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OEUVRES D'HIPPOCRATE

 

APHORISMES

Introduction

traduction française

 

 

 

 

 

 

APHORISMES.

INTRODUCTION.

C'est assurément aux Aphorismes qu'Hippocrate doit sa grande popularité; ce livre est entre toutes les mains; il est dans toutes les bibliothèques, non seulement des médecins, mais encore des gens du monde; beaucoup de personnes ne connaissent même le chef de l'école de Cos que par les Aphorismes, et réduisent toutes ses productions à cet ouvrage. Du reste, comme le remarque très bien Gruner (Censura, p. 43), Hippocrate s'est acquis tant de gloire par la rédaction de ce livre, qu'il suffirait, en l'absence de tous les autres, pour assurer à son auteur une immortelle renommée. Toutes les formules d'éloges ont été épuisées pour les Aphorismes, et nul écrit de l'antiquité n'a peut-être été autant exalté; nul n'a plus occupé les savants, et n'a donné lieu, toute proportion gardée, à des travaux plus nombreux et plus variés, à de plus laborieuses recherches, à des commentaires plus étendus, à des éditions et traductions plus multipliées (01).
C'est en commentant un aphorisme qu'un auteur ancien (Cf. Dietz, Schol. in Aph., p. 465, note 2), disait: Nous savons qu'Hippocrate ne s'est jamais trompé! Etienne d'Athènes, dans la préface de ses scholies sur les Aphorismes (éd. de Dietz, p. 238), dit :

« Cet ouvrage est très utile à ceux dont les études sont perfectionnées et à ceux dont elles ne le sont pas encore; à ceux qui ont commencé tard à apprendre la médecine ; à ceux qui fréquentent les écoles; à ceux qui sont obligés de voyager et de parcourir les villes; à ceux qui ont des dispositions naturelles et à ceux qui n'en ont pas; à ceux qui ont la conception facile, et à ceux qui l'ont plus lente. Il est utile à ceux qui sont perfectionnés dans la médecine et à ceux qui ont des dispositions naturelles, parce qu'il leur rappelle ce qu'il y a de principal dans ce qu'ils ont appris avec plus de détails; il l'est également à ceux qui ne sont pas perfectionnés et à ceux qui sont obligés de voyager, parce qu'il leur présente en résumé ce qui est dit plus longuement dans d'autres ouvrages.»

Galien avant Étienne avait fait les mêmes éloges du genre aphoristique en général, et des Aphorismes en particulier, qui sont un modèle de ce genre (Com. I, in Prorrh., t. 4). Commentant le texte suivant de l'Appendice au traité du Régime : « Vous saignerez dans les maladies aiguës, si le mal vous paraît intense, si les malades sont dans la vigueur de l'âge, et s'ils ont de la force, » Galien dit :

« Ce texte est digne d'Hippocrate, et je suis étonné qu'il ne l'ait pas reproduit dans les Aphorismes, car dans cette courte sentence il y a une grande portée comme dans chaque aphorisme. »

Suidas (Lexicon. in voc. Ἱπποκράτης a renchéri sur tous ces éloges, en disant que les Aphorismes dépassent l'étendue de l'esprit humain !
A côté de ces jugements anciens je place celui d'un homme dont le goût littéraire, dont l'érudition variée et facile sont connus et appréciés de tout le monde, de M. Pariset enfin.

« Quelle autre main , dit-il (Dédicace de sa trad. des Aph.), que celle d'Hippocrate eût été digne d'écrire le livre des Aphorismes ? Non que ce livre soit absolument parfait, l'ordre y manque dans quelques parties; on y rencontre des répétitions inutiles et des propositions erronées; mais, pris dans son ensemble, est-il en médecine un ouvrage où brille plus d'originalité, de finesse, de vérité, de profondeur? Quel autre livre ouvre d'un mot à la pensée un horizon plus vaste et plus éclairé? Le propre de ce grand homme est de féconder l'entendement de ses lecteurs; il leur communique quelque chose de sa force; il semble leur attacher des ailes pour les élever jusqu'à lui. Mille écrivains, du reste, ont été frappés dans Hippocrate de ce style nerveux, concis, pittoresque, qui donne la vie aux objets les plus inanimés. »

On sait d'ailleurs que les Aphorismes ont longtemps servi de textes aux leçons des professeurs, que les étudiants d'autrefois les apprenaient avec soin, et que ceux de nos jours ont encore, pour la plupart, conservé la louable coutume d'en placer quelques-uns à la suite de leur thèse pour le doctorat.
Suivant Étienne (éd. de Dietz, p. 239), Soranus avait divisé les Aphorismes en trois sections, Rufus en quatre, et Galien en sept; je dirai plus loin ce que c'est que la huitième section. Ackermann (Hist. liter. Hipp., p. LXI , éd. de K.) remarque avec raison que Galien a bien adopté et conservé ce partage en sept sections, mais qu'il ne paraît pas en être le premier auteur, car il n'eût pas manqué de le dire et de s'en faire honneur (02) ; et lorsqu'il cite d'anciens textes des Aphorismes, il le fait comme si cette division était admise depuis longtemps. Ackermann regarde en conséquence la division de Soranus et de Rufus non comme antérieure, mais comme parallèle à celle que Galien a suivie. M. Littré (t. I, p. l05) a aussi remarqué que :

« malgré les divisions et les coupures différentes, les Aphorismes se sont toujours suivis dans le même ordre : Marinus, ajoute-t-il, en fournit une preuve. Dans la septième section, au lieu de : dans les brûlures considérables les convulsions ou le tétanos est fâcheux, Marinus lisait : dans les blessures considérables, ajoutant que l'aphorisme suivant justifiait cette leçon [Gal. Com. in Aph., VII, 13]. En effet, l'aphorisme suivant est relatif aux blessures, et il a conservé la place qu'il avait du temps de Marinus et de Galien. Or, celui-ci est antérieur d'une cinquantaine d'années au médecin de Pergame, qui a laissé les Aphorismes dans l'ordre où ils étaient avant lui. »

Ces réflexions sur les diverses coupures qu'on a fait subir aux Aphorismes m'amènent tout naturellement à dire quelques mots des nombreuses tentatives qui ont été faites pour les ranger suivant un ordre systématique. Ces tentatives doivent être jugées en elles-mêmes et appréciées dans leur exécution. Considérées en elles-mêmes, elles n'ont d'autre résultat que de faire disparaître entièrement cette antique physionomie, ce caractère original qui donnent aux Aphorismes une grande partie de leur valeur, et qui en font un monument précieux pour l'histoire de l'école de Cos ; elles n'aboutissent qu'a faire perdre de vue le système prognostique qui a présidé a la rédaction de cette espèce de compendium de la médecine et de la chirurgie des Asclépiades. D'ailleurs ces tentatives ne me paraissent pas s'appuyer sur un principe solide. En effet, quel but peut-on se proposer avec ces éditions prétendues méthodiques? Je ne suppose pas que l'on veuille, de nos jours surtout, faire, avec les Aphorismes classés d'après les règles de la nosologie actuelle, un livre pratique devant servir à former les étudiants et à guider les praticiens, en leur fournissant des notions précises sur tel ou tel point d'étiologie, de diététique ou de pathologie médico-chirurgicale. D'ailleurs, que de lacunes dans ce prétendu Vade-mecum! combien de nos divisions modernes auxquelles rien ne répond dans les Aphorismes! et dés lors quel mauvais service rendre à Hippocrate que de le montrer si incomplet! Assurément il vaut beaucoup mieux, dans son intérêt, laisser à l'ouvrage qui passe pour son chef-d'oeuvre cet ensemble imposant qui captive l'esprit et qui donne une grande idée de l'auteur. On pourra peut-être trouver quelques motifs spécieux dans le désir de présenter la somme des connaissances d'Hippocrate sur un point donné, et de faciliter ainsi les recherches faites dans cette direction; mais il me semble qu'on pourrait obtenir à moins de frais et avec moins d'inconvénients ce résultat, à l'aide d'une bonne table analytique par ordre de matières; on aurait ainsi l'ouvrage original et une classification plus ou moins en harmonie avec les connaissances de notre époque. Du reste, ces éditons ne dispensent point des éditions vulgaires, car, malgré le soin que les auteurs prennent ordinairement de marquer la section et le rang de l'aphorisme, malgré les tables de concordance que quelques-uns ont placées à la fin de leur volume, il est très difficile et très long d'y retrouver une citation faite d'après les éditions ordinaires. - Il est encore une considération qui fortifie mon opinion sur les éditions systématiques, c'est que, dans le livre des Aphorismes, beaucoup de sentences se tiennent, se prêtent un mutuel appui, s'expliquent l'une par l'autre, sentences que l'on est souvent obligé de séparer pour les faire rentrer dans les divisions qu'on a tracées d'avance, et qui, ainsi isolées, se comprennent à peine, ou perdent toute la valeur et l'importance qu'elles ont dans leur ordre primitif. Ceci est surtout très évident si, dans ces classements, on essaye de substituer le texte grec aux traductions. Galien et les autres commentateurs anciens ont, du reste, très bien compris la relation qui existe entre un grand nombre de sentences, et ils n'ont pas manqué de s'en servir pour leur interprétation.
Après avoir apprécié en elle-même l'idée d'un classement des Aphorismes, j'ai voulu juger par les tentatives déjà faites et par ma propre expérience les résultats auxquels on pouvait arriver à l'aide de ce classement; j'ai donc étudié avec un soin particulier quelques-unes de ces éditions systématiques, mais surtout les deux dernières, Celles de MM. Dezeimeris, Quénot et Wabu, comme représentant le mieux notre nosologie actuelle; frappé bientôt des nombreuses irrégularités qu'elles présentent, du vague des divisions qui y sont admises, je me suis moi-même mis à l'oeuvre, et après de nombreux essais, après avoir exploré les Aphorismes dans tous les sens , après avoir tenté vingt classifications, je me suis convaincu, ce dont j'étais à peu près persuadé d'avance, que la faute n'était pas du côté des éditeurs, mais tenait à la nature même du livre. En effet, dans les Aphorismes, véritable résumé de la médecine prognostique de l'école de Cos, la pathologie y est envisagée d'une manière toute synthétique, qui diffère absolument de notre méthode descriptive, née de la prépondérance que le diagnostic local a pris de nos jours, et qui consiste, d'une part, à isoler les unités morbides, et de l'autre à étudier pour chacune d'elles les causes, les symptômes, la marche, la terminaison, le diagnostic, les variétés, la thérapeutique, enfin l'anatomie pathologique. Dans les Aphorismes, au contraire, on ne rencontre (à part les sentences relatives à la diététique et à la thérapeutique générale), on ne rencontre, dis-je, que des propositions prognostiques. Dans les unes on trouve l'interprétation des signes qui se montrent dans un état pathologique déterminé; dans les autres les signes sont étudiés en eux-mêmes, et indépendamment des maladies. Souvent aussi dans un même aphorisme sont réunies plusieurs maladies et plusieurs signes, en sorte qu'il faut séparer ce qui est uni, comme il faut souvent aussi réunir ce qui est séparé. Je remarque encore qu'un certain nombre d'aphorismes ne trouvent point de place régulière dans aucune des divisions que l'on peut admettre et que d'autres doivent être à la fois classés dans plusieurs catégories. Enfin, et c'est à mon avis la plus grande preuve de l'inutilité de ces classements, on ne peut raisonnablement admettre que des divisions très vagues, dans lesquelles on fait figurer une foule de sentences disparates, et dont quelques-unes rentrent à peine sous le litre auquel on les rapporte; en sorte qu'on n'apprend véritablement rien de plus au lecteur que ce qu'il peut apprendre lui-même en parcourant les sentences, telles qu'il les trouve dans leur ordre primitif. Il y a plus, c'est qu'on ne peut même pas, dans ce cas, se passer d'une table analytique, comme l'a bien senti M. Dezeimeris lui-même. Si l'on voulait éviter cette banalité des divisions, on tomberait infailliblement dans l'excès opposé, et il faudrait admettre presque autant de cases qu'il y a d'aphorismes. Je n'ai pas besoin de rapporter ici des exemples particuliers de tous ces inconvénients, que je signale d'une manière générale; j'en pourrais fournir un grand nombre, car j'ai assez appris par moi-même à les connaître (03).
En résumé, la tentative d'une édition systématique des Aphorismes me paraît une idée malheureuse, et son exécution me semble très difficile, pour ne pas dire impossible; toutefois, la donnée étant admise et appliquée, s'il fallait me prononcer sur le mérite relatif de l'une ou de l'autre de ces nombreuses éditions (04), je n'hésiterais pas à me décider en faveur de celle que M. Dezeimeris a publiée en 1841. L'auteur a su échapper, autant qu'il était en son pouvoir et dans la nature de son sujet, aux difficultés que je signalais tout à l'heure.
Ire Section. Je me suis longuement arrêté, dans la première note, sur le premier aphorisme, qui est dans toutes les mémoires et sur toutes les lèvres, qui devrait être gravé en lettres d'or sur le fronton des écoles, et mis en tête de tous les traités de médecine. - Dans le deuxième, Hippocrate établit que les évacuations artificielles doivent être réglées sur les évacuations naturelles; il revient sur la même idée dans l'aphorisme vingt et unième, et aussi dans l'aphorisme deuxième, sect. IV. Les médecins anciens perdent rarement de vue cette considération, que les oeuvres de la médecine doivent se régler sur lés opérations de la nature, et que les procédés curatifs de la première doivent être souvent une imitation des procédés curatifs de la seconde. Cette considération est féconde en applications pratiques, et elle est malheureusement trop négligée de nos jours. - Le troisième aphorisme est en quelque sorte le point de départ, le principe de tous ceux qui suivent sur le régime des malades. - L'aphorisme douzième est remarquable: il résume les indications générales qui doivent servir à régler le régime; il se lie intimement à ceux qui le précèdent, et l'en séparer comme on le fait dans les éditions systématiques, c'est assurément lui faire perdre toute sa valeur et laisser les autres propositions incomplètes. - Cette première section se termine par quelques propositions sur la thérapeutique. On devra la lire parallèlement au Traité du Régine, dont elle semble un résumé ; elle se distingue des autres par l'enchaînement rigoureux qu'un certain nombre de propositions ont entre elles, et par la clarté, la précision et la beauté du style. On peut la regarder comme un travail achevé.
La IIe section est surtout consacrée au prognostic; toutes les propositions y ont une grande généralité, et sont pour la plupart indépendantes les unes des autres. On y remarque aussi un certain nombre de sentences sur la thérapeutique générale et spéciale, sur la diététique, sur les crises; enfin, dans le trente-huitième aphorisme on retrouve cette grande loi de l'habitude, si fortement établie dans le traité du Régime.
La IIe section est tout entière consacrée à l'appréciation des saisons et des différents âges, considérés comme causes déterminantes ou modificatrices des maladies. Une grande partie de cette section doit, pour être bien comprise, être lue comparativement avec le traité des Airs, des Eaux et des Lieux, dont elle paraît extraite en grande partie.
On peut diviser la IVe section en deux séries bien distinctes : la première, qui s'étend jusqu'à la vingtième sentence inclusivement, comprend une suite de propositions sur l'emploi des purgatifs. J'ai retrouvé en substance la plupart de ces propositions dans le traité des Purgatifs de Rufus. (Ed. de De Matthaei, p. 3 et suiv.) (05). - La seconde partie est consacrée à l'exposition et à l'interprétation des signes dans un certain nombre de maladies déterminées et notamment dans les fièvres. Comme il est rare de trouver des traces de diagnostic dans les écrits .hippocratiques, on remarquera les sentences trente-huitième et trente-neuvième toutes vagues qu'elles sont. Les derniers aphorismes de cette section traitent de la valeur prognostique des urines en général, et en particulier dans leurs rapports avec les maladies des voies urinaires.
Ve Sect. Elle peut être divisée en trois séries. La première doit être regardée comme la continuation de la seconde partie de la IVe section ; ainsi que cette dernière, elle roule sur les signes prognostiques propres à chaque maladie en particulier. - Dans la seconde série, l'auteur étudie les effets du froid et du chaud sur l'organisme en général, et comme moyen thérapeutique dans diverses maladies, notamment dans les affections chirurgicales, et plus particulièrement dans les plaies. M. Magendie, dans de savantes leçons au collège de France, a entrepris une suite de très curieuses expériences sur les effets physiologiques de la chaleur et du froid, effets jusqu'alors peu connus ou mal étudiés. Malheureusement ces expériences, qui ont conduit à des résultats tout à fait inattendus et en désaccord avec certaines lois physiologiques admises généralement, mais a priori, n'ont pas été poussées jusqu'au bout, et les premières n'ont pas été publiées. Les effets thérapeutiques du froid ont été étudiés avec soin par M. La Corbière (06).
Il serait très curieux de comparer ici les données de la science moderne avec celles de la science d'Hippocrate; mais ni le cadre que je me suis tracé, ni les limites qui me sont imposées, ne me permettent d'entrer dans ces détails. - La troisième partie est, à quelques aphorismes prés, consacrée tout entière à la gynécologie, ou élude des maladies propres aux femmes à l'état de vacuité ou de gestation.
Pour peu qu'on ait fait attention aux divisions que j'ai signalées, et aux divers ensembles que présente chaque section, on demeurera convaincu qu'un plan a été primitivement suivi pour la coordination des Aphorismes, plan assurément très imparfait et qui n'a aucune analogie avec celui que nous nous tracerions aujourd'hui, mais qui représente fidèlement un antique système médical et qui , par conséquent, doit être respecté.
VIe Section. Les sentences renfermées dans cette section sont très variées : elles ont toutes rapport à l'interprétation des signes particuliers dans un très grand nombre de maladies. La chirurgie y domine plus que dans les autres sections.
Le début de la VIIe section est tout à fait remarquable. Les vingt-quatre premières sentences contiennent l'exposition et l'appréciation des épiphénomènes, des complications dans les maladies et de la succession des maladies elles-mêmes les unes aux autres. Il en est de même des dernières sentences. Les aphorismes intermédiaires sont encore consacrés au prognostic. Cette section présente un très grand nombre de répétitions des autres sections, surtout de la IVe et de la Vle. - Dans son commentaire sur la quatre-vingt-unième (vulg. 83e) sentence, Galien dit :

« Cet aphorisme est le dernier, dans la plupart des exemplaires; dans certains, il s'en trouve encore quelques-uns. Parmi ces aphorismes , les uns sont la reproduction d'aphorismes légitimes, les autres sont plus courts, les autres un peu plus développés, d'où j'ai conclu qu'il n'était pas nécessaire de les admettre. »

Ce sont précisément ces aphorismes, au nombre de six, qui forment le commencement de notre VIIIe section, que beaucoup d'éditeurs ont omise en totalité ou en partie comme fausse et tout à fait apocryphe. Mais aucun avant M. Littré n'a eu des données certaines sur cette VIIIe section. Ce critique a établi d'une manière positive qu'elle est composée de deux parties : l'une contenant les aphorismes que Galien signale, mais qu'il n'a pas voulu commenter, et qui sont, comme je l'ai dit, les six premiers (07) ; l'autre est constituée par un long morceau emprunté au traité des Semaines, traité sur lequel il y a plusieurs témoignages anciens, mais dont on ne connaissait que le nom avant que M. Littré l'ait exhumé d'une vieille traduction latine où il était enfoui. Cette précieuse découverte a jeté un jour tout nouveau sur la VIIIe section des Aphorismes et sur l'opuscule des Jours critiques, qui est aussi tout entier formé aux dépens du traité des Semaines. D'un autre côté, c'est grâce à l'existence de ces deux morceaux qu'on doit de posséder un spécimen du texte grec original de ce traité des Semaines, dont il ne reste plus qu'une traduction latine très barbare, ainsi qu'on le voit par les fragments que M. Littré en a donnés dans son Introduction générale (p. 384 et suiv.), d'où j'ai extrait ces divers renseignements. Suivant M. Littré

« le livre des Semaines est un traité des fièvres fondé sur deux opinions qui ont la prétention de tout expliquer, à savoir que les choses naturelles sont réglées par le nombre sept, et que le principe vital est composé du chaud et du froid élémentaires, dont les variations constituent les affections fébriles. Ce traité est du même auteur que le livre des Chairs, et probablement aussi que le livre du Coeur.» (Introd. p. 409.)

Nous apprenons par Galien (voir plus loin p. 337, l. 8), et par le huitième aphorisme de la VIIIe section (reproduit eu partie dans l'opuscule des Jours critiques), que l'auteur professait sur la conformité des maladies avec les saisons une doctrine contraire à celle d'Hippocrate.
Les témoignages anciens sur les Aphorismes sont nombreux, et remontent à une époque très reculée, jusqu'à Dioclès de Caryste, médecin fameux, que l'on a appelé le second Hippocrate, et qui paraît avoir vécu peu de temps après le chef de l'école de Cos. Voici ce que dit M. Littré sur le témoignage de Dioclés au sujet des Aphorismes :

« Par sa date et par ses connaissances spéciales, Dioclès est un des témoins les plus essentiels pour l'histoire des livres hippocratiques; il a vécu à une époque où il a pu connaître s parfaitement les hommes et les choses. Or, Dioclés combattant un aphorisme [ Il, 34 ], dans lequel Hippocrate dit qu'une maladie est d'autant moins grave que la saison y est plus conforme, nomme le médecin de Cos par son nom. »

Ce passage nous a été conservé par Étienne (éd. de Dietz, p. 326), et la citation de ce commentateur est confirmée par une autre de Galien, qui, dans son commentaire sur le même aphorisme, dit:

« la doctrine contraire est soutenue par Dioclès et par l'auteur du traité des Semaines. »  

Nous sommes donc assurés, par un témoin presque contemporain, que les Aphorismes sont bien d'Hippocrate, ou du moins qu'ils lui ont été attribués dès la plus haute antiquité. D'autres témoins, dont l'autorité n'est guère moins imposante, puisqu'ils vivaient près de trois cents ans avant Jésus-Christ, et qu'ils avaient puisé à des sources plus pures, plus directes et plus rapprochées de l'époque d'Hippocrate que celles qui sont arrivées jusqu'à nous, déposent en faveur de l'authenticité des Aphorismes.
Bacchius, contemporain de Philinus qui avait été auditeur d'Hérophile, Héraclide de Tarente et Zeuxis, tous deux empiriques, furent, au dire de Galien (08), les premiers qui commentèrent les Aphorismes. Le même critique nous apprend aussi (09) que Glaucias regardait le traité des Humeurs comme appartenant à un Hippocrate autre que le grand Hippocrate auteur des Aphorismes.
Après les critiques de l'école d'Alexandrie, nous trouvons Asclépiade qui vivait à Rome vers l'an 60 av. J. C., sous Crassus et Pompée, et qui avait composé sur les Aphorismes un commentaire, dont Érotien ( Gloss., p. 300) et Coelius Aurélianus (de Morb. acut, III, 2), citent le second livre. Thessalus de Tralles fournit un témoignage d'un autre genre; il avait composé un ouvrage pour réfuter les Aphorismes. Galien traite fort mal Thessalus, et il prétend qu'il aurait dû apprendre avant de critiquer (10).
Érotien, que l'on peut en quelque sorte regarder comme l'anneau qui attache la chaîne des témoignages anciens à celle des témoignages comparativement plus modernes, place les Aphorismes à côté des Épidémies dans les Mélanges (Gloss., p. 22 ). Après Érotien vient Sabinus qui avait commenté les Aphorismes, ainsi que cela ressort indirectement d'un passage où Galien dit (11) que Julien, au commencement de son commentaire, s'était beaucoup plus occupé des explications de Sabinus que du texte de son auteur. D'ailleurs, Étienne, p. 239, dit que Sabinus reconnaissait les Aphorismes comme légitimes. Si Soranus (d'Éphèse?) et Rufus n'ont pas commenté cet ouvrage, ils s'en sont du moins occupés, car on a vu plus haut qu'ils l'avaient divisé d'une manière particulière. Il est également vraisemblable, d'après deux passages de Galien (12), que Marinus avait travaillé sur les Aphorismes. Quintus avait aussi fait un commentaire qui a été rédigé par son disciple Lycus de Macédoine (13). Ce Lycus avait également composé pour son propre compte un commentaire contre les Aphorismes. Galien, comme on doit bien le penser, juge Lycus très défavorablement. Dans son premier commentaire sur le traité des Humeurs (texte 24, p. 198, t. XVI), il dit :

« Qui pourrait supporter l'impudence de Lycus, l'ignorance d'Artemidore, le bavardage et les discours insensés de beaucoup d'autres! »

Galien cite encore Numésianus et Dionysius comme ayant commenté les Aphorismes; il estime particulièrement Numésianus (14).
Le Pseudo-Oribaze (p. 8 , éd. de 1535) nous apprend aussi que Pélops, disciple de Numésianus, et maître de Galien, avait donné une traduction très littérale des Aphorismes. Enfin, le dernier commentateur qui soit connu avant Galien, c'est Julien qui avait écrit un ouvrage en quarante-huit livres contre les Aphorismes. Le médecin de Pergame a écrit une réfutation du deuxième livre.
Paul Manuel, en tête de son édition grecque des Aphorismes (Venise, 1542), Ackermann (Lib. cit., p. LX et suiv.), et Gruner (Cens., p. 44 et suiv. ), ont recueilli avec soin les divers textes où Galien exprime son sentiment sur les Aphorismes; il me suffira d'en rapporter quelques-uns
Dans son traité de la Dyspnée (III, 1,) Galien dit que les Aphorismes sont accordés avec raison à Hippocrale. Dans son traité des Crises, il regarde les Aphorismes comme un véritable compendium, ou abrégé des matières traitées plus au long dans les autres traités du médecin de Cos (15) ; il pense qu'ils ont été rédigés après les Epidémies; il les regarde comme l'oeuvre de la vieillesse d'Hippocrate, comme le dernier legs d'une expérience consommée. Ce livre contient, en effet, sur la nature, les signes, l'issue et les causes des maladies, sur le régime et sur la thérapeutique des propositions qui sont évidemment dictées par un grand praticien ; on y retrouve de nombreux passages qui sont évidemment l'abrégé d'autres passages des traités du Pronostic, du Régime, des Airs, des Eaux et des Lieux, et des livres chirurgicaux.
Galien reproduit souvent cette idée que les Aphorismes sont un compendium de la médecine d'Hippocrate. Ainsi, il dit (Com. I, in Progn. , t. 4), qu'ils contiennent en abrégé les signes prognostiques de ce qui arrive en nous par suite de l'influence de l'air, qu'ils présentent les notions principales sur les maladies épidémiques (Com. III, in Progn.); qu'Hippocrate y donne un épitomé des âges, des saisons dans leurs rapports avec les maladies; des constitutions épidémiques , des signes â tirer des urines et des prognostics à porter dans les maladies des femmes (de Dyspn.)
Toutefois, Galien avait bien reconnu que plusieurs sentences avaient été interpolées, que ce traité avait beaucoup souffert surtout vers la fin ; il le dit positivement dans la préface de son commentaire sur l'appendice du traité du Régime. (Voir mon Introduction â ce traité, page 300). Ailleurs (Com. in Aph. VI, 24), il déclare qu'il aurait mieux valu effacer les aphorismes apocryphes que de les laisser subsister. J'ai, du reste, eu soin dans mes notes de signaler tous les aphorismes qu'il regarde comme suspects, déplacés ou inutilement répétés, surtout pour la VIIe section; j'ai parlé plus haut de l'origine de la VIIIe.
Je ne m'arrêterai pas longtemps maintenant sur les critiques qui sont venus après Galien. Domnus et Attalion, personnages tout à fait inconnus, sont mentionnés comme commentateurs des Aphorismes par le Pseudo-Oribaze (p. 8); Théophile (p. 457 et 501), rapporte deux passages sur les Aphorismes, de Philagrius, qu'il appelle médecin periodente (voir note 5 de la Loi.). Après Philagrius vient Gésius (Schol. in Hipp., p. 343); après Gésius, Asclépius (p. 458), qui s'était imposé la tâche d'expliquer Hippocrate par lui-même, et qui est sans doute le même personnage qu'Étienne appelle le nouveau commentateur. Enfin, Damascius, Théophile et Étienne eux-mêmes ont fait des commentaires, dont le texte grec a été publié pour la première fois par Dietz. Ces commentaires ne sont eu général qu'un abrégé clair et précis de ceux de Galien. Celui d'Étienne est plus original, il contient des explications utiles et des renseignements précieux. Je termine cette introduction en traduisant un passage de sa préface :

« Rufus, Sabinus, Soranus, Pélops et Galien, témoignent de l'authenticité des Aphorismes; et cet écrit est regardé comme si légitime, que les commentateurs s'en servent comme d'une règle pour déterminer si les autres livres sont authentiques ou apocryphes. Du reste, la forme de l'exposition, la profondeur des choses qui y sont contenues, l'élégance de la phrase, prouvent assez que cet ouvrage est digne du grand génie d'Hippocrate. »

APHORISMES

PREMIÈRE SECTION.

1. La vie est courte, l'art est long, l'occasion est prompte [à s'échapper], l'empirisme est dangereux, le raisonnement est difficile. Il faut non seulement faire soi-même ce qui convient; mais encore [être secondé par ] le malade, par ceux qui l'assistent et par les choses extérieures (1).
2. Dans les perturbations du ventre et dans les vomisse¬ments qui arrivent spontanément, si les matières qui doivent être purgées sont purgées, c'est avantageux et les malades le supportent facilement; sinon, c'est le contraire. De même pour une déplétion vasculaire [artificielle], si elle est telle qu'elle doit être, elle est avantageuse et les malades la suppor¬tent facilement; sinon; c'est le contraire. Il faut donc considé¬rer le pays, la saison, l'âge et les maladies dafls lesquelles il faut ou non [recourir] à une déplétion (2).
3. Chez les athlètes, un état de santé porté à l'extrême est dangereux (3) ; car il ne peut demeurer à ce point, et, puis-qu'il ne peut ni demeurer stationnaire, ni arriver à une amé¬lioration, il ne.lni reste plus qu'à se détériorer. C'est pour-quoi il faut se hàter de faire tomber cette exubérance de santé, afin que le corps puisse recommencer à se nourrir ; il ne faut cependant pas pousser l'affaissement à l'extrême, car ce serait dangereux; mais le porter à un degré tel que la na

PREMIÈRE SECTION. 31d
turc de l'individu puisse y résister. De même les déplétions poussées à l'excès sont dangereuses, et à leur tour les réplé¬tions poussées à l'extrême sont dangereuses (4).
4. Le régime exigu et rigoureusement observé, est ton-jours dangereux dans les maladies de long cours, et dans les maladies aiguës où il ne convient pas ; en effet, le régime poussé à la dernière exiguïté est fâcheux; et à son tour la réplétion poussée à l'extrême, est fâcheuse (5).
5. Les malades soumis à un régime exigu, y font [né¬cessairement] des infractions ; par conséquent, ils en éprou¬vent plus de dommage ; car toute infraction est alors plus grave que si elle était commise dans un régime un peu plus substantiel. Par la même raison, un régime très exigu, parfaitement réglé et rigoureusement observé, est dangereux pour les personnes en santé , parcequ'elles supportent les écarts plus difficilement [que d'autres]. Ainsi donc, un régime exigu et sévère est en général plus dangereux qu'un régime un peu plus abondant (6).
6. Mais dans les maladies extrêmes, les moyens thérapeu¬tiques extrêmes employés avec une sévère exactitude, sont très puissants (7).
7. Ainsi donc, quand la maladie est très aiguë, et que les phénomènes morbides (8) arrivent immédiatement à un point extrême, il est nécessaire de prescrire [dès le début] un régime extrêmement exigu ; mais quand il n'en est pas ainsi, et qu'il est permis de donner des aliments plus abon¬dants , on s'écartera d'autant plus [ de la sévérité du régime] que la maladie sera plus éloignée , par la modération de ses symptômes , de l'extrême acuité.
8. Quand la maladie est à sa période d'état, il est né¬cessaire de prescrire un régime très sévère.
9. Mais il faut savoir calculer si [les forces] du malade suf¬firont avec ce régime pour [passer ] la période d'état de la maladie , et prévoir si le malade cédera le premier ne pou¬vant suffire avec ce régime, ou si la maladie cédera la pre¬mière et s'affaiblira.

342 APHORISMES.
10. Dans les maladies qui arrivent promptement à leur période d'état, il faut, dès le début, prescrire un régime exigu; dans celles qui y arrivent plus tard, il faut, à cette époque et un peu auparavant, diminuer le régime; mais an¬térieurement, il faut nourrir plus abondamment , afin que les forces du malade puissent suffire.
11. Mais dans les paroxysmes il faut supprimer les ali¬ments, car en donner alors serait nuisible. Dans toutes les maladies où les paroxysmes reviennent au milieu d'une pé¬riode, il faut les supprimer pendant les paroxysmes.
12. Les maladies elles-mêmes, les saisons de l'année, la com¬paraison réciproque de leurs périodes, soit qu'elles arrivent tous les jours, tous les deux jours, ou à de plus longs interval¬les, font connaître la marche des paroxysmes et la constitution [de la maladie ]. Il faut encore avoir égard à ce qui apparaît [dans les maladies] (9). Par exemple, chez les pleuréti¬ques, si les crachats arrivent dès le début, ils abrégent le cours de la maladie; mais s'ils se font longtemps attendre, ils la prolongent. Les urines, les selles et les sueurs indi¬quent aussi si les maladies se jugeront facilement ou diffici¬lement; si elles seront longues ou (le courte durée.
13. Les vieillards supportent très bien l'abstinence ; les personnes dans l'âge mûr, moins bien ; les jeunes gens très mal; les enfants moins que tous les autres, surtout ceux d'entre eux qui sont très vifs (10).
14. Dans l'âge de croissance, on a beaucoup de chaleur innée; il faut donc une nourriture abondante; autrement le corps se consume; chez les vieillards, au contraire, il y a peu de chaleur innée, voilà pourquoi ils n'ont besoin que de peu de combustible ( d'aliments) (11), car une trop grande quantité l'éteindrait; c'est aussi pour cela que les fièvres ne sont pas aussi aiguës chez les vieillards [ que chez les jeunes gens ], car leur corps est froid.
15. En hiver et au printemps les cavités sont natu¬rellement chaudes , et le sommeil est prolongé; il faut donc pendant ces deux saisons , donner une nourriture

PREMIÈRE SECTION. 343
plus abondante ; les enfants et les athlètes. en sont la preuve (12).
16. Le régime humide convient à tous les fébricitants, mais surtout aux enfants et à ceux qui sont habitués à user d'un semblable régime.
17. [ Il faut savôir quels sont ceux ] à qui [il con-vient] de donner des aliments en une seule ou en deux fois, en plus ou moins grande quantité et par fractions. On doit avoir quelque égard pour les habitudes, la saison, le pays et l'âge.
18. En été et en automne, les aliments sont très diffici¬lement supportés , en hiver très facilement; vient ensuite l'été (13).
19. Ceux dont les paroxysmes arrivent au milieu de pé¬riodes, il ne faut point leur donner d'aliments, ni les forcer à en prendre [ au moment du paroxysme], mais leur retirer ceux qu'on leur a permis en attendant la crise (le paroxysme).
20. Quand les maladies se jugent, ou qu'elles sont coin-piétement jugées, ne mettez rien en mouvement, ne sol-licitez rien de nouveau à l'aide de purgatifs ou d'autres ir¬ritants, mais laissez en repos.
21. Les matières qui doivent être évacuées, poussez-les là où elles se portent le plus, [ si toutefois] elles suivent une voie convenable.
22. Purgez, mettez en mouvement les matières cuites, mais non celles qui sont crues ; [ ne purgez pas] non plus au début des maladies, à moins qu'il n'y ait orgasme (14) ; mais le plus souvent il n'y a pas orgasme.
23. N'appréciez pas les matières évacuées sur leur quan¬tité ; mais considérez si celles qui doivent être évacuées [l'ont été] et si le malade supporte facilement [ces évacuations]. Lorsqu'il faut les pousser jusqu'à lipothymie, faites-le, si les forces du malade y suffisent.
24. Dans les maladies aiguës, il faut rarement purger au début, et ne le faire [si cela est nécessaire] qu'après avoir bien jugé de toutes les circonstances.

344 APHORISMES.
25. Si les matières qui doivent être purgées sont purgées, c'est avantageux, et les malades le supportent bien, sinon c'est le contraire (15).
DEUXIÈME SECTION.
1. La maladie dans laquelle le sommeil cause quelque dommage (1) est mortelle; mais si le sommeil procure de l'amélioration , elle n'est pas mortelle.
2. Quand le sommeil apaise le délire, c'est bon (2).
3. Le sommeil et l'insomnie prolongés l'un et l'autre outre mesure , c'est mauvais.
4. Ni la satiété, ni la faim, ni quelque autre chose que ce soit ne sont bonnes, si elles dépassent les limites naturelles.
5. Les lassitudes (3) spontanées présagent les maladies.
6. Chez céux qui ont quelque partie du corps attaquée d'une maladie douloureuse, et qui le plus habituellement ne ressentent pas leurs douleurs, l'esprit est malade (4).
7. Il faut réparer lentement les corps qui ont mis long-temps à dépérir, et vite ceux qui ont dépéri en peu de temps.
8. Au sortir d'une maladie, avoir de l'appétit et le satis¬faire sans prendre de forces, est une preùve qu'on use de trop de nourriture; mais si la même chose arrive quand on mangé salis appétit, il faut savoir qu'une évacuation est né¬cessaire (5).
9. Quand on veut purger les corps, il faut rendre les voies faciles et les humeurs coulantes (6).
10. Plus vous nourrirez un corps rempli d'impuretés, plus vous lui nuirez.
11. Il est plus facile de réparer [les forces] avec des boissons [alimentaires] qu'avec des aliments solides.
12. Dans les maladies, ce qui reste [ des humeurs nui¬sibles] est une source habituelle de récidive (7).
13. Quand la crise arrive, la nuit qui précède le pa¬roxysme est laborieuse; celle qui suit est ordinairement plus calme (8).

DEUXIÈME SECTION. 345
14. Dans les flux de ventre, les changements dans les excréments sont avantageux, à moins qu'ils ne se fassent en mal.
15. Quand le pharynx est malade et quand des abcès apparaissent sur le corps, il faut examiner les excrétions , car si elles sont bilieuses, le corps participe à la maladie [et il ne faut pas donner d'aliments]. Si elles ressemblent à celles des gens en santé [le corps n'est pas malade et] on peut nourrir le corps en sûreté (9).
16. Quand il y a privation d'aliments (10) , il ne faut pas faliguer.
17. Quand on a ingéré plus d'aliments qu'il ne convient naturellement, cela cause une maladie; la guérison le prouve.
1S. Le résidu des aliments qui sont .promptement et complétement assimilés, est promptement éliminé (11).
19. Dans les maladies aiguës, les pronostics de guérison ou de mort ne sont pas toujours (12) infaillibles.
20. Ceux qui ont les cavités humides quand ils sont jeunes, les ont sèches quand ils vieillissent. Ceux, au con-traire, dont les cavités sont sèches quand ils sont jeunes, les ont humides quand ils vieillissent (.13).
21. Le vin pur apaise la faim [canine] (14).
22. Toute maladie qui vient de réplétion, la déplétion la guérit; toute maladie qui vient de déplétion, la réplétion la guérit; et pour les autres, leurs contraires.
23. Les maladies aiguës se jugent en quatorze jours.
24. Le quatrième jour est indicateur des sept ; le huitième est le commencement d'un second septénaire; le onzième est théorète, car il est le quatrième du second septénaire; le dix-septième est également t/téorète, car il est le quatrième après le quatorzième, 'et le septième après le onzième (15).
25. Les fièvres quartes d'été sont ordinairement de peu de durée; celles d'automne sont longues, surtout celles qui se déclarent aux approches de l'hiver.
26. Il vaut mieux que la fièvre vienne à la suite d'un spasme que le spasme à la suite de la fièvre.

346 APHORISMES.
27. Il ne"faut pas se fier aux améliorations qui ne sont pas rationnelles, et ne pas non plus trop redouter les ac¬cidents fâcheux qui arrivent contre l'ordre naturel ; car le plus souvent [ ces phénomènes] ne sont pas stables [et n'ont pas coutume ni de persister, ni de durer long-temps] . (16).
28. Dans les fièvres qui ne sont pas tout à fait superfi¬cielles (légères), il est fâcheux que le corps reste dans son état ordinaire et ne perde rien, ou qu'il maigrisse plus qu'il n'est dans l'ordre naturel. Le premier cas présage la longueur de la maladie, le second indique de l'asthénie.
29. Quand les maladies débutent, si on juge à propos de mettre quelque chose en mouvement, qu'on le fasse; mais quand elles sont à leur apogée, il vaut mieux laisser en repos.
30. [ Car ] au commencement et à la fin [ des maladies] , tout est plus faible; mais à leur apogée tout est plus.fort (17).
31. Au sortir d'une maladie, bien manger sans que le corps profite, c'est fâcheux.
32. Ceux qui , entrant dans une convalescence incomplète, commencent par manger avec appétit sans profiter, finissent le plus souvent par perdre l'appétit. Mais ceux qui ont d'abord un défaut très prononcé d'appétit et le recouvrent ensuite, se tirent mieux d'affaire (1.8).
33. Dans toute maladie, conserver l'intelligence saine et prendre volontiers les aliments qui sont offerts, c'est bon; le contraire est mauvais.
34. Dans les maladies , il y a moins de danger pour ceux dont la maladie est surtout conforme à leur nature, à leur âge, à leur constitution, et à la saison, que pour ceux dont la ma¬ladie n'est pas en rapport avec quelqu'une de ces choses (19).
35. Dans toutes les maladies, il est avantageux que [les parois de ] la région ombilicale et du bas-ventre conser¬vent de l'épaisseur. Il est fâcheux qu'elles soient affaissées et émaciées; ce dernier cas n'est pas favorable pour purger par en bas.

DEUXIÈME SECTION. 347
36. Ceux qui ont le corps sain et qui prennent des médi¬caments purgatifs, perdent bientôt leurs forces. Il en est de même de ceux qui [se purgent lorsqu'ils] usent d'une mau¬vaise nourriture (20).
37. Il est mauvais de donner des médicaments purgatifs à ceux qui se portent bien (21).
38. La boisson et la nourriture un peu inférieures en qua-lité, mais plus agréables, doivent être préférées à celles de meilleure qualité , mais qui sont moins agréables.
39. Les vieillards sont en général moins sujets aux mala¬dies que les jeunes gens; mais les maladies chroniques qui leur surviennent ne finissent le plus souvent qu'avec eux.
40. Les enrouements ( bronchites) et les coryzas n'arri¬vent pas à coction chez les personnes très âgées.
41. Ceux qui éprouvent de fréquentes et complètes dé¬faillances, sans cause apparente, meurent subitement.
42. Résoudre une apoplexie, quand elle est forte, est im¬possible; quand elle est faible, ce n'est pas facile.
43. Les pendus détachés de la potence, quand ils ne sont pas encore morts, ne reviennent pas à la vie s'ils ont de l'écume à la bouche (22).
44. Ceux qui sont naturellement très gros sont plus ex-posés à mourir subitement que ceux qui sont maigres.
45. Les changements, surtout ceux d'âge, de lieux, d'ha¬bitudes de vie , opèrent la guérison des épileptiques quand ils sont jeunes.
46. Deux souffrances survenant en même temps, mais sur des points différents, la plus forte fait taire la plus faible (23).
47. Au moment où le pus va se former, la douleur et la fièvre sont plus intenses qu'après sa formation.
48, Dans tout mouvement du corps, quand on commence à se fatiguer, se reposer soulage immédiatement.
49. Ceux qui sont accoutumés à supporter des travaux qui leur sont familiers, les supportent plus facilement, quoi-

(01) On peut voir dans Ackermann, dans Pierer et dans Haller (Hist. lit., p. LXIV à XCLV; - De scriptis Hipp., p. CLIII à CLXXVI; - Bibl. med., t. 1, p. 40 à 59 la liste effrayante des manuscrits, éditions, traductions anciennes et modernes en toutes langues, en prose et en vers; des commentaires généraux ou partiels; enfin des dissertations de toute nature.
(02
Je remarque aussi que dans son ouvrage de Libris propriis (cap. 6, p. 35, t. XIX), il se contente de dire qu'il a encore fait sept commentaires sur les Aphorismes ; il est également évident, d'après les commentaires de Galien, que la distinction de chaque aphorisme est fort ancienne.
(03
Voici du reste le sentiment de M. Lallemand sur ce point: « II y aurait un avantage incontestable à grouper les aphorismes par ordre de matière, mais on peut obtenir les mêmes résultats à l'aide d'une table alphabétique ; et le plus important est d'être sûr de s'entendre, de pouvoir trouver promptement le texte indiqué dans une citation. Or, cela serait impossible aujourd'hui, si chaque traducteur ou commentateur avait adopté une classification particulière. »  (Trad. des Aph., p. VII.)
(04)
J'en compte plus de trente dans Ackermann; j'ajoute : Dezeimeris, Résumé de la médecine hippocratique, ou Aphorismes d'Hippocrate, classés dans un ordre systématique, Paris, 1841 , in-32; Quénot et Wahu , avec ce titre singulier et inexact Aphorismes d'Hippocrate, comprenant le Serment, les Maximes d'hygiène et de pathologie, les Pronostics, la Diététique, la Thérapeutique et la Gynécologie; tirés des documents de la Bibliothèque du Roi; in-18. Paris, 1843.
(05
On consultera avec fruit sur la médecine purgative et sur les médicaments purgatifs dans la collection hippocratique, la dissertation suivante: de Hippocratis methodo alvum purgandi ; par C. O. Seidensebnur Lipsiae, 1843 , in-4°, 58 pp.
(06
Traité du froid; de son action et de son emploi, intus et extra, en hygiène, en médecine et en chirurgie. (Paris, 1839, 1 vol. in-8° en 4 part.) Les hydropathes, au milieu de leurs rêveries, ont aussi présenté sur ce point quelques considérations utiles,
(07)
Bosquillon, dans son édition grecque-latine de 1784 , t. II, p. 131, et dans la traduction française, p. 201, remarque que la Vllle section manque dans les manuscrits les plus anciens, et qu'il ne l'a retrouvée que dans ceux du XVe siècle ; en second lieu, qu'a partir du n° 7, les derniers aphorismes de cette section ne sont donnés que dans un manuscrit (le ms. 2146 du XVIe siècle). Aussi M. Littré pense avec raison que les aphorismes tirés du traité des Semaines, ont été ajoutés à une époque très récente. - Foës dit également dans ses notes que les derniers aphorismes ne se trouvaient pas dans les bons manuscrits.
(08)
Com. in Aph. VII, texte 70, p. 186, t. XVIII.
(09
Com. I , in lib. de Hum. in proem., p. 1,  t. XVI. Cf. aussi Littré, t. 1, p. 89.
(10)
Gal. adv. Julianum , §. 1, p. 247 et suiv., t. XVIII.
(11)
Adv. Julianarn, §. III , p. 255, t XVIII. Cf. aussi Littré, t. I, p. 103.
(12)
Com. in Aph. VI, texte 13 et 54, p. 113 et 163.
(13) Com. in Aph. III, in proem., t. XVII, p. 562. Cf. aussi Littré, t. I, p. 105 et 106.

(14)
Com. in Aph. IV. texte 69, p. 751 et V, 44, p. 837, t. XVII; Com. I in lib. de Hum., t. 24, p. 197, t. XVI.
(15)
C'était aussi le sentiment d'Étienne (p.239) qui compare les Aphorismes au traité de Galien, intitulé l'Art médicinal (῾Η τέχνη [ἰατρική]), ouvrage qui a joui dans le moyen âge d'une immense réputation.