ARGUMENT I
Jupiter, à la faveur d'une métamorphose, et tandis qu'Amphitryon faisait la guerre aux Téléboens (01), a usurpé les droits d'époux auprès d'Alcmène. Mercure a pris la figure de l'esclave Sosie, aussi absent. Alcmène est dupe de leur ruse. Au retour, le véritable Amphitryon et le vrai Sosie subissent d'étranges et risibles épreuves. Querelles, brouillerie entre le mari et la femme. Mais enfin Jupiter, faisant entendre sa voix dans les cieux au milieu des tonnerres, s'avoue l'amant adultère.
ARGUMENT II
Jupiter, amoureux d'Alcmène, a pris les traits d'Amphitryon, son époux, pendant que celui-ci combat les ennemis de la patrie. Mercure le sert sous la figure de Sosie, et, quand reviennent le maître et l'esclave, il s'amuse à leurs dépens. Le mari fait une querelle à sa femme. Les deux Amphitryons s'accusent réciproquement d'adultère. Blépharon, choisi pour juge entre l'un et l'autre, n'ose prononcer. Enfin le mystère se découvre : Alcmène accouche de deux jumeaux.
PERSONNAGES
SOSIE.
MERCURE.
JUPITER.
ALCMÈNE.
AMPHITRYON.
THESSALA, esclave.
BLÉPHARON, général thébain.
BROMIA, esclave.
PROLOGUE
MERCURE
Vous voulez, n'est-ce pas, que je vous favorise dans
votre commerce, soit pour les ventes, soit pour les achats, et que mon
secours vous assure tous les gains possibles; que, grâce à moi, les
affaires de toute votre famille s'arrangent bien chez vous et au dehors,
que d'amples profits couronnent toujours vos entreprises présentes et
futures : vous voulez encore que je ne cesse de vous réjouir vous et
les vôtres par d'heureuses nouvelles, et que je vous apporte et vous
annonce les plus beaux succès pour la république; car, vous le savez,
les autres dieux m'ont commis l'emploi de veiller aux messages et au
commerce : eh bien ! si vous voulez que je m'en acquitte à votre
satisfaction, et que mes soins tendent constamment à vous enrichir, il
faut que tous, vous écoutiez cette comédie en silence, et que vous
soyez arbitres justes et équitables. Maintenant, de quelle part je
viens, et quel est l'objet de ma venue, je vais vous le dire; je
m'expliquerai aussi sur mon nom. C'est Jupiter qui m'envoie; je
m'appelle Mercure. Mon père m'a chargé d'une requête auprès de vous,
quoiqu'il pensât bien qu'il n'avait qu'à commander, et que vous
obéiriez; il sait que vous lui rendez l'hommage de respect et de
crainte qui se doivent à Jupiter. Toutefois, il m'a bien recommandé de
vous faire cette demande humblement, en termes fort polis et fort doux;
car le Jupiter qui m'envoie redoute autant que n'importe lequel d'entre
vous, les coups de bâton. Né de race humaine, tant par sa mère que
par son père, faut-il s'étonner qu'il soit timide? Et moi aussi, moi,
le fils de Jupiter, à vivre avec mon père, j'ai appris à craindre les
coups. Je viens donc pacifiquement, porteur de paroles de paix, vous
demander une chose honnête et facile. On m'envoie, par un honnête
motif, solliciter honnêtement une honnête assemblée. En effet,
obtenir d'honnêtes gens une malhonnêteté, cela ne se doit pas; et
faire à des gens malhonnêtes une honnête demande, c'est folie.
Savent-ils seulement, comprennent-ils ce que c'est qu'honnêteté? Or,
prêtez attention à mes discours. Vous devez vouloir tout ce que nous
voulons, mon père et moi; c'est bien le moins, après tout ce que nous
avons fait pour vous et pour la république. Mais que sert de nous en
vanter, comme d'autres font dans les tragédies, comme j'ai vu faire à
Neptune, à la Valeur, à la Victoire, à Mars, à Bellone? Se vanter de
leurs bienfaits envers vous! Tous ces bienfaits, mon père, souverain
des dieux, en est le premier auteur. Mais ce n'est pas son habitude de
reprocher aux gens de bien le bien qu'il leur fait. Il est persuadé
qu'il n'oblige pas des ingrats, et que vous êtes dignes de ses bontés.
Or çà, je vais vous dire d'abord l'objet de mon ambassade, je vous
expliquerai ensuite le sujet de la tragédie. Vous froncez le sourcil?
Parce que je vous annonce une tragédie? Je suis dieu; j'ai le pouvoir
de la transformer, si vous le souhaitez. D'une tragédie je ferai une
comédie, sans y changer un seul vers. Le voulez-vous, ou ne le
voulez-vous pas? Mais quel étourdi je fais ! Comme si je ne le savais
pas de science divine ! Oui, je connais votre désir à cet égard.
Faisons un mélange, une tragi-comédie. Car, qu'une pièce où figurent
des princes et des dieux soit tout à fait une comédie, c'est ce qui ne
me paraît pas convenable. Eh bien! donc, puisqu'un esclave y joue son
rôle, je la convertirai, comme je viens de vous le promettre, en une
tragi-comédie.
Voici maintenant ce que Jupiter m'a chargé de vous demander. Il faut que des inspecteurs, à chacun des gradins, surveillent dans toute l'enceinte les spectateurs. S'ils tombent sur une cabale montée, qu'ils saisissent ici même les toges des cabaleurs pour cautionnement. Si quelqu'un a sollicité la palme pour des acteurs ou pour tout autre artiste, soit par des missives, soit par ses démarches personnelles, soit par des intermédiaires; ou si les édiles (02) eux-mêmes prévariquent dans leur jugement, Jupiter ordonne qu'on poursuive les délinquants, comme ceux qui briguent une magistrature pour eux-mêmes ou au profit d'autrui. Il prétend, en effet, que c'est à la vertu que vous devez vos succès, et non à l'intrigue, à la mauvaise foi. Pourquoi donc un comédien ne serait-il pas soumis aux mêmes lois que les plus grands citoyens? Il faut se recommander par son mérite, sans cabale. On a toujours assez d'appui, quand on va son droit chemin, pourvu qu'on ait affaire à des gens de bonne foi. 80Encore une autre ordonnance de Jupiter : qu'il y ait aussi des surveillants auprès des acteurs; et si quelques-uns s'avisent de poster des amis pour les applaudir ou pour nuire à leurs rivaux, qu'on leur enlève leur costume, et qu'on leur tanne le cuir (03). Il n'est pas étonnant que Jupiter prenne intérêt aux comédiens. N'en soyez pas surpris, lui-même il va jouer cette pièce. Vous ouvrez de grands yeux? Comme si c'était la première fois qu'on vous montrât Jupiter faisant le comédien! Ici même, l'an dernier, lorsque les acteurs l'invoquèrent sur la scène, il vint et leur prêta son con-cours. Il est certain d'ailleurs qu'il paraît dans les tragédies. Ainsi Jupiter jouera lui-même aujourd'hui cette comédie, et je la jouerai avec lui.
Maintenant, écoutez bien, je vais exposer le sujet de la pièce.
Cette ville que vous voyez, c'est Thèbes. Cette maison est celle
d'Amphitryon, né à Argos, d'un père argien, et mari d'Alcmène, fille
d'Èlectryon. Il commande à présent les armées, car le peuple
thébain est en guerre avec les Téléboens. En partant, il a laissé
son épouse enceinte.
Je n'ai pas besoin de vous dire de quel tempérament est mon père, et
tout ce qu'il s'est permis en fait d'aventures galantes, et comme il se
passionne pour les beautés qui lui ont tapé dans l'oeil.
Il est devenu l'amant d'Alcmène à l'insu d'Amphitryon; il jouit de son
corps, et l'a engrossée par ses embrassements. Il faut que vous sachiez
au juste l'état d'Alcmène : elle est doublement enceinte, du fait de
son mari et de celui du grand Jupiter. En ce moment mon père est là
dedans qui partage sa couche. Aussi, cette nuit a-t-elle été
prolongée, tandis qu'il prend son plaisir à sa volonté : mais sous un
déguisement; car il feint d'être Amphitryon.
Quant à moi, ne soyez pas surpris de mon accoutrement et de cet habit d'esclave sous lequel je me présente. Il s'agit d'une vieille et ancienne histoire que je vous rajeunirai. Voilà pourquoi j'ai revêtu ce nouveau costume.
Or donc, mon père est là dans cette maison; c'est Jupiter, qui s'est transformé en la ressemblance d'Amphitryon, et tous les esclaves en le voyant croient voir leur maître. Voilà comme il se métamorphose, quand il lui plaît. Moi, j'ai pris la figure de l'esclave Sosie, qui a suivi Amphitryon à l'armée; il fallait bien que je pusse accompagner et servir mon père dans ses amours, sans que les gens de la maison vinssent me demander qui je suis, quand ils me verraient aller et venir à chaque instant, dans la maison. Ils me croiront un esclave, leur camarade, et personne ne me dira : Qui es-tu? que veux-tu?
Mon père, à l'heure qu'il est, ne se fait faute de plaisir; il tient
en même lit, dans ses bras, l'objet de son ardeur. Il lui raconte les
événements de la guerre. Alcmène croit être auprès de son époux,
elle se livre à un amant. Mon père lui dit comment il a défait les
ennemis, quelles récompenses il a reçues. Ces récompenses décernées
à Amphitryon, nous les avons dérobées : tout est possible à mon
père. Aujourd'hui Amphitryon va revenir de l'armée, et avec lui
l'esclave dont vous voyez le portrait en ma personne. Mais, pour qu'on
puisse aisément nous reconnaître, j'aurai toujours ce petit plumet sur
mon chapeau; mon père portera sous le sien un cordon d'or, Amphitryon
n'en portera pas. Ces signes ne seront visibles à personne de la
maison, vous seuls pourrez les voir.
Mais voici venir l'esclave d'Amphitryon, Sosie; il arrive du port avec
sa lanterne. Je vais, pour sa bienvenue, le chasser de ce logis. Le
voici. Regardez, vous serez récompensés de votre peine; Jupiter et
Mercure joueront la comédie.
AMPHITRYON
ACTE I SOSIE, MERCURE
SOSIE
Quelle audace! Vit-on jamais homme plus téméraire que moi? Quand je sais comment se comporte notre jeunesse aujourd'hui, cheminer seul, la nuit, à l'heure qu'il est ! Mais que deviendrais-je, si les triumvirs (04) me fourraient en prison? Demain on me tirerait de la cage pour me donner les étrivières. Je ne pourrais pas m'expliquer; mon maître ne serait pas là pour me défendre, et personne n'aurait pitié de moi, pendant que huit robustes gaillards battraient mon pauvre dos comme une enclume. Voilà la belle réception que me fera la république à mon retour. C'est la faute de mon maître, aussi. Quelle dureté, à peine dans le port, de m'envoyer, bon gré, mal gré, à cette heure de la nuit ! Ne pouvait-il pas attendre jusqu'au jour pour ce message? Que la servitude chez les riches est une rude condition, et que malheureux est l'esclave d'un grand ! Nuit et jour, à chaque instant, mille choses à dire ou à faire. Jamais de repos. Le maître, exempt de travail, vous taille largement la besogne. Tout ce qui lui passe par la tête lui semble juste et raisonnable. Que ses ordres vous donnent beaucoup de mal, qu'ils excèdent ou non vos forces, il n'en tient compte, il n'y songe seulement pas. Ah ! qu'on a d'injustices à souffrir quand on sert ! et cependant il faut garder, supporter ce fardeau avec tous ses ennuis.
MERCURE (à part).
J'aurais plus de droit de pester contre la servitude, moi, qui hier étais libre, et que mon père a réduit à servir aujourd'hui. II lui sied bien de se plaindre, lui, esclave de naissance, quand me voilà devenu un franc maraud à étriller !
SOSIE
Il m'est venu tout à l'heure à la pensée de prier les dieux, et de leur rendre les actions de grâce qu'ils ont méritées. Par Pollux! s'ils me récompensaient selon mes mérites, ils m'enverraient quelque égrillard qui me labourerait comme il faut le visage; car j'ai si mal reconnu et si peu mis à profit leurs bontés pour moi...
MERCURE (à part).
Il fait là ce que ne font guère les hommes, il se rend justice.
SOSIE
Nous sommes plus heureux que je ne l'espérais et que nous ne l'espérions tous; nous voilà revenus chez nous, sains et saufs. Une terrible guerre a pris fin, l'ennemi est vaincu et taillé en pièces; et nos soldats rentrent victorieux dans leurs foyers. Ce peuple, qui fut cause de tant de funérailles prématurées pour la nation thébaine, vient d'être battu et conquis par la force et le courage de nos troupes, sous le commandement et sous les auspices d'Amphitryon, mon maître. Amphitryon a enrichi ses concitoyens de butin, de terre et de gloire, et a raffermi le trône de Créon, roi des Thébains.
Aujourd'hui, à peine débarqué, il me dépêche (05) en avant pour annoncer à son épouse ces triomphes dus à son habileté de chef, à sa fortune. Essayons un peu de quelle manière je ferai mon récit. Si je mens, ce sera agir comme de coutume et selon mon génie. Au plus fort du combat, je me cachais de toutes mes forces. N'importe, je ferai comme si j'avais été présent à l'action, je répéterai ma leçon. Mais, pour m'exprimer en termes convenables, il est bon que je me prépare. Je débuterai ainsi :
D'abord, lorsque nous fûmes arrivés et que nous eûmes pris terre, Amphitryon, sans perdre de temps, choisit parmi ses principaux officiers une ambassade pour déclarer aux Téléboens ses résolutions. S'ils veulent restituer sans violence ni guerre ce qu'ils ont enlevé, et livrer les biens ravis avec les ravisseurs, il remmènera sans délai son armée hors de leur territoire, et les Argiens (06) les laisseront tranquilles et en paix; mais s'ils s'obstinent à lui refuser la justice qu'il demande, leur ville succombera sous l'assaut de ses armes.
Les chefs de l'ambassade s'acquittent exactement du message; mais les fiers Téléboens, pleins d'une confiance insolente en leur puissance et en leur valeur, répondent par l'injure et la menace à nos ambassadeurs; ils sauront bien se défendre et protéger leur pays : ainsi, que les Thébains se hâtent d'en retirer leurs troupes.
A peine Amphitryon a-t-il reçu cette réponse, il met aussitôt toute son armée en campagne; les Téléboens sortent de leurs murs, couverts de si belles armes ! On déploie de part et d'autre toutes les forces. Les soldats prennent leur poste, les rangs s'alignent; nos légions ont pris leurs dispositions ordinaires, celles de l'ennemi en face se forment en bataille. Alors les généraux s'avancent entre les deux armées, et conviennent ensemble que les vaincus se livreront avec leur ville, leur territoire, leurs autels et leurs foyers. Aussitôt la trompette sonne des deux côtés, la plaine retentit; des deux côtés on pousse des cris de guerre. Les généraux implorent Jupiter, et exhortent leurs armées. Chacun montre par les coups qu'il porte tout ce qu'il a de vigueur et de courage. Les traits se brisent; le ciel mugit du frémissement de la mêlée, et la vapeur des haleines se condense en nuage. Partout des blessés abat-tus par la violence de la charge. Enfin, nous sommes exaucés, nous avons l'avantage; les rangs de l'ennemi sont moissonnés : nos soldats le pressent et l'accablent; la victoire est à nous.
Mais pas un combattant ne songe à la fuite, pas un ne recule. Tous de
pied ferme et de cœur intrépide, ils se font tuer plutôt que de céder;
chacun tombe mort à son rang, et le tient encore.
A cette vue, Amphitryon, mon maître, commande soudain un mouvement de
droite à sa cavalerie. L'ordre s'exécute à toute bride; les cavaliers
fondent sur les bataillons en poussant de grands cris, les rompent, les
écrasent sous les sabots des chevaux : juste vengeance de l'injure !
MERCURE (à part).
Jusqu'à présent son récit est exact de tout point. J'étais présent à l'action avec mon père.
SOSIE
Les ennemis se dispersent, les nôtres redoublent d'ardeur en voyant fuir les Téléboens; ils les percent d'une grêle de traits; Amphitryon lui-même tue de sa main leur roi Ptérélas. Ainsi se termina la bataille, qui avait duré depuis le matin jusqu'au soir. J'ai de bonnes raisons de m'en souvenir; car il me fallut rester l'estomac vide toute la journée. C'est la nuit qui arrêta la lutte. Le lendemain, les chefs de la cité viennent au camp, le visage en larmes, les mains voilées de bandelettes (07); ils nous prient de leur pardonner leur faute et se livrent corps et biens, avec leurs dieux, leur ville, leurs enfants, au pouvoir et à la merci du peuple thébain. Ensuite, Amphitryon reçut pour prix de sa valeur la coupe d'or dont le roi Ptérélas avait coutume de se servir à table. Voilà comme je parlerai à ma maîtresse. Mais hâtons-nous d'exécuter les ordres de mon maître et de rentrer chez nous.
MERCURE (à part).
Oh l oh ! il vient de ce côté. Je vais lui barrer le chemin, et j'empêcherai bien le gaillard d'approcher de cette maison de toute la journée. Je porte son masque, il faut que je m'amuse à ses dépens. Et vraiment oui, puisque j'ai pris son port et sa figure, je dois lui ressembler pat les actions et par le caractère. Soyons donc fourbe, rusé, armons-nous de malice, et chassons-le d'ici avec ses propres armes. Mais qu'a-t-il donc? Il regarde le ciel. Que veut-il faire? Voyons.
SOSIE
Oh! c'est sûr, par Pollux ! rien n'est plus sûr; le bon Nocturnus (08) se sera endormi de soûlerie. Grande ni petite Ourse ne bouge dans le ciel; la lune reste comme un terme au point où elle s'est levée; les étoiles d'Orion ne se couchent pas, non plus que Vesper, ni les Pléiades. Les astres demeurent cloués en place; et la nuit ne veut pas faire place au jour.
MERCURE (à part).
Continue ainsi que tu as commencé, ô nuit ! exécute l'ordre de mon père. Tu sers très dignement un très digne maître; tu fais un bon placement.
SOSIE
Je ne vis jamais de nuit aussi longue. Si, une seule ! la nuit où, meurtri de coups, je comptai les heures tant qu'elle dura? Pour celle-là, par Pollux ! sa longueur fut bien plus grande encore (09). Vraiment je crois que Phébus fait un somme pour cuver son vin. Je serais étonné s'il ne s'était un peu trop festoyé à table.
MERCURE (à part).
Qu'est-ce à dire, maraud? crois-tu que les dieux te ressemblent? Je vais te payer pour ces insolences et pour: ces méfaits, coquin. Tu n'as qu'à venir, tu recevras ton compte.
SOSIE
Où sont les libertins qui n'aiment pas à coucher seuls? Voici une nuit excellente pour faire gagner aux filles l'argent qu'elles coûtent.
MERCURE (à part).
Eh bien ! à son compte, mon père en use fort sagement; il goûte à présent dans le lit d'Alcmène tous les plaisirs de l'amour.
SOSIE
Allons nous acquitter du message dont Amphitryon m'a chargé pour Alcmène. (Apercevant Mercure.) Mais qui est-ce qui se tient là devant la maison à cette heure de nuit? Cela ne me dit rien de bon.
MERCURE (à part).
Il n'y a pas de plus grand poltron.
SOSIE (à part).
Je me figure que cet homme est venu tout exprès pour rebattre mon manteau.
MERCURE (à part).
Il a peur. Je veux m'en amuser.
SOSIE (à part).
C'est fait de moi. La mâchoire me démange. Certainement il va me régaler d'une provision de coups pour mon arrivée. Il est trop bon; mon maître m'a fait veiller, lui avec ses gourmades veut me faire dormir. Je suis mort ! Voyez, par Hercule ! qu'il est grand et robuste !
MERCURE (à part).
Parlons haut pour qu'il m'entende; il faut redoubler son effroi. (Haut.) Allons! mes poings, il y a longtemps que vous n'avez été bons pourvoyeurs. Il me semble qu'il s'est passé un siècle, depuis qu'hier vous couchâtes par terre ces quatre hommes bien endormis et nus comme ver.
SOSIE (à part).
Ah ! quelle peur j'ai de changer de nom aujourd'hui ! de Sosie je deviendrai Quintus ! Il dit qu'il a couché par terre quatre hommes : je tremble d'augmenter le nombre.
MERCURE (dans l'attitude d'un homme qui se prépare à frapper).
Or çà, à nous deux; comme cela.
SOSIE (à part).
Le voilà sous les armes; il est tout prêt.
MERCURE (à part).
Il ne s'en ira pas sans se faire rosser.
SOSIE (à part).
Qui donc?
MERCURE
Le premier que je rencontrerai... je lui fais avaler mes poings.
SOSIE (à part).
Non, non, je ne mange pas la nuit, si tard; je viens de souper. Tu feras mieux de servir ce repas à des gens enappétit.
MERCURE (à part).
Ces poings-là sont d'un assez bon poids.
SOSIE (à part).
Je suis perdu! il pèse ses poings.
MERCURE
Si je commençais à le caresser pour l'endormir?
SOSIE (à part).
Tu me ferais grand bien. Voilà trois nuits que je ne dors pas.
MERCURE
Je suis très mécontent de ma main. Elle ne sait plus frapper comme il faut une joue. Il faut qu'un homme ne soit plus reconnaissable, quand on lui a frotté le museau avec le poing.
SOSIE (à part).
Il va me mettre en presse, et me façonner à neuf la figure.
MERCURE (à part).
Il faut qu'il ne reste pas un seul os à une mâchoire, si les coups ont été bien appliqués (10).
SOSIE (à part).
Je suis sûr qu'il a envie de me désosser comme une murène. Va-t'en, vilain désosseur d'hommes. C'est fait de moi, s'il m'aperçoit.
MERCURE (à part).
Ne sens-je pas ici quelqu'un? C'est tant pis pour lui.
SOSIE (à part).
O ciel ! est-ce que j'ai de l'odeur?
MERCURE
Il ne peut pas être éloigné. (Avec une ironie menaçante.) Mais il faut qu'il revienne de loin.
SOSIE (à part).
C'est un sorcier.
MERCURE (à part).
Les poings me démangent.
SOSIE (à part).
Si tu les apprêtes pour moi, attendris-les un peu contre la muraille.
MERCURE (à part).
Des paroles ont volé jusqu'à mes oreilles.
SOSIE (à part).
Que je suis malheureux d'avoir une voix oiseau ! il fallait lui couper les ailes.
MERCURE (à part).
Il vient au galop chercher sa ruine.
SOSIE (à part).
Je ne suis pas le moindrement à cheval.
MERCURE (à part).
Allons! une bonne charge de coups.
SOSIE (à part).
La traversée m'a bien assez fatigué. J'ai encore mal au coeur. A peine si je puis marcher sans rien porter; comment veux-tu que j'aille avec ton fardeau?
MERCURE (à part).
Assurément, j'entends ici parler je ne sais qui.
SOSIE (à part).
Je suis sauvé, il ne m'a pas vu. Il dit qu'il a entendu parler je ne sais qui; moi, je m'appelle Sosie.
MERCURE (à part).
Une voix, ce me semble, est venue de ce côté frapper mon oreille.
SOSIE (à part).
J'ai peur de payer aujourd'hui pour ma voix qui le frappe.
MERCURE
Le voici justement qui s'approche.
SOSIE (à part).
J'ai peur, je tremble de tout mon corps. Je ne saurais dire, si on me le demande, en quel lieu de la terre je suis dans ce moment. La terreur me rend perclus, immobile; c'en est fait de Sosie et du message de mon maître. Mais non, parlons vertement à cet homme, pour qu'il me croie du courage; il n'osera pas me toucher.
MERCURE
Où vas-tu, toi qui portes Vulcain dans cette prison de corne?
SOSIE
Qu'est-ce que cela te fait, à toi qui brises les os des gens à coups de poing?
MERCURE
Es-tu esclave ou homme libre?
SOSIE
L'un ou l'autre, selon mon bon plaisir.
MERCURE
Ah! Çà, répondras-tu?
SOSIE
Eh, je te réponds.
MERCURE
Coquin (11) !
SOSIE
A l'instant tu mens.
MERCURE
Je te ferai bientôt convenir que je dis vrai.
SOSIE
Pourquoi faire?
MERCURE
Puis-je enfin savoir où tu vas? à qui tu es? ce qui t'amène?
SOSIE
Je vais là; j'appartiens à mon maître. Es-tu plus savant?
MERCURE
Je contraindrai bien ta coquine de langue à me céder.
SOSIE
Tu crois? Ma langue est honnête fille.
MERCURE
Tu ne cesseras pas d'ergoter? Qu'as-tu à faire auprès de cette demeure?
SOSIE
Et toi-même?
MERCURE
Le roi Créon met ici chaque nuit une sentinelle.
SOSIE
Il fait bien. Nous étions au loin, il a protégé notre logis : mais tu peux t'en aller à présent; dis-lui que les gens de la maison sont de retour.
MERCURE
Je ne sais à quel titre tu peux en être; mais si tu ne t'éloignes au plus vite, notre ami, tu ne seras pas reçu en ami de la maison.
SOSIE
Mais je demeure ici, te dis-je, et je suis serviteur dans ce logis.
MERCURE
Sais-tu bien...? Je ferai de toi un personnage à part, si tu ne t'en vas.
SOSIE
Comment cela?
MERCURE
Oui, on t'emportera : tu ne t'en iras pas, si je prends un bâton.
SOSIE
Tu as beau dire, je soutiens que je suis un des serviteurs de cette maison.
MERCURE
Prends garde, tu vas être battu; dépêche-toi de partir.
SOSIE
Comment ! tu voudrais, quand j'arrive, m'interdire l'entrée de chez nous?
MERCURE
C'est ici ta demeure?
SOSIE
Je te dis que oui.
MERCURE
Qui donc est ton maître?
SOSIE
Amphitryon, maintenant général des Thébains, époux d'Alcmène.
MERCURE
Quoi? quel est ton nom?
SOSIE
A Thèbes on m'appelle Sosie, fils de Dave.
MERCURE
O comble de l'effronterie ! Venir avec un tissu de fourberies et de mensonges ! Tu t'en repentiras.
SOSIE
Point du tout, je viens avec un tissu. de laine et non de mensonges.
MERCURE
Encore un mensonge, car tu viens avec tes pieds et non avec un tissu de laine.
SOSIE
Oui-dà.
MERCURE
Oui-dà, tu mérites d'être rossé pour tes impostures.
SOSIE
Oui-dà, par Pollux, je m'en passerai.
MERCURE
Oui-dà, tu le seras malgré toi. Tiens, voilà qui est fait; on ne te demande pas ton avis. (Il le bat.)
SOSIE
Grâce ! par humanité !
MERCURE
Oses-tu dire encore que tu es Sosie, quand c'est moi qui le suis?
SOSIE
Je suis perdu !
MERCURE
Tu n'y es pas encore : ce sera bien autre chose. A qui appartiens-tu maintenant?
SOSIE
A toi, puisque ton poing t'a mis en possession de ma personne. O Thébains ! citoyens ! à l'aide !
MERCURE
Tu cries, bourreau? Parle : pourquoi viens-tu?
SOSIE
Pour être la victime de tes poings.
MERCURE
A qui appartiens-tu?
SOSIE
A Amphitryon, te dis-je, moi, Sosie.
MERCURE
Je t'assommerai pour mentir ainsi. C'est moi qui suis Sosie; ce n'est pas toi.
SOSIE (à part).
Plût aux dieux que tu le fusses au lieu de moi, comme je t'étrillerais !
MERCURE
Tu murmures?
SOSIE
Je me tais.
MERCURE
Qui est ton maître?
SOSIE
Qui tu voudras.
MERCURE
Hein? Quel est ton nom?
SOSIE
Pas de nom, sinon celui qu'il te plaira que je porte.
MERCURE
Tu me disais que tu étais Sosie, à Amphitryon.
SOSIE
Je me suis trompé; c'est associé à Amphitryon que je voulais dire.
MERCURE
Je savais bien que nous n'avions pas d'autre esclave Sosie que moi. Tu as perdu l'esprit.
SOSIE (à part).
Que n'en as-tu fait autant de tes poings!
MERCURE
C'est moi qui suis ce Sosie que tout à l'heure tu prétendais être.
SOSIE
Je t'en supplie, permets-moi de te parler en paix, et sans que les poings s'en mêlent.
MERCURE
Eh bien ! faisons trêve pour un moment, et parle.
SOSIE
Je ne parlerai pas que la paix ne soit conclue; tu es trop fort des poings.
MERCURE
Dis tout ce que tu voudras, je ne te ferai pas de mal.
SOSIE
Tu me le promets?
MERCURE
Oui.
SOSIE
Et si tu me trompes?
MERCURE
Qu'alors retombe sur Sosie la colère de Mercure.
SOSIE
Écoute donc. A présent, je peux parler librement sans rien déguiser. Je suis Sosie, esclave d'Amphitryon.
MERCURE
Ça recommence !
SOSIE
J'ai fait la paix, j'ai fait un traité. Je dis la vérité.
MERCURE
Gare aux coups!
SOSIE
Ce que tu voudras, comme tu voudras; tu es le plus fort des poings. Mais tu auras beau faire; par Hercule! je ne me renierai pas.
MERCURE
Je veux être mort si tu m'empêches aujourd'hui d'être Sosie.
SOSIE
Et toi, par Pollux, tu ne m'empêcheras pas d'être moi, et d'appartenir à mon maître. Il n'y a pas ici d'autre esclave nommé Sosie que moi, qui ai suivi Amphitryon à l'armée.
MERCURE
Cet homme est fou.
SOSIE
Tu me gratifies de ton propre mal. Quoi, maudit animal ! est-ce que je
ne suis pas Sosie, l'esclave d'Amphitryon? Notre vaisseau ne m'a-t-il
pas conduit ici, cette nuit, du port Persique? Mon maître ne m'a-t-il
pas envoyé ici? N'est-ce pas moi que voilà debout devant notre maison?
N'ai-je pas une lanterne à la main? Ne parlé-je pas? Ne suis-je pas éveillé?
Cet homme ne m'a-t-il pas tout à l'heure pilé à coups de poing?
Vraiment, oui; ma pauvre mâchoire ne s'en ressent que trop. Mais
pourquoi tant tarder? entrons chez nous.
MERCURE
Chez vous?
SOSIE
Oui, bien sûr.
MERCURE
Non, tu n'as dit que des mensonges. C'est moi qui suis Sosie, esclave d'Amphitryon. Notre vaisseau est parti cette nuit du port Persique, et nous avons pris la ville où régna Ptérélas, et nous avons défait les légions des Téléboens, et mon maître a tué de sa propre main Ptérélas dans le combat.
SOSIE
Je m'en crois à peine, quand je l'entends parler de la sorte. C'est qu'il dit tous les faits, de point en point, exactement. Mais voyons. Sur le butin enlevé aux Téléboens, qu'a-t-on donné à Amphitryon?
MERCURE
La coupe d'or qui servait au roi Ptérélas dans ses repas.
SOSIE
Voilà. Et où est-elle à présent?
MERCURE
Dans un coffret scellé du cachet d'Amphitryon.
SOSIE
Et quel signe porte le cachet?
MERCURE
Un Soleil levant sur un quadrige. Pourquoi toutes ces questions insidieuses, bourreau?
SOSIE (à part).
Voilà des preuves convaincantes. Je n'ai plus qu'à trouver un autre nom. D'où a-t-il vu tout cela? Mais je vais bien l'attraper. Ce que j'ai fait tout seul, sans témoin, dans notre tente, il ne va jamais pouvoir me le dire. (Haut.) Si tu es Sosie, pendant le fort de la bataille que faisais-tu dans la tente? Je m'avoue vaincu si tu le dis.
MERCURE
Il y avait une grande jarre de vin; je remplis de ce vin une tasse.
SOSIE
L'y voilà.
MERCURE
Et tel qu'il était sorti du sein maternel, je l'avalai tout pur.
SOSIE
Je finirai par croire qu'il était caché dans la tasse. Le fait est vrai. J'ai bu une grande tasse de vin pur.
MERCURE
Eh bien! t'ai-je convaincu que tu n'es pas Sosie?
SOSIE
Tu prétends que je ne le suis pas?
MERCURE
Oui, certes, puisque c'est moi qui le suis.
SOSIE
J'atteste Jupiter que je le suis et que je dis vrai.
MERCURE
Et moi, j'atteste Mercure que Jupiter ne te croit pas. Il s'en rapportera plus, j'en suis sûr, à ma simple parole qu'à tous tes serments.
SOSIE
Qui suis-je donc, au moins, si je ne suis pas Sosie? je te le demande.
MERCURE
Quand je ne voudrai plus être Sosie, alors tu pourras l'être. Mais à présent que je le suis, je t'assommerai si tu ne t'en vas, homme sans nom.
SOSIE
Par Pollux! plus je l'examine, et plus je reconnais ma figure. Voilà bien ma ressemblance, comme je me suis vu souvent dans un miroir. Il a le même chapeau, le même habit. Il me ressemble comme moi-même. Le pied, la jambe, la taille, les cheveux, les yeux, la bouche, les joues, le menton, le cou; tout enfin. Qu'est-il besoin de paroles? S'il a le dos labouré de cicatrices, il n'y a pas de ressemblance plus ressemblante. Cependant, quand j'y pense, je suis toujours ce que j'étais. Certes, je connais mon maître, je connais notre maison, j'ai l'usage de ma raison et de mes sens. Ne nous arrêtons pas à ce qu'il peut dire. frappons à la porte.
MERCURE
Où vas-tu?
SOSIE
A la maison.
MERCURE
Quand tu monterais sur le char de Jupiter, pour t'enfuir au plus tôt, tu aurais peine encore à éviter le châtiment.
SOSIE
Ne m'est-il pas permis de rapporter à ma maîtresse ce que mon maître m'a chargé de lui dire?
MERCURE
A ta maîtresse, oui, tant que tu voudras; mais pour la nôtre, ici, je ne souffrirai pas que tu lui parles. Si tu m'irrites, tu n'emporteras d'ici que les débris de tes reins.
SOSIE
J'aime mieux me retirer. O dieux immortels, secourez-moi ! Que suis-je devenu? En quoi m'a-t-on changé? Comment ai-je perdu ma figure? Est-ce que je me serais laissé là-bas par étourderie? car il possède mon image, celle qui fut mienne jusqu'aujourd'hui. Vraiment on me fait de mon vivant un honneur qu'on ne me rendra pas après ma mort (12). Allons au port; je le dirai à mon maître et tout ce qui s'est passé, à moins que pour lui aussi je sois un inconnu. O Jupiter ! porte-moi chance, et puisse-je aujourd'hui, tête chauve, coiffer le chapeau de l'affranchissement ! (Il sort.)
I, 2
MERCURE
Nos affaires vont le mieux du monde, pour le moment. J'ai éloigné de cette maison la peste des pestes. Mon père peut en toute sécurité embrasser la belle. Sosie va raconter à son maître qu'un autre Sosie l'a chassé quand il voulait entrer. Amphitryon criera au mensonge, et ne voudra pas croire que son esclave soit venu ici, comme il le lui avait ordonné. Grâce à moi, ce sera pour tous deux et pour toute la maison une confusion à perdre la tôle, cependant que mon père se rassasiera de plaisir dans les bras de celle qu'il aime. Ensuite tout s'éclairera et Jupiter à la fin réconciliera l'époux avec l'épouse; car Amphitryon va bientôt faire une grande querelle à sa femme; il l'accusera d'adultère. Puis mon père fera succéder le calme à l'orage. Au sujet d'Alcmène, j'aurais dû tout à l'heure vous dire qu'elle donnera aujourd'hui la vie à deux fils jumeaux. Ils viendront au monde, l'un dix mois, l'autre sept après avoir été conçus. Le premier est d'Amphitryon, le second de Jupiter. Ainsi le cadet est plus grand par son père que l'aîné par le sien. Vous comprenez bien cela? Il n'y aura qu'un seul enfantement. Jupiter l'a voulu par intérêt pour Alcmène; ainsi elle se délivre d'un double mal par un seul travail, et elle est garantie contre l'accusation de trahison. Cependant Amphitryon, comme je l'ai déjà dit, saura tout à la fin. Après tout, l'honneur d'Alcmène ne peut assurément pas souffrir d'un tel accident; et il serait injuste à un dieu de laisser peser sur une mortelle le blâme de sa propre faute (13). Trêve à mes discours, j'entends crier la porte (14). Le faux Amphitryon sort avec Alcmène, son épouse d'emprunt.
I, 3 JUPITER, ALCMÈNE, MERCURE
JUPITER
Adieu, Alcmène, continue à veiller pour le bien de notre maison. Mais, ménage-toi, je t'en prie, car ton terme approche. II faut que je parte. J'adopte d'avance l'enfant qui doit naître (15).
ALCMÈNE
Quelle affaire, cher époux, t'éloigne si tôt de la maison?
JUPITER
Ah ! ce n'est pas que le temps me semble long près de toi et à mon foyer; mais dans une armée, en l'absence du général en chef, le mal arrive plus vite que le bien.
MERCURE (à part).
Le rusé trompeur que mon digne père ! Voyez comme il va doucement la cajoler.
ALCMÈNE
Sur ma foi, tu me montres le pouvoir qu'une épouse a sur ton coeur.
JUPITER
Ne te suffit-il pas que tu sois pour moi la plus chère des femmes?
MERCURE (à part).
Par Pollux, si celle de là-haut te savait si galamment occupé, je suis sûr que tu voudrais être Amphitryon plutôt que Jupiter.
ALCMÈNE
J'aimerais mieux des preuves de tendresse que des protestations. A peine ton corps a-t-il échauffé la place que tu avais prise dans le lit conjugal; arrivé hier au milieu de la nuit, tu pars déjà. Est-ce ainsi que l'on se conduit?
MERCURE (à part).
Je vais m'approcher d'elle et lui parler, et servir mon père en adroit parasite (16). (Haut.) Par Pollux, je ne connais pas un mari qui crève d'amour pour sa femme, autant que mon maître s'en meurt pour toi.
JUPITER
Bourreau, ne te voilà-t-il pas? Va-t'en de ma présence ! Pourquoi te mêles-tu de mes affaires? Coquin, tu murmures? Ce bâton...
ALCMÈNE (l'arrêtant).
Ah ! de grâce !
JUPITER
Dis un mot seulement.
MERCURE (à part).
J'ai assez mal débuté dans le métier de parasite.
JUPITER
Tu as tort d'être fâchée, mon Alcmène. Je me suis absenté secrètement de l'armée. J'ai dérobé pour toi ces moments à mon devoir : je voulais que tu fusses la première instruite de mes succès, je voulais te les apprendre. Si je ne t'aimais pas, ferais-je ainsi?
MERCURE (à part).
Que disais-je? - elle s'est effarouchée; mais il sait l'adoucir.
JUPITER
Maintenant je dois retourner en secret à l'armée, avant qu'on s'aperçoive de mon absence. Il ne faut pas qu'on me reproche d'avoir fait passer ma femme avant le bien public.
ALCMÈNE
Ton départ coûte des pleurs à ton épouse.
JUPITER
Calme-toi. N'abîme pas tes yeux. Je serai bientôt de retour.
ALCMÈNE
Ce bientôt est loin encore.
JUPITER
C'est à regret que je te laisse, à regret que je m'éloigne.
ALCMÈNE
Je m'en aperçois; la nuit même de ton arrivée tu me fuis.
JUPITER
Ne me retiens plus. Le temps presse. Je veux sortir de la ville avant le jour. (Lui présentant un coffret.) Voici la coupe qui m'a été donnée comme prix de ma valeur. Elle servait au roi Ptérélas, que j'ai tué de ma main chère Alcmène, je t'en fais don.
ALCMÈNE
Généreux, comme à l'ordinaire. Par ma foi, le présent est digne de la main qui le donne.
MERCURE
Dis plutôt de celle qui le reçoit.
JUPITER
Encore! Est-ce que je ne t'assommerai pas, pendard?
ALCMÈNE
Je t'en prie, Amphitryon, ne t'emporte pas contre Sosie, pour l'amour de moi!
JUPITER
Je t'obéirai.
MERCURE (à part).
Comme son amour le rend irritable !
JUPITER
Tu ne souhaites plus rien?
ALCMÈNE
Si : qu'absent tu aimes toujours celle qui est toute toi, dans ton absence.
MERCURE
Partons, Amphitryon; le jour paraît.
JUPITER
Marche devant, Sosie; je te suis. (A Alcmène.) Ton dernier voeu?
ALCMÈNE
Eh bien, un prompt retour.
JUPITER
Oui. Tu me verras plus tôt que tu ne crois. Ne sois point en peine. (Alcmène sort.) Maintenant, ô nuit, tu n'as plus à m'attendre; fais place au jour, et laisse briller sa vive et pure lumière sur les mortels. Tout l'excédent de durée que tu as eu sur la nuit prochaine sera ôté au jour, pour que les deux inégalités se compensent. Va, que l'ordre se maintienne entre les jours et les nuits. Allons, sur les pas de Mercure. (Il sort.)
ACTE II, 1 AMPHITRYON, SOSIE
AMPHITRYON
Eh bien, va, suis-moi.
SOSIE
Je te suis, je marche sur tes pas.
AMPHITRYON
Tu m'as l'air d'un maître coquin.
SOSIE
Et pourquoi?
AMPHITRYON
Parce que tu me dis des choses qui ne sont point, qui n'ont jamais été, et qui ne seront jamais.
SOSIE
C'est cela, toujours le même, jamais de confiance dans tes serviteurs.
AMPHITRYON
Qu'est-ce à dire? Comment? par Hercule, coquin, je t'arracherai ta coquine de langue!
SOSIE
Je t'appartiens. Fais de moi ce qu'il te plaira; mais tu auras beau faire, tu ne m'empêcheras pas de dire la chose comme elle est.
AMPHITRYON
Oses-tu bien, scélérat, soutenir que tu es à la maison, quand tu es ici?
SOSIE
C'est la vérité.
AMPHITRYON
Malheur à toi, de par les dieux, et de par mol bientôt !
SOSIE
Mon sort est en tes mains. Je suis à toi.
AMPHITRYON
Quoi! maraud, tu oses te railler de ton maître? Tu oses affirmer une chose jamais vue, impossible : qu'un homme est en deux endroits en même temps !
SOSIE
Je t'assure que je dis la pure vérité.
AMPHITRYON
Jupiter te confonde !
SOSIE
De quoi suis-je coupable envers toi, mon maître?
AMPHITRYON
Tu le demandes, insolent, et tu te joues de moi?
SOSIE
Tu aurais sujet de me maudire, si je faisais de la sorte; mais je ne mens pas, et telle que la chose s'est passée, je la dis.
AMPHITRYON
Il est ivre, je pense.
SOSIE
Ma foi, je le voudrais.
AMPHITRYON
Tu souhaites ce qui est.
SOSIE
Moi?
AMPHITRYON
Toi-même. Où as-tu bu?
SOSIE
Nulle part je n'ai bu.
AMPHITRYON
Quel drôle est-ce là?
SOSIE
Je te l'ai déjà répété dix fois. Je suis à la maison, m'entends-tu? et je suis auprès de toi, moi-même, Sosie. M'expliqué-je assez nettement, assez clairement, maître?
AMPHITRYON
Ah l éloigne-toi de moi!
SOSIE
Qu'y a-t-il?
AMPHITRYON
Je ne sais quel mal te possède.
SOSIE
Pourquoi me dire cela? Je suis sain et d'esprit et de corps, Amphitryon.
AMPHITRYON
Mais tu ne seras pas toujours si dispos. On te traitera selon tes mérites. Que je rentre chez moi sans encombre, 430 et ton sort sera digne de pitié. Allons, suis-moi, toi qui abuses de la patience de ton maître par tes folies, et qui, non content d'avoir négligé ma commission, viens encore te moquer de moi en face... Le bourreau! me conter ce qui est impossible, ce qu'on n'a jamais ouï! Ton dos paiera aujourd'hui pour tous tes mensonges.
SOSIE
Amphitryon, c'est une grande misère pour un bon serviteur, qui dit la vérité à son maître, d'avoir tort par force.
AMPHITRYON
Eh ! que diantre ! comment se fait-il (car je veux bien raisonner avec toi) que tu sois ici et à la maison? Dis-le-moi, je te prie.
SOSIE
Je t'assure que je suis ici et là. Qu'on s'en étonne tant qu'on voudra, on n'en sera pas plus étonné que moi.
AMPHITRYON
Comment?
SOSIE
Non, je le répète, tu ne saurais être étonné plus que moi. Que les dieux me punissent si je m'en croyais d'abord, moi Sosie, jusqu'à ce que ce Sosie, l'autre moi, m'ait forcé de l'en croire. Il m'a dit en détail, de point en point, tout ce qui s'est passé pendant que nous étions chez les ennemis. Il m'a volé ma figure avec mon nom. Deux gouttes de lait ne se ressemblent pas plus qu'il ne me ressemble. Lorsque tu m'as dépêché avant le jour, du port à la maison...
AMPHITRYON
Eh bien, quoi?
SOSIE
J'étais en sentinelle à la porte, longtemps avant d'être arrivé.
AMPHITRYON
Quelles inepties! drôle! Es-tu dans ton bon sens?
SOSIE
Comme tu vois.
AMPHITRYON