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MACROBE

 

SATURNALES

 

LIVRE CINQ

 

livre 4         livre 6

 

CHAPITRE I.

Que Virgile est supérieur à Cicéron, sinon sous tous les rapports, du moins en ce qu'il excelle dans tous les genres de style; tandis que Cicéron n'a excelle que dans un seul. De la division du style en quatre et en deux genres. 

Eusèbe s'étant arrêté en cet endroit, afin de prendre un peu de repos, toute l'assemblée fut d'accord pour reconnaître dans Virgile l'orateur aussi bien que le poëte, et l'observation aussi exacte des règles de l'art oratoire que de celles de la rhétorique. - Dis-moi, ô le premier des docteurs, dit Aviénus à Eusèbe, si l'on consent, comme il le faut bien, à mettre Virgile au rang des orateurs, maintenant, l’homme qui étudie l'art oratoire, lequel devra-t-il préférer, de Virgile ou de Cicéron? - Je vois, dit Eusèbe, ton intention, où tu prétends venir et m'amener c'est à établir, entre les deux écrivains, un parallèle que je veux éviter. Tu me demandes simplement lequel est supérieur à l'autre, afin que , de ma réponse à cette question, il en résulte nécessairement que l'un doive être plus étudié que l'autre. Mais je veux que tu me dispenses d'une décision si difficile et si grave. Il ne m'appartient pas de prononcer sur de si grandes questions; et quelle que dût être mon opinion, j'en appréhenderais également la responsabilité. J'oserai dire seulement, en considérant la fécondité si variée du porte de Mantoue, qu'il embrasse tous les genres d'éloquence, tandis que Cicéron n'a qu'une manière : son éloquence est un torrent abondant et inépuisable. Cependant, il est plusieurs manières d'être orateur. L'un coule et surabonde; l'autre, au contraire, affecte d'être bref et concis; l'un aime en quelque sorte la frugalité dans son style; il est simple, et d'une sobriété d'ornements qui va jusqu'à la sécheresse; l'autre ce complaît dans un discours brillant, riche et fleuri. Toutes ces qualités si opposées, Virgile les réunit; son éloquence embrasse tous les genres. - Je voudrais, dit Aviénus, que tu me fisses sentir plus clairement ces diversités, en me nommant des modèles. Eusèbe répondit: Il est quatre genres d'éloquence, le genre abondant dans lequel Cicéron n'a point d'égal; le genre concis, dans lequel Salluste est au-dessus de tous; le genre sec, dont Fronton est désigné comme le modèle; enfin le genre riche et fleuri, qui abonde dans les écrits de Pline le jeune, et de nos jours, dans ceux de notre ami Symmaque, qui ne le cède, sous ce rapport, à aucun des anciens : or ces quatre genres, on les retrouve dans Virgile.
Voulez-vous l'entendre s'exprimer avec une concision qu'il est impossible de surpasser : 

Et campos ubi Troia fuit.
« Les champs où fut Troie. » 

Voilà comment, en peu de paroles, il détruit, il efface une grande cité, il n'en, laisse pas seulement un débris. Voulez-vous l'entendre exprimer la même idée avec de longs développements :

Venit summa dies et ineluctabile tempus
Dardaniae: fuimus Troes, fuit Ilium et ingens
Gloria Teucrorum. Ferus omnia Iuppiter Argos
Transtulit: incensa Danai dominantur in urbe.
O patria, o divum domus Ilium, et inclyta bello
Moenia Dardanidum!
Quis cladem illius noctis, quis funera fando
Explicet, aut possit lacrimas aequare dolorem?
Urbs antiqua ruit multos dominata per annos.

« Le dernier jour est arrivé, que l'inévitable destin assigna à la race de Dardanus ! Il n'est plus de Troyens; Ilion, qui fut leur gloire, a passé. Le cruel Jupiter a tout livré à Argos; les Grecs sont maîtres de la ville, que la flamme « consume.... O patrie ! ô Ilion, demeure des dieux ! ô remparts célèbres partant d'assauts que leur livrèrent les fils de Danaüs!... Qui pourrait raconter le deuil et les désastres de cette nuit? Quelles larmes pourront égaler de telles douleurs? Elle croule cette cité antique, qui fut reine pendant tant d'années ! »

Quelle source, quel fleuve, quelle mer répandirent jamais plus de flots, que Virgile en cet endroit répand d'expressions? Je passe maintenant à un modèle de simplicité dans l'élocution

Turnus, ut ante volans tardum praecesserat agmen,
Viginti lectis equitum comitatus, et urbi
Inprovisus adest: maculis quem Thracius albis
Portat equus cristaque tegit galea aurea rubra.

« Turnus, qui volait, pour ainsi dire, au-devant de son armée, à son gré trop tardive, arrive à l'improviste devant la ville, suivi de vingt cavaliers d'élite : il monte un cheval thrace, tacheté de blanc; il porte un casque doré, surmonté d'un panache rouge. » 

Voyez maintenant avec quels ornements, avec quelle richesse il sait exprimer, quand il veut, les mêmes choses : 

Forte sacer Cybelae Choreus olimque sacerdos
Insignis longe Phrygiis fulgebat in armis,
Spumantemque agitabat equum, quem pellis aenis
In plumam squamis auro conserta tegebat.
Ipse peregrina ferrugine clarus et ostro
Spicula torquebat Lycio Cortynia cornu...
Pictus acu tunicas et barbara tegmina crurum. 

« Choré, consacré à Cybèle, et qui en fut autrefois le prêtre, se faisait remarquer au loin par l'éclat de ses armes phrygiennes; son cheval écumant s'agitait sous lui, décoré d'une peau brodée d'or, et garnie d'écailles de bronze, posées les unes sur les autres, comme les plumes sont sur l'oiseau; le fer étranger et la pourpre brillaient sur lui; il lançait des traits « fabriqués à Cortyne, avec un arc travaillé en Lycie. Il portait aussi une tunique brodée et des brodequins, à la manière des peuples barbares. »

Vous venez de voir séparément des modèles de chaque genre de style en particulier. Voulez-vous voir maintenant comment Virgile sait les allier tous quatre, et former un tout admirable de leurs diversités :

Saepe etiam steriles incendere profuit agros
Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis:
Sive inde occultas vires et pabula terrae
Pinguia concipiunt, sive illis omne per ignem
Excoquitur vitium atque exudat inutilis humor,
Seu plures calor ille vias et caeca relaxat
Spiramenta, novas veniat qua sucus in herbas,
Seu durat magis et venas astringit hiantes,
Ne tenues pluviae rapidive potentia solis
Acrior aut Boreae penetrabile frigus adurat.

« Souvent il convient de mettre le feu aux champs stériles, et de livrer le petit chaume aux flammes pétillantes; soit que cette opération communique actuellement à la terre de nouvelles forces et produise un abondant engrais, soit que le feu consume les substances délétères et fasse exhaler l'humidité superflue, soit que la chaleur élargisse les pores et les filtres secrets à travers lesquels les plantes renouvellent leurs sucs; soit enfin qu'au contraire la terre, par l'action du feu, s'endurcisse et resserre ses fissures, en sorte que ni les pluies, ni l'action rapide et puissante du soleil, ni le souffle glacial et pénétrant de Borée, ne lui enlèvent sa substance. »

Voilà un genre de style que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Il réunit tout: concision sans négligence, abondance sans vide, simplicité sans maigreur, richesse sans redondance.
Il est encore deux autres genres de style différents dans leur couleur : l'un est sérieux et grave, c'est le caractère de celui de Crassus. Virgile l'a employé dans la réponse de Latinus à Turnus :

O praestans animi iuvenis, quantum ipse feroci
Virtute exuperas, tanto me inpensius aequum est
Consulere, et reliqua.

« Jeune homme, votre âme est élevée ; mais plus votre courage est ardent, plus il me convient à moi de réfléchir mûrement, etc. »

L'autre genre de style, au contraire, est audacieux, ardent, offensif. C'était celui d'Antoine; il n'est pas inusité dans Virgile :

— Haud talia dudum
Dicta dabas. Morere, et fratrem ne desere frater.

« Ce n'est pas ainsi que naguère tu parlais. Meurs, et va rejoindre ton frère. »

Vous voyez que l'éloquence de Virgile se distingue par la réunion de la variété de tous les genres, que le poète opère avec tant d'habileté, que je ne puis m'empêcher d'imaginer qu'une sorte de prescience divine lui révélait qu'il était destiné à servir de modèle à tous. Aussi n'a-t-il suivi aucun autre modèle que la nature, mère de toutes choses, en la voilant; comme dans la musique l'harmonie couvre la diversité des sons. En effet, si l'on considère attentivement le monde, on reconnaîtra une grande analogie entre son organisation divine, et l'organisation divine aussi du poème de Virgile. Car, de même que l'éloquence du poète réunit toutes les qualités, tantôt concise, tantôt abondante, tantôt simple, tantôt fleurie, tantôt calme ou rapide, tout ensemble; de même aussi la terre, ici est ornée de moissons et de prairies, là hérissée de rochers et de forêts; ailleurs desséchée par les sables, plus loin arrosée par les sources, ou couverte en partie par la vaste mer. Pardonnez-moi cette comparaison; elle n'a rien d'exagéré; car si je prends dix rhéteurs parmi ceux qui fleurirent dans Athènes, cette capitale de l'Attique, je trouverai dans le style de chacun des qualités différentes; tandis que Virgile les aura réunies toutes en lui.

CHAPITRE II.

Des emprunts que Virgile a faits aux Grecs; et que le plan de l'Énéide est modelé sur ceux de l'Iliade, et de l'Odyssée d'Homère.

Évangelus prenant la parole dit ironiquement :
- C'est très-bien, certainement, d'attribuer à quelque main divine l'ouvrage du paysan de Mantoue; car je ne craindrais pas d'assurer qu'il n'avait lu aucun de ces rhéteurs grecs dont tu as parlé tout à l'heure. Comment en effet un habitant du pays des Vénètes, né de parents rustiques, élevé au milieu des broussailles et des forêts, aurait-il pu acquérir la plus légère connaissance de la littérature grecque? -
Eustathe - Prends garde, Évangelus, qu'il n'est aucun des auteurs grecs, même parmi les plus distingués, qui ait puisé dans les trésors de savoir de cette nation avec autant d'abondance que Virgile, ou qui ait su les mettre en oeuvre avec autant d'habileté qu'il a fait dans son poème. -
Praetextatus - Eustathe, tu es prié de nous communiquer, sur ce sujet, tout ce que ta mémoire te fournira à l'instant.
Tout le monde se joignit à Praetextatus pour adresser à Eustathe les mêmes sollicitations, et il commença en ces termes :
Vous vous attendez peut-être à m'entendre répéter des choses déjà connues : que Virgile, dans ses Bucoliques, a imité Théocrite, et dans les Géorgiques, Hésiode; que, dans ce dernier ouvrage, il a tiré ses pronostics dés orages et de la sérénité, du livre des Phénomènes d'Aratus; qu'il a transcrit, presque mot à mot, de Pisandre, la description de la ruine de Troie, l'épisode de Sinon et du cheval de bois, et enfin tout ce qui remplit le second livre de l'Énéide. L'ouvrage de Pisandre a cela de remarquable entre tous ceux des poètes de sa nation, que, commençant aux noces de Jupiter et de Junon, il renferme toute la série des événements qui ont eu lieu depuis cette époque jusqu'au siècle de l'auteur, et qu'il forme un corps de ces nombreux épisodes historiques. Le récit de la ruine de Troie est de ce nombre, et l'on suppose que celui de Virgile n'est qu'une traduction littérale de celui de Pisandre. Cependant je passe sous silence ces observations et quelques autres encore, qui ne sont que des déclamations d'écolier. Mais, par exemple, les combats de l'Énéide ne sont-ils pas pris de l'Iliade, et les voyages d'Énée ne sont-ils pas imités de ceux d'Ulysse? Seulement le plan des deux ouvrages a nécessité une différence dans la disposition des parties; car tandis qu'Homère ne fait voyager Ulysse que lorsqu'il revient de la prise de Troie, et après que la guerre est terminée ; dans Virgile, la navigation d'Énée précède les combats qu'il va livrer en Italie. Homère, dans son premier livre, donne Apollon pour ennemi aux Grecs, et il place le motif de sa haine dans l'injure faite à son pontife. Virgile donne Junon pour ennemie aux Troyens; mais les motifs de la haine de la déesse sont de la création du poète. Une observation que je ferai sans y attacher beaucoup d'importance, quoique tout le monde, je crois, ne l'ait pas signalée, c'est que Virgile, après avoir promis, dès le premier vers, de prendre Énée à son départ des rivages troyens : 

— Troiae qui primus ab oris
Italiam fato profugus Lavinaque venit
Litora,

- « (Je chante) celui qui, poursuivi par le destin, arriva le premier des bords troyens en Italie, et atteignit les rivages latins; » 

- lorsqu'il en vient à commencer sa narration, ce n'est point de Troie, mais de la Sicile qu'il fait appareiller la flotte d'Énée : 

Vix e conspectu Siculae telluris in altum
Vela dabant laeti.

« A peine leurs voiles joyeuses, perdant de vue la terre de Sicile, commençaient à cingler vers la haute mer. » 

- Ce qui est entièrement imité d'Homère, lequel évitant dans son poème de suivre la marche de l'histoire, dont la première loi consiste à prendre les faits à leur origine et à les conduire jusqu'à leur fin par une narration non interrompue, entre en matière par le milieu de l'action, pour revenir ensuite vers son commencement ; artifice usité par les poètes. Ainsi, il ne commence point par montrer Ulysse quittant le rivage troyen; mais il nous le fait voir s'échappant de l'île de Calypso, et abordant chez les Phéaciens. C'est là qu'à la table du roi Alcinoüs, Ulysse raconte lui-même sa traversée de Troie chez Calypso. Après cela, le poète reprend de nouveau la parole en son propre nom, pour nous raconter la navigation de son héros, de chez les Phéaciens jusqu'à Ithaque. Virgile, à l'imitation d'Homère, prend Énée en Sicile, et le conduit par mer jusqu'en Libye. Là, dans un festin que lui donne Didon, c'est Énée lui-même qui raconte sa navigation depuis Troie jusqu'en Sicile, en résumant en un seul vers, ce que le poète avait décrit longuement: 

Hinc me digressum vestris deus adpulit oris.

« C'est de là que je suis parti pour venir, poussé par quelque dieu, aborder sur vos côtes. » 

Après cela le poète décrit de nouveau, en son propre nom, la route de la flotte, depuis l'Afrique jusqu'en Italie : 

Interea medium Aeneas iam classe tenebat
Certus iter.

« Cependant la flotte d'Énée poursuivait sa route sans obstacles. » 

Que dirai-je enfin? le poème de Virgile n'est presque qu'un miroir fidèle de celui d'Homère. L'imitation est frappante dans la description de la tempête. On peut, si l'on veut, comparer les vers des deux poèmes. Vénus remplit le rôle de Nausicaa, fille du roi Alcinoüs ; Didon, dans son festin, celui d'Alcinoüs lui-même. Elle participe aussi du caractère de Scylla, de Charybde et de Circé. La fiction des îles Strophades remplace celle des troupeaux du Soleil. Dans les deux poèmes, la descente aux enfers, pour interroger l'avenir, est introduite avec l'accompagnement d'un prêtre. On retrouve Épanor dans Palinure; Ajax en courroux, dans Didon irritée; et les conseils d'Anchise correspondent à ceux de Tirésias. Voyez les batailles de l'Iliade, et celles de l'Énéide, où l'on trouve peut-être plus d'art; voyez, dans les deux poèmes, l'énumération des auxiliaires, la fabrication des armes, les divers exercices gymnastiques, les combats entre les rois, les traités rompus, les complots nocturnes; Diomède, à l'imitation d'Achille, repoussant la députation qui lui est envoyée; Énée se lamentant sur Pallas, comme Achille sur Patrocle; l'altercation de Drancès et de Turnus, pareille à celle d'Agamemnon et d'Achille, (quoique, dans l'un des deux poèmes, l'un soit poussé par son intérêt, et dans l'autre par l'amour du bien public) ; le combat singulier entre Énée et Turnus, dans lequel, comme dans celui d'Achille et d'Hector, des captifs sont dévoués, dans l'un aux mânes de Patrocle, dans l'autre à ceux de Pallas : 

— Sulmone creatos
Quattuor hic iuvenes, totidem quos educat Ufens,
Viventes rapit, inferias quos immolet umbris.

« En ce moment Énée saisit, pour les immoler aux ombres infernales, quatre jeunes gens fils de Sulmuni et quatre autres qu'élevait Ufens. »

Poursuivons. Lycaon, dans Homère, atteint dans sa fuite, a recours aux prières pour fléchir Achille, qui ne fait grâce à personne, dans la douleur qu'il ressent de la mort de Patrocle; dans Virgile, Magus, au milieu de la mêlée, se trouve dans une position semblable. 

Inde Mago procul infestam contenderat hastam?

« Énée avait lancé de loin à Magus un javelot meurtrier. » 

Et lorsqu'il lui demande la vie en embrassant ses genoux, Énée lui répond : 

— Belli commercia Turnus
Sustulit ista prior, iam tum Pallante perempto.

« Turnus a le premier banni de nos combats les échanges de guerre, lorsqu'il a tué Pallas. » 

Les insultes qu'Achille adresse au cadavre de Lycaon, Virgile les a traduites par celles qu'Énée adresse à Tarquitius. Homère avait dit : 

ἐνταυθοῖ νῦν κεῖσο μετ' ἰχθύσιν, οἵ σ' ὠτειλὴν
αἷμ' ἀπολιχμήσονται ἀκηδέες· οὐδέ σε μήτηρ
ἐνθεμένη λεχέεσσι γοήσεται, ἀλλὰ Σκάμανδρος 125
οἴσει δινήεις εἴσω ἁλὸς εὐρέα κόλπον· (Iliade, XXI)

« Va au milieu des poissons, qui ne craindront pas de boire le sang qui coule de tes blessures; Ta mère ne te déposera point sur un lit pour t'arroser de ses larmes; mais les gouffres du Scamandre t'entraîneront dans le vaste sein de la mer. »

Après lui le poète latin a dit : 

Istic nunc, metuende, iace, et reliqua.

« Maintenant, guerrier redoutable, reste là étendu, etc. »

CHAPITRE III.

Des divers passages de Virgile traduits d'Homère.

Je rapporterai, si vous le voulez, les vers que Virgile a traduits d'Homère, presque mot pour mot. Ma mémoire ne me les rappellera pas tous, mais je signalerai tous ceux qui viendront s'offrir à moi : 

νευρὴν μὲν μαζῷ πέλασεν, τόξῳ δὲ σίδηρον. (Iliade, IV, 123)

« Il retire la corde vers sa poitrine, et place le fer sur l'arc. »

Homère a exprimé toute l'action en aussi peu de mots que lui a permis la richesse de son idiome. Votre poète dit la même chose, mais en employant une période : 

Adduxit longe, donec curvata coirent
Inter se capita, et manibus iam tangeret aequis,
Laeva aciem ferri, dextra nervoque papillam.

« Camille tend fortement son arc, au point que la courbure des deux extrémités les fit se rencontrer; ses deux mains sont à une égale distance du milieu de l'arc; la gauche dirige le fer, la droite tire le nerf vers sa poitrine. » 

Homère a dit 

— Οὐδέ τις ἅλλη
φαίνετο γαιάων, ἀλλ᾽ οὐρανὸς ἠδὲ θάλασσα.

« On n'apercevait plus la terre, on ne voyait plus que le ciel et la mer. Alors Saturne abaissa sur le navire une nuée sombre, qui obscurcit la surface de la mer. »

(Virgile)

— Nec iam amplius ulla
Adparet tellus, caelum undique et undique pontus.

« On n'apercevait plus aucune terre; de tous côtés on ne voyait que cieux et mers. »

(Homère)

πορφύρεον δ' ἄρα κῦμα περιστάθη, οὔρεϊ ἶσον,
κυρτωθέν, (Odyssée, XI, 243)

« Pareil à une montagne, le flot azuré les enveloppe de ses plis. »

(Virgile)

Curvata in molis faciem circumstetit unda.

« L'eau s'arrête autour (d'Aristée), et se courbe en forme de montagne. »

Homère a dit, en parlant du Tartare

τόσσον ἔνερθ' ᾿Αΐδεω ὅσον οὐρανός ἐστ' ἀπὸ γαίης· (Iliade, VIII, 15)

« L'enfer est autant au-dessous de la terre, que le ciel au-dessus. »

(Virgile)

Bis patet in praeceps tantum tenditque sub umbras,
Quantus ad aethereum caeli suspectus Olympum. 

« Le Tartare est deux fois aussi profondément enfoncé vers les ombres, que l'Olympe est suspendu au loin dans les hauteurs de l'Éther. »

(Homère)

αὐτὰρ ἐπεὶ πόσιος καὶ ἐδητύος ἐξ ἔρον ἕντο, (Iliade, I, 469)

« Après qu'ils eurent satisfait leur faim et leur soif. »

(Virgile)

Postquam exempta fames, et amor conpressus edendi. 

« Après qu'on eut apaisé la faim et éteint l'appétit. »

(Homère)

τῷ δ' ἕτερον μὲν ἔδωκε πατήρ, ἕτερον δ' ἀνένευσε·
νηῶν μέν οἱ ἀπώσασθαι πόλεμόν τε μάχην τε
δῶκε, σόον δ' ἀνένευσε μάχης ἐξαπονέεσθαι. (Iilade, XVI, 250)

« Telle fut la prière (d'Achille). Jupiter l'entendit, et, dans sa sagesse, l'exauça en partie, mais lui refusa l'autre partie - il voulut bien lai accorder de repousser la guerre de dessus les vaisseaux des Grecs; mais il lui refusa de revenir sauf du combat. »

(Virgile)

Audiit, et votis Phoebus succedere partem
Mente dedit, partem volucres dispersit in auras. 

« Phébus entendit la prière (d'Arruns), et il résolut d'en exaucer la moitié, mais il laissa l'autre se perdre dans les airs. »

(Homère)

νῦν δὲ δὴ Αἰνείαο βίη Τρώεσσιν ἀνάξει
καὶ παίδων παῖδες, τοί κεν μετόπισθε γένωνται. (Iliade, XX, 307)

« Énée doit désormais régner sur les Troyens, ainsi que les enfants de ses enfants et leur postérité. »

(Virgile)

Hic domus Aeneae cunctis dominabitur oris,
Et nati natorum et qui nascentur ab illis. 

« C'est de là que la maison d'Énée dominera surtout le monde, ainsi que les enfants de ses enfants, et leur postérité. »

Dans un autre endroit, Homère a dit

καὶ τότ' ᾿Οδυσσῆος λύτο γούνατα καὶ φίλον ἦτορ, (Odyssée, XXII, 147)
Αἴας δ' ἐρρίγησε, κασίγνητον δὲ προσηύδα· (Iliade, XV, 436)

« Alors Ulysse sentit ses genoux fléchir sous lui, son courage l'abandonner; et s'adressant à son coeur magnanime, il se disait à lui-même. »

De ces deux vers, Virgile n'en a fait qu'un

Extemplo Aeneae solvuntur frigore membra. 

« A cette vue les membres d'Énée sont glacés par l'effroi. »

(Homère)

πότνι' ᾿Αθηναίη ἐρυσίπτολι δῖα θεάων
ἆξον δὴ ἔγχος Διομήδεος, ἠδὲ καὶ αὐτὸν
πρηνέα δὸς πεσέειν Σκαιῶν προπάροιθε πυλάων, (Iliade, VI, 305)

« Auguste Minerve, gardienne de la ville, la plus excellente des déesses, brise la hache de Diomède, et qu'il soit lui-même précipité devant les portes de Scée. »

(Virgile)

Armipotens, praesens belli, Tritonia virgo,
Frange manu telum Phrygii praedonis et ipsum
Pronum sterne solo portisque effunde sub ipsis. 

« Toute puissante modératrice de la guerre, chaste Minerve; brise de ta propre main le fer du ravisseur phrygien; renverse-le lui-même sur la poussière, et étends-le devant les portes (de la ville). »

(Homère)

οὐρανῷ ἐστήριξε κάρη καὶ ἐπὶ χθονὶ βαίνει· (Iliade, IV, 443)

« (La Discorde) se montre d'abord d'une petite stature ; mais bientôt elle porte sa tête dans les cieux, tandis que ses pieds foulent la terre. »

(Virgile)

Ingrediturque solo et caput inter nubila condit.

« (La Renommée) marche sur la terre, et cache sa tête parmi les nuages. »

Homère a dit, en parlant du sommeil

καὶ τῷ νήδυμος ὕπνος ἐπὶ βλεφάροισιν ἔπιπτε,
νήγρετος, ἥδιστος, θανάτῳ ἄγχιστα ἐοικώς. (Iliade, XIII, 79)

« Un doux sommeil, profond, délicieux, image de la mort, s'appesantit sur les paupières (d'Ulysse). »

Virgile a dit à son tour

Dulcis et alta quies placidaeque simillima morti. 

« Un sommeil doux et profond, semblable à une mort paisible. »

(Homère)

ναὶ μὰ τόδε σκῆπτρον, τὸ μὲν οὔ ποτε φύλλα καὶ ὄζους 235
φύσει, ἐπεὶ δὴ πρῶτα τομὴν ἐν ὄρεσσι λέλοιπεν,
οὐδ' ἀναθηλήσει· περὶ γάρ ῥα/ ἑ χαλκὸς ἔλεψε
φύλλά τε καὶ φλοιόν· νῦν αὖτε μιν υἷες ᾿Αχαιῶν
ἐν παλάμῃς φορέουσι δικασπόλοι, οἵ τε θέμιστας
πρὸς Διὸς εἰρύαται· (Iliade, I)

« Je te le promets, je t'en fais le plus grand des serments; par ce sceptre qui ne produira plus de rameaux ni de feuilles, puisqu'il a été séparé du tronc de l'arbre des montagnes qui le porta; par ce sceptre qui ne repoussera plus, puisque la hache l'a émondé de ses feuilles et dépouillé de son écorce, et que les juges des Grecs le tiennent dans leurs mains, lorsqu'ils rendent la justice au nom de Jupiter. »

(Virgile)

Ut sceptrum hoc (dextra sceptrum nam forte gerebat)
Numquam fronde levi fundet virgulta neque umbram,
Cum semel in silvis imo de stirpe recisum
Matre caret, posuitque comas et brachia ferro,
Olim arbos, nunc artificis manus aere decoro
Inclusit, patribusque dedit gestare Latinis.

« Mon serment est aussi infaillible qu'il est certain que ce sceptre (Latinus portait alors le « sien) ne poussera jamais la moindre branche ni la moindre feuille qui puisse donner de l'ombrage, puisqu'il a été retranché du tronc maternel de l'arbre de la forêt, et dépouillé par le feu de ses feuilles et de ses branches, alors que la main de l'ouvrier osa le revêtir d'un métal précieux, pour être porté par les princes latins. »

Maintenant, si vous le trouvez bon, je vais cesser la comparaison des vers traduits d'Homère par Virgile. Un récit si monotone produirait à la fin la satiété et le dégoût, tandis que le discours peut se porter sur d'autres points non moins convenables au sujet.
Continue, dit Aviénus, à faire l'investigation de tout ce que Virgile a soustrait à Homère. Quoi de plus agréable en effet que d'entendre les deux premiers des poètes exprimant les mêmes idées? Trois choses sont regardées comme également impossibles: dérober à Jupiter sa foudre, à Hercule sa massue, à Homère, son vers; et quand même on y parviendrait, quel autre que Jupiter saurait lancer la foudre? qui pourrait lutter avec Hercule? qui oserait chanter de nouveau ce qu'Homère a déjà chanté? Et néanmoins Virgile a transporté dans son ouvrage, avec tant de bonheur, ce que le poète grec avait dit avant lui, qu'il a pu faire croire qu'il en était le véritable auteur. Tu rempliras donc les voeux de toute l'assemblée, si tu veux bien lui faire connaître tout ce que notre poète a emprunté au vôtre. - Je prends donc, dit Eustathe, un exemplaire de Virgile, parce que l'inspection de chacun de ses passages me rappellera plus promptement les vers d'Homère qui y correspondent. - Par ordre de Symmaque, un serviteur alla chercher dans la bibliothèque le livre demandé. Eustathe l'ouvre au hasard, et jetant les yeux sur le premier endroit qu'il rencontre ; - Voyez, dit-il, la description du port d'Ithaque transportée à la cité de Didon

Est in secessu longo locus: insula portum
Efficit obiectu laterum, quibus omnis ab alto
Frangitur inque sinus scindit sese unda reductos.
Hinc atque hinc vastae rupes geminique minantur
In caelum scopuli, quorum sub vertice late
Aequora tuta silent: tum silvis scena coruscis
Desuper horrentique atrum nemus inminet umbra.
Fronte sub adversa scopulis pendentibus antrum:
Intus aquae dulces vivoque sedilia saxo,
Nympharum domus. Hic fessas non vincula naves
Ulla tenent, unco non adligat anchora morsu. 

« Là, dans une rade enfoncée, se trouve un port formé naturellement par les côtes d'une île; les vagues qui viennent de la haute mer se brisent contre cette île, et, se divisant, entrent dans le port par deux passages étroits : à droite et à gauche s'élèvent deux roches dont les sommités menacent le ciel, et à l'abri desquelles la mer silencieuse jouit du calme dans un grand espace; leur cime est chargée d'une forêt d'arbres touffus, qui répandent sur le port une ombre épaisse et sombre. Derrière la forêt, un antre est creusé dans les cavités des rochers suspendus; on y trouve des eaux douces, et des sièges taillés dans le roc vif. C'est là la « demeure des Nymphes; là, les vaisseaux battus par la tempête trouvent le repos, sans être attachés par aucun câble, ni fixés par des ancres. » (Virgile.)


Φόρκυνος δέ τίς ἐστι λιμήν, ἁλίοιο γέροντος,
ἐν δήμῳ ᾿Ιθάκης· δύο δὲ προβλῆτες ἐν αὐτῷ
ἀκταὶ ἀπορρῶγες, λιμένος ποτιπεπτηυῖαι,
αἵ τ' ἀνέμων σκεπόωσι δυσαήων μέγα κῦμα 100
ἔκτοθεν· ἔντοσθεν δέ τ' ἄνευ δεσμοῖο μένουσι
νῆες ἐΰσσελμοι, ὅτ' ἂν ὅρμου μέτρον ἵκωνται.
αὐτὰρ ἐπὶ κρατὸς λιμένος τανύφυλλος ἐλαίη,
ἀγχόθι δ' αὐτῆς ἄντρον ἐπήρατον ἠεροειδές,
ἱρὸν νυμφάων αἱ νηϊάδες καλέονται. (Odyssée, XIII)

« Sur la côte d'Ithaque, il est un port consacré au vieillard Phorcus, dieu marin. Ce port est produit par la disposition de la côte escarpée, qui s'ouvre entre deux lignes parallèles pour former un canal où la mer est à l'abri de la fureur des vents qui l'agitent au dehors; les vaisseaux bien construits peuvent séjourner dans l'intérieur de ce port, sans être attachés; l'olivier touffu orne le sommet de la côte - non loin est située une caverne gracieuse et profonde, consacrée aux Nymphes des eaux, dans l'intérieur de laquelle on trouve des urnes et des coupes formées par le roc, et où l'abeille fabrique son miel. » (Homère.)

 

CHAPITRE IV

Des passages du premier livre de l'Énéide, traduits d'Homère.

Aviénus pria Eustathe de ne point faire ses remarques sur des passages pris çà et là, mais de suivre un ordre méthodique, en partant du commencement du poème. Eustathe ayant donc retourné les feuilles jusqu'au talon, commença ainsi :
(Virgile) 

Aeole, namque tibi divum pater atque hominum rex
Et mulcere dedit fluctus et tollere vento. 

« Éole ; toi à qui le père des dieux et des hommes a donné le pouvoir d'apaiser les flots, ou de les soulever par les vents. »

(Homère)

κεῖνον γὰρ ταμίην ἀνέμων ποίησε Κρονίων,
ἠμὲν παυέμεναι ἠδ' ὀρνύμεν, ὅν κ' ἐθέλῃσι. (Odyssée, Livre X, 20)

« Saturne a constitué (Éole) le gardien des vents, qu'il peut apaiser ou déchaîner à son gré. »

(Virgile)

Sunt mihi bis septem praestanti corpore nymphae:
Quarum quae forma pulcherrima, Deiopeia,
Connubio iungam stabili propriamque dicabo. 

« J'ai quatorze Nymphes d'une beauté parfaite; Déiopée est la plus belle d'entre elles ; elle sera à toi, unie par les liens durables du mariage. »

(Homère)

ἀλλ' ἴθ', ἐγὼ δέ κέ τοι Χαρίτων μίαν ὁπλοτεράων
δώσω ὀπυιέμεναι καὶ σὴν κεκλῆσθαι ἄκοιτιν. (Iliade, XIV, 266)

« Ainsi donc, agis en ma faveur; et je te donnerai pour épouse la plus jeune des Grâces, Pasithée, pour laquelle tu brûles tous les jours de ta vie. »

La tempête qu'Éole excite contre Énée, ainsi que le discours que celui-ci adresse à ses compagnons sur leur situation, sont imités de la tempête et du discours d'Ulysse, à l'égard duquel Neptune remplit le même office qu'Éole. Comme ce passage est long dans les deux poètes, je ne le rapporte point; j'en indiquerai le commencement pour ceux qui voudront le lire dans le livre de l'Énéide; c'est à ce vers :

Haec ubi dicta, cavum conversa cuspide montem,

« Il dit, et tourne son sceptre contre la montagne caverneuse. »

Et dans Homère, au cinquième livre de l’Odyssée :

ὣς εἰπὼν σύναγεν νεφέλας, ἐτάραξε δὲ πόντον
χερσὶ τρίαιναν ἑλών·

« Il dit; et prenant son trident, il rassemble les nuages et trouble la mer, en déchaînant les vents avec toutes leurs tempêtes. »

(Virgile)

Ut primum lux alma data est, exire locosque
Explorare novos, quas vento accesserit oras,
Qui teneant, nam inculta videt, hominesne feraene,
Quaerere constituit, sociisque exacta referre. 

« Dès que le jour secourable parut, il résolut de sortir pour aller reconnaître sur quelles nouvelles côtes il avait été jeté par les vents, et si ce pays, qui lui paraissait inculte, était habité par dès hommes ou par des bêtes, afin d'en instruire ensuite ses compagnons. »

(Homère)

ἀλλ' ὅτε δὴ τρίτον ἦμαρ ἐυπλόκαμος τέλεσ' ᾿Ηώς,
καὶ τότ' ἐγὼν ἐμὸν ἔγχος ἑλὼν καὶ φάσγανον ὀξὺ
καρπαλίμως παρὰ νηὸς ἀνήιον ἐς περιωπήν,
εἴ πως ἔργα ἴδοιμι βροτῶν ἐνοπήν τε πυθοίμην. (Odyssée, X, 156)

« Mais l'aurore du troisième jour s'étant levée radieuse, je prends ma lance et mon épée, et je m'élance hors du vaisseau, pour aller à la découverte, désirant d'entendre la voix d'un mortel et d'apercevoir quelques travaux de sa main. »

(Virgile) 

Nulla tuarum audita mihi neque visa sororum,
O quam te memorem, virgo? namque haud tibi vultus
Mortalis, nec vox hominem sonat, o dea certe,
An Phoebi soror an nympharum sanguinis una? 

« Qui es-tu, ô vierge, toi dont je n'ai jamais vu ni entendu la soeur, toi qui n'as ni le visage ni la voix d'une mortelle, toi qui es certainement une déesse? Es-tu la soeur de Phébus, ou l'une de ses nymphes? »

(Homère)

"γουνοῦμαί σε, ἄνασσα· θεός νύ τις, ἦ βροτός ἐσσι;
εἰ μέν τις θεός ἐσσι, τοὶ οὐρανὸν εὐρὺν ἔχουσιν,  150
᾿Αρτέμιδί σε ἐγώ γε, Διὸς κούρῃ μεγάλοιο,
εἶδός τε μέγεθός τε φυήν τ' ἄγχιστα ἐίσκω· (Odyssée, VI)

« Je te supplie, ô reine, que tu sois une divinité, ou bien une mortelle. Mais non, tu es une de ces divinités qui habitent la vaste étendue des cieux; ta beauté, ta stature, tes traits, me portent à te prendre pour Diane, fille du grand Jupiter ».

(Virgile) 

O dea, si prima repetens ab origine pergam,
Et vacet annales nostrorum audire laborum,
Ante diem clauso conponet vesper Olympo. 

« O déesse, si je reprenais les événements à leur origine, et que tu eusses le loisir d'écouter les annales de nos malheurs, Vesper aurait auparavant borné dans le ciel la carrière du jour. »

(Homère)

τίς κεν ἐκεῖνα
πάντα γε μυθήσαιτο καταθνητῶν ἀνθρώπων;
οὐδ' εἰ πεντάετές γε καὶ ἑξάετες παραμίμνων
ἐξερέοις ὅσα κεῖθι πάθον κακὰ δῖοι ᾿Αχαιοί· (Odyssée, III)

« Quel mortel pourrait raconter toutes ces choses? cinq ou six ans ne suffiraient pas pour raconter tous les malheurs qu'ont éprouvés les généreux Grecs. »

(Virgile)

At Venus obscuro gradientes aere sepsit,
Et multo nebulae circum dea fudit amictu,
Cernere ne quis eos, neu quis contingere posset,
Molirive moram aut veniendi poscere causas. 

« Tandis qu'ils étaient en marche, Vénus répandit autour d'eux un brouillard épais dont ils furent enveloppés, afin que personne ne pût les apercevoir, ou retarder leurs pas, ou s'informer des causes de leur venue. »

(Homère) 

καὶ τότ' ᾿Οδυσσεὺς ὦρτο πόλινδ' ἴμεν· ἀμφὶ δ' ᾿Αθήνη
πολλὴν ἠέρα χεῦε φίλα φρονέουσ' ᾿Οδυσῆι, 15
μή τις Φαιήκων μεγαθύμων ἀντιβολήσας
κερτομέοι τ' ἐπέεσσι καὶ ἐξερέοιθ' ὅτις εἴη. (Odyssée, VII)

« Alors Ulysse se mit en chemin pour aller vers la ville; et Pallas, qui le protégeait, répandit autour de lui une grande obscurité, afin qu'aucun des audacieux Phéaciens qu'il pourrait rencontrer ne l'insultât, et ne lui demandât même qui il était. »

(Virgile) 

Qualis in Eurotae ripis aut per iuga Cynthi
Exercet Diana choros, quam mille secutae
Hinc atque hinc glomerantur Oreades: illa pharetram
Fert humero, gradiensque deas supereminet omnis.
Latonae tacitum pertemptant gaudia pectus.
Talis erat Dido, talem se laeta ferebat. 

« Telle sur les rives de l'Eurotas, ou sur les sommets du Cynthus, Diane conduit les choeurs des Oréades, qui dansent en groupes et par milliers à sa suite; elle marche le carquois sur l'épaule, et sa tête dépasse celles de ses compagnes; Latone, sa mère, en a le coeur ému d'une secrète joie. Telle était Didon; telle elle marchait joyeuse. »

(Homère) 

οἵη δ' ῎Αρτεμις εἶσι κατ' οὔρεα ἰοχέαιρα,
ἢ κατὰ Τηΰγετον περιμήκετον ἢ ᾿Ερύμανθον,
τερπομένη κάπροισι καὶ ὠκείῃς ἐλάφοισι·
τῇ δέ θ' ἅμα νύμφαι, κοῦραι Διὸς αἰγιόχοιο, 105
ἀγρονόμοι παίζουσι, γέγηθε δέ τε φρένα Λητώ·
πασάων δ' ὑπὲρ ἥ γε κάρη ἔχει ἠδὲ μέτωπα,
ῥεῖά τ' ἀριγνώτη πέλεται, καλαὶ δέ τε πᾶσαι·
ὣς ἥ γ' ἀμφιπόλοισι μετέπρεπε παρθένος ἀδμής. (Odyssée, VI)

« Telle que Diane, qui, la flèche à la main, parcourt l'Erymanthe ou le Taygète escarpé, se plaisant à poursuivre les chèvres sauvages et les cerfs agiles: les Nymphes des champs, filles de Jupiter, partagent ses jeux; elles sont toutes belles, mais la déesse se fait encore distinguer facilement parmi elles, outre qu'elle les dépasse de toute la tête. Cette vue inspire à Latone, sa mère, une joie secrète. Telle était Nausicaa parmi ses compagnes ».

(Virgile)

Restitit Aeneas claraque in luce refulsit
Os humerosque deo similis. Namque ipsa decoram
Caesariem nato genitrix lumenque iuventae
Purpureum et laetos oculis adflarat honores:
Quale manus addunt ebori decus, aut ubi flavo
Argentum Pariusve lapis circumdatur auro. 

« Énée parut environné d'une lumière éclatante, ayant le port et la physionomie d'un dieu; car sa mère elle-même avait embelli sa chevelure, et répandu dans ses yeux l'éclat brillant de la jeunesse, la majesté et le bonheur; tel est l'éclat que la main de l'ouvrier sait donner à l'ivoire, ou à l'argent, ou à la pierre de Paros, qu'il enchâsse dans l'or. »

(Homère) 

αὐτὰρ ᾿Οδυσσῆα μεγαλήτορα ᾧ ἐνὶ οἴκῳ
Εὐρυνόμη ταμίη λοῦσεν καὶ χρῖσεν ἐλαίῳ,
ἀμφὶ δέ μιν φᾶρος καλὸν βάλεν ἠδὲ χιτῶνα· 155
αὐτὰρ κὰκ κεφαλῆς κάλλος πολὺ χεῦεν ᾿Αθήνη
μείζονά τ' εἰσιδέειν καὶ πάσσονα· κὰδ δὲ κάρητος
οὔλας ἧκε κόμας, ὑακινθίνῳ ἄνθει ὁμοίας.
ὡς δ' ὅτε τις χρυσὸν περιχεύεται ἀργύρῳ ἀνὴρ
ἴδρις, ὃν ῞Ηφαιστος δέδαεν καὶ Παλλὰς ᾿Αθήνη 160
τέχνην παντοίην, χαρίεντα δὲ ἔργα τελείει·
ὣς μὲν τῷ περίχευε χάριν κεφαλῇ τε καὶ ὤμοις. (Odyssée, 23)

«  Minerve donna à Ulysse l'aspect de la grandeur et de la prospérité; elle répandit la beauté sur son visage; elle forma de sa chevelure des boucles d'une couleur semblable à la fleur de l'hyacinthe. Tel l'ouvrier habile qui, instruit par Vulcain et Pallas, connaît tous les secrets de l'art de travailler ensemble l'or et l'argent, et d'en former des ouvrages élégants, de même la déesse répandit la grâce sur le visage et sur toute la personne d'Ulysse. »

(Virgile)

Coram quem quaeritis adsum,
Troius Aeneas Libycis ereptus ab undis. 

« Il est devant toi, celui que tu cherches; le voici. C'est moi qui suis le Troyen Énée, sauvé des mers de Libye. »

(Homère) 

ἀνδρὸς ἀφεσταίη, ὅς οἱ κακὰ πολλὰ μογήσας
ἔλθοι ἐεικοστῷ ἔτεϊ ἐς πατρίδα γαῖαν· (Odyssée, 23)

« Me voici revenu, après vingt années de malheurs, sur les rivages de ma patrie. »

 

CHAPITRE V.

Des passages du second livre de l'Énéide, traduits d'Homère.

(Virgile) 

Conticuere omnes, intentique ora tenebant. 

« Tout le monde se tut, et attacha ses regards sur Énée. »

(Homère) 

ὣς ἔφαθ', οἳ δ' ἄρα πάντες ἀκὴν ἐγένοντο σιωπῇ

« Ainsi parla Hector, et tout le monde resta dans le silence. »

(Virgile) 

Infandum, regina, iuves renovare dolorem,
Troianas ut opes et lamentabile regnum
Eruerint Danai. 

« Tu m'ordonnes, ô reine, de renouveler des douleurs inouïes, en racontant comment les Grecs ont détruit les richesses de Troie et son lamentable empire. »

(Homère) 

ἀργαλέον, βασίλεια, διηνεκέως ἀγορεῦσαι
κήδε', ἐπεί μοι πολλὰ δόσαν θεοὶ Οὐρανίωνες·

« Il est difficile, ô reine, de te raconter sur-le-champ les malheurs si nombreux dont les célestes dieux m'ont accablé. »

(Virgile)

Pars stupet innuptae donum extitiale Minervae:
Et molem mirantur equi: primusque Thymoetes
Duci intra muros hortatur et arce locari,
Sive dolo seu iam Troiae sic fata ferebant.
At Capys et quorum melior sententia menti
Aut pelago Danaum insidias suspectaque dona
Praecipitare iubent subiectisque urere flammis,
Aut terebrare cavas uteri et temptare latebras.
Scinditur incertum studia in contraria vulgus. 

« Les uns fixent leurs regards sur le présent fatal offert à la chaste Minerve, et admirent l'énorme grandeur du cheval; Thymètes le premier, soit perfidie de sa part, soit que tels fussent les destins de Troie, Thymètes propose e de l'introduire dans l’enceinte des murs, et de le placer dans la citadelle: mais Capys et ceux qui jugeaient le mieux voulaient qu'on précipitât dans la mer, ou qu'on livrât aux flammes ce don suspect des Grecs insidieux, ou du moins qu'on entrouvrit ses entrailles et qu'on en visitât les cavités. La multitude incertaine se partage entre ces avis opposés. »

(Homère) 

ὣς ὁ μὲν ἑστήκει, τοὶ δ' ἄκριτα πόλλ' ἀγόρευον
ἥμενοι ἀμφ' αὐτόν· τρίχα δέ σφισιν ἥνδανε βουλή,
ἠὲ διαπλῆξαι κοῖλον δόρυ νηλέι χαλκῷ,
ἢ κατὰ πετράων βαλέειν ἐρύσαντας ἐπ' ἄκρης,
ἢ ἐάαν μέγ' ἄγαλμα θεῶν θελκτήριον εἶναι,
τῇ περ δὴ καὶ ἔπειτα τελευτήσεσθαι ἔμελλεν· 510
αἶσα γὰρ ἦν ἀπολέσθαι, ἐπὴν πόλις ἀμφικαλύψῃ
δουράτεον μέγαν ἵππον, ὅθ' ἥατο πάντες ἄριστοι
᾿Αργείων Τρώεσσι φόνον καὶ κῆρα φέροντες. (Odyssée, VIII)

« Les Troyens, assis autour du cheval, tenaient un grand nombre de propos confus; trois avis obtiennent des partisans: de percer avec le fer le colosse de bois creux, de le précipiter du haut de la citadelle escarpée où on l'avait traîné; ou bien enfin, de l'y conserver pour être consacré aux dieux. Ce dernier avis dut être suivi; car il était arrêté par le destin que Troie devait périr dès qu'elle aurait reçu dans ses murs cet énorme cheval de bois, où étaient renfermés les chefs des Grecs qui apportaient aux Troyens le carnage et la mort. »

(Virgile)

Vertitur interea caelum et ruit oceano nox
Involvens umbra magna terramque polumque. 

« Cependant le soleil achève sa carrière, et la nuit enveloppe de ses vastes ombres les cieux, la terre et la mer. »

(Homère) 

ἐν δ' ἔπεσ' ᾿Ωκεανῷ λαμπρὸν φάος ἠελίοιο
ἕλκον νύκτα μέλαιναν ἐπὶ ζείδωρον ἄρουραν. (Iliade, VIII)

« Le soleil plonge dans l'Océan sa lumière éclatante, et en fait sortir la nuit sombre qui apparaît sur la terre. »

(Virgile) 

Hei mihi, qualis erat, quantum mutatus ab illo
Hectore, qui redit exuvias indutus Achilli,
Vel Danaum Phrygios iaculatus puppibus ignes! 

« Hélas ! qu'il était défiguré! Qu'il était différent de ce même Hector lorsqu'il revint du combat chargé des dépouilles d'Achille, ou le jour qu'il venait de lancer la flamme sur les vaisseaux phrygiens. »

(Homère)

ὢ πόποι, ἦ μάλα δὴ μαλακώτερος ἀμφαφάασθαι
῞Εκτωρ ἢ ὅτε νῆας ἐνέπρησεν πυρὶ κηλέῳ. (Iliade, XXII)

« Certes, voilà Hector devenu maintenant moins redoutable que lorsqu'il incendiait nos vaisseaux ».

(Virgile)

— Iuvenisque Choroebus
Mygdonides, illis qui ad Troiam forte diebus
Venerat insano Cassandrae incensus amore,
Et gener auxilium Priamo Phrygibusque ferebat. 

« Le jeune Mygdonien Chorèbe, brûlant d'un fol amour pour Cassandre, était venu à Troie quelques jours auparavant, proposer à Priam de devenir son gendre, et aux Phrygiens d'accepter ses secours. »

(Homère) 

πέφνε γὰρ ᾿Οθρυονῆα Καβησόθεν ἔνδον ἐόντα,
ὅς ῥα νέον πολέμοιο μετὰ κλέος εἰληλούθει,
ᾔτεε δὲ Πριάμοιο θυγατρῶν εἶδος ἀρίστην 365
Κασσάνδρην ἀνάεδνον, ὑπέσχετο δὲ μέγα ἔργον,
ἐκ Τροίης ἀέκοντας ἀπωσέμεν υἷας ᾿Αχαιῶν.
τῷ δ' ὁ γέρων Πρίαμος ὑπό τ' ἔσχετο καὶ κατένευσε
δωσέμεναι· ὃ δὲ μάρναθ' ὑποσχεσίῃσι πιθήσας.(Iliade, XIII)

« Idoménée rencontre et tue Othryon de Cabèse, qui était venu depuis peu à Troie, pour y obtenir une réputation guerrière. Il demandait, mais il n'avait point encore obtenu, la main de Cassandre, la plus belle des filles de Priam; il s'était engagé à chasser les Grecs de devant Troie; et, à cette condition, le vieux Priam lui avait promis sa fille. C'était dans l'espoir de remplir son engagement, qu'il se présentait au combat. »

(Virgile) 

Sic animis iuvenum favor additus. Inde, lupi ceu
Raptores atra in nebula, quos inproba ventris
Exegit caecos rabies, catulique relicti
Faucibus expectant siccis: per tela, per hostes
Vadimus haud dubiam in mortem, mediaeque tenemus
Urbis iter: nox atra cava circumvolat umbra. 

« Les paroles d'Énée changent en fureur le courage des jeunes Troyens : semblables à des loups ravisseurs que la faim intolérable et l'aveugle rage animent pendant la nuit sombre, tandis que leurs petits délaissés attendent vainement leur pâture; ainsi, au milieu des traits et des ennemis, nous courons à une mort certaine, en traversant la ville par son centre, tandis que la nuit obscure et profonde l'enveloppe de son ombre ».

(Homère) 

βῆ ῥ' ἴμεν ὥς τε λέων ὀρεσίτροφος, ὅς τ' ἐπιδευὴς
δηρὸν ἔῃ κρειῶν, κέλεται δέ ἑ θυμὸς ἀγήνωρ 300
μήλων πειρήσοντα καὶ ἐς πυκινὸν δόμον ἐλθεῖν·
εἴ περ γάρ χ' εὕρῃσι παρ' αὐτόφι βώτορας ἄνδρας
σὺν κυσὶ καὶ δούρεσσι φυλάσσοντας περὶ μῆλα,
οὔ ῥά τ' ἀπείρητος μέμονε σταθμοῖο δίεσθαι,
ἀλλ' ὅ γ' ἄρ' ἢ ἥρπαξε μετάλμενος, ἠὲ καὶ αὐτὸς 305
ἔβλητ' ἐν πρώτοισι θοῆς ἀπὸ χειρὸς ἄκοντι· (Iliade, XII)

« (Sarpédon) résolut de marcher contre les Grecs; il était semblable au lion nourri dans les montagnes, et à qui la pâture manque trop longtemps; son coeur généreux lui commande d'aller attaquer les brebis, jusque dans les bergeries les mieux gardées; c'est en vain qu'il trouve les bergers armés de piques, faisant la garde avec leurs chiens : il ne reviendra pas sans avoir fait une tentative; et, ou il enlèvera sa proie d'un premier bond, ou il sera blessé lui-même par un trait lancé d'une main rapide. »

(Virgile) 

Inprovisum aspris veluti qui sentibus anguem
Pressit humi nitens, trepidusque repente refugit
Adtollentem iras et caerula colla tumentem:
Haud secus Androgeos visu tremefactus abibat. 

« Tel que celui qui, sans y songer, ayant marché sur un serpent caché sous des ronces, s'éloigne rapidement et en tremblant du reptile qui élève son cou bleuâtre, enflé par la colère tel, à peu près, Androgée, saisi de frayeur, reculait à notre aspect. »

(Homère) 

ὡς δ' ὅτε τίς τε δράκοντα ἰδὼν παλίνορσος ἀπέστη
οὔρεος ἐν βήσσῃς, ὑπό τε τρόμος ἔλλαβε γυῖα,
ἂψ δ' ἀνεχώρησεν, ὦχρός τέ μιν εἷλε παρειάς,
ὣς αὖτις καθ' ὅμιλον ἔδυ Τρώων ἀγερώχων
δείσας ᾿Ατρέος υἱὸν ᾿Αλέξανδρος θεοειδής. (Iliade, III)

« Ainsi celui qui aperçoit un serpent s'enfuit à travers les broussailles de la montagne; il recule, la crainte engourdit ses membres, la pâleur couvre ses joues; ainsi Alexandre doué d'une divine beauté, se sauve au milieu des superbes Troyens, par la crainte que lui inspire lé fils d'Atrée. »

(Virgile)

Qualis ubi in lucem coluber mala gramina pastus,
Frigida sub terra tumidum quem bruma tegebat,
Nunc positis novus exuviis nitidusque iuventa,
Lubrica convolvit sublato pectore terga
Arduus ad solem et linguis micat ore trisulcis. 

« Semblable au serpent qui sort de sa retraite humide et obscure, où, à l'abri de l'hiver, il dévorait sous la terre sa vénéneuse nourriture; revêtu maintenant d'une nouvelle peau et brillant de jeunesse, il déroule au soleil sa robe écailleuse, et, placé sur un lieu escarpé, il fait vibrer sa langue armée d'un triple dard. »

(Homère) 

ὡς δὲ δράκων ἐπὶ χειῇ ὀρέστερος ἄνδρα μένῃσι
βεβρωκὼς κακὰ φάρμακ', ἔδυ δέ τέ μιν χόλος αἰνός,
σμερδαλέον δὲ δέδορκεν ἑλισσόμενος περὶ χειῇ· 95
ὣς ῞Εκτωρ ἄσβεστον ἔχων μένος οὐχ ὑπεχώρει (Iliade, XXII)

« Comme le serpent féroce, enflammé de colère et rassasié de nourritures venimeuses, attend l'homme, se tenant placé dans un creux et se roulant dans cette obscure retraite, ainsi Hector, dans l'ardeur de son courage, refusait de se retirer. »

(Virgile) 

Non sic, aggeribus ruptis cum spumeus amnis
Exiit oppositasque erupit gurgite moles,
Fertur in arva furens cumulo, camposque per omnes
Cum stabulis armenta trahit. 

« C'est avec moins de fureur que le fleuve écumant renverse ses bords, et, abandonnant son lit, triomphe des digues énormes qui lui a furent opposées, pour aller porter sa rage dans les campagnes, et entraîner les troupeaux avec les étables où ils sont renfermés. »

(Homère) 

ὡς δ' ὁπότε πλήθων ποταμὸς πεδίον δὲ κάτεισι
χειμάρρους κατ' ὄρεσφιν ὀπαζόμενος Διὸς ὄμβρῳ,
πολλὰς δὲ δρῦς ἀζαλέας, πολλὰς δέ τε πεύκας
ἐσφέρεται, πολλὸν δέ τ' ἀφυσγετὸν εἰς ἅλα βάλλει, (Iliade, XI)

« Ainsi, lorsque Jupiter fait tomber des torrents de pluie du haut des montagnes, le fleuve inonde la campagne, et entraîne avec lui, jusqu'à la mer, des chênes desséchés et des larys, avec une grande quantité de limon. »

(Virgile) 

Ter conatus ibi collo dare brachia circum:
Ter frustra conprensa manus effugit imago,
Par levibus ventis volucrique simillima fumo. 

« Trois fois il tenta de le serrer entre ses bras, trois fois il n'embrassa qu'une ombre vaine qui s'échappait de ses mains, aussi légère que le vent, aussi volatile que la fumée. »

(Homère) 

τρὶς μὲν ἐφωρμήθην, ἑλέειν τέ με θυμὸς ἀνώγει,
τρὶς δέ μοι ἐκ χειρῶν σκιῇ εἴκελον ἢ καὶ ὀνείρῳ
ἔπτατ'. ἐμοὶ δ' ἄχος ὀξὺ γενέσκετο κηρόθι μᾶλλον, (Odyssée, XI, 206)

« Trois fois je me sentis le désir et je tentai de l'embrasser, et trois fois elle échappa de mes mains, comme une ombre ou comme un songe; et chaque fois je sentais la douleur s'aigrir davantage dans mon âme. »

 

CHAPITRE VI.

Des passages du troisième et du quatrième livre de l'Énéide, qui sont pris dans Homère.

Une seconde tempête que subit Énée, et celle que subit Ulysse, sont toutes deux décrites longuement dans les deux poètes; mais elles commencent ainsi qu'il suit :
Dans Virgile

Postquam altum tenuere rates, nec iam amplius ullae

« Lorsque nos vaisseaux tinrent la haute mer, et que déjà aucunes terres..... »

Et dans Homère 

ἀλλ' ὅτε δὴ τὴν νῆσον ἐλείπομεν, οὐδέ τις ἄλλη (Odyssée, XII)

« Quand nous eûmes perdu de vue l'île, qu'on n'aperçut plus la terre, qu'on ne vit que le ciel et la mer, qui tous deux environnaient le vaisseau de leur sombre profondeur. »

(Virgile) 

Accipe et haec, manuum tibi quae monumenta mearum
Sint, puer. 

« Reçois de moi, jeune homme, ces dons, ouvrages de mes mains. »

(Homère)

δῶρόν τοι καὶ ἐγώ, τέκνον φίλε, τοῦτο δίδωμι,
μνῆμ' ῾Ελένης χειρῶν,

« Fils chéri, je te fais ce don : il est l'ouvrage d'Hélène, conserve-le en sa mémoire. »

(Virgile) 

Tendunt vela Noti fugimus spumantibus undis,
Qua cursum ventusque gubernatorque vocabat. 

« Les matelots déploient les voiles, nous fuyons à travers les vagues écumantes, là où les vents et le pilote dirigent notre course. »

(Homère)

αὐτίκα δ' ὅπλα ἕκαστα πονησάμενοι κατὰ νῆα
ἥμεθα· τὴν δ' ἄνεμός τε κυβερνήτης τ' ἴθυνε. (Odyssée, XII, 151)

« Pour nous, nous déposons nos armes et nous nous asseyons, tandis que les vents et le pilote dirigent le vaisseau. »

(Virgile) 

Dextrum Scylla latus, laevum inplacata Charybdis
Obsidet, atque imo barathri ter gurgite vastos
Sorbet in abruptum fluctus, rursusque sub auras
Erigit alternos et sidera verberat unda.
At Scyllam caecis cohibet spelunca latebris
Ora exertantem et naves in saxa trahentem.
Prima hominis facies, et pulchro pectore virgo
Pube tenus, postrema inmani corpore pistrix,
Delphinum caudas utero conmissa luporum.
Praestat Trinacrii metas lustrare Pachyni
Cessantem longos et circumflectere cursus,
Quam semel informem vasto vidisse sub antro
Scyllam et caeruleis canibus resonantia saxa.

« A droite est placée Scylla, à gauche l'implacable Charybde; trois fois celle-ci engloutit les flots dans un profond abîme, et trois fois elle les revomit dans les airs et les fait jaillir jusqu'aux astres. Scylla, enfoncée dans le creux d'une caverne obscure, avance la tête hors de son antre, et attire les vaisseaux sur ces rochers. Ce monstre, depuis la tète jusqu'à la ceinture, est une femme d'une beauté séduisante; poisson monstrueux du reste de son corps, son ventre est celui d'un loup, et il se termine par une queue de dauphin. Il vaut mieux, en prenant un long détour, doubler le promontoire sicilien de Pachynum, que de voir seulement dans son antre profond la hideuse Scylla, et les rochers bleuâtres qui retentissent des hurlements de ses chiens. »

En parlant de Charybde, Homère dit

δεινὸν ἀνερροίβδησε θαλάσσης ἁλμυρὸν ὕδωρ.
ἦ τοι ὅτ' ἐξεμέσειε, λέβης ὣς ἐν πυρὶ πολλῷ
πᾶσ' ἀναμορμύρεσκε κυκωμένη, ὑψόσε δ' ἄχνη
ἄκροισι σκοπέλοισιν ἐπ' ἀμφοτέροισιν ἔπιπτεν· 240
ἀλλ' ὅτ' ἀναβρόξειε θαλάσσης ἁλμυρὸν ὕδωρ,
πᾶσ' ἔντοσθε φάνεσκε κυκωμένη, ἀμφὶ δὲ πέτρη
δεινὸν ἐβεβρύχει, ὑπένερθε δὲ γαῖα φάνεσκε
ψάμμῳ κυανέη· τοὺς δὲ χλωρὸν δέος ᾕρει. (Odyssée XII)

« Le gouffre de Scylla d'un côté, de l'autre le gouffre immense de Charybde absorbaient les flots de la mer. Ces gouffres ressemblaient ; lorsqu'ils les vomissaient, à la chaudière placée sur un grand feu, dont l'eau murmure et s'agite jusqu'au fond; et la colonne d'eau qu'ils lançaient dans les airs allait se briser contre la pointe des rochers : mais quand ils engloutissaient de nouveau l'onde amère, la mer paraissait ébranlée jusque dans ses fondements, et mugissait horriblement autour du rocher, au pied duquel on apercevait un banc de sable bleuâtre; à cette vue les compagnons d’Ulysse pâlirent de crainte. »

Il dit, en parlant de Scylla :

ἔνθα δ' ἐνὶ Σκύλλη ναίει δεινὸν λελακυῖα.
τῆς ἦ τοι φωνὴ μὲν ὅση σκύλακος νεογιλῆς
γίγνεται, αὐτὴ δ' αὖτε πέλωρ κακόν· οὐδέ κέ τίς μιν
γηθήσειεν ἰδών, οὐδ' εἰ θεὸς ἀντιάσειεν.
τῆς ἦ τοι πόδες εἰσὶ δυώδεκα πάντες ἄωροι, 90
ἓξ δέ τέ οἱ δειραὶ περιμήκεες, ἐν δὲ ἑκάστῃ
σμερδαλέη κεφαλή, ἐν δὲ τρίστοιχοι ὀδόντες
πυκνοὶ καὶ θαμέες, πλεῖοι μέλανος θανάτοιο.
μέσση μέν τε κατὰ σπείους κοίλοιο δέδυκεν,
ἔξω δ' ἐξίσχει κεφαλὰς δεινοῖο βερέθρου, 95
αὐτοῦ δ' ἰχθυάᾳ, σκόπε