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Sur l'éducation des enfants

TOME I
Comment on doit écouter

 

 

PLUTARQUE OEUVRES MORALES

 

SUR LA MANIÈRE DE LIRE LES POÈTES.

 

texte grec

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SUR LA MANIÈRE DE LIRE LES POÈTES.

Plutarque parle d'abord, avec autant de goût que de justesse, du principe de l'imitation, qui fait le caractère de la poésie, et qui est la source du plaisir qu'elle nous cause. Il établit ensuite les règles les plus judicieuses pour démêler la vérité sous le voile des fictions qu'elle emploie ; pour distinguer les différentes significations que les poètes attachent souvent aux mêmes termes ; pour opposer aux maximes pernicieuses qu'ils avancent quelquefois, des maximes toutes contraires, qu'on trouve même dans leurs écrits; pour rendre plus utiles les vérités qu'ils enseignent, en les généralisant et les appliquant à un plus grand nombre d'objets ; enfin pour comparer avec les discours des poètes les préceptes des philosophes qui y ont rapport, et, en montrant leur conformité, donner aux premiers plus d'autorité, et initier ainsi les jeunes gens, par les charmes mêmes de la poésie, aux vérités sublimes de la philosophie et de la morale.

[14d] Est-il vrai, mon cher [14e] Sédatus, que les poissons et les viandes qui tiennent le moins de leur espèce respective soient aussi, comme le veut le poète Philoxène (01), les plus agréables au goût? C'est un problème que nous laisserons résoudre à ceux qui, selon la pensée de Caton, ont le palais plus sensible que le cœur. Un point plus important, et que nous ne mettrons pas même en question, c'est que, dans les matières philosophiques, les jeunes gens adoptent plus volontiers ce qu'il y a de moins philosophique et de moins sérieux; ils lisent avec une sorte d'enthousiasme, non seulement les fables d'Ésope et les ouvrages remplis de fictions poétiques, tels que l'Abaris d'Héraclide et le Lycon d'Ariston (02), mais encore les écrits des philosophes sur la nature et les attributs de l'âme, lorsqu'ils sont égayés par les ornements de la fable.


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[14f] Il ne suffit donc pas de leur faire observer une exacte tempérance dans leurs repas ; il faut aussi veiller sur leurs lectures, les accoutumer à user avec modération des assaisonnements agréables qu'elles leur offrent, et à faire, de ce qu'ils y trouvent d'utile et de solide, le fond de leur nourriture. Inutilement fermerait-on les portes d'une ville, si on en laissait une seule ouverte par où l'ennemi pût la surprendre ; de même, la vigilance la plus exacte sur tous les autres sens ne préservera pas un jeune homme de la corruption, [15a] si celui de l'ouïe livre à l'ennemi l'entrée de son cœur. Plus cet organe est voisin du siége de l'âme et de la raison, plus il est dangereux de le laisser corrompre. Il n'est guère possible sans doute, ni peut-être avantageux, d'interdire les écrits des poètes à des jeunes gens de l'âge, de votre fils Cléandre et du mien Soclarus ; mais veillons du moins avec attention sur des lectures qui exigent, encore plus que leurs actions, un guide sûr et éclairé. C'est ce qui m'engage à vous envoyer cet écrit, que j'ai composé depuis peu, sur la manière de lire les poètes. [15b] Parcourez-le donc ; et si vous trouvez qu'il puisse avoir pour cet objet la même vertu que ces simples ou ces pierres précieuses dont on se sert contre l'ivresse, faites-le lire à votre fils Cléandre; il sera,


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pour cet esprit vif et pénétrant, un préservatif contre les charmes dangereux de la poésie.

La tête du polype a du bon, du mauvais (03),

a dit un poète. Elle est en effet très agréable au goût ; mais on lui reproche de causer un sommeil inquiet et trouble par des songes bizarres. [15c] Telle est la poésie : elle contient mille choses agréables et propres à nourrir l'esprit des jeunes gens; mais, faute d'un guide sûr qui les dirige dans cette lecture, elle porte le trouble dans l'imagination et donne à l'âme les plus fortes secousses. Ce n'est pas seulement de l'Égypte qu'on peut dire :

En bons et mauvais fruits ses plaines sont fertiles (04),

on peut l'attribuer avec autant de fondement à la poésie.

Là, germent en secret les amours imposteurs,
Les désirs attirants, les propos séducteurs,
Poisons qui trop souvent corrompent les plus sages
(05).

En effet, ce ne sont pas les hommes stupides et ignorants qui se laissent prendre à cette amorce. [15d] Quelqu'un demandait à Simonide pourquoi les Thessaliens étaient les seuls peuples de la Grèce qu'il n'eût pas trompés : « Ils sont trop simples, dit-il, pour se laisser prendre à l'appât de mes vers. » Gorgias disait que la tragédie était une imposture où le trompeur avait plus de vertu que celui qui ne savait pas tromper, et l'homme qui se


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laissait surprendre plus de sagesse que celui qui ne pouvait être surpris.

Quel parti faut-il donc prendre ? Devons-nous boucher les oreilles des jeunes gens avec de la cire, comme fit Ulysse à ses compagnons, et les obliger de passer rapidement les rivages dangereux de la poésie (06) ? ou plutôt ne vaut-il pas mieux prémunir leur raison et l' enchaîner, pour ainsi dire, par des principes solides, de peur que cette voix séduisante ne les entraîne dans le précipice? En effet,

[15e] Le fils du fort Dryas, le sévère Lycurgue,

n'agit pas raisonnablement lorsque, pour réprimer la passion qu'avaient pour le vin la plupart de ses sujets, et qui causait parmi eux les plus grands désordres, il fit arracher les vignes dans toute l'étendue de ses États. Il eût été plus sage de faire creuser dans les environs des sources et des fontaines, et d'enchaîner, comme dit Platon, un dieu fougueux par une divinité plus paisible. L'eau mêlée dans le vin lui ôte ce qu'il a de dangereux, sans lui faire perdre ce qu'il a de salutaire.

Gardons-nous donc d'arracher et de détruire ce plant fécond de la poésie, cultivé [15f] par les Muses mêmes; seulement, lorsque les fictions n'ont pour objet que le plaisir et qu'elles y sont semées avec profusion, retranchons ces branches inutiles et empêchons-les de trop se multiplier. Mais quand l'agrément s'y trouve joint au savoir, que la douceur et les grâces du langage servent de voile et d'ombre à des fruits solides, employons alors, pour mûrir ces germes heureux, les travaux de la philosophie. La


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mandragore (07) qui croît auprès d'une vigne communique sa vertu au vin qu'on en tire, et procure à ceux qui en boivent un sommeil plus doux et plus léger; de même, quand la poésie emprunte de la philosophie le fond de doctrine qu'elle embellit ensuite de ses fictions, l'étude devient plus agréable et plus facile aux jeunes gens.

Ceux donc qui veulent s'adonner à la philosophie ne doivent pas s'interdire tout commerce avec les écrits des poètes, mais faire usage, en les lisant, des principes philosophiques, et chercher dans cette lecture agréable ce qu'elle a d'intéressant et d'utile. Lorsqu'elle ne leur offrira rien de solide, qu'ils l'abandonnent, j'y consens. [16a] N'aimer dans la poésie que l'utilité qu'elle procure, c'est déjà un commencement d'instruction, et, comme dit Sophocle :

Un travail dès l'entrée avec art ordonné,
Par une fin heureuse est toujours couronné.

Avant donc que de faire lire à un jeune homme les écrits des poètes, commençons par le bien prévenir que

Souvent la poésie adopte les mensonges.

Ces mensonges sont quelquefois volontaires et quelquefois forcés ; ils sont volontaires lorsque les poètes, pour flatter le goût du plus grand nombre des lecteurs, [16b] s'étudient à charmer l'oreille, et, pour cela, préfèrent la fiction à la vérité. Le récit d'un fait véritable, lors même que le dénouement en est tragique, n'admet aucun changement ; mais, dans une action feinte, il est facile de ménager quelque révolution et d'amener une catastrophe agréable ; aussi, dans un poème, la beauté de la versification, la hardiesse des métaphores, la majesté du style, la justesse des figures, la liaison et l'harmonie du dis-


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cours flattent-elles moins le lecteur qu'une fiction bien conduite. Dans la peinture, les couleurs font bien plus d'effet que le simple dessin, parce qu' elles donnent aux tableaux un air de ressemblance qui va jusqu'à nous tromper; [16c] et, dans la poésie, un mensonge présenté sous les couleurs de la vraisemblance, nous frappe et nous plaît davantage que la versification la plus brillante dénuée de fiction. Socrate, un jour, d'après un songe qu'il eut, entreprit de faire des vers ; mais comme il avait combattu toute sa vie pour la vérité, il réussissait peu dans ces fictions poétiques. Il se mit donc à traduire en vers les fables d'Ésope, ne croyant pas qu'il pût y avoir de poésie si la fiction ne s'y trouvait mêlée (08). En effet, nous voyons bien des sacrifices sans danse et sans musique, mais nous ne connaissons point de poésie sans fiction. Ainsi les vers d'Empédocle et de Parménide sur la physique, les préceptes de médecine de Nicandre et les sentences de Théognis (09) ne sont proprement que de simples discours qui, pour éviter la marche uniforme de la prose (10), ont emprunté de la poésie, comme une sorte de char, la mesure du vers et la richesse du langage.

[16d] Lors donc que, dans un poème, il se trouve des maximes déraisonnables ou même absurdes sur les dieux, les génies ou la vertu, avancées par un homme d'ailleurs en réputation de sagesse, un lecteur qui n'est point pré- 


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venu que la fiction est familière à la poésie tombe dans Terreur et remplit son esprit de fausses opinions; mais celui qui sait avec quel art la poésie emploie le mensonge et qui peut lui dire chaque fois que l'occasion s'en présente :

Ô rivale du Sphynx, trop douce enchanteresse!

pourquoi couvrir tes jeux sous un dehors grave et austère ? pourquoi feindre de nous instruire quand tu veux nous tromper? [16e] Celui-là ne sera jamais sa dupe, et ne se laissera pas entraîner dans l'erreur. Il se reprochera d'avoir pu craindre que Neptune, d'un coup de son trident, n'entrouvrît la terre, et ne découvrît aux vivants le séjour des morts. Il blâmera Thétis qui, dans Eschyle, s'indigne contre Apollon, et lui reproche en ces termes le meurtre d'Agamemnon :

Il le loue, et lui-même, assis à ce festin,
Du meurtre de ce prince il a souillé sa main.

Il ne versera plus de larmes sur la faiblesse d'Achille et d'Agamemnon, qui, dans les enfers, par un amour excessif de la vie, tendent servilement des mains suppliantes. Si jamais, surpris comme par un enchantement secret, il éprouve un trouble involontaire, revenu bientôt à lui-même, il se rappellera ce que la mère d'Ulysse dit à son fils dans les enfers :

Hâte-toi de sortir de ces bords ténébreux,
Et quand tu reverras la lumière des cieux,

[16f] De tout ce que tu vois fais part à Pénélope.

Avis qu'Homère place avec raison après sa description des enfers, pour insinuer que ces fables ne sont bonnes à conter qu'à des femmes.

Voilà de ces mensonges qui sont volontaires dans les poètes. Il en est d'autres qui sont moins des fictions


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réelles de leur part que de fausses opinions dont ils sont eux-mêmes convaincus, et qu'ils nous font adopter par le merveilleux sous lequel ils les représentent. Tel est ce passage d'Homère sur Jupiter :

[17a] Le souverain des dieux dans sa balance d'or
A placé les destins et d'Achille et d'Hector.
Pour consulter du sort la sentence éternelle,
Il les pèse avec soin de sa main immortelle.
Du magnanime Hector les jours infortunés
Penchent, et vers la mort déjà sont entraînés.
Forcé par les destins, Apollon l'abandonne.

C'est d'après cette idée qu'Eschyle a composé une tragédie intitulée la Balance des âmes (11), où il représente Thétis et l'Aurore placées aux deux côtés de la balance de Jupiter, et intercédant pour leurs fils Achille et Memnon, qui combattent l'un contre l'autre. C'est, comme on voit, une fiction imaginée par le poète pour amuser ou frapper le lecteur. Mais ce vers d'Homère :

[17b] Jupiter aux mortels dispense seul la guerre ;

et ceux-ci d'un autre poète :

Quand Dieu veut d'un mortel abattre la puissance,.
Lui-même de ses maux prépare la semence;

ces vers, dis-je, expriment la pensée des poètes et les fausses opinions qu'ils ont sur la divinité. Au contraire, dans ces descriptions des enfers qui nous présentent, sous les noms les plus terribles, des spectres affreux, des torrents qui roulent des flammes, des lieux horribles et des tourments épouvantables, il n'est personne [17c] qui ne sente combien le mensonge s'y trouve confondu avec la vérité, comme le poison est quelquefois mêlé dans les aliments.

Aussi Homère, Pindare et Sophocle ne croyaient-ils pas


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eux-mêmes ce qu'ils en ont écrit dans les passages suivants :

Là, du sein de ces eaux brûlantes
Que couvre une éternelle horreur,
S'exhalent des vapeurs sanglantes,
Dont l'enfer nourrit sa fureur.

Ils vont en côtoyant ces roches blanchissantes,
Où la mer vient briser ses vagues écumantes.
De l'empire des morts le gouffre ténébreux
Roule, au sein de la nuit, ses flots tumultueux.

Mais les plaintes que tant de poètes font sur la mort et la privation de la sépulture, qu'ils déplorent comme de grands malheurs :

Ne souffrez pas qu'ici, privé de sépulture,
Aux vautours inhumains je serve de pâture.
Son âme, pleine encor de force et de vigueur,
[17d] S'envole, et de son sort déplore la rigueur.

Épargnez ma tendre jeunesse;
Laissez-moi de la vie éprouver les douceurs; 
Que de ces lieux où règne la tristesse,
Mes yeux longtemps encore ignorent les horreurs;

toutes ces plaintes expriment les vrais sentiments des poètes, et sont la suite des fausses opinions qu'ils ont adoptées. C'est ainsi qu'ils font passer dans notre âme le trouble et la faiblesse qu'ils éprouvent, et qui leur inspirent ces discours.

Pour arrêter le prestige de leur séduction, il faut de bonne heure prévenir les jeunes gens que la poésie fait peu de cas de la vérité ; qu'il est même très difficile à ceux qui ne cherchent que le vrai [17e] de la démêler dans leurs fictions. Les poètes eux-mêmes en conviennent, et je puis citer en témoignage ces vers d'Empédocle :

Tout l'effort des humains ne saurait dévoiler
Ce qu'en nos fictions il nous plaît de celer,


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et ceux-ci de Xénophane (12) :

Il n'est point de mortel qui puisse bien comprendre
[17f] Ce qu'en parlant des dieux mes vers ont fait entendre.

J'en ai encore pour garant Socrate lui-même, qui déclare dans Platon (de Rep., l. 2 et 3) qu'il n'a aucune intelligence de ces fictions poétiques. On sera donc moins disposé à en croire les poètes, lorsqu'on verra que les philosophes y sont embarrassés, et se perdent dans ces recherches.

Voulez-vous garantir plus sûrement les jeunes gens de cette séduction? En leur mettant dans les mains les ouvrages des poètes, commencez par les avertir que la poésie est un art imitateur et rival de la peinture ; et non pas seulement dans ce sens si connu de tout le monde : que la poésie est une [18a] peinture parlante, et la peinture une poésie muette. Il faut, outre cela, leur apprendre que lorsque nous voyons dans un tableau la figure d'un lézard et d'un singe, ou le visage d'un Thersite, le plaisir et même l'admiration que cette vue nous cause ne vient pas de la beauté des objets, mais de leur ressemblance. Ce qui n'est point beau naturellement ne peut jamais le devenir. Mais l'imitation vraie et naturelle d'un objet agréable ou affreux est toujours sûre de nous plaire. Si au contraire la peinture nous représentait un objet hideux sous des traits aimables, elle pécherait contre la convenance et cesserait d'être vraisemblable. Les peintres imitent quelquefois des actions criminelles. Timomachus, par exemple, a peint Médée égorgeant ses enfants ; Théon, Oreste qui poignarde sa mère; Parrhasius, Ulysse contrefaisant le fou, [18b] et Chéréphane, des images lascives. Faisons bien


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sentir aux jeunes gens que, dans tous ces tableaux, ce n'est point l'action imitée que nous louons, mais l'imitation heureuse que le peintre en a faite. Comme la poésie représente aussi des actions et des mœurs criminelles, il faut qu'ils sachent que dans ces peintures qu'ils admirent, ce n'est pas l'action même qui mérite leur approbation, mais le rapport et la convenance de l'imitation avec l'objet représenté. Par exemple, le cri du cochon, le bruit d'une poulie, le sifflement des vents [18c] et le mugissement des vagues, sont désagréables à entendre. Ils plaisent cependant quand ils sont bien imités, comme faisait Parménon pour le cri du porc, et Théodore pour celui de la poulie. Nous avons horreur d'un malade couvert d'ulcères ; mais nous voyons avec plaisir le Philoctète d' Aristophon, et la Jocaste expirante de Silanion.

Un jeune homme donc, en lisant ce que les poètes font dire et faire à Thersite, ce personnage ridicule, au ravisseur Sisyphe, au corrupteur Batrachus, [18d] doit louer l'art du poète imitateur, et détester les actions imitées. Il y a, sans doute, une grande différence entre bien imiter et imiter une bonne action. La bonté de l'imitation consiste dans le rapport et dans la convenance de l'objet imité avec la peinture qu'on en fait. Des objets naturellement hideux doivent être peints sous des couleurs hideuses. Les pantoufles que Démonide (13) avait perdues, et qu'il souhaitait qui fussent bonnes à celui qui les avait volées, étaient d'une forme désagréable ; mais elles allaient aux pieds de Démonide. Dans les passages suivants :

Si l'on peut quelquefois justifier le crime,
C'est surtout pour régner qu'il devient légitime.

[18e] D'une exacte justice affectez les dehors,
Et par là du public gagnez la confiance.
Cependant, en secret, faites tous vos efforts
Pour voir régner chez vous une heureuse opulence.


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Pourrai-je d'un talent faire le sacrifice,
Et ne pas vivre malheureux ?
Cette perle à jamais deviendrait mon supplice;
Le paisible sommeil fuirait loin de mes yeux.
Et qui sait si Plutus, justement irrité
Du mépris de sa bienfaisance,
Jusque dans les enfers poursuivant sa vengeance,
Ne m'y punirait pas de mon impiété?

toutes ces maximes sont visiblement fausses et pernicieuses, et c'est pour cela même qu'elles conviennent à Étéocle, à Ixion, à un vieux usurier.

Prévenons donc les jeunes gens que les poètes eux-mêmes [18f] n'approuvent pas les discours qu'ils rapportent, et qu'ils les attribuent à dessein à des hommes pervers. Alors ils ne se laisseront pas tromper par l'estime qu'ils ont pour les poètes. Au contraire, l'opinion défavorable qu'ils concevront pour la personne qui parle ou qui agit, décréditera dans leur esprit ses paroles ou ses actions. Pâris, dans l'Iliade, après avoir abandonné le champ de bataille, va cacher sa honte dans les bras d'Hélène. Comme le poète ne rapporte d'aucun autre guerrier que de Pâris, homme lascif et adultère, une pareille infamie, il nous montre évidemment par là qu'il le blâme et le condamne.

[19a] Il faut examiner aussi, dans ces occasions, si le poète lui-même ne donne pas à connaître, par quelque endroit, qu'il désapprouve ce qu'il rapporte, comme fait Ménandre dans le prologue de sa Thaïs :

Muse, dis-moi le nom de cette belle
Dont les regards, les propos imposteurs,
De l'artifice escorte trop fidèle,
Sèment partout leurs piéges séducteurs:
Qui tour à tour attirante et cruelle
A si haut prix sut mettre ses faveurs,
Dans ses liens engagea tant de cœurs,
Feignit d'aimer, et n'aima jamais qu'elle.

[19b] Nul poète n'est, en ce point égal à Homère : il juge


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toujours d'avance les actions ou les discours de ses héros, par la manière dont il les loue ou les blâme. Par exemple, dans les louanges :

Il parle, et de ces mots où la douceur respire, etc.;

on bien :

Par un sage discours il retient ces guerriers.

Au contraire, veut-il blâmer, il le fait si bien entendre, qu'il semble nous dire d'éviter ces actions pernicieuses et funestes. Avant que de raconter la manière dure et inhumaine dont Agamemnon traita le grand-prêtre Chrysès, il nous y prépare par ces mots :

Agamemnon qu'irrité une juste prière,
Ecarte sans pitié ce respectable père,

[19c] c'est-à-dire qu'il le renvoie avec une dureté contraire à toute décence. De même, lorsqu'il met dans la bouche d'Achille ces termes si injurieux pour Agamemnon :

Lâche, dont la bassesse égale la fierté,

il en porte son jugement par ces mots qui précèdent :

Minerve disparaît, mais Achille irrité.
Et suivant de son cœur le transport téméraire,
En termes outrageux exhale sa colère.

Il nous avertit par là qu'on ne peut que mal parler, lorsqu'on se livre à son ressentiment. Il en est de même des actions qu'il rapporte, par exemple du traitement que fit Achille au cadavre d'Hector :

Il dit, et cette vue animant sa fureur.
Près du corps de Patrocle, objet de sa douleur,
[19d] Traînant du grand Hector la dépouille sanglante,
Il assouvit sur lui sa rage impatiente.

Quelquefois c'est après ce récit des actions qu'il en fait


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la censure. Sur l'adultère de Mars et de Vénus, il fuit dire aux dieux :

Le crime rarement jouit d'un long bonheur;
Il tombe tôt ou tard dans les mains d'un vengeur;

sur l'orgueil et la fierté d'Hector :

Junon, à ce discours dicté par l'arrogance,
S'indigne, et contre Hector prépare sa vengeance ;

enfin, sur la flèche que Pandarus lance contre Ménélas au mépris du traité :

L'imprudent Pandarus sur la foi de Pallas,
Tend son arc.

[19e] Il ne faut qu'une légère attention pour remarquer dans les poètes ces courtes réflexions qui font connaître leur façon de penser sur la conduite de leurs héros.

Mais quelquefois ils présentent des leçons dans les événements mêmes; c'est ce qu'Euripide fit sentir à ceux qui lui reprochaient d'avoir donné à son Ixion trop de scélératesse et d'impiété. « Aussi, répondit-il, ne l'ai-je laissé sortir de la scène qu'après l'avoir attaché à la roue. » Ces sortes de leçons indirectes se trouvent aussi dans Homère, et il est facile de les y apercevoir sous l'écorce de ces fictions et de celles même qu'on blâme le plus en lui. Ces fables, que les anciens appelaient énigmes (14), et que nous nommons [19f] allégories (15), ont été souvent détournées par les commentateurs à des sens absolument forcés et étrangers à celui du poète. Ils ont dit, par exemple, que l'adultère de Vénus et de Mars, qui fut découvert par le soleil, signifiait que les personnes nées sous l'aspect de Vénus et de


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Mars, quand ces planètes sont en conjonction, sont sujettes à l'adultère, et que si leur naissance concourt avec le lever du soleil, leurs adultères sont découverts. La fable de la ceinture de Vénus, que Junon emprunta pour surprendre Jupiter, représente, selon eux, l'épuration de l'air par le mélange du feu. Mais pourquoi recourir à ces interprétations forcées, lorsque le poète lui-même nous en donne de si naturelles? Qui ne voit, avec un peu d'attention, que par la fable de Mars et de Vénus, le poète veut nous faire entendre [20a] qu'une musique efféminée, des chansons libres, des entretiens lascifs, portent la corruption dans les mœurs, énervent les esprits, inspirent aux hommes le goût des délices et des voluptés, et font aimer,  comme dit Homère lui-même :

Les vêtements lascifs, les bains délicieux,
El le tendre duvet, siége de l'indolence?

C'est pour cela qu'il fait dire par Ulysse au musicien Démodocus :

Laisse de tes chansons les airs voluptueux,
Et chante d'Ilion les travaux belliqueux?

Par là il insinue que les musiciens et les poètes doivent prendre de personnes sages le sujet de leurs poésies et de leurs chansons. Dans la fable de [20b] Junon, il nous fait sentir avec art que l'amour que les femmes inspirent par le seul effet de leurs charmes et de leurs caresses artificieuses, non seulement est une ardeur passagère bientôt suivie du dégoût, mais qu'il se change en haine et en aversion lorsqu'une fois la passion est satisfaite. C'est ce que montrent les menaces de Jupiter à Junon :

Penses-tu que jamais de perfides délices
Me fassent oublier tes lâches artifices?

C'est ainsi que la peinture et le récit des mauvaises ac-


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tions, loin de nuire aux lecteurs, leur deviennent au contraire utiles, quand on a soin de faire remarquer la honte et le dommage qu'elles attirent. Les philosophes, pour nous instruire, tirent [20c] leurs exemples des choses véritables : les poètes produisent le même effet par des fictions et des exemples dont ils sont eux-mêmes créateurs.

Mélanthius disait, ou sérieusement ou en plaisantant, qu'Athènes devait son salut aux divisions de ses orateurs : comme ils ne portaient pas tous leurs efforts du même côté, il se faisait par leur discorde, un contrepoids qui maintenait la république dans un juste équilibre. Il en est de même des contradictions qui se trouvent dans les poètes ; [20d] comme elles balancent la confiance qu'on peut avoir en eux, ils nous entraînent moins facilement dans leurs fausses opinions. Lors donc qu'en rapprochant leurs différents passages, on les trouve opposés entre eux, il faut se ranger au sentiment le plus raisonnable. Par exemple :

Ah ! trop souvent les dieux, provoquant nos malheurs,
Des nos fautes, mon fils, sont les premiers ailleurs.

A ce passage, opposons celui-ci :

Souvent, pour s'excuser de leur scélératesse,
Les mortels des dieux même accusent la sagesse.
Dans d'immenses trésors mettez votre bonheur;
Laissez à qui voudra les vertus et l'honneur.

Voici un passage tout contraire :

Qu'il est bas de n'avoir qu'une vile richesse,
Et de ne posséder ni talent ni sagesse!
Quoi! pour servir les dieux, faut-il se tourmenter? .
Penses-tu par ta mort devoir les honorer?

Je mourrai, s'il le faut; cette mort honorable
N'aura rien à ce prix que de doux et d'aimable.

Il sera facile aux jeunes gens de trouver eux-mêmes la


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réponse à ces maximes déraisonnables, si, comme on l'a déjà dit, on forme leur esprit à discerner ce qu'il y a de meilleur. Ne peut-on pas réfuter sur-le-champ ces maximes par elles-mêmes? Il faut leur en opposer de contraires que le poète aura établies en d'autres endroits de ses ouvrages, sans néanmoins s'en prendre à lui et l'accuser d'inconséquence. Car il faut toujours supposer que ces contrariétés ne sont de sa part que des jeux ou des convenances de caractère dans ses personnages. [20e] Quand Homère nous représente les dieux qui sont blessés par des hommes, ou qui se renversent les uns les autres dans leurs querelles, nous pouvons lui dire aussitôt, d'après lui-même :

Tu pouvais nous tenir des discours plus sensés;

tu le fais même en plusieurs endroits de tes ouvrages, où, parlant des dieux avec bien plus de décence, tu nous dis :

Jamais d'aucun souci les dieux ne sont troublé?

Des habitants du ciel l'assemblée immortelle
Goûte les fruits heureux d'une paix éternelle.

[20f] Les malheureux mortels aux chagrins sont livrés;
Mais de plaisirs les dieux sont toujours enivrés.

Voilà les véritables opinions qu'on doit avoir des dieux;  les autres ne sont que des fictions imaginées par les poètes pour charmer ou étonner les lecteurs. Par exemple, à ces vers d'Euripide .

Ah ! trop souvent les dieux font servir leur puissance
[21a] A tromper des mortels la crédule imprudence,

il est facile d'opposer ce qu'il dit lui-même ailleurs, avec bien plus de raison :

Si les dieux nous trompaient, ils ne seraient plus dieux.
 


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Cette maxime de Pindare, qui respire la haine et la vengeance :

Pour se venger d'un objet odieux
Il n'est rien qu'on ne doive faire,

peut être réfutée par cette autre du même poète (Od. V) :

Dans un injuste dessein,
Un mortel ose-t-il se plaire?
Souvent une tragique fin
D'un désir criminel est le juste salaire.

À ces vers de Sophocle :

Les biens acquis par l'imposture
Sont toujours doux à posséder,

opposons ceux-ci du même poète :

Les fruits qui naissent du parjure
Ne sont pas faits pour prospérer.

[21b] Ces éloges de la richesse :

Il n'est point de séjour à l'or impénétrable.
Tout s'ouvre devant lui, tout cède à ses attraits.
La pauvreté perd même les bienfaits
Qu'offrait à ses désirs le destin favorable.
La laideur, la difformité,
Quand elle est jointe à l'opulence, .
Reçoit des mains de l'éloquence,
Tous les tributs qu'on rend à la beauté;

ces éloges, dis-je, sont combattus par plusieurs passages de Sophocle, et entre autres par ceux-ci :

Le pauvre vertueux, pour monter aux honneurs,
Doit avoir part à nos suffrages.

La vertu, quoique pauvre, au sein de ses malheurs,
Ne perd rien de ses avantages

[21c] A quoi servent les biens, les honneurs, l'abondance,
Quand de soins un essaim rongeur


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Empoisonne leur jouissance,
Et verse sur nos jours un chagrin destructeur?

Ménandre a loué quelque part, dans les termes les plus passionnés, le pouvoir de la volupté :

Tout ce qui vit et qui respire,
Tout ce que le soleil éclaire de ses feux,
Et sur la terre et dans les cieux,
Suit de la volupté l'inévitable empire.

Mais ailleurs il nous rappelle à des sentiments plus honnêtes, et nous inspire de l'horreur pour les plaisirs des sens :

D'un cœur voluptueux l'opprobre est le partage.

[21d] En rapprochant ainsi, et comparant ensemble ces passages contraires, ou l'on amènera les jeunes gens à adopter les meilleurs, ou du moins on détruira l'impression des autres.

Si l'on ne trouve pas dans un même poète des maximes saines qu'on puisse opposer aux mauvaises, il sera facile d'en prendre dans d'autres auteurs estimés, et de mettre en balance les unes avec les autres, pour tourner l'esprit des jeunes gens vers les opinions les plus sensées. Bien des gens, par exemple, sont ébranlés par ces vers du poète Alexis (16) :

Le sage des plaisirs doit faire son étude :
Entre les ris, le vin, et l'amour et les jeux,
[21e] Couler des jours sereins, exempts d'inquiétude,
C'est le seul art de vivre heureux.

Mais pour en affaiblir l'impression, il faut leur rappeler


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cette parole de Socrate : que les voluptueux ne vivent que pour manger, et que les hommes raisonnables ne mangent que pour vivre.

Contre un pervers la malice est permise,

a dit un poète. Maxime qui semble nous porter à devenir nous-mêmes méchants, pour punir la méchanceté des autres. [21f] On peut la réfuter par la réponse de Diogène à un homme qui lui demandait comment il pourrait se venger de son ennemi : En devenant homme de bien. Un autre mot de ce philosophe peut servir à rassurer tous ceux que découragent ces vers de Sophocle sur l'initiation aux mystères :

Trois fois heureux ces mortels estimables
Qui des mystères redoutables
Ont pu pénétrer les secrets.
Seuls aux enfers, dans une douce paix,
De plaisirs enivrés ils couleront leur vie.
Mais les humains à qui les dieux
N'auront pas accordé cette faveur chérie,
Y seront condamnés il des tourments affreux.

« Eh quoi ! s'écria Diogène à ces paroles, le filou Pataecion, parce qu'il a été initié aux mystères, sera dans les enfers plus heureux qu'Épaminondas ! » [22a] Timothée (17) avait, en plein théâtre, appelé Diane insensée, furieuse, enragée : « Puisses-tu, lui dit Cinésias, avoir une fille qui lui ressemble ! » Le poète Théognis ayant dit quelque part :

Dans les liens de l'indigence
Quand un mortel est retenu,
Il devient, pour agir, sans force et sans vertu,
Et sa langue captive est réduite au silence.


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« Comment donc, lui dit Bion, pauvre comme tu l'es, nous étourdis-tu de ton babil ? »

[22b] Il faut profiter aussi de ce qu'il peut y avoir dans ces passages mêmes de propre à rectifier la pensée du poète. Les cantharides sont un poison mortel (18) ; cependant les médecins en emploient les pieds et les ailes, pour arrêter l'effet de leur venin. Ainsi, dans les poêles, un mot, une expression, peuvent corriger des pensées qui présentent un sens vicieux, et en affaiblir l'impression. C'est par là qu'on éclaircit ce qu'un passage peut avoir d'équivoque, comme dans ces vers d'Homère :

Pressés pair la douleur, tes mortels malheureux
S'abandonnent aux pleurs, s'arrachent les cheveux;

et dans ceux-ci déjà cités :

Aux humains malheureux les dieux, dans leur colère,
Filent des jouis tissus de peine et de misère,

[22c] il ne dit pas que les dieux filent à tous les humains des jours de peine et de douleur, mais à ceux qui n'ont ni raison ni prudence, et qu'il appelle malheureux ou misérables, parce que le défaut de sagesse les rend dignes de pitié.

Il est un autre moyen de donner à ces passages équivoques une explication favorable, et de prévenir les mauvais effets qu'ils pourraient produire : c'est de faire bien connaître aux jeunes gens la propriété de certaines expressions familières aux poètes, plutôt que de s'arrêter à l'explication des termes extraordinaires et inusités qui s'y rencontrent (19). C'est, par exemple, une sorte d'érudition 


qui peut avoir quelque agrément que de savoir que le mot riguedaneh signifie une mort funeste, parce que les Macédoniens appellent la mort danos ; que chez les Étoliens, camrnonieh signifie une victoire qui est le fruit du travail et de la patience ; [22d] que les Dryopes appellent les démons Popoi. Mais une connaissance bien plus utile et plus nécessaire, pour tirer du fruit de la lecture des poètes, c'est de connaître les acceptions qu'ils donnent aux noms des dieux, aux termes qui expriment les biens et les maux ; ce qu'ils entendent par âme et par destinée ; s'ils prennent toujours ces mots et bien d'autres dans une même signification, ou s'il leur en donnent plusieurs; différentes. Le mot oicos signifie quelquefois maison, comme dans ce vers d'Homère :

Sa superbe maison dans les airs élevée;

[22e] quelquefois les biens, les richesses, comme dans celui-ci :

Par tous ces ravisseurs ma maison dévorée.

Biotos se prend souvent pour vie :

Mais le dieu de la mer, qui veille sur sa vie,
Affaiblit tous les coups dont elle est assaillie.

Il signifie richesse dans le passage suivant :

D'avides étrangers qui consument ma vie.

Homère se sert du verbe aluein, tantôt pour se chagriner, se livrer à la douleur :

La déesse à ces mots de douleur transportée ;

tantôt pour s'enorgueillir, se laisser aller à une joie excessive :

La défaite d'Irus enorgueillit ton coeur.


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Thoazein signifie se mouvoir, s'agiter avec impétuosité,  comme dans Euripide (Oed. Tyr., v. 2, etc.) :

Des flots de l'Océan un monstre affreux s'élance ;

ou bien, être assis, comme dans Sophocle :

[22f] Que veulent ces enfants près de l'autel assis
Qui, ceints de rameaux verts, frappent l'air de leurs cris
(20) ?

Pour s'assurer du vrai sens de certains termes, qui, comme l'enseignent les grammairiens, changent de signification selon l'usage qu'on en fait, il faut les comparer avec les matières que l'on traite. Dans ces vers d'Hésiode (Op. et Di.,ll, 26I):

Que d'autres fassent cas des plus petits vaisseaux.
Moi, c'est sur les plus grands que j'affronte les flots,

le mot ainein, qu'il emploie pour faire cas, signifie la même chose que epainein, qui proprement veut dire louer. Mais ici il se prend pour refuser ; comme dans le langage ordinaire nous disons : [23aJe vous remercie, je vous suis très obligé, lorsque nous ne voulons point de quelque chose qu'on nous offre. Aussi veut-on que le nom d'Epaineh qu'on donne à Proserpine, et qui signifie louable, désigne que c'est une déesse redoutable et funeste. Mais pour appliquer cette distinction qui regarde les mots à des objets plus importants, apprenons d'abord aux jeunes gens, par rapport aux dieux, que les poètes emploient leurs noms, tantôt pour les désigner eux-mêmes, tantôt pour exprimer certaines facultés qu'on leur attribue, et auxquelles on donne les noms mêmes des dieux. Dans les vers suivants, par exemple, il est évident que c'est le


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dieu Vulcain lui-même que le poète Archiloque implore :

[23b] Vulcain, entends ma voix, et, sensible à mes larmes,
Daigne, par ton secours, dissiper mes alarmes.

Mais lorsque, pleurant la mort de son beau-frère qui avait péri dans la mer, privé des honneurs de la sépulture, il dit :

Ah ! si du moins Vulcain, l'entourant de ses feux,
Eût daigné recueillir ses membres précieux,

c'est du feu même qu'il parle, et non pas du dieu. Dans ce serment d'Euripide :

J'atteste Jupiter, et Mars, ce dieu terrible,

c'est des dieux mêmes qu'il est question. Mais quand Sophocle dit :

[23c] Mars est un dieu cruel, aveugle, furieux;
Il enfante partout les maux les plus affreux,

le nom de Mars doit s'entendre de la guerre, comme dans ces vers d'Homère, il désigne le fer :

Et nous voyons rouler dans les eaux du Scamandre
Le sang de ces guerriers que Mars vient de répandre.

Entre ces différents noms susceptibles de plusieurs significations, celui de Jupiter est pris, chez les poètes, pour le maître des dieux, pour la Fortune, souvent même pour le Destin. Ainsi quand ils disent :

Jupiter, vous qu'Ida reconnaît pour son roi,
Jupiter, quel mortel est plus sage que toi?

c'est du dieu même qu'ils parlent. Mais lorsqu'en rapportant les causes des événements, ils nomment Jupiter, comme dans ces vers d'Homère :

Aux plus braves guerriers sa colère funeste


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En peupla les enfers. Ainsi sur les mortels
Jupiter accomplit ses décrets éternels,

ils entendent alors le Destin. Car dans ce dernier exemple, le poète ne croit pas que Dieu soit lui-même l'artisan des maux que les hommes éprouvent. [23e] Mais il veut nous montrer que par la nécessité même des événements, les villes, les armées et les rois qui se conduisent avec sagesse, ne peuvent manquer de réussir et de s'assurer la victoire sur leurs ennemis ; qu'au contraire, s'ils se laissent emporter à leurs passions, comme les généraux de l'armée des Grecs, s'ils se livrent à des haines, à des querelles particulières, ils essuient nécessairement des revers :

Tel est l'arrêt du sort; d'un projet téméraire
Un funeste revers est la fin nécessaire.

Lorsque Hésiode (Op. et Di., I, 66, etc.) fait dire par Prométhée à son frère :

Gardez-vous d'accepter ces présents dangereux,
Que Jupiter pour vous fait descendre des cieux,

[23f] c'est la Fortune qu' il désigne sous le nom de Jupiter. Par les dons de ce Dieu, il entend ceux de la fortune, les richesses, les mariages avantageux, les sceptres, les empires, et généralement tous les biens extérieurs, dont la possession ne peut que nuire à ceux qui ne savent pas en faire un bon usage. Et comme Épiméthée n'avait ni prudence ni sagesse, son frère lui fait entendre qu'il doit craindre une prospérité qui causera sa perte. Dans ces autres vers du même poète (Op. et Di., II, 333, etc.) :

N'allez pas au hasard condamner l'indigence,
Vous blâmeriez des dieux la sage providence,

il appelle un don des dieux ce qui n'est qu'un accident de la fortune, et il insinue par là qu'il ne faut pas blâmer


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ceux dont la pauvreté est un effet des rigueurs du sort, [24a] mais seulement ceux qui s'y précipitent parleur oisiveté, leur luxe et leur mollesse. Comme le mot Fortune n'était pas encore en usage, et qu'on voyait dans la vie humaine ces vicissitudes continuelles que toute la prudence des hommes ne saurait prévenir, les poètes employaient le nom de quelque dieu pour celui de Fortune. Ainsi, dans le Tangage ordinaire, nous appelons les actions, les mœurs, les discours et les hommes, célestes et divins. On peut, par ce moyen, entendre dans un sens favorable bien des choses que les poètes disent de Jupiter, et qui nous paraissent si peu sensées; comme celles-ci :

A la porte des cieux deux tonneaux sont placés.
Par eux de l'univers les destins sont réglé?.
[24b] L'un des plus riches biens est la source féconde;
L'autre verse les maux qui désolent le monde.

Pour nous livrer aux maux qu'il nous a destinés,
Le souverain des dieux a rompu nos traités.

Dès cet instant fatal le maître du tonnerre,
Résolu rie porter le trouble sur la terre,
Préparait sourdement le germe des combats,
Qui des Grecs, des Troyens devaient armer les bras.

Tout cela se dit de la Fortune ou de la Destinée, agents secrets dont l'opération nous est inconnue, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de gouverner. Mais lorsqu'ils ne disent rien qui ne soit conforme à la raison et à la décence, alors c'est de Jupiter lui-même qu'ils parlent, comme dans les vers suivants :

[24c] Hector, qui dans les rangs avec fierté se montre,
Du fils de Télamon évite la rencontre.

Jupiter n'aime point ces cœurs présomptueux
Qui vont se mesurer à de plus braves qu'eux.

De ce trône sublime où sa grandeur réside,
Aux grands événements Jupiter seul préside.


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Sous lui, les autres dieux, par de moindres efforts,
Des faits moins importants font mouvoir les ressorts.

Il est bien d'autres mots que les poètes prennent dans plusieurs significations et qu'ils appliquent à des choses très différentes. Tel est celui de vertu. Elle ne rend pas seulement les hommes bons, [24d] justes et sages dans leurs actions et leurs discours; souvent aussi, elle leur procure de la gloire et du crédit : c'est pour cela que les poètes donnent à ces deux derniers avantages le nom de vertu, comme nous donnons aux fruits les noms des arbres qui les produisent. Ainsi quand un jeune homme lira ces différents passages :

Auprès de la vertu Dieu plaça le travail.

En ce moment les Grecs qu'enflammé la vertu,
Vengent sur les Troyens tout leur sang répandu.

Que l'homme meurt content, quand un effort sublime
Le rend de la vertu l'honorable victime !

[24e] il doit entendre tout cela de la vertu même, cette droiture de raison, cette faculté divine que nous avons en nous-mêmes, et qui forme la disposition la plus parfaite d'une créature intelligente. Mais en lisant ces autres passages :

Dans les cœurs des mortels Jupiter à son choix
Ce la vertu fait croître ou resserre les droits.
L'honneur et la vertu sont le fruit des richesses,

qu'il n'en conçoive pas de l'estime et de l'admiration pour les gens riches, comme s'il pouvait acheter la vertu à prix d'argent ; qu'il n'imagine pas qu'il soit au pouvoir de la Fortune d'augmenter ou de diminuer à son gré la sagesse. Le poète alors, parle nom de vertu, n'a pu entendre que la gloire, la puissance, [24f] la prospérité, ou tout autre avantage de cette nature. Le mot de mal se prend


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quelquefois pour malice, mauvaise disposition du cœur, nomme dans Hésiode (Op. et Di., I, 285) :

Le mal de son poison infecte l'univers.

Quelquefois il signifie misère, infortune, comme dans Homère (Od. XIX, 360) :

Le mal hâte les jours d'une triste vieillesse.

On se tromperait encore si l'on croyait que les poètes eussent du bonheur la même idée qu'en ont les philosophes; qu'ils l'attachassent comme eux à l'assemblage de tous les biens, ou [25a] à une vie parfaitement réglée sur les besoins et les désirs de la nature. Souvent, par un abus des termes, ils appellent heureux ceux qui sont riches, et nomment félicité la gloire et la puissance. Homère prend ces termes dans leur sens véritable, lorsqu'il dit (Od., IV, 93):

Maître de tant de biens, en suis-je plus heureux?

et Ménandre dans ceux-ci :

Hélas! d'une fortune immense
Je suis, il est vrai, possesseur :
Chacun vante mon opulence ;
Personne encor n'a vanté mon bonheur.

Mais ces vers d'Euripide :

[25b] Loin de moi le bonheur que peut troubler la peine ;

et ceux-ci du même poète :

La tyrannie est donc à vos yeux estimable,
Et vous êtes l'adorateur
D'une injustice favorable
Qui sur ses pas a fixé le bonheur;

ces vers jettent nécessairement du trouble et de la con-


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fusion dans l'âme, si l'on ne prend les termes dans un autre sens que leur signification ordinaire. Mais en voilà assez sur cette matière.

Un principe qu'on ne peut trop répéter aux jeunes gens, c'est que la poésie, dans ses imitations, se plaît à embellir les actions et les mœurs dont elle offre le tableau, sans négliger [25c] cependant la vraisemblance, qui seule peut rendre l'imitation agréable et intéressante. Or, toute imitation, pour avoir ce caractère de vraisemblance, doit présenter dans la conduite des hommes les vices mêlés avec les vertus. C'est ainsi qu'Homère nous les montre dans ses poèmes, bien opposés en cela aux principes des stoïciens, qui veulent que le vice et la vertu soient dans l'homme sans aucun mélange ; que le sage ne fasse que du bien, et l'insensé que du mal (21). Voilà ce qu'on entend dans leurs écoles. Mais dans le cours ordinaire de la vie, tout, dit Euripide,

[25d] Est de biens et de maux un éternel mélange.

La poésie, en s'écartant de la vérité, s'attache surtout à répandre de la variété dans ses ouvrages. Il résulte de cette diversité d'événements, de grands intérêts, des passions vives et une surprise agréable qui frappe et qui ravit. Un récit simple et sans fiction est aussi sans intérêt. C'est pour cela que les poètes ne donnent pas à leurs personnages une prospérité constante ni une vertu parfaite. Les dieux mêmes, lorsqu'ils agissent dans les événements humains, y sont représentés avec les passions et les erreurs des hommes. Sans ces contrariétés, sans ces discordances hardies dans les caractères, qui mettent les passions en jeu, la poésie n'aurait plus de quoi frapper et étonner les esprits. D'après cela, il ne faut pas laisser croire [25e] aux jeunes gens que ces person-


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nages célèbres, dont les noms leur en imposent, aient tous été des hommes sages et justes, des rois parfaits, des modèles de toute vertu. Préjugé funeste qui, en leur inspirant un respect aveugle pour tout ce que pourraient dire ou faire ces héros de l'antiquité, les rendrait sourds aux avis qu'on leur donnerait pour les mettre en garde contre des actions ou des discours semblables à ceux qu'expriment les vers suivants :

Fassent le roi des cieux, et Phébus, et Pallas,
Que ni Grecs ni Troyens n'évitent le trépas;
Et que nous puissions seuls, échappés du carnage,
[25f] Sur les murs d'Ilion assouvir notre rage.

De Cassandre aussitôt les douloureux accents
D'une nouvelle horreur vinrent glacer mes sens.
Clytemnestre à mes yeux, pour consommer son crime,
En fit de sa fureur l'innocente victime.

Ma mère entre en fureur et ne peut supporter
De voir une rivale à ses yeux l'emporter;
Et pour la détacher d'un époux infidèle,
Elle osa m'inspirer de me faire aimer d'elle.
Je suivis ses conseils.

Ô Jupiter! quel dieu fut plus cruel que toi?

Qu'en lisant ces vers, les jeunes gens se gardent bien de les approuver ; [26a] que pour faire montre de subtilité, ils ne cherchent pas à les excuser, à couvrir sous des noms spécieux des actions condamnables. Mais qu'ils aient toujours présent à l'esprit que la poésie étant un art imitatif, les personnages qu'elle fait agir ou parler ne sont pas des hommes d'une vertu parfaite et exempte de tout reproche; qu'ils sont sujets aux passions, à l'ignorance et à l'erreur, quoique souvent, par l'effet d'un heureux naturel, ils réparent les fautes dans lesquelles ils sont tombés.

Un jeune homme qu'on aura amené à cette sage disposition de n'admirer que ce qu'il verra de bon et de blâmer


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ce qui sera mauvais, [26b] pourra lire sans danger les écrits des poètes. Mais s'il approuve, s'il admire tout ; si, subjugué par les noms imposants de ces héros, il ne se permet pas même de faire usage de son discernement pour juger leur conduite, il contractera sans s'en apercevoir une foule de vices ; il sera comme ces hommes qui imitaient jusqu'à l'attitude penchée de Platon et au bégaiement d'Aristote. Qu'il se tienne donc en garde contre ce respect servile, ce culte superstitieux, qui irait à tout diviniser dans ces grands hommes ; qu'il ose s'expliquer sans crainte sur leurs actions et leurs discours, et condamner en eux le mal avec la même liberté qu'il approuve le bien.

Lorsque Achille, par exemple, voit la maladie se répandre dans le camp des Grecs, affligé de l'interruption que souffraient les opérations militaires, [26c] il assemble les chefs de l'armée; la considération qu'il avait acquise par ses exploits l'y autorisait. D'ailleurs, comme il était versé dans la médecine, et qu'après le neuvième jour de la maladie, terme où l'on pouvait juger de sa nature, il avait compris que ce n'était pas un accident naturel, mais qu'elle avait une cause extraordinaire, il se lève, et au lieu de parler à l'assemblée, il s'adresse directement au roi :

[26d] Je crains, Agamemnon, que le courroux des dieux
Ne nous force bientôt d'abandonner ces lieux.

Cas paroles n'ont rien que de convenable et de modéré. Mais lorsque Calchas balançant de s'expliquer, parce qu'il craint, dit-il, de s'attirer la haine du plus puissant des Grecs, Achille lui ordonne de parler et lui proteste avec serment que tant qu'il respirera, personne n'osera mettre la main sur lui :

Parlez, vous fallût-il nommer Agamemnon,


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il sort alors des bornes de la modération et montre peu de respect pour le chef de l'armée. Il viole ensuite plus ouvertement les règles de la décence, lorsqu'emporté par la colère il tire son épée et menace de tuer Agamemnon. Mais bientôt, rentrant en lui-même,

Il s'arrête, et docile aux ordres de Pallas,
[26e] De ce fer menaçant il désarme son bras.

Il agit alors avec sagesse, et s'il n'a pas encore entièrement réprimé sa colère, il en arrête au moins les effets avant qu'elle le porte à rien de criminel, et obéit à la voix de la raison. Agamemnon, de son côté, montre une faiblesse ridicule dans tout ce qu'il dit ou fait pendant l'assemblée. Mais rien n'est plus grand, ni plus digne d'un roi que sa conduite par rapport à Chryséis. Achille, lorsqu'on vient enlever Briséis de sa tente,

S'asseoit seul à l'écart, et s'abandonne aux larmes.

Au contraire, Agamemnon remet lui-même aux députés de l'armée et conduit [26f] au vaisseau cette femme dont il venait de dire qu'elle lui était plus chère que son épouse même. Il s'en sépare néanmoins, sans que sa passion lui arrache rien d'indigne de la majesté royale. Phénix, après avoir dit que son père le chargea de malédictions, pour lui avoir enlevé sa concubine, ajoute :

Ces discours furieux enflamment ma colère,
Et d'un fer meurtrier je menace mon père.
Sans doute quelque dieu vint arrêter ma main,
Et pour me détourner d'un barbare dessein,
Me retrace à l'esprit l'éternelle infamie
Dont j'allais chez les Grecs déshonorer ma vie.
Le nom de parricide allait m'être donné.

Aristarque a retranché ces vers dans Homère, craignant sans doute le mauvais effet qu'ils pouvaient produire. Pour moi, je les crois bien placés dans une occa-


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sion où Phénix veut faire sentir à Achille les dangers de la colère et combien [27a] d'actions criminelles cette passion inspire à ceux qui n'écoutent ni leurs propres réflexions ni les conseils de leurs amis. Il lui rapporte l'exemple de Méléagre, qui, d'abord irrité contre ses concitoyens, avait longtemps refusé de les défendre, mais qui ensuite leur avait pardonné. Par là, d'un côté, il blâme la fougue des passions; et de l'autre, il loue ceux qui les domptent, ou qui en réparent les effets par un sage repentir.

Dans les exemples que je viens de rapporter, le discernement est facile à faire, et l'on saisit sans peine l'intention de l'auteur. Quand sa pensée est obscure et laisse quelque doute dans l'esprit; il faut s'y arrêter et apprendre aux jeunes gens à distinguer les divers sens dont elle est susceptible. Par exemple, si Nausicaé, en voyant Ulysse pour la première fois, conçoit pour lui la même passion que la nymphe Calypso ; que déjà nubile et ne se proposant qu'une basse volupté, elle dise dans cette vue [27b] à ses suivantes :

Si jamais le Destin, d'accord avec mon cœur,
Pouvait d'un tel époux m'accorder la faveur,

dans ce cas, on ne peut que blâmer son peu de retenue et son amour pour le plaisir. Au contraire, si jugeant des mœurs d'Ulysse par l'entretien qu'elle vient d'avoir avec lui, l'estime qu'elle conçoit pour sa sagesse lui fait souhaiter de l'avoir pour époux plutôt qu'un de ses concitoyens qui ne serait qu'un pilote grossier ou un baladin méprisable, on ne peut alors qu'approuver son désir. De même, quand Pénélope, s'entretenant d'un ton familier avec ses poursuivants, reçoit d'eux en présents des robes et des bijoux, et qu'Ulysse se réjouit de voir son épouse,

[27c] Flattant d'un vain espoir ses crédules amants,
Recevoir de leurs mains de si riches présents,


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si sa joie n'est que l'effet d'un has et sordide intérêt, il est plus lâche et plus méprisable que ce Poliagre de qui l'on dit dans la comédie :

De courtisans environné
Poliagre avec faste étale l'opulence :
C'est que chez lui, cet époux fortuné
Nourrit la chèvre aux cornes d'abondance.

Mais s'il est content de voir que l'espérance qu'ils ont d'épouser Pénélope les livrera plus sûrement à sa vengeance, sa joie n'a rien que d'honnête et de légitime. Dans cette autre occasion, où il compte les présents qu'AIcinoüs lui avait faits et que les Phéaques ont laissés sur Je rivage, après l'y avoir débarqué lui-même; si dans l'abandon où il se trouve et dans une aussi grande incertitude de son sort, [27d] il n'est réellement occupé que de ses richesses ; s'il craint que ses conducteurs

N'emportent avec eux quelqu'un de ces présents,

on ne peut trop détester une telle avarice. Mais si, comme d'autres le pensent, doutant que les gens d'Alcinoüs l'aient débarqué à Ithaque, il ne veut s'assurer de la conservation de tous ces présents que pour être certain de leur fidélité, persuadé qu'ils ne l'auraient pas conduit et abandonné dans une . terre étrangère sans toucher à ses richesses, alors sa conjecture est sensée, et l'on ne peut que louer sa prudence. [27e] Bien des gens n'approuvent pas non plus qu'il reste endormi pendant qu'on le débarque ; ils citent à ce sujet une tradition établie chez les Tyrrhéniens, qu'Ulysse était naturellement dormeur, et que ce défaut le rendait souvent d'un abord difficile. Mais si son sommeil n'était pas réel, et que, d'un côté, honteux de renvoyer les Phéaques sans les recevoir dans son palais ni leur faire des présents; de l'autre, ne pouvant les introduire chez lui sans être re-


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connu de ses ennemis, pour se tirer de cet embarras il ait feint de dormir, alors on doit approuver l'expédient dont il use.

En faisant faire aux jeunes gens ces sortes de remarques, en louant les bonnes actions et blâmant les mauvaises, [27f] nous préviendrons les impressions funestes des unes et nous exciterons en eux une émulation louable pour les autres. Cette précaution est surtout nécessaire dans la lecture des tragédies, où souvent on cherche à pallier des actions criminelles par des discours artificieux et séduisants. Il n'est pas toujours vrai

Qu'on ne peut bien parler d'une action mauvaise,

comme le prétend Sophocle ; car lui-même il excuse souvent les actions les plus condamnables par des discours imposants et des prétextes plausibles. [28a] Euripide nous représente Phèdre accusant Thésée d'avoir été cause, par ses torts envers elle, de son amour criminel pour Hippolyte. Dans sa tragédie des Troyennes, il fait parler Hélène avec cette même liberté : elle prétend qu'Hécube est plus punissable qu'elle-même, pour avoir mis au monde Pâris, son adultère. Accoutumons les jeunes gens à ne pas approuver de tels discours, sous prétexte qu'ils sont adroits et subtils; âne pas s'en laisser imposer par ces frivoles prétextes, mais à les rejeter avec horreur, à les croire autant ou plus dangereux que les actions mêmes qu'on veut excuser.

Il est bon aussi qu'ils contractent l'habitude de demander raison [28b] de tout ce qu'ils lisent. Caton, dans son enfance, faisait ponctuellement tout ce que son maître lui ordonnait, mais il voulait toujours en savoir les motifs. Ainsi les poètes ne méritent noire soumission, comme nos maîtres et nos législateurs, qu'autant que ce qu'ils nous proposent est fondé en raison, et il le sera toujours s'il est d'une utilité réelle, sinon, on en sen-


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tira le vide et la faiblesse. Bien des gens, par exemple, recherchent avec beaucoup de curiosité ce qu'Hésiode a voulu dire dans ce vers (Op. et Di., Il, 36-2) :

Ne couvrez point du pot la tasse des buveurs,

et Homère dans ceux-ci (Il., IV, 506, etc.) :

Qu'un guerrier de son char sur un autre monté,
[28c] Aille la pique en main ;

tandis qu'ils reçoivent sans examen des choses tout autrement importantes, comme celles-ci :

Des vices des parents le honteux témoignage
De l'ame la plus fière amortit le courage
(22).

Les nobles sentiments vont mal à l'infortune.

Cependant ces sortes de maximes intéressent les mœurs, et peuvent être une source de désordres par les erreurs [28d] et les faux jugements qu'elles occasionnent. Soyons donc en état d'y opposer chaque fois le langage de la raison. Et pourquoi, devons-nous dire, les grands sentiments ne siéraient-ils pas à un homme malheureux ? Pourquoi ne lutterait- il pas avec courage contre la fortune, pour s'élever lui-même à proportion de ce qu'elle a voulu le rabaisser? Pourquoi les vices de mes parents, si je suis homme de bien, m'ôteraient-ils cette confiance généreuse que ma vertu doit m'inspirer? En combattant par de telles réflexions les fausses maximes des poètes, on ne sera pas exposé à devenir le jouet de leurs opinions. Le souvenir de cette pensée : Que l'homme faible et sans jugement est étonné de tout ce qu'il entend dire, nous fera rejeter ce que nous verrons dans les poètes de faux et de nuisible, et nous lirons leurs ouvrages sans danger.

Dans les vignes, les branches et le pampre couvrent


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souvent de leur ombre [28e] des fruits qui échappent à la vue; de même, dans la poésie, les fictions et le langage figuré dont elle s'enveloppe dérobent souvent aux jeunes gens bien des vérités utiles. Voulons-nous leur faire éviter cet inconvénient? accoutumons-les à découvrir sous cette enveloppe tout ce qui peut former les mœurs et conduire à la vertu. Il est bon de les instruire en peu de mots sur ces fictions; mais il suffit de les toucher en passant, [28f] et de laisser à ceux qui traitent à dessein de ces objets les longues discussions et la multitude des exemples.

Après avoir fait d'abord observer aux jeunes gens la différence des personnages vertueux ou méchants que les poètes introduisent dans leurs ouvrages, il faut les rendre attentifs aux actions et aux discours qu'ils leur prêtent et qu'ils ont soin d'assortir aux caractères. Voici comme Achille parle à Agamemnon, même dans la colère :

Quand les Grecs et Ilion auront été vainqueurs,
Je ne prétendrai pas égaler vos honneurs.

Thersite, qui se plaint d' Agamemnon, parle bien autrement :

De métaux précieux vos tentes sont remplies,
Vous avez sous vos lois des esclaves choisies;
Et quand de nos exploits les fruits sont partagés,.
[29a] Les premiers dons pour vous sont toujours réservés.

Achille dit ailleurs :

Si Jupiter un jour nous rend maîtres de Troie.

Et Thersite:

D'un captif que nos mains auront chargé de fers.

Lorsque Agamemnon, faisant la revue de l'armée, tient à


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Diomède un discours offensant, celui-ci ne répond rien,

Et du premier des Grecs respecte la puissance.

Sthénélus, au contraire, dont Agamemnon faisait pende cas, lui réplique :

Cessez, Agamemnon, ce reproche offensant;
Dicté par le dépit, votre cœur le dément.
[29b] Ceux qu'osent déprimer vos discours téméraires
Se vantent d'effacer la valeur de leurs pères.

Les jeunes gens, en observant cette différence, apprendront que la modération est une vertu estimable, et l'orgueil un vice ridicule qu'il faut éviter avec soin. Faisons-leur remarquer aussi la conduite que tient Agamemnon. Il passe devant Sthénélus sans lui rien répondre, mais il ne traite pas Ulysse avec ce mépris. Comme il voit que son discours l'a piqué,

En lui parlant encore, il cherche à le calmer.

Il n'eût pas convenu à la dignité de son rang de se justifier auprès de tous ceux que ses reproches avaient blessés; [29c] mais aussi il y aurait eu trop d'imprudence et de fierté à les mépriser tous. Diomède, dans cette occasion, montre beaucoup de sagesse. Avant le combat, il ne répond rien aux reproches d' Agamemnon, mais ensuite il s'en plaint avec une généreuse liberté :

Prince, entre tous les Grecs j'ai le premier reçu
Le reproche offensant de manquer de courage.

Observons encore la différence que le poète met entre un guerrier sage et prudent et un devin qui veut plaire à la multitude. Calchas, au lieu d'attendre un moment plus convenable que celui de l'assemblée, charge publiquement Agamemnon d'avoir attiré sur l'armée le fléau qui la désole. Nestor, qui veut ménager une réconciliation entre Agamemnon [29d] et Achille, n'accuse pas le premier


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devant toute l'armée d'avoir trop écouté son ressentiment, mais il lui donne ce conseil :

Qu'auprès de vous nos chefs, par votre ordre assemblés,
Sur ce point important soient bientôt consultés,
Et nous suivrons alors le conseil le plus sage.

Après le repas qu'Agamemnon donne dans sa tente aux principaux chefs de l'armée, il envoie des députés à Achille. La conduite de Calchas était un reproche et un affront public, celle de Nestor un moyen offert à ce prince de réparer la faute qu'il avait commise.

Il est encore des différences relatives à la diversité des nations. Les Troyens vont au combat avec impétuosité et en jetant de grands cris.

Les Grecs craignent leurs chefs et marchent en silence.

[29e] Ce respect pour les chefs, au moment d'en venir aux mains avec l'ennemi, prouve tout à la fois leur courage et leur obéissance ; aussi Platon veut-il qu'on s'accoutume à craindre la honte et les reproches plus que la peine et les dangers. Caton disait qu'il aimait mieux voir un homme rougir que pâlir. Les promesses elles-mêmes ont un caractère différent, selon les personnes qui les font. Dolon s'engage avec la confiance la plus présomptueuse :

J'entrerai dans leur camp : l'adresse et le courage
Jusque sur leurs vaisseaux m'ouvriront un passage.

[29f] Diomède ne promet rien, il dit seulement qu'il craindra moins si on lui donne un compagnon. La prudence est le partage d'un peuple policé, et convient par conséquent aux Grecs. La présomption est un vice digne des Barbares ; il faut éviter l'une et imiter l'autre. Les dispositions différentes des Troyens et d'Hector, lorsque celui-ci doit se battre avec Ajax, peuvent fournir aussi des considérations utiles. Eschyle assistait un jour aux jeux Isthmiques. Un


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des athlètes ayant reçu une blessure au visage, il s'éleva un cri général dans l'assemblée.