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ALLER A LA TABLE DES MATIERES DE MACROBE
MACROBE
SATURNALES
LIVRE SIX
CHAPITRE I. Des vers que Virgile a pris à moitié, ou même en entier, dans d'anciens poètes latins. Eusthate nous a tracé un admirable tableau, dit ici Praetextatus, des emprunts que Virgile a faits à l'antiquité grecque, pour les transporter dans ses poèmes; mais nous n'avons pas oublié pour cela que des hommes que l'on compte parmi les plus savants de notre âge, Furius Albinus et Cécina Albinus, nous ont promis de dévoiler les emprunts que Virgile a faits en outre aux anciens écrivains romains île moment est arrivé d'exécuter cette promesse. - Tout le monde ayant approuvé la proposition, Furius Albiuus parla en ces termes
- Tandis que je désire montrer combien Virgile a su mettre à profit la
lecture des anciens, et recueillir dans leurs divers ouvrages des fleurs
et des ornements dont il a embelli ses poèmes, j'appréhende de fournir
aux ignorants ou aux mal intentionnés l'occasion d'accuser de plagiat un
si grand poète, sans faire attention que le fruit qu'on espère de ses
lectures, c'est de parvenir à imiter ce que l'on trouve de bon dans les
autres, et à s'approprier ce qu'on admire le plus en eux. C'est ce
qu'ont fait réciproquement entre eux les écrivains grecs les plus
distingués : c'est ce qu'ont fait les nôtres réciproquement entre eux,
autant qu'à l'égard de ces derniers. Sans parler des étrangers, il me
serait facile de vous démontrer combien les écrivains de notre ancienne
littérature se sont fait de mutuels emprunts; ce que je pourrai exécuter
plus opportunément dans une autre occasion, si cela vous convient. Je
n'en citerai pour le moment qu'un exemple, qui doit suffire à prouver
mon assertion. Afranius, auteur de comédies à toge, dans celle qui est
intitulée les « Compitales, » répond très convenablement à ceux qui lui
reprochaient d'avoir pris plusieurs choses dans Ménandre. J'avoue,
dit-il, que j'ai puisé non seulement chez lui, mais encore chez tous les
écrivains, même latins, dans lesquels j'ai trouvé quelque chose qui m'a
convenu; et, en cela, j'ai cru agir on ne peut mieux. Si donc une telle
société, une pareille communauté est permise et établie entre les
poètes, et généralement entre tous les écrivains, qui accusera Virgile
de plagiat, parce qu'il a fait des emprunts aux écrivains qui l'ont
précédé, pour en orner ses ouvrages? Ne lui doit-on pas plutôt de la
reconnaissance de ce qu'en transportant quelques-uns de leurs morceaux
dans ses vers qui doivent demeurer éternellement, il a préservé d'un
entier oubli la mémoire de ces anciens auteurs, que notre siècle ne se
contente pas de vouer à l'oubli, mais qu'il commence même à condamner au
mépris? D'ailleurs, Virgile choisit avec tant de discernement, ou il
imite d'une telle manière, que lorsque nous lisons ses emprunts, nous
nous plaisons à les trouver dans ses mains; et nous sommes dans
l'admiration de les voir y produire plus d'effet qu'en leur place
primitive. Je signalerai donc d'abord les demi-vers, puis les vers
presque entiers, que Virgile a pris à d'autres poètes. Je passerai
ensuite aux morceaux qu'il a translatés intégralement, avec de légères
mutations; à ceux dont il a saisi le sens, en laissant clairement en
apercevoir l'origine; à ceux enfin auxquels il a fait des changements
qui n'ont pas empêché d'en découvrir la source. Après cela, je prouverai
que quelques-unes des choses qu'il a prises dans Homère, il ne les y a
point puisées directement, mais que d'autres les y avaient prises avant
lui; et que c'est de ces auteurs qu'il les a transportées dans ses
ouvrages, puisqu'il les avait lus indubitablement. Vertitur interea caelum, et ruit oceano nox. « Cependant le ciel opère sa révolution, et la nuit s'élànce hors de l'Océan. » Ennius, livre sixième Vertitur interea caelum cum ingentibus signis « Cependant le ciel et ses vastes constellations opèrent leur révolution. » Virgile Axem humero torquet stellis ardentibus aptum. « (Atlas) soutient sur ses épaules le ciel orné d'étoiles ardentes. » Ennius, livre premier Qui caelum versat stellis fulgentibus aptum « Il parcourt le ciel orné d'étoiles brillantes. » Livre troisième Caelum prospexit stellis fulgentibus aptum « Il considère le ciel orné d'étoiles brillantes. » Et livre dixième Hinc nox processit stellis ardentibus apta « La nuit s'avance ornée d'étoiles brillantes. » Virgile Conciliumque vocat divum pater atque hominum rex. « Le père des dieux et le roi des humains convoque l'assemblée. » Ennius, livre sixième
Tum cum corde suo divum pater atque
hominum rex « Alors le père des dieux et le roi des humains dit en son coeur. » Virgile Est locus, Hesperiam Grai cognomine dicunt. « Il est un pays que les Grecs nomment Hespérie. » Ennius, livre premier Est locus, Hesperiam quam mortales perhibebant « Il est un pays que les mortels nommaient Hespérie. » Virgile Tuque o Thybri tuo genitor cum flumine sancto. « Et toi, ô père du Tibre, avec ton fleuve sacré. » Ennius, livre premier
Teque,
pater Thyberine, tuo cum flumine sancto Virgile
Accipe, daque fidem: sunt nobis
fortia bello « Reçois ma foi et donne-moi la tienne; car nous avons tous deux de vaillants guerriers. » Ennius, livre premier Accipe, daque fidem, foedusque feri bene firmum « Reçois ma foi et donne-moi la tienne et formons une alliance durable. » Virgile Et lunam in nimbo nox intempesta tenebat. « La nuit orageuse tenait la lune cachée derrière les nuages. » Ennius, livre premier
Cum superum lumen nox intempesta teneret Virgile
Tu tamen interea calido mihi sanguine
poenas « En attendant, ton sang fumant va porter la peine.... » Ennius, livre premier
Non pol homo quisquam faciet inpune
animatus « Je jure qu'aucun homme vivant n'aura fait ceci impunément; pas même toi, car ton sang fumant va me le payer. » Virgile
— Concurrunt undique telis « De tous côtés les indomptables campagnards accourent, armés de traits. » Ennius, livre troisième
Postquam defessi sunt, stant, et
spargere sese « Après s'être fatigués, ils s'arrêtent et s'appuient sur leurs lances; de tous côtés volent leurs traits recourbés. » Virgile — Summa nituntur opum vi. « Ils font les plus grands efforts.... » Ennius, livre quatrième Romani scalis summa nituntur opum vi « Les Romains font les plus grands efforts avec leurs échelles. » Et dans le seizième
Reges per regem statuasque
sepulchraque quaerunt; « Les rois font les plus grands efforts pour « obtenir dans leur empire des statues et des mausolées, et pour se faire un nom. » Virgile Et mecum ingentes oras evolvite belli. « Développer avec moi le vaste tableau de cette guerre ». Ennius, livre sixième Quis potis ingentes oras evolvere belli? « Qui pourra développer le vaste tableau de la guerre? » Virgile Ne qua meis dictis esto mora: Iuppiter hac stat. « Que mes ordres soient exécutés sans aucun délai. Jupiter est pour nous. » Ennius, livre septième Non semper vestra evertit: nunc Iuppiter hac stat « Jupiter ne renverse pas toujours vos entreprises; maintenant il est pour nous. » Virgile Invadunt urbem somno vinoque sepultam. « Ils envahissent la ville ensevelie dans le vin et dans le sommeil. » Ennius, livre huitième Nunc hostes vino domiti somnoque sepulti « Les ennemis sont maintenant domptés par le vin et ensevelis dans le sommeil. » Virgile Tollitur in caelum clamor, cunctique Latini. « Un cri s'élève jusqu'au ciel, et tous les Latins.... » Ennius, livre dix-septième Tollitur in caelum clamor exortus utrisque « Un cri s'élève jusqu'au ciel, parti des deux côtés. » Virgile Quadripedante putrem sonitu quatit ungula campum. « Le cheval frappe de son ongle avec fracas la poussière du sol. » Ennius, livre sixième : Explorant Numidae: totum quatit ungula terram « Les Numides vont à la découverte; la terre retentit sous l'ongle du cheval. » Le même, dans le livre huitième Consequitur, summo sonitu quatit ungula terram « Le cheval poursuit, en frappant fortement la terre de son ongle, » Et dans le livre dix-septième It eques, et plausu cava concutit ungula terram « Le cheval court et au bruit des applaudissements frappe la terre de son pied concave. » Virgile Unus qui nobis cunctando restituit rem. « Un seul homme, en temporisant, releva nos destinées. » Ennius, livre douzième Unus homo nobis cunctando restituit rem « Un seul homme, en temporisant, releva nos destinées. » Virgile Conruit in vulnus: sonitum super arma dederunt. « Pallas tombe sur la blessure, et ses armes retentissent de sa chute. » Ennius, livre seizième Concidit, et sonitum simul insuper arma dederunt « Il tombe, et ses armes retentissent de sa chute. » Virgile Et iam prima novo spargebat lumine terras. « Déjà les premiers feux de l'aurore naissante se répandaient sur la terre. » Lucrèce, livre second Cum primum aurora respergit lumine terras « Lorsque l'aurore commence à arroser la terre de sa lumière. » Virgile Flammarum longos a tergo involvere tractus. « Rouler après soi de longs traits de flamme ». Lucrèce, livre second Nonne vides longos flammarum ducere tractus? « Ne vois-tu pas traîner de longs traits de flamme? » Virgile — Ingeminant abruptis nubibus ignes. « La foudre gronde, et déchire la nue. » Lucrèce, livre second Nunc hinc, nunc illinc abruptis nubibus ignes « La foudre déchire la nue à droite et à gauche. » Virgile — Belli simulachra ciebat. « Ils exécutaient des simulacres de combats. » Lucrèce, livre second Conponunt, conplent; belli simulachra cientur « Ils s'organisent, ils se complètent, ils exécutant des simulacres de combats. » Virgile — Simulachraque luce carentum. « Des fantômes privés de la lumière ». Lucrèce, livre quatrième
— Cum saepe figuras « Il s'étonne, en considérant ces figures, de voir des fantômes privés de la lumière. » Virgile Asper acerba tuens retro redit. « (Le lion) sauvage recule à cet aspect terrible. » Lucrèce, livre cinquième Asper acerba tuens inmani corpore serpens « A cet aspect terrible, un serpent sauvage, d'un corps monstrueux. » Virgile
Tithoni croceum linquens Aurora cubile. Furius, dans le premier livre de ses Annales Interea Oceani linquens Aurora cubile « Cependant l'aurore quittant le lit de l'Océan. » Virgile Quod genus hoc hominum, quaeve hunc tam barbara morem?. « Quelle est cette espèce d'hommes, et quelles sont ces moeurs barbares? » Furius, livre sixième: Quod genus hoc hominum Saturno sancte create? « Quelle est cette espèce d'hommes, ô divin fils de Saturne? » Virgile Rumoresque serit varios, ac talia fatur. « (Juturne) sème dans l'armée différents bruits, et parle de la sorte. » Furius, livre dixième Rumoresque serunt varios, et multa requirunt « Ils répandent et recueillent différents bruits. » Virgile Nomine quemque vocans, reficitque ad praelia pulsos. « En les appelant chacun par son nom, il ramène les fuyards au combat. » Furius, livre onzième
Nomine quemque ciet: dictorum tempus
adesse « Il ramène chacun en l'appelant par son nom; il rappelle que le moment de l'accomplissement des oracles est arrivé. » Et plus bas
Confirmat dictis, simul atque
exuscitat acris « Il les encourage par ses paroles, il ranime dans leur coeur l'ardeur guerrière; il les dispose à revenir au combat. » Virgile Dicite, Pierides, non omnia possumus omnes. « Dites, ô Piérides: nous ne pouvons pas tous toutes choses. » Lucile, livre cinquième: Maior erat natu: non omnia possumus omnes « Il était l'aîné; nous ne pouvons pas tous toutes choses. » Virgile Diversi circumspiciunt: hoc acrior idem. « Chacun regarde de tous côtés : (Nisus) que le succès enflamme. » Pacuvius, dans Médée Diversi circumspicimus, horror percipit « Chacun regarde autour de soi; l'horreur s'empare de nous. » Virgile Ergo iter inceptum peragunt rumore secundo. « Sous ces favorables auspices, ils poursuivent le voyage commencé. » Suévius ; livre cinquième — Redeunt, referunt petita rumore secundo. « Ils reviennent, et rapportent les bruits favorables qu'ils ont recueillis. » Virgile Numquam hodie effugies, veniam quocumque vocaris. « Certainement tu ne m'échapperas pas aujourd'hui; j'irai partout où tu m'appelleras. » Naevius, dans le Cheval de Troie Numquam hodie effugies, quin mea manu moriare « Tu n'éviteras jamais de mourir aujourd'hui de ma main. » Virgile
Vendidit hic auro patriam, dominumque
potentem « Celui-ci a vendu sa patrie pour de l'or, et lui a imposé le joug d'un maître; au gré de son avarice, il a dicté et abrogé des lois. » Varius, de la Mort
Vendidit hic Latium populis, agrosque
Quiritum « Cet homme a vendu le Latium aux étrangers, il a dépouillé chaque citoyen de ses champs; pour de l'argent, il a fait et abrogé des lois. » Virgile Ut gemma bibat et Sarrano dormiat ostro. « Pour boire dans des coupes enrichies de pierreries, et dormir sur la pourpre de Sarra. » Varius, dans la Mort Incubet et Tyriis, atque ex solido bibat auro « Pour coucher sur des tapis de pourpre et boire dans l'or massif. » Virgile Talia secla suis dixerunt currite fusis. « Filez de pareils siècles, ont dit (les Parques) à leurs fuseaux. » Catulle Currite ducenti subtegmine, currite fusi « Courez, fuseaux , courez cent et cent fois votre trame. » Virgile
Felix heu, nimium felix, si litora
tantum Catulle
Iuppiter omnipotens, utinam non
tempore primo « Plût au ciel, ô tout-puissant Jupiter, que les vaisseaux troyens n'eussent jamais touché les rivages de Crète! » Virgile
Magna ossa lacertosque « Il met à nu ses os et ses bras puissants. » Lucile, livre dix-septième
Magna ossa lacertique « Cet homme met à nu ses os et ses membres énormes. » Virgile
Placidam per membra quietem « (Vénus) fait couler un doux sommeil dans les veines ( d'Ascagne ). » Furius, livre premier Mitemque rigat per pectora somnum. « .... Et répand le doux sommeil dans son sein. » Et Lucrèce, livre quatrième
Nunc quibus ille modis somnus per
membra quietem « .... Comment le sommeil verse le repos sur les membres. » Virgile Camposque liquentes. « .... Les champs liquides. » Lucrèce, livre sixième, parlant pareillement de la mer Et liquidam molem, camposque natantes « La masse liquide et les plaines flottantes. » Virgile
Et geminos, duo fulmina belli, « Les Scipions, ces deux foudres de guerre. » Lucrèce, livre troisième Scipiadas, belli fulmen, Carthaginis horror « Les Scipions, foudres de guerre et terreur de Carthage. » Virgile
Et ora « (Cette eau) laissera dans la bouche de ceux qui la goûteront une amertume désagréable. » Lucrèce, livre second Foedo pertorquent ora sapore. « ... Infectent le palais d'une saveur dégoûtante. » Virgile Morte obita quales fama est volitare figuras. « Telles sont ces figures inanimées des morts qui voltigent (dit-on) sur la terre. » Lucrèce, livre premier
Cernere uti videamur eos, audireque
coram, « Ainsi nous croyons voir et entendre devant nous des morts, dont la terre embrasse les os. » C'est aussi de là qu'est imité ce vers de Virgile Et patris Anchisae gremio conplectitur ossa « La terre qui renferme dans son sein les os de mon père Anchise. » Virgile Ora modis adtollens pallida miris. « Présentant son image empreinte d'une étrange pâleur. » Lucrèce, livre premier Sed quaedam simulachra modis pallentia miris « Des fantômes d'une paleur étrange. » Virgile Tum gelidus toto manabat corpore sudor. « Une sueur glacée découlait alors de tout mon corps. » Ennius, livre seizième Tunc timido manat ex omni corpore sudor « La sueur humide découle alors de tout mon corps. » Virgile Labitur uncta vadis abies. « Le bois du navire glisse sur l'onde humide. » Ennius, livre quatorzième Labitur uncta carina, volat super impetus undas « La carène du navire glisse et vole impétueusement sur l'onde. » Virgile Ac ferreus ingruit imber. « Il tombe une pluie de fer. » Ennius, livre huitième
Hastati spargunt hastas, fit ferreus imber Virgile
Apicem tamen incita summum « Cependant le dard rapidement lancé atteignit le cimier de son casque. » Ennius, livre seizième
Tamen induvolans secum abstulit hasta
« Cependant le javelot, en fendant l'air, emporte avec soi le cimier. » Virgile Pulverulentus eques furit: omnes arma requirunt. « Le cheval poudreux s'anime; tous saisissent leurs armes. » Ennius, livre sixième Balantum pecudes quatit: omnes arma requirunt « Ils dispersent le troupeau bêlant. Chacun court aux armes. » Virgile Nec visu facilis, nec dictu adfabilis ulli. « On ne peut le voir, ni parler de lui, sans horreur. » Accius, dans Philoctète Quem neque tueri contra nec adfari queas « On ne peut le considérer, ni lui parler. » Virgile
Aut spoliis ego iam raptis laudabor
opimis, « Je vais m'illustrer, ou par les dépouilles opimes que je remporterai sur vous, ou par une mort glorieuse. » Accius, dans le Jugement des armes
Nam tropaeum ferre me a forti viro
Virgile
Nec, si miserum fortuna Sinonem « Et si la fortune cruelle a pu rendre Sinon malheureux, elle n'en fera jamais un fourbe et un menteur. » Accius, dans Télèphe
Nam si a me regnum fortuna atque opes
« Et si la fortune a pu m'enlever mon empire et mes richesses, elle n'a pu m'enlever ma vertu. » Virgile Disce, puer, virtutem ex me verumque laborem. « O mon fils, apprends de moi le courage et le travail : d'autres t'apprendront à capter la fortune. » Accius, dans le Jugement des armes Virtuti sis par, dispar fortunis patris « Il égale le courage de son père, mais non pas ses destinées. » Virgile
Iamiam nec maxima Iuno, « Non, ni la puissante Junon, ni le fils de Saturne, ne voient que d'un oeil indifférent ce qui se passe ici-bas. » Accius, dans Antigone
Iamiam neque
di regunt, « Non certainement, ni les dieux, ni le roi des dieux, ne s'occupent à gouverner le monde. » Virgile
Num
capti potuere capi? num incensa cremavit « Les captifs ne pourront-ils donc être prisonniers? Et Troie en feu n'aura-t-elle donc pas dévoré ses habitants? Ennius, livre onzième, en parlant des Troyens:
Quae neque Dardaniis campis potuere
perire; « Ils n'auront donc pu périr dans les champs troyens? Ils ne seront point restés prisonniers de celui qui les a pris? Ils n'auront point été consumés par l'incendie qui les a brûlés? » Virgile Multi praeterea, quos fama obscura recondit. « Et plusieurs autres encore que cache une obscure renommée. » Ennius, dans Alexandre Multi alii adventant, paupertas quorum obscurat nomina « Il en arrive plusieurs autres, dont la pauvreté obscurcit le nom. » Virgile Audentes fortuna iuvat. « La fortune seconde les audacieux. » Ennius, livre septième Fortibus est fortuna viris data « La fortune est donnée aux hommes courageux. » Virgile
Recoquunt patrios fornacibus enses;
« Ils retrempent au fourneau les épées de leurs pères, et la faux recourbée se redresse pour former une épée. » Lucrèce, livre cinquième
Inde minutatim processit ferreus
ensis; «Insensiblement le fer se convertit en épée, et la faux d'airain fut rejetée avec mépris. » Virgile
Pocula sunt fontes liquidi atque
exercita cursu « Leurs coupes sont les fontaines liquides et les fleuves battus par leur cours. » Lucrèce, livre cinquième Ad sedare sitim fluvii fontesque vocabant « Pour apaiser leur soif, ils n'invoquaient que les fleuves ou les fontaines. » Virgile
Quos rami fructus, quos ipsa volentia
rura « Il cueille les fruits que les arbres et les champs produisent spontanément. » Lucrèce, livre cinquième
Quod sol atque imbres dederant, quod
terra crearat « Ce que le soleil et les pluies leur accordaient, ce que la terre produisait spontanément, suffisait pour apaiser leur faim. » CHAPITRE Il. Des passages que Virgile a translatés des anciens écrivains latins, ou intégralement, ou avec de légers changements ; et de ceux qu'il a transformés de manière néanmoins à en laisser facilement découvrir l'origine.
Après avoir parlé des vers que
Virgile a transportés dans ses ouvrages, soit intégralement, soit en
partie, ou avec le changement de quelques mots, comme pour leur donner
une couleur nouvelle, je veux maintenant établir la comparaison entre
des passages entiers, afin qu'on puisse considérer, comme dans un
miroir, d'où ils ont été tirés.
Nec sum animi dubius, verbis ea
vincere magnum « Je n'ignore pas combien il est difficile dans ce sujet, de triompher des expressions, et de prêter quelque importance à des objets si légers; mais un doux plaisir m'entraîne vers les sentiers difficiles et déserts du Parnasse, et je me plais à m'ouvrir vers la source de Castalie un chemin qui n'ait été frayé par aucun autre avant moi. » Lucrèce, livre premier
Nec me animi fallit, quam sint
obscura, sed acri « Je n'ignore pas qu'une nuit épaisse en dérobe la connaissance (de la vérité); mais l'espérance de la gloire aiguillonne mon courage, et verse dans mon âme la passion des Muses : cet enthousiasme divin qui m'élève sur la cime du Parnasse, dans des lieux jusqu'alors interdits aux mortels ».
Comparez cet autre passage de Virgile, avec celui d'où il l'a tiré, et
vous y retrouverez la
Si non ingentem foribus domus alta
superbis « S'ils n'habitent point de palais superbes, qui regorgent chaque jour des flots de la multitude qui vient les saluer; si leurs lambris ne sont point revêtus de superbes reliefs......» Et peu après
At secura quies, et nescia fallere
vita, « Du moins au sein de la sécurité, ils jouissent d'une vie qui n'est point sujette aux tourments de la déception, et qui abonde en toute sorte de biens; du moins, sans sortir de leur joyeux héritage, ils trouvent des retraites paisibles, des eaux vives,de fraîches vallées; ils entendent les mugissements des troupeaux; ils goûtent un doux sommeil à l'ombre de leurs arbres; ils ont sous les yeux des forêts, des pâturages; et ils jouissent d'une jeunesse endurcie au travail et accoutumée à se contenter de peu. » Lucrèce, livre second
Si non aurea sunt iuvenum simulachra
per aedes, « Si vos festins nocturnes ne sont point éclairés par des flambeaux que soutiennent de magnifiques statues; si l'or et l'argent ne brillent point dans vos palais; si le son de la lyre ne retentit point sous vos lambris; vous en êtes dédommagés par la fraîcheur des gazons, le cristal des fontaines, et l'ombrage des arbres, au pied desquels vous goûtez des plaisirs qui coûtent peu, surtout dans la riante saison, quand le printemps sème à pleines mains les fleurs sur la verdure. » Virgile, dans les Géorgiques
Non umbrae altorum nemorum, non
mollia possunt « Ni l'ombre des hautes forêts, ni la molle verdure des prés, ni la fraîcheur des ruisseaux, dont l'onde plus pure que le cristal roule sur les cailloux à travers les campagnes, ne peuvent ranimer leurs esprits. » Lucrèce, livre second
Nec tenerae salices atque herbae rore
virentes « Les tendres saules, les herbes rajeunies par la rosée, les bords riants des larges fleuves, n'ont plus de charme, et ne peuvent écarter l'invasion subite du mal. » La couleur générale et les traits particuliers du tableau de la peste, dans le troisième livre des Géorgiques, sont tirés presque en entier de la description de la peste qui se trouve dans le sixième livre de Lucrèce. Virgile commence ainsi.
Hic quondam morbo caeli miseranda
coorta est « Là, s'éleva jadis une maladie, déplorable fléau du ciel, qui fit de grands ravages tout le temps que durèrent les chaleurs de l'automne; elle fit périr toutes les diverses espèces d'ani« maux domestiques ou sauvages. » Lucrèce commence de la manière suivante
Haec ratio quondam morborum et
mortifer aestus « Une maladie de cette espèce, causée par des vapeurs mortelles, désola jadis les contrées où régna Cécrops, rendit les chemins déserts, et épuisa Athènes d'habitants. »
Comme il serait trop long de retracer en entier le tableau de chacun des
deux poètes, j'en prendrai seulement quelques passages, qui feront
ressortir les similitudes des deux descriptions.
Tum vero ardentes oculi atque
adtractus ab alto « Les yeux alors devenaient ardents, la respiration pénible, et entrecoupée de hoquets profonds; les flancs étaient haletants, une humeur noire découlait des narines, et la langue devenue rude obstruait le gosier engorgé. » Lucrèce
Principio caput incensum fervore
gerebant, « Le mal s'annonçait par un feu dévorant qui se portait à la tête; les yeux devenaient rouges et enflammés; l'intérieur du gosier était humecté d'une transpiration de sang noir; le canal de la voix, fermé et resserré par des ulcères; et la langue, cette interprète de l'âme, souillée de sang, affaiblie par la douleur, pesante, immobile, rude au toucher. » Virgile Haec ante exitium primis dant signa diebus « Tels étaient les symptômes qui se manifestalent pendant les premiers jours de la maladie. » (Il a rapporté plus haut quels étaient les symptômes.)
Demissae aures, incertus ibidem « Les oreilles abattues; une sueur intermittente, qui devenait froide aux approches de la mort; la peau sèche et rude au toucher. » Lucrèce
Multaque praeterea mortis tunc signa
dabantur: « On remarquait encore en eux plusieurs autres symptômes de mort: leur âme était troublée par le chagrin et par la crainte, leurs sourcils froncés, leurs yeux hagards et furieux, leurs oreilles inquiétées par des tintements continuels, leur respiration tantôt vive et précipitée, tantôt forte et lente; leur,cou baigné d'une sueur livide, leur salive appauvrie, teinte d'une couleur de safran, salée, et chassée avec peine de leur gosier par une toux violente. » Virgile
Profuit inserto latices infundere
cornu « Le vin qu'on faisait avaler aux (animaux) mourants, par le creux d'une corne, parut être d'abord un moyen unique de salut; mais bientôt ce remède lui-même devint funeste. » Lucrèce
Nec ratio remedi communis certa
dabatur. « Il n'y avait point de remède sûr, ni général ; et le même breuvage qui avait prolongé la vie aux uns était dangereux et mortel pour les autres. » Virgile
Praeterea nec mutari iam pabula
refert: « Il fut inutile de changer de pâturages ; les remèdes même auxquels on eut recours devinrent nuisibles; le mal triompha des médecins. » Lucrèce
Nec requies erat ulla mali: defessa
iacebant « La douleur ne leur laissait aucun repos. Leurs membres étendus ne suffisaient point à ses assauts continuels; et la médecine balbutiait en tremblant à leurs côtés. » Virgile
Ipsis est aer avibus non aequus, et
illae « L'air devint contagieux aux oiseaux eux-mêmes; ils périssaient au milieu des nues, et tombaient morts sur la terre. » Lucrèce
Nec tamen omnino temere illis sedibus
ulla « Les oiseaux ne se montraient jamais de jour impunément, et pendant la nuit les bêtes féroces ne quittaient point leurs forêts. On les voyait presque tous succomber à la contagion et mourir. »
Ne vous semble-t-il pas que les diverses parties de cette description
dérivent d'une même source?
Gaudent perfusi sanguine fratrum, « On voit des hommes qui se plaisent à se baigner dans le sang de leurs frères, ou à les proscrire de leur foyer et de leur douce patrie. » Lucrèce, livre troisième
Sanguine civili rem conflant,
divitiasque « L'homme cimente sa fortune du sang de ses concitoyens, accumule des trésors en accumulant des crimes, suit avec joie les funérailles de son frère. » Virgile
Multa dies variusque labor mutabilis
aevi « La marche inconstante du temps et des circonstances a souvent amélioré les choses, et la fortune s'est fait un jeu de passer d'un parti à l'autre, et de raffermir celui qu'elle avait ébranlé. » Ennius, livre huitième
Multa dies in bello conficit unus:
« Un seul jour, dans la guerre, détruit bien des choses, et fait tout à coup crouler de brillantes destinées. Jamais la fortune ne fut constamment fidèle à qui que ce soit. » Virgile
O praestans animi iuvenis, quantum
ipse feroci « Ô prince généreux, plus tu déploies un courage bouillant, plus il me convient de considérer mûrement les choses, et de peser tous les dangers que je crains. » Accius, dans Antigone
Quanto magis te istiusmodi esse
intellego, « Plus je te vois dans ces dispositions, ô Antigone, plus je dois t'épargner et te protéger. » Virgile O lux Dardaniae, spes o fidissima Teucrum, « Ô toi la gloire des Troyens et leur plus ferme appui. » Ennius, dans Alexandre
O lux Troiae, germane Hector, quid ita cum tuo lacerato « Ô cher Hector! ô toi la gloire d'Ilion! pourquoi me faut-il voir ton corps indignement déchiré? Qui t'a traité de la sorte, et à nos yeux? » Virgile
Frena Pelethronii Lapithae gyrosque
dedere « L'art de monter les chevaux, de les rendre dociles au frein et souples à tous les mouvements, fut inventé par les Lapithes de Péléthronium, qui les formèrent aussi à marcher fièrement, et à bondir avec orgueil sous un cavalier armé. » Varius, dans la Mort
Quem non ille
sinit lentae moderator habenae « Le cavalier, à l'aide de ses rênes, empêche doucement le cheval de dévier selon son caprice; et, au moyen du frein qui lui presse la bouche; il le forme peu à peu à marcher superbement, » Virgile
Talis amor Daphnin, qualis cum fessa
iuvencum « Une génisse éprise d'amour pour un jeune taureau le suit à travers les bois, et, lasse enfin de le chercher, tombe de fatigue au bord d'un ruisseau et se couche sur le gazon, sans que la nuit obscure lui fasse songer à se retirer : que Daphnis éprouve le même amour, sans que je m'inquiète de soulager sa peine! » Varius, dans la Mort
Ceu canis umbrosam lustrans Gortynia
vallem, « Ainsi, dans la vallée ombreuse de Gortyne, si le chien découvre la trace effacée de la biche, s'échauffe après la proie absente et parcourt les lieux où elle a passé, guidé par les molécules déliées qui flottent dans l'atmosphère limpide; tandis que la biche n'est arrêtée dans sa course, ni par les rivières, ni par les escarpements, et qu'à la nuit tardive elle oublie, encore éperdue, de se retirer dans sa retraite. » Virgile
Nec te tua funera mater « ...Moi ta mère, je n'ai pas seulement accompagné tes funérailles, je n'ai pas fermé tes yeux, je n'ai pas lavé tes blessures. » Ennius, dans Ctésiphonte
Neque terram inicere neque cruenta
convestire corpora « Il n'a point été permis à mes larmes douloureuses d'étancher ton sang; il ne m'a point été permis d'envelopper ton corps ensanglanté, et de le couvrir de terre. » Virgile
Namque
canebat uti magnum per inane coacta « Orphée chantait comment les atomes semés dans un vide immense et se mêlant confusément formèrent d'abord la terre, l'air, l'eau et le feu; et comment de ces premiers éléments furent formés tous les êtres, et notre globe lui-même; comment ensuite ce globe que nous habitons devint une masse solide et resserra la mer dans ses bornes, tandis que chaque objet prenait peu à peu sa forme actuelle : il peignait l'étonnement de la terre, lorsque le soleil naissant vint luire pour la première fois sur elle. »
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