DENYS D'HALICARNASSE
PAR
DENYS D'HALICARNASSE;
TRADUIT EN FRANÇAIS POUR LA PREMIÈRE FOIS,
AVEC DES NOTES .
PAR E. GROS, Professeur au Collège royal de Saint-Louis.
TOME TROISIÈME.
PARIS.
BRUNOT—LABBE, ÉDITEUR,
LIBRAIRE DE L'UNIVERSITÉ ROYALES
QUAI DES AUGUSTINS N" 33.
1826.
MÉMOIRES DE DENYS D'HALICARNASSE SUR LES ANCIENS ORATEURS.
ΔΙΟΝΥΣΙΟΥ ἉΛΙΚΑΡΝΑΣΣΕΩΣ ΠΕΡΙ ΤΩΝ ἈΡΧΑΙΩΝ ῬΗΤΟΡΩΝ ὙΠΟΜΝΗΜΑΤΙΣΜΟΙ
SUR L'EXCELLENCE DE L'ÉLOCUTION DE DÉMOSTHÈNE.
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SUR L'EXCELLENCE DE L'ÉLOCUTION DE DÉMOSTHÈNE. SOMMAIRE. I. Exemple tiré de Thucydide. - II. Du style simple. - III. Du style moyen ou tempéré. - IV. Style d'Isocrate. - V-VII. Style de Platon. - VIII-IX. Style de Démosthène. - X. En quoi il diffère de celui de Thucydide.— XI-XV. En quoi il se rapproche de celui de Lysias. - XVI. Démosthène comparé avec Isocrate et Platon. - XVII-XX. Parallèle du style d'Isocrate avec celui de Démosthène. -XXI-XXII. Exemple du style de Démosthène. - XXIII-XXX. Examen du style de Platon; exemple. - XXXI-XXXIII. Parallèle du style de Démosthène avec celui de Platon. - XXXIV- XXXVI. En quoi Démosthène leur est supérieur. - XXXVII. Quels sont les trois caractères les plus remarquables de l'élocution. -XXXVIII-XXXIX. Caractère de l'élocution austère. - XL. Caractère de l'élocution douce. - XLI. Caractère de l'élocution moyenne. - XLII-XLIII. Démosthène a choisi l'élocution moyenne. - XLIV-XLVI. Pour quelles raisons il ne suit pas toujours la même marche. - XLVII-XLIX. Comment il est parvenu au meilleur genre d'élocution. - L-LII. A quels signes on peut reconnaître la manière de Démosthène. - LIII-LIV. Comment il donne de l'éclat à son éloquence par l'action oratoire. - LV-LVIII. Sur certains reproches faits à Démosthène. I. « Les villes étaient la proie à la sédition : celles qui s'y livraient les dernières, instruites des excès commis par les autres, mettaient toute leur industrie à se signaler par des attaques d'un nouveau genre, ou par l'atrocité des vengeances. Elles changeaient l'acception ordinaire des mots destinés à caractériser les actions, et les désignaient par d'autres. L'audace inconsidérée fut traitée de courage intrépide pour ses amis; la lenteur prévoyante, de lâcheté décorée d'un beau nom. La modestie fut regardée comme une pusillanimité; et une sage circonspection, comme une lenteur incapable de rien entreprendre : une aveugle témérité devint le trait caractéristique de l'homme de coeur. Délibérer mûrement pour ne rien entreprendre au hasard, c'était un prétexte honnête pour ne pas s'engager : l'homme violent fut un homme sûr; celui qui le contrariait, un homme suspect. Dresser des embûches et réussir, c'était avoir de l'esprit; les prévenir, c'était en avoir davantage ; prendre ses mesures d'avance, pour n'être jamais obligé de recourir à tous ces artifices, c'était trahir l'amitié et avoir peur des ennemis. Prévenir un adversaire prêt à nuire, ou pousser à mal faire un citoyen qui n'y pensait pas, c'était mériter des éloges. Les amitiés de parenté furent moins respecttées que les amitiés de faction, parce que celles-ci sont disposées à tout oser, sans jamais alléguer d'excuse. Les associations ne se formaient plus pour le maintien de lois établies, mais dans des vues de cupidité contraires aux lois. Ceux qui entraient dans ces ligues fondaient leur confiance réciproque non pas sur le nom des dieux témoins de leurs serments, mais sur des crimes qui rendaient leurs intérêts communs. On adoptait quelquefois ce que disait de bien le parti opposé, mais c'était pour se tenir en garde contre lui, s'il arrivait qu'il prit le dessus, et non par générosité. Le plaisir de la vengeance paraissait plus désirable que l'avantage de n'avoir pas reçu le premier une offense. Si quelquefois on faisait des serments de réconciliation, ils n'étaient respectés que pour le moment, parce qu'on se trouvait dans une crise violente et qu'on n'avait pas d'autre ressource. » Voilà un exemple de cette diction extraordinaire, pompeuse, pleine d'art et surchargée d'ornements empruntés : Thucydide peut être regardé comme la règle et le modèle de ce genre de style; aucun écrivain après lui ne l'a porté aussi loin, aucun même ne s'en est rapproché. II. L'autre genre de style simple, sans art, et qui dans sa formes et pour les effets qu'il produit, offre une grande ressemblance avec le style ordinaire, a été cultivé par plusieurs auteurs célèbres; historiens, philosophes ou orateurs. Les écrivains qui ont composé des généalogies ou d'histoires locales; ceux qui nous ont laissé des traités de physique ou des discours sur la morale ; et dans cette dernière classe il faut ranger tous les disciples de Socrate, excepté Platon; enfin, les orateurs qui ont écrit des harangues politiques on judiciaires, en ont fait presque tous usage. Lysias, fils de Céphalus, contemporain de Gorgias et de Thucydide, l'a perfectionné et lui a donné toute la beauté dont il est susceptible. Dans un autre traité, j'ai parlé du talent de cet orateur et du caractère de son éloquence : je ne crois pas nécessaire de m'en occuper de nouveau. Il suffira de dire que Lysias et Thucydide forment à eux deux l'harmonie entière qu'on appelle diapason. Ils se partagèrent les deux extrémités les plus opposées de l'élocution et s'attachèrent avec le plus grand soin à les perfectionner. Il y a entre la diction de l'un et la diction de l'autre le même rapport qu'entre la Néte et l'Hymne. Thucydide frappe vivement l'âme, Lysias la remplit de sensations calmes. Le style de l'un tend l'esprit et le tient en éveil ; le style de l'autre le charme doucement et lui donne du relâche. Thucydide fait naître les émotions les plus vives, et Lysias les émotions douces. Le premier renverse, entraîne tout ; le second se glisse imperceptiblement dans l'âme, et comme à notre insu. L'historien se distingue par les formes les plus hardies et les plus extraordinaires; l'orateur, par une marche simple et circonspecte : loin de courir après l'art, il s'efforce de le cacher. Leur style est travaillé avec le plus grand soin, et chacun dans son genre est arrivé à la perfection ; mais l'un veut paraître au-dessus de ce qu'il est, et l'autre au-dessous. Je ne crois pas nécessaire de transcrire des exemples en ce moment. Ces deux genres de style sont très diférents : les écrivains qui, suivant moi, les ont employés avec le plus de succès me paraissant mais ils ne présentent pas une entière ressemblance. III. Il est un troisième genre de style où les deux autres viennent se mêler et se confondre. Est-ce Thrasymaque de Chalcédoine, comme le croit Théophraste, qui l'a inventé et conduit au point où nous le voyons, ou bien est-ce tout autre? Je ne peux rien affirmer à cet égard. Quant aux écrivains qui l'ont adopté et qui, par leurs ouvrages, l'ont à-peu-près porté à toute sa perfection, ce sont parmi les orateurs, Isocrate d'Athènes, et parmi les philosophes, Platon, disciple de Socrate. A l'exception de Démosthène, il est difficile de trouver des écrivains qui aient mieux observé une juste mesure et donné plus heureusement à leur style les grâces et tous les ornements de l'art. Thrasymaque, dont il me reste à parler, semble avoir attaché à ce style tempéré le plus grand prix : sa diction est un sage mélange de ce qu'il y a de plus parfait dans le etyle élevé et dans le style simple. L'exemple suivant, qui est tiré d'une harangue politique, prouve qu'il ne s'attacha pas à un seul et même genre. « Athéniens, je voudrais vivre à cette époque et dans ces conjonctures, où il suffisait à la jeunesse de se taire, lorsqu'aucune affaire ne l'obligeait à prendre la parole, parce que la république était bien gouvernée par les vieillards. Mais une sorte de fatalité nous a fait naître dans un temps où nous ne pouvons connaître que par tradition la prospérité de la patrie; tandis que nous sommes témoins de ses désastres, et que les plus grands ne peuvent être imputés ni aux dieux, ni à la fortune, mais à nos magistrats : la nécessité me force donc à rompre le silence. Il faut être stupide ou patient à l'excès pour aller au-devant de la méchanceté du premier venu, et fournir soi-même in aliment à la perfidie et à l'injustice d'autrui. Le passé le prouve assez : c'est parce que, même au milieu des dangers, nous nous sommes jusqu'à ce moment contentés du passé, dans la crainte d'un plus triste avenir, que nous avons eu la guerre au lieu de la paix, et que, loin de vivre dans l'union, nous avons été entraînés à des haines et à de mutuelles dissensions. Les autres peuples ne s'abandonnent à de tels excès et aux divisions qu'au sein de la bonne fortune : nous, au contraire, sages dans la prospérité, nous nous livrons aux aveugles transports de la discorde dans l'adversité, qui d'ordinaire rend les hommes plus sages. Que pourra penser ou dire le citoyen accoutumé à s'affliger du sort de la patrie et à le regarder comme désespéré? Comment pourra-t-il affirmer que de semblables désastres ne viendront pas l'accabler encore ? Je prouverai d'abord que les orateurs et ceux qui délibèrent sont loin de s'entendre : ils en sont venus au point où doivent aboutir tous ceux qui ne prennent point la raison pour arbitre dans leurs discussions. Persuadés qu'ils soutiennent des opinions contraires, ils ne voient pas qu'ils pensent de la même manière, et que l'opinion de l'un est renfermée dans l'opinion de l'autre. Examinez, dans son principe, ce qu'ils veulent tous. La cause première de leurs débats, c'est la constitution de la république : elle est pourtant bien utile à connaître et commune à tous les citoyens. C'est de nos ancêtres que nous devons apprendre les choses que nous ne pouvons savoir que par tradition; quant à celles que les vieillards ont pu voir eux-mêmes, c'est à eux à nous les faire connaître, puisqu'ils en sont bien instruits. » Telle est la diction de Thrasymaque : on y trouve un heureux mélange du style élevé et du style simple; ou plutôt, c'est la limite placée entre l'un et l'autre. IV. Quant au style d'Isocrate dont le nom brilla d'un grand éclat dans la Grèce, et qui, s'il ne prononça des discours ni au barreau, ni dans les assemblées publiques, en composa du moins plusieurs dans tous les genres d'éloquence, j'ai montré quel est son caractère, et j'en ai exposé toutes les qualités. Mais rien n'empêche de rappeler ici les plus importantes. Il a la pureté et la correction de Lysias : il n'admet. ni les mots surannés, ni les mots étrangers ou nouveaux : les termes usités et ordinaires sont les seuls qu'il emploie. Il excelle à peindre les moeurs et se distingue par le naturel et la grâce. Il fuit le style figuré et s'attache au style simple, comme Lysias. Il emprunte quelquefois à Thucydide et à Gorgias le pompe, la grandeur et l'élévation. Quand il faut mettre dans tout son jour une question sous les yeux de l'auditeur, il imite la simplicité et le naturel de Lysias; mais lorsqu'il vise à frapper par la beauté de l'expression et à donner aux choses de l'élévation et de la noblesse, il emprunte à Gorgias la recherche et les ornements affectés de son style; il échoue toutes les fois qu'il veut rehausser son style par des figures puériles, Les antithèses, les périodes à membres symétriques, et les autres ornements tout aussi futiles dégradent son style, parce qu'il les prodigue outre mesure et à contre-temps; surtout, quand pour donner à la phrase la mélodie et le nombre du vers, il évite avec circonspection la rencontre des voyelles et tout ce qui pourrait troubler la douceur des sons. Il met tous ses soins à présenter sa pensée, non pas sous une forme vive et arrondie, mais sous une forme séduisante, mais lâche : en un mot, il ressemble à ces fleuves qui, loin d'avoir un cours direct, sont coupés par de nombreuses sinuosités. Ces ornements affectés rendent la période lente, désagréable et froide : ils conviennent plutôt aux discours d'apparat qu'aux discussinus vives. Je citerai quelques passages d'Isocate, quand le moment favorable sera venu. V. Le style de Platon participe en même temps du sublime et de la simplicité, comme je l'ai déjà observé ; mais il ne les manie point avec le même succès. Tant qu'il s'en tient à un style simple, naïf et sans art, sa composition est agréable, délicieuse au-delà de toute expression. Elle est pure et transparente, comme la source la plus limpide : elle l'emporte en correction et en élégance sur toutes les compositions du même genre. Il emploie les mots usités, s'attache à la clarté et dédaigne tous les ornements recherchés. Dans son style, il se mêle imperceptiblement je ne sais quoi d'inculte et d'antique, qui répand sur tout les grâces, la fraîcheur et l'éclat : son langage, doux et suave, est à l'oreille ce qu'est à l'odorat le parfum qu'exhale une prairie émaillée de mille fleurs ; jamais il n'emploie les mots bruyants ni les ornements de théâtre. Mais dès qu'il veut s'élever au grand et au sublime, ce qui lui arrive souvent, son style se précipite avec une rapidité que rien ne règle, et il tombe bien au-dessous de lui-même : il est moins doux, moins pur, et devient même lourd ; sa diction s'obscurcit et semble se couvrir de nuages : elle est diffuse et jette l'esprit dans le vague. Là où la pensée devrait être rendue avec concision, elle est noyée dans des périphrases fastueuses et dans une abondance de mots stériles. Il abandonne les expressions propres et sanctionnées par l'usage, pour des expressions nouvelles, étrangères ou surannées. Il court après les figures gigantesques et prodigue lés épithètes et les métonymies : ses métaphores sont forcées et contraires à l'analogie. Il emploie des allégories longues, fréquentes, et qui manquent de mesure et d'à-propos : enfin, il est surchargé de tours poétiques qui enfantent le dégoût; et surtout de ces formes introduites par Gorgias, toujours déplacées et toujours puériles. Il les entasse avec une sorte de luxe, comme le lui ont reproché Démétrius et d'autres critiques; car ces observations ne sont pas de moi. VI. Et qu'on ne pense pas que je blâme tous les ornements dont Platon fait usage, et cette heureuse variété qu'il sait donner à sou style : je ne suis ni assez barbare ni assez ignorant, pour refuser du mérite à ce grand écrivain. J'ai remarqué chez lui une foule de passages d'une rare beauté, et qui décèlent un génie sublime : je veux seulement prouver que les défauts dont je viens de parler, déparent ordinairement ses ouvrages, et qu'il reste au-dessous de lui-même toutes les fois qu'il vise au grand et au beau ; tandis qu'il laisse bien loin tous ses rivaux, lorsque, s'attachant à une diction simple, correcte et sans art, il emploie des ornements naturels : il ne faillit presque jamais, ou bien ses fautes sont légères et ne méritent pas d'être relevées. Je croyais qu'un tel écrivain s'était toujours tenu en garde contre le blâme; cependant, les critiques, ses contemporains (et il n'est pas nécessaire de citer leurs noms), blâment en lui ces défauts : il se les reproche lui-même, tout le monde le sait. Il parait avoir reconnu l'enflure de son style, et il le qualifie de dithyrambique; expression que j'aurais craint d'employer, quoique ce soit l'expression propre. A mon avis, ces défaute viennent de ce que Platon, formé d'abord à la diction simple et correcte de Socrate, n'y resta pas toujours fidèle. Il fut séduit par la manière de Gorgias et de Thucydide ; et il n'est pas étonnant qu'il ait imité les défauts qui se trouvent mêlés aux bonnes qualités de ces grands écrivains. VII. Je vais citer une de ses compositions dans le genre sublime; c'est l'un de ses dialogues les plus célèbres : il roule sur des questions d'amour adressées par Socrate à Phèdre, son disciple, qui a donné son nom à cet écrit. Il offre de grandes beauté; le début surtout est plein de grâces :
« Où vu-tu, et d'où
viens-tu, mon cher Phèdre ? » Le même ton se soutient jusqu'à la lecture du discours de Lysias, et même un peu au-delà; mais ensuite, sa diction, naguères aussi pure que le ciel, quand il est sans nuage, se trouble comme l'air dans un temps d'orage, pendant les chaleurs de l'été, et se précipite à travers toutes les hardiesses du langage poétique; par exemple, quand il dit : « Muses, soit que la douceur de votre éclatante voix, soit que votre origine vous ait fait surnommer les filles de l'harmonie, inspirez moi. » Ces paroles ne forment que de vains sons, et ne peuvent trouver leur place que dans le dithyrambe; ce sont des mots stériles, qui ne renferment aucun sens : Platon l'avoue lui-même. En exposant les raisons qui ont fait donner le nom d'ἔρως à l'amour, il dit :
« Étrangère à la raison, et maîtresse de ce mouvement de
l'âme qui nous porte à la
vertu, cette passion nous subjugue par les attraits de la volupté : nous détachant de nos inclinations naturelles, pour nous enchaîner aux plaisirs des
sens, elle prend sur nous un
grand ascendant et nous retient sous son joug: c'est du nom de la force même qu'elle tire le sien, et qu'elle a été appelée
ἔρως. Mais, ô mon cher Phèdre! trouves-tu, comme moi, que je suis transporté par un souffle divin
? »
Plus loin, Socrate, dans sa Palinodie, rétracte ce qu'il a dis contre l'amour et commence en ces mots: « Le maître des cieux, Jupiter, porté sur un char ailé, s'avance le premier, réglant tout et veillant à tout. A sa suite, parait l'armée des dieux et des génies, divisée en onze rangs : Vesta seule reste dans le céleste séjour; les autres dieux, qui forment la classe des douze dieux des grandes nations, se rendent au poste qui leur est assigné. Ainsi s'accomplissent dans le ciel, et parmi ses heureux habitants, mille phénomènes merveilleux et mille courses diverses : chacun remplit la tâche qui lui est imposée; chacun marche comme il veut, et sans que rien s'oppose à ses désirs ; car l'envie est bannie de l'immortel cortège.» Si ce passage et d'autres semblables qu'on trouve à chaque instant dans Platon, avaient la mesure et le nombre du vers, comme les dithyrambes et les chants destinés aux danses, on pourrait les comparer à cette ode Pindare sur le soleil :
Soleil dont les regards embrassent la nature,
C'est toi qui des mortels ranimes la faiblesse;
Au nom de Jupiter, que tes coursiers rapides
manque une page puisque c'est à cause de lui que j'ai parlé des genres de style qui m'ont paru les plus remarquables, et des écrivains qui les ont cultivés avec succès; sinon de tous, du moins des plus distingués. Antiphon, Théodore, Polycrate, Isée, Zoile, Anaximène et d'autres auteurs contemporains n'ont rien imaginé de nouveau, rien de grand : ils ont formé leur style sur les compositions de leurs devanciers et les ont prises pour règle. Démosthène, né après eux, à une époque où l'éloquence avait déjà reçu tant de formes diverses, ne crut pas convenable de s'attacher à un seul modèle, ou à un seul genre de style. Persuadé qu'il manquait à tous quelque chose, il choisit dans chacun ce qu'il y a de plus beau et de plus utile; et il en composa une espèce de tissu où toutes les qualités vinrent s'unir et se confondre pour former un style tour à tour noble et simple, travaillé et naturel, extraordinaire et usité, austère et enjoué, concis et développé, doux et mordant; enfin, assorti tantôt aux émotions douces et tantôt aux passions vives. On peut lui appliquer ce que les anciens poètes racontent de Protée, qui prenait sans peine toutes les figures; soit que ce fût un dieu ou un génie, qui fascinait les regards des hommes; soit que ce fût un homme versé dans toutes les langues et habile à séduire l'oreille. Cette supposition est même la plus plausible ; il y aurait de l'impiété à attribuer aux dieux et aux génies des métamorphoses méprisables et ridicules. Telle est mon opinion sur le style de Démosthène et sur le caractère de son éloquence : c'est un heureux mélange de tous les genres de l'élocution. IX. Cette opinion est-elle fondée? On le verra, en examinant les discours de Démosthène, sous le double rapport du style et des pensées. Je vais citer un passage où il imite Thucydide : « Athéniens, on prononce de nombreux discours dans presque toutes vos assemblées sur les injustices dont Philippe, depuis la conclusion de la paix, s'est rendu coupable envers vous et envers les autres peuples de la Grèce. Vous reconnaissez tous, je le sais, mais vous le reconnaissez sans rien faire, que nous devons parler et agir pour mettre enfin un terme à son insolence, et pour qu'il en soit puni. Aussi, notre position est telle que je dois craindre de passer pour un calomniateur, en avançant (quoique ce soit la vérité ), que si les orateurs qui montent à cette tribune, vous donnaient les conseils les plus funestes et si vous les appuyiez par vos suffrages, la république ne serait pas dans un plus triste état. » En quoi ce style ressemble-t-il au style de Thucydide? Par les qualités mêmes, qui placent celui-ci au-dessus des autres écrivains; c'est-à-dire, en ce que les pensées ne sont point présentées sous une forme ordinaire, simple et sans figure, et qu'à la place d'un langage usité et sans art, nous trouvons un style nouveau et qui n'a rien du ton prescrit par la nature. Cette assertion est fondée. La diction de Démosthène aurait été simple et correcte, s'il se fût exprimé de cette manière : « Πολλῶν, ὦ ἄνδρες Ἀθηναῖοι, λόγων γιγνομένων καθ´ ἑκάστην σχεδὸν ἐκκλησίαν, περὶ ὧν ἀδικεῖ Φίλιππος ἐς ὑμᾶς τε καὶ τοὺς ἄλλους Ἕλληνας, ἀφ´ οὗ τὴν εἰρήνην ἐποιήσατο. » Mais il met ὀλίγου δεῖν à la place de σχεδόν ; il sépare les mots ἀδικεῖ Φίλιππος de leurs corrélatifs , par de longs intervalles , et dit « Οὐ μόνον ὑμᾶς, ἀλλὰ καὶ τοὺς ἄλλους Ἕλληνας », quoiqu'il pût se passer de la négation, au moyen des copulatives : il a voulu donner à la phrase un tour extraordinaire et recherché. Dans le passage suivant, s'il eût été jaloux de s'exprimer simplement et sans affectation, il devait dire à-peu-près : « Ἅπάντων λεγόντων, καὶ εἴ τινες τοῦτο μὴ ποιοῦσιν *** δεῖ καὶ λέγειν, καὶ πράττειν ταῦτα, ἐξ ὧν ἐκεῖνος παύσεται τῆς ὕβρεως καὶ δίκην δώσει. » Il en est de même de celui–ci : « Καὶ πάντων εὖ οἶδ´ ὅτι φησάντων γ´ ἄν » ; la construction régulière n'y est pas observée : les mots οἶδ´ ὅτι n'étaient pas nécessaires, et ceux-ci : φησάντων γ´ ἂν, au lieu de γασκόντων, n'appartiennent pas au style ordinaire : ils ont quelque chose d'étrange et de recherché. On peut en dire autant de ce passage : « Εἶτ´ οἴεσθε, οἳ μὲν οὐδὲν ἂν αὐτὸν ἐδυνήθησαν ποιῆσαι κακόν, αὐτοὶ δὲ μὴ παθεῖν ἐφυλάξαντ' ἂν ἴσως, τούτους μὲν ἐξαπατᾶν αἱρεῖσθαι μᾶλλον, ἢ προλέγοντα βιάζεσθαι; Pensez-vous que si des peuples qui, loin de faire aucun mal à Philippe, ne cherchèrent jamais qu'à se mettre à l'abri de ses attaques, ont été tout à coup les victimes de sa perfidie, et non pas d'une violence dès longtemps annoncée, ce tyran ne vous déclarera la guerre qu'après vous en avoir avertis ? » Il n'y aurait eu rien de forcé, rien de contourné, s'il eût dit : « Εἶτ´ οἴεσθε αὐτόν, οὓς μὲν ἑώρα μηδὲν δυναμένους αὐτῶν, αὐτὸν διαθεῖναι κάκιον, φυλαξαμένους δὲ ἂν ἴσως μὴ παθεῖν, τούτους μὲν ἐξαπατᾶν αἱρεῖσθαι μᾶλλον, ἢ προλέγοντα βιάζεσθαι; » Mais la confusion des cas et la multiplicité des conjonctions dans quelques lignes me paraissent donner au style une marche pénible, extraordinaire, et même étrange. Ces observations s'appliquent surtout à ce passage : « Νῦν δὲ τοῦτο μὲν οὐκ ἐποίησεν, ἐν ᾧ τὸν δῆμον ἐτίμησεν ἄν, οὐδ´ ἐνεανιεύσατο τοιοῦτον οὐδέν. Ἐμοὶ δέ, ὅς, εἴτε τις, ὦ Ἀθηναῖοι, βούλεται νομίσαι μανίαν. μανία γὰρ ἴσως ἐστὶν ὑπὲρ δύναμίν τι ποιεῖν·, εἴτε καὶ φιλοτιμίαν· χορηγὸς ὑπέστην· οὕτω φανερῶς καὶ μιαρῶς ἐπηρεάζων παρηκολούθησεν, ὥστε μηδὲ τῶν ἱερῶν ἱματίων, μηδὲ τοῦ χοροῦ, μηδὲ τοῦ σώματος, τὼ χεῖρε τελευτῶν ἀποσχέσθαι μου. Il n'a rien fait de ce qui pouvait honorer le peuple; il n'a donné aucune preuve de sa magnificence; mais, Athéniens, lorsque, peutêtre par un trait de folie (car il y a de la folie à entreprendre une chose au-dessus de ses forces), peut-être aussi par générosité, je me suis présenté pour être chorège, il m'a poursuivi avec acharnement et d'une manière atroce : il a osé me dépouiller de mes vêtements sacrés, et porter ses mains impies sur ma personne et sur le choeur. » En quoi ce style s'éloigne-t-ii du langage de la nature ? D'abord, en ce que l'orateur, avant de compléter ce qu'il avait commencé, soit qu'on l'envisage comme une pensée entière, ou bien comme la partie d'une pensée, parle d'une chose nouvelle ; qu'avant d'achever celle-ci, il en ajoute une troisième, et met la suite de la seconde après la fin de la troisième : ce n'est qu'après avoir complété toutes les autres qu'il donne la fin de la troisième, lorsque l'esprit en est tout-à-fait détaché. Les mots Ἐμοὶ γὰρ ὃς ne présentent pas un sens complet, et ceux-ci : « Εἴτε τις, ὦ Ἀθηναῖοι, βούλεται νομίσαι μανίαν », forment un membre de phrase séparé du premier, et auquel il manque quelque chose. Le suivant : « Μανία γὰρ ἴσως ἐστὶν ὑπὲρ δύναμίν τι ποιεῖν », ne se rapporte à aucun des deux qui précèdent et présente un sens par lui-même : c'est une maxime générale. Les mots εἴτε φιλοτιμίαν complètent le second membre « Εἴτε τις βούλεται νομίσαι μανίαν », et ceux-ci χορηγὸς ὑπέστην, qui terminent la période, sont le complément du premier : « Ἐμοὶ γὰρ ὅς ». Il y a dans Démosthène mille passages semblables, surtout dans les Philippiques : ou plutôt, on n'en trouve chez lui qu'un très petit nombre qui soient exempts de ce défaut, si ce n'est dans un seul de ses discours intitulé : sur l'Halonèse. Les discours sur des causes judiciaires, qui tenaient aux affaires publiques, en offrent aussi plusieurs ; à vrai dire, c'est là. seulement et dans les harangues politiques qu'il faut les chercher. Comme je l'ai déjà dit, il n'est pas de signe plus certain pour reconnaître le style de Démosthène. Si l'on pense qu'il s'en est plus ou moins servi, d'après la nature du sujet ou la dignité des personnages, on est dans l'erreur : cependant, cela devrait être. X. Montrons maintenant en quoi le style de Démosthène s'éloigne de celui de Thucydide qu'il a pris pour modèle. Cette question se rapporte directement à mon sujet : je n'ai pas l'intention de faire voir par quels traits ils se ressemblent, puisqu'ils visent tous les deux au même but; c'est-à-dire, à s'écarter du style approuvé par l'usage et à employer, au lieu du langage ordinaire, une diction recherchée. Je veux seulement examiner jusqu'à quel point ils diffèrent l'un de l'autre, surtout pour l'à-propos. Thucydide prodigue, outré mesure , toutes les finesses de l'art : il en est l'esclave, plutôt qu'il ne les maîtrise; il ne sait jamais dans quelles circonstances il doit s'en servir; souvent même, il choisit mal le moment. Cet emploi excessif d'une diction affectée produit l'obscurité ; et ce manque de discernement, dans le choix des circonstances, rend le style désagréable. Démosthène, au contraire, a toujours devant les yeux le point où il doit s'arrêter, et saisit l'instant favorable : il ne se borne pas, comme l'historien, à un style pompeux et propre à séduire; il a surtout en vue l'utilité. Aussi, ne s'éloigne-t-il point de la clarté, la première de toutes les qualités dans les discussions du barreau : partout, on retrouve aussi chez lui cette vigueur à laquelle il attachait tant de prix. Tels sont les traits principaux qui caractérisent cette diction noble, travaillée, extraordinaire, et qui tire son principal mérite de la véhémence : Démosthène y est parvenu, en marchant sur les traces de Thucydide qui seul en offrait d'heureux exemples. XI. Quant à la simplicité, à la correction, à la pureté et autres qualités du style qu'on pourrait désigner par le nom même de l'orateur qui les a portées au plus haut degré, je veux dire Lysias, voyons jusqu'à quel point elles se trouvent dans Démosthène. Rien ne m'empêche de citer d'abord quelques passages de Lysias et de rapporter ensuite ceux de Démosthène qui en approchent le plus ; peut-être même, cette marche rendra-t-elle mon traité plus agréable. C'est la narration tirée d'un discours concernant des outrages : « Athéniens, Archippus et Tisis, qui est accusé, descendirent dans la même lice. Une vive dispute s'élève; et bientôt ils en viennent aux invectives, aux discussions, à la haine et aux outrages. Pythéas (car je vous dirai la vérité tout entière) entretenait des liaisons criminelles avec Tisis, à qui son père l'avait donné pour tuteur. Pythéas, aussitôt que Tisis lui eut raconté les insultes qu'il avait reçues, dans la lice, jaloux de lui être agréable et de paraître adroit et rusé, l'engagea, comme nous l'avons appris par l'événement et de ceux même qui savent ce qui s'est passé, à se réconcilier en apparence avec Archippus mais à épier l'occasion de le surprendre seul. Tisis suivit ce conseil, fit la paix avec Archippus, vécut en intimité avec lui et feignit d'être son ami... Après avoir dîné, et lorsque la nuit commençait, nous sortîmes ensemble et nous vînmes frapper à leur porte. Ils nous font entrer, mais à peine sommes-nous dans l'intérieur de la maison, qu'ils me chassent, saisissent Archippus et l'attachent à une colonne. L'un d'eux, armé d'un fouet, le déchire de coups et l'enferme dans une chambre. Ces mauvais traitements ne suffisent pas à Tisis; à l'exemple des jeunes gens les plus corrompus de la ville, et fier de la succession de son père qu'il venait de recueillir, il faisait le riche et le jeune : il ordonna à ses gens, qui avaient attaché Archippus à la colonne, de le fouetter une seconde fois, dès qu'il ferait jour. Quand son adversaire fut réduit à ce triste état, il mande Antimachus, et ne dit rien de ce qui s'était passé; seulement, il lui raconte qu'il était à souper, lorsque Archippus arriva, pris de vin, frappant les portes avec force, et il ajoute qu'à peine entré, il se permit le langage le plus indécent envers Antimachus et son épouse, ainsi qu'envers la sienne propre. Antimachus fut vivement choqué d'un procédé aussi inconvenant; il fit pourtant appeler des témoins, et, en leur présence, il demanda à Archippus pourquoi il était entré : celui-ci répondit que c'était sur l'invitation de Tisis et de ses gens. Ceux qui étaient venus avec Antimachus conseillent à Archippus d'en finir le plus tôt possible, et regardent ce qui s'était passé comme un événement malheureux : ils le remettent entre les mains de son frère. Comme il ne pouvait marcher, on le transporta sur un lit dans le digme, pour l'exposer, dans l'état où il se trouvait, aux regards des Athéniens et des étrangers; afin que tous ceux qui le verraient, fussent indignés contre les barbares qui avaient exercé sur lui un pareil traitement, et pussent blâmer la ville, où l'on ne punissait point, au nom de la patrie et à l'instant même, les hommes qui se rendaient coupables de pareils excès. » XII. Telle est la narration de Lysias dans le discours contre Tisis. Le morceau de Démosthène, que je vais citer, est tiré de la harangue contre Conon. Je ne dirai rien de la ressemblance qu'ils présentent par rapport aux choses : je les examinerai seulement sous le rapport du style. « II y a trois ans que je fus envoyé en garnison à Panacte avec d'autres citoyens. Près de nous se trouvait la tente des fils de Conon; et plût au ciel qu'il n'en eût pas été ainsi ! car ce fut la première source de notre inimitié et de nos disputes, comme vous allez l'apprendre. Après leur dîner, ils passaient le reste de la journée à boire : tout le temps que je suis resté à Panacte, ils ont tenu la même conduite. Pour moi, je vivais là, comme j'ai toujours vécu à Athènes ; eux, au contraire, étaient dans l'ivresse, à l'heure où tout le monde a coutume de se mettre à table. Ils commencèrent par insulter mes domestiques, et bientôt ils m'insultèrent moi-même. Sous prétexte que mes gens, en préparant le repas, les importunaient par la fumée, ou les accablaient des plus grossières injures, ils les frappaient et les couvraient d'ordures ; en un mot , ils se permettaient à leur égard les insultes les plus dégoûtantes. Témoin de tant d'insolences, et quelque affligé que j'en fusse, je dissimulai d'abord ; mais quand je me vis, moi-même en butte à leurs attaques, et comme ils n'y mettaient point de terme, je m'adressai au général; non pas seul, mais accompagné de tous ceux qui. vivaient avec moi et qui avaient aussi à se plaindre. Le général leur adressa de vifs reproches, blâma hautement leur conduite envers nous et envers l'armée tout entière. Eh bien, au lieu de se corriger ou d'éprouver quelque honte, le soir même, aussitôt qu'il fit nuit, ils m'attaquèrent encore : ils commencèrent par des injures et finirent par des coups. Ils poussaient de tels cris et faisaient tant de bruit autour de ma tente, que le général, quelques officiers et plusieurs soldats accoururent et empêchèrent qu'ils ne se portassent aux derniers excès contre moi, ou que poussé à bout par leurs violences je ne les leur fisse payer chèrement. Les choses en étaient à ce point, lorsque nous revînmes à Athènes : il existait entre nous des haines et des ressentiments, comme cela devait être; mais, j'en atteste les dieux, je ne pensais ni à lès appeler en justice, ni à leur demander raison de ce qui s'était passé : j'avais seulement résolu de me tenir sur mes gardes et de n'avoir plus aucun rapport avec des hommes de ce caractère. Je vais prouver, par les dépositions des témoins, la vérité de ce que j'ai avancé; ensuite, je vous ferai connaître tout ce que j'ai souffert de la part de mon ennemi. Par-là, vous verrez que loin de se repentir de ses premières injustices, il en a commis de plus révoltantes. - Déposition des témoins. - Tels sont les faits dont je ne croyais pas devoir demander raison. Peu de temps après, je me promenais vers le soir, suivant ma coutume, sur la place publique avec Phanostrate de Céphisie, qui est à-peu-près de mon âge. Ctésias, fils de Conon, vient à passer, dans un état complet d'ivresse, aux environs du Léocorium, non loin de la maison de Pythodore. A notre aspect, il pousse d'abord des cris, et puis murmure ensuite à voix basse quelques paroles, comme un ivrogne : nous ne pûmes comprendre ce qu'il disait. Il s'éloigne de nous et se dirige vers Mélite. Là, dans la maison du foulon Pamphile, Conon, un certain Théodore, Alcibiade, Spintharius, fils d'Eubulus, Théogénes, fils d'Andromène, et plusieurs autres, passaient le temps à boire. Ctésias les entraîne, accourt avec eux vers la place publique, et vient au devant de nous, au moment où, de retour du temple de Proserpine, nous nous promenions de nouveau sur la place, tout près du Léocorium : ils viennent au-devant de nous. Lorsque nous fûmes en sa présence, du milieu d'eux, un inconnu se jette sur Phanostrate et l'arrête. Conon, son fils, et le fils d'Andromène fondent sur moi, et commencent par me dépouiller: ils me saisissent par les cuisses, me traînent dans la boue et me foulent aux pieds, en me couvrant d'outrages : ils me fendent la lèvre, me remplissent les yeux de sang. et me laissent dans un si triste état que je ne pouvais ni me relever, ni proférer une parole: Couché à terre, j'entendis tous leurs propos : c'étaient des injures si grossières que je n'oserais les répéter. La preuve certaine que tous ces excès furent commis par son ordre et sous ses auspices, la voici : il chantait, comme les coqs qui célèbrent leur victoire; et ses compagnons le pressaient de se frapper les flans avec les coudes, pour imiter le battement des ailes. » XIII. Ce style n'est-il pas un modèle de pureté, de correction, de clarté et de l'emploi des mots propres et usités, comme celui de Lysias ? Pour moi, j'y trouve le même caractère. N'est-il pas concis, arrondi, naïf et remarquable par cette simplicité, qui exclut le travail et peint si bien la nature? Ces diverses qualités me paraissent réunies ici, au suprême degré. N'est-il point persuasif, n'exprime-t-il pas fidèlement les moeurs, ne se renferme-t-il pas dans les convenances prescrites pour les personnes et pour les choses ? La douceur, le. naturel , la grâce, l'à-propos ; en un mot les qualités qui embellissent le style de Lysias, n'y brillent-elles pas dans toute leur perfection ? Il me paraît difficile de soutenir le contraire. Si l'on ne connaissait point, par le titre, l'auteur de ce discours, et que le hasard les fit tomber entre nos mains, sans que rien. nous en indiquât le nom, je suis persuadé que fort peu de gens seraient à même de dire s'ils sont l'ouvrage de Démosthéne ou de Lysias; tant est grande la ressemblance qui existe entre l'un et l'autre. II en en de même : 1°. du discours pour Phormion contre Apollodore; 2. du discours contre Olympiodore accusé d'avoir causé du dommage ; 3°. du discours contre Boëtus, au sujet du nom; 4°. de l'appel contre Eubulide ; 5°. de la discussion contre Macartatus, et d'autres discours concernant de simples citoyens : on en compte vingt environ. Il suffit d'y jeter les yeux, pour reconnaître la justesse de mon opinion. Plusieurs de ses harangues politiques présentent le même caractère. Si je ne craignais que ce traité ne dépassât les bornes convenables, je pourrais montrer jusqu'à l'évidence, par des exemples, que Démosthène vise à la pompe ; à la grandeur et à toutes les finesses de l'art, bien plus qu'à la correction. Mais le discours intitulé Réponse à la lettre de Philippe et à ses Députés, auquel Callimaque donne pour titre sur l'Halonèse, et qui commence par ces mots : « Athéniens, il n'est point de motifs que Philippe puisse alléguer », se distingue par la correction et la simplicité : les formes du style de Lysias y sont copiées trait par trait ; la nouveauté de l'expression, la pompe, la véhémence, et les autres qualités qui constituent la manière de Démosthène s'y reproduisent rarement. Quelle différence y a-t-il donc entre ces deux orateurs , et par quelles qualités Démosthène, lorsqu'il reste fidèle à sen caractère, est-il supérieur à Lysias ? C'est une question dont la solution peut vous paraître intéressante : tâchons de la résoudre. Partout, comme je l'ai déjà dit, les discours de Lysias sont empreints d'une élégance et d'une grâce naturelles, qui le placent au-dessus des autres orateurs, à l'exception de Démosthène ; mais cette élégance, qu'on peut comparer au souffle léger du zéphir, ne l'accompagne pas au-delà de l'exorde et de la narration : à peine est-il arrivé à la confirmation, qu'elle devient faible et presque insensible ; elle s'évanouit tout-à-fait dès qu'il veut remuer les passions : car, elle manque de vigueur et de vie. Démosthène, au contraire, est plein de nerf, et il a assez de grâce; en sortes qu'il l'emporte sur Lysias par une supériorité assez marquée, pour l'élégante sagesse de ses compositions, et qu'il l'éclipse entièrement pour l'énergie. C'est le second trait caractéristique auquel on peut le reconnaître, quand il se renferme dans les limites convenables. Et en effet; s'il évite une diction étrange et nouvelle, les grâces affectées et tous les ornements d'emprunt, il ne néglige ni l'élévation ni la vigueur : elles se montrent toujours dans son .style, soit qu'elles fussent chez lui une qualité naturelle, soit qu'il les dût au travail. Il sait tantôt leur donner tout leur essor et tantôt les retenir dans une sage mesure, en respectant partout les convenances. Tout le monde est d'accord sur ce point. et je n'ai pas besoin d'exemples. XIV. Quant au style moyen, Démosthène le reçut imparfait, d'abord d'Isocrate ou de Thrasymaque, et ensuite de Platon. Mais il le perfectionna autant qu'on pouvait l'attendre d'un homme. On en trouve de nombreux exemples dans ses Harangues contre Philippe et dans ses autres discours politiques. L'apologie de Ctésiphon en renferme aussi plusieurs d'une grande beauté : elle me paraît écrite avec un style très remarquable et sagement tempéré. Si l'espace me le permettait, j'en rapporterais divers fragments; mais puisque j'ai laissé de côté beaucoup d'objets importants, je me bornerai encore ici aux citations les plus succinctes, comme il convient de le faire, en parlant à des lecteurs qui connaissent Démosthène. Voici donc quelques exemples du style moyen. Il dit dans le discours contre Eschine: « Nous devons en tout temps, Athéniens, accabler de notre haine et punir sévèrement les traîtres, et tous ceux qui se laissent corrompre par des présents : mais aujourd'hui surtout, en agissant ainsi, nous procurerons à tous les citoyens de grands avantages. Athéniens, un fléau terrible a fondu sur la Grèce; pour l'extirper, vous avez besoin que la fortune vous soit favorable et vous devez déployer toute votre vigilance. » Passons au discours contre Aristo¬crate : « Nous avons une foule d'institutions qui ne se trouvent chez aucun autre peuple. La première à laquelle on ne peut rein comparer, et la plus respectable de toutes, c'est le tribunal de l'Aréopage ; la fable, la tradition en racontent mille merveilles; et il en est plusieurs auxquelles nous pouvons rendre nous-mêmes témoignage, et qu'on ne saurait appliquer à aucun autre tribunal, etc. » Dans le discours sur les immunités, il dit : « Examinez d'abord s'il y a dans Conon et dans sa conduite quelque chose qui doive vous faire abroger les privilèges qui lui ont été accordés. D'après les dépositions de plusieurs témoins qui ont vécu de son remps, Conon, à l'époque où le peuple rentra du Pirée dans Athènes, et lordque notre ville était encore faible, etc. » Je termine ces citations par un passage de l'apologie de Ctésiphon : « Je ne dirai pas quelles contrées Philippe a soumises à sa domination, avant que je prisse part aux affaires publiques et que j'eusse commencé à prononcer des discours dans nos assemblées. Ces événements n'ont aucun rapport avec ma position, mais je parlerai des contrées dont il n'a pu se rendre maître, depuis que l'administration de la république m'a été confiée, et j'en rendrai compte; mais auparavant, Athéniens, je dois dire qu'un grand avantage s'est offert à Philippe : il a trouvé, non dans quelques contrées, mais chez tous les peuples de la Grèce un si grand nombre de traîtres, d'hommes avides de présents et ennemis des dieux que jamais on n'en vit autant ,etc...» XV. J'approuve surtout ce style sagement tempéré : si l'on me demande pourquoi je ne préfère ni la diction noble et extraordinaire de Thucydide, ni le style simple et coulant de Lysias, voici ma réponse. Les hommes qui se réunissent dans la palce publique, au bureau et dans les autres assemblées où doivent se prononcer des discours, ne sont pas assez graves et assez instruits pour s'élever à la hauteur du style de Thucydide ; ils ne sont pas non plus tout-à-fait grossiers, ou tout-à-fait insensibles aux charmes d'un discours travaillé avec soin. Les uns, pour se rendre aux réunions publiques, ont quitté les travaux de la campagne ou de la mer, et plusieurs, les arts mécaniques. L'orateur qui leur adresse un langage simple et ordinaire est sûr de les charmer ; tandis qu'une diction trop travaillée, pompeuse et qui s'éloigne du langage usité, les choque. De même que l'estomac rejette un assaisonnement ou une boisson désagréables ; de même, leur oreille est bientôt fatiguée de tous ces ornements. Les autres, au contraire , sont instruits , familiarisés avec l'éloquence politique, et initiés à toutes les connaissances : on ne peut donc leur parler le même langage. Il faut employer auprès d'eux un style soigné et qui joigne à l'éclat l'attrait de la nouveauté. Les auditeurs de cette dernière classe sont moins nombreux ou plutbt ils ne forment qu'une très faible minorité ; personne ne l'ignore, mais ce n'est pas une raison pour les perdre de vue. Le discours qui aura pour objet de plaire à ceux-ci ne persuadera point la multitude ignorante et grossière, comme celui qui méritera le suffrage de la multitude sera désapprouvé par les juges éclairés ; et l'orateur qui voudra plaire tout à la fois aux uns et aux autres ne contentera personne. Démosthène a su faire un sage mélange des deux autres genres de style ; et cet heureux tempérament, suivant moi, le place au-dessus de tous les orateurs : parmi ses discours, j'approuve surtout ceux où il évite l'emploi excessif de l'un et de l'autre. XVI. J'ai dit, en commençant, que Isocrate et Platon cultivèrent avec succès le genre moyen et qu'ils lui firent faire de grands progrès, sans le porter jus-qu'à la perfection. J'ai promis de prouver que Démosthène acheva ce qu'ils avaient laissé imparfait : je remplirai cet engagement, après avoir rapporté quelques morceaux de leurs plus beaux ouvrages. Je comparerai à ces extraits quelques fragments de Démosthène sur des sujets analogues, afin que le caractère de ces deux orateurs et de leur éloquence paraissent dans tout leur jour : le plus sûr moyen, pour bien les juger, est d'examiner avec soin comment ils ont traité des matières qui se ressemblent. XVII. Je citerai d'abord Isocrate, et je tirerai mes exemples du discours sur la paix. C'est la plus belle de ses harangues : Isocrate lui-même, dans son discours sur les échanges des biens, nous a fait connaître la haute idée qu'il en avait conçue. Dans cette harangue, il compare la forme du gouvernement d'Athènes dans les siècles passés avec la forme du gouvernement établie de son temps, et les moeurs anciennes avec celles de ses contemporains : il loue les unes, blâme les autres et trouve les causes de cette funeste révolution dans les menées des démagogues qui, loin de donner des avis salutaires, ne cherchaient qu'à plaire à la multitude. Comme ce parallèle est très étendu, je me borne aux passages propres à faire ressortir la justesse de mes observations : « Quel homme arrivant d'une contrée lointaine et encore exempt de vos erreurs, s'il paraissait tout à coup au milieu de nous, ne nous croirait pas en délire, à la vue de ce qui se passe dans notre ville ? Nous vantons les exploits de nos ancêtres ; nous les regardons comme l'honneur de la patrie, et loin de marcher sur leurs traces, nous suivons une route opposée. Ils ne cessèrent de défendre la Grèce contre les barbares ; et nous, nous avons attiré du fond de l'Asie au coeur de la Grèce une troupe de vils mercenaires. Nos ancêtres arrivèrent à la suprématie, en rendant la liberté à plusieurs villes, en les secourant; et nous qui les avons asservies, qui avons tenu une conduite tout à fait contraire, nous nous plaignons de ne pas jouir des mêmes prérogatives; nous qui, par nos actions et nos sentiments, sommes si différents des Athéniens de ce siècle ! Polir sauver la Grèce, ils eurent le courage d'abandonner le sol natal et de disputer la victoire aux barbares sur terre et sur mer; et nous, nous ne savons pas affronter le danger pour défendre nos propres biens ; nous prétendons à l'empire, et nous ne voulons pas même combattre ! Nous déclarons la guerre à presque tous les peuples, et nous ne voulons point supporter les fatigues : nous confions nos armes à des proscrits, à des transfuges; en un mot, à tout ce qu'il y a d'hommes perdus d'honneur et capables de marcher contre nous avec nos ennemis, pour un plus fort salaire. Cependant nous leur portons une affection, si tendre, que s'ils outrageaient nos propres enfants, nous ne voudrions pas les en punir ; et lorsque leurs rapines, leurs violences, leur mépris pour les lois nous attirent quelque accusation, loin de nous plaindre, nous nous réjouissons, en apprenant leurs excès. Nous sommes arrivés à un tel point de folie, que privés des subsistances les plus nécessaires, nous persécutons nos alliés et noue leur imposons des tributs pour fournir un salaire aux ennemis communs de l'humanité. Que nous sommes différents de nos ancêtres, non pas seulement de ceux qui brillent de tant de gloire, mais encore de ceux dont la mémoire est en butte à la haine l Quand ils avaient déclaré la guerre à une nation; quoique le trésor public fût rempli d'or et d'argent, ils se croyaient obligés de braver eux-mêmes tous les dangers, poux exécuter leur résolution; nous, au contraire, dans la plus grande détresse, et lorsque Athènes renferme une population nombreuse, à l'exemple du grand Roi, nous nous servons de soldats mercenaires. Quand ils équipaient des trirèmes, ils les chargeaient d'étrangers et d'esclaves: les citoyens seuls combattaient en qualité d'hoplites; nous, nous donnons les armes aux étrangers , et nous réduisons les citoyens à remuer la rame ; de sorte qu'au moment où nous avançons contre l'ennemi, ceux qui se croient faits pour gouverner la Grèce, paraissent la rame à la mais; tandis que les hommes méprisables dont je viens de parler, portent les armes. Mais peut-être la république, au dedans, est elle gouvernée de manière que son état inspire du moins quelque confiance ? Ah, qui pourrait plutôt ne pas s'en affliger ! Nous nous vantons d'être originaires de ce pays et d'avoir fondé une ville, avant les autres peuples : nous devrions donc leur donner l'exemple d'un gouvernement juste et sagement constitué ; tandis que, dans notre république règnent la confusion et le désordre, bien plus que dans les états qui ne font que de naître. Nous sommes fiers de notre origine ; nous la croyons plus noble que celle des autres peuples ; et cette illustration nous l'abandonnons au premier venu, plus facilement que les Triballes et les Lucaniens ne sacrifieraient leur obscurité. »
XVIII. Tel est ce
discours d'Isocrate, qui passe
pour la plus belle de ses compositions. II présente, en effet, des beautés du
premier ordre et dignes de notre admiration. Les pensées sont bien choisies, la
diction correcte, facile à comprendre et sanctionnée par l'usage; elle renferme
toutes les qualités qui contribuent le plus à la clarté, et même plusieurs
ornements accessoires : elle est élevée, noble, majestueuse, coulante, agréable
et assez gracieuse. Toutefois, elle n'est point parfaite sous ce rapport , et
l'on peut lui reprocher plusieurs défauts assez graves. D'abord, elle manque de
concision : trop occupé de la clarté, l'orateur néglige souvent une juste
mesure, tandis que les XX. Enfin, il manque de nerf et de ces traits qui attachent l'auditeur; par exemple, lorsqu'il dit : « Τοσοῦτον δὲ χείρους ἐσμὲν τῶν προγόνων, οὐ μόνον τῶν εὐδοκιμησάντων ἀλλὰ καὶ τῶν μισηθέντων, ὅσον ἐκεῖνοι μὲν, εἰ πολεμεῖν πρός τινα ψηφίσαιντο, μεστῆς οὔσης ἀργυρίου καὶ χρυσίου τῆς ἀκροπόλεως, ὅμως ὑπὲρ τῶν δοξάντων τοῖς ἑαυτῶν σώμασιν ᾤοντο δεῖν κινδυνεύειν· ἡμεῖς δ´ εἰς τοσαύτην ἀπορίαν ἐληλυθότες, καὶ τοσοῦτοι τὸ πλῆθος ὄντες, ὥσπερ βασιλεὺς ὁ μέγας, μισθωτοῖς χρώμεθα τοῖς στρατοπέδοις. » Mais, demandera-t-on peut-être, comment lui donner un tour plus vif et plus arrondi? Il devait dire : « Ἀλλὰ ταῦτα μὲν ἴσως χείρους ἐσμὲν τῶν προγόνων, τὰ δ´ ἄλλα βελτίους· οὐ λέγω τῶν εὐδοκιμησάντων· πόθεν γάρ; ἀλλὰ τῶν μισηθέντων. Καὶ τίς οὐκ οἶδεν, ὅτι ἐκεῖνοι μὲν πλείστων ποτὲ πληρώσαντες χρημάτων τὴν ἀκρόπολιν, οὐ κατεμισθοφόρουν τὸν κοινὸν πλοῦτον εἰς τοὺς πολεμίους· ἀλλὰ ἀπὸ τῶν ἰδίων εἰσφέροντες, ἔστιν ὅτε καὶ τοῖς ἑαυτῶν σώμασι κινδυνεύειν ἠξίουν· ἡμεῖς δὲ, οὕτως ὄντες ἄποροι, καὶ τοσοῦτοι τὸ πλῆθος, μισθοφόροις τοῖς στρατεύμασι πολεμοῦμεν, ὥσπερ καὶ βασιλεὺς ὁ μέγας. » De plus, sa diction est inanimée : elle n'a presque jamais de ces mouvements qui répandent la vie dans les débats judiciaires : tout le monde, sans doute, en est convaincu ; et je n'ai pas besoin de citer des exemples. Toutefois, si l'on en désire, quoi-que je puisse en rapporter plusieurs, je me bornerai à un seul. C'est une antithèse placée après une autre, qui la précède immédiatement : « Καὶ τότε μέν, εἰ τριήρεις ἐπληροῦμεν, τοὺς μὲν ξένους καὶ δούλους ναύτας ἐνεβιβάζομεν, τοὺς δὲ πολίτας μεθ´ ὅπλων ἐξεπέμπομεν· νῦν δὲ τοῖς μὲν ξένοις ὁπλίταις χρώμεθα, τοὺς δὲ πολίτας ἐλαύνειν ἀναγκάζομεν· ὥσθ´ ὁπόταν ἀποβαίνωσιν εἰς τὴν τῶν πολεμίων, οἱ μὲν ἄρχειν τῶν Ἑλλήνων ἀξιοῦντες, ὑπηρέσιον ἔχοντες ἐκβαίνουσιν· οἱ δὲ τοιοῦτοι τὰς φύσεις ὄντες, οἵους ὀλίγῳ πρότερον εἶπον, μεθ´ ὅπλων κινδυνεύουσιν. » Je n'attaque point la pensée; elle est noble et pathétique : ce que je blâme, c'est la douceur et la délicatesse affectée de l'expression. Cette pensée exigeait un tour rapide, piquant et propre à frapper jusqu'au vif, tandis que celui qu'il emploie est lent, coule paisiblement à travers l'oreille , comme une huile limpide, sans effort et sans bruit, et tend à la flatter agréablement par une douceur enchanteresse. Mais peut-être Isocrate a-t-il semé son style de ces tours énergiques et variés, si propres à émouvoir? Bien au contraire : rien n'est plus opposé au pathétique, ni plus fait pour détourner l'attention que les ornements dont il fait usage; je veux parler des périodes à membres symétriques, des antithèses froides et des autres frivolités qui dégradent son style, même dans le discours que j'examine. Ce n'est partout qu'antithèses; et les parties même de la pensée se répondent l'une à l'autre par leur opposition : toutes les périodes sont hérissées d'antithèses qui fatiguent l'oreille et produisent le dégoût et l'ennui. La vérité de cette assertion est incontestable. Chaque pensée, chaque période, chaque proposition commence à-peu-près par ces mots : « Ἐκεῖνοι μὲν γὰρ » - « Ἡμεῖς δέ » - « Τοῦτο μὲν, τοῦτο δέ »; et du commencement à la fin, elles forment un cercle parfait. Jamais de ces changements, jamais de ces inversions et de ces tours variés qui mettent l'esprit à l'abri d'une trop longue contention. On pourrait lui reprocher d'autres défauts; mais ces observations me paraissent suffisantes. XXI. Après Isocrate, citons Démosthène, et prenons pour exemple quelques passages de l'un de ses discours contre Philippe ; c'est un parallèle où il compare la conduite des Athéniens de son temps avec celle de leurs ancêtres, et les nouveaux orateurs avec les anciens. Il n'oppose point à chaque action de ses contemporains une action des Athéniens d'autrefois : loin de s'attacher à un parallèle minutieux, il embrasse le sujet en grand et dans tout son ensemble. Voici en quels termes il s'exprime : « Considérez, Athéniens, les traits principaux qui établissent une grande différence entre notre conduite et celle de nos ancêtres. Ce parallèle sera court et ne renfermera rien qui ne vous soit connu. Vous n'avez pas besoin de chercher des exemples chez les nations étrangères ; vos exemples domestiques vous suffisent pour être heureux. Nos ancêtres que les orateurs de leur temps ne flattaient pas et n'aimaient pas, comme vous aiment vos orateurs d'aujourd'hui, exercèrent pendant soixante-cinq ans une entière suprématie sur la Grèce, soumise volontairement à leur puissance. Ils entassèrent dans la citadelle plus de dix mille talents, et le roi de Macédoine était sous leur empire, comme il convient qu'un barbare soit sous les ordres des Grecs. Ils érigèrent de nombreux trophées après avoir gagné sur terre et sur mer des batailles, où ils avaient combattu eux - mêmes ; et seuls, entre tous les hommes, ils ont laissé, par leurs exploits, une gloire inaccessible aux traits de l'envie. Telle fut leur conduite envers la Grèce. Considérez maintenant quelle était leur conduite dans Athènes même, comme hommes publics et comme simples citoyens. Comme hommes publics, ils élevèrent tant de beaux édifices, tant de superbes temples, ornés des plus riches offrandes qu'ils n'ont laissé à leurs descendants aucun moyen de surpasser leur magnificence. Comme simples citoyens, ils furent si modestes, si attachés aux moeurs antiques de la patrie que ceux d'entre vous qui ont vu la maison d'Aristide, de Miltiade et des autres grands hommes de cette époque, ont dû remarquer qu'elles n'ont rien de plus somptueux que les maisons voisines. Alors on ne s'occupait point des affaires publiques pour s'enrichir ; mais chacun regardait comme un devoir de contribuer à l'accroissement de la prospérité publique. Par leur fidélité envers tous les peuples de la Grèce, par leur piété envers les dieux, et par l'esprit d'égalité qui présidait à leurs relations mutuelles, ils arrivèrent, comme ils le méritaient, à l'état le plus florissant. Tel fut l'état de notre république, lorsque la direction en était confiée à de semblables citoyens. Aujourd'hui, qu'est-elle entre les mains des excellents conseillers qui nous dirigent? Sa situation présente ressemble-t-elle à cette ancienne prospérité, ou du moins en approche-t-elle ? Que de réflexions n'aurais-je point à faire ; mais je les passerai sous silence, pour m'arrêter à un seul fait : nous nous trouvons sans rivaux, les Lacédémoniens sont abattus, les Thébains sont occupés chez eux, aucun autre peuple n'est assez puissant pour nous disputer la suprématie; et lorsque nous pourrions mettre nos possessions à l'abri de tout danger et nous établir les arbitres des autres peuples, nous avons perdu une partie de notre territoire, et dépensé plus de quinze cents talents sans aucun but d'utilité. Les alliés que nous nous étions procurés par la guerre, nous les avons perdus pendant la paix : nous avons élevé nous-mêmes notre plus redoutable ennemi ; car s'il n'en est pas ainsi, qu'on vienne à cette tribune m'apprendre à qui Philippe doit sa puissance, si ce n'est à nous. Oui , dira-t-on peut-être, nos affaires au dehors sont dans un triste état, mais du moins au dedans sont-elles florissantes! Eh quoi ! viendra-t-on me parler de remparts recrépis, de routes ouvertes, de fontaines et d'autres bagatelles de ce genre ? Songez, Athéniens, que les hommes publics à qui vous devez ces ouvrages ont passé de la pauvreté à l'opulence, de l'obscurité aux honneurs : quelques-uns même ont fait construire des maisons plus belles que les édifices publics ; plus la patrie s'achemine vers sa ruine, et plus leur prospérité grandit. Quelle est donc la cause d'un tel changement ? Pourquoi la république, heureuse du temps de nos ancêtres, est-elle réduite à un état si déplorable aujourd'hui ? D'abord, parce que le peuple, ne craignant pas de faire lui, même la guerre, tenait autrefois les magistrats sous sa dépendance : il était le dispensateur de tous les biens, et chaque citoyen se montrait jaloux de recevoir de lui les honneurs, l'autorité. De nos jours, au contraire, les magistrats ont tout dans leurs mains ; tout se fait par eux ; et vous, peuple sains force, privés d'argent et d'alliés, vous n'êtes plus qu'une troupe d'esclaves, destinés à faire nombre; vous estimant fort heureux, s'ils vous accordent quelques oboles pour le théâtre ou quelques distributions de viande; et pour comble de lâcheté, vous leur témoignez de la reconnaissance, pour des largesses qui sont votre bien! Ils vous retiennent comme en prison dans ces murs ; ils vous amorcent, ils vous apprivoisent par ces libéralités; mais ils ne vous caressent que pour vous enchaîner à leur joug. Non jamais, j'en suis certain, un sentiment noble et généreux ne pourra naître dans des coeurs dégradés par tant de bassesse; chez tous les hommes , les pensées ont le même caractère que leur conduite habituelle. Certes, je ne serais point surpris que ce langage vous rendît plus sévères à mon égard qu'envers les auteurs de vos maux; vous n'accordez pas toujours la liberté de tout dire : je m'étonne même que vous me l'ayez laissée aujourd'hui. » Qui pourrait contester la supériorité de ce style sur celui d'Isocrate? Démosthène a revêtu ses pensées d'une diction plus noble et plus majestueuse: elle est plus serrée, plus concise et plus finie. Il a plus de force et plus de nerf ; il évite les figures froides et puériles dont Isocrate pare son style, au-delà de toute mesure. Mais c'est surtout pour le mouvement, la véhémence et le pathétique que la palme appartient incontestablement à Démosthène. Je dirai uns détour ma pensée sur le style de ces deux orateurs ; et j'espère exprimer plutôt l'opinion de tout le monde qu'une opinion personnelle. XXII. Lorsque je lis un discours d'Isocrate, soit dans le genre judiciaire, soit dans le genre délibératif, ou sur un sujet de morale, je reste calme : mon âme est impassible, et je me trouve dans le même état qu'un homme dont l'oreille est frappée par des chants spondaïques, ou par des airs composés dans le mode dorien et d'une harmonie pleine de gravité. Mais quand je prends un discours de Démosthène, je suis transporté d'une fureur divine et poussé, en tous sens, par mille émotions qui me bouleversent. La défiance, l'esprit de parti, la crainte, le mépris, la haine, la compassion, la bienveillance, la colère, l'envie; toutes les passions qui se disputent le coeur de l'homme, m'agitent tour-à-tour, et je ne diffère plus en rien des prêtres de Cybèle, lorsqu'ils célèbrent les mystères de leurs dieux ; soit que leurs transports divers proviennent de l'odeur des parfums ou du son des instruments, soit qu'ils naissent d'une inspiration divine : plus d'une fois, je me demande quelles sensations vives devait éprouver son auditoire. Et en effet, si malgré l'intervalle des siècles qui nous séparent de cet orateur, et quoique les sujets qu'il traite soient étrangers â nos intérêts, il nous saisit, il nous subjugue et nous transporte comme il veut; à quel point les Athéniens et les autres Grecs de son temps ne devaient-ils pas être entraînés par cette éloquence, au moment même d'une délibération solennelle, sur des matières qui les touchaient de si près, et lorsque Démosthène parlait au milieu d'eux avec cette dignité qui fut son plus noble attribut; avec un accent passionné qui exprimait toute l'énergie de son âme; et lorsqu'il rehaussait toutes ses paroles par une action sublime, qu'il porta plus loin que tous les orateurs, de l'aveu même de tout le monde et comme il est facile de s'en convaincre par les harangues que je viens de citer? Elles ne procurent pas seulement une lecture agréable: elles nous apprennent, en outre, comment nous devons parler en public et employer tantôt l'ironie, la colère, la menace, la douceur ; tantôt les avis ou les exhortations, et proportionner toujours rection au caractère même du style. Mais si, à la simple lecture, nous retrouvons encore dans ses discours cet esprit de vie, qui nous transporte sur le lieu même de la scène; sans doute, son éloquence avait quelque chose de surnaturel et d'irrésistible. XXIII. Mais, pour ne pas m'arrêter trop longtemps sur ces détails, et dans la crainte d'être réduit à passer sous silence une partie des matières qu'il me reste à traiter, je n'ajouterai rien sur Isocrate et sur le caractère de son éloquence : je vais faire connaître mon opinion sur Platon avec une entière liberté, sans exagérer sa gloire, sans affaiblir la vérité. J'entreprends cette tache avec d'autant plus de zèle que certains critiques soutiennent qu'il a éclipsé tous les philosophes et tous les orateurs par une éloquence divine : ils prescrivent de le regarder comme le véritable modèle de la pureté et de la force. J'en ai même entendu plusieurs répéter que si les dieux voulaient parler le langage des hommes, Jupiter ne parlerait pas autrement que Platon. Je répondrai à toutes ces exclamations d'une admiration exagérée chez des hommes, qui ont une connaissance imparfaite de l'art d'écrire et pour qui la vérité sera toujours un mystère, en laissant, selon ma coutume, toute dissimulation de côté. Je crois nécessaire d'exposer d'abord la marche qui me paraît la plus convenable pour juger cet écrivain. Dans les dialogues, lorsqu'il conserve le ton de Socrate; dans son Philèbe, par exemple, j'admire et j'ai toujours admiré la vigueur de son style; mais, comme je l'ai déjà dit, je ne saurais approuver les ornements frivoles et forcés dont il fait quelquefois usage; surtout, lorsque traitant une question politique, il veut y mêler l'éloge ou la censure, une accusation ou une apologie. A l'instant, il tombe au-dessous de lui-même et avilit la dignité du philosophe. Je suis tenté de lui appliquer ce qu'Homère fait dire à Vénus par Jupiter :
Renonce donc, ma fille, à la guerre, au carnage : Et toi aussi, Platon, borne-toi aux dialogues socratiques; abandonne toutes ces questions aux politiques et aux orateurs. Je soumets volontiers mon opinion à tous Ies hommes instruits; je n'en excepte que ces esprits portés à la dispute, et qui jugent plutôt, d'après leur opinion que d'après la vérité. Je n'ai point, comme certains critiques, cherché dans Platon les morceaux les plus défectueux, pour les comparer avec les passages les plus parfaits de Démosthène; il m'a paru plus juste de prendre dans ces deux écrivains les endroits les plus estimés et de les mettre en parallèle, pour mieux voir quel est celui qui mérite la palme : telle est la marche que je vais suivre. Platon n'a laissé qu'un discours dans le genre judiciaire, l'Apologie de Socrate. Mais il n'a jamais été prononcé ni au barreau, ni dans la place publique; et puisqu'il l'avait composé pour une autre destination, on ne peut le mettre ni au nombre des discours, ni au nombre des dialogues ainsi, je ne m'en occuperai point. Platon n'a rien écrit non plus dans le genre délibératif, à moins qu'on ne veuille rapporter ses lettres à ce genre ; je les laisserai aussi de côté. Quant au genre démonstratif, il a inséré, il est vrai, dans le Banquet, plusieurs éloges de l'amour ; mais le plus souvent ils sont indignes de Socrate, quelque jugement qu'on veuille d'ailleurs en porter : je n'en parlerai pas en ce moment. Le meilleur de ses dialogues politiques est celui qui est intitulé Ménéxène, et qui renferme un éloge funèbre, où Platon, suivant moi, inmite Thucydide, quoiqu'il dise qu'il a pris Archius et Dion pour modèles. J'examinerai à fond ce discours, et je le comparerai non pas avec l'oraison funèbre qu'on attribue à Démosthène, et qui n'est pas son ouvrage; mais avec plusieurs de ses discours où il parle de l'honneur et de la vertu, ou plutôt avec un seul de ses discours. Le temps ne me permet point de citer, comme je le voudrais, des exemples tirés de tous : telle est la marche que je suivrai dans ce parallèle. XXIV. Je citerai d'abord Platon; et puisqu'il passe pour s'être distingué par la justesse et la noblesse de l'expression ; c'est sous ce rapport surtout que j'examinerai son style. Je prendrai pour premier exemple le début même de cet éloge funèbre : « Ἔργῳ μὲν ἡμῖν οἵδε ἔχουσι τὰ προσήκοντα σφίσιν αὐτοῖς· ὧν τυχόντες, πορεύονται τὴν εἱμαρμένην πορείαν. Ils ont déjà reçu de nous les honneurs auxquels ils avaient droit : riches de cegtte récompense, ils parcourent la route parquée par les destins. » Il est proportionné au sujet et remarquable par la grandeur, la noblesse et l'harmonie. La suite ne répond pas à un si beau commencement : « Προπεμφθέντες κοινῇ μὲν ὑπὸ τῆς πόλεως, ἰδίᾳ δὲ ὑπὸ τῶν οἰκείων. Comme citoyens, ils ont reçu de la patrie les honneurs suprêmes; comme hommes, ils ont été conduits par leurs amis à leur dernier asile. » Dire qu'on leur avait accordé tous les honneurs, c'était faire entendre que la république et leurs amis s'étaient acquittés envers eux des derniers devoirs : il n'était pas nécessaire de revenir sur cette pensée, à moins que Platon n'ait pensé que le plus bel ornement des funérailles, c'était la foule des citoyens qui les célébraient : il n'a pas cru qu'il fût ridicule de joindre d'abord cette pensée avec d'autres, et de les séparer ensuite. Comment être assez simple, pour voir le plus grand honneur qu'on pût rendre À un mort dans ces funérailles dont la patrie faisait les frais? Pour me borner à une seule observation, n'était-il pas plus honorable pour les morts que la patrie entretint, à ses dépens, leurs pères jusqu'à la fin de leurs jours, et fît élever leurs enfants jusqu'à leur adolescence. Cet hommage n'était-il pas plus glorieux que les frais des funérailles? Il l'était bien plus, à mon avis. La pensée que Platon ajoute est donc inutile. Mais si ce nouveau membre de phrase n'est pas nécessaire, peut-être ajoutet-il quelque grâce ou quelque ornement ? Il s'en faut de beaucoup : outre qu'il ne produit aucun bon effet et qu'il nuit à l'ordre général, il gâte même la période qui précède; il en trouble la symétrie et la douceur. Renfermée dans deux membres, elle était d'une juste mesure, harmonieuse et arrondie; elle avait une allure ferme : par l'addition de ce nouveau membre, toutes ces qualités disparaissent, et le ton oratoire fait place au ton historique. Si nous détachons ce troisième membre de ceux qui les précèdent, pour l'examiner à part, nous verrons que par lui-même il ne forme point une période, qu'il n'excite aucune émotion, ni douce ni vive; qu'il n'a rien de persuasif, rien de gracieux. Mais puisqu'il n'est point nécessaire, puisqu'il ne contribue pas non plus à la grâce; comme ce sont les deux sources de tous les ornements du style, on ne peut nier qu'il ne soit un véritable hors-d'œuvre. Platon ajoute : « Λόγῳ δὲ δὴ τὸν λειπόμενον κόσμον ὅ τε νόμος προστάττει τούτοις ἀποδοῦναι τοῖς ἀνδράσι, καὶ χρή. Les lois ordonnent que l'éloquence rende à ces grands citoyens un dernier hommage; et ce tribut est bien mérité. » Pourquoi ces mots καὶ χρή, à la fin de la phrase ? A quoi servent-ils ? Donnent-ils plus de clarté à la diction? Mais elle serait claire, quand même ils n'auraient pas été ajoutés. Si Platon avait dit: « Un éloge est le dernier honneur qu'il notls reste à rendre, d'après les lois, à ces citoyens », qui lui reprocherait de manquer de clarté ? Le tour qu'il emploie est-il plus agréable à l'oreille, a-t-il pins de noblesse ? Au contraire, il ternit, il altère la beauté de l'expression. Mais ce n'en pas à l'analyse à faire ressortir ces défauts ; chacun doit les remarquer, d'après les impressions qu'il reçoit : un sentiment intérieur, qui échappe à l'examen de la raison, peut seul juger de la dureté ou de la grâce du style; et ce sentiment n'a besoin ni de préceptes ni de conseils. XXV. Mais, dira-t-on peut-être, vous n'agissez pas loyalement, en demandant l'harmonie et la grâce à un écrivain peu jaloux de pareils ornements. Examinez ses pensées : sont-elles nobles, élevées ? Ne se trouvent-elles pas dans d'autres écrivains? Voilà ce que Platon recherchait avant tout ; voilà son plus beau titre de gloire. Sur ce point, exigez de lui le compte le plus sévère; mais laissez de côté les formes de la diction. Peut-on faire une pareille objection? Qui ne sait que Platon, quoique philosophe, attachait plus d'importance au style qu'aux choses. Je pourrais en donner mille preuves ; un seul de ses écrits montrera combien tous ses efforts furent malheureux, quand il voulait embellir sa diction par de frivoles ornements. Souvent, à une pensée qu'il vient d'exprimer, il en ajoute une autre qui n'a rien de frappant, rien de remarquable, et que plusieurs écrivains ont employée avant lui; par exemple, lorsqu'il dit que l'éloge des belles actions suffit pour immortaliser la gloire et le souvenir des grands hommes: cette pensée avait déjà été émise mille fois. Comme il sentait qu'elle n'a rien de profond, rien de saillant, il voulut sans doute la rendre agréable par la grâce de l'expression: à mon avis, il ne lui restait pas d'autre moyen. Plus loin, par une erreur puérile, il abandonne les expressions nobles et les figures majestueuses, pour des figures de déclamateur et dignes de Gorgias ; telles que des antithèses, des périodes symétriques ou qui ont les membres égaux, et d'autres futilités dont il se sert pour orner son style. XXVI. Écoutons ses propres paroles : « Ἔργων γὰρ εὖ πραχθέντων λόγῳ, καλῶς ῥηθέντι μνήμη καὶ κόσμος τοῖς πράξασι γίνεται παρὰ τῶν ἀκουσάντων. Les grandes actions reçoivent d'un éloge convenable un éclat qui les fait vivre à jamais dans la mémmoire de ceux qui les ont entendu célébrer. » Dans ce passage, λόγος est opposé à ἔργοις, πραχθῆναι à ῥηθῆναι, et l'adverbe καλῶς tient la place de l'adverbe εὖ; les membres de la période se correspondent trois à trois et sont d'une égalité parfaite. Pour donner à la période une chute ferme, sana la moindre nécessité et quoique la pensée présentât un sens complet, il ajoute : «παρὰ τῶν ἀκουσάντων.» N'est-ce pas la manière des poètes, pour lesquels Platon affectait un souverain mépris et qu'il a même bannis de sa république ? N'y a-t-il pas dans ce tour plus de pompe que dans cette strophe du Pindare :
« Ô lyre, pour chanter les héros, leur courage
Dans cette ode, en l'honneur d'Alexandre, roi de Macédoine, le poète dut
s'occuper de la coupe et de l'harmonie du vers bien plus que de l'expression;
mais Platon, lui qui enseignait la sagesse, a-t-il bien pu parer son style de
figures d'une douceur affectée ? Bien loin de s'arrêter dans la période suivante
il tombe
dans le même défaut, lorsqu'il dit :
«
Δεῖ δὴ τοιούτου τινὸς λόγου, ὅστις τοὺς μὲν τετελευτηκότας
ἱκανῶς ἐπαινέσει, τοῖς δὲ ζῶσιν εὐμενῶς παραινέσει.
Le discours, qui leur est consacré, doit renfermer tout à
la fois un éloge digne des morts, et une douce consolation pour les parents qui
leur ont survécu. »
Ici, l'adverbe n'est XXVII. Après avoir exposé le plan qu'il croit le plus convenable au sujet, il ajoute : « Ἐπὶ τούτοις τὴν τῶν ἔργων πρᾶξιν ἐπιδείξωμεν, ὡς καλὴν καὶ ἀξίαν ἀποφηναμένην. Montrons que les actions de ces gran |