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ARGUMENTVM I
PERSONAE |
ARGUMENT I Jupiter, à la faveur d'une métamorphose, et tandis qu'Amphitryon faisait la guerre aux Téléboens (01), a usurpé les droits d'époux auprès d'Alcmène. Mercure a pris la figure de l'esclave Sosie, aussi absent. Alcmène est dupe de leur ruse. Au retour, le véritable Amphitryon et le vrai Sosie subissent d'étranges et risibles épreuves. Querelles, brouillerie entre le mari et la femme. Mais enfin Jupiter, faisant entendre sa voix dans les cieux au milieu des tonnerres, s'avoue l'amant adultère. ARGUMENT II Jupiter, amoureux d'Alcmène, a pris les traits d'Amphitryon, son époux, pendant que celui-ci combat les ennemis de la patrie. Mercure le sert sous la figure de Sosie, et, quand reviennent le maître et l'esclave, il s'amuse à leurs dépens. Le mari fait une querelle à sa femme. Les deux Amphitryons s'accusent réciproquement d'adultère. Blépharon, choisi pour juge entre l'un et l'autre, n'ose prononcer. Enfin le mystère se découvre : Alcmène accouche de deux jumeaux. PERSONNAGES
SOSIE. |
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PROLOGUS |
PROLOGUE MERCURE
Vous voulez, n'est-ce pas, que je vous favorise dans
votre commerce, soit pour les ventes, soit pour les achats, et que mon
secours vous assure tous les gains possibles; que, grâce à moi, les
affaires de toute votre famille s'arrangent bien chez vous et au dehors,
que d'amples profits couronnent toujours vos entreprises présentes et
futures : vous voulez encore que je ne cesse de vous réjouir vous et
les vôtres par d'heureuses nouvelles, et que je vous apporte et vous
annonce les plus beaux succès pour la république; car, vous le savez,
les autres dieux m'ont commis l'emploi de veiller aux messages et au
commerce : eh bien ! si vous voulez que je m'en acquitte à votre
satisfaction, et que mes soins tendent constamment à vous enrichir, il
faut que tous, vous écoutiez cette comédie en silence, et que vous
soyez arbitres justes et équitables. Maintenant, de quelle part je
viens, et quel est l'objet de ma venue, je vais vous le dire; je
m'expliquerai aussi sur mon nom. C'est Jupiter qui m'envoie; je
m'appelle Mercure. Mon père m'a chargé d'une requête auprès de vous,
quoiqu'il pensât bien qu'il n'avait qu'à commander, et que vous
obéiriez; il sait que vous lui rendez l'hommage de respect et de
crainte qui se doivent à Jupiter. Toutefois, il m'a bien recommandé de
vous faire cette demande humblement, en termes fort polis et fort doux;
car le Jupiter qui m'envoie redoute autant que n'importe lequel d'entre
vous, les coups de bâton. Né de race humaine, tant par sa mère que
par son père, faut-il s'étonner qu'il soit timide? Et moi aussi, moi,
le fils de Jupiter, à vivre avec mon père, j'ai appris à craindre les
coups. Je viens donc pacifiquement, porteur de paroles de paix, vous
demander une chose honnête et facile. On m'envoie, par un honnête
motif, solliciter honnêtement une honnête assemblée. En effet,
obtenir d'honnêtes gens une malhonnêteté, cela ne se doit pas; et
faire à des gens malhonnêtes une honnête demande, c'est folie.
Savent-ils seulement, comprennent-ils ce que c'est qu'honnêteté? Or,
prêtez attention à mes discours. Vous devez vouloir tout ce que nous
voulons, mon père et moi; c'est bien le moins, après tout ce que nous
avons fait pour vous et pour la république. Mais que sert de nous en
vanter, comme d'autres font dans les tragédies, comme j'ai vu faire à
Neptune, à la Valeur, à la Victoire, à Mars, à Bellone? Se vanter de
leurs bienfaits envers vous! Tous ces bienfaits, mon père, souverain
des dieux, en est le premier auteur. Mais ce n'est pas son habitude de
reprocher aux gens de bien le bien qu'il leur fait. Il est persuadé
qu'il n'oblige pas des ingrats, et que vous êtes dignes de ses bontés. Voici maintenant ce que Jupiter m'a chargé de vous demander. Il faut que des inspecteurs, à chacun des gradins, surveillent dans toute l'enceinte les spectateurs. S'ils tombent sur une cabale montée, qu'ils saisissent ici même les toges des cabaleurs pour cautionnement. Si quelqu'un a sollicité la palme pour des acteurs ou pour tout autre artiste, soit par des missives, soit par ses démarches personnelles, soit par des intermédiaires; ou si les édiles (02) eux-mêmes prévariquent dans leur jugement, Jupiter ordonne qu'on poursuive les délinquants, comme ceux qui briguent une magistrature pour eux-mêmes ou au profit d'autrui. Il prétend, en effet, que c'est à la vertu que vous devez vos succès, et non à l'intrigue, à la mauvaise foi. Pourquoi donc un comédien ne serait-il pas soumis aux mêmes lois que les plus grands citoyens? Il faut se recommander par son mérite, sans cabale. On a toujours assez d'appui, quand on va son droit chemin, pourvu qu'on ait affaire à des gens de bonne foi. 80Encore une autre ordonnance de Jupiter : qu'il y ait aussi des surveillants auprès des acteurs; et si quelques-uns s'avisent de poster des amis pour les applaudir ou pour nuire à leurs rivaux, qu'on leur enlève leur costume, et qu'on leur tanne le cuir (03). Il n'est pas étonnant que Jupiter prenne intérêt aux comédiens. N'en soyez pas surpris, lui-même il va jouer cette pièce. Vous ouvrez de grands yeux? Comme si c'était la première fois qu'on vous montrât Jupiter faisant le comédien! Ici même, l'an dernier, lorsque les acteurs l'invoquèrent sur la scène, il vint et leur prêta son con-cours. Il est certain d'ailleurs qu'il paraît dans les tragédies. Ainsi Jupiter jouera lui-même aujourd'hui cette comédie, et je la jouerai avec lui.
Maintenant, écoutez bien, je vais exposer le sujet de la pièce.
Je n'ai pas besoin de vous dire de quel tempérament est mon père, et
tout ce qu'il s'est permis en fait d'aventures galantes, et comme il se
passionne pour les beautés qui lui ont tapé dans l'oeil. Quant à moi, ne soyez pas surpris de mon accoutrement et de cet habit d'esclave sous lequel je me présente. Il s'agit d'une vieille et ancienne histoire que je vous rajeunirai. Voilà pourquoi j'ai revêtu ce nouveau costume. Or donc, mon père est là dans cette maison; c'est Jupiter, qui s'est transformé en la ressemblance d'Amphitryon, et tous les esclaves en le voyant croient voir leur maître. Voilà comme il se métamorphose, quand il lui plaît. Moi, j'ai pris la figure de l'esclave Sosie, qui a suivi Amphitryon à l'armée; il fallait bien que je pusse accompagner et servir mon père dans ses amours, sans que les gens de la maison vinssent me demander qui je suis, quand ils me verraient aller et venir à chaque instant, dans la maison. Ils me croiront un esclave, leur camarade, et personne ne me dira : Qui es-tu? que veux-tu?
Mon père, à l'heure qu'il est, ne se fait faute de plaisir; il tient
en même lit, dans ses bras, l'objet de son ardeur. Il lui raconte les
événements de la guerre. Alcmène croit être auprès de son époux,
elle se livre à un amant. Mon père lui dit comment il a défait les
ennemis, quelles récompenses il a reçues. Ces récompenses décernées
à Amphitryon, nous les avons dérobées : tout est possible à mon
père. Aujourd'hui Amphitryon va revenir de l'armée, et avec lui
l'esclave dont vous voyez le portrait en ma personne. Mais, pour qu'on
puisse aisément nous reconnaître, j'aurai toujours ce petit plumet sur
mon chapeau; mon père portera sous le sien un cordon d'or, Amphitryon
n'en portera pas. Ces signes ne seront visibles à personne de la
maison, vous seuls pourrez les voir. |
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ACTUS I, i. SOSIA
Qui me alter est audacior homo, aut qui confidentior, MERCURIUS
Satius me queri illo modo servitutem; SOSIA
Numero mihi in mentem fuit, 180 MERCURIUS Facit ille quod volgo haud solent, ut quid se sit dignum sciat. 185 SOSIA
Quod numquam opinatus fui, neque alius quisquam civium, MERCURIUS
Nunquam etiam quidquam adhuc verborum est prolocutus perperam: SOSIA
Perduelleis penetrant se in fugam; ibi nostris animus additu'st,: 250 MERCURIUS
Atat; illic huc ituru'st ! ibo ego illi obviam, SOSIA
Certe, edepol, scio, si aliud quidquam'st quod credam aut certo sciam, MERCURIUS
Perge, nox, ut obcepisti; gere patri morem meo. SOSIA
Neque ego hac nocte longiorem me vidisse censeo, MERCURIUS
Ain' vero, verbero? deos esse tui simileis putas? SOSIA
Ubi sunt isti scortatores, qui soli inviti cubant? MERCURIUS
Meus pater nunc pro huius verbis recte et sapienter facit, SOSIA
Ibo, ut, herus quod imperavit, Alcumenae nuntiem. MERCURIUS Nullust hoc metuculosus aeque. SOSIA Mi in mentem venit, illic homo hoc denuo volt pallium detexere. MERCURIUS Timet homo, deludam ego illum. SOSIA
Perii ! denteis pruriunt. 295 MERCURIUS
Clare advorsum fabulabor; hic auscultet quae loquar. 300 SOSIA
Formido male, MERCURIUS Hem ! nunc iam ergo; sic volo. SOSIA Cingitur certe, expedit se. MERCURIUS Non feret, quin vapulet. SOSIA Quis homo? MERCURIUS Quisquis homo huc profecto venerit, pugnos edet. SOSIA
Apage, non placet me hoc noctis esse; coenavi modo; 310 MERCURIUS Haud malum huic est pondus pugno. SOSIA Perii ! pugnos ponderat. MERCURIUS Quid si ego illum tractim tangam ut dormiat? SOSIA
Servaveris; MERCURIUS
Pessumum'st, SOSIA Illic homo me interpolabit, meumque os finget denuo. MERCURIUS Exossatum os esse oportet, quem probe percusseris. SOSIA
Mirum ni hic me quasi murenam exossare cogitat. MERCURIUS Olet homo quidam malo suo. SOSIA Hei ! numnam ego obolui? MERCURIUS Atque haud longe abesse oportet; verum longe hinc adfuit. SOSIA Illic homo superstitiosu'st. MERCURIUS Gestiunt pugni mihi. SOSIA Si in me exerciturus, quaeso in parietem ut primum domes. MERCURIUS Vox mi ad aureis advolavit. SOSIA
Nae ego homo infelix fui, 325 MERCURIUS Illic homo a me sibi malam rem arcessit iumento suo. SOSIA Non equidem ullum habeo iumentum. MERCURIUS Onerandu'st pugnis probe. SOSIA
Lassus sum, hercle, e navi, ut vectus huc sum; etiam nunc nauseo. MERCURIUS Certe enim hic nescio quis loquitur. SOSIA
Salvos sum, non me videt. MERCURIUS Hinc enim mihi dextra vox aureis, ut videtur, verberat. SOSIA Metuo vocis ne vicem hodie heic vapulem, quae hunc verberat. MERCURIUS Optume, eccum, incedit ad me. SOSIA
Timeo, totus torpeo. 335 MERCURIUS Quo ambulas tu, qui Volcanum in cornu conclusum geris? SOSIA Quid id exquiris tu, qui pugnis os exossas hominibus? MERCURIUS Servos esne, an liber? SOSIA Utcunque animo conlibitum'st meo. MERCURIUS Ain' vero? SOSIA Aio enim vero. MERCURIUS Verbero ! SOSIA Mentiri' nunc. MERCURIUS At iam faciam ut verum dicas dicere. SOSIA Quid eo'st opus? 345 MERCURIUS Possum scire quo profectus, quoius sis, aut quid veneris? SOSIA Huc eo; heri mei sum servos; numquid nunc es certior? MERCURIUS Ego tibi istam hodie scelestam conprimam linguam. SOSIA
Haud potes ? MERCURIUS
Pergin' argutarier? SOSIA Imo quid tibi'st? 350 MERCURIUS Rex Creo vigiles nocturnos singulos semper locat. SOSIA
Bene facit; quia nos eramus peregre, tutatu'st domum : MERCURIUS
Nescio quam tu familiaris sis : nisi actutum hinc abis, SOSIA Heic, inquam, habito ego, atque horunc servos sum. MERCURIUS
At scin' quomodo? SOSIA Quonam modo? MERCURIUS Auferere, non abibis, si ego fustem sumpsero. SOSIA Quin, me esse huius familiai familiarem praedico. MERCURIUS Vide, sis; quam mox vapulare vis, nisi actutum hinc abis ! 360 SOSIA Tun' domo prohibere peregre me advenientem postulas? MERCURIUS Haeccine tua domu'st? SOSIA Ita, inquam. MERCURIUS Quis herus est igitur tibi? SOSIA
Amphitruo, qui nunc praefectu'st Thebanis legionibus; MERCURIUS Quid ais? quid nomen tibi'st? SOSIA Sosiam vocant Thebani, Davo prognatum patre. 365 MERCURIUS
Nae tu istic hodie malo tuo compositis mendaciis SOSIA Imo equidem tunicis consutis huc advenio, non dolis. MERCURIUS At mentiris etiam; certo pedibus, non tunicis, venis. SOSIA Ita profecto. MERCURIUS Nunc profecto vapula ob mendacium. 370 SOSIA Non, edepol, volo profecto. MERCURIUS
At pol profecto ingratiis. SOSIA Tuam fidem obsecro. MERCURIUS
Tun' te audes Sosiam esse dicere, SOSIA Perii ! MERCURIUS
Parum etiam, praeut futurum'st, praedicas. SOSIA
Tuus : nam pugnis usu fecisti tuum. 375 MERCURIUS
Etiam clamas, carnufex? SOSIA Ut esset quem tu pugnis caederes. MERCURIUS Quoius es? SOSIA Amphitruonis, inquam, Sosia. MERCURIUS
Ergo istoc magis, SOSIA Ita di faciant, ut tu potius sis, atque ego, te ut verberem. 380 MERCURIUS Etiam mutis? SOSIA Iam tacebo. MERCURIUS Quis tibi heru'st? SOSIA Quem tu voles. MERCURIUS Quid igitur? qui nunc vocare? SOSIA Nemo; nisi quem iusseris. MERCURIUS Amphitruonis ted esse aiebas Sosiam. SOSIA
Peccaveram : MERCURIUS
Scibam equidem nullum esse nobis, nisi, me servom Sosiam. 385 SOSIA Utinam istuc pugni fecissent tui ! MERCURIUS Ego sum Sosia ille, quem tu dudum esse aiebas mihi. SOSIA Obsecro, ut per pacem liceat te adloqui, ut ne vapulem. MERCURIUS Imo induciae parumper fiant, si quid vis loqui. SOSIA Non loquar nisi pace facta, quando pugnis plus vales. 390 MERCURIUS Dicito, quid vis, non nocebo. SOSIA Tuae fide credo? MERCURIUS Meae. SOSIA Quid, si falles? MERCURIUS Tum Mercurius Sosiae iratus siet. SOSIA
Animum advorte : nunc licet mihi libere quidvis loqui. MERCURIUS Etiam denuo? SOSIA Pacem feci, foedus feci. vera dico. MERCURIUS Vapula. 395 SOSIA
Ut lubet, quod tibi lubet fac, quoniam pugnis plus vales. MERCURIUS Tu me vivos hodie nunquam facies, quin sim Sosia. SOSIA
Certe, edepol, tu me alienabis nunquam quin noster siem. MERCURIUS Hic homo sanus non est. SOSIA
Quod mihi praedicas vitium, id tibi'st. MERCURIUS Quid, domum vostram? SOSIA Ita enimvero. MERCURIUS
Quin, quae dixisti modo, 410 SOSIA
Egomet mihi non credo, quum illaec autumare illum audio. MERCURIUS Pterela rex qui potitare solitus est, patera aurea. SOSIA Elocutus est. Ubi patera nunc est? MERCURIUS
Iin cistula 420 SOSIA Signi dic quid est? MERCURIUS Cum quadrigis Sol exoriens : quid me captas, carnufex? SOSIA
Argumentis vicit; aliud nomen quaerundum'st mihi. MERCURIUS Cadus erat vini; inde inplevi hirneam. SOSIA Ingressu'st viam. MERCURIUS Eam ego, ut matre fuerat natum, vini eduxi meri. 430 SOSIA
Mira sunt, nisi latuit intus illic, in illac hirnea. MERCURIUS Quid nunc? vincon' argumentis, te non esse Sosiam? SOSIA Tu negas med esse? MERCURIUS Quid ego ni negem, qui egomet siem? SOSIA Per Iovem iuro me esse, neque me falsum dicere. 435 MERCURIUS
At ego per Mercurium iuro, tibi Iovem non credere; SOSIA Quis ego sum saltem, si non sum Sosia? te interrogo. MERCURIUS
Ubi ego Sosia nolim esse, tu esto sane Sosia. SOSIA
Certe, edepol, quom illum contemplo, et formam cognosco meam. MERCURIUS Quo agis te? SOSIA Domum. MERCURIUS
Quadrigas si nunc inscendas Iovis 450 SOSIA Nonne herae meae nunciare, quod herus meus iussit, licet? MERCURIUS
Tuae, si quid vis nunciare: hanc nostram adire non sinam. SOSIA
Abeo potius. Di inmortales, obsecro vostram fidem ! 455 |
AMPHITRYON SOSIE Quelle audace! Vit-on jamais homme plus téméraire que moi? Quand je sais comment se comporte notre jeunesse aujourd'hui, cheminer seul, la nuit, à l'heure qu'il est ! Mais que deviendrais-je, si les triumvirs (04) me fourraient en prison? Demain on me tirerait de la cage pour me donner les étrivières. Je ne pourrais pas m'expliquer; mon maître ne serait pas là pour me défendre, et personne n'aurait pitié de moi, pendant que huit robustes gaillards battraient mon pauvre dos comme une enclume. Voilà la belle réception que me fera la république à mon retour. C'est la faute de mon maître, aussi. Quelle dureté, à peine dans le port, de m'envoyer, bon gré, mal gré, à cette heure de la nuit ! Ne pouvait-il pas attendre jusqu'au jour pour ce message? Que la servitude chez les riches est une rude condition, et que malheureux est l'esclave d'un grand ! Nuit et jour, à chaque instant, mille choses à dire ou à faire. Jamais de repos. Le maître, exempt de travail, vous taille largement la besogne. Tout ce qui lui passe par la tête lui semble juste et raisonnable. Que ses ordres vous donnent beaucoup de mal, qu'ils excèdent ou non vos forces, il n'en tient compte, il n'y songe seulement pas. Ah ! qu'on a d'injustices à souffrir quand on sert ! et cependant il faut garder, supporter ce fardeau avec tous ses ennuis. MERCURE (à part). J'aurais plus de droit de pester contre la servitude, moi, qui hier étais libre, et que mon père a réduit à servir aujourd'hui. II lui sied bien de se plaindre, lui, esclave de naissance, quand me voilà devenu un franc maraud à étriller ! SOSIE Il m'est venu tout à l'heure à la pensée de prier les dieux, et de leur rendre les actions de grâce qu'ils ont méritées. Par Pollux! s'ils me récompensaient selon mes mérites, ils m'enverraient quelque égrillard qui me labourerait comme il faut le visage; car j'ai si mal reconnu et si peu mis à profit leurs bontés pour moi... MERCURE (à part). Il fait là ce que ne font guère les hommes, il se rend justice. SOSIE Nous sommes plus heureux que je ne l'espérais et que nous ne l'espérions tous; nous voilà revenus chez nous, sains et saufs. Une terrible guerre a pris fin, l'ennemi est vaincu et taillé en pièces; et nos soldats rentrent victorieux dans leurs foyers. Ce peuple, qui fut cause de tant de funérailles prématurées pour la nation thébaine, vient d'être battu et conquis par la force et le courage de nos troupes, sous le commandement et sous les auspices d'Amphitryon, mon maître. Amphitryon a enrichi ses concitoyens de butin, de terre et de gloire, et a raffermi le trône de Créon, roi des Thébains. Aujourd'hui, à peine débarqué, il me dépêche (05) en avant pour annoncer à son épouse ces triomphes dus à son habileté de chef, à sa fortune. Essayons un peu de quelle manière je ferai mon récit. Si je mens, ce sera agir comme de coutume et selon mon génie. Au plus fort du combat, je me cachais de toutes mes forces. N'importe, je ferai comme si j'avais été présent à l'action, je répéterai ma leçon. Mais, pour m'exprimer en termes convenables, il est bon que je me prépare. Je débuterai ainsi : D'abord, lorsque nous fûmes arrivés et que nous eûmes pris terre, Amphitryon, sans perdre de temps, choisit parmi ses principaux officiers une ambassade pour déclarer aux Téléboens ses résolutions. S'ils veulent restituer sans violence ni guerre ce qu'ils ont enlevé, et livrer les biens ravis avec les ravisseurs, il remmènera sans délai son armée hors de leur territoire, et les Argiens (06) les laisseront tranquilles et en paix; mais s'ils s'obstinent à lui refuser la justice qu'il demande, leur ville succombera sous l'assaut de ses armes. Les chefs de l'ambassade s'acquittent exactement du message; mais les fiers Téléboens, pleins d'une confiance insolente en leur puissance et en leur valeur, répondent par l'injure et la menace à nos ambassadeurs; ils sauront bien se défendre et protéger leur pays : ainsi, que les Thébains se hâtent d'en retirer leurs troupes. A peine Amphitryon a-t-il reçu cette réponse, il met aussitôt toute son armée en campagne; les Téléboens sortent de leurs murs, couverts de si belles armes ! On déploie de part et d'autre toutes les forces. Les soldats prennent leur poste, les rangs s'alignent; nos légions ont pris leurs dispositions ordinaires, celles de l'ennemi en face se forment en bataille. Alors les généraux s'avancent entre les deux armées, et conviennent ensemble que les vaincus se livreront avec leur ville, leur territoire, leurs autels et leurs foyers. Aussitôt la trompette sonne des deux côtés, la plaine retentit; des deux côtés on pousse des cris de guerre. Les généraux implorent Jupiter, et exhortent leurs armées. Chacun montre par les coups qu'il porte tout ce qu'il a de vigueur et de courage. Les traits se brisent; le ciel mugit du frémissement de la mêlée, et la vapeur des haleines se condense en nuage. Partout des blessés abat-tus par la violence de la charge. Enfin, nous sommes exaucés, nous avons l'avantage; les rangs de l'ennemi sont moissonnés : nos soldats le pressent et l'accablent; la victoire est à nous.
Mais pas un combattant ne songe à la fuite, pas un ne recule. Tous de
pied ferme et de cœur intrépide, ils se font tuer plutôt que de céder;
chacun tombe mort à son rang, et le tient encore. MERCURE (à part). Jusqu'à présent son récit est exact de tout point. J'étais présent à l'action avec mon père. SOSIE Les ennemis se dispersent, les nôtres redoublent d'ardeur en voyant fuir les Téléboens; ils les percent d'une grêle de traits; Amphitryon lui-même tue de sa main leur roi Ptérélas. Ainsi se termina la bataille, qui avait duré depuis le matin jusqu'au soir. J'ai de bonnes raisons de m'en souvenir; car il me fallut rester l'estomac vide toute la journée. C'est la nuit qui arrêta la lutte. Le lendemain, les chefs de la cité viennent au camp, le visage en larmes, les mains voilées de bandelettes (07); ils nous prient de leur pardonner leur faute et se livrent corps et biens, avec leurs dieux, leur ville, leurs enfants, au pouvoir et à la merci du peuple thébain. Ensuite, Amphitryon reçut pour prix de sa valeur la coupe d'or dont le roi Ptérélas avait coutume de se servir à table. Voilà comme je parlerai à ma maîtresse. Mais hâtons-nous d'exécuter les ordres de mon maître et de rentrer chez nous. MERCURE (à part). Oh l oh ! il vient de ce côté. Je vais lui barrer le chemin, et j'empêcherai bien le gaillard d'approcher de cette maison de toute la journée. Je porte son masque, il faut que je m'amuse à ses dépens. Et vraiment oui, puisque j'ai pris son port et sa figure, je dois lui ressembler pat les actions et par le caractère. Soyons donc fourbe, rusé, armons-nous de malice, et chassons-le d'ici avec ses propres armes. Mais qu'a-t-il donc? Il regarde le ciel. Que veut-il faire? Voyons. SOSIE Oh! c'est sûr, par Pollux ! rien n'est plus sûr; le bon Nocturnus (08) se sera endormi de soûlerie. Grande ni petite Ourse ne bouge dans le ciel; la lune reste comme un terme au point où elle s'est levée; les étoiles d'Orion ne se couchent pas, non plus que Vesper, ni les Pléiades. Les astres demeurent cloués en place; et la nuit ne veut pas faire place au jour. MERCURE (à part). Continue ainsi que tu as commencé, ô nuit ! exécute l'ordre de mon père. Tu sers très dignement un très digne maître; tu fais un bon placement. SOSIE Je ne vis jamais de nuit aussi longue. Si, une seule ! la nuit où, meurtri de coups, je comptai les heures tant qu'elle dura? Pour celle-là, par Pollux ! sa longueur fut bien plus grande encore (09). Vraiment je crois que Phébus fait un somme pour cuver son vin. Je serais étonné s'il ne s'était un peu trop festoyé à table. MERCURE (à part). Qu'est-ce à dire, maraud? crois-tu que les dieux te ressemblent? Je vais te payer pour ces insolences et pour: ces méfaits, coquin. Tu n'as qu'à venir, tu recevras ton compte. SOSIE Où sont les libertins qui n'aiment pas à coucher seuls? Voici une nuit excellente pour faire gagner aux filles l'argent qu'elles coûtent. MERCURE (à part). Eh bien ! à son compte, mon père en use fort sagement; il goûte à présent dans le lit d'Alcmène tous les plaisirs de l'amour. SOSIE Allons nous acquitter du message dont Amphitryon m'a chargé pour Alcmène. (Apercevant Mercure.) Mais qui est-ce qui se tient là devant la maison à cette heure de nuit? Cela ne me dit rien de bon. MERCURE (à part). Il n'y a pas de plus grand poltron. SOSIE (à part). Je me figure que cet homme est venu tout exprès pour rebattre mon manteau. MERCURE (à part). Il a peur. Je veux m'en amuser. SOSIE (à part). C'est fait de moi. La mâchoire me démange. Certainement il va me régaler d'une provision de coups pour mon arrivée. Il est trop bon; mon maître m'a fait veiller, lui avec ses gourmades veut me faire dormir. Je suis mort ! Voyez, par Hercule ! qu'il est grand et robuste ! MERCURE (à part). Parlons haut pour qu'il m'entende; il faut redoubler son effroi. (Haut.) Allons! mes poings, il y a longtemps que vous n'avez été bons pourvoyeurs. Il me semble qu'il s'est passé un siècle, depuis qu'hier vous couchâtes par terre ces quatre hommes bien endormis et nus comme ver. SOSIE (à part). Ah ! quelle peur j'ai de changer de nom aujourd'hui ! de Sosie je deviendrai Quintus ! Il dit qu'il a couché par terre quatre hommes : je tremble d'augmenter le nombre. MERCURE (dans l'attitude d'un homme qui se prépare à frapper). Or çà, à nous deux; comme cela. SOSIE (à part). Le voilà sous les armes; il est tout prêt. MERCURE (à part). Il ne s'en ira pas sans se faire rosser. SOSIE (à part). Qui donc? MERCURE Le premier que je rencontrerai... je lui fais avaler mes poings. SOSIE (à part). Non, non, je ne mange pas la nuit, si tard; je viens de souper. Tu feras mieux de servir ce repas à des gens enappétit. MERCURE (à part). Ces poings-là sont d'un assez bon poids. SOSIE (à part). Je suis perdu! il pèse ses poings. MERCURE Si je commençais à le caresser pour l'endormir? SOSIE (à part). Tu me ferais grand bien. Voilà trois nuits que je ne dors pas. MERCURE Je suis très mécontent de ma main. Elle ne sait plus frapper comme il faut une joue. Il faut qu'un homme ne soit plus reconnaissable, quand on lui a frotté le museau avec le poing. SOSIE (à part). Il va me mettre en presse, et me façonner à neuf la figure. MERCURE (à part). Il faut qu'il ne reste pas un seul os à une mâchoire, si les coups ont été bien appliqués (10). SOSIE (à part). Je suis sûr qu'il a envie de me désosser comme une murène. Va-t'en, vilain désosseur d'hommes. C'est fait de moi, s'il m'aperçoit. MERCURE (à part). Ne sens-je pas ici quelqu'un? C'est tant pis pour lui. SOSIE (à part). O ciel ! est-ce que j'ai de l'odeur? MERCURE Il ne peut pas être éloigné. (Avec une ironie menaçante.) Mais il faut qu'il revienne de loin. SOSIE (à part). C'est un sorcier. MERCURE (à part). Les poings me démangent. SOSIE (à part). Si tu les apprêtes pour moi, attendris-les un peu contre la muraille. MERCURE (à part). Des paroles ont volé jusqu'à mes oreilles. |