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LIVRE III
Trouble de NIGER aux
nouvelles reçues de Rome. - Il ferme les défilés du mont Taurus. -
Bataille de Cyzique, gagnée par Sévère sur Émilien, lieutenant de
Niger. - Il marche sur la Bithynie. - Nicomédie lui ouvre ses
portes. - Tyr et Laodicée se soulèvent en sa faveur et sont reprises
par Niger, qui en fait massacrer les habitants. - SÉVÈRE franchit le
mont Taurus et marche vers la Cilicie. - Bataille d'Issus. - L'armée
de Niger est défaite et taillée en pièces. Niger est tué dans un des
faubourgs d'Antioche par les cavaliers romains qui le poursuivent. -
Divisions d'ALBINUS et de SÉVÈRE. - Ce dernier fait déclarer par son
armée Albinus ennemi de Rome, et quitte l'Asie, après avoir détruit
Byzance, qui avait embrassé la cause de Niger. - Il marche contre
Albinus, qui passe de la Bretagne dans les Gaules. - Les deux armées
se rencontrent. - Babille de Lyon. - Défaite d'Albinus. - Sévère
envoie à Rome la tête du vaincu. - Guerres de Sévère en Asie. -
Conquête de l'Arménie, de l'Arabie Heureuse. - Triomphe inespéré sur
les Parthes. - Retour à Rome. - Sévère marie son fils Antonin à la
fille de Plautien, chef des cohortes prétoriennes. - Conspiration de
Plautien et sa mort. - Expédition de Bretagne. - Sévère meurt
pendant cette guerre. - L'empire est transmis à ses deux fils,
ANTONIN et GÉTA.
I. Dans le livre précédent,
nous avons raconté la fin de Pertinax, celle de Julien, la marche de
Sévère sur Rome et ses préparatifs contre Niger. Niger, qui ne
s'attendait à rien de semblable, apprit bientôt que Sévère s'était
emparé de Rome, que le sénat lui avait décerné le titre d'empereur,
et qu'il se préparait à l'attaquer avec l'armée d'Illyrie et toutes
ses forces de terre et de mer. Ces nouvelles le jettent dans le plus
grand trouble; il se hâte d'ordonner aux gouverneurs des provinces
de veiller à la garde des frontières et des ports; il envoie
demander du secours au roi des Parthes, au roi d'Arménie et à celui
des Atréniens. Le roi d'Arménie répondit qu'il resterait neutre, que
seulement à l'arrivée de Sévère, il veillerait à l'intégrité de ses
possessions. Le roi parthe assura Niger qu'il allait envoyer à ses
satrapes l'ordre de lever des troupes : c'est l'usage des princes de
cette contrée, lorsqu'ils sont obligés de faire la guerre, car ils
n'ont à leur solde aucunes troupes réglées. Le roi Barsémius, qui
gouvernait alors les Atréniens, envoya à Niger un corps d'archers
auxiliaires. Tout le reste de ses forces ne consistait que dans les
troupes qu'il put réunir sur les lieux mêmes et dans un grand nombre
de Syriens et surtout d'habitants d'Antioche, qui par la légèreté de
la jeunesse, et l'amour qu'ils portaient à Niger, s'étaient enrôlés
sous ses drapeaux avec plus d'ardeur que de prudence.
II. Niger ferma par de fortes murailles et de nombreux
retranchements les défilés et les sommets du mont Taurus, persuadé
que cette montagne escarpée pourrait devenir pour l'Orient une
barrière insurmontable. Le mont Taurus, en effet, placé entre la
Cappadoce et la Cilicie, sépare les nations de l'Orient du celles du
Nord. Niger envoya une garnison dans Byzance, grande et opulente
ville de Thrace, aussi florissante alors par ses richesses que par
le nombre de ses habitants. Située sur le bras le plus étroit de la
Propontide, cette ville tire de la mer de vastes ressources et une
pêche abondante ; comme elle possède en même temps des champs
immenses et fertiles, les deux éléments semblent contribuer à sa
prospérité. Niger s'empressa de garnir de troupes cette puissante
cité, dans l'espoir surtout qu'il pourrait empêcher tout bâtiment de
passer d'Europe en Asie par le détroit sur lequel elle est située.
Byzance avait en outre pour rempart une forte et grande muraille,
construite en pierres quadrangulaires de Milet, qui avaient été
réunies avec tant d'art et de régularité que ce mur ne paraissait
pas formé de morceaux divers, mais d'une seule et immense pierre. On
peut encore en voir les ruines, et l'aspect de ces débris inspire à
la fois l'étonnement pour l'habileté des ouvriers qui ont construit
cette muraille, et pour la force des hommes qui sont parvenus à la
renverser. Niger attendit ainsi Sévère, se félicitant de sa grande
prévoyance, et plein d'une confiance entière dans ses préparatifs.
III. Sévère cependant faisait avec son armée la plus grande
diligence, marchant sans relâche et ne prenant aucun repos. Ayant
appris qu'une garnison occupait Byzance, et connaissant la force de
cette ville, il dirigea son armée vers Cyzique. A la nouvelle de son
approche, Émilien, qui commandait en Asie et à qui Niger avait
confié le soin et la conduite de toute la guerre, marcha lui-même
vers Cyzique avec toutes les forces qu'il avait pu réunir, et celles
que lui avait envoyées Niger. On en vint aux mains; des combats
sanglants se livrèrent de ce côté, et enfin la victoire resta aux
troupes de Sévère; celles de Niger furent mises en fuite et dans une
déroute complète. Cet événement fit perdre l'espoir à l'armée
d'Orient et redoubla celui des Illyriens.
IV. On crut même qu'Émilien avait résolu d'avance de trahir la cause
de Niger ; on donnait deux motifs à cette résolution : les uns
pensaient que la jalousie seule l'y avait déterminé, et qu'il ne
voulait point souffrir qu'un homme qui venait de lui succéder dans
le gouvernement de la Syrie, s'élevant tout à coup au-dessus de lui,
devînt son empereur et son maître; d'autres prétendaient qu'il avait
cédé aux instances de ses enfants, qui, trouvés à Rome et
emprisonnés par Sévère, avaient écrit à leur père pour le supplier
de songer à leur salut. Sévère avait agi en cette occasion avec
beaucoup d'adresse et de prudence. Il savait que Commode avait
l'habitude de garder auprès de lui les enfants de ceux qu'il faisait
partir pour le gouvernement des provinces : il les conservait comme
des otages qui l'assuraient de la fidélité et des bonnes intentions
de leurs pères. Aussi Sévère s'était-il empressé, lorsqu'il fut
proclamé par les soldats empereur, du vivant de Julien, d'envoyer
secrètement à Rome des émissaires chargés d'en faire sortir ses
enfants, pour qu'ils ne tombassent pas au pouvoir de son
compétiteur. Lorsqu'il arriva lui-même dans la capitale, ses
premiers soins furent d'arrêter les enfants de tous les généraux et
de tous ceux qui remplissaient quelque poste important dans les
diverses contrées de l'Asie. Il les retint auprès de lui, afin que
le désir de les sauver engageât les généraux de Niger à trahir sa
cause, ou que, s'ils restaient fidèles à ce prince, il fût maître de
se venger d'eux, par la mort de leurs enfants.
V. Cependant, défaits près de Cyzique, les soldats de Niger
tâchaient d'échapper au vainqueur par la plus prompte fuite. Les uns
longeaient les montagnes de l'Arménie ; les autres traversaient en
toute hâte la Cilicie et la Galatie pour franchir le mont Taurus et
se retirer derrière ses retranchements. Quant à Sévère, il se
dirigea avec son armée par le territoire de Cyzique vers la
Bithynie, pays voisin.
VI. Dès que la nouvelle de sa victoire se fut répandue, on vit
éclater parmi les peuples et les différentes villes de ces contrées
des troubles soudains et de violentes discordes, qui prirent
naissance, moins dans les dispositions diverses des chefs, que dans
l'envie et la jalousie que ces villes se portaient l'une à l'autre,
rivalité funeste et qui cause la ruine des nations. Ce fut là
l'ancienne maladie des Grecs, qui, toujours livrés à de mutuelles
dissensions, désirant toujours renverser tout ce qui semblait
dominer au milieu d'eux, ont peu à peu détruit leur patrie :
accablée à la fois par la vieillesse et par des déchirements
intérieurs, la Grèce devint une proie facile à l'invasion des
Macédoniens, et plus tard au despotisme de Rome. Nous avons vu de
notre temps ce fléau de la rivalité et de l'envie attaquer encore de
florissantes cités.
VII. En Bithynie, par exemple, aussitôt après la bataille de
Cyzique, les habitants de Nicomédie se joignirent à Sévère, lui
envoyèrent des députés, accueillirent ses troupes, et lui promirent
tous les secours qu'il pourrait désirer. Les habitants de Nicée, par
haine pour ceux de Nicomédie, se jetèrent dans le parti contraire :
ils ouvrirent leurs murs aux débris de l'armée de Niger, qui, après
la défaite, cherchaient auprès d'eux un asile, et aux troupes que ce
général envoyait à la défense de la Bithynie. Bientôt de ces deux
villes, comme de deux camps, sortirent deux armées qui en vinrent
aux mains : un grand combat se livra, et les troupes de Sévère
remportèrent l'avantage le plus signalé. Ceux des soldats de Niger
qui purent échapper aux vainqueurs, s'enfuirent vers les gorges du
mont Taurus, et se préparèrent à en défendre les retranchements.
Niger, après avoir laissé à la garde de ces défilés le nombre
d'hommes qu'il crut suffisant, se dirigea vers Antioche, pour y
rassembler des troupes et de l'argent.
VIII. L'armée de Sévère, après avoir traversé la Bithynie et la
Galatie, entra en Cappadoce, et assiégea les retranchements du mont
Taurus. Cette entreprise était difficile, car il fallait franchir
une route étroite et escarpée, sous une grêle de pierres, lancées
par les soldats qui, placés sur les créneaux des murailles,
défendaient leur poste avec vigueur. Un petit nombre d'hommes
suffisait pour fermer ce passage à une armée : la route est on effet
très resserrée; d'un côté, elle est couverte par une haute montagne;
de l'autre, elle est bordée par un profond précipice qui sert de lit
aux eaux qui découlent du mont Taurus. Niger avait fortifié tous ces
points pour ôter à l'ennemi tout moyen d'effectuer le passage.
IX. Pendant que la Cappadoce était le théâtre de ces événements, les
habitants de Laodicée, en Syrie, par jalousie pour les habitants
d'Antioche, qu'ils détestaient, commençaient à se soulever contre
Niger; et ceux de Tyr, en Phénicie, suivaient cet exemple, par haine
pour les habitants de Beryte. A peine eut-on appris dans ces deux
villes la fuite de Niger, on renversa ses statues et on proclama
Sévère empereur. Niger arrive à Antioche, et on lui annonce cette
nouvelle. Ce général, qui jusque-là avait montré la plus grande
douceur de caractère, s'enflamme alors, et justement indigné de
cette trahison et de tant d'outrages, il fait marcher sur les deux
cités rebelles ses bataillons de Maures armés de javelots et une
partie de ses archers, avec l'ordre de massacrer tous les habitants,
de piller et d'incendier les villes.
X. Les soldats africains, naturellement sanguinaires, et portés à
tous les excès par leur mépris du danger et de la mort, tombent à
l'improviste et en désespérés sur les habitants de Laodicée, et
ravagent, par toute espèce de destruction, la ville et ses
malheureux habitants. De là ils marchent sur Tyr, la livrent aux
flammes, au pillage et à la mort.
XI. Pendant que ces horreurs se commettaient en Syrie, et que Niger
rassemblait des troupes, l'armée de Sévère continuait le siége du
mont Taurus. La solidité des retranchements, que semblaient rendre
inexpugnables l'escarpement de la montagne et la profondeur du
précipice, faisait déjà tomber les assiégeants dans le découragement
et dans le désespoir; ils commençaient même à déserter, et les
assiégés à regarder leur position comme imprenable, lorsqu'une nuit
se précipite un immense et impétueux torrent, formé par de grandes
pluies, et gonflé par les neiges qui couvrent la Cappadoce et le
mont Taurus. Arrêté dans sa course accoutumée par les retranchements
qui s'opposent à son passage, il redouble de masse et de violence.
La nature triomphe de l'art; les murailles ne peuvent soutenir le
choc des eaux, qui les sapent peu à peu, les déchirent et en
détruisent les fondements construits avec négligence et à la hâte :
tous les retranchements sont ouverts; le torrent les balaye devant
lui, et fait un passage à l'ennemi. A cette vue, les gardiens du
défilé sont glacés d'épouvante : « quand le torrent se sera écoulé,
se disent-ils, l'ennemi, que rien n'arrêtera davantage, va nous
envelopper de toute part. » Aussitôt ils abandonnent le poste, et
s'enfuient. L'armée de Sévère, que cet événement comble de joie et
de confiance, et qui se croit alors placée sous une protection
divine, se met en mouvement dès qu'elle apprend la fuite des
assiégés, traverse sans obstacle le mont Taurus, et se dirige vers
la Cilicie.
XII. Quand Niger eut appris cet échec, il pressa sa marche, après
avoir rassemblé une armée nombreuse, mais tout à fait inhabile aux
combats et à la fatigue. Une immense multitude de Syriens et presque
toute la jeunesse d'Antioche s'étaient rangés sous ses drapeaux,
prêts à partager ses périls et sa fortune. C'étaient des troupes
fidèles et résolues, mais bien inférieures aux Illyriens en bravoure
et en expérience. Les deux armées se rencontrèrent près du golfe
d'Issus, dans une longue et large plaine que bordent des collines
élevées en amphithéâtre, et qui forme à la mer un vaste rivage. Il
semble que la nature ait voulu faire de ce lieu un champ de
bataille. Ce fut là, dit-on, que Darius livra à Alexandre un
terrible et dernier combat, et qu'il fut vaincu et pris par des
hommes du Nord, qui alors aussi triomphaient de ceux d'Orient. On
voit encore comme preuve et trophée de cette victoire, une ville
nommée Alexandrie, bâtie sur la colline, et où l'on montre une
statue d'Alexandre en airain.
XIII. La fortune voulut que non seulement Sévère et Niger en
vinssent aux mains dans ce même lieu, mais encore que le sort du
combat fût le même. Les deux armées établirent leur camp, vers le
soir, vis-à-vis l'une de l'autre ; toute la nuit se passa des deux
côtés en précautions et en craintes. Au lever du soleil, les deux
partis, guidés et animés par leurs chefs, se mettent en mouvement et
s'attaquent avec la plus vive fureur ; ils paraissaient deviner que,
dans cette dernière bataille, la fortune encore allait décider de la
possession d'un empire. Le combat fut long; le carnage fut terrible;
les fleuves qui traversent la plaine ne semblaient rouler vers la
mer que des flots de sang ; les Orientaux enfin furent mis en
déroute. Les Illyriens les poursuivent, ils en blessent et en
jettent une partie jusqu'à la mer; ils pressent l'épée dans les
reins ceux qui fuient du côte des montagnes, et les égorgent avec un
grand nombre d'hommes du pays, qui, accourus des villes et des
campagnes environnantes, s'étaient rassemblés sur les coteaux,
croyant qu'ils pourraient y contempler la bataille en sûreté.
XIV. Niger, monté sur un cheval vigoureux, parvient à Antioche avec
une suite peu nombreuse. Là il trouve les débris fugitifs d'un
peuple entier (si même il en restait des débris) ! Il voit la
désolation, il entend les plaintes d'une foule de malheureux
pleurant leurs fils et leurs frères. Désespéré, il s'enfuit lui-même
d'Antioche, il se cache dans un faubourg; mais il est découvert par
les cavaliers romains qui le poursuivent, et on lui tranche la tête.
Telle fut la fin de ce prince ; c'est ainsi qu'il subit la peine de
ses retards et de sa funeste indolence. Du reste, il fut, dit-on,
homme de bien dans sa vie privée comme dans ses fonctions publiques.
XV. Sévère, après s'être ainsi délivré de Niger, n'épargna aucun des
partisans de son compétiteur, et fit périr non seulement ceux qui
s'étaient joints volontairement à sa cause, mais encore des
malheureux qui s'étaient vus contraints de la soutenir. Quant aux
soldats qui avaient pris la fuite, Sévère apprit qu'ils avaient
traversé le Tigre et s'étaient retirés chez les Barbares, dans la
terreur que leur inspirait son nom : il en ramena une partie par la
promesse d'une amnistie. Mais un nombre immense de ces soldats avait
passé chez l'étranger, et fut la principale cause de la résistance
inattendue que déployèrent plus tard les Barbares de ces contrées
dans les batailles rangées que les Romains leur livrèrent. Jusqu'à
cette époque, en effet, ils n'avaient connu que l'usage de l'arc,
dont ils se servaient à cheval; ils ne savaient point se couvrir
d'une pesante armure ; ils n'osaient point combattre avec le javelot
et l'épée. Couverts de vêtements légers et flottants, ils
combattaient presque toujours en fuyant, et en lançant leurs traits
derrière eux. Mais quand les soldats de Niger et un grand nombre des
ouvriers de cette armée se furent réfugiés chez ces Barbares, et
eurent adopté leur contrée pour patrie, on les vit apprendre alors
non seulement l'usage, mais encore la fabrication des armes.
XVI. Quand Sévère eut réglé les affaires d'Orient de la manière qui
lui parut la plus sage et la plus conforme à ses intérêts, sa
première pensée fut d'attaquer le roi des Atréniens et de marcher
ensuite sur le pays des Parthes. Il reprochait au premier de ces
deux peuples l'amitié qu'il avait montrée pour Niger; mais il remit
sa vengeance à un autre temps. Il voulut d'abord affermir dans ses
mains et dans celles de ses enfants l'empire romain tout entier.
Niger n'était plus; mais Albinus restait, et cet associé au trône
lui semblait incommode et importun : on lui disait d'ailleurs qu'Albinus
affichait un faste royal et faisait parade du nom de César; on lui
disait surtout que plusieurs des membres les plus distingués du
sénat entretenaient avec lui une correspondance secrète, et
l'engageaient à marcher sur Rome, pendant l'absence de Sévère et sa
lutte contre les peuples d'Orient. Les patriciens en effet
préféraient pour empereur un Romain d'une haute naissance et renommé
pour la douceur de son caractère. Sévère se décida à ces nouvelles;
cependant il ne voulut pas agir ouvertement contre Albinus et
déclarer la guerre à un homme qui ne lui en avait pas fourni de
prétexte ostensible : il aima mieux essayer de se débarrasser de son
rival par des voies détournées et par la ruse. Il mande donc auprès
de lui ceux de ses courriers sur lesquels il croit pouvoir le plus
compter, et leur donne des ordres cachés : ils devaient, une fois
parvenus auprès d'Albinus, lui remettre d'abord leurs dépêches, le
prier ensuite de se retirer quelque temps à l'écart avec eux, pour
écouter les nouvelles secrètes dont ils étaient porteurs; et, s'il y
consentait, profiter de l'éloignement de ses gardes pour l'assaillir
et le percer de coups. Sévère leur donna en outre du poison, pour
s'en servir dans le cas où ils parviendraient à engager quelques-uns
des cuisiniers ou des échansons d'AIbinus de le faire prendre à leur
maître; car le premier projet pouvait ne pas réussir. Les amis d'AIbinus
étaient en effet sur leurs gardes, et ils ne cessaient de conseiller
à ce prince de se méfier de Sévère et de se prémunir contre sa
perfidie : il devait cette réputation à sa conduite envers les
généraux de Niger. Après les avoir entraînés, par les prières de
leurs propres fils (comme nous l'avons dit plus haut), à trahir la
cause de Niger; après avoir usé de leurs secours et réussi, grâce à
eux, dans son entreprise, il les fit périr, eux et leurs enfants. Sa
mauvaise foi était donc manifeste à tous les yeux. Aussi Albinus
avait-il doublé les gardes de sa personne, et il ne laissait point
parvenir auprès de lui aucun des envoyés de Sévère, avant qu'on leur
eût fait déposer leur épée et qu'on se fût assuré qu'ils n'avaient
point d'armes cachées dans leur sein.
XVII. Cependant des courriers impériaux arrivent d'Orient; ils
remettent publiquement leurs dépêches à Albinus, et le prient
ensuite de s'éloigner avec eux pour entendre quelques communications
secrètes. Albinus soupçonne un crime; il fait arrêter ces messagers,
les fait mettre, chacun séparément, à la question, apprend de leur
bouche tout le complot, les livre au supplice, regarde, dès ce
moment, Sévère comme ennemi et se prépare à la guerre ouvertement.
Ces nouvelles parviennent à Sévère. Ce général, d'une extrême
violence et incapable de maîtriser son ressentiment, ne garde plus
de mesure; il convoque ses troupes et leur tient ce discours :
XVIII. « Je ne pense pas qu'aucun de vous trouve dans ma conduite
passée quelque motif de me taxer de légèreté ; je ne pense pas que
vous m'accusiez de trahison et d'ingratitude envers un homme que je
croyais mon ami. J'ai tout fait pour lui, puisque je l'ai associé à
mon empire, déjà affermi par mes succès ; puisque j'ai partagé avec
lui un bien qu'on partage à peine avec un frère. J'ai consenti à lui
donner la moitié de ce trône que vous aviez offert à moi seul ; et
pour prix de tant de bienfaits, c'est en ennemi que veut me traiter
Albinus. II rassemble contre moi des armes, des soldats; il méprise
votre valeur; il viole la fidélité qu'il m'a promise; dans son
insatiable ambition, il espère conquérir, pour lui seul, et au péril
de sa vie, cette couronne qu'il pouvait posséder avec moi sans
trouble et sans dangers. Il outrage les dieux, au nom desquels il a
juré; il n'a point de ménagement, soldats, pour ces glorieuses
fatigues que vous avez supportées pour nous avec tant d'éclat et de
courage; car ne jouissait-il pas, comme moi, du fruit de vos
victoires? S'il avait su garder ses serments, il eût conservé
quelque chose de plus précieux que cet empire que vous aviez partagé
entre nous : il eût conservé l'honneur. Mais s'il y a de l'injustice
à jouer le rôle d'agresseur, il y aurait de la lâcheté à ne point se
venger des injures qu'on a reçues. Quand nous avons marché contre
Niger, c'était la nécessité, plutôt que de véritables sujets de
plainte, qui nous portait à cette guerre. Niger avait-il mérité ma
haine en voulant m'enlever un trône qui m'appartenait? Non, le trône
était vacant, à l'abandon, et chacun de nous se le disputait avec
une égale ardeur. Mais Albinus a rompu le traité, les serments qui
nous unissaient. Après avoir obtenu de moi ce qu'un fils seul
pourrait espérer de son père, c'est la haine, et non son amitié
qu'il me donne; il veut que je sois son ennemi! Je le serai. Autant
il a reçu de moi de bienfaits, autant je l'ai comblé jusqu'ici de
gloire et d'honneurs; autant je veux aujourd'hui le couvrir
d'opprobre, et prouver, en l'écrasant, qu'il est aussi faible que
perfide. Non, soldats, sa petite armée d'insulaires ne pourra vous
résister. Seuls, sans autres auxiliaires que votre courage et votre
ardeur, vous avez triomphé dans vingt batailles; vous avez soumis
tout l'Orient : pourquoi, maintenant que tant de troupes sont venues
se joindre à vous, et que vous formez presque toute l'armée romaine,
ne vaincriez-vous pas sans peine une poignée d'hommes, conduits par
un chef sans expérience et amolli par la débauche? Qui de vous
ignore sa vie voluptueuse et efféminée? Il est plus digne, vous le
savez, de commander à une troupe de danseurs qu'à des légions.
Marchons donc contre ce traître avec notre bravoure et notre
impétuosité habituelles! Marchons, soutenus par la protection des
dieux que son parjure a outragés, et par le souvenir de ces
innombrables trophées, qu'il a méprisés dans son audace ! »
XIX. Aussitôt que Sévère eut ainsi parlé, l'armée entière déclara
Albinus ennemi de Rome. Les soldats poussent des acclamations en
l'honneur de leur général ; ils témoignent par leurs cris la plus
vive impatience; leur confiance redouble l'ardeur et les espérances
de Sévère. Après leur avoir distribué de fortes sommes, il se met en
marche. Auparavant, il avait envoyé des troupes assiéger Byzance ;
cette ville, où s'étaient réfugiés les généraux de Niger, ne lui
avait pas encore ouvert ses murs. Elle fut prise plus tard par
famine; la ville entière fut détruite; on renversa ses théâtres, ses
bains publics et tous les édifices qui l'embellissaient : cette
superbe capitale, devenue un faible bourg, perdit encore sa liberté,
et fut donnée aux Périnthiens, de même qu'Antioche se vit livrée aux
habitants de Laodicée. Sévère consacra en outre de fortes sommes à
relever les villes qu'avaient dévastées les soldats de Niger.
Cependant il s'avançait avec une extrême rapidité, ne prenant aucun
repos, ne s'arrêtant pas même les jours de fête, bravant également
des froids excessifs et les chaleurs les plus fortes. On le voyait
franchir tête nue les plus hautes montagnes, au milieu des glaces
amoncelées, de la pluie et des neiges, inspirant aux soldats, par
son exemple, l'activité et le courage. Aussi faisaient-ils tous leur
devoir, non par crainte ni par nécessité, mais par un noble désir
d'imiter leur empereur et de rivaliser avec lui.
XX. Sévère avait aussi envoyé une armée occuper les défilés des
Alpes, et fermer l'accès de l'Italie. Quand on apprit à Albinus la
marche de son compétiteur et sa prochaine arrivée, cette nouvelle,
qui le surprit au milieu de l'indolence et des plaisirs, le jeta
dans le plus grand trouble. Il passa de la Bretagne dans les Gaules,
prit position avec son armée, et envoya des courriers aux
gouverneurs de toutes les provinces voisines, pour leur ordonner de
lui faire parvenir do l'argent et des vivres. Quelques-uns eurent le
malheur de lui obéir : ils en furent punis plus tard ; ceux qui
n'eurent pas égard à ses ordres se trouvèrent bien d'une conduite
moins prudente cependant qu'heureuse, car ce fut l'événement qui
décida du bon et du mauvais parti.
XXI. L'armée de Sévère entra enfin dans les Gaules ; il y eut
quelques engagements de part et d'autre ; mais ce fut près de Lyon,
grande et riche cité, qu'on en vint à une affaire décisive. Albinus
s'était enfermé dans cette ville après avoir envoyé son armée au
combat. La bataille fut sanglante, le succès fut longtemps douteux :
les Bretons ne le cèdent en rien aux peuples d'Illyrie pour le
courage et la férocité : le combat devait donc être opiniâtre et
acharné entre deux armées également fortes et belliqueuses. Selon le
récit de plusieurs historiens sans flatterie, les troupes de l'armée
d'Albinus opposées à l'aile que commandait Sévère en personne eurent
un avantage si marqué, que ce prince prit la fuite, et, étant tombé
de cheval, se dépouilla, pour n'être point reconnu, de la chlamyde
impériale.
XXII. Les Bretons s'étaient mis à la poursuite des fuyards et
poussaient déjà le cri de victoire, quand Laetus, un des généraux de
Sévère, tomba tout à coup sur eux avec des troupes fraîches; on
accusa ce général d'avoir attendu l'événement, et d'avoir à dessein
différé de prendre part au combat : on dit qu'ambitieux de l'empire,
il gardait, pour s'en servir à propos, les troupes qu'il avait sous
ses ordres; et en effet, on ne le vit se mettre on mouvement, que
lorsqu'il crut que Sévère avait péri. La suite des événements
confirma ces soupçons : quand tous les efforts de Sévère furent
couronnés d'un plein succès, quand ce prince se vit paisible
possesseur du trône, il récompensa magnifiquement tous ses généraux,
mais, se ressouvenant probablement de la trahison de Laetus, il le
condamna à mort. Reprenons notre récit sans anticiper sur l'avenir.
L'arrivée de Laetus avec son corps d'armée rallia les fuyards ; les
soldats de Sévère replacèrent ce prince sur son cheval, et le
couvrirent de son manteau. Les troupes d'Albinus, attaquées tout à
coup par des troupes qui n'avaient pas encore donné, et au moment où
la certitude de la victoire avait mis le désordre dans leurs rangs,
plièrent après une courte résistance. L'ennemi victorieux en fit un
grand carnage, et les poursuivit jusqu'à Lyon. Les écrivains du
temps ne s'accordent point sur le nombre de soldats qui furent tués
ou pris de part et d'autre.
XXIII. Les troupes de Sévère pénètrent dans Lyon, pillent et
incendient cette ville, s'emparent d'Albinus, lui coupent la tête et
l'apportent à leur général. Elles dressent ensuite deux trophées,
l'un à l'orient, l'autre au nord, emblème de leur double victoire.
Il nous semble que rien ne peut se comparer aux campagnes de Sévère,
ni pour la force des armées, ni pour le nombre de nations en
mouvement, ni pour la multiplicité des combats, ni pour la longueur
et la rapidité des marches. Sans doute les guerres civiles de César
contre Pompée, d'Auguste contre les enfants de ce dernier et contre
Antoine, furent sanglantes; sans doute Marius et Sylla ont fait de
grandes choses dans le cours de leurs guerres intestines et
extérieures; mais qu'un seul homme soit parvenu à détruire trois
compétiteurs, déjà maîtres de l'empire; qu'il ait été renverser le
premier jusque dans son palais de Rome, après avoir triomphé, sans
verser de sang, des prétoriens qui le gardaient ; qu'il ait ensuite
vaincu par sa valeur deux nouveaux ennemis, dont l'un, maître de
tout l'Orient, avait été désigné empereur par les Romains mêmes, et
dont l'autre était revêtu du nom et de l'autorité des Césars : c'est
une gloire dont il n'est point facile de trouver dans l'histoire un
second exemple. Albinus ne jouit donc que peu de temps des dangereux
honneurs de la royauté.
XXIV. Sévère tourna sa fureur contre les amis que ce sénateur avait
à Rome. Il envoya dans cette capitale la tête d'Albinus, qu'il fit
exposer sur la place publique au bout d'un poteau, et il termina par
ces mots la lettre qu'il adressa au peuple pour lui annoncer sa
victoire : « J'ai envoyé à Rome la tête de mon ennemi, et j'ai
ordonné qu'on l'exposât à tous les yeux, pour apprendre au peuple
romain jusqu'où va ma colère contre ceux qui m'offensent, et
jusqu'où ira mon ressentiment contre les partisans d'Albinus. »
Après avoir réglé les affaires de la Bretagne, divisé cette contrée
en deux gouvernements, organisé avec soin celui des Gaules, et privé
de leurs biens et de la vie tous ceux qui dans ces deux provinces
avaient été attachés à Albinus, soit par inclination, soit par
nécessité, il se dirigea vers Rome, traînant après lui toute son
armée pour inspirer plus de terreur.
XXV. Il fit cette marche avec sa vitesse accoutumée, qu'augmentait
encore son ressentiment pour les amis d'Albinus qui se trouvaient à
Rome, et il entra bientôt dans la capitale. Le peuple, accouru
au-devant de lui avec des branches de laurier, poussa de vives
acclamations et lui fit un brillant accueil. Les sénateurs le
complimentèrent. Tous tremblaient néanmoins : ils savaient que
Sévère, implacable dans ses haines, et se livrant sous les plus
légers prétextes à des actes de violence, ne les épargnerait point
dans une circonstance où il semblait avoir des motifs suffisants de
plainte. L'empereur entra dans le temple de Jupiter, et après les
sacrifices accoutumés, se retira dans son palais. Il fit de grandes
largesses au peuple en l'honneur de sa victoire, et distribua de
fortes sommes aux soldats, dont il augmenta les privilèges. Le
premier, il leur fit donner plus de blé, leur permit de porter au
doigt un anneau d'or et de demeurer avec leurs femmes. Toutes ces
concessions, contraires à la discipline, ne pouvaient que nuire au
courage et à l'activité des troupes. Sévère fut donc le premier qui
détruisit cette vigueur, cette tempérance, cette aptitude aux
fatigues, cette discipline et cette docilité qui distinguaient le
soldat romain; il le rendit cupide et efféminé.
XXVI. Après ces dispositions diverses, il vint au sénat, monta sur
le siège impérial, et s'emporta violemment contre les amis d'Albinus;
il produisit contre les uns des lettres secrètes qu'il avait
trouvées dans les papiers de ce général, accusa les autres de lui
avoir fait des présents trop considérables. Il reprochait à tous un
crime différent : « Ceux-ci, qui s'étaient trouvés en Orient,
avaient servi Niger; ceux-là étaient coupables d'avoir seulement
connu Albinus. Il sut ainsi se défaire des plus puissants sénateurs,
et de tous les gouverneurs de provinces distingués par leur
naissance ou par leur fortune. C'était en apparence le ressentiment,
mais en réalité son insatiable avarice qui le portait à ces
violences : jamais empereur, en effet, ne poussa si loin la soif de
l'or; et s'il se montra l'égal des plus grands capitaines par sa
fermeté, sa patience dans les fatigues, son habileté dans le
commandement, il se dégrada, en retour, par une cupidité qui, pour
se satisfaire, ne reculait ni devant le sang, ni devant aucune
espèce d'excès. Aussi, ne régnant que par la crainte et non par
l'amour, il s'efforçait de se rendre populaire : il donnait sans
cesse au peuple de magnifiques spectacles et des jeux où l'on tuait
souvent jusqu'à cent animaux, tant de nos climats que des régions
barbares. Il distribuait l'argent en abondance. Il fit concourir
publiquement des musiciens et d'habiles athlètes, qu'il envoyait
chercher au loin. Nous vîmes aussi, sous ce règne, des jeux de toute
espèce sur tous les théâtres à la fois, des sacrifices et des
cérémonies nocturnes, à l'imitation des mystères de Cérès. Ces fêtes
étaient les Jeux séculaires, qu'on n'avait pas, disait-on, célébrés
depuis un siècle. Des hérauts parcoururent la capitale et toute
l'Italie pour inviter tous les habitants à assister à un spectacle
qu'ils n'avaient jamais vu et qu'ils ne devaient point revoir.
C'était faire entendre qu'entre la célébration de ces solennités
s'écoule un espace de temps que la vie humaine ne peut remplir.
XXVII. Sévère prolongea quelque temps son séjour, et après avoir
associé à l'empire et nommé Césars ses deux fils, las de n'avoir
encore vaincu que des armées romaines (triste victoire pour laquelle
il eût rougi de réclamer les honneurs du triomphe), il désira une
gloire moins funeste et voulut élever chez les Barbares de plus
glorieux trophées. Trouvant un prétexte de guerre dans l'alliance
qu'avait formée avec Niger Barsémius, roi des Atréniens, il marche
contre l'Orient. Arrivé dans ces contrées, il voulut, par occasion,
faire une incursion en Arménie; mais le roi de ce pays le prévint en
lui envoyant de l'or, de riches présents, des otages, en lui
demandant son alliance et son amitié. Content de ces marques de
soumission, Sévère continua sa marche vers le pays des Atréniens.
Augarus, roi des Osroëniens, accourut à son passage, lui livra ses
enfants comme gages de sa fidélité, et lui amena un secours
considérable d'archers.
XXVIII. Sévère traversa la
Mésopotamie, le pays des Adiabéniens, et parcourut l'Arabie
Heureuse, contrée qui doit son nom à ces herbes odoriférantes, d'où
nous tirons nos aromates et tous nos parfums. Il dévasta un grand
nombre de villages et de villes, ravagea les campagnes et, pénétrant
enfin chez les Atréniens, mit le siége devant Atra, leur capitale.
Cette ville, située sur le sommet d'une montagne très élevée,
entourée d'une haute et forte muraille, avait une nombreuse garnison
d'archers. L'armée de Sévère en poussa le siége avec la plus grande
vigueur; on battit les murs par des machines de toute espèce; on
n'oublia aucun des moyens d'attaque. Mais les Atréniens résistaient
avec vaillance; les flèches et les pierres qu'ils lançaient du haut
de leurs remparts portaient la mort chez les soldats romains; ils
leur jetaient aussi des vases de terre, remplis d'insectes ailés et
venimeux qui, s'attachant à leurs yeux et aux parties découvertes de
leur corps, les blessaient de piqûres mortelles. Les maladies
produites par l'insupportable chaleur d'un climat embrasé en firent
aussi périr un grand nombre, et furent plus funestes aux assiégeants
que le fort de l'ennemi.
XXIX. Sévère, voyant que son
armée se détruisait peu à peu, que le siége n'en avançait pas
davantage, et qu'il y avait plutôt à perdre qu'à gagner en le
continuant, résolut de le lever, pour ne point voir son armée périr
tout entière. Les soldats romains s'éloignèrent, inconsolables de
n'avoir point réussi. Habitués à de continuels succès, pour eux
c'était être vaincus que de ne point vaincre. Mais la fortune
n'abandonnait point leur général, et elle leur apporta des
consolations. Sévère ne quitta point l'Orient avec la honte d'une
campagne inutile; il fit plus même qu'il n'avait espéré. La flotte
nombreuse sur laquelle s'était embarquée l'armée faisait voile pour
l'Italie; mais elle fut jetée par les vents contraires sur les côtes
du royaume des Parthes, à peu de journées de Ctésiphonte, leur
capitale, résidence du roi. Ce prince y vivait dans une paix
profonde, se voyant tout à fait étranger à la lutte engagée entre
Sévère et les Atréniens, et ne prenant de cette guerre aucun
ombrage.
XXX. Mais l'armée romaine,
poussée malgré elle et par la tempête sur ces rivages, y fit une
descente, ravagea la campagne, enleva les troupeaux, mit sur sa
route le feu à tous les villages, et s'avança peu à peu jusqu'à
Ctésiphonte, où était le grand roi Artabane. Les Romains, prenant
les Barbares à l'improviste, massacrent des hommes sans défense,
saccagent les villes, et font esclaves les enfants et les femmes;
ils pillent le trésor du roi, qui s'était sauvé avec quelques
cavaliers, et ne s'en retournent qu'après s'être emparés de tous les
diamants et de toutes les richesses du roi fugitif. Ainsi Sévère dut
au hasard la gloire de triompher des Parthes.
XXXI. Dans l'enivrement de ce
succès, il écrivit au sénat et au peuple, leur annonçant ses
victoires avec emphase; il les fit même représenter sur des tableaux
qui furent exposés publiquement. Le sénat lui décerna les plus
grands honneurs, et le décora du surnom des peuples qu'il avait
vaincus. Ayant ainsi terminé sa campagne d'Orient, il prit le chemin
de Rome avec ses deux fils, qui entraient déjà dans l'adolescence.
XXXII. Sur son passage, il
mit l'ordre dans les provinces dont les affaires avaient besoin
d'être réglées, passa en revue les armées de Mysie et de Pannonie,
et fit enfin dans Rome une entrée triomphale, au milieu de toutes
les acclamations du peuple et des cérémonies les plus pompeuses. Il
y eut des sacrifices, des spectacles et des jeux qui attirèrent un
concours immense ; l'empereur distribua au peuple des sommes
considérables. Après toutes ces fêtes, il resta à Rome, où il passa
plusieurs années, rendant assidûment la justice, s'occupant des
affaires de l'État et donnant le plus grand soin à l'éducation de
ses enfants.
XXXIII. Mais le bon naturel
de ces jeunes princes se corrompait par la vie molle et voluptueuse
de Rome : ils se livraient avec excès au goût des spectacles ; ils
aimaient avec passion l'exercice des chars et la danse. En outre,
ces deux frères nourrissaient entre eux une haine qui s'était
manifestée dès leurs premiers ans. Soit qu'alors ils fissent lutter
des cailles et des coqs, soit qu'ils figurassent dans ces combats
simulés qui sont un des jeux de l'enfance, ils prenaient toujours un
parti différent : ils montrèrent les mêmes sentiments dans les jeux
du cirque et pour le choix de leurs plaisirs. Souvent opposés l'un à
l'autre, ils étaient toujours séparés et n'avaient aucun goût commun
: ce qui plaisait à l'un déplaisait nécessairement à l'autre. Ils
étaient assiégés de courtisans, de favoris officieux qui flattaient
les passions de leur âge et entretenaient leur animosité mutuelle.
Sévère, qui les observait, fit tous ses efforts pour les rapprocher
et leur faire changer de conduite.
XXXIV. Il maria son fils
aîné: ce jeune prince se nommait Bassien avant que son père fût
empereur ; mais Sévère, lors de son avènement au trône, l'avait fait
appeler Antonin, en mémoire d'Antonin le Pieux. Espérant que le
mariage changerait son caractère, il lui donna pour épouse la fille
de Plautien, chef des cohortes prétoriennes. Ce Plautien avait vécu
très obscur dans sa jeunesse ; on dit même qu'il avait été banni,
comme convaincu de complot et de plusieurs crimes. Il était
Africain, comme Sévère, et son parent, selon quelques historiens.
D'autres prétendent qu'il dut son élévation à la passion infâme
qu'avait conçue pour lui l'empereur. Quoi qu'il en soit, Sévère le
fit passer de la condition la plus humble au plus haut pouvoir, et
l'enrichit des dépouilles qu'il arrachait alors à ses nombreuses
victimes. Il aurait partagé l'empire avec Sévère, qu'il n'aurait pas
joui d'une autorité plus grande. Mais il en abusait : sa vie était
une suite de cruautés et de violences, et aucun des tyrans de cette
époque n'inspira plus de terreur. Tel était l'homme dont l'empereur
unit la maison à la sienne.
XXXV. Mais Antonin, mécontent
de ce mariage, qu'il n'avait conclu que par nécessité, avait de
l'éloignement pour son beau-père et pour sa femme : il ne partageait
avec elle ni son lit ni même sa maison. En un mot, il la détestait,
et la menaçait chaque jour de la faire périr, elle et son père, dès
qu'il serait seul maître de l'empire. La jeune princesse allait tout
rapporter à Plautien, et l'exaspérait par ses justes plaintes.
Plautien, voyant que Sévère était vieux et toujours malade,
connaissant l'audace et la violence du jeune Antonin et redoutant
ses menaces, aima mieux par un coup de désespoir en prévenir l'effet
que l'attendre. D'autres motifs d'ailleurs nourrissaient son
ambition et lui faisaient désirer l'empire. Jamais la fortune d'un
particulier n'avait égalé la sienne; il pouvait disposer des
troupes, et se voyait révéré de la multitude, qu'éblouissait la
pompe qu'il déployait en public. Compté parmi les consuls en second,
il portait le laticlave, avait une épée à son côté et d'autres
marques d'une haute distinction, qui n'étaient accordées qu'à lui
seul. Sa démarche était arrogante et terrible ; personne n'osait
l'aborder ; tout le monde au contraire se retirait devant lui; il
était précédé d'esclaves qui enjoignaient aux passants de ne point
l'approcher, de ne point même le regarder, mais de s'écarter et de
détourner la tête.
XXXVI. Sévère, instruit de
cette conduite, était bien loin de l'approuver ; Plautien commença à
lui devenir incommode et odieux ; il lui retrancha une partie de sa
puissance, et l'engagea à mettre plus de mesure dans ses actions.
C'était trop pour Plautien : il voulut renverser l'empereur; il
conspira.
XXXVII. Il avait sous lui un
tribun, nommé Saturnin, qui lui témoignait une vénération toute
particulière : quoique tout le monde en usât ainsi auprès du favori,
cet officier avait trouvé moyen de se distinguer par des flatteries
plus empressées. Sûr de sa fidélité, de sa discrétion, et croyant
que seul il pouvait exécuter son dessein, il le fait venir un soir
auprès de lui, et lui parle sans témoin : « Il s'offre une occasion
brillante, lui dit-il, de me prouver que les témoignages de ton
affection et de ton zèle ne sont point trompeurs, comme à moi de te
récompenser selon tes services et ma reconnaissance. Je te laisse
l'option de devenir ce que tu me vois être aujourd'hui, et de
succéder à mon pouvoir, ou de périr à l'instant, si tu refuses de
m'obéir. Ne te laisse point effrayer par la grandeur de l'entreprise
ni troubler par le nom de l'empereur. Ta charge te donne entrée dans
la chambre de Sévère et d'Antonin; cette nuit, tu es de garde au
palais, tu ne trouveras donc point d'obstacle dans l'exécution.
N'attends point que je donne à ton zèle des ordres plus précis. Va
sur-le-champ au palais; entre chez les princes, sous prétexte
d'avoir à leur faire de ma part une communication secrète et
urgente. Sois sans crainte; tu viendras facilement à bout d'un
vieillard et d'un enfant. Tu auras partagé mon péril, tu partageras
aussi tout le fruit de mon succès. »
XXXVIII. Le tribun fut frappé
de ces paroles, mais il resta maître de lui et garda toute sa
présence d'esprit. C'était un Syrien ; et l'on connaît le
discernement et la pénétration des Orientaux. Voyant l'aveugle
fureur de Plautien, et connaissant sa puissance, il se garde bien de
s'attirer la mort par un refus; il feint au contraire le plus vif
empressement, la plus grande joie, se prosterne devant Plautien,
qu'il salue du nom d'empereur, mais lui demande par écrit l'ordre
d'assassiner les deux princes. Les empereurs ont en effet
l'habitude, lorsqu'ils envoient tuer un homme qui n'a pas été jugé,
de donner à celui qu'ils chargent de l'exécution un ordre qui mette
à couvert sa responsabilité. Plautien, aveuglé par la passion, remet
l'écrit demandé et ne se sépare pas du tribun sans lui recommander
de l'envoyer prévenir dès que le crime sera accompli, et avant que
le bruit s'en répande; il voulait s'être montré au palais avant
qu'on sût dans Rome qu'il était maître de l'empire. Le tribun promet
tout et part; il se rend au palais, qu'il parcourt, selon sa
coutume, sans aucun obstacle. Mais il réfléchit à la difficulté de
tuer deux princes qui habitent des appartements séparés; il prend
son parti, s'arrête à l'entrée de la chambre de Sévère, appelle les
officiers de service, leur dit qu'il veut parler à l'empereur, qu'il
y va de la vie du prince. On avertit Sévère, qui fait introduire le
tribun. Il s'écrie en entrant : « Si j'exécutais, ô mon maître, les
ordres de celui qui m'envoie, je serais votre meurtrier, votre
bourreau; mais je n'écoute que l'impulsion de mon cœur, je viens
vous défendre et vous sauver. Plautien conspire contre vous ; il m'a
ordonné de vous égorger, vous et votre fils; il ne m'a pas seulement
donné un ordre verbal, mais cet écrit répond de mes paroles. Je lui
ai promis d'obéir craignant, sur mon refus, qu'il ne fît exécuter
son crime par un autre ; mais je me suis hâté de venir tout vous
révéler. »
XXXIX. En disant ces mots, il
versait des larmes. Sévère, cependant, était loin d'ajouter foi à ce
discours; la passion qu'il avait eue pour Plautien n'était pas
éteinte : il crut voir dans cette dénonciation quelque trame
coupable; il pensa que son fils Antonin, par haine pour son épouse
et pour Plautien, avait eu recours, pour le perdre, à une délation
calomnieuse. Il fait venir Antonin, et lui reproche de former de
pareilles machinations contre un homme qui lui est uni par les liens
de l'amitié et par ceux du sang. Antonin proteste de son innocence;
il affirme qu'il ne sait rien de cette affaire, et, lisant l'écrit
présenté par le tribun qui en appelle à sa justice, il l'encourage,
il l'exhorte à soutenir son accusation. Le tribun, sentant toute
l'étendue de son danger, redoutant l'ancienne affection de Sévère
pour Plautien, et certain de périr, s'il ne prouve pas
victorieusement le complot, dit à l'empereur : « Puisque cet écrit
ne vous paraît pas une preuve assez forte, un indice assez
manifeste, permettez-moi de sortir un instant du palais pour envoyer
un homme sûr prévenir Plautien que le coup est porté. Il accourra,
croyant trouver le palais sans maître; il ne tiendra qu'à vous alors
de connaître la vérité. Mais ordonnez que l'on garde ici le silence
le plus profond; car une indiscrétion pourrait renverser tous nos
projets. »
XL. Aussitôt il va charger
une personne qui lui est dévouée d'avertir Plautien « qu'il vienne
au plus vite, que les deux princes sont morts, que sa présence au
palais est nécessaire, avant que l'événement se répande parmi le
peuple; qu'une fois mis en possession du siége de l'empire, une fois
empereur de fait, tout le monde lui obéira de gré ou de force. » La
soirée était déjà avancée quand Plautien reçut cette nouvelle.
Transporté de confiance et d'espoir, il monte sur son char, après
avoir toutefois placé une cuirasse sous ses vêtements, dans la
crainte de quelque danger, et vole au palais, accompagné seulement
de quelques personnes qui s'étaient trouvées présentes, et qui
pensèrent que l'empereur l'avait appelé pour une affaire d'une
grande urgence.
XLI. Il arrive, il entre au
palais au milieu des gardes, qui ignorent ce qui se passe. Le tribun
court au-devant de lui, et pour mieux le tromper, le salue empereur,
lui prend la main avec tous les signes d'une vive amitié, et le
conduit dans la chambre de Sévère, où il allait lui montrer,
disait-il, le cadavre des deux princes. Mais Sévère y avait placé
déjà des soldats de sa garde, qui devaient saisir le coupable.
Plautien se précipite plein d'espoir. Quelle est sa surprise? Il
voit les deux empereurs debout, et les soldats qui l'entourent et
qui l'arrêtent. Stupéfait de sa position, il a recours aux prières ;
il prend le ciel à témoin de son innocence : « Tout est faux, tout
est controuvé ; on a inventé, pour le perdre, une fable odieuse. »
Sévère lui reproche avec amertume tous les bienfaits, tous les
honneurs dont il l'a comblé; Plautien, de son côté, rappelle à
l'empereur toutes les marques de fidélité et d'amour qu'il n'a cessé
de lui donner. Sévère commençait à croire à ses protestations,
lorsque la robe de Plautien laissa voir en s'écartant la cuirasse
qu'elle devait cacher.
XLII. A cette vue, le
fougueux Antonin, incapable de maîtriser sa fureur et sa haine ,
s'écrie : « Répondras-tu au moins aux deux questions que je vais te
faire? Pourquoi venir le soir trouver les empereurs sans leur ordre?
Et surtout pourquoi cette cuirasse? Prend-on des armes pour aller à
un souper ? » A ces mots, il ordonne au tribun et aux gardes de le
frapper de leurs épées, comme un ennemi de l'empire. Ils obéissent
sur-le-champ aux ordres du jeune prince, tuent Plautien, et jettent
son corps devant le palais, sur la place, pour l'exposer aux regards
de la multitude et aux insultes de ses ennemis. Ainsi finit Plautien,
qui avait couronné par la trahison une vie livrée à des liassions
insatiables.
XLIII. Averti par le danger
qu'il avait couru, Sévère partagea entre deux officiers le
commandement des cohortes prétoriennes, et depuis ce jour passa la
plus grande partie de son temps dans ses maisons de campagne aux
environs de Rome et sur les côtes de la Campanie. Il y rendait la
justice et s'y occupait des affaires publiques. Il laissait à Rome
ses fils, dont l'éducation occupait toutes ses pensées; mais il les
voyait avec peine se livrer au goût des spectacles avec une ardeur
peu convenable à leur rang. En outre, la rivalité qui existait dans
leurs plaisirs, leurs goûts toujours divers, toujours opposés,
nourrissaient entre eux un éloignement mutuel et attisaient le feu
de leur haine et de leur animosité. Antonin surtout, qui se voyait
délivré de Plautien, était d'un orgueil insupportable; la crainte
seule l'empêchait de se porter ouvertement à des actes de violence;
et il tâchait par mille moyens secrets de se défaire d'une femme
qu'il haïssait, comme il avait détesté son père. Mais Sévère la fit
partir pour la Sicile avec son frère, et leur assigna un revenu
suffisant pour y vivre d'une manière brillante. C'est ainsi
qu'Auguste en avait usé envers les enfants d'Antoine, son ennemi.
XLIV. L'empereur faisait de
continuels efforts pour ramener ses fils à l'amitié, les exhorter à
l'union et à la concorde. Il leur rappelait les anciennes fables et
les tragédies grecques, pour leur faire remarquer que la discorde
entre frères avait souvent causé la chute des trônes. Il leur disait
que son trésor était immense, que tous les temples étaient remplis
de ses richesses, qu'il n'y avait point d'homme assez puissant ni
assez riche pour leur porter aucun ombrage, puisque par leurs
largesses ils pouvaient s'assurer l'attachement des soldats : « les
cohortes prétoriennes étaient quatre fois plus nombreuses
qu'auparavant; hors de la ville campait une armée considérable;
enfin aucune puissance étrangère n'était capable de leur résister,
ni de soutenir avec eux la comparaison, soit pour le nombre et la
beauté des troupes, soit pour les ressources pécuniaires. » « Mais,
ajoutait-il, tous ces avantages deviendront nuls, si vous continuez
à vous haïr, à vous faire une guerre intestine. » Il ne se passait
pas de jour qu'il n'essayât de les ramener par de tels discours,
employant tour à tour, pour les réconcilier, le reproche ou la
prière.
XLV. Mais, loin d'avoir égard
à ses paroles, ils ne connaissaient plus de frein, et leur haine
devenait plus violente de jour en jour. Brûlant de tout le feu de la
jeunesse, élevés dans la licence du pouvoir suprême et toujours
altérés de nouveaux plaisirs, ils avaient en outre des flatteurs qui
entretenaient leur division. Ces hommes vils ne se contentaient
point d'être les ministres de leurs passions et de leurs débauches,
mais ils cherchaient sans cesse de nouveaux moyens de plaire à celui
qu'ils servaient, en offensant son frère. Sévère en convainquit
plusieurs de ces manœuvres, et les punit de mort.
XLVI. Pendant que Sévère
voyait avec indignation la conduite de ses fils et leurs goûts pour
de frivoles plaisirs, il reçut une dépêche du gouvernement de la
Bretagne, qui lui annonçait que les Barbares s'étaient soulevés, et
que dans leurs incursions ils pillaient et dévastaient tout le pays.
Le gouverneur demandait un secours de troupes ou même la présence de
l'empereur. Sévère reçut cette nouvelle avec plaisir : il aimait
avec passion la gloire; après avoir obtenu dans l'Orient et dans le
Nord des victoires éclatantes et de glorieux surnoms, il désirait
pouvoir élever de nouveaux trophées jusque chez les Bretons. Il
voulait en outre éloigner de Rome ses fils, pour les habituer, loin
du luxe et des plaisirs de la capitale, à la vie sobre et pénible
des camps. Il décréta donc une expédition contre la Bretagne, et
voulut la diriger, malgré son grand âge et la goutte qui le
tourmentait. Mais il avait encore plus de fermeté d'âme qu'aucun des
plus jeunes Romains. Il se mit en route, se faisant presque toujours
porter en litière, pressant sa marche et s'arrêtant le moins
possible. Ses fils l'accompagnaient : il traversa l'Océan et
débarqua en Bretagne, avant qu'on y sût son départ, ou qu'à Rome on
pût espérer son arrivée. Il rassembla de toutes parts des troupes,
forma une armée nombreuse et se prépara vigoureusement à la guerre.
XLVII. Mais les Bretons
furent effrayés de l'arrivée soudaine de l'empereur ; et dès qu'ils
apprirent qu'il réunissait contre eux des forces considérables, ils
lui envoyèrent des députés pour traiter de la paix, et offrirent des
dédommagements pour les hostilités qu'ils avaient commises. Mais
Sévère gagna du temps : il ne voulait point retourner à Rome sans
avoir combattu, et désirait plus que jamais gagner en Bretagne un
nouveau triomphe et un nouveau nom ; il renvoya donc les députés
sans rien conclure, et acheva ses préparatifs. Il eut soin surtout
de faire construire des ponts sur les marais, pour que ses soldats
pussent les traverser facilement et avec sûreté, et combattre de
pied ferme sur un terrain solide. La plus grande partie de la
Bretagne est en effet couverte de marais formés par les inondations
périodiques de l'Océan. Les Barbares les traversent à la nage ou ils
marchent ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Presque entièrement
nus, ils s'inquiètent peu de l'eau et de la fange. Ils n'ont point
de vêtements, mais des colliers de fer et des ceintures de même
métal autour des reins. Le fer est pour eux une parure et un signe
de richesse, comme l'or chez tous les autres Barbares. Ils se
dessinent sur le corps différentes figures d'animaux, et c'est pour
les faire voir qu'ils restent nus. Ils sont belliqueux et
sanguinaires; ils ont pour armes un petit bouclier, une lance et une
épée suspendue à leur ceinture. Ils ne se servent ni de cuirasse ni
de casque, persuadés que cet équipement les gênerait dans le passage
de leurs marais. Le ciel de ces contrées est toujours sombre, à
cause des épaisses vapeurs qu'exhalent les eaux marécageuses.
XLVIII. Instruit de tous ces
détails, Sévère prit toutes les mesures capables de favoriser les
opérations de son armée et d'entraver l'impétueux élan des Barbares.
Quand il crut ses préparatifs suffisants, il laissa son plus jeune
fils, nommé Géta, dans la partie de la province soumise aux Romains,
pour y rendre la justice et administrer les affaires publiques, avec
l'aide de ses plus anciens amis, qu'il lui laissa pour conseillers.
Il prit avec lui Antonin, et s'avança contre les Bretons. L'armée
romaine passa les fleuves et les retranchements qui servaient de
limite aux possessions de l'empire : il y eut aussitôt un grand
nombre de combats et d'escarmouches, dans lesquels les Barbares
furent toujours mis en déroute; mais ils avaient une retraite
facile, ils se cachaient au fond des bois et des marais. La
connaissance qu'ils avaient des lieux rendait la guerre pénible aux
Romains et la faisait traîner en longueur.
XLIX. Cependant Sévère, déjà
fort âgé, fut attaqué d'une maladie opiniâtre. Il fut obligé de
prendre un repos nécessaire, et pressa Antonin de diriger le reste
des opérations militaires. Mais celui-ci, se souciant peu de faire
la guerre aux Barbares, mit tous ses soins à gagner les soldats, et
chercha à les dévouer exclusivement à sa cause. Il employait tous
les moyens de s'assurer l'empire à lui seul, en décriant son frère ;
il voyait même avec chagrin et impatience que leur père fût
longtemps malade et tardât à mourir. Il pressait ses médecins et ses
officiers de recourir dans le traitement à quelque poison pour l'en
délivrer plus tôt. Sévère mourut enfin, de chagrin plutôt que de
maladie, après avoir acquis comme guerrier plus de gloire qu'aucun
des empereurs. Jamais prince, en effet, ne remporta plus de
victoires, soit dans des guerres civiles, soit dans des guerres
extérieures. Après un règne de dix-huit ans, il mourut laissant à
ses jeunes fils un trône assuré, d'immenses richesses, et une armée
invincible.
L. Antonin, après la mort de
son père, usa d'abord du pouvoir qui lui était transmis, pour faire
périr la plupart des personnes attachées à la maison de l'empereur.
Il commença par les médecins qui avaient refusé de hâter par le
poison la fin de Sévère ; il n'épargna point ses gouverneurs, ni
ceux de son frère, qui ne cessaient de lui recommander la concorde;
en un mot, il ne laissa vivre aucun de ceux qui avaient été en
faveur auprès de Sévère ou qui avaient eu de l'attachement pour ce
prince. Il cherchait à engager les généraux par de riches présents
et par des promesses à le faire déclarer seul empereur par l'armée.
Il n'était point de sourdes menées qu'il ne pratiquât contre son
frère. Mais il n'obtint rien des soldats. L'armée n'avait point
oublié Sévère ; elle avait vu ces jeunes princes élevés, depuis leur
enfance, sur le pied d'une égalité parfaite ; elle avait pour tous
deux la même obéissance et le même amour.
LI. Voyant l'inutilité de ses
tentatives auprès des troupes, Antonin traita avec les Barbares; il
leur donna la paix, reçut leurs serments de fidélité, et quitta le
sol ennemi pour aller rejoindre son frère et sa mère. Quand ils se
trouvèrent réunis, l'impératrice, secondée des Romains les plus
distingués par leur rang et des anciens amis de l'empereur, fit de
nouveaux efforts pour rétablir la concorde entre ses enfants.
Antonin, ne trouvant plus personne qui entrât dans les intérêts de
sa passion, céda à la nécessité plutôt qu'à son penchant, et se
laissa aller à une réconciliation simulée. Les deux frères
convinrent donc de partager également les honneurs du rang suprême;
ils voulurent quitter la Bretagne et partirent pour Rome, emportant
les restes de leur père. Le corps du prince avait été livré aux
flammes, et ses cendres avaient été renfermées avec des parfums dans
une urne d'albâtre, que ses fils devaient placer à Rome dans le
tombeau des empereurs. Ils se mirent à la tête de l'armée, passèrent
l'Océan, et débarquèrent en triomphateurs dans les Gaules. Nous
terminons ce livre à la mort de Sévère et à l'avènement de ses deux
fils.
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