, belle-soeur de
Septime-Sévère. - Ses filles, Soémis et Mammée; ses petits-fils,
Bassien et Alexien. - Bassien, prêtre du soleil. - Une sédition
éclate dans l'armée de Macrin. Il quitte Antioche, pour la combattre
avec les troupes restées fidèles. - Bataille entre les deux armées,
aux frontières de la Phénicie et de la Syrie. - Défaite de Macrin.
Il fuit, et est égorgé à Chalcédoine, en Bithynie. - Bassien lui
succède sous le nom d'ANTONIN (HÉLIOGABALE). - Il
quitte la Syrie pour se rendre à Rome. - Ses débauches, ses folies,
ses insultes à la religion romaine. - Il institue le culte du
Soleil, et le célèbre avec pompe, en forçant le sénat et l'ordre des
chevaliers d'assister aux fêtes de ce nouveau culte. - Agé de seize
ans à peine, il adopte pour fils, à l'instigation de Moesa, son
aïeule, son cousin-germain Alexien, et, le désigne César. - Il
répudie une première femme, de race patricienne. - Il fait sortir
une vestale du temple, l'épouse, et la renvoie à son tour. - Il
épouse en troisièmes noces une femme issue du sang de Commode. - Il
cherche ensuite une épouse à son dieu, et le marie à la statue de
Minerve. - Il rompt cette dernière union, et fait amener de Carthage
à Rome la statue d'Uranie (la Lune chez les Africains), afin de
marier la Lune au Soleil. - Il a soin de faire apporter en dot à
Uranie tout l'or que renfermait son temple à Carthage. - Il confie
aux mimes et aux comédiens les premières charges de l'État, et met
un bateleur à la tête des troupes. - Il devient à son tour
l'exécration de l'armée. - Les soldats le tuent, ainsi que sa mère
Soémis, et font empereur à sa place Alexien, qui prend le nom d'
Alexandre.
I. Nous avons raconté dans le livre précédent comment régna et
comment mourut Antonin; nous avons dit le complot qui causa sa mort
et un nouveau règne. Arrivé à Antioche, Macrin envoie au sénat et au
peuple romain la lettre suivante : « J'écris à des hommes qui
connaissent quelle a été de tout temps ma conduite, quelle est la
douceur naturelle de mon caractère, et la modération dont j'ai fait
preuve dans l'exercice d'une fonction peu éloignée de l'autorité et
de la puissance souveraine, puisque la vie de l'empereur lui-même
est entre les mains du préfet des soldats. Ainsi je regarde de
longues paroles comme inutiles. Vous savez que je n'ai jamais
approuvé les actions d'Antonin, et que plus d'une fois j'ai exposé
pour vous mes jours, lorsque ce prince, accueillant toutes les
délations, voulait vous traiter avec la plus grande rigueur. Aussi
ai-je été toujours l'objet de son blâme; il raillait publiquement ma
modération, mon humanité envers des subordonnés : il se moquait de
ma faiblesse, de ma pusillanimité. Heureux au milieu de ses
flatteurs, il ne regardait comme ses amis dévoués et fidèles que les
conseillers de crime qui fournissaient des aliments à sa fureur et
ne cessaient d'exciter sa colère par des calomnies. Pour moi, j'ai
toujours aimé la clémence et la douceur; grâce à ces immuables
principes, cette guerre des Parthes, si importante, et qui a fait
chanceler tout l'empire, se trouve enfin terminée. Non seulement
nous avons combattu avec courage, et préservé nos drapeaux de tout
désastre ; mais par un heureux traité nous nous sommes unis au grand
roi qui était venu avec une immense armée; nous nous sommes fait un
ami fidèle d'un redoutable ennemi. Sous mon empire, la liberté et la
vie de tous seront sacrées. C'est une aristocratie, bien plutôt
qu'un gouvernement absolu, que j'ai l'intention d'établir. Et qu'on
ne reproche pas à la fortune comme un crime, comme une grande
erreur, de m'avoir choisi, pour m'élever au trône, parmi les simples
chevaliers. A quoi sert la noblesse, sans la bonté, sans l'humanité?
Les dons du sort tombent souvent sur des mortels indignes; mais la
vertu nous donne une gloire qui nous appartient réellement. Une
grande naissance, de la fortune, et tous les avantages de cette
nature sont décorés du nom de bonheur, mais n'obtiennent point
l'estime, parce que nous ne tenons pas ces biens de nous-mêmes. Mais
la clémence, mais la bonté attirent l'admiration et la gloire sur
celui qui les possède. A quoi vous ont servi et la noblesse de
Commode et la légitimité d'Antonin ? De tels princes, voyant dans
l'empire un héritage qui leur est dû, en usent avec injustice et
avec violence, comme d'une propriété de famille. Mais les hommes qui
l'ont reçu de vous, vous doivent une gratitude éternelle et
s'efforcent toute leur vie de reconnaître un si grand bienfait. La
noblesse des empereurs patriciens dégénère souvent en orgueil : ils
méprisent leurs sujets, comme des hommes d'une nature inférieure.
Mais ceux qui d'un état médiocre se sont élevés à l'empire veulent
remplir avec honneur un rang qu'ils ont acquis par leurs travaux.
Ils continuent de respecter et d'honorer ceux qu'ils ont vus
autrefois au-dessus d'eux. Mon intention est de ne rien faire sans
votre autorité, de vous associer en quelque sorte à mon
gouvernement, de vous consulter dans toutes les affaires publiques.
Vous vivrez dans cette sécurité, dans cette liberté, que vous ont
enlevées tant d'empereurs de familles nobles, et que s'étaient
efforcés de vous rendre d'abord Marc-Aurèle, puis Pertinax, tous
deux sortis d'un berceau plébéien. Il vaut mieux commencer son
illustration et la laisser à ses descendants, que ternir par la
dépravation de ses mœurs celle qu'on a reçue de ses aïeux. »
II. Quand on eut fait la lecture de cette lettre, le sénat salua de
vives acclamations le nom du nouveau prince, et lui décerna tous les
honneurs souverains : c'était moins la joie de voir Macrin parvenir
au trône, qu'une vive et universelle réjouissance de se voir
délivrer d'Antonin. Tous croyaient (surtout ceux qui étaient
investis de quelque dignité ou de quelque charge publique) qu'une
main protectrice avait détourné le glaive suspendu sur leur tête.
Les délateurs et tous les esclaves qui avaient dénoncé leurs maîtres
furent pendus. Rome entière, et pour ainsi dire tout l'empire
romain, purgé de ses malfaiteurs (dont les uns furent mis à mort,
les autres exilés, tandis que ceux qui avaient eu le bonheur de
rester cachés étaient contenus par la crainte dans le repos), tout
l'empire, disons-nous, vécut dans une grande sécurité, et vit
reparaître l'image de la liberté antique, pendant la seule année que
dura le règne de Macrin. Le tort de ce prince fut de n'avoir point
sur-le-champ licencié son armée et renvoyé chaque soldat dans ses
foyers, pour se rendre lui-même à Rome, qui était avide de le
posséder et dont le peuple ne cessait de l'appeler à grands cris.
Mais il restait à Antioche, soignant sa barbe, marchant avec une
lenteur affectée, répondant nonchalamment à ceux qui s'adressaient à
lui, et se faisant à peine entendre, tant il s'efforçait de parler
bas; il se piquait d'imiter ainsi quelques-unes des manières de
Marc-Aurèle, mais il n'imitait point sa conduite. Chaque jour, au
contraire, il devenait plus dissolu; passionné pour les spectacles
de baladins, il passait son temps au milieu des musiciens et des
danseurs de toute espèce, et négligeait l'administration des
affaires publiques. Il ne se montrait qu'avec des agrafes d'or et
une ceinture étincelante de pierres précieuses. Un pareil luxe
n'était pas en grande estime auprès des soldats romains, et il leur
paraissait mieux convenir à des Barbares et à des femmes qu'à un
empereur.
Ill. Ils étaient loin d'approuver ce qu'ils voyaient journellement;
ils étaient choqués de cette vie molle, indigne d'un homme de
guerre, et lorsqu'à ce luxe ils comparaient dans leurs souvenirs la
vie dure et toute militaire d'Antonin, c'est alors surtout qu'ils
blâmaient leur nouveau prince. Ils s'indignaient en outre de vivre
sous la tente, sur une tette étrangère, manquant souvent des choses
nécessaires, et de ne pouvoir retourner dans leur patrie, quoique
tout parût en paix, tandis qu'ils voyaient Macrin vivre dans les
délices et dans la débauche. Devenus bientôt plus hardis, ils le
maudissaient entre eux, et n'attendaient que la moindre cause pour
renverser une autorité qui leur était odieuse. Le destin voulut
qu'après une année d'un règne perdu au sein des plaisirs, Macrin vit
finir à la fois sa vie et son empire. La fortune fournit aux soldats
un bien faible et bien léger prétexte d'accomplir leur résolution.
IV. Il y avait une femme appelée Maesa, Phénicienne de nation, et
ainsi nommée à cause d'Émésa, ville de Phénicie. C'était la sœur de
Julie, épouse de Sévère, et mère d'Antonin. Tant que sa sœur avait
vécu, elle habita la cour impériale ; elle y avait résidé longtemps,
et pendant toute la durée du règne de Sévère et d'Antonin. Maesa,
après la mort de sa sœur et le meurtre d'Antonin, avait reçu de
Macrin l'ordre de retourner dans sa patrie, et de vivre paisiblement
dans sa maison en conservant tous ses biens. Elle possédait
d'immenses richesses, fruit de sa longue participation à l'autorité
souveraine. De retour dans sa patrie, cette femme y reposait sa
vieillesse.
V. Elle avait deux filles; Soémis était le nom de l'aînée, Mammée
celui de la plus jeune. Toutes deux avaient un fils : celui de
Soémis se nommait Bassien, et l'autre Alexien. Ils étaient élevés
sous les yeux de leurs mères et de leur aïeule. Bassien était âgé
d'environ quatorze ans ; Alexien entrait dans sa dixième année. Ils
étaient tous deux prêtres du Soleil, car les habitants du pays
adorent cet astre, appelé Héliogabale en langue phénicienne. Ils lui
ont élevé un temple immense, décoré d'une grande quantité d'or et
d'argent et éblouissant de pierres précieuses. Le dieu n'est pas
adoré seulement par les indigènes ; mais tous les satrapes et les
rois barbares des contrées voisines lui envoient à l'envi chaque
année de magnifiques présents. On ne voit pas dans le temple, comme
chez les Grecs et les Romains, de statue faite à l'image du dieu par
la main d'un artiste habile; mais on y remarque une grande pierre,
ronde par le bas et se terminant en pointe : elle a la figure d'un
cône; sa couleur est noire : les habitants se glorifient de cette
pierre, qu'ils disent tombée, du ciel ; ils font voir aux étrangers
qui la considèrent quelques inégalités, quelques formes peu
apparentes. Ils affirment que c'est une image imparfaite du soleil,
et ils la révèrent à ce titre. Bassien exerçant les fonctions du
sacerdoce, qui lui avaient été déléguées comme étant l’aîné, se
montrait vêtu à la manière des Barbares ; il portait une tunique de
pourpre, brodée d'or, à longues manches, et qui lui descendait
jusqu'aux talons. Une chaussure, également d'or et de pourpre, le
couvrait depuis les pieds jusqu'aux cuisses. Sa tête était ornée
d'une couronne que des pierres précieuses faisaient étinceler de
mille couleurs. Lui-même était dans tout l'éclat de l'adolescence,
et le plus beau de tous les jeunes gens de son âge. Tout se
réunissait en lui, perfection du corps, fleur de la jeunesse,
richesse de la parure : vous l'eussiez comparé aux belles images de
Bacchus.
VI. Quand il sacrifiait et que, selon l'usage des Barbares, il
dansait autour de l'autel au son des trompettes, des flûtes et de
toute espèce d'instruments, sa vue excitait l'attentive curiosité de
tous les spectateurs, et surtout des soldats, qui connaissaient son
origine auguste, et qui ne pouvaient détourner les yeux de sa
beauté. Il y avait alors près de la ville d'Émésa une armée
considérable, qui protégeait la Phénicie, et qui fut plus tard
appelée ailleurs comme nous le dirons dans la suite de cette
histoire. Les soldats, qui allaient souvent à la ville, et qui
entraient au temple sous prétexte de remplir un devoir religieux, ne
pouvaient se lasser de contempler Bassien. Quelques-uns d'entre eux
étaient bannis de Rome, et avaient avec Moesa d'anciennes relations
d'amitié. Cette femme, les voyant dans l'admiration de son enfant,
leur fit un récit supposé ou véritable : elle leur annonça « que
Bassien était fils naturel d'Antonin, quoiqu'il passât pour le fils
d'un autre ; qu'Antonin avait eu commerce avec ses filles qui
étaient dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté à l'époque où
elle demeurait elle-même au palais avec sa sœur. » Quand ces hommes
eurent reçu cette confidence, ils la répétèrent peu à peu à leurs
compagnons, et donnèrent bientôt à ce bruit tant de publicité, qu'il
se répandit dans toute l'armée. On ajoutait que Maesa avait des
monceaux d'or, et qu'elle les distribuerait sur-le-champ aux
soldats, s'ils rendaient le trône à sa race. Les soldats lui
promettent enfin qu'ils lui ouvriront les portes du camp, si elle
veut s'y rendre de nuit et en secret; qu'ils la recevront parmi eux,
elle et toute sa famille, qu'ils déclareront Bassien empereur et
fils d'Antonin. Maesa s'abandonne à leur promesse; elle veut
s'exposer à tout danger, plutôt que de rester dans la vie privée et
dans un état d'abaissement. Elle sortit de nuit et en secret avec
ses filles, et ses petits-fils : sous la conduite des proscrits, ils
arrivent au mur du camp, où on les reçoit sans difficulté. Aussitôt
tous les soldats saluèrent l'enfant du nom d'Antonin, le couvrirent
d'une chlamyde de pourpre, et le gardèrent au milieu d'eux. Après
avoir rassemblé toutes les provisions nécessaires, réuni près d'eux
leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu'ils possédaient dans les
bourgs et dans les champs voisins, ils fermèrent les portes de leur
camp, et semblèrent préparés à soutenir un siège au besoin.
VII. Dès que cet événement fut annoncé à Macrin, qui résidait à
Antioche, et que le bruit vint à se répandre dans les autres armées,
qu'on avait trouvé un fils d'Antonin et que la sœur de Julie faisait
de grandes largesses, les soldats regardèrent tout ce qu'on
racontait comme possible, et par cela même comme véritable, et une
grande attente remplit leurs esprits. Ils se sentaient disposés et
poussés à un changement de choses, par la haine qu'ils portaient à
Macrin, par l'amour qu'ils gardaient à la mémoire de son
prédécesseur, et avant tout par l'appât de l'or. Aussi un grand
nombre de transfuges alla-t-il grossir l'armée du nouvel Antonin.
Macrin, cependant, méprisa ces mouvements comme puérils, et, gardant
son indolence accoutumée, il resta à Antioche, et fit marcher un de
ses préfets militaires, auquel il confia un nombre de troupes
suffisant, selon lui, pour vaincre les forces des rebelles. Mais
quand Julien (c'était le nom de l'éparque) fut arrivé et eut pris
position au pied des murs du camp, les soldats qui le remplissaient,
couvrant aussitôt les tours et les créneaux, montrèrent à l'armée
assiégeante le jeune prince qu'ils proclamaient fils d'Antonin, et
des sacs d'argent, grande amorce de trahison. Les assiégeants,
croyant que c'était en effet le fils d'Antonin, et même qu'il
ressemblait beaucoup à cet empereur (leurs yeux complaisants le
voulaient ainsi), coupent la tête à leur général et envoient cette
tête à Macrin ; aussitôt les portes du camp leur sont ouvertes, et
ils y sont tous reçus. Les troupes de Bassien, ainsi augmentées, se
trouvèrent capables, non seulement de soutenir un siège avec
avantage, mais de combattre de près et en bataille rangée. La
multitude de transfuges qui arrivaient, par petites troupes il est
vrai, mais chaque jour et sans relâche, avait également grossi leurs
forces.
VIII. Macrin, instruit de ces nouvelles, rassemble toutes les
troupes dont il dispose, et s'avance comme pour assiéger l'armée
rebelle. Mais Antonin voit que ses soldats, sans attendre le siège,
pleins de confiance et d'élan, veulent sortir du camp, courir
au-devant de Macrin et combattre en bataille rangée ; il marche à
leur tête. Les deux armées en vinrent aux mains sur les frontières
de la Phénicie et de la Syrie. Les soldats d'Antonin combattaient
avec ardeur, craignant, s'ils étaient vaincus, de porter la peine de
leur rébellion. Ceux de Macrin, au contraire, faisaient plus
mollement leur devoir : un grand nombre prit la fuite, et passa du
côté d'Antonin. A ce spectacle, Macrin, redoutant de se voir
entièrement abandonné de ses troupes, fait prisonnier, et accablé
des plus honteux traitements, n'attendit pas la fin du combat, et
vers le soir, dépouillant sa chlamyde et tous les autres ornements
impériaux, s'enfuit secrètement avec un petit nombre de centurions
qu'il crut les plus dévoués à sa personne; il coupa sa barbe pour ne
pas être reconnu, prit un vêtement de voyage, et, la tête toujours
couverte, marcha nuit et jour, prévenant le bruit de sa défaite. Les
centurions pressaient les chars en toute hâte, et répandaient le
bruit que Macrin, toujours empereur, les avait envoyés en mission
pour une affaire importante. Pendant que ce prince fuyait ainsi, le
combat durait toujours entre les deux armées. Pour Macrin ne
combattaient plus déjà que les gardes de sa personne, les troupes
prétoriennes, qui résistaient seules avec courage à tout le reste de
l'armée, car c'étaient des hommes d'une haute stature, des soldats
d'élite. Toute la masse des troupes combattait pour Antonin. Mais
lorsqu'un temps assez long se fut écoulé sans que les soldats de
Macrin vissent ce prince ni les insignes impériaux, ils
manifestèrent de l'hésitation, de l'incertitude : était-il au nombre
des morts ? Avait-il pris la fuite? Ils ne savaient à quoi se
résoudre eux-mêmes en cette circonstance. Ils ne voulaient plus
combattre pour un homme qui avait disparu, et ils rougissaient de se
livrer, de se rendre à discrétion comme des esclaves.
IX. Mais dès qu'Antonin fut instruit par des transfuges de l'évasion
de Macrin, il leur envoya des messagers pour les informer qu'ils
combattaient vainement pour un lâche, pour un fugitif. Il leur
promet, sous la foi du serment, leur pardon, l'oubli du passé, et
leur propose de devenir ses propres gardes. Ils y consentent, et
passent dans ses rangs. Aussitôt il envoie des hommes à la poursuite
de Macrin, qui se trouvait déjà fort loin. Ce malheureux fut pris à
Chalcédoine, ville de Bithynie, où il s'était arrêté fort malade et
accablé par la continuité de sa course. Ceux qui le poursuivaient le
surprirent caché dans un faubourg de cette ville, et ils lui
tranchèrent la tête. Il avait voulu, dit-on, se rendre à Rome en
toute hâte, comptant sur l'amour du peuple pour lui; mais comme il
passait en Europe par le détroit de la Propontide, et que déjà il
approchait de Byzance, il fut assailli, assure-t-on, par un vent
contraire qui le poussa vers la mort qui l'attendait. Tant il s'en
fallut peu que cet infortuné n'échappât à la poursuite de ses
bourreaux. Il périt d'une mort honteuse, pour avoir voulu trop
tarder à se rendre à Rome où il eût dû marcher dès le commencement.
Il manqua à la fois de prudence et de fortune. Telle fut la fin de
ce prince ; et avec lui fut égorgé son fils Diaduménien, qu'il avait
fait César.
X. Quand l'armée tout entière fut passée du côté d'Antonin, l'eut
salué empereur, et qu'il fut entré en possession du pouvoir; quand
les affaires les plus pressées d'Orient eurent été réglées par son
aïeule, par les amis qu'il avait autour de lui (car lui-même était
dans un âge tendre, et tout à fait dépourvu d'expérience et
d'instruction), il ne s'arrêta pas longtemps en Asie, et se prépara
au départ que désirait surtout Moesa, impatiente de revoir cette
cour de Rome à laquelle elle était habituée. Ces événements furent
bientôt connus du sénat et du peuple romain, et on les apprit
généralement avec douleur. Mais on se soumettait à la nécessité et
aux volontés de l'armée; on accusait l'indolence et la mollesse de
Macrin ; on disait qu'il n'y avait eu d'autre auteur de son
infortune que lui-même.
XI. Antonin cependant était parti de Syrie; arrivé à Nicomédie, il y
passa l'hiver, la saison l'obligeant à ce séjour. Il mena dès lors
une vie déréglée; il reprit ces fonctions sacerdotales pour
lesquelles il avait été élevé, et célébra par des danses
continuelles le dieu de son pays. Il se couvrit des vêtements les
plus précieux, où se mêlaient l'or et la pourpre; porta des
colliers, des bracelets, et plaça sur sa tête une couronne en forme
de tiare, et brillante d'or et de pierreries. Son costume tenait le
milieu entre la robe des prêtres phéniciens et l'habillement
somptueux des Mèdes. Il détestait les vêtements grecs ou romains,
disant qu'ils étaient faits de laine, étoffe trop grossière. Les
tissus syriens lui plaisaient seuls. Il marchait au son des flûtes
et des tambours, quand il célébrait les orgies sacrées de son dieu.
XII. Maesa ne souffrait qu'avec peine un pareil spectacle : elle
s'efforçait par ses prières de déterminer le jeune prince à revêtir
le costume romain, avant d'arriver à Rome et de se rendre au sénat,
de peur qu'au premier aspect on ne le prît pour un étranger pour un
Barbare, et qu'il ne blessât des hommes peu accoutumés à ces
vêtements étrangers, et convaincus qu'un pareil luxe ne pouvait
convenir qu'à une femme. Mais Antonin méprisait les conseils de son
aïeule, et n'écoutait ceux d'aucun autre. Il n'admettait dans sa
société que des hommes dont les mœurs ressemblaient aux siennes, et
qui flattaient tous ses vices. Il voulut habituer à la vue de son
costume le sénat et le peuple romain, et faire pendant son absence
l'épreuve de l'impression que produirait ce spectacle. Il fit
exécuter son portrait en pied dans le costume qu'il portait aux
processions et aux sacrifices, fit représenter dans le même cadre le
dieu auquel il rendait hommage, et il envoya ce tableau à Rome. Il
ordonna qu'on le plaçât au milieu du sénat, dans le lieu le plus
élevé, au-dessus de la tête de la statue de la Victoire, afin qu'en
se rendant à l'assemblée, chaque sénateur brûlât de l'encens et fit
des libations de vin en son honneur. Il ordonna de plus que tous les
magistrats romains, et tous ceux qui sacrifiaient en public,
reconnussent le nouveau dieu Héliogabale avant tous les autres dieux
qu'on invoque dans les sacrifices.
XIII. Lors donc qu'il vint à Rome dans le costume que nous avons
décrit, les Romains ne virent rien de nouveau, habitués qu'ils
étaient à l'aspect du tableau. Il distribua au peuple les dons
accoutumés pour son avènement à l'empire, fit célébrer avec beaucoup
de pompe et de magnificence des spectacles variés, et construire à
son dieu un vaste et superbe temple, qu'il entoura d'un grand nombre
d'autels. Chaque matin il sortait de son palais pour immoler des
hécatombes de taureaux et une énorme quantité de brebis; il plaçait
ces victimes sur les autels, que couvraient toute espèce d'aromates
et qu'arrosaient de nombreuses amphores des vins les plus précieux
et les plus exquis. Aussi voyait-on couler ensemble des fleuves de
vin et de sang. Il dansait lui-même autour des autels, aux sons des
instruments les plus variés. Des femmes de son pays dansaient avec
lui, courant, comme lui, autour des autels, portant dans leurs mains
des cymbales et des tambours. Tout le sénat, ainsi que l'ordre des
chevaliers, assistait à ce spectacle, rangé en cercle sur une espèce
d'amphithéâtre. Ce n'étaient point des esclaves ou des hommes des
derniers rangs qui portaient sur leurs tètes dans des vases d'or les
entrailles des victimes et les parfums, c'étaient les chefs de
l'armée, les hommes les plus élevés en dignité qui s'acquittaient de
ces fonctions, vêtus, selon l'usage phénicien, de tuniques
traînantes et à larges manches, portant au milieu du corps une
ceinture de pourpre, et chaussés de lin, comme les devins de
Phénicie. Antonin semblait faire le plus grand honneur à ceux qu'il
admettait ainsi à prendre part à ses sacrifices.
XIV. Mais quoiqu'il parût toujours occupé de sacrifices et de
danses, il n'en fit pas moins périr plusieurs illustres et riches
citoyens qu'on lui avait dénoncés comme improuvant et raillant sa
manière de vivre. Il prit pour épouse une femme d'une des premières
familles de Rome, lui donna le nom d'Augusta, et peu après, l'ayant
répudiée, il lui prescrivit de vivre comme une simple citoyenne,
dépouillée de tous ses honneurs. Bientôt (jaloux sans doute de
donner une marque de virilité), il feignit d'être pris d'amour pour
une jeune prêtresse de Vesta, obligée par les lois religieuses de
vivre chaste et de conserver sa virginité jusqu'à la fin de sa vie;
il l'arracha du temple même, de ce saint asile de vierges, et la
prit pour seconde épouse. Il informa le sénat de ce nouvel hymen par
une lettre où il justifiait ainsi cette impiété et ce grand crime :
« Il avait éprouvé une des faiblesses humaines, écrivait-il ; cette
jeune fille lui avait inspiré une passion insurmontable; c'était
d'ailleurs une chose convenable et digne de tout respect que le
mariage d'un prêtre et d'une prêtresse. » Mais peu après il renvoya
encore cette seconde femme, et en épousa une troisième qui
descendait de Commode.
XV. Il ne se jouait pas seulement du mariage humain, mais on le vit
chercher une épouse pour le dieu dont il était le pontife. Il fit
transporter dans sa chambre à coucher la statue de Pallas, que les
Romains dans leur adoration cachent et dérobent à tous les yeux.
Depuis que cette statue avait été apportée de Troie, on ne l'avait
changé de place qu'une fois (lors de l'incendie du temple). Antonin
ne se fit point scrupule de la déplacer, et la fit amener dans son
palais comme une épouse à son Dieu. Puis, disant que cette déesse
guerrière et toujours armée déplaisait à son mari, il fit apporter à
Rome la statue d'Uranie, pour laquelle les Carthaginois et les
autres nations d'Afrique professent une extrême vénération. On dit
que l'illustre phénicienne Didon avait érigé cette statue lorsqu'à
l'aide de peaux dépecées elle traça l'enceinte de l'antique cité de
Carthage. Les Africains appellent cette déesse Uranie, et les
phéniciens Astroarchès, affirmant que c'est la lune. Antonin
prétendit que l'union de la lune et du soleil était très sortable ;
il fit venir la statue de Carthage à Rome, et voulut de plus que la
déesse apportât avec elle, à titre de dot, tout l'or, toutes les
sommes d'argent que renfermait son temple. Quand la statue fut
arrivée, il la maria à son Dieu. Tous les citoyens, tant à Rome que
dans toute l'Italie, reçurent l'ordre de fêter cet événement, et de
se livrer, soit en particulier, soit en public, à toutes sortes de
plaisirs et aux joies de la table, comme si le mariage des deux
divinités eût été réel.
XVI. Antonin fit construire dans un faubourg de Rome un temple
immense et magnifique; chaque année, au plus fort de l'été, il y
conduisait son idole. Il ordonnait pour ce jour diverses solennités:
des hippodromes, des théâtres étaient construits d'avance ; des
courses de chars, des spectacles variés, de nombreuses symphonies,
des festins splendides, des nuits entières de fêtes et de plaisirs
occupaient le peuple, dont Antonin croyait ainsi faire le bonheur.
Il conduisait lui-même de la ville au faubourg le dieu placé sur un
char étincelant de lames d'or et des pierres les plus précieuses. Le
char était traîné par un attelage de six chevaux blancs, de haute
taille, sans tache, tout brillant d'or et magnifiquement
caparaçonnés. Antonin tenait les rênes. Jamais homme ne montait sur
ce char, mais on se tenait tout auprès, et le dieu semblait le
diriger lui-même. Antonin courait à reculons devant le char, le
visage tourné vers le dieu, et tenant les guides des chevaux. Il
faisait tout le chemin courant ainsi en arrière, et regardant le
dieu face à face. De peur qu'il chancelât ou ne tombât, ne voyant
pas où il marchait, on couvrait abondamment le sol de sable doré, et
ses gardes le soutenaient de chaque côté, rendant ainsi sa course
assurée. Le peuple courait également des deux côtés du char, agitant
une multitude de torches, semant la route de guirlandes et de
fleurs. Les statues de tous les dieux, avec leurs magnifiques
offrandes, tous les ornements impériaux, les meubles les plus
précieux de la couronne, et enfin la cavalerie et toute l'armée
suivaient le char du dieu. Quand le prince avait conduit et placé la
divinité dans le temple, il célébrait alors ces sacrifices solennels
que nous avons déjà décrits; puis, montant sur des tours très
élevées construites à cette occasion, il jetait au peuple des vases
d'or et d'argent, des robes, des étoffes de toute espèce dont chacun
était maître de s'emparer; il faisait distribuer aussi toutes sortes
d'animaux privés ou non privés, à l'exception des porcs, car il
s'abstenait de cette viande, selon la coutume phénicienne. Beaucoup
de citoyens périrent dans cette espèce de pillage, en s'écrasant
mutuellement ou en se jetant sur les lances des soldats : aussi la
fête devenait-elle un sujet d'infortune pour bien des familles.
Antonin ne cessait de se montrer en public conduisant des chars ou
dansant ; il ne se souciait nullement de cacher ses vices ; il se
peignait les yeux, se fardait les joues, défigurait par des
teintures indécentes la beauté naturelle de son visage, et dans cet
état s'exposait aux yeux du peuple.
XVII. Moesa, voyant tous ces excès, et soupçonnant que cette
conduite de l'empereur devait déplaire aux soldats, craignit que,
s'il arrivait au prince quelque malheur, elle ne fût obligée
elle-même de reprendre sa vie privée. Elle persuada donc à Antonin,
qui joignait à ses vices la légèreté et toute l'imprudence de son
âge, d'adopter pour fils et de déclarer César son cousin germain, le
fils de Mammée, la seconde fille de Massa. Elle le détermina par
d'adroites flatteries : « Il fallait qu'il s'occupât uniquement du
sacerdoce et du culte de son Dieu; il se devait à la joie de ses
fêtes, à ses orgies saintes, à ses devoirs divins ; c'était à un
autre d'administrer les choses terrestres, et de lui rendre
l'exercice de l'autorité souveraine exempt d'embarras et de soucis.
Mais il ne fallait pas qu'il cherchât pour cette fonction un homme
étranger à sa patrie, à sa famille ; c'est à son cousin qu'il devait
la confier. » Aussitôt Alexien change de nom, et on l'appelle
Alexandre : on métamorphosa ainsi son nom en celui du prince
macédonien, tant par respect pour la gloire de ce héros qu'en
souvenir de l'espèce de culte que lui avait voué le père présumé des
deux princes. Car chacune des filles de Maesa se glorifiait
hautement (et leur mère les imitait), d'avoir eu un commerce
adultère avec Antonin, fils de Sévère : leur but, en accréditant ce
bruit, était de rendre les jeunes princes chers aux soldats.
XVIII. Alexandre est donc déclaré César, et nommé consul avec
Antonin. L'empereur se rend au sénat où il fait approuver ces
mesures : il commande, et tous les sénateurs, sans craindre le
ridicule, décrètent à l'unanimité qu'Antonin, âgé de seize ans
environ, est le père d'Alexandre, qui entrait dans sa douzième
année. Quand ce dernier eut reçu le titre de César, Antonin voulut
l'initier à ses goûts, lui apprendre la danse, le faire participer à
son sacerdoce, lui faire prendre le même costume, remplir les mêmes
fonctions. Mais sa mère Mammée le détournait de ces actes honteux et
peu convenables à un empereur. Elle appelait au contraire en secret
des maîtres de toutes sciences, cultivait l'esprit de son fils par
des études sévères, l'accoutumait à la palestre et aux exercices
virils, et le faisait instruire dans les lettres grecques et
latines.
XIX. Cette conduite excitait chez Antonin la plus vive indignation :
il se repentit d'avoir adopté Alexandre, d'avoir partagé l'empire
avec lui. Il chassa de la cour impériale tous ces professeurs, punit
soit par la mort, soit par l'exil, quelques-uns des plus illustres ;
il alléguait les motifs les plus ridicules : ces maîtres
corrompaient, selon lui, son fils adoptif, en ne lui permettant pas
de danser, de se livrer à tous les désordres, en ne songeant qu'à
régler sa vie, qu'à l'élever en homme. Il poussa bientôt la démence
jusqu'à faire descendre de la scène et des théâtres publics une
multitude de comédiens, pour leur confier les charges les plus
importantes de l'État. Il mit à la tête des armées un homme qui
avait été bateleur et qui dans sa jeunesse avait dansé publiquement
sur le théâtre de Rome; un autre de ces personnages quitta également
la scène pour diriger l'éducation et les mœurs de la jeunesse, et
fut nommé censeur du sénat et de l'ordre des chevaliers. Antonin
remit enfin les plus hautes dignités de la couronne à des
conducteurs de chars, à des comédiens, à des mimes, les plus vils
des histrions. Pour peu qu'un de ses esclaves ou de ses affranchis
se distinguât par quelque turpitude d'éclat, il l'investissait du
gouvernement consulaire d'une des provinces de l'empire.
XX. Tout ce qui autrefois semblait digne de respect se trouvait
ainsi livré au mépris et à une sorte de prostitution ; tous les
citoyens, et surtout les soldats s'indignaient de pareils excès et
ne les souffraient qu'avec peine. Ils témoignaient hautement leur
haine pour la personne du prince, quand ils le voyaient farder son
visage avec autant de soin qu'une courtisane, se décorer comme une
femme de colliers d'or et de robes somptueuses, et danser en
présence de tout le peuple. Aussi avaient-ils pour Alexandre des
dispositions plus favorables, et plaçaient-ils de meilleures
espérances dans un enfant élevé avec tempérance et avec sagesse. Ils
veillaient tous sur lui, voyant qu'Antonin l'environnait de toute
espèce de pièges.
XXI. Sa mère Mammée ne lui laissait goûter aucune boisson, aucun
mets qui lui fût envoyé par l'empereur. Alexandre ne se servait
point des cuisiniers et des échansons attachés à la cour et au
service du palais; il en avait d'autres que lui avait choisis sa
mère, et dont la foi était éprouvée. Elle donnait aussi secrètement
de l'argent, qu'elle faisait distribuer dans l'ombre aux soldats,
pour assurer leur bienveillance à Alexandre par l'appât de l'or, le
principal objet de leurs désirs.
XXII. Antonin, qui n'ignorait pas cette conduite, tendait de son
côté toutes sortes d'embûches à Alexandre et à sa mère. Mais tous
ces complots échouaient grâce à l'aïeule des deux princes, Maesa,
qui joignait à son adresse naturelle l'avantage d'avoir habité
pendant de longues années la cour impériale, comme sœur de l'épouse
de Sévère, Julie, auprès de laquelle elle avait toujours vécu au
palais. Aussi rien ne lui échappait-il de toutes les manœuvres
d'Antonin, dont le caractère était d'une extrême légèreté, et qui
disait et faisait ouvertement et sans précaution tout ce qu'il
méditait. Quand il vit que les pièges lui réunissaient peu, il
voulut dépouiller son jeune rival de la dignité de César. Alexandre
cessa donc de recevoir chaque matin les salutations d'usage et de se
montrer en public ; on ne lui rendit plus aucun honneur. Mais les
soldats le demandaient hautement ; ils s'indignaient qu'on l'eût
dépouillé de l'empire. Antonin répandit alors le bruit qu'Alexandre
était sur le point de mourir; il voulut éprouver comment les soldats
supporteraient cette nouvelle. Mais ceux-ci, dès qu'ils cessèrent
absolument de voir le prince, et que ce bruit eut frappé leurs
esprits, firent éclater leur fureur. Ils n'envoyèrent plus à Antonin
la garde accoutumée, et, se renfermant dans leur camp, demandèrent à
voir Alexandre dans les temples. Antonin, pénétré alors d'une grande
terreur, prit avec lui Alexandre, et, le plaçant à ses côtés dans la
litière impériale, qui étincelait d'or et de pierres précieuses,
vint au camp avec le jeune prince.
XXIII. Les portes s'ouvrent, on les accueille, on les conduit dans
le temple du camp. Les soldats saluaient Alexandre avec une joie
extraordinaire; ils le poursuivaient de leurs acclamations, et
traitaient Antonin avec une froideur marquée. Il en fut courroucé;
il passa la nuit dans le temple, tourmenté de cette injure, et
furieux contre les soldats. Le lendemain, il ordonna que tous ceux
qui s'étaient fait remarquer par la chaleur de leurs acclamations
fussent arrêtés comme des séditieux et des perturbateurs, et
conduits au supplice. Mais les soldats, transportés d'indignation,
poussés d'ailleurs par tant d'autres motifs de haine pour Antonin,
veulent renverser enfin un empereur déshonoré. Ils pensent surtout
qu'il faut secourir leurs compagnons emprisonnés. Le temps leur
semble opportun, le prétexte légitime; ils tuent Antonin, sa mère
Soémis, qui était présente, comme mère, comme impératrice, et
enveloppent dans le massacre tous ceux de son cortège qui furent
pris dans l'intérieur du camp et reconnus pour ministres et
complices de tous ses crimes. Ils abandonnèrent à ceux qui voulurent
s'en emparer les corps d'Antonin et de Soémis, pour être
honteusement traînés dans Rome. Ces deux cadavres, après avoir été
promenés par toute la ville, et accablés de tous les outrages,
furent jetés dans les égouts qui coulent vers le Tibre. Ce fut ainsi
qu'Antonin, arrivé à la sixième année de son règne, finit, avec sa
mère, une vie que nous avons fait connaître. Les soldats, après
avoir salué Alexandre empereur, conduisirent au palais ce jeune
prince, qui n'était encore que dans sa première jeunesse, et tout à
fait soumis à la direction de sa mère Mammée et de son aïeule.
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