|
RETOUR
À L’ENTRÉE DU SITE
ALLER
A LA TABLE DES MATIERES DE MACROBE
MACROBE
SATURNALES
LIVRE
SEPT
livre 6
Commentaire
Songe de Scipion 1

LIVRE SEPTIÈME.
CHAPITRE I.
A quelle époque du repas il convient de philosopher et, sur quelles matières.
Après l'enlèvement du premier service, et au moment ou les petites coupes viennent suspendre l'activité du repas, Praetextatus parla en ces termes :
- Pendant qu'on prend la nourriture, l'on est d'ordinaire silencieux; mais les boissons provoquent la conversation. Quant à nous, nous gardons le silence le verre en main, comme si d'un repas tel que le nôtre devaient être bannis les entretiens sérieux et philosophiques.
Symmaque.
- Penses-tu réellement qu'il convienne à la philosophie de se mêler à des festins? Ne doit-elle pas plutôt, pareille à une pudique mère de famille, réserver ses censures pour l'intérieur de la maison, sans se compromettre avec Bacchus, auquel le tumulte est trop familier; tandis que celle-ci professe une telle modération, qu'elle n'admet point dans le calme de son sanctuaire, non seulement la fougue des paroles, mais même celle des pensées ? Prenons exemple d'une institution étrangère, d'une coutume des Parthes, lesquels sont dans l'usage d'appeler à leurs festins leurs concubines, mais non pas leurs épouses, pensant qu'il peut être permis de produire en public les premières et de les faire intervenir dans leurs plaisirs, mais que les lois de la pudeur prescrivent de tenir les autres cachées sous le toit domestique. Faudra-t-il que la philosophie recherche une popularité que la rhétorique a dédaignée? En effet,
l'orateur grec Isocrate, qui le premier soumit aux lois du nombre les mots placés jusqu'alors au hasard, prié dans un repas par les convives de leur communiquer quelques-uns des trésors de son éloquence, s'en excusa en ces termes :
« Je n'ai pas les talents du genre qu'exigent le lieu et la circonstance; et les talents que je possède ne conviennent ni au lieu ni à la circonstance actuelle
».
Eustathe.
- Je pense ainsi que toi, Symmaque, que la philosophie, que tu vénères comme la première des sciences, ne doit être adorée que dans son sanctuaire. Mais si, en conséquence de cela, tu l'exiles de nos festins, il faudra en exiler aussi ses filles; je veux dire, l'honnêteté et la modestie, aussi bien que la sobriété et la piété : car, de ces vertus, laquelle est la moins vénérable? Faut-il que nos réunions proscrivant leur respectable cortège, comme des mères de famille, elles ne s'ouvrent que pour les concubines; c'est-à-dire, pour les vices et pour les crimes? Mais non : la philosophie, qui dans ses écoles traite avec soin des devoirs qui nous sont imposés dans les festins, ne craint pas non plus de s'y asseoir; comme si elle ne pouvait confirmer par la pratique ce que ses paroles enseignent, ou y conserver cette retenue dont elle-même a posé les bornes pour tous les actes de la vie humaine. Car ne croyez pas que j'invite la philosophie à venir s'asseoir à nos tables sans y amener avec elle la modération, elle dont les instructions tendent à nous apprendre à l'observer en toutes choses. Voici donc le jugement que je prononce, me rendant en quelque sorte arbitre entre toi et Praetextatus : Je veux bien consentir à ouvrir à la philosophie les portes de nos salles de festins; mais je veux qu'elle et ses sectateurs s'y fassent remarquer par la sagesse de leur conduite.
Furius Albin.
- Eusthate, toi que, dans notre siècle, la philosophie compte pour son premier adepte, tu es prié de nous expliquer quelle est cette sagesse que tu exiges de ton convive.
Eustathe.
- La première observation à faire relativement à la philosophie, c'est de considérer le caractère des convives, et de savoir si le plus grand nombre de ceux qui composent la réunion, savants, ou du moins amateurs de ses doctrines, permettront de la voir devenir le sujet de la conversation. Car, de même que
quelques lettres muettes (consonnes), mêlées avec plusieurs voyelles, s'adoucissent facilement dans la composition des mots, de même des personnes, en petit nombre, privées d'instruction, ou s'estiment heureuses de se trouver en la société de gens instruits, ou participent en ce qu'elles peuvent à leur conversation, ou bien se laissent entraîner au charme de l'entendre. Que si des sages se trouvent dans une réunion où la majorité soit étrangère aux connaissances philosophiques, ils devront se dissimuler et avoir la patience de se mêler au bavardage, accessible au plus grand nombre, afin d'éviter que le petit nombre d'hommes distingués qui se rencontrent dans la société ne devienne victime de la multitude tumultueuse. Et c'est ici un
privilège particulier à la philosophie : car tandis que l'orateur ne peut persuader qu'en parlant, le philosophe met son art en pratique, autant en se taisant à propos qu'en parlant. Ainsi donc, lorsqu'un petit nombre d'hommes doctes se rencontreront dans une société d'hommes sans culture, ils devront se renfermer en eux-mêmes, et y conserver dans le silence la connaissance de la vérité, afin d'éloigner jusqu'au soupçon de toute discordance. Cette conduite n'a rien d'étrange; elle ressemble à celle que tint jadis Pisistrate, tyran d'Athènes. Celui-ci ayant donné à ses fils un conseil juste auquel ils ne s'étaient point conformés, ce qui l'avait mis en mésintelligence avec eux, n'eut pas plutôt appris que ses rivaux concevaient de la joie de cet accident, dans l'espoir que ces divisions pourraient amener quelques changements dans la maison régnante, qu'il s'empressa aussitôt de convoquer l'assemblée des citoyens, auxquels il dit : qu'à la vérité il avait donné à ses fils des conseils auxquels ils n'avaient point acquiescé; mais qu'ensuite il avait reconnu qu'il était plus convenable à la piété paternelle de céder au désir de ses enfants; qu'ainsi la ville ne devait pas ignorer que la concorde régnait entre le roi et sa famille. Par cette explication, il ôta toute espérance à ceux qui intriguaient contre la tranquillité de celui qui régissait l'État. C'est ainsi que dans toutes les circonstances de la vie, et principalement dans la joie des festins, tout ce qui pourrait choquer les autres doit être sacrifié à la concorde, sans toutefois blesser la vertu. Ainsi, dans le banquet d'Agathon, où Socrate, Phèdre, Pausanias, Érisymaque, furent les convives; dans celui que donna le très savant Callias, où assistèrent Charmade, Antisthène, Hermogène, et d'autres personnages du même caractère, on ne parla exclusivement que de philosophie; mais à la table d'Alcinoüs et à celle de Didon, consacrées uniquement au plaisir, furent appelés à l'une Iopas, à l'autre Démodocus, pour chanter en s'accompagnant sur la cithare. La première fut entourée de danseurs; et à celle de Didon, Bitias but du vin avec tant d'avidité, qu'il s'inonda lui-même de celui qu'il ne put avaler. Si quelqu'un parmi les Phéaciens, ou parmi les Carthaginois, eût été jeter à travers les propos de la table des discours sur la sagesse, n'est-il pas vrai qu'il aurait détruit tout le charme propre à ce genre de festin, et qu'il se serait attiré des moqueries assurément bien méritées? Concluons de
tout cela que la première considération à laquelle doit avoir égard un philosophe qui assiste à un repas, c'est d'apprécier ses convives. Après avoir reconnu l'opportunité des circonstances, ce ne seront point des questions obscures, abstraites, compliquées, difficiles, qu'il devra agiter le verre en main, mais des questions faciles, quoique utiles. Car si quelqu'un de ceux qui sont appelés dans les festins pour s'y livrer à la danse allait, pour se faire valoir davantage, provoquer ses camarades à la course ou au pugilat, son extravagance le ferait congédier par la société, dont elle exciterait les dérisions. Il en est pareillement, alors même qu'il pourra être permis de philosopher à table: ce doit être sur des matières analogues à la circonstance; en sorte que les Muses viennent se joindre aux nymphes, afin de mêler leur sagesse à la gaieté produite par la liqueur qui coule dans les coupes. Or, puisqu'il est nécessaire de convenir de l'une de ces deux choses, ou qu'il faut se taire, ou qu'il faut parler dans les festins, voyons laquelle est la plus convenable, ou le silence, ou une conversation opportune. S'il faut être silencieux au milieu des mets, comme le sont à Athènes les juges de l'Aréopage, il est inutile de discuter s'il convient ou non de philosopher à table : mais si nos repas ne doivent pas être muets, pourquoi, puisque la parole y est permise, serait-elle interdite sur des sujets honnêtes, alors surtout que la conversation contribue autant que le vin au charme d'un festin? En effet, si l'on veut sonder le sens caché qu'Homère avait en vue, en parlant de ce baume :
νηπενθές τ' ἄχολόν τε, κακῶν ἐπίληθον ἁπάντων.
(Odyssée, IV, 221)
« --- Qui apaise la colère et le chagrin, et qui verse l'oubli de tous les
maux »,
l'on verra que ce n'est ni une herbe, ni un suc de l'Inde, mais la douceur de la narration, qui rappelle au bonheur l'étranger plongé dans le chagrin; car c'étaient les hauts faits d'Ulysse que Hélène racontait devant son fils,
οἷον καὶ τόδ' ἔρεξε καὶ ἔτλη καρτερὸς ἀνὴρ (Odyssée, IV, 270)
« Et tout ce que fit et tout ce qu'eut à supporter cet homme
courageux ».
Parce qu'en lui parlant de la gloire et de chacun des hauts faits de son père, Hélène rappela le bonheur dans l'âme de Télémaque, on a cru qu'elle aurait mêlé, au vin qu'elle lui versait, un remède contre le chagrin. Que fait cela, direz-vous, à la philosophie? C'est que rien n'a plus de connexité avec la sagesse que d'approprier ses discours aux lieux, et au caractère des personnes qui doivent les entendre. L'émulation des uns est excitée par des exemples de courage; d'autres le sont par des exemples de modestie ; d'autres par le tableau des bienfaits : de pareils discours font souvent s'amender ceux qui les entendent, et qui jusque-là agissaient tout différemment.
Toutefois; à table, la philosophie ne doit frapper l'homme vicieux qu'en lui dissimulant ses coups, comme Bacchus frappe de son thyrse, dont le fer est caché au sein du lierre qui l'embrasse de ses replis. En effet, la censure qui, au milieu des festins, attaquerait ouvertement le vice, n'obtiendrait point de succès; car celui qui se verrait attaqué se défendrait, et le festin serait en proie à un tumulte qui permettrait d'adresser aux convives invités à de pareils repas, ces paroles:
« Compagnons, joyeux des succès que vous avez obtenus, employez le temps qui vous reste à réparer vos forces, et tenez-vous prêts pour le combat
». Ou, comme Homère l'a dit, avec plus de précision et d'énergie:
νῦν δ' ἔρχεσθ' ἐπὶ δεῖπνον, ἵνα ξυνάγωμεν ῎Αρηα.
(Iliade, XIX, 275)
« Maintenant allez souper, afin que nous marchions au
combat ».
Si donc l'occasion se présente d'une répréhension indispensable, le philosophe la fera de manière qu'elle soit juste et efficace. Qu'on ne s'étonne pas si j'ai dit qu'il doit frapper en dissimulant son coup, puisque souvent il reprend, à la satisfaction de celui-là même auquel il s'adresse. Il doit aussi faire briller l'ascendant de la philosophie, non seulement dans ses discours, mais même dans ses questions, en faisant voir qu'elle ne dit jamais rien de puéril. Ainsi donc n'excluons la philosophie d'aucun lieu, d'aucune réunion, d'aucun acte honnête; puisque, partout où elle parait, elle se montre si nécessaire, que son absence paraîtrait impie.
CHAPITRE II.
Des sujets sur lesquels chacun aime à être interrogé.
Aviénus.
- Tu m'as indiqué deux manières nouvelles d'instruire: l'interrogation et la correction, chacune employée de façon à exciter la gaieté de ceux à qui elle s'adresse; tandis qu'ordinairement une sensation pénible est l'effet de la répréhension, même la plus juste. Développe, je te prie, cette matière, que tu n'as fait que toucher légèrement.
Eustathe.
- Tu dois d'abord remarquer que ce que j'ai dit, je n'ai pas entendu le dire de cette répréhension qui ressemble à une accusation, mais de celle-là qui n'est qu'un simple blâme. C'est celle que les Grecs appellent
σκῶμμα (sarcasme) : non moins amer que l'accusation directe, sil est lancé sans ménagement; mais qui, parti d'une main habile, ne manque pas même d'une certaine douceur. Je répondrai d'abord à ta demande au sujet de l'interrogation : Celui qui veut faire à autrui des questions qui lui soient agréables n'en doit faire que de celles auxquelles il est facile de répondre, et sur des matières qu'une longue habitude a rendues familières à son interlocuteur. Chacun, en effet, aime à se voir provoqué à étaler son savoir, parce que personne ne veut tenir caché ce qu'il a appris; surtout si la connaissance de la science qui fit l'objet de ses travaux ne lui est commune qu'avec un petit nombre de gens, et qu'elle soit ignorée de la multitude; telles sont l'astronomie, la dialectique, et autres sciences semblables. Car on croit recueillir le fruit de ses labeurs, lorsqu'on trouve l'occasion de montrer en public le résultat de ses études sans encourir le reproche d'ostentation, qu'évite celui qui ne s'est pas mis en avant de lui-même, mais qui a été invité à parler. Tout au contraire, l'on occasionne une amère souffrance, si, en présence de plusieurs personnes, l'on interroge quelqu'un sur un sujet qu'il n'a pas bien approfondi; car alors l'on est obligé ou d'avouer son ignorance (ce que certaines gens considèrent comme le comble de la honte), ou de répondre témérairement, et de s'exposer ainsi aux chances du hasard, qui peut faire rencontrer l'erreur aussi bien que la vérité. Ainsi souvent est trahie l'impéritie du répondant, qui impute à son interrogateur les infortunes de son amour-propre. Celui qui a parcouru la terre et les mers aime à être interrogé sur la position inconnue de quelque golfe ou de quelque contrée, qu'il se plait à décrire de la voix et de la main, trouvant je ne sais quelle gloire à placer sous les yeux des autres, Ies lieux qu'il a vus. Que faut-il demander à des généraux et à des soldats qui brûlent de raconter leurs actes de courage, et qui se taisent cependant, pour ne point paraître orgueilleux ? Si on les invite à raconter ces actes de courage, ne se croient-ils pas assez payés de leurs travaux, considérant comme une récompense de rapporter ce qu'ils ont fait, devant des personnes qui veulent en écouter le récit? Ces narrations leur font tellement goûter les délices de la gloire, que si quelques-uns de leurs rivaux ou de leurs émules s'y trouvent présents, ceux-ci tâchent de faire écarter ces questions, et s'efforcent de supplanter par d'autres récits ceux qui mettraient au jour la gloire du narrateur. On se voit encore provoquer avec beaucoup de plaisir à raconter des périls, pourvu qu'ils soient passés, ou des douleurs, lorsqu'elles sont entièrement apaisées; car si l'on ressent encore tant soit peu l'atteinte des uns ou des autres, l'on redoute de se les voir rappeler, on appréhende de les raconter. C'est le premier de ces sentiments qu'Euripide a exprimé en ces termes :
ὡς ἡδύ τοι σώθεντα μέμνησθαι πόνων
« Combien est doux le souvenir des dangers auxquels on est échappé
»
! Le poète dit : « auxquels on est échappé
», a pour faire sentir que ce n'est qu'après qu'ils ne sont plus, que commence la douceur de raconter ses maux. Votre poète
lui-même n'a-t-il pas employé le mot « olim », pour exprimer que ce n'est que lorsque l'infortune est effacée, qu'il vient un temps où l'on se plait à rappeler la mémoire des fatigues passées?
— Forsan et haec olim meminisse iuvabit?
« Un jour peut-être vous aimerez à rappeler ces
choses ».
J'avouerai cependant qu'il est certains genres de malheurs que celui qui les a éprouvés aime à oublier, alors même qu'ils sont entièrement écoulés. Ainsi, celui qui a éprouvé dans ses membres les tortures des bourreaux, celui qui a subi des pertes déplorables, celui qui a été autrefois noté par les censeurs, ne souffre guère moins lorsqu'on l'interroge sur ses infortunes, qu'alors même qu'il les éprouvait. Gardez-vous de pareilles interrogations, qui ressembleraient trop à des récriminations. Au contraire, provoquez souvent, si l'occasion s'en présente, à vous raconter sa bonne fortune, celui que le public écouta favorablement; celui qui s'acquitta heureusement et libéralement de sa mission; celui que l'empereur a accueilli avec faveur et bonté; celui qui, d'une flotte tombée presque tout entière dans les mains des pirates, à échappé seul, par son adresse ou par son courage. Dans ces cas, la plus longue narration doit suffire à peine au plaisir des narrateurs. Vous ferez plaisir aussi à celui que vous inviterez à raconter la fortune qui vient de combler subitement son ami, et qu'il n'osait ni taire, ni annoncer spontanément, dans la crainte de se voir accuser ou de jactance ou d'envie. Interrogez le chasseur sur les détours de la forêt, sur les circuits de la bête fauve, sur les succès de sa chasse. A l'homme religieux, fournissez l'occasion de décrire par quelles pieuses pratiques il a su mériter la protection des dieux, et les fruits qu'il en a recueillis; car il croit faire un nouvel acte de religion, en publiant les bienfaits de la Divinité; ajoutons qu'il aime qu'on le considère comme un ami des dieux. Si un vieillard est présent, vous avez trouvé l'occasion de lui rendre un grand service, quand même vous l'interrogeriez sur des matières qui ne sont nullement de son ressort, car la loquacité est un défaut ordinaire à cet âge. C'est parce que Homère le savait, qu'il adresse à Nestor des interrogations accumulées:
ὦ Νέστορ Νηληϊάδη, σὺ δ' ἀληθὲς ἐνίσπες·
πῶς ἔθαν' ᾿Ατρεΐδης εὐρὺ κρείων ᾿Αγαμέμνων;
ποῦ Μενέλαος ἔην; τίνα δ' αὐτῷ μήσατ' ὄλεθρον
250
Αἴγισθος δολόμητις, ἐπεὶ κτάνε πολλὸν ἀρείω;
ἦ οὐκ ῎Αργεος ἦεν ᾿Αχαιικοῦ,
(Odyssée, III)
« O Nestor, ô fils de Nélée, dis-moi comment est mort le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon? Où était Ménélas? --- N'était-il pas à Argos, dans l'Achaïe?
»
Le poète accumule dans ces interrogations tant de motifs de parler, pour satisfaire à la démangeaison qu'éprouve la vieillesse. Dans Virgile, Énée, désirant se rendre agréable à Évandre en toute manière, lui fournit diverses occasions de raconter; il ne se contente pas de l'interroger sur ce sujet ou sur cet autre;
— singula laetus
Exquiritque auditque virum monumenta priorum,
« Mais il s'enquiert de tout avec bonheur, et écoute les narrations des premiers hommes (de la contrée.)
»
Captivé par ces questions, vous savez tout ce qu'Evandre raconta.
CHAPITRE III.
Des divers genres du sarcasme, et avec quel ménagement il faut l'employer entre convives.
Ces discours d'Eusthate furent accueillis par une approbation universelle, et tout aussitôt Aviénus dit : Je vous prierai, vous tous qui êtes ici présents, vous les doctes entre tous les doctes, d'engager Eustathe à nous développer ce qu'il disait naguère du sarcasme; et Eustathe, déférant à leur
vœu unanime, parla en ces termes : Outre le mot ψόγος (inculpation) et
διαβολή (accusation), les Grecs ont encore deux autres expressions,
λοιδορία et σκῶμμα pour lesquelles je ne trouve point de synonymes latins. Par la première, il faut entendre un blâme avec affront direct : je dirai volontiers du second, que c'est une morsure déguisée; et en effet, le sarcasme se couvre souvent de dissimulation ou même d'urbanité, en sorte qu'il dit autre chose qu'il ne veut faire entendre. Cependant il ne vise pas toujours à l'amertume; et certaines fois même il renferme quelque chose d'agréable pour celui contre lequel il est lancé. C'est ce dernier genre qu'emploiera l'homme sage et poli, surtout à table et au milieu des coupes, qui rendent plus facile la provocation à la colère. Car, de même qu'une légère impulsion suffit pour précipiter celui qui est au bord d'un escarpement, de même la plus légère blessure suffit pour faire entrer en fureur celui qui est plongé dans le vin. On doit donc s'abstenir soigneusement de lancer à table le sarcasme qui cache une injure; car des traits de cette espèce restent plus profondément fixés qu'un outrage direct, comme un hameçon crochu reste enfoncé avec plus de ténacité qu'une lame droite. D'ailleurs, ces sarcasmes excitent le rire des personnes qui les entendent, lesquelles paraissent ainsi confirmer l'insulte, en lui donnant leur assentiment. Voici un exemple du sarcasme injurieux:
Oblitusne es quia salsamenta vendebas?
- « As-tu donc oublié que tu vendais des apprêts de
cuisine? »
Voici un exemple de cette espèce de sarcasme, que nous avons dit être souvent une injure déguisée:
Meminimus quando brachio te emungebas
- « Nous nous souvenons du temps où tu te mouchais au
bras ».
La même pensée a été exprimée par les deux interlocuteurs; mais le premier a proféré une insulte,
parce que ce qu'il reproche est entièrement nu et à découvert; le second a lancé un sarcasme, parce qu'il a déguisé l'outrage. Octave, qui passait pour être d'origine noble, dit un jour à Cicéron, qui lisait en sa présence:
Non audio quae dicis
« Je n'entends pas ce que tu dis
».
Certe solebas bene foratas habere aures
- « Cependant, lui répondit celui-ci, je te savais les oreilles bien
ouvertes » :
ce qui fait allusion à l'opinion d'après laquelle Octave aurait été originaire de Libye, où c'est l'usage de percer les oreilles. Le même Cicéron repoussa Labérius, qui venait s'asseoir auprès de lui, en lui disant:
Reciperem te, nisi anguste sederemus
« Je te recevrais bien, si je n'étais assis à l'étroit
».
- A quoi Labérius fit cette réponse tout aussi mordante :
Atqui solebas duabus sellis sedere
- Cependant tu occupes ordinairement deux siéges »,
voulant par là reprocher à ce grand homme la mobilité de sa foi politique.
Le mot de Cicéron, « si je n'étais assis trop à l'étroit », était un sarcasme lancé contre César, qui faisait fréquemment, dans le sénat, des promotions si nombreuses, que les quatorze rangs de banquettes ne pouvaient suffire à contenir les sénateurs. On doit donc éviter, dans les festins, ce dernier genre de sarcasme, qui renferme en soi l'outrage; et le sage doit l'éviter toujours.
Il est d'autres sarcasmes moins amers, qu'on pourrait comparer à la morsure d'un animal féroce, à qui l'on aurait arraché les dents. Tel est celui de Cicéron à l'égard de ce consul dont les fonctions ne durèrent qu'un jour :
Solent esse flamines diales: modo consules diales habemus
« Jadis nous avions, disait-il, des flamines diales; maintenant nous avons des consuls
diales ».
Et cet autre sarcasme, lancé contre le même personnage:
vigilantissimus est consul noster, qui in consulatu suo somnum non vidit
« Nous avons un consul très
vigilant, puisqu'il n'a point goûté le sommeil pendant toute la durée de
son consulat ».
- Comme ce même consul reprochait à Cicéron qu'il n'était point venu lui rendre visite, celui-ci lui répondit :
Veniebam sed nox me conprehendit
- « J'étais en route, lorsque la nuit m'a
surpris ».
Des sarcasmes de ce genre emportent plus d'agrément que d'amertume.
De même ceux qui sont relatifs à ces défauts corporels qui n'occasionnent que peu ou point de chagrin : comme si l'on plaisante sur une tête chauve, ou sur un nez aquilin, ou sur un nez comprimé à la Socrate. Ce sont là de petits malheurs qui ne peuvent occasionner qu'un chagrin proportionné. Au contraire, la perte des yeux ne saurait être reprochée sans occasionner quelque émotion. En effet, le roi Antigone, qui avait juré d'épargner Théocrite de Chios, le fit mourir ensuite, à cause d'un sarcasme que ce dernier avait lancé contre lui. On le conduisait vers Antigone, comme pour être condamné; ses amis le consolaient, et lui donnaient l'assurance qu'il éprouverait la clémence du roi, lorsqu'il serait devant ses yeux. -
Ergo inpossibilem mihi dicitis spem salutis.
« C'est donc me dire, répliqua-t-il, que tout espoir de salut m'est
interdit ».
Or Antigone était borgne. Ce bon mot hors de saison coûta la vie au mauvais plaisant. Cependant je ne dissimulerai point que l'indignation a quelquefois poussé des philosophes à employer ce genre de sarcasme.
Nouvellement enrichi, l'affranchi d'un roi avait rassemblé plusieurs philosophes dans un festin, et les interrogeait en raillant sur des niaiseries.
- « Pourquoi, avec des fèves noires et des fèves blanches, produit-on une purée d'une seule couleur?
Tu nobis, inquit, absolve, cur et de albis et de nigris loris similes maculae gignantur-
Et toi, lui répondit avec indignation le philosophe Aridice, tu nous expliqueras pourquoi les lanières de cuir noir et celles de cuir blanc laissent des cicatrices
semblables? »
Il est des sarcasmes qui ont l'apparence de l'insulte, et qui néanmoins ne choquent point ceux à qui ils sont adressés; tandis qu'ils déchireraient cruellement, s'ils étaient lancés contre quelqu'un qui les eût mérités. Il en est d'autres, au contraire, qui ont l'apparence de la louange, et qui cependant outragent gravement celui à qui ils sont adressés. Je donnerai d'abord un exemple du premier : L. Quintius venait de retourner d'une province où il avait exercé la préture avec la plus grande intégrité; ce que vous admirerez, puisque c'était sous l'empire de Domitien. Se trouvant malade, il disait à un ami qui était auprès de lui, qu'il avait les mains froides.
Atqui eas de provincia calidas paulo ante revocasti
« Cependant, lui répondit
celui-ci en plaisantant, tu viens naguère de les rapporter bien chaudes
de ta province ».
Quintius sourit et fut même flatté de ce propos, tant le soupçon de toute malversation était loin de planer sur lui. Si, au contraire, ce propos eût été tenu à un homme mal avec sa conscience, et poursuivi par le souvenir de ses rapines, celui-ci en eût été fortement irrité.
Socrate plaisantait et ne prétendait point rabaisser Critobule, lorsqu'il provoquait ce jeune homme, fameux par sa beauté, à faire la comparaison de leurs agréments physiques. Certainement si vous dites à un homme très riche :
Tibi excito creditores tuos
« Je vais donner l'éveil à vos créanciers
»;
ou à un homme très chaste :
Gratae sunt tibi meretrices, quia continua eas largitate ditast
« Vous aimez les courtisanes, vous les enrichissez par vos
largesses; »
ils en souriront tous deux, sachant bien que leur conscience est tranquille à cet égard.
A ce genre de sarcasme est opposé celui qui blesse sous l'apparence de la louange, comme je l'ai établi plus haut. Si je dis à un homme très timide :
Achilli vel Herculi conparandus es
« Vous êtes comparable à Achille ou à
Hercule »;
à un homme fameux par ses iniquités :
Ego te Aristidi in aequitate praepono
« Je mets votre équité au-dessus de celle
d'Aristide; »
assurément ils ne manqueront pas de prendre pour des outrages ces propos louangeurs.
Il est tel sarcasme qui peut plaire ou offenser, selon les personnes en présence desquelles il est prononcé. Il est des reproches que nous pouvons écouter sans peine, s'ils nous sont faits devant nos amis; et il en est que nous ne voulons pas entendre devant notre femme, nos enfants, ou nos maîtres; à moins que ces reproches ne soient d'une telle nature, que la censure qui en résulte soit flatteuse pour nous : comme, par exemple, si quelqu'un reprochait à un jeune homme, devant ses parents ou devant ses maîtres, qu'il risque de perdre la raison par ses veilles continuelles et ses lectures nocturnes; ou à un époux, devant sa femme, qu'il est insensé de se montrer bon mari, et de ne pas prendre les
mœurs du bon ton. De pareils reproches n'occasionnent que de l'hilarité et à ceux à qui on les adresse, et à ceux devant qui ils sont proférés.
Le sarcasme est encore adouci, si la position de celui qui le lance est la même que celle de celui contre qui il est lancé; comme si, par exemple, un indigent, un homme d'une naissance obscure, en raille un autre sur la pauvreté, ou sur l'obscurité de sa naissance. Ainsi, Tharsius Amphias, qui tenait sa fortune d'un jardinier, après avoir dit quelques mots contre un ami auquel il semblait reprocher sa dégénération, ajouta aussitôt :
Sed et nos de isdem seminibus sumus
« Au reste, nous venons tous deux de la même
graine »;
propos qui ne fit qu'égayer chacun d'eux.
Voici maintenant un genre de sarcasme dont l'effet direct est de combler de joie ceux à qui on l'adresse : si l'on reproche, par exemple, à un homme courageux d'être prodigue de sa vie, et de vouloir mourir pour autrui; à un homme libéral, qu'il répand ses richesses, en s'inquiétant plus des autres que de lui-même. C'est ainsi que, sous l'apparence du blâme, Diogène avait coutume de louer Antisthène le Cynique, son
maître:
Ipse me, aiebat, mendicum fecit ex divite et pro ampla domo in dolio fecit habitare.
« Il m'a rendu, disait-il, mendiant, de riche que j'étais auparavant; et au lieu d'une vaste maison, il m'a donné un tonneau pour
habitation ».
C'était le louer mieux, de parler de la sorte, que s'il eût dit :
« Je lui suis reconnaissant de ce qu'il m'a rendu philosophe, et de ce qu'il a fait de moi un homme d'une vertu consommée
».
De tout cela concluons que ce que l'on comprend sous le nom générique de sarcasme produit des effets bien divers. Parmi les institutions par lesquelles Lycurgue forma les
mœurs sévères des Lacédémoniens, on doit remarquer celle qui prescrivait aux jeunes gens de lancer des sarcasmes sans injurier, et de supporter ceux qu'on lançait contre eux. Si quelqu'un d'eux se fût mis en colère à propos d'un mot de ce genre, il lui était interdit d'en dire désormais aux autres. Donc, mon cher Aviénus, toi dont la jeunesse docile mérite et réclame l'instruction, puisque tu vois que toute espèce de sarcasme peut avoir un double effet, je t'engage à les éviter à table, où la colère dresse sans cesse des embûches à la gaieté,
et à proposer de préférence, ou à résoudre des questions relatives à la circonstance; exercice que les anciens n'ont pas jugé tellement puéril, qu'Aristote n'en ait fait l'objet d'un de ses écrits, ainsi que Plutarque, et votre Apulée. Il ne faut donc point dédaigner ce qui a pu mériter l'attention de tant de philosophes.
CHAPITRE IV.
Qu'une nourriture simple est préférable à une nourriture composée, comme étant de plus facile digestion.
Praetextatus.
- Pourquoi proposer exclusivement à un jeune homme de s'exercer sur des questions de ce genre, qui ne conviennent pas moins aux hommes âgés? Bien plus; vous tous qui êtes ici, pourquoi n'engageriez-vous pas la discussion sur des sujets relatifs au repas; et non point seulement sur la nourriture, mais encore sur la nature des corps, et autres questions de ce genre, puisque nous avons ici notre ami Disaire, dont les connaissances relatives aux objets de sa profession pourront nous être si utiles dans ce genre de discussions?
Tout le monde fut de l'avis de Praetextatus, et on l'invita à parler le premier, afin que les autres pussent se régler sur son exemple relativement à la manière d'interroger.
- Je demanderai donc, dit-il, laquelle est d'une digestion plus facile, de la nourriture simple ou de la nourriture composée? car nous voyons que la plupart des gens usent de la dernière, et un petit nombre de l'autre. La sobriété est une qualité fière, sévère, et en quelque sorte glorieuse d'elle-même : la gourmandise, au contraire, est un vice agréable, qui a même des prétentions au bon ton. Je voudrais donc savoir lequel de ces deux régimes, l'un austère et l'autre délicat, est plus propre à maintenir la santé. Je n'aurai pas à chercher bien loin mon répondant, puisque Disaire est présent ici, lui qui connaît aussi bien ce qui convient au corps humain, qu'il connaît l'essence productrice et nourricière de son
organisation. Je voudrais donc, Disaire, t'entendre dire ce que les principes de la médecine indiquent sur cette question.
- Si quelqu'un, répliqua Disaire, de la troupe commune des hommes sans instruction m'eût consulté sur cette question, attendu que les esprits vulgaires sont plus frappés des exemples que des raisonnements, je me serais contenté de l'instruire en lui faisant remarquer les
mœurs des animaux, qui, usant d'une nourriture simple et uniforme, jouissent d'un tempérament beaucoup plus sain que l'homme; et que parmi eux, ceux-là seulement sont sujets à des maladies, qu'on gorge et qu'on engraisse avec une nourriture préparée, et dans la composition de laquelle il entre plusieurs ingrédients. Certainement, en considérant que les animaux qui usent d'une nourriture simple jouissent ordinairement de la santé, et que ceux qu'on soumet, pour les engraisser, à une nourriture variée et composée sont malades, il ne douterait pas que ce dernier régime ne soit aussi indigeste par sa variété que par son abondance. Peut-être l'aurais-je frappé encore davantage par un autre exemple, en lui faisant remarquer qu'il ne fut jamais de médecin assez imprudent ou assez audacieux pour permettre à un malade fébricitant d'user de la nourriture composée, au lieu de la nourriture simple; tant il est constant qu'une nourriture uniforme est d'une facile digestion puisque même un tempérament malade y peut suffire ! Un troisième exemple pourrait encore être apporté, pour prouver qu'on doit éviter la variété des mets comme on évite celle des vins. Qui ignore, en effet, que celui qui boit de diverses sortes de vins est bientôt saisi par l'ivresse, sans qu'il soit nécessaire pour cela d'en avoir bu une grande quantité? Mais avec toi, Praetextatus, toi à qui seul il est donné d'atteindre au plus haut degré de toutes les sciences, cette question, qui n'aurait pas besoin de mes discours pour t'être éclaircie, doit être traitée par le raisonnement plutôt que par les exemples.
Les indigestions résultent, ou de la qualité du suc dans lequel la nourriture se résout, s'il n'est point approprié à l'humeur qui domine le tempérament, ou de la trop grande quantité de nourriture, dont la nature ne peut opérer la digestion complète. Parlons d'abord de la qualité du suc : celui qui se nourrit d'aliments simples reconnaîtra facilement par expérience ceux dont la substance lui est favorable ou pernicieuse car n'en ayant pris que d'une seule espèce, il ne peut être dans le doute sur celui qui lui est nuisible; et, par suite, il devient facile d'éviter une incommodité dont on connaît la cause. Mais celui qui se nourrit d'aliments divers doit éprouver des effets divers, résultant de la diversité des sucs qu'ils produisent. Les humeurs engendrées par des matières si variées n'ont point d'homogénéité entre elles; le sang, qui en est formé par le ministère du foie, au lieu de passer dans les veines pur et liquide, y porte avec lui cette discordance : de là, la source des maladies qui naissent du trouble des humeurs antipathiques. D'ailleurs, comme les différentes nourritures qui ont été consommées ne sont pas de même nature, elles ne sont pas toutes digérées simultanément; les unes le sont avec célérité, d'autres avec lenteur; ce qui trouble l'ordre des digestions subséquentes. Car la nourriture que nous prenons n'est pas soumise à une seule
digestion; mais, pour alimenter le corps, elle doit en avoir subi quatre, dont une seule est sensible à tous, même aux plus grossiers; et les autres, plus occultes, ont été découvertes par le raisonnement. Pour expliquer ceci plus clairement, je dois reprendre la chose de plus haut.
Nous avons en nous quatre forces destinées à agir sur les aliments. La première, appelée
καθεκτική « cathectique », est celle qui attire en bas les aliments broyés par les mâchoires. Car comment une matière aussi épaisse que celle-là pourrait-elle pénétrer à travers le défilé de notre gosier, si une force naturelle secrète ne l'attirait ? La nourriture une fois avalée, il fallait éviter que, par une chute continue à travers les cavités qui se succèdent dans l'intérieur de notre corps, elle ne parvînt jusqu'aux dernières issues, et n'en fût expulsée telle qu'elle avait été reçue, au lieu d'attendre l'opération salutaire de la digestion. C'est à quoi pourvoit la seconde force, qu'à cause de sa puissance
rétentrice les Grecs ont nommée καταδεκτική
« catadectique ». La troisième force par laquelle est opérée la transmutation de la nourriture s'appelle ἀλλοιοτική
« alloïotique »; de celle-là dépendent toutes les autres, parce qu'elle est le mobile de la digestion. Le ventre a deux orifices : l'un dirigé vers le haut, qui reçoit les matières consommées et les entasse dans la cavité du ventre; cette cavité est l'estomac, qui a mérité d'être surnommé le père de famille, comme gouvernant lui seul toute l'organisation de l'animal : aussi, s'il souffre, la vie entière est attaquée, par suite du désordre qu'éprouve le conduit alimentaire. La nature a en quelque sorte doué l'estomac de raison, en lui donnant la capacité de vouloir et de ne pas vouloir. Par l'orifice inférieur, la nourriture est transmise dans les intestins qui y sont adjacents, où elle trouve le canal par où elle est expulsée. Une première digestion est donc opérée dans le ventre par la force alloïotique, qui transforme en suc toutes les matières qui ont été consommées. Le résidu forme un mare, qui tombe par l'orifice inférieur à travers les intestins, hors desquels, par la puissance de la quatrième propriété dite
ἀποκριτική « apocritique
», s'effectue son éjection. Maintenant que la nourriture est réduite en un suc, commencent les fonctions du foie. Le foie n'est autre chose qu'un amas de sang concret; la chaleur naturelle dont il est doué lui fait convertir en sang le suc qui vient d'être formé par la première digestion; et la transformation de ce suc en sang constitue la seconde digestion. Le sang ainsi préparé par la chaleur du foie est refoulé par elle dans les canaux des veines, qui le distribuent par tous les membres; tandis que la portion la plus froide de la substance digérée est rejetée dans la rate, laquelle est le centre de la froideur, comme le foie est celui de la chaleur : et voilà pourquoi toutes les parties droites sont les plus fortes, et les parties gauches les plus faibles; c'est que les unes sont dominées par la chaleur du viscère de droite, tandis que les autres sont engourdies par l'influence du viscère de gauche qu'elles avoisinent. La troisième digestion s'opère dans les artères et dans les veines, qui sont le réceptacle du sang et des esprits vitaux. Les veines et les artères font subir une espèce d'épuration au sang qu'elles reçoivent, et déversent dans la vessie toute la partie aqueuse, tandis qu'elles distribuent dans les diverses parties des membres de notre corps le sang liquide, pur et nutritif.
Voilà comment de la nourriture que le ventre seul reçoit, il se forme une substance qui, distribuée par les canaux de tous nos membres, nourrit les os et la moelle, les ongles même et les cheveux. C'est ici la quatrième digestion, au moyen de laquelle chaque membre se nourrit de ce qui lui a été départi. Cette substance tant de fois épurée a cependant encore sa portion grossière, qui, lorsque notre corps est dans un parfait état de santé, se dissipe par des conduits secrets; mais lorsque quelqu'une de ses parties est malade, c'est sur elle, à cause de sa faiblesse, que cette dernière portion se précipite : voilà quelle est l'origine de ces maladies que les médecins appellent fluxions. En effet, si la quantité du suc résultant de la dernière nourriture se trouve être trop copieuse, la partie du corps qui est la plus saine en repousse l'excédant, lequel retombe infailliblement sur la partie la plus faible, qui n'a pas la force de le repousser. Ces matières étrangères font éprouver une tension à la partie sur laquelle elles se portent, et cela occasionne de la souffrance. Voilà donc quelles sont les trois causes de la goutte et des autres maladies d'engorgement : la surabondance des humeurs, l'énergie d'une partie qui les repousse, et la débilité d'une autre qui les reçoit.
Nous avons avancé qu'il se fait dans notre corps quatre digestions, qui dépendent l'une de l'autre; en telle sorte que si l'une est entravée, la suivante ne peut être effectuée. Reportons-nous maintenant à la première, qui s'opère dans le ventre, et nous reconnaîtrons les obstacles qu'y apporte une nourriture de nature diverse. Les divers aliments ont chacun leur nature particulière : les uns se digèrent promptement, les autres avec plus de lenteur : l'effet de cette opération est de les convertir en un suc; et quoiqu'ils aient été consommés en même temps, comme cette opération ne s'effectue pas simultanément, ceux des aliments qui ne l'ont pas encore subie aigrissent le suc déjà produit; ce dont nous sommes souvent avertis par l'effet des éructations. Certains aliments ne se soumettent que tardivement à l'action digestive; or, de même que l'action du feu sur le bois humide produit de la fumée, ainsi la chaleur naturelle fait exhaler une fumée de ces aliments, que cette chaleur ne consume que tardivement ; c'est encore un effet que font éprouver les éructations. Au contraire, une nourriture uniforme n'éprouve point ce trouble produit par les retards de la digestion, puisqu'elle est simultanément convertie en un suc d'une nature simple; et aucune des digestions n'est intervertie, puisqu'elles se succèdent chacune à leurs époques déterminées. Si quelqu'un cependant dédaignait d'admettre ces raisonnements (car l'on sait que rien n'est plus intraitable que l'ignorance), et persistait à penser que c'est la trop grande abondance de nourriture qui entrave la digestion, sans considération de sa qualité, je trouverais encore dans cette thèse la preuve qu'une nourriture multiforme est une cause de maladie; car la variété des ragoûts exige différents ingrédients, au moyen desquels on irrite l'appétit au delà du
vœu de la nature.
Cette irritation fait qu'on mange des mets une seconde fois, ou du moins qu'on goûte un peu de chacun; ce qui produit une pléthore.
Aussi Socrate avait-il coutume d'exhorter à éviter les mets et les boissons qui prolongent l'appétence au delà de ce qu'il faut pour apaiser la faim et la soif. Finalement, il faut éviter la variété dans les mets, parce que c'est un raffinement de volupté, dont un homme grave et studieux doit s'abstenir. Car qu'y a-t-il de plus opposé à la vertu que la volupté? Mais je ne pousse pas plus loin cette discussion, de peur d'avoir l'air d'incriminer le repas auquel nous assistons, et qui, encore que sobre, est composé cependant de mets variés.
CHAPITRE V.
Qu'au contraire une nourriture composée nous est plus appropriée qu'une nourriture simple.
Praetextatus et les autres convives s'empressaient d'applaudir à ces discours, lorsqu'Evangelus s'écria :
Rien ne mérite moins d'être toléré que cet empire qu'obtient sur nos oreilles le charme de l'élocution, qui soumet l'opinion par l'harmonie des paroles, qui nous surprend par la volubilité du discours, et arrache la croyance des auditeurs en exerçant sur eux une véritable tyrannie. Comme je m'avoue incapable de débrouiller un pareil labyrinthe, Praetextatus, invite Eustathe, en notre nom, à s'emparer de la thèse contraire à celle qui vient d'être soutenue, et à nous communiquer tous les arguments qu'on peut produire en faveur de la nourriture multiforme; et qu'ainsi une langue fougueuse succombe sous ses propres traits, qu'un Grec enlève à un autre Grec nos applaudissements, comme on voit la corneille arracher les yeux à la corneille.
Symmaque.
- Évangelus, tu viens de solliciter avec amertume une chose très agréable; car ce sera un plaisir utile que d'entendre combattre un discours qui fut si fécond, et paré de tant d'élégance. Mais ce n'est point pour tendre des pièges à des pensées ingénieuses, ce n'est point par envie contre des développements brillants, que nous devons désirer de les voir combattre. Pour mon compte, je ne nierai pas d'avoir quelquefois chanté cette espèce de palinodie; car on sait que c'est un exercice de rhétorique, de traiter les deux côtés des lieux communs, en soutenant alternativement le pour et le contre. Mais comme les arguments apportés par les Grecs en faveur d'une thèse ont sans doute trouvé leur réponse chez eux plus facilement qu'ailleurs, nous te prions tous, Eustathe, de repousser les raisonnements et les observations de Disaire, en restituant pleinement aux festins les attraits dont il les a dépouillés.
Eustathe se fit solliciter longtemps, avant de se charger de l'office réclamé de lui; mais il céda enfin aux prières réitérées de tant de personnes illustres, auxquelles il n'était pas possible de résister. Me voilà donc forcé, dit-il, à déclarer la guerre à deux objets qui me sont bien chers, à Disaire et à la frugalité; mais justifié par votre autorisation, comme par un édit du préteur, je me déclarerai, puisqu'il le faut, le patron de la gueule. D'abord, c'est par des exemples plus spécieux que justes que notre ami Disaire a commencé, comme je le prouverai, à s'emparer de nos esprits; car il a prétendu que les animaux usent d'une nourriture uniforme, et que c'est pour cela que leur santé est plus robuste que celle de l'homme. Je prouverai la fausseté de ces deux assertions; car je démontrerai que l'animal sans raison ne se contente point d'une nourriture uniforme, et qu'il n'est pas plus que nous à l'abri des maladies. Le premier fait est attesté par la seule variété des prés où il paît, et dans lesquels croissent ensemble des herbes amères et des herbes douces, les unes à sucs chauds et les autres à sucs froids; en sorte que tout l'art du cuisinier ne pourrait composer aucun mets aussi diversifié que tous les herbages dont les espèces furent si diversifiées par la nature. Eupolis est reconnu par tous comme l'un des plus élégants des anciens poètes comiques. Dans sa pièce intitulée
« les Chèvres », il introduit ces animaux parlant eux-mêmes de leur nourriture en ces termes:
Nous nous nourrissons de toute sorte
De plantes que la terre porte,
Du sapin les tendres rejetons
Et du chêne verd nous broutons,
Du cythise, de l'arboisier,
Genievres odorants et laurier,
De l'if au dru menu-feuillage,
Du pin, de l'olivier sauvage,
Du lierre, lentisque, et du fresne,
Du tamarin, bruyere et chesne,
Du fouteau et du groselier,
Du cistre, saule et prunelier,
Des aphrodilles (asphodèles), du bouillon,
De la sarriette.
Reconnaissez-vous dans cette énumération de branchages et d'arbrisseaux, dont les sucs ne sont pas moins divers que les noms, cette simplicité de nourriture dont on vous a parlé? Pour prouver que les animaux ne sont pas moins sujets que les hommes à être attaqués par les maladies, je me contenterai d'invoquer le témoignage d'Homère, qui parle d'une maladie pestilentielle, laquelle se manifesta d'abord chez les animaux, et qui faisait déjà des ravages parmi les troupeaux, avant qu'elle eût fait aucun progrès parmi les hommes.
La brièveté de leur vie est encore une preuve des infirmités auxquelles beaucoup d'animaux sont sujets. Quel est, en effet, parmi ceux que nous connaissons bien, celui dont les années égalent celles de l'homme; à moins qu'on n'aille recourir aux choses fabuleuses qu'on raconte des corbeaux et des corneilles? Et ces animaux-là eux-mêmes, ne les voit-on pas rechercher avec avidité toute espèce de cadavres, de graines et de fruits ? car leur voracité n'est pas moins excessive que ce qu'on raconte de leur longévité.
Le second exemple allégué, si je m'en souviens bien, c'est l'usage où sont les médecins de faire prendre aux malades une nourriture uniforme, et non point des aliments diversifiés. En cela vous avez pour motif, je pense, non que cette nourriture soit plus facile à digérer, mais qu'elle est moins appétissante; en sorte que le dégoût de cette uniformité émousse le désir de manger, dans les circonstances où l'infirmité de la nature lui enlève les forces nécessaires pour opérer la digestion d'une grande quantité d'aliments. Cela est si vrai, que si quelque malade voulait manger une trop grande quantité de cette nourriture, même uniforme, vous la refusez à son appétit. Ce n'est donc là qu'une ruse relative à la quantité et non à la qualité de la nourriture.
Quand tu essayes de persuader d'éviter la variété dans le manger, comme on l'évite dans le boire, ce n'est encore qu'un sophisme insidieusement caché, sous la couleur d'une similitude de mots; car les résultats de la boisson sont bien différents de ceux de là manducation. En effet, qui jamais, en mangeant beaucoup, a ébranlé sa raison? ce qui peut arriver par suite de la boisson. La réplétion de la nourriture appesantit le ventre et l'estomac, tandis que l'homme plongé dans le vin devient semblable à un insensé. Pour moi, je pense que la nourriture, par son poids naturel, se réunit en un seul endroit, où elle attend l'action de la digestion, qui, après l'avoir dissoute insensiblement, la distribue aux divers membres; tandis que la boisson, plus légère de sa nature, s'élève tout de suite, et va frapper des gouttes d'une fumée chaude le cerveau, qui est placé au sommet de notre corps. Voilà donc pourquoi l'on évite la variété des vins; c'est afin que cette fumée, dont la chaleur subite et diversifiée dans ses degrés court s'emparer de la tête, n'aille point troubler ce siége de la raison; crainte que nul motif, que rien de semblable ne saurait inspirer relativement à la variété des aliments.
Quant à la discussion dans laquelle tu as décrit avec beaucoup de clarté l'organisation compliquée des différentes digestions, je n'ai que des éloges à donner à l'éloquence de tout ce que tu as dit concernant le corps humain; mais cela ne nuit en rien à la question actuelle. La seule chose à laquelle je ne puis accorder mon assentiment, c'est lorsque tu dis que les sucs divers, produits par des aliments variés, sont contraires à nos corps, tandis que nos corps eux-mêmes sont un composé de qualités contraires. Car nous avons en nous les principes de la chaleur et du froid, du sec et de l'humide. Or, une nourriture uniforme ne saurait produire qu'un suc d'une seule qualité. D'un autre côté, nous savons qu'un semblable ne peut se nourrir que par son semblable. Maintenant, je te demanderai comment s'alimenteront trois des principes différents de notre corps. Je trouve dans Empédocle un témoignage que chaque substance attire son semblable. Il dit:
Le doulx saisit ce qu'il y a de doulx,
L'amer s'en court se joindre à l'amer roux;
L'aigre s'attache à l'aigre; et la partie
Qui est bruslée, aussi à la rostie.
Je t'entends citer toi-même souvent avec admiration ces paroles de ton Hippocrate :
« Si l'homme était un corps simple, il ne souffrirait pas; or il souffre, donc il est composé
».
Concluons de là que, puisque l'homme n'est pas une substance simple, il ne doit pas être alimenté d'une substance unique. Et en effet, le Dieu créateur de toutes choses n'a pas fait d'une substance simple cet air que nous respirons, et dans lequel nous sommes plongés, en sorte qu'il soit toujours froid ou toujours chaud; il ne l'a point livré non plus à une continuelle sécheresse, ni à une perpétuelle humidité; parce qu'étant composé de quatre principes, un seul n'eût pas été propre à nous alimenter. Il a donc fait le printemps à la fois humide et chaud ; l'été, chaud et sec ; l'automne, sec et froid; l'hiver, froid et humide. De même aussi les éléments, qui sont nos principes constitutifs, possèdent des propriétés diverses qu'ils nous communiquent en nous alimentant. Le feu est à la fois chaud et sec; l'air, humide et chaud; l'eau, froide et humide; la terre, sèche et froide. Pourquoi donc nous condamnes-tu à une nourriture simple, alors que rien n'est simple, ni en nous, ni autour de nous, ni dans les principes d'où nous provenons? Relativement à ces aigreurs et à ces exhalaisons que la nourriture produit quelquefois dans l'estomac, et que tu veux attribuer à la variété des aliments, il faut que tu déclares, pour que nous t'en croyions, ou que celui qui use d'une nourriture multiforme éprouve toujours ces effets, ou que celui qui use d'une nourriture uniforme ne les éprouve jamais. Mais si, au contraire, celui qui s'asseoit à une table abondamment servie est souvent affranchi du désordre que tu signales, tandis que celui qui ne se nourrit que d'une seule qualité d'aliments l'éprouve quelquefois, pourquoi ne pas l'attribuer plutôt à la voracité qu'à la variété? car celui qui mange gloutonnement une nourriture simple est sujet aux indigestions, tandis que celui qui use avec modération d'une nourriture variée jouit d'une digestion facile. Mais, diras-tu, l'excès est le résultat de la variété des mets, qui irrite la gourmandise, et excite à manger plus qu'il n'est nécessaire. Je reviens à ce que j'ai déjà dit. Les indigestions proviennent. de la quantité de nourriture, et non de la qualité. Celui qui sait se commander à lui-même observe la tempérance, même lorsqu'il est assis à une table sicilienne on asiatique; tandis que l'homme vorace la viole, en ne mangeant que des olives ou des légumes. Celui qui use avec sobriété de l'abondance conserve la santé; comme celui-là lui porte atteinte, qui n'use d'autres assaisonnements que de sel, mais qui s'en gorge voracement. Enfin, si tu crois nuisible la variété des matières que tu consommes, pourquoi composez-vous les remèdes que nous avalons, et, qui par conséquent descendent dans nos entrailles, de substances si diverses et même si opposées entre elles? Vous mêlez l'euphorbe au suc du pavot; vous mitigez, au moyen du poivre, la mandragore, et d'autres herbes dont les propriétés sont fortement réfrigérantes. Ne faites-vous pas usage de viandes monstrueuses, telles que des testicules de castor et des chairs venimeuses des vipères, que vous plongez dans des boissons, concurremment avec les productions de l'Inde, et avec les herbes si nombreuses que produit la fertile Crète? Puis donc que les remèdes font, pour la conservation de la vie, la même chose que la nourriture, les premiers en la ranimant, la seconde en l'entretenant, pourquoi vous efforcez-vous d'introduire la variété parmi les uns, tandis que vous condamnez l'autre aux dégoûts de l'uniformité? Après toutes ces objections, tu as déclamé pompeusement contre la volupté, comme si la volupté était toujours l'ennemie de la vertu; tandis qu'elle ne devient telle que lorsque, dédaignant la modération, elle se précipite dans les excès.
Et en effet, l'esclave qui ne mange que lorsqu'il est pressé par la faim, et qui ne boit que pour se désaltérer, ne recherche-t-il pas le plaisir dans ces deux actes? Ce n'est donc pas le nom de la volupté qui est honteux, car elle ne devient honnête ou blâmable que selon l'usage qu'on en fait. Mais ce serait peu de l'excuser, il faut encore lui donner l'éloge qu'elle mérite. En effet, la nourriture qui est prise avec plaisir est reçue et attirée dans le ventre qui la désirait; elle y trouve libre la place qui l'y attendait; il s'en alimente avec activité, et bientôt il en a opéré la digestion; ce qui ne s'exécute pas aussi bien à l'égard de la nourriture qui ne nous provoque par aucun attrait. Pourquoi donc faire un crime à la variété d'exciter à manger, puisque là vivacité de l'appétit constitue la santé de l'homme, qui languit et souvent court des risques, si l'appétit vient à s'évanouir? Ainsi, si le vent souffle trop fortement sur la mer, le pilote s'en abrite, et neutralise sa trop grande impétuosité en pliant entièrement ses voiles; mais il n'a aucun moyen de l'exciter lorsqu'il est assoupi de même, lorsque l'appétit nous provoque et s'accroît trop, on peut le modérer par le gouvernail de la raison; mais si une fois il s'anéantit, la vie s'éteint avec lui.
Donc, puisque c'est la nourriture qui nous fait vivre ; et que l'appétit peut seul nous en prescrire l'usage, nous devons avoir soin de l'exciter en nous au moyen de la variété, puisque la raison est toujours là pour le tenir renfermé dans les bornes de la modération. N'oubliez pas cependant que je parle assis à un repas d'agrément, et non à un repas d'apparat; et que je n'admets point la variété comme un moyen d'étaler du luxe, ainsi que font ceux qui recherchent les neiges de l'été et les roses de l'hiver, et qui, plus par ostentation que pour l'usage, font fouiller les plus secrets asiles des forêts et fatiguer les mers étrangères; car alors, quand même la tempérance des convives mettrait à l'abri leur santé, ce luxe lui seul est déjà une atteinte portée aux
mœurs.
Disaire accueillit fort bien bette réplique :
- Tu as parlé, Eustathe, lui dit-il, en dialecticien, et moi en médecin. Que celui qui voudra faire un choix relatif à sa conduite consulte son expérience, et elle lui apprendra ce qui est le plus utile à la santé.
CHAPITRE VI.
Que le vin, de sa nature, est plutôt froid que chaud ; et pourquoi les femmes s'enivrent rarement, et les vieillards fréquemment.
Flavien:
- J'ai entendu, j'en conviens, tous les médecins comprendre le vin au nombre des substances échauffantes; et tout à l'heure Eustathe, en traitant des causes de l'ivresse, parlait de la chaleur du vin. Quant à moi, en réfléchissant plus d'une fois sur ce point, il m'a semblé que la nature du vin était plus froide que chaude ; et je vais exposer les raisons qui me déterminent à penser ainsi, pour que vous prononciez votre jugement sur cette opinion. Le vin, selon mon sentiment, est une substance froide, mais susceptible, lorsqu'elle est mise en contact avec des substances chaudes, de recevoir on même d'attirer la chaleur. Ainsi le fer est froid au tact :
ἤριπε δ' ἐν κονίῃ, ψυχρὸν δ' ἕλε χαλκὸν ὀδοῦσιν.
(Iliade, V, 75)
« Il saisit avec les dents le fer glacé
»
(a dit Homère ) cependant il s'échauffe étant exposé au soleil; et la chaleur qui lui est étrangère détruit le froid qui lui est naturel. Voyons si le raisonnement ne nous conduira pas à dire la même chose du vin. Le vin, ou est absorbé dans notre intérieur par voie de boisson, ou est employé extérieurement par voie de friction curative. Dans ce dernier cas, les médecins eux-mêmes ne nient pas sa froideur; mais ils disent qu'il est échauffant pris à l'intérieur, non point par sa nature, mais par son mélange avec des substances chaudes. Qu'ils me disent donc pourquoi ils l'administrent à l'estomac malade et affaibli, afin d'en réparer les forces par ses propriétés astringentes, si ce n'est parce que sa froideur donne de l'énergie aux parties relâchées, et rétablit celles qui se désorganisent. Qu'ils me disent encore pourquoi, tandis qu'ils ne laissent prendre rien d'échauffant aux estomacs fatigués, pour ne pas augmenter leur lassitude, sachant tirer par ce traitement un principe de force d'une privation, le vin n'est point au nombre des choses dont ils interdisent l'usage?
Voici encore une autre preuve que la chaleur n'est point innée dans le vin, mais qu'elle lui est seulement accidentelle. Si quelqu'un, sans le savoir, a bu de l'aconit, je n'ignore pas qu'on le guérit ordinairement en lui faisant avaler beaucoup de vin pur, qui, se répandant dans les entrailles, attire à soi la chaleur, et, comme s'il était naturellement échauffant, combat le froid du poison : mais si l'aconit est avalé étant exprimé dans le vin, aucun remède ne peut préserver de la mort celui qui en a bu de la sorte; car alors le vin, froid de sa nature, par son mélange avec le poison en augmente la froideur; et il ne s'échauffe point dans l'intérieur du corps, parce qu'il n'est point parvenu pur dans les entrailles, mais mêlé ou plutôt transformé en une autre substance. De plus, on prescrit le vin aux personnes affaiblies par des sueurs trop abondantes, ou par un relâchement intestinal, pour, dans les deux cas, resserrer les conduits. Les médecins calment les insomnies avec du jus de pavot, ou de la mandragore, ou d'autres remèdes de cette espèce, dans lesquels il entre du vin; car le vin a la propriété de rappeler le sommeil, ce qui est la preuve de la froideur de sa substance. Tous les échauffants provoquent l'action vénérienne, excitent la semence et favorisent l'acte de la génération, tandis que celui qui a bu beaucoup de vin n'est point porté au coït. Il paraît même que cette liqueur est contraire au principe de la génération; car, prise en trop grande quantité, sa froideur appauvrit ou énerve la semence. Ce qui vient encore manifestement à l'appui de mon opinion, c'est que les mêmes symptômes se manifestent chez les hommes qui sont dans l'ivresse, et chez ceux qui sont d'un tempérament froid. Les uns et les autres sont pâles, appesantis, tremblants; leurs esprits vitaux,
s'agitant par secousses tumultueuses, ébranlent leurs membres et les diverses parties de leurs corps; les uns et les autres éprouvent le même engourdissement, le même bégayement. Chez plusieurs personnes, cette maladie que les Grecs appellent
παραλύσιν -paralysie- est produite par l'excès du vin, comme par un trop grand refroidissement.
Considérez encore quel genre de remède on emploie pour guérir ceux qui sont atteints de l'ivresse. On les fait coucher sous beaucoup de couvertures, afin de ranimer la chaleur éteinte; on leur fait prendre des bains chauds, on excite la chaleur du corps par des onctions chaudes; enfin ceux qui s'enivrent fréquemment vieillissent bientôt; d'autres, avant l'âge compétent, voient leur tête blanchir ou se dépouiller, signes de l'appauvrissement de la chaleur. Quoi de plus froid que le vinaigre, qui n'est autre chose que du vin altéré? car de tous les liquides, c'est le seul qui éteint une flamme très ardente, parce que sa froideur triomphe de la chaleur de l'élément. N'omettons pas non plus de remarquer que, parmi les fruits que produisent les arbres, ceux-là sont les plus froids, dont le suc imite la saveur du vin ; comme les pommes ordinaires, la grenade et la pomme cydonienne, que Caton appelle coing.
Au reste, je n'oublie point que j'ai à faire une interrogation. Je te prierai donc, Disaire, de m'expliquer ce que je vais te demander. Je me souviens d'avoir lu dans un philosophe grec (si je ne me trompe, c'est dans le traité d'Aristote sur l'ivresse) que les femmes s'enivrent rarement, et les vieillards fréquemment; mais il ne donne point les raisons de cette fréquence chez les uns, et de cette rareté chez les autres. Comme cette question appartient entièrement à la nature de nos corps, dont tes études et ta profession te commandent la connaissance, je voudrais que tu nous révélasses les causes de ce phénomène que le philosophe a exprimé en forme d'axiome, si d'ailleurs tu partages son opinion.
Disaire.
- Aristote a dit vrai en cela, comme dans tout le reste; et je ne saurais n'être pas de l'avis d'un homme dont la nature elle-même a confirmé les découvertes. Les femmes, dit-il, s'enivrent rarement, les vieillards fréquemment. Ce double axiome est plein de justesse, et l'un découle de l'autre; car lorsque nous saurons ce qui préserve les femmes de l'ivresse, nous aurons appris en même temps ce qui y plonge fréquemment les vieillards. En effet, le tempérament du corps de la femme et celui du corps du vieillard sont d'une nature opposée : celui de la femme est très humide; la beauté et la finesse de sa peau nous en avertissent, et surtout ces évacuations assidues qui déchargent son corps du superflu des humeurs. Lors donc que les femmes boivent du vin, précipité au milieu de cette abondance d'humeurs, il s'y délaye et y perd sa force; et c'est cet affaiblissement qui met obstacle à ce qu'il puisse aller frapper le siége du cerveau. Voici encore une autre raison en faveur du principe. Le corps de la femme, destiné à de fréquentes évacuations, contient un grand nombre de conduits, qui sont autant de canaux et de voies qui offrent à l'affluence des humeurs des passages pour s'évacuer au dehors; or la vapeur du vin se dissipe promptement à travers ces conduits. Le corps des vieillards, au contraire, est sec; ce que prouvent et l'aspérité et les écailles de leur peau. Les larmes sont rares à cet âge, ce qui est encore un signe de siccité. Chez eux, le vin n'est point neutralisé par des humeurs qui lui soient contraires; il s'empare avec toute son énergie d'un corps desséché, et bientôt il a atteint le lieu où siège l'intelligence de l'homme. Nul doute aussi que le corps des vieillards ne soit endurci; ce qui fait que les pores de leurs membres sont resserrés par l'effet de cette roideur; en sorte qu'il ne s'échappe aucune exhalation du vin qu'ils ont bu, mais il s'élève tout entier vers le siège de l'intelligence. C'est à cause de cette dernière raison que les vieillards, sains d'ailleurs, éprouvent les mêmes infirmités que les vieillards ivres; le tremblement des membres, le bégayement, l'abondance des paroles, la propension à la colère : toutes choses auxquelles les jeunes gens ivres sont sujets, ainsi que les vieillards sobres. Si donc ceux-ci se donnent au moyen du vin la plus légère incitation, ce n'est pas de cette boisson qu'ils reçoivent tous ces maux qui déjà les ont atteints par l'effet de l'âge; mais seulement le vin les réveille en eux.
CHAPITRE VII.
Si le tempérament de la femme est plus froid ou plus chaud que celui de l'homme; et pourquoi le moût n'enivre pas.
Le raisonnement de Disaire fut approuvé de tout le monde; et Symmaque ajouta :
- On a senti toute la justesse des arguments de Disaire sur la rareté de l'ivresse chez les femmes, mais il en a négligé un : c'est que la grande froideur qui règne dans leurs corps refroidit le vin qu'elles boivent; en sorte que sa force languissante ne peut point produire cette chaleur d'où, résulte l'ivresse.
- Horus lui répondit : C'est à tort que tu penses que le tempérament de la femme est froid; je te prouverai facilement, si tu le veux, qu'il est plus chaud que celui de l'homme. Les humeurs naturelles de notre corps, quand nous avons dépassé l'âge de l'enfance, durcissent, et donnent naissance au poil dont se couvrent le pubis, les joues et d'autres parties du corps; mais chez la femme ce poil se réduit à peu de chose, parce que la chaleur naturelle suffit pour dessécher les humeurs de son corps, ce qui fait que la peau conserve sa beauté et sa finesse. Un autre indice de chaleur chez la femme, c'est l'abondance du sang, qui, ardent de sa nature, doit s'évacuer par de fréquentes purgations, pour ne pas brûler le corps en y faisant stagnation. Comment donc pourrait-on dire que les femmes sont d'un tempérament froid, puisque si elles sont pleines de sang, elles doivent être aussi pleines de chaleur? L'usage de brûler les cadavres des morts n'existe plus dans notre siècle; mais nous lisons que lorsqu'on regardait comme un honneur à leur rendre de livrer leurs corps aux flammes, s'il se rencontrait qu'on en eût à brûler plusieurs à la fois, les ministres des funérailles joignaient à dix cadavres masculins le corps d'une seule femme, par l'aide duquel on parvenait à allumer les autres; parce qu'étant d'une nature inflammable, il devenait promptement ardent. Ainsi donc, la chaleur du tempérament de la femme ne fut pas ignorée des anciens. Je remarquerai encore que, la chaleur étant le principe de la génération, les femmes deviennent capables d'en exercer l'acte plutôt que les jeunes hommes, parce qu'elles sont d'un tempérament plus chaud; aussi notre législation fixe l'âge de puberté à quatorze ans pour l'homme, et à douze ans pour la femme. Qu'ajouter encore de plus? Ne voyons-nous pas les femmes, pendant les plus grands froids, au lieu de s'envelopper comme les hommes dans de nombreux habits, se contenter de légers vêtements, à cause de leur chaleur naturelle, qui résiste au froid répandu dans l'air?
A cela Symmaque répondit en souriant :
- Notre ami Horus vient de s'essayer heureusement à passer du rôle de cynique à celui d'orateur, en détournant toutes les preuves qui peuvent servir à démontrer la froideur du tempérament de la femme, vers la proposition contraire. D'abord, c'est le défaut de chaleur qui fait que les femmes n'ont point de poil, comme les hommes; car c'est la chaleur qui le produit : aussi il manque chez les eunuques, dont personne n'a contesté que le tempérament ne fût plus froid que celui des hommes. En outre, dans le corps humain, ce sont les parties où la chaleur abonde le plus qui sont revêtues de plus de poil. Les chairs de la femme sont d'une grande finesse, parce qu'elles sont condensées par leur froideur naturelle; car la condensation est la suite de la froideur, et le poli des surfaces est une suite de la condensation. Les fréquentes évacuations des femmes ne sont pas le symptôme d'une humeur abondante, mais d'une humeur vicieuse. En effet, ce qui est expulsé est une substance crue, indigeste, et dont l'écoulement peut être considéré comme une infirmité. Cette matière n'a point de siège qui lui soit propre; mais la nature la repousse, parce qu'elle est nuisible, et surtout parce qu'elle est froide ce qui est prouvé principalement par le sentiment de froid qu'il arrive aux femmes d'éprouver pendant cette évacuation : d'où l'on peut inférer que la matière qui s'écoule est une matière froide, et que, l'absence de la chaleur la laissant inanimée, elle ne peut plus séjourner dans un corps vivant. Quant à l'exemple cité, du cadavre féminin qui aidait à brûler les cadavres masculins, ce n'était point par l'effet du calorique, mais par celui de la nature graisseuse et en quelque sorte oléagineuse du corps de la femme. La promptitude avec laquelle la femme devient apte à la génération est le résultat de la faiblesse, et non de la grande chaleur de sa constitution : c'est ainsi que les fruits tendres mûrissent plus promptement que les fruits durs. Mais si tu veux apprécier, par l'acte de la génération, la véritable mesure de la chaleur, considère combien les hommes conservent plus longtemps la faculté d'engendrer que les femmes celle de concevoir; et que ce soit pour toi une mesure certaine de la chaleur ou du froid qui domine dans chaque sexe. Car cette puissance commune à chacun d'eux s'éteint plus promptement dans le corps le plus froid, et persévère plus longtemps dans celui qui est le plus chaud. C'est encore le froid naturel aux femmes qui fait qu'elles supportent plus facilement que les hommes la froideur de l'atmosphère; car les semblables se conviennent réciproquement.
C'est donc le tempérament froid qu'elles ont reçu de la nature qui fait que leur corps ne redoute point le froid.
Au reste, que chacun là-dessus pense ce qu'il voudra. Je passe maintenant au rôle d'interrogateur, et c'est encore à Disaire que je m'adresse, comme à un de mes amis les plus tendres, et comme à un des plus savants hommes généralement, et spécialement comme à l'un des plus savants d'entre ceux qui sont présents ici.
Dernièrement, je suis allé à mon domaine de Tusculum, à l'époque solennelle où l'on faisait la récolte annuelle des fruits de la vendange. Il fallait voir les esclaves, mêlés avec les paysans, boire du moût qui coulait spontanément ou qu'ils exprimaient, et cependant n'être point saisis par l'ivresse : ce qui m'étonnait surtout de la part de ceux en qui j'avais remarqué qu'une petite quantité de vin suffisait pour leur faire perdre la raison. Je demande donc pourquoi le moût produit si difficilement l'ivresse, ou ne la produit point du tout.
Disaire lui répondit :
- Tout ce qui est doux a bientôt rassasié; on n'en conserve pas longtemps le désir, et à la satiété succède le dégoût. Or, le moût n'a que de la douceur, et il n'a aucune suavité. En effet, le vin est doux quand il est jeune; mais en vieillissant, il devient suave. On peut citer le témoignage d'Homère, en preuve qu'il existe une nuance entre ces deux qualités; car il a donné au miel l'épithète de doux,
et au vin celle de suave, καὶ μέλιτι γλυκερῷ καὶ ἡδέϊ οἴνῳ·
(Odyssée, 20, 69). Ainsi, le moût n'étant encore que doux, sans aucune suavité, par le dégoût qu'il inspire ne permet pas d'en boire une quantité suffisante pour enivrer. Voici une autre preuve, prise dans la nature, que la douceur est contraire à l'ivresse. Les médecins provoquent au vomissement ceux qui ont pris une quantité de vin assez grande pour les mettre en péril; et après le vomissement, afin de combattre les fumées du vin qui est resté dans les veines, ils leur font prendre du pain trempé dans du miel, dont la douceur préserve l'individu des atteintes de l'ivresse. Ainsi donc le moût, qui n'a d'autre propriété que la douceur, ne doit point enivrer. Cela découle encore de la cause naturelle de la pesanteur du moût, mélange d'air et d'eau, qui par son propre poids tombe et coule bientôt travers les intestins, sans séjourner dans les, lieux où peut se produire l'ivresse. Sans doute que, pendant sa chute, il dépose dans le corps les deux substances qui composent sa nature, l'air et l'eau; mais l'air, étant suffisamment pesant, tombe dans les parties inférieures : quant à l'eau, non seulement elle n'a point la propriété de troubler la raison; mais même, si quelque partie de la force vineuse tombe dans le corps, elle la délaye et l'éteint. Ce qui prouve qu'il y a de l'eau dans le moût, c'est qu'en vieillissant son volume diminue, tandis que son énergie augmente; parce que, l'eau qui l'adoucissait s'étant évaporée, il ne reste que la pure substance du vin dans toute sa force, sans mélange d'aucune humeur délayante et adoucissante.
CHAPITRE VIII.
De la facilité ou de la difficulté de la digestion de certains aliments; et de quelques autres petites questions extrêmement subtiles.
Furius Albin.
- Je veux aussi, pour ma part, donner de l'exercice à notre ami Disaire :
Dis-moi, je te prie, pourquoi la saucisse est-elle d'une digestion
difficile? la saucisse cependant à été nommée « insicium » (mot formé
d'« insectio », avec retranchement d'une lettre), à cause de la trituration extrêmement menue à laquelle on la soumet, qui doit détruire toutes les parties pesantes de la viande, et avancer en grande partie sa décomposition.
Disaire.
- Ce qui rend cette espèce d'aliment difficile à digérer, c'est précisément ce que tel croyais en devoir préparer la digestion. Car la légèreté que lui donne la trituration fait qu'elle surnage au-dessus de la nourriture délayée qu'elle trouve dans l'estomac, et qu'elle n'adhère pas aux parois de celui-ci, dont la chaleur aide la digestion. C'est ainsi que si l'on jette dans l'eau une matière broyée et pétrie, elle y surnage; d'où l'on peut inférer que la nourriture, faisant la même chose au sein du liquide qui se trouve dans l'estomac, se soustrait à l'action de la digestion; et que sa coction est retardée d'autant que la dissolution opérée par la vapeur de l'eau est plus tardive que celle qui est opérée par le feu. D'ailleurs, à proportion que la nourriture est plus broyée, elle renferme plus d'air, lequel doit être épuisé avant que les parties de la chair qu'il laissera libres puissent être dissoutes.
- Je voudrais beaucoup encore, dit Furius, savoir pourquoi certaines viandes compactes sont plus faciles à digérer que d'autres plus légères.
Par exemple, la digestion des ragoûts de bœuf est bientôt opérée; tandis que celle de certains poissons est laborieuse.
Disaire lui répondit:
- La raison de ceci est la force surabondante de la chaleur qui est dans l'homme, laquelle, si elle rencontre une quantité suffisante de matière, s'en empare facilement, agit sur elle; et par ses efforts parvient bientôt à la dissoudre. Mais si cette matière est trop peu considérable, elle la néglige comme si elle lui échappait, ou bien elle la réduit en cendre plutôt qu'en suc. Ainsi, le feu réduit de gros chênes en charbons ardents, tandis que la paille ne laisse après elle qu'un peu de cendre: Un exemple qui revient encore à notre sujet, c'est celui d'une forte meule qui broie les grains les plus gros, tandis qu'elle laisse passer tout entiers les plus petits. Le chêne et le sapin sont arrachés par les grands vents, tandis que le roseau résiste facilement à toutes les tempêtes.
Furius, enchanté des ingénieuses réponses de Disaire, voulait encore lui faire plusieurs autres questions, lorsqu'Albinus Caecina prit la parole :
- Je veux aussi, dit-il, obtenir quelque chose des trésors de l'érudition de Disaire : dis-moi, je te prie, pourquoi le sénevé et le poivre, qui, appliqués sur la peau, la percent et produisent une blessure, lorsqu'ils sont avalés n'occasionnent aucune lésion dans l'estomac et dans l'intérieur du corps?
Disaire :
- Les substances échauffantes et âcres irritent la surface sur laquelle on les applique, parce que leur force n'étant mitigée par le mélange d'aucune autre substance, produit des ravages; au lieu que dans l'estomac cette force est neutralisée au sein des liquides, où ses substances sont délayées. D'ailleurs, elles sont converties en suc par la chaleur de l'estomac, avant d'avoir le temps de produire un effet nuisible.
Caecina ajouta :
- Puisque nous parlons de chaleur, je me souviens d'une chose que j'ai toujours regardée comme méritant une explication. Pourquoi en Égypte, qui est un des pays les plus chauds, le vin, au lieu d'avoir une vertu échauffante, a-t-il naturellement une vertu, je dirais presque refroidissante?
- Disaire répondit :
Caecina, tu sais par ta propre expérience que l'eau qu'on puise dans des puits ou dans des fontaines fume en hiver, et qu'elle est très fraîche en été; ce qui arrive ainsi, parce que l'air répandu autour de nous, échauffé par la température de l'atmosphère, refoule le froid dans les parties inférieures de la terre, et en pénètre les eaux, dont les sources sont profondes. Au contraire, lorsque l'air subit la température de l'hiver, la chaleur concentrée dans l'intérieur de la terre fait fumer les eaux qui naissent à une grande profondeur. Ce qui partout subit des alternatives, à cause de la variété de la température, est permanent en Égypte, dont l'air est toujours échauffé.
Or, le froid pénétrant dans l'intérieur de la terre, enveloppe les racines de la vigne, et communique sa qualité au suc auquel elles donnent naissance.
Voilà pourquoi les vins d'un pays chaud se trouvent privés de chaleur.
La discussion étant entamée sur la chaleur, dit Caecina, nous ne la quittons pas facilement. Je voudrais que tu m'expliquasses pourquoi celui qui se plonge dans l'eau chaude est peu tourmenté s'il demeure immobile, tandis que s'il agite l'eau en se remuant, le sentiment de la chaleur devient plus fort?
- Disaire :
Le contact de l'eau chaude, qui adhère à notre corps, devient bientôt moins vif; ou parce que nous lui communiquons quelque chose de la froideur qui est en nous, ou parce que la peau s'y accoutume; tandis que le mouvement met sans cesse en contact avec notre corps une eau nouvelle, ce qui interrompt l'habitude dont je parlais tout à l'heure; et ce renouvellement augmente chaque fois le sentiment de la chaleur.
Pourquoi donc, dit Caecina, lorsque, pendant l'été, l'air échauffé est mis en mouvement par un éventail, en résulte-t-il de la fraîcheur, et non pas de la chaleur ? car dans ce cas-ci, par la même raison, le mouvement devrait augmenter la chaleur.
- Cela est ainsi, répondit Disaire, parce que, dans l'eau et dans l'air, la chaleur ne se trouve point dans les mêmes conditions ; ici, c'est la chaleur d'un corps matériel, et une matière intense, lorsqu'elle est en mouvement, envahit de toute sa puissance la surface du corps vers lequel elle est poussée; tandis que là, par suite de l'agitation, l'air devient du vent; le mouvement le liquéfie et en fait du souffle. Ce souffle éloigne ce qui était autour de nous, or c'était de la chaleur, la chaleur étant donc éloignée par le souffle, l'agitation extérieure doit produire la sensation de la fraîcheur.
CHAPITRE IX.
Pourquoi ceux qui
roulent circulairement sur eux-mêmes éprouvent un tournement de tête?
comment le cerveau, qui est privé de sentiment, en est cependant le
régulateur dans tous les autres membres; l'on indique en même temps
quelles sont les parties du corps humain privées de sensibilité.
Évangelus continuant la série des
interrogations : A mon tour, dit-il, je donnerai de l'exercice à
notre ami Disaire, si toutefois ses courtes et légères réponses peuvent
satisfaire à mes interrogations.
Dis-moi, Disaire, pourquoi ceux
qui roulent en tournant circulairement sur eux-mêmes éprouvent-ils un
tournement de tête et un obscurcissement de la vue, tels que, s'ils
continuent, ils finissent par tomber, sans que leur chute soit
déterminée par aucun autre mouvement de leur corps ?
Disaire répondit : Il est sept
mouvements que peut faire le corps: ou il se porte en avant, ou il
recule en arrière, ou il se détourne à droite ou à gauche, ou il est
poussé en haut ou en bas, ou il tourne circulairement. De ces sept
mouvements un seul, le mouvement sphérique, dont le ciel, les astres et
les autres éléments éprouvent aussi l'impulsion, se rencontre dans les
corps divins, tandis que les six premiers sont spécialement familiers
aux êtres vivants de la terre. Cependant ceux-ci font quelquefois le
septième mouvement. Les six autres mouvements, à raison de leur nature
directe, sont incapables de produire d'effet nuisible ; mais le
septième, c'est-à-dire le mouvement sphérique, par suite de ses
fréquentes conversions, trouble et submerge dans les humeurs de la tête
l'esprit, qui communique la vie au cerveau, comme au régulateur de
toutes les sensations du corps. C'est cet esprit qui, enveloppant le
cerveau, communique à chacun des sens son action; c'est lui qui donne la
force aux nerfs et aux muscles. Lors donc qu'il est troublé par le
mouvement circulaire, et que les humeurs agitées le compriment, il
souffre, et cesse ses fonctions; et de là vient que, chez celui qui
tourne circulairement, l'ouïe s'émousse et la vue s'obscurcit. Enfin,
les nerfs et les muscles ne recevant plus aucune énergie de l'esprit qui
doit la leur communiquer, et dont l'action se trouve annulée, le corps
entier qu'ils soutiennent, et qui leur doit sa force, croule, privé de
son appui. Néanmoins, l'habitude, qu'on appelle ordinairement une
seconde nature, fait triompher de tous ces obstacles ceux qui s'exercent
fréquemment au mouvement circulaire. Car cet esprit cérébral, dont nous
avons parlé plus haut, une fois accoutumé à un mouvement qui n'est plus
nouveau pour lui;continue ses fonctions sans être troublé; en sorte que
ce mouvement-là même ne produit aucun effet nuisible sur ceux qui s'y
sont habitués.
Évangélus : - Je te tiens,
Disaire, dans mes filets; et, si je ne me trompe, cette fois tu ne
m'échapperas pas. J'ai entendu souvent tes collègues dans ton art, et
toi-même, dire qu'il n'y avait point de sensibilité dans le cerveau,
mais que, comme les os, les dents, les cheveux, il était privé de
sentiment. Est-il vrai que vous le soutenez ainsi, ou bien le nies-tu?
- Cela est vrai, répondit Disaire.
- Te voilà donc pris. Car, même en t'accordant (ce qui est pourtant
difficile à se persuader) qu'il y ait dans l'homme, autre chose que les
cheveux qui soit privé de sentiment, comment as-tu pu dire tout à
l'heure que le cerveau est le régulateur de tous les sens, puisque tu
avoues toi-même qu'il n'existe point en lui de sensation? Peut-on
excuser l'audace d'une telle contradiction, ou la légèreté frappante de
tes discours ?
Disaire répondit en souriant : -
Les filets dans lesquels tu me tiens enveloppé, Évangélus, sont trop
lâches, et leurs mailles trop écartées; car tu m'en verras échapper sans
efforts. La nature a voulu que les parties qui sont très sèches on très
humides ne fussent pas susceptibles de sensibilité. Les os, les dents,
les ongles, les cheveux, sont tellement condensés par une grande
siccité, qu'ils ne sont point accessibles aux impressions de cet esprit
qui communique la sensibilité. La graisse, la moelle et le cerveau sont
tellement amollis et plongés dans l'humidité, que cette même impression,
que la siccité repousse, ne peut être retenue au sein de cet
amollissement. C'est ce qui fait que la sensibilité n'a pu exister dans
la graisse, dans la moelle et dans le cerveau, tout comme dans les
dents, les ongles, les os et les cheveux; et de même que l'amputation
des cheveux n'occasionne aucune douleur, de même il n'en éprouverait pas
la sensation celui à qui l'on trancherait une dent, un os, une portion
de graisse, de moelle, ou de cerveau. Cependant nous voyons, diras-tu,
ceux à qui l'on coupe des os éprouver des tourments; et les hommes sont
souvent torturés par des douleurs aux dents. Personne ne nie cela. Mais,
pour couper un os, il faut couper la membrane qui l'enveloppe; et c'est
cette section qui fait éprouver de la douleur. Quand la main du médecin
a franchi cette partie, l'os et la moelle que celui-ci contient
subissent l'amputation avec la même insensibilité que les cheveux.
Lorsqu'on souffre des maux de dents, le sentiment de la douleur n'est
point dans l'os de la dent, mais dans la chair où elle est emboîtée.
Toute la partie de l'ongle excroissante hors de la chair peut être
coupée sans aucune sensation; mais celle qui est adhérente à la chair
occasionne de la douleur, si elle est tranchée, non en elle-même, mais
dans la partie où elle est fixée. De même aussi le cheveu dont on coupe
la partie extérieure, est insensible à la douleur; mais, si on l'arrache
il communique une sensation à la chair dont il est séparé. De même
enfin, l'attouchement du cerveau fait éprouver à l'homme de la
souffrance, et souvent lui donne la mort, non par sa propre sensation,
mais par celle de la membrane qui l'enveloppe, laquelle donne lieu à la
douleur.
J'ai dit quelles sont les parties
du corps humain qui sont privées de sentiment, et j'en ai indiqué les
causes. Le reste de ma tâche consiste à expliquer comment le cerveau,
qui est privé de sentiment, est cependant le régulateur des sensations.
Les sens, dont nous avons à parler, sont au nombre de cinq : la vue,
l'ouïe, l'odorat, le goût, et le tact. Ces sens sont inhérents aux
corps, et ils ne sont propres qu'aux seuls corps périssables : car les
corps divins n'ont aucune espèce de sens, tandis que tous les corps,
même les divins, ont une âme plus divine encore. Si donc l'excellence
des corps divins rend les sens indignes d'eux, comme n'étant convenables
qu'à des corps périssables, combien plus l'âme se trouvera-t-elle trop
élevée pour avoir besoin des sens? Or, pour constituer un homme et en
faire un être vivant, il faut une âme qui illumine un corps. Elle
l'illumine en habitant en lui; et sa résidence est dans le cerveau.
Sphérique de sa nature et nous venant d'en haut, l'âme occupe aussi la
partie sphérique et la plus élevée du corps humain, laquelle est en même
temps privée de sensibilité, dont l'âme n'a pas besoin. Mais comme la
sensibilité est nécessaire à la partie animale, un esprit est placé dans
les cavités du cerveau, esprit au moyen duquel l'âme communique ses
effets, et dont les fonctions sont de produire et de gouverner les
sensations. De ces cavités, que les anciens médecins ont appelées
ventricules du cerveau, naissent sept paires de nerfs, auxquelles vous
donnerez en latin le nom qu'il vous plaira. Pour nous, nous appelons en
grec syzygie l'assemblage de deux nerfs qui partent ensemble du même
lieu, et viennent aboutir au même point. Les sept paires de nerfs
partant donc de la cavité du cerveau remplissent les fonctions de
canaux, qui vont distribuer, chacun en son lieu, d'après les lois de la
nature, le souffle et la sensation, et communiquent ainsi cette
propriété aux membres les plus rapprochés, comme à ceux qui s'écartent
le plus de l'esprit animal. La première paire de ces nerfs se dirige
vers les yeux, et leur donne la faculté de distinguer les divers objets
et de discerner les couleurs; la seconde se dirige en se partageant vers
les deux oreilles, dans lesquelles elle produit la notion des sons ; la
troisième entre dans le nez, et lui communique la vertu de l'odorat ; la
quatrième va occuper le palais, par où nous apprécions le goût des
choses; la cinquième communique son action à tout le corps, car toutes
les parties du corps discernent les objets mous d'avec les objets durs,
ceux qui sont froids d'avec ceux qui sont chauds. La sixième paire de
nerfs partant du cerveau vient aboutir à l'estomac, auquel la
sensibilité est essentiellement nécessaire pour invoquer ce dont il a
besoin, repousser le superflu, et pour être enfin à lui-même, dans
l'homme sobre, son propre modérateur. La septième paire de nerfs répand
le sentiment dans la moelle épinière, qui est chez l'animal ce qu'est la
quille dans le navire, et qui joue un rôle si utile et si important, que
les médecins l'on appelée le long cerveau. De là aussi, comme du
cerveau, partent divers canaux qui concourent aux trois actes que se
propose l'âme. Car il est trois choses que l'âme a pour but de procurer
au corps animal: qu'il vive; que sa vie soit bien organisée ; et que,
par la succession, l'immortalité lui soit assurée. L'action de l'âme
pour ces trois objets est communiquée, comme je l'ai dit, par la moelle
épinière, qui fournit la force, suivant les moyens dont j'ai parlé, au
cœur, au foie, et aux organes de la respiration ; trois objets qui
appartiennent à l'essence de la vie. C'est aussi par ces canaux que
reçoivent des forces les nerfs des mains et des pieds, et des autres
parties du corps qui constituent l'organisation régulière de la vie; et
c'est enfin pour assurer au corps une succession, que, de cette même
moelle épinière, d'autres nerfs se dirigent vers les parties naturelles
ou vers la matrice, afin de les rendre capables de remplir leur
fonction. C'est ainsi qu'aucune partie du corps humain n'est privée de
l'influence de la moelle épinière, ou de celle de l'esprit qui est
placée dans la cavité du cerveau ; et voilà comment on explique que le
cerveau, qui est privé de sentiment, soit néanmoins le point d'où il se
répand dans tout le corps.
- C'est très-bien, dit Évangélus;
notre petit Grec nous a expliqué si clairement les choses que la nature
avait couvertes de ses voiles, que nous croyons voir de nos yeux ce que
ses discours n'ont fait que nous décrire. Mais je cède la parole à
Eusthate, auquel j'ai usurpé son tour d'interroger.
- Eusthate : qu'Eusèbe, le plus
disert des hommes, ou que tout autre qui le désirera, s'empare
maintenant de l'interrogation; pour moi, j'y vaquerai par la suite, dans
un moment plus loisible.
CHAPITRE X.
Pourquoi la
calvitie et la blancheur des cheveux commencent toujours par envahir la
partie antérieure de la tête; et pourquoi les femmes et les eunuques ont
la voix plus grêle que les hommes.
Disaire, nous disserterons donc
ensemble, dit Eusèbe, sur cet âge à la porte duquel nous sommes près de
frapper tous deux. Lorsque Homère dit des vieillards qu'ils ont les
tempes blanches, je demande si, à la manière des poètes, il prend cette
partie pour la tête entière, ou bien s'il a eu quelque motif d'attribuer
la blancheur à cette partie spécialement.
- Disaire : En cela, comme dans
tout le reste, éclate l'exactitude du poète divin; car la partie
antérieure de la tête est plus humide que l'occiput, et c'est à cause de
cela que la blancheur commence par cet endroit à se manifester.
- Si la partie antérieure,
répliqua Eusèbe, est la plus humide, pourquoi est-elle si exposée à la
calvitie, qui n'est produite que par la siccité?
- L'objection, dit Disaire, est
faite à propos; mais la solution n'en est pas moins claire. La nature a
fait les parties antérieures de la tête les moins compactes, afin que
les émanations fumeuses ou superflues du cerveau pussent s'évaporer par
un plus grand nombre de voies. De là vient qu'on remarque sur les crânes
desséchés des hommes une espèce de suture, par laquelle, si j'ose
m'exprimer ainsi, sont liés ensemble les deux hémisphères dont est
formée la tête. Or, l'humidité fait place à la siccité dans les
individus chez lesquels ces voies sont les plus ouvertes; et si leurs
cheveux blanchissent plus tard, ils n'échappent point à la calvitie.
- Eusèbe: Si c'est la siccité qui
produit la calvitie, et que les parties postérieures de la tête soient,
comme tu l'as dit, les plus sèches, pourquoi ne voyons-nous jamais
l'occiput devenir chauve?
- Disaire répondit : La siccité
de l'occiput n'est point un vice, c'est une chose naturelle; car il est
tel chez tous les individus. Or la calvitie n'est produite que par la
siccité qui résulte de cette mauvaise complexion, que les Grecs
appellent
δυσκρασίαν
(dyscratie). Ainsi, ceux
qui ont les cheveux crépus, ce qui est un effet de la sécheresse de leur
tête, blanchissent tardivement, mais deviennent bientôt chauves; au
contraire, ceux dont les cheveux sont rares ne les perdent pas
facilement, parce qu'ils sont nourris par le fluide appelé flegme; mais
ils blanchissent bientôt, et cela parce qu'ils se teignent de la couleur
du fluide qui les nourrit.
- Eusèbe : Si c'est à cause de
l'abondance des humeurs que blanchissent les cheveux des vieillards,
pourquoi attribue-t-on à la vieillesse une si grande siccité?
- Parce que pendant la
vieillesse, répondit Disaire, la chaleur naturelle se trouvant éteinte
par le temps, le tempérament devient froid, ce qui donne naissance à des
humeurs froides et superflues. D'ailleurs, le fluide vital se dessèche
par la longévité. Ainsi la vieillesse est affectée de la sécheresse, en
ce sens qu'elle manque de ce fluide naturel, et que son humidité ne
consiste qu'en une abondance d'humeurs vicieuses, procréées par la
froidure du tempérament. C'est aussi la raison pour laquelle l'âge
avancé est sujet aux insomnies, parce que le sommeil, qui est produit
principalement par l'humidité du corps, ne saurait l'être par l'humidité
qui n'est point naturelle. La constitution de l'enfance est humide,
parce qu'il y a abondance de fluide naturel, mais non superfluité. C'est
à cause de cette grande humidité que les cheveux des enfants ne
blanchissent jamais, parce que leur flegme n'est point alimenté par la
froidure, mais par le fluide vital et naturel. Car tout fluide qui
résulte du froid de l'âge, ou qui est produit par quelque autre vice,
est superflu, et par conséquent nuisible. Nous voyons les dangers
extrêmes auxquels une pareille humidité expose les femmes, si elle n'est
pas fréquemment évacuée. C'est elle qui affaiblit les jambes des
eunuques, dont les os nageant toujours, pour ainsi dire, dans une
humidité surabondante, sont privés de la vigueur naturelle, et plient
facilement, parce qu'ils ne peuvent supporter le poids du corps dont ils
sont chargés, comme le jonc se courbe sous le faix qu'on lui impose.
Èusèbe : - Puisque la discussion
sur la superfluité des humeurs nous a conduits des vieillards aux
eunuques, je veux que tu me dises pourquoi la voix de ces derniers est
si aiguë, que, lorsqu'on ne les voit pas, on peut la confondre avec
celle des femmes?
- C'est encore, répondit Disaire;
l'abondance superflue de l'humidité qui produit cet effet. Car cette
humidité, épaississant l'artère par laquelle monte le son de la voix, en
rétrécit le passage; et voilà pourquoi la voix des femmes et celle des
eunuques est aiguë, tandis que celle des hommes est grave, parce qu'elle
trouve une ouverture libre et béante dans toute la capacité de l'artère.
Une semblable froidure de tempérament produit dans les femmes et dans
les eunuques une pareille abondance d'humeurs superflues; c'est ce que
prouve l'embonpoint qu'ils acquièrent également, et le développement
presque égal qu'atteignent les mamelles chez les uns comme chez les
autres.
CHAPITRE XI.
Pourquoi la honte
et la joie font rougir, et pourquoi la crainte fait pâlir.
Quand Disaire eut cessé de
parler, c'était au tour de Servius d'interroger, lorsque sa timidité
naturelle alla jusqu'au point de le faire rougir et Disaire lui dit:
- Courage, Servius, rassérène ton
front ! Puisque tu surpasses en science, non seulement tous les jeunes
gens de ton âge, mais même tous les vieillards, bannis cette pudeur
qu'atteste la rougeur de ton visage, et disserte librement avec nous sur
ce qui te viendra dans l'esprit. Tu ne nous instruiras pas moins par tes
interrogations, que si tu répondais toi-même à celles d'autrui.
- Comme il garda le silence
encore quelque temps, Disaire l'excita à le rompre par de pressantes
invitations.
- Eh bien! dit Servius, je
t'interroge sur ce que tu dis qui vient de m'arriver : pourquoi la
pudeur que l'âme éprouve produit la rougeur de la surface du corps?
- Disaire : Lorsque quelque chose
excite en nous une honnête pudeur, la nature, en se portant vers les
extrémités, pénètre dans notre sang qui se trouble, et l'agite de
manière à ce que la peau en est colorée; et voilà ce qui produit la
rougeur. Les physiciens disent encore que la nature, lorsqu'elle éprouve
le sentiment de la pudeur, se couvre du sang, comme d'un voile; et c'est
pourquoi nous voyons souvent celui qui rougit mettre sa main devant son
visage. Tu ne douteras point de cette raison, lorsque tu sauras que la
rougeur n'est autre chose que la couleur du sang.
Servius répliqua: - Et ceux qui
éprouvent un sentiment de joie, pourquoi rougissent-ils?
- Disaire : La joie vient du
dehors de nous; la nature se porte avec impétuosité vers elle; le sang
la suit, comme partageant le sentiment de son bonheur, et colore la
peau. C'est ce qui produit, ainsi que dans le cas précédent, la rougeur
du teint.
Servius. - Pourquoi, au
contraire, ceux qui éprouvent le sentiment de la crainte pâlissent-ils?
- Ceci n'est point obscur,
répondit Disaire; car lorsqu'elle craint quelque chose de l'extérieur,
la nature se retire dans son intérieur. C'est ainsi que nous-mêmes,
lorsque nous appréhendons quelque chose, nous cherchons les ténèbres et
les lieux qui peuvent nous cacher. Ainsi donc, la nature, tendant à
descendre pour trouver à se cacher, entraîne avec soi le sang, qui lui
sert comme de char pour la transporter : sa retraite laisse sur la peau
un fluide plus clair, et c'est ce qui fait que celle-ci pâlit. C'est par
une raison analogue que ceux qui craignent tremblent. La force vitale,
se concentrant dans l'intérieur, abandonne les nerfs qui la
communiquaient aux membres; et ceux-ci sont agités par les secousses de
la crainte. C'est encore ainsi que le relâchement du ventre accompagne
la frayeur, parce que les muscles, qui tenaient fermés les conduits des
excréments, abandonnés par la force vitale qui se concentre
intérieurement, lâchent les liens qui devaient retenir les excréments
jusqu'à l'opportunité de la digestion.
Servius donna son assentiment à
ces réponses par un respectueux silence.
CHAPITRE XII.
De quinze
questions proposées par Aviénus à Disaire.
Aviénus : - Puisque mon tour est
venu de faire, comme les autres, des interrogations, je veux ramener sur
des sujets relatifs aux festins la conversation, qui s'était beaucoup
écartée de la table pour passer à d'autres questions. En voyant servir
de la viande salée, que nous appelons lard laridum, mot composé,
je pense, de large aridum (très sec), je me suis proposé souvent
de rechercher pourquoi le mélange du sel avec la viande la conserve
pendant si longtemps; et quoique je puisse en entrevoir de moi-même la
|