750. — A CAPITON. Tusculum.
A. XVI, 16. Je ne croyais pas avoir jamais
à
prendre avec vous le rôle de suppliant. Ce n'est assurément point que
je regrette une occasion de mettre votre amitié à l'épreuve. Vous savez
à quel point je chéris Atticus. Au nom de notre affection, accordez-moi
une grâce. Oubliez qu'il prit un jour contre vous la défense d'un de
ses amis dont il avait l'honneur à sauver. La droiture de votre
caractère vous commande le pardon : car c'est un devoir pour chacun de
défendre les siens. Mais, en second lieu, mettez de côté Atticus, je vous
prie, et ne songez qu'à Cicéron. Si vous m'aimez comme vous l'avez
hautement professé et comme je l'ai toujours cru, aujourd'hui il faut me
le prouver. — César a libéré le territoire des Buthrotiens par un décret
auquel j'ai mis mon nom, ainsi que beaucoup d'autres personnages
considérables. Son intention était d'attendre que les vétérans eussent
passé la mer, et d'envoyer aussitôt des ordres pour leur faire assigner
d'autres terres. Par malheur, César est mort tout à coup. Par un autre
malheur, ainsi que vous le savez, puisque vous étiez présent au
sénatus-consulte qui a attribué aux consuls la connaissance de tous les
actes de César, on n'avait rien fait encore aux kalendes de juin. Le 4
des nones, le sénatus-consulte a été enfin corroboré par une loi qui
porte que les consuls connaîtront de tout ce que César n'arrêté,
décrété, prescrit. Rapport immédiat aux consuls de l'affaire des
Buthrotiens : on produit le décret de César. On y joint une foule
d'autres notes de lui. Décision des consuls donnant gain de cause aux
Buthrotiens. C'est à Plancus que l'exécution est renvoyée. Maintenant,
mon cher Capiton, moi qui connais l'influence que vous avez
naturellement sur ceux qui vous approchent, et qui sais tout ce
que vous
pouvez, surtout sur un homme aussi parfaitement bon et obligeant que
Plancus, je vous demande d'employer tous vos soins, vos efforts et vos
douces persuasions pour que Plancus, que je crois bien disposé déjà,
nous devienne par vous plus favorable encore. L'affaire se présente de
telle façon que, sans recommandation aucune, le bon esprit et la
sagesse de Plancus doivent assurer le sort d'un décret délibéré et rendu
en vertu d'une loi et d'un sénatus-consulte, surtout quand un pareil
acte, restant sans effet, remettrait en question tout ce qu'a fait
César, et qu'il y a unanimité pour n'y pas donner atteinte, soit de la
part de ceux qui y ont des intérêts engagés, soit de la part de ceux
qui, sans approuver ce qui s'est l'ait, en désirent le maintien par
amour de la paix. Nous tenons beaucoup à ce que Plancus mette de la
bonne grâce et de la facilité à terminer notre affaire. Et il le fera,
pour peu que vous employiez avec lui et cette fermeté insistante que je
vous connais si bien, et cette manière engageante que personne ne sait
prendre comme vous. Je vous en prie instamment.
751. — A CUPIENNIUS. Tusculum.
A. XVI, 16. J'honorais votre père, il était si bon pour moi et si
aimable! Je n'ai jamais douté non plus de votre amitié, et c'est du
fond du cœur ; que je vous ai toujours aimé moi-même. Je n'hésite donc
pas à vous demander de venir en aide à la ville de Buthrote. Elle a un
décret des consuls en sa faveur. Les consuls ont agi en vertu des
pouvoirs qu'ils tiennent d'un sénatus-consulte et d'une loi. Obtenez
de mon ami Plancus qu'il en confirme et sanctionne les dispositions. Je
vous
en fais, mon cher Capiennius, la prière, la plus vive.
752. — A ATTICUS. Tusculum, juin.
Α. XV, 25. On interprète très-diversement mon projet de départ; j'en puis
juger par les questions que l'on me fait de tous cotés. Pensez-y
mûrement, je vous prie. La question est grave. Approuveriez-vous le
voyage, moyennant que je serais de retour aux kalendes de janvier? Je
suis sans crainte, mais je ne veux pas donner prise aux propos. Vous
avez dit avec raison le jour du scandale, pour désigner le jour des
mystères. Quoi qu'il en soit, les événements seuls décideront de mon
voyage. Ainsi ne préjugeons rien. D'ailleurs, les traversées sont bien
pénibles en hiver; c'est pour cela que je vous avais parlé de l'époque
des mystères. Je suppose, d'après votre lettre, que je verrai Brutus. Je
compte partir d'ici la veille des kalendes.
753. — A ATTICUS. Arpinum, 2 juillet.
A. XV, 26. Je vois que vous avez fait tout ce qui était possible dans
l'affaire de Quintus : cependant il se désole de ne savoir s'il doit
s'en rapporter à Lepta ou se défier de Silius. J'ai ouï dire que Pison
s'était procuré un faux ordre du sénat pour une mission; je voudrais
savoir ce qui en est. Le messager que j'avais, vous le savez, envoyé à
Brutus, à Anagni, est revenu dans la nuit d'avant les kalendes. Il m'a
rapporté une lettre ou il y a quelque chose de bien extraordinaire de la
part d'un homme aussi sage : il m'engage à assister à ses jeux. Je lui
réponds que je serai en chemin, et que je n'ai plus dès lors la liberté
du choix; qu'en aucun cas je ne pourrais, sans la dernière inconséquence, aller
tout d'un coup à Rome pour des jeux, quand je m'en suis
éloigné moins pour éviter des dangers que pour ne pas compromettre mon
caractère, depuis qu'on a inondé la ville de soldats; que, dans de
telles circonstances, il est fort bien à lui, qui y est obligé, de
donner des jeux, mais qu'il serait fort mal à moi, qui ne le suis point,
d'y assister; que d'ailleurs je faisais des vœux pour qu'il y eût un
grand concours et de grands applaudissements du peuple, ce dont je ne
doutais point. A cet égard, je vous prierai de m'écrire, dès le premier
jour, comment les jeux auront été reçus, et de me tenir ensuite jour par
jour au courant de ce qui se passera. Mais en voilà suffisamment sur ce
chapitre. Du reste, ce que m'écrit Brutus est assez pâle, sauf quelques
éclairs de vigueur çà et la. Je ne sais trop qu'en dire. Vous en jugerez
vous-même; je vous envoie copie de sa lettre. D'ailleurs, si j'en crois
mon messager, vous en avez aussi une de lui qui vous a été envoyée de
Tusculum. — Suivant ma marche, je compte être à Pouzzol aux nones de,
juillet. Je me hâte de toutes mes forces, toutefois en homme qui ne veut
pas s'embarquer avant d'avoir pris toutes ses précautions. Rassurez M.
Elius, je vous prie, au sujet de ces conduits souterrains qui devaient
passer à l'extrémité de son champ. Il craint que cela ne grève sa
propriété d'une servitude. Dites-lui que j'y renonce, d'autant mieux que
je n'y ai jamais beaucoup tenu; parlez-lui très-amicalement, afin qu'il
soit bien tranquille et qu'il ne me suppose pas la moindre irritation.
Parlez ferme, au contraire, à Cascellius, au sujet de cette créance de
Tullius. C'est peu de chose; mais vous avez bien fait d'y avoir l'œil.
C'était par
trop de rouerie, Peu s'en est fallu que je ne fusse dupe, et je l'étais
si vous n'eussiez été si avisé; j'en serais inconsolable. Au temps comme
au temps, il vaudra mieux encore laisser tout là. N'oubliez pas de faire
diminuer d'un huitième les fenêtres de mes bâtiments, près du
temple de Strénia. Il faut les donner au protégé de Cérellia, pour le
prix de la dernière enchère, proposée. C'est, je crois, trois cent mille
sesterces. Multipliez vos lettres, je vous prie. Dites-moi ce qui se
passe aujourd'hui et ce qui se passera demain. Souvenez-vous aussi de
m'excuser auprès de Varron, comme je vous en ai déjà prié, sur ma
paresse pour lui écrire. Puisse Mundus avoir raison de celui dont vous
me parlez! Donnez-moi quelques détails sur le testament de M. Ennius;
j'en suis curieux.
755. — A ATTICUS. -Arpinum, juillet.
A. XV, 27. Votre lettre me charme; ce que vous me conseillez était fait
dès hier. Oui, j'ai écrit à Statius, et dans les termes les plus
affectueux, ma lettre lui a été remise par le même messager qui vous eu
a porté une du 6 des noues. Je suis sensible à sa bonne intention de
venir à Pouzzol ; mais c'est à tort qu'il se plaint. Devais-je
attendre son retour de sa maison de Cosa? Et n'était-ce pas à lui plutôt
à venir d'abord chez moi, au lieu d'aller chez lui et surtout d'y
demeurer si longtemps? Il n'ignorait pas que j'avais hâte de partir, et
il m'avait promis une visite à Tusculum. — Je regrette que vous n'ayez
pleuré qu'après votre départ. Si j'avais vu vos larmes, peut-être
aurais-je renoncé à mes projets de voyage. Vous me donnez du moins une bien belle espérance, en me parlant de notre prochaine
réunion : cette attente fait toute ma force. Mes lettres ne vous feront
pas faute. Tout ce que j'apprendrai de Brutus, vous le saurez. Sous peu
vous aurez mon traité De la Gloire. Je m'occupe d'un autre travail, dans
le goût d'Héraclide; mais il faudra le mettre avec vos trésors les plus
secrets. Je n'oublie pas Plancus. Attica a bien raison de se plaindre.
J'aime beaucoup votre histoire de Bacchis et des statues
couronnées. Ne me privez d'aucun détail, choses importantes ou bagatelles,
n'importe. De mon côté, je me souviendrai d'Hérode et de Meltius, et de
tout ce qui peut vous intéresser. Quel sujet que le fils de notre sœur!
Il vient d'arriver ce soir pendant que nous soupons.
756. — A ATTICUS. Forrmies, juillet.
A. XV, 29. Je vous envoie une lettre de Brutus : quelle pauvre tête, bons
Dieux ! Vous en jugerez en lisant. Je crois comme vous à une grande
affluence à ses jeux. Inutile d'aller chez M. Élius : à la première
rencontre. Vous avez raison de recourir à M. Axianus pour la dette à douze
pour cent de Tullius. Rien de mieux que ce que vous avez fait avec
Cosianus. Vous expédiez du même coup vos affaires et les miennes; fort
bien. On approuve ma légation : tant mieux ! Puissent les Dieux réaliser
vos prophéties! serait-il rien de plus doux pour moi et pour les miens?
mais j'ai peur de cette méchante que vous exceptez (Attica,
qui s'était peut-être plaint d'avoir été oubliée dans une lettre de
Cicéron.). Vous saurez tout
de mon entrevue
avec Brutus. Mes vœux, à coup sûr, s'accordent avec les vôtres au sujet
de Plancus et de Décimus. Mais je m'oppose à ce que Sextus jette son
bouclier. Savez-vous quelque chose sur Mundus? Je vous ai répondu sur
tous les points : écoutez-moi maintenant. — Le fils de Quintus est venu
jusqu'à Pouzzol. C'est un citoyen modèle, comme qui dirait un Favonius
ou un Asinius. Il avait un double motif : d'abord d'être avec moi, puis
d'aller faire sa paix avec Brutus et Cassius. Mais à propos, vous l'ami
des Othons, que pensez-vous de ce qu'il annonce, qu'il veut épouser
Julia, dont le divorce est résolu? Le père m'a demandé quelle était la
réputation de Julia. Je lui ai dit que je n'avais jamais entendu parler
que de sa figure et de son père. J'ignorais son motif. Pourquoi cette
question, lui ai-je dit? Mon fils, m'a-t-il répondu, veut l'épouser.
Quoique cette alliance me répugne, j'ai cru devoir lui cacher que je
tiens pour vrai tout ce qu'on dit d'elle. Mon frère ne voit qu'une chose
: c'est de ne rien donner à son fils. Ce ne sera point, dit-on, un
empêchement pour Julia. Cependant je soupçonne que notre jeune homme se
fait illusion, comme à son ordinaire. Enquérez-vous, je vous prie, de ce
qui en est ; vous le pouvez, et vous me réélirez. Mais qu'est-ce encore,
je vous en conjure, que ce que me disent des habitants de Formies à
souper chez moi, et quand ma lettre est déjà fermée? Hier, dit-on, comme
je vous écrivais, c'est-à-dire le 3 des nones, on a vu le Plancus, oui
on a vu le Plancus de Buthrote, les deux oreilles basses et bien léger
de bagages. Ses esclaves mêmes racontent que lui et ses chercheurs de
terres ont été chassés par les Buthrotiens. A merveille! mais mandez-moi
toute cette affaire.
757. — A ATTICUS. Arpinum, juillet.
A. XV, 28. Ainsi que je vous l'ai mandé hier,
je compte arriver pour les nones à Pouzzol, où j'aurai, j'espère, de vos
nouvelles tous les jours. Parlez-moi surtout des jeux. Ne manquez pas
d'écrire aussi à Brutus. Je vous ai envoyé hier une copie de sa lettre,
dont je ne saisis qu'imparfaitement le sens. Excusez-moi auprès
d'Attica, je vous prie, et chargez-vous de tous les torts. Assurez-la
bien pourtant que je n'emporte pas eu Grèce toute mon amitié.
758. A OPPIUS.
F. XI, 29. J'étais dans l'incertitude sur la grande question de mon
départ; Atticus le sait mieux que personne. Une foule de raisons pour ou
contre venaient se combattre en moi. Votre bon esprit et votre sagesse
ont puissamment contribué à fixer mes irrésolutions. Vous avez bien
voulu m'en écrire sans détour, et en même temps Atticus m'a donné tous
les détails de son entretien avec vous. Il y a longtemps déjà que
j'avais remarqué la sagacité merveilleuse qui vous fait toujours saisir
le vrai point de vue des choses, et la loyauté avec laquelle vous en
donnez votre avis. J'en ai fait une notable épreuve au commencement de
la guerre civile, lorsque je vous consultai sur le parti que je devais
prendre, ou de me rendre auprès de Pompée, ou de rester en Italie.
Faites ce qui est le plus digne; tel fut le sens de votre réponse. Je
compris votre pensée, et je rendis hommage à la franchise non moins qu'à
la consciencieuse indépendance de ce langage. Vous n'ignoriez pas les
désirs bien différents de l'ami que vous chérissiez; mais vous avez
mieux aimé me donner un bon conseil qu'un conseil qui lui plût. Je n'avais pas attendu
ce moment pour vous aimer et pour comprendre combien vous m'aimiez
aussi. Pendant que j'étais au loin et dans la position la plus critique,
vous n'avez cessé, je m'en souviens, de veiller sur moi et les miens.
L'absent et ceux qui étaient restés n'eurent pas de plus fidèle
défenseur. On sait dans quelle familiarité nous avons vécu à mon retour,
et dans quels termes je m'expliquais sur vous. Que de gens (je parle de
ceux qui observent tout) pourraient en témoigner! Mais quel imposant
témoignage n'avez-vous pas vous-même rendu à la sûreté de mon caractère
et à la constance de mes sentiments, lorsqu'après la mort de César vous
vous êtes livré tout entier à mon amitié ! Je me croirais indigne du nom
d'homme, si je ne répondais pas à votre confiance par les plus tendres
soins et un dévouement sans réserve. Vous me conserverez votre
affection, n'est-ce pas, mon cher Oppius, et vous défendrez mes
intérêts? Je vous le demande au surplus par habitude plus que pour vous
le demander. J'ai dit à Atticus, pour votre gouverne, les objets que je
vous recommande spécialement. Vous aurez des lettres mieux remplies,
quand le loisir me sera revenu. Soignez votre santé. C'est là ce qui me
touche le plus.
759. — A AMPIUS. juillet.
F. X, 29. Vous savez sans doute pour votre famille tout
ce que j'ai mis de
zèle pour votre rappel et votre réintégration; car je sais moi, de
science certaine, qu'ils en sont tous comblés. Assurément je ne leur
accorde point, quelque attachement qu'ils vous portent, de vouloir votre
bien plus ardemment que moi, et ils ne me refuseront pas d'être, dans
les circonstances actuelles, plus en position qu'aucun d'eux de vous
servir; c'est ce que je n'ai cessé et ne cesserai de faire. Déjà j'ai
obtenu le principal, et lotit préparé pour le reste, Patience donc et
courage! Je ne néglige rien pour arriver au but. La veille des nones de
quintilis.
760. — A ATTICUS. Pouzzol.
Α. XVI, 1. Je suis arrivé à Pouzzol le jour des nones de juillet
(quintilis). Le lendemain, je vous ai écrit, en partant pour visiter
Brutus à Nésis. Le jour de mon arrivée, Éros
m'apporta votre lettre, comme je soupais ...
Mais quoi ! est-il possible? Les nones juliennes (C'est
ici surtout qu'il est regrettable que la clarté ait rendu nécessaire de
traduire les mots quintilis et sextilis par juillet et
août. L'exclamation de Cicéron. s'indignant qu'on appelle un des mois de
l'année du nom de Jules César, serait aussi expressive dans les mots
qu'elle l'est dans la pensée.
Brutus, qui donnait des jeux comme préteur, n'avait pu y présider en
personne, et on avait mis dans les annonces de ces jeux nones juliennes
au lieu de nones qiuintiliennes. Ce trait insultant pour Brutus et pour
tout son parti venait de Caïus Antonius, autre préteur, ami de Jules
César et frère de Marc Antoine.)! Que les Dieux les
confondent ! Criez du matin au soir, mes bons amis, criez, il y a de
quoi! Brutus, dater des nones juliennes! Ô opprobre! Le même mot me
revient toujours : nous lasserons-nous enfin ? non, jamais rien de pareil
ne s'est vu. Mais, qu'est-ce, je vous prie? On me dit que les
Buthrotiens ont tué les preneurs de leurs champs. En effet, pourquoi
cette précipitation de Plancus? Il va, dit-on, jour et nuit; qu'en
est-il, je vous prie? Je suis charmé qu'on approuve mon départ. Mais
voilà, et je ne m'en étonne pas, les Dyméens, chassés de leurs terres,
qui se font pirates. Ainsi peut-être vais-je être obligé de rester, et,
dans ce cas, il faut que l'opinion m'approuve encore. En faisant la
traversée avec Brutus, je serais moins exposé; mais je crois qu'il n'a
que de petits vaisseaux. Je vais le savoir, et vous le dirai demain.
L'affaire de Ventidius me semble une panique. Quanta Sextus, on regarde
comme certain qu'il ne fera pas de levée de boucliers. Cela étant, la
servitude nous sera venue sans guerre civile. Comment donc! n'y a-t-il
rien à attendre de Pansa aux kalendes de janvier? Chimère de gens qui ne
sont bons qu'à boire et à dormir. Deux cent mille sesterces feront
très-bien l'affaire de Cicéron. Ovius arrive; il me dit beaucoup de
choses qui me plaisent, notamment que les
mandats envoyée suffisent; que c'est assez de soixante-douze mille
sesterces; que c'est tout à fait bien; mais que Xénon ne donne l'argent
que peu a peu et sou à sou. Ce que vous lui avez fait passer en sus du
loyer de mes îlots servira pour la première année, qui est grevée des
frais de voyage. La seconde année, qui commence aux kalendes. d'avril,
sera réglée sur quatre-vingt mille sesterces. Le produit des îlots
s'élève maintenant à ce chiffre. Nous verrons ce qu'il y aura à faire,
quand il sera à Rome. Il n'y a pas d'apparence que je m'accommode de
cette belle-mère. J'avais refusé Pindare pour ma maison de Cumes. Sachez
maintenant pourquoi je vous envoie un exprès. Quintus fils m'a promis
d'être un Caton. Le père et le fils veulent que je me porte fort pour
lui près de vous. N'en croyez que ce que vous en verrez par vous-même.
Je leur donnerai la lettre qu'ils demandent. Mais ne vous y laissez pas
prendre, et n'allez pas me croire moi-même converti. Je ne vous écris
presque que pour vous le dire. Fassent pourtant les Dieux qu'il tienne
ce qu'il promet! Quelle joie pour nous tous alors !
Mais moi... chut! Il doit partir d'ici le 7 des
ides. Il a, dit-il, pour les ides une échéance, et on le presse
vivement. Vous réglerez, d'après ma lettre, votre langage. Je vous écrirai plus longuement
quand je verrai Brutus, et quand je vous renverrai Éros. Je reçois
l'excuse de ma chère Attica, que j'aime tendrement. Faites-lui mille
compliments, ainsi qu'à Pilia.
761. — A ATTICUS. Puuzzol, juillet.
A. XVI, 5. Brutus attend toujours de vos nouvelles.
Il n'en était pas à
apprendre le succès du Térée d'Accius, seulement il croyait que c'était
le Brutus qu'on avait représenté. Il a su, je ne sais comment, par la
renommée, qu'il y avait eu peu de monde aux jeux grecs; je l'avais
prévu. Vous connaissez mon opinion sur ces jeux. Parlons maintenant
d'une affaire qui nous intéresse plus que toute chose. Quintus (le
neveu de Cicéron) a passé plusieurs jours chez moi; il y serait resté
plus longtemps, si je l'avais souhaité. Depuis son arrivée jusqu'à son
départ, il m'a tellement satisfait, principalement sur ce qui
m'affligeait le plus eu lui, que j'en suis émerveillé. C'est un
changement complet; quelques-uns de mes écrits que je retouchais alors,
d'assidus entretiens, de sérieuses réflexions, ont fait ce prodige, et
il sera désormais pour la république tout ce que nous désirons : je l'ai
bien observé, il est sincère. Aussi veut-il que je vous donne ma
garantie, en vous le présentant comme un homme aujourd'hui digne de vous
et de moi. Il ne demande pas que vous l'en croyiez sur parole; il veut
seulement qu'après avoir vu, vous lui rendiez votre amitié. Je vais vous
dire ce que j'ai fait, et ce que je n'aurais certes pas fait si je
n'avais pas eu confiance en ses promesses, et si je ne l'avais pas jugé
ferme dans son retour. Je l'ai conduit moi-même à Brutus. Brutus a été
persuadé comme moi, et ne m'a pas demandé de garantie. Il le félicitait
en lui parlant de vous avec une vive tendresse. Il ne l'a pas laissé
partir sans le presser contre sou cœur et l'embrasser. Je devrais, ce me
semble, vous féliciter et en rester là. Je veux pourtant vous faire
une prière: ne voyez dans sa conduite antérieure que la légèreté de
l'âge, et soyez sûr que c'est un homme nouveau; je vous donne ma parole
que votre ascendant pourra beaucoup, pourra tout désormais sur lui.
— Dans ma conversation avec Brutus, j'ai plus d'une fois mis en avant
l'idée que nous pourrions nous embarquer ensemble : il n'a pas paru la
saisir avec l'empressement que j'aurais espéré. Il semblait préoccupé,
et sans doute il attend des nouvelles, notamment de ses jeux. En
retournant chez moi, Cn. Luccéius, qui ne le quitte point, m'a dit que
si Brutus tardait tant, ce n'était point par hésitation , mais dans
l'espoir d'un incident favorable. Je ne sais si je ne ferai pas bien
d'aller à Vénouse, et là d'attendre des nouvelles des légions. Si elles
n'arrivent point comme on s'en flatte, j'irai à Hydrunte; s'il
n'y a de sûreté mille part, je reviendrai ici. — Vous croyez que je plaisante.
Que je meure si un autre que vous me retient ! Regardez autour de vous :
mais je rougis de vous dire cela en face. Ο les heureux auspices que ceux
de Lépide! et que les jours y sont bien marqués pour mon retour! Votre
lettre m'a fait désirer de partir. Si nous pouvions nous rencontrer!
Mais vos convenances avant tout. — J'attends une lettre de Népos
(Cornélius Népos l'historien). Lui, avide de mes écrits! lui! mais il
dédaigne le genre dont je fais ma gloire. Vous le placez après celui qui
est sans défaut (Cicéron) ; c'est vous qui êtes sans défaut. Le fait
est que c'est un homme divin. Non, il n'y a pas de recueil de mes lettres.
Tiron peut en avoir 70. Il y en a chez vous qu'on y joindrait. Mais il
faut que je les revoie, que je les corrige, et c'est après cela
seulement qu'elles paraîtront.
762. — A ATTICUS. Pouzzol. juillet.
A. XVI, 4. Oui, comme je vous l'écrivais hier et comme vous l'avez
probablement appris aujourd'hui, car Quintus ne doit être que deux
jours en route, j'ai été le 8 des ides à Nesis. J'y ai vu Brutus. Oh!
que les nones juliennes lui font mal ! Il en est dans un trouble
incroyable. Il allait écrire pour que, dans l'annonce de la chasse aux
bêtes qui doit avoir lieu le lendemain des jeux Apollinaires, on mît le
3 des ides quintiliennes. Libon est venu pendant ma visite. Philon,
dit-il, affranchi de Pompée, et Hilarus, son propre affranchi,
apportent des lettres de Sextus (fils de Pompée) pour les consuls, ou du
moins pour ceux qu'on appelle consuls. Il nous les a lues, pour en savoir notre avis. Quelques expressions impropres,
d'ailleurs de la dignité, pas de fiel. Nous avons voulu seulement que dans la suscription, qui ne
portait que les consuls, on ajoutât aux préteurs, aux tribuns du peuple
et au sénat, de peur que les consuls, ne voyant que leur adresse , ne
les gardassent pour eux seuls. Suivant ces nouvelles, Sextus n'avait
qu'une légion avec lui à Cartbagène. Il apprit la mort de César au moment où il allait s'emparer de Boréa.
Après la prise de la ville, une grande joie éclata et un changement se
fit dans les esprits. On accourait de toutes parts. Sextus crut devoir
aller en personne rejoindre les six légions qu'il avait laissées dans
l'Espagne ultérieure. Il a écrit à Libon en particulier qu'il
n'entendrait à rien, si avant tout ou ne lui rendait ses dieux lares. Il
veut, en résumé, que toutes les armées, en quelque lieu qu'elles se
trouvent, soient dissoutes. Telle est la substance des nouvelles de
Sextus. — Je me suis mis de tous côtés en quête sur l'affaire de Buthrote,
mais je n'ai pu rien apprendre. Les uns veulent qu'on ait massacré les
soldats qui venaient se mettre en possession de leurs terres; les
autres, que Plancus, gagné par de l'argent, ait abandonné ses soldats et
disparu, Je ne saurai rien, je le vois, que par vos lettres. La route
de Brindes, à laquelle je songeais, n'est plus à ma disposition ; les
légions sont en marche, dit-on. Il se pourrait bien aussi qu'il y eût
quelque danger dans ses eaux. Eh bien! je m'embarquerai en même, temps
que Brutus. J'ai trouvé sa flotte mieux équipée qu'on ne me l'avait dit.
Domitius a de très-bons vaisseaux. Il y a en outre les excellents
bâtiments de Sextius, de Bucilianus et des autres. Quant à la flotte de
Cassius, qui est fort belle, je n'en parle point, parce qu'elle ne passe
pas le détroit. Ce qui me contrarie le plus, c'est que Brutus ne parait
pas pressé. D'abord il veut savoir comment ses jeux se termineront;
puis, autant que je puis le voir, il marchera lentement, touchant terre
en beaucoup d'endroits. Mieux vaut, encore aller lentement que de ne pas
aller du tout. Une fois en mer, tout cela s'éclaircira. Nous aurons les
vents étésiens.
763 — A ATTICUS. Pouzzol, juillet.
Α. XVI, 2. J'ai reçu deux de vos lettres le
6 des ides : la première par
mon messager, la seconde par celui de Brutus. On nous avait donné ici
sur les Buthrotiens des nouvelles bien différentes. C'est un nouveau
mécompte à joindre, à tant d'autres. J'ai renvoyé Éros plus vite que je
ne comptais. Sa présence est indispensable à cause d'Hortensius, et de
plus parce qu'il a pris jour pour les ides avec les chevaliers. Il faut
qu'Hor tensius ait bien du front : il ne lui sera rien dû qu'au
troisième terme, c'est-à-dire aux kalendes d'août, et encore a-t-il reçu
partie de la somme avant l'échéance. Éros verra cela aux ides. Quant à
Publilius, il ne faudra pas lui faire attendre ses rescriptions. Mais
vous savez combien je me suis relâché de mon droit, puisque sur les
quatre cent mille sesterces que je restais lui devoir, j'en ai payé
comptant deux cents, et que j'ai donné des délégations fixes pour le
reste. Vous verrez s'il y a lieu de lui faire entendre qu'il doit à
son tour me donner du temps, à moi qui lui ai fait une si large
concession. Mais, je vous en conjure, mon bon et cher Atticus, (voyez
comme je suis doucereux!) oui, je vous en conjure, tant que vous serez à
Rome, réglez , tranchez, décidez tout pour moi et ne me consultez
sur rien. Je laisse de quoi faire face à tout ce que je dois ; mais,
comme il arrive souvent, ceux qui me doivent peuvent ne pas être exacts;
et dans ce cas, que la considération de mon honneur l'emporte sur toute
autre. Empruntez pour moi, et même vendez, s'il le faut. Brutus vous
sait gré de votre lettre : j'arrivais chez lui à Nésis pour y passer
quelques heures, comme il venait de la recevoir. Il m'a paru enchanté de
Térée , mais il en a plus d'obligation à Accius qu'à Antoine.
Pour moi, plus ces détails me semblent réjouissants, plus j'éprouve de
mauvaise humeur et de peine en songeant que le peuple romain n'a pas de
bras pour défendre la république, et qu'il n'en a que pour applaudir au
théâtre. La rage de ces misérables fera qu'ils se démasqueront,
c'est probable ; mais enfin, " pourvu qu'il soit mortifié, peu m'importe
comment. » Je ne suis pas fâché d'apprendre que l'opinion se prononce
de plus en plus pour le parti que j'ai pris. J'attendais avec
impatience ce que vous m'en diriez; car on m'en a parlé à moi fort
diversement. C'est même là ce qui m'a l'ait traîner en longueur, afin de
rester le plus longtemps possible maître de ma volonté; mais puisqu'on
pousse doucement à la roue pour me mettre dehors, je vais me diriger
vers Brindes. Je pourrai plus facilement et plus sûrement éviter la
rencontre des légions que celle des pirates, qui commencent, dit-on, à
reparaître. — On attend Sextius le 6 des ides; mais il n'est pas encore
venu, que je sache. Cassius , au contraire, est arrivé avec sa petite
flotte: je le verrai demain 5; puis je partirai pour Pompéi et Eculanum.
Vous savez le reste. J'avais prévu ce qui arrive à Tutia. Je ne crois
pas un mot de ce qu'on dit d'Ebutius, et je ne m'en soucie d'ailleurs
pas plus que vous. J'ai écrit, selon votre désir, à Planeus et à Oppius.
Mais ne remettez pas les lettres, si ce n'est pas indispensable. Ils
feront l'un et l'autre, à votre seule considération, ce que vous
désirez, et mon intervention paraîtrait bien superflue à Oppius
surtout, qui vous est si dévoué. Faites, au surplus, comme vous
l'entendrez. Si vous avez l'intention de passer l'hiver en Épire, soyez
assez aimable pour y venir avant l'époque ou vous voulez que je sois de
retour en Italie. Écrivez-moi le. plus sou vent possible: pour les
choses de médiocre intérêt, parla première occasion venue; pour les
choses importantes, par des exprès à nous. Si j'arrive sain et sauf à
Brindes, je me mettrai sur-le-champ à mon œuvre héraclidienne. Je vous ai envoyé mon Traité de la gloire. Qu'il suit pour vous
seul, selon l'usage : cependant marquez les bons endroits, et Salvius
les pourra lire à table devant des convives amis. Je suis fort content
de cet ouvrage, mais j'aimerais mieux qu'il eût votre suffrage que le
mien. Adieu, encore une fois adieu !
764. — A PLANCUS. Pouzzol.
A. XVI, 16. Je vous ai déjà écrit au sujet des Buthrotiens. Leur affaire a
été décidée par les consuls, que la loi et un sénatus-consulte
autorisaient à connaître, trancher et décider de tous les actes de
César. Je vous ai prié de nous être favorable, et de mettre un terme aux
tribulations d'Atticus que vous aimez, ainsi qu'aux miennes, qui ne sont
pas moindres. Après beaucoup de soins, d'efforts et de travaux, nous en
sommes arrivés à ce point que notre sort ne dépend plus que d'un mot de
vous. Votre sagesse comprendra quelle perturbation ce serait, si les
décrets des consuls intervenus sur les actes de César pouvaient ne pas
être exécutés. Je sais très-bien qu'au milieu du mouvement qui
l'entraînait, César a pu faire beaucoup de choses qui ne sont pas à
approuver. Cependant je me fais le champion de tout, par amour de la
paix et de la tranquillité. Il me semble que cette ligne de conduite est
bien plus encore dans votre position. Mais je ne parle pas en homme qui
conseille, je parle en homme qui supplie. Accordez-moi une grâce dont la
valeur est pour moi au delà de toute expression: c'est de vous occuper
de nous et de tout terminer, c'est de nous montrer enfin que vous adhérez
sans regret et avec joie à ce que l'extrême bonté et la parfaite justice
de notre cause nous a fait obtenir d'emblée des consuls. Vous avez souvent témoigné vos bonnes
dispositions pour Atticus à Atticus lui-même, en ma présence, et plus
souvent à moi en particulier. Faites cela, mon cher Plancus, et vous
aurez rendu le plus signalé de tous les services à un ami, à un ami de
votre père, à un homme que vous avez toujours considéré à ce double
titre; je vous en prie encore une fois, avec les plus vives et les plus
pressantes instances.
765. — A PLANCUS.
Α. ΧVI. 16. Il faut que vous me pardonniez si, après vous avoir écrit avec
tant de détails sur l'affaire de Buthrote, je reviens encore et si
souvent à la charge. Ce n'est certes pas, mon cher Plancus, faute de
confiance dans votre droiture et dans votre amitié ; mais l'affaire est
de la plus haute importance pour Atticus : il y va même aujourd'hui de
son honneur d'obtenir ce que César lui a accordé en notre présence par
des ordres revêtus de nos signatures, à la suite de décrets et de
décisions auxquels j'assistais. Il y va de son honneur, surtout quand la
fin ne dépend plus que de vous. Non, vous ne vous bornerez point a
sanctionner purement et simplement l'arrêté des consuls conforme aux
décrets de César et à ses promesses : vous voudrez y mettre la bonne
grâce et l'empressement de l'amitié. Jamais vous ne ferez rien qui
puisse me toucher davantage. Je me flatte qu'au moment où vous recevrez
cette lettre, vous aurez déjà satisfait à mou vœu ; mais je ne cesserai
de vous écrire, tant que je n'aurai point
une communication officielle. Je l'attends avec impatience ; car j'ai
hâte de faire changer de ton à ma correspondance, et de n'avoir plus à
vous adresser que des expressions de gratitude. Ce sont les intérêts
d'Atticus qui sont enjeu; mais tenez pour certain que s'il obtient ce
qu'il désire, il ne vous sera pas plus obligé que moi-même, dont
l'amitié s'associe à tous ses tourments.
766. — A CAPITON.
A. XVI, 16. Vous serez surpris et peut-être fâché, je m'y attends, en me
voyant revenir si souvent à la charge : mais l'affaire est de la plus
haute importance pour l'homme que j'aime le plus au monde et à qui je
suis attaché par le plus de liens, pour Atticus. Je sais depuis
longtemps ce que vous êtes pour vos amis et ce que vos amis sont pour
vous. Vous pouvez beaucoup près de Plancus; vous êtes bon, et l'on aime
toujours à vous plaire. Personne ne peut donc nous servir autant que
vous. L'affaire se présente d'ailleurs si bien! Il y a décision des
consuls, décision prise en vertu d'une loi et d'un sénatus-consulte.
Cependant nous regardons que tout dépend de votre ami Plancus. Sans
doute vos bons offices et l'intérêt public le détermineront à faire
exécuter le décret des consuls; sans doute il voudra montrer quelque
empressement pour nous. Mais soyez-nous en aide, mon cher Capiton ; je
vous le demande de nouveau avec la plus vive instance.
767. — A ATTICUS. Pompéi, juillet.
Α. XVI, 3. Vous avez eu raison, car je réponds
enfin à la lettre que vous m'avez écrite, après votre entrevue avec
Antoine, à Tibur. Oui, vous avez eu raison de lui donner la main et
d'aller même jusqu'à des remercîments. Il n'est que trop vrai , nous
perdrons la liberté, avant de perdre notre fortune. Vous me dites qu'en
lisant : Ο mon cher Titus ι si jamais, etc. (Ce
sont les premiers mois du Traité de la Vieillesse.), vous y trouvez un
charme toujours nouveau. Eh bien! voilà qui nie met tout à fait en
verve. Vous soupçonnez Éros d'être porteur de quelque petit présent pour
vous. Vous avez rencontré juste, et je m'en réjouis. Mais l'ouvrage que
je vous envoie est celui que vous connaissez déjà; mais il a été revu,
et c'est le brouillon même criblé d'additions et de changements. Vous
le ferez mettre au net et le lirez en secret à vos convives; mais, je
vous en conjure, à des convives en belle humeur et faisant bonne chère
: autrement je craindrais que leur dépit contre le maître du festin
n'allât retomber sur l'auteur. — Puisse tout ce qu'on me mande de
Cicéron se trouver vrai! J'interrogerai Xénon ; je verrai bien s'il y a
eu négligence ou indélicatesse. Je ne le crois pas. Je suivrai votre
conseil pour Hérode, et je saurai tout par Sauféius et .Xénon. Je suis
charmé que la lettre que je vous ai envoyée par un expiés sur le fils de
Quintus vous soit parvenue avant celle dont je l'ai rendu lui-même
porteur. Sans doute vous ne vous y seriez pas laissé prendre. Qui sait
pourtant? Mais que vous aura-t-il dit? qu'auriez-vous fait à votre
tour? C'est ce que je suis impatient d'apprendre. Vous aurez été chacun
dans votre rôle, je n'en doute pas. Curius, j'espère, m'en apportera des
nouvelles, Curius qui mérite qu'on l'aime pour lui-même et que je
chéris,
mais que je ne chéris tant que pour vous plaire. — Voila une réponse
assez détaillée, je crois. A vous maintenant de me prêter l'oreille. Je
ferais mieux de me taire, je le sens : souffrez pourtant que je
m'explique. Il y a dans mon voyage beaucoup de choses qui me déplaisent :
la première de toutes, c'est de m'éloigner de vous; ensuite , la
fatigue de la traversée. Cela va si mal à mon âge, si mal à mon
caractère ! Puis le moment est si mal choisi ! car enfin je laisse la
paix et je retrouverai la guerre; car enfin j'ai des terres, des
habitations, des campagnes charmantes où je pourrais passer doucement
mes heures, et je m'en vais courir les monts et les mers. Je n'ai qu'une
consolation : je serai utile à Cicéron; du moins , je saurai ce qu'on
peut faire de lui. J'ajoute que j'espère vous voir et que vous me l'avez
promis. Que j'aie ce bonheur, et tout à mes yeux change de face. Je ne
vous dissimule pas aussi que ma liquidation est pour moi une cruelle
épine. Je laisse de quoi pourvoir à tout ; mais Dolabella est un de mes
débiteurs. Je ne connais pas ceux sur qui il m'a fait des délégations,
et je m'en inquiète. C'est la ce qui me tourmente le plus. Aussi je ne
crois pas avoir mal fait de confier ma situation à Fabius, en le priant
de venir à mon aide, si les rentrées ne coïncidaient pas exactement avec
les échéances. Je lui ai mandé que, dans ce cas, vous iriez le voir.
N'hésitez pas à le faire si vous en reconnaissez le besoin, et surtout
si vous partez pour l'Epire. C'est au moment de quitter Pompéi et de
m'embarquer sur l'un de mes trois petits navires à dix rames, que je
vous écris. A l'heure qu'il est, Brutus est encore à Nésis, et Cassius à
Naples. Comment donc, je vous prie, vous aimez Déjotarus, et vous
n'aimez pas Hiéras, qui, averti par Blésamius, après la visite de
celui-ci chez moi, de ne rien faire sans l'aveu de notre Sextus, n'a
jamais parlé de rien ni à lui, ni a aucun de nous ! Que je voudrais
tenir les petites joues d'Attica et les baiser ! Les compliments dont
elle nous a chargé pour moi me sont si doux ! Faites-lui de ma part
mille et mille amitiés bien tendres : autant à Pilia, je vous prie.
768. — A TRÉBATIUS. Vélie, 20 juillet.
F. VII, 20. J'ai vu qu'on vous aimait à
Vélie, et Vélie m'a paru charmante.
Qui ne vous aimerait, je vous le demande? On regrette votre Rulion , je
vous le jure, autant que s'il était un de nous. Je ne vous fais pourtant
point un reproche de l'avoir mis à la tête de vos constructions. Vélie
vaut certes bien le Lupereal, mais j'aime mieux que vous bâtissiez au
Lupereal qu'ailleurs. Si vous m'en croyez, vous qui m'écoutez toujours,
vous conserverez les possessions de vos pères. Les Véliens ont conçu je
ne sais quelle inquiétude à ce sujet. N'abandonnez ni le noble fleuve
Halès, ni la maison de Papirius, ni ce petit bois si cher aux
voyageurs, quoiqu'en le faisant couper vous eussiez une vue bien plus
belle. Un motif plus important que tout cela, surtout dans les
circonstances ou nous sommes, c'est d'avoir un abri, d'abord dans une
ville dont les habitants vous chérissent, puis dans une maison qui est
vôtre, dans des terres qui vous appartiennent, le tout à l'écart et au
milieu d'une contrée aussi salubre que riante. Il me semble bien que j'y
ai aussi quelque intérêt, mon cher Trébatius. Mais songez par-dessus tout
à vous bien porter. Occupez-vous de mes affaires, et comptez, les Dieux
aidant,
que vous me reverrez avant l'hiver. J'ai extorqué à Sextus Fadius,
disciple de Nicon, le livre qui a pour titre : Traité de la Gourmandise.
Ô le charmant médecin, et que je serai docile à ses conseils! Notre ami
Balbus m'avait caché cet ouvrage ; il ne paraît pas avoir été si discret
avec vous. Les brises commencent à se faire sentir; ne négligez pas les
précautions pour votre santé.
769. — A TRÉBATIUS. Rhégium, 28 juillet.
F. VII, 19. Voyez combien je vous aime ! rien de plus juste sans doute,
puisque vous m'aimez aussi. Mais, en vérité, je n'étais pas engagé
envers vous absent, quand en face je vous avais presque dit non, quand,
certes, je ne vous avais pas dit oui. Enfin, en quittant Vélie, où l'on
vous chérit si tendrement, je me suis piqué d'émulation, et j'ai
composé des Topiques à la manière d'Aristote : je vous les envoie de
Rhégium où je suis. J'ai taché d'y mettre toute la clarté que le sujet
comporte ; si cependant vous trouvez encore de l'obscurité dans quelques
passages, songez qu'il ne suffit pas de lire pour apprendre, qu'il faut
encore être guidé et travailler soi-même la matière. Vous n'irez pas
loin pour en avoir la preuve. Votre droit civil, par exemple, croyez-vous qu'on puisse l'apprendre dans les livres? Il y a une foule
d'ouvrages sur le droit; mais ce sont lettres mortes sans le secours
d'un maître. Cependant lisez mon livre avec attention, revenez-y
plusieurs fois, et vous arriverez tout seul à le comprendre, c'est
infaillible, et même avec un peu d'exercice, à trouver sur-le-champ le
lieu qui convient à toute question donnée. Je me charge de vous
soutenir dans cette voie, si nous revenons
tous deux sains et saufs à Rome, et si nous y revenons la république
saine et sauve comme nous.
770. — BRUTUS ET CASSIUS A ANTOINE. 1 août.
F. XI, 3. Nous avons lu votre lettre bien digne de votre édit. Mêmes
outrages, mêmes menaces. Rien de ce qui convenait de vous à nous.
Antoine, aucun de nous ne vous a fait offense; aucun de nous n'a imaginé
qu'il vous paraîtrait étrange que des préteurs, que des hommes, dans la
position que nous avons prise, employassent la voie d'un édit pour
exprimer une demande à des consuls : que si cette liberté vous blesse,
permettez-nous de nous affliger que vous ne l'accordiez pas du moins à
Brutus et à Cassius. Vous n'avez parlé, dites-vous, ni de levées de
troupes, ni de tributs imposés, ni de séductions tentées sur les
soldats, ni de messages au delà des mers. Eh bien, nous le croyons, et
nous prenons votre désaveu pour sincère; mais nous aussi nous désavouons
tous ces faits, et alors comment comprendre que, n'ayant pas un grief à
articuler, la colère vous aveugle au point de nous reprocher la mort de
César? Que votre esprit se calme et que votre raison prononce. Quoi !
des préteurs ne pourraient pas, dans un esprit de concorde et de
liberté, se départir de leurs droits par un édit, sans que le consul en
appelle aux armes? Ne vous flattez pas de nous faire peur. On ne nous
verra point déroger à notre rang et à notre caractère, ni fléchir
devant aucun danger. Et ce n'est point à Antoine qu'il appartient de
commander à ceux dont le généreux effort l'a rendu libre. Si nous étions
capables de nous abandonner à d'autres conseils, si nous voulions la
guerre, ce ne serait pas votre lettre qui pourrait nous retenir. Les
menaces font peu d'impression sur des hommes libres. Mais vous savez
très-bien que rien ne nous émeut, et peut-être ne vous faites-vous
menaçant que dans l'espoir qu'on prendra notre raison pour de la
crainte. Voici nos sentiments : nous vous désirons grand et honoré sous
la république libre. Nous ne vous portons aucun défi de haine; mais nous
estimons la liberté plus que votre amitié. De votre coté, réfléchissez
encore, réfléchissez bien sur ce que vous prétendez l'aire, et sur la
mesure de vos forces pour l'accomplir. Considérez, non le temps que
César a vécu, mais le peu qu'il a régné. Nous prions les Dieux de vous
inspirer de salutaires pensées pour la république et pour vous. Que si
vous en suivez d'autres, puissent-elles ne pas vous être funestes au
delà de ce qu'exigent le salut et l'honneur de la république! La veille
des nones d'août.
771. —A ATTICUS. Vibone, août.
Α. XVI, 6. Je suis à Vibone, chez
Sica. Ma traversée a été bonne plutôt
que rapide; presque toujours à rames; pas le moindre
vent précaniculaire. Il ne faut pas s'en plaindre. Nous avions à doubler
Pestum et Vibone, et je l'ai fait vent arrière. Bref, je suis arrivé
chez Sica le huitième jour, après mon départ de Pompéi. Je m'étais
arrêté à Vélie chez notre ami Thalna, ou j'ai été bien aise de passer
une journée. En l'absence du maître, il était impossible de mieux me
recevoir. Je ne suis arrivé chez Sica que le 9 des kalendes : je m'y
trouve vraiment comme chez moi. Aussi veux-je y passer deux jours quand
j'aurai touche Rhégium, qui sera le nouveau point de départ de ma
longue navigation. J'aurai à examiner si je dois m'embarquer abord d'un
vaisseau de charge, en me dirigeant sur Patras, ou sur un de mes petits
bâtiments qui
me mènerait à Leucopétrœ, port des Tarentins, et de là à Corcyre : et, en
cas que je me décide pour un vaisseau de charge, il me faudra voir encore
si je dois traverser la mer, sans m'arrêter ou relâcher à Syracuse. Je
vous écrirai de Rhégium le parti que j'aurai pris. — Ο mon cher Atticus,
que de fois je me dis : A quoi bon ce voyage? Pourquoi me séparer de
vous? Pourquoi quitter ces demeures aimées, mes joyaux d'Italie ? Mais
un seul mot dit tout. Je suis séparé de vous! Pourquoi fuir? où est le
danger? A moins que je ne me trompe, il n'y en a pas a présent. Au contraire, il y en aura au moment où vous me dites d'être de retour; car si
on porte aux nues ce voyage, comme vous le dites, c'est à condition que
je serai revenu pour les kalendes de janvier. Et il ne dépendra pas de
moi que j'y manque, je vous le jure. J'aime bien mieux Rome avec ses
alarmes que votre Athènes avec sa tranquillité. Tâchez un peu toutefois
de voir de loin la tournure que prendront les affaires. Ecrivez-le-moi,
ou, ce que j'aimerais mieux, venez vous-même me le dire. — Maintenant,
ne trouvez pas mauvais, je vous prie, que je vous parle encore de ce
qui vous occupe, je le sais, plus que moi-même. Débarrassez-moi de mes
dettes, au nom des Dieux! Payez, payez! J'ai laissé de belles
ressources. Il faut seulement user de diligence, afin de se trouver en
fonds aux kalendes d'août pour le solde de la terre de Cluvius aux
cohéritiers. Vous verrez ce qu'il y a a attendre de Publilius. Il ne
devrait pas me presser, puisque je n'ai moi-même usé d'aucune rigueur
avec lui. Je veux cependant qu'il ait de moi toute satisfaction. Quant
à
Térentia, que vous dirai-je? n'attendez pas même l'échéance, s'il est
possible. Je vous prie encore, en cas que vous partiez bientôt pour
l'Épire, comme je l'espère, de penser auparavant à ma responsabilité
pour le transport que j'ai fait, de vous en occupera fond et de m'en
décharger complètement. En voilà assez, même beaucoup trop , direz-vous
peut-être; j'en tremble. — Connaissez maintenant mon étourderie. Vous
avez reçu mon traité de la Gloire, mais avec le même préambule qu'à mon
troisième livre Académique. Cela vient de ce que j'ai une collection de
préambules tout faits. J'en
prends un pour chaque ouvrage. J'étais à Tusculum, et je ne me
rappelais pas avoir déjà placé celui dont il s'agit. Je l'ai pris et
vous l'ai envoyé. C'est en relisant, en mer, mes Académiques, que je me
suis aperçu de mon erreur. J'ai fait à l'instant un nouveau préambule que
je vous envoie. Vous détacherez l'autre, et collerez celui-là à la
place. Mille compliments à Pilia, ainsi qu'à mes délices, à mes amours,
ma chère Attica.
772. — A ATTICUS. En mer, et en vue de Pompéi, 19 août.
Α. XVI, 7. Je venais de quitter Leucopétra le
8 des ides d'août, et
j'étais déjà à trois cents stades environ du port, lorsqu'un vent
violent du midi m'y a soudain rejeté. J'attendais le retour du beau
temps à la villa de Valérius, où je mêlais fort commodément établi :
arrivent de Rhégium plusieurs personnes distinguées, habitants de cette
ville, et qui venaient de Rome ; entre autres un hôte de Brutus qui
l'avait laissé à Naples. Ils avaient l'édit de Brutus et de Cassius. Ils
dirent que le sénat serait fort nombreux aux kalendes; que Brutus et Cassius avaient écrit aux consulaires et aux prétoriens,
pour les engager à s'y trouver Personne ne doute, ajoutèrent-ils,
qu'Antoine ne fasse des concessions, qu'on ne se mette d'accord et que
nos amis ne rentrent dans Rome. Enfin ils me confièrent qu'on
regrettait et que même on accusait tout bas mon absence. A l'instant
mon parti fut pris. .le renonçai à poursuivre ce voyage qui, certes,
ne m'a jamais plu. Bientôt je reçus votre lettre, et ma surprise fut
extrême de vous voir si brusquement changer. Il faut que vous ayez vos
raisons; car enfin, si vous ne m'avez pas engagé et poussé, au départ,
vous y avez a coup sûr donné les mains, pourvu, disiez-vous, que je
fusse de retour aux kalendes de janvier. Les choses s'arrangeaient de
telle façon que je m'en allais quand il n'y avait pas de danger, et que
je revenais pour trouver le feu partout. Cela n'était pas très-bien
combiné sans doute ; mais je ne vous en veux pas: d'abord, parce que la
résolution venait de moi; et puis m'eût-elle été suggérée par vous, qui
donne conseil ne répond que de ses bonnes intentions. Ce que je ne
puis comprendre, je l'avoue, ce sont ces expressions de votre lettre : «
Venez donc, vous qui cherchez une belle mort! venez !
abandonnez-vous la patrie? » Abandonner la patrie! quoi! c'était à vos
yeux un abandon! Pourtant vous ne vous opposiez pas à mon départ; vous
me le conseilliez, au contraire. Mais voici qui est plus fort : «
Adressez-moi, dites-vous, une note qui explique bien clairement vos
motifs. » Comment, mon cher Atticus, une explication pour vous qui
m'approuviez si chaudement ! Si jamais je publie une apologie, ce sera
pour ceux qui me blâmaient et me dissuadaient de partir. Mais maintenant à quoi
bon? si j'eusse persisté, à la bonne heure. En cela, dit-on
peut-être,
il y a un peu de décousu dans ma conduite : de tous les bons auteurs que
j'ai lus, (et l'on a beaucoup écrit sur ce sujet), aucun ne dit qu'on
soit inconséquent pour changer de résolution. Vous ajoutez : « S'il
s'agissait de notre ami Phèdre, il serait facile de le justifier.
Mais pour vous, que répondre? » Ainsi, auprès de Caton, ma conduite ne
serait pas justifiable! ce serait une lâcheté, une infamie. Que n'en
avez-vous jugé ainsi tout d'abord! Nous auriez été pour moi un Caton
comme à l'ordinaire. Vous finissez par ces mots, qui me blessent plus
que tout le reste : « Brutus se tait ! » c'est-à-dire sans doute
qu'il n'ose donner des leçons à un homme de mon âge. C'est le seul sens
que je puisse trouver à vos paroles, et certes elles n'en ont pas
d'autre. En effet, j'arrivais à Vélie le 16 des kalendes. Brutus
l'apprit : il était avec ses vaisseaux, à trois milles environ en deçà de
Vélie, vers l'embouchure du fleuve Hélès. A l'instant, il vient me
trouver par terre. Grands Dieux! quelle fut sa joie en voyant que
j'allais revenir ou plutôt rebrousser chemin ! Son cœur s'épancha
alors, et je me rappelai votre mot : « Brutus se tait. » Il déplorait
surtout mon absence du sénat le jour des kalendes d'août. Il porte Pison
aux nues, mais il est ravi de ce que j'échappe à une double et pesante
accusation : la première, de désespérer de la république et de
l'abandonner, .l'ai bien vu sur la route que je ne pouvais pas me
soustraire à ce reproche. Tout le monde m'abordait les larmes aux yeux,
et personne ne voulait croire que je dusse revenir bientôt. La
seconde, d'aller aux jeux olympiques. Brutus et les personnes qui étaient avec lui, et elles étaient nombreuses, témoignaient beaucoup
de joie de
me voir à l'abri d'une pareille imputation. Aux jeux olympiques
! certes
ce serait peu digne en toute circonstance, mais ce serait inexcusable
aujourd'hui. En vérité, j'ai de merveilleuses grâces à rendre au
vent
du midi pour m'avoir épargné tant de honte! Voilà les raisons
ostensibles de mon retour. Elles sont justes et fortes; mais il en est
une plus déterminante encore. Vous l'avez signalée dans une lettre
antérieure où vous me dites : « Si vous devez quelque argent, avisez
à vous faire payer de qui vous est dû pour faire balance, car les
bruits de guerre vont faire disparaître l'argent. » J'étais au milieu
du détroit, lorsque je lus ce passage. Je cherchai et ne vis d'autre
parti que d'aller en personne veiller à mes intérêts. Je n'en dis pas
davantage. Nous parlerons du reste. — Brutus m'a fait lire l'édit
d'Antoine et leur réponse. Elle est fort bien, mais que signifient tous
ces édits? quel en est le but? je ne saurais le comprendre. Aussi je ne
viens pas pour prendre part aux affaires publiques, comme Brutus le
croyait. Qu'y pourrais-je faire ? A-t-on seulement soutenu Pison? Et
lui-même le lendemain a-t-il reparu au sénat? mais on prétend qu'à mon
âge on est déjà si près du tombeau ! — Qu'ai-je entendu dire à Brutus,
je vous en conjure? Pilia serait menacée de paralysie ! vous le lui avez
écrit ; j'en suis consterné. Vous ajoutez, il est vrai, qu'il va de
l'espoir; puisse-t-il en être ainsi ! Faites-lui mes compliments, je
vous prie, ainsi qu'à la charmante Attica.
773. — A PLANCUS. Rome, septembre.
F. X, 1. J'étais parti pour la Grèce; le cri de la république m'a fait
rebrousser chemin. Mais, depuis mon retour, Antoine ne me laisse pas un
seul instant de repos. Sa brutalité, je ne dirai point son insolence
(l'insolence est aujourd'hui le fait de tout le monde), sa brutalité est
telle que le langage et le seul aspect d'un homme libre le mettent hors
de lui. Je ne me préoccupe point de ma sûreté personnelle, ma vie. a été
assez longue, assez utile, et, si cela fait quelque chose, assez
glorieuse; mais je songe à la patrie, je compte le temps jusqu'à votre
consulat, et je meurs d'impatience. L'époque est si éloignée, qu'il
faudra s'estimer heureux si on y arrive avant que la république ait
rendu le dernier soupir. Qu'espérer, en effet, quand on voit le plus
violent et le plus effréné des hommes dominer tout par la terreur des
armes, quand le sénat et le peuple sont sans force, quand il n'y a plus
de lois et de justice, quand enfin on chercherait vainement auteur de
soi le moindre simulacre, le moindre vestige d'un gouvernement
régulier? Je suppose qu'on vous envoie tous les actes publics, et je
n'ai pas besoin d'entrer dans des détails; mais, au nom d'une amitié qui
date de notre enfance, et que le temps a toujours respectée et accrue,
je vous conjure de ne vous préoccuper que de la république, de ne penser
qu'à elle. Puisse-t-elle durer seulement jusqu'à votre entrée en charge,
et la conduite en sera facile; mais, pour gagner ce moment, il ne faut
pas moins de prudence que de bonheur. J'espère que nous nous reverrons
auparavant. Outre ce que je dois à la république, je veille ici constamment sur ce qui
vous touche; je ne m'épargne en rien pour vous. Je réfléchis, je parle,
je pose des jalons, je prépare le terrain, je m'évertue de toutes
façons. Je crois ainsi payer ma dette, et à la patrie que je préfère à
tout, et à l'amitié dont je conserve religieusement le dépôt. Je vois
avec joie, et sans surprise, l'estime et les sentiments que vous avez
pour Furnius et que méritent ses heureux dons et son noble caractère.
Je veux que vous sachiez que tout ce que vous lui montrerez de
confiance et d'amabilité, je le regarderai comme autant de témoignages
de votre amitié pour moi.
773 bis — D.. BRUTUS A CICERON. Gaule cisalpine, septembre.
F. XI, 4. Si je doutais de vos sentiments, j'emploierais des détours pour
vous demander votre appui ; mais je ne me flatte pas en vain. Mon
intérêt vous touche. Je me suis avancé dans l'intérieur des Alpes avec
mon armée, moins dans une pensée d'ambition personnelle et pour avoir le
titre d'impérator que pour satisfaire mes troupes et les attacher plus
fortement à notre cause. Je crois y avoir réussi; ils savent que je suis
généreux et homme de cœur. J'ai fait la guerre aux plus belliqueuses de
ces peuplades. J'ai pris beaucoup de forts, j'ai ravagé beaucoup de
pays. J'étais donc suffisamment en fonds pour écrire au sénat.
Accordez-moi l'appui de votre suffrage, et soyez sûr qu'en cela c'est la
cause commune que vous servirez.
774. — A CASSIUS. Rome, septembre.
F. XII, 2. Je vois avec la joie la
plus vive que ma démarche et mon discours ont votre suffrage. S'il était
possible d'éclairer plus souvent ainsi l'opinion, on n'aurait pas de
peine a rétablir la liberté et la république. Mais ce furieux, qui n'a
plus rien à perdre, cet infâme, pire, mille fois pire que celui dont
vous avez dit : « Le pire des hommes est tué, » cherche maintenant à
organiser le massacre, lui me signalant comme l'instigateur du meurtre
de César, il n'a d'autre but que d'appeler sur moi les vengeances des
vétérans. Je ne me préoccupe guère au surplus d'un danger qui
établirait une solidarité entre ma gloire et la vôtre. Déjà il n'y a
sûreté au sénat, ni pour Pison qui le premier l'a pris à partie, sans
que sa voix trouvât un seul écho, ni pour moi qui, trente jours après,
ai renouvelé l'attaque, ni pour P. Servilius qui a suivi mon exemple. Le
gladiateur veut du sang, et le 13 des kalendes d'octobre, il devait
commencer par moi. C'est pour s'y préparer qu'il avait été faire
retraite pendant plusieurs jours à la villa Métella. Excellent prélude
en effet que la débauche et le vin ! Aussi, comme je vous l'ai mandé,
paraissait-il non parler, mais vomir, ainsi que d'habitude. Vous
espérez, dites-vous, qu'un peu de bien pourra être produit par
l'autorité de ma parole: oui, un peu de bien a été obtenu; mais le mal
est si grand ! Ainsi le peuple romain comprend aujourd'hui qu'il y a
trois consulaires qui, pour avoir bien pensé et parlé librement sur
l'état des affaires , ne peuvent plus, sans péril, venir an sénat. Il le
comprend, mais c'est tout. Votre allié (Lépide,
qui venait de marier son fils avec une fille d'Antoine.) est dans la joie du lien
nouveau qu'il a formé : aussi sa passion pour les jeux est-elle bien
affaiblie, (Les Jeux donnés par Brutus, dont Lépide avait épousé: la sœur.) Les applaudissements infinis donnés à votre frère lui
font mal au cœur. Quant à votre autre allié, (C. Marcellus?) de
nouveaux papiers trouvés chez César l'ont singulièrement adouci. Passe
encore pour cela ; mais ce qu'on ne peut tolérer, c'est qu'il y ait
quelqu'un qui songe à faire son fils consul dans votre année et qui,
pour y réussir, se déclare hautement l'homme de ce bandit. Mon ami
intime, L. Cotta, a presque cessé de paraître au sénat; il désespère et
cède, dit-il, à la fatalité. L. César, le meilleur et le plus courageux
des citoyens, est retenu chez lui par sa santé. Ser. Sulpicius qui a
tant d'influence et dont les sentiments sont si admirables, n'est pas
ici. Comptez encore les deux consuls désignés (Hirtius et Pansa) et
permettez-moi de ne point citer le reste des consulaires. Voilà tous les
chefs des délibérations publiques, nombre bien faible même en des temps
heureux; qu'en dire pour la crise où nous sommes? Il n'y a plus
d'espoir qu'en vous : encore, si pour votre propre sûreté, vous croyez
devoir rester au loin, cet espoir même s'évanouit. Méditez-vous au
contraire quelque dessein digne de votre gloire? Puissé-je y trouver la
vie sauve ! Mais qu'à cela ne tienne! pourvu que bientôt la république
vole par vous ses droits rétablis. Je ne manque ni ne manquerai jamais a
ceux qui vous appartiennent, qu'ils viennent ou ne viennent pas à moi.
Vous pouvez compter sur mes sentiments et ma fidélité.
775. — A CASSIUS. Rome, octobre.
F. XII, 3. Le délire de votre ami (Antoine)
va s'augmentant de jour en jour. Il vient de placer au bas de la statue
qu'il a fait élever aux rostres cette inscription : Au meilleur des
pères. C'est vous signaler non-seulement comme meurtriers, mais encore
comme parricides : que dis-je, vous? c'est nous que je devrais dire. A
entendre ce furieux, votre glorieuse entreprise n'a eu que moi pour
chef. Plût au ciel ! Nous ne l'aurions pas aujourd'hui sur les bras. A
vous la faute. Elle est sans retour; mais que ne puis-je du moins vous
donner un bon conseil! Hélas! je ne sais me conseiller moi-même. Que
faire sans force contre la force? Ils n'ont qu'une pensée : venger
César. Le 6 des nones d'octobre, il s'est fait présenter à la tribune
par Canutius; il s'y est plus que jamais sali. Mais il n'en a pas moins
parlé des sauveurs de la patrie comme on parlerait de traîtres à la
patrie. Quant à moi, c'est incontestablement mon conseil qui vous a fait
agir et ferait agir Canutius. Voulez-vous savoir d'ailleurs ce dont ils
sont capables? un trait suffira. Ils ont dépouillé votre lieutenant de
l'argent qu'il venait de recevoir du trésor, et sous quel prétexte,
croyez-vous? Cet argent allait à l'ennemi. Ô opprobre! nous n'avons pu
souffrir un maître, et nous sommes esclaves de qui fut esclave comme
nous ! Tout mon espoir, et je désire plus que je n'espère, réside dans
votre courage; mais vos troupes, où sont-elles? Je n'ajoute pas de
réflexions. Je ne pourrais vous dire que ce que vous vous dites à
vous-même.
776. A CORNIFICIUS.
Rome, octobre.
F. XII, 23. Stratorius ne m'a que trop bien instruit de l'état des choses
dans votre province. Des abominations partout! mais plus la noblesse de
votre caractère est connue, moins vous devez transiger sur des faits de
cette nature. Vous avez un cœur et un esprit au-dessus de pareilles
atteintes, et vous pouvez bien ne pas vous en affliger pour vous-même,
mais je dis qu'il faut les réprimer. Nous reprendrons ce sujet. — Je
sais positivement qu'on vous communique tout ce qui se fait à Rome;
autrement je m'en chargerais d'office. Je vous parlerais notamment du
coup de main de César Octavianus. La multitude est persuadée que c'est
une manœuvre d'Antoine pour avoir un prétexte de fondre sur l'argent de
ce jeune homme ; mais les têtes sages, les gens de bien, tiennent le fait
pour vrai et l'approuvent. Que voulez-vous que je vous dise? de grandes
espérances reposent sur lui. Il n'y a rien dont on ne croie qu'un
sentiment d'honneur et l'amour de la gloire ne puissent le rendre
capable. Quant au cher Antoine, il connaît si bien la haine dont il est
l'objet, qu'il saisit des meurtriers apostés dans sa propre maison et
qu'il n'ose faire confidence au public de cet attentat. Il est parti
pour Brindes le sept des ides d'octobre. Il \a au-devant des quatre
légions de Macédoine. Il se Halle de les gagner à prix d'argent, de les
amener à Rome et de s'en servir pour nous mettre la chaîne au cou. Voilà
où en est la république, mais au milieu des armes, y a-t-il encore une
république? Je plains bien souvent votre sort. Vous êtes trop jeune pour
avoir goûté les avantages d'un gouvernement fort et régulier. Vous
pouviez du moins vous flatter d'un meilleur avenir. Adieu cette
espérance. Qu'espérer, hélas! quand un Antoine ose dire en pleine
tribune qu'il n'y a pas sûreté pour lui à Rome, avec les hommes au
milieu desquels Canutius vient de se placer ! —
Je souffre ces indignités et toutes les indignités possibles, en rendant
grâce à la philosophie qui me rend étranger à la crainte et qui m'arme
contre les coups de la fortune, laites comme moi; ne vous croyez jamais
malheureux, tant que vous êtes sans reproche. Mais je n'ai rien à vous
apprendre à cet égard. J'ai toujours fait grand cas de Stratorius. Cette
occasion m'apprend à mieux apprécier encore ses bons sentiments, son
zèle et sa sagesse. Ayez soin de votre santé; c'est ce qui me touche le
plus.
777. — A PLANCUS. Rome, octobre.
F. X, 2. Je n'aurais pas manqué d'aller soutenir au sénat les droits d'un
ami, si j'y pouvais paraître avec sûreté ou même avec convenance. Mais
il n'y a plus de sûreté pour celui qui veut dire ce qu'il pense des
affaires publiques, au milieu d'une bande de gladiateurs à qui
l'impunité est d'avance promise; et il n' y aurait pas convenance de ma
part à aller parler des affaires publiques là où des gens armés écoutent
ce qu'on dit avec plus d'attention et de plus près que les sénateurs
eux-mêmes. Je réserve pour vos affaires particulières tout ce que vous
avez droit d'attendre de mon dévouement et de mes services, et même dans
les affaires de la république, si votre haute position exigeait que
j'intervinsse, je le ferais, même au péril de ma vie. Mais souffrez que,
sur toutes les questions qui peuvent se décider sans moi, je prenne
conseil de ma sûreté et de ma dignité personnelles.
778. — A ATT1CUS. Pouzzol, octobre.
A. XV, 13, 1ere part. J'ai reçu deux de vos lettres le 8 des
kalendes. Je répondrai premièrement à la plus ancienne. Je suis d'accord
avec vous : n'être ni à la tête ni à la queue, mais aider à la marche.
Cependant je vous envoie ma harangue. Vous la garderez ou vous la
publierez à votre choix. Viendra-t-il le jour où vous croirez pouvoir
la rendre publique? Une trêve , dites-vous: je n'y crois point. Ne pas
répondre est le mieux , et c'est le parti que je prendrai, je pense.
Vous m'annoncez l'arrivée de deux légions à Brindes : vous savez tout
avant nous. Tenez-moi donc au courant. J'attends le dialogue de Varron.
Eh bien! je ferai quelque chose à la manière d'Héraclide, puisqu'elle
est si fort de votre goût. Mais quel sujet voulez-vous? Il faudrait vous
expliquer. Quant à ce que je vous ai dit antérieurement, ou plutôt,
puisqu'antérieurement vous déplaît, quant à ce que je vous avais dit
d'abord, eh bien! c'est vous, je le répète avec vérité, qui me redonnez
du cœur. A votre prédilection comme vous ajoutez le suffrage de
Péducéus, grande et respectable autorité pour moi. Je vais donc me
mettre à l'œuvre et faire de mon mieux. Je ménage Vecténus et Fabérius,
comme vous me le conseillez. Je doute qu'il y ait mauvaise intention de
la part de Clélius. Cependant... cependant... que fera-t-il en
définitif? Oui, gardons la liberté, c'est le. premier des biens. Quoi
!
traiter ainsi Caninius Callus! le scélérat! quel autre nom employer?
Marcellus prend ses précautions; moi aussi, moins peut-être qu'il ne
faudrait. — J'ai répondu à la plus longue et à la plus ancienne de vos
lettres ; maintenant que j'en suis à la plus récente et à la plus courte, que vous dirai-je, sinon qu'elle m'a charmé. Les affaires
d'Espagne vont à merveille; pourvu
que je vole Balbilius revenir sain et sauf, Balbilius l'appui de ma
vieillesse. Je forme le même vœu pour Annianus, à cause de Visellia
qui me comble de prévenances et de soins. Mais ce sont là
les chaînes attachées à l'humanité. Vous ne savez rien de Brutus. D'après
Sélieia, Scaptius est arrivé, mais sans son cortège ordinaire. Il veut
la voir en secret. Elle me dira tout : je vous en ferai part à
l'instant. En attendant, elle prétend qu'un esclave de Bassus est
arrivé, annonçant l'insurrection des légions d'Alexandrie. Bassus
aurait été appelé par elle. On attendrait Cassius. Que voulez-vous? il
semble que la république va reprendre, ses droits; mais ne nous flattons
pas avant le temps : vous savez tout ce que ces misérables ont de
ressources et d'audace pour le mal.
779. — A ATTICUS. Pouzzol, novembre.
Α. XVI, 8. Aussitôt que je saurai moi-même le jour de mon arrivée, je vous
en ferai part. Je suis obligé d'attendre mes équipages qui viennent
d'Anagni; de plus mes gens sont malades. J'ai reçu une lettre
d'Octavianus, le soir des kalendes. Il médite de grands projets. Il a su
amener à lui tout ce qu'il y a de vétérans à Casilinum et à Calatia; ce
n'est pas étonnant. Il leur donne à chacun cinq cents deniers; il se
prépare à une tournée dans les autres colonies. Son but est d'obtenir
le commandement dans la guerre contre Antoine. Ainsi, avant peu de
jours, nous serons au milieu de combattants. De quel côté nous
mettrons-nous? Songez au nom! Songez à l'âge! Il me demande a avoir
en
secret un entretien avec moi à Capoue ou dans le voisinage. C'est un
enfantillage de croire que notre entrevue puisse
demeurer secrète. Je lui ai expliqué par écrit qu'elle ne me paraissait
ni nécessaire ni possible. Il m'a envoyé un homme à lui, un certain
Cecina de Volterre, pour me dire qu'Antoine se dirige sur Rome avec la
légion des Alaudes, levant des impôts sur les villes municipales et
marchant avec enseignes. Il demande s'il doit partir pour Rome avec ses
trois mille vétérans, ou rester en position à Capoue pour barrer le
chemin à Antoine, ou aller au-devant des trois légions de Macédoine qui
sont en route le long de la mer Supérieure, et sur lesquelles il compte.
Ces légions, suivant Cécina, n'auraient pas voulu des gratifications
d'Antoine; elles l'auraient injurié et laissé là au milieu de sa
harangue. Que vous dire? Il se proclame général, et ne suppose pas que
nous puissions lui manquer. Je lui ai conseillé de marcher droit sur
Rome : mon opinion est qu'il aura en effet pour lui le petit peuple de
la ville et même les honnêtes gens, pour peu qu'il sache leur inspirer
de confiance. Brutus, où êtes-vous? quelle occasion vous allez perdre!
Je n'ai pas précisément, je l'avoue, deviné ce qui arrive, mais j'avais
le pressentiment de quelque chose de semblable. Maintenant soyez mon
guide : faut-il que j'aille à Rome, que je reste ici, que je me retire à
Arpinum où je serai en lieu sûr? A Rome, sans doute, pour qu'on n'ait pas
à regretter mon absence, en cas d'événement. Décidez : je n'ai jamais
été dans une perplexité plus grande.
780. — A ATTICUS. Pouzzol, ooverobre.
Α. XVI, 9. Deux lettres d'Octave, pour moi le même jour! Il me demande à
présent de venir sur-le-champ à Rome. Il veut agir par l'autorité du
sénat. Je lui réponds, comme je le crois en effet, que le sénat ne peut
pas se réunir avant les kalendes de janvier. Il ajoute : et par vos conseils.
En un mot, il est pressant, mais j'hésite. Son âge m'est suspect; je ne
connais pas le fond de sa pensée. Je ne veux agir que d'accord avec
votre ami Pansa. Mais Antoine peut l'emporter, et c'est ce que je
redoute. Je répugne à m'éloigner de la mer, et cependant si quelque
grand coup se frappait en mon absence... Varron se délie des vues de ce
jeune homme; moi, non. Il a des troupes fidèles; il peut avoir Brutus,
et il y va franchement, formant ses cadres à Capone, passant des revues.
Je vois la guerre venue. Répondez-moi sur tout ceci. Mon messager est
parti de Rome le jour des kalendes. Point de lettre de vous, je m'en
étonne.
781. — A ATTICUS. Puuzzol, novembre.
Α. XVI, 11. J'ai reçu deux de vos lettres le jour des nones , l'une
datée des kalendes, l'autre de la veille ; c'est à celle-ci que je
répondrai d'abord. Je suis dans la joie des éloges que vous donnez à
mon ouvrage (La seconde Philippique, qui ne fut pas prononcée.) : vous m'en signalez vous-même les beautés, que votre
goût me fera trouver plus belles encore. Que je craignais ces petites
marques à la cire! L'observation sur Sica est juste. Que voulez-vous? je
n'y ai pas tenu, mais je retoucherai délicatement le passage, et il n'y
restera rien de blessant pour Sica ni pour Septimia. Soyons plus
circonspect que Lucilius. Que l'on sache seulement de père en fils
qu'il a eu des enfants de la fille de C. Fadius, Puis, d'ailleurs vienne
le jour où cette harangue pourra circuler partout, dût-elle arriver
jusqu'à Sica. Que n'en est-il aujourd'hui comme du temps des ces
triumvirs! Oh! le bon mot! Lisez donc mon discours à Sextus, dites-moi
tout ce
qu'il en pensera; pour moi son suffrage en vaut dix mille; mais gare
aux visites de Calénus et Calvéna. Vous craignez, dites-vous, de
devenir trop bavard. Vous, bavard avec moi? qui le fut jamais moins? Je
pense de vos lettres ce qu'Aristophane (grammairien latin) dit des
ïambes d'Archiloque : les plus longs sont les meilleurs. Vous me
donnez des avis, grands Dieux! vos avis seraient des reproches que je
les recevrais encore avec déférence, je dis plus, avec joie. Tant
d'aménité unie à tant de raison ! J'adopte de grand cœur toutes vos
corrections; je mettrai eodem jure quo Rubriana au lieu de quo
Scipionis. Je rabattrai un peu des éloges que je donne à Dolabella.
C'était, cependant, ce me semble, un trait assez piquant de le louer
pour s'être trouvé à trois batailles contre ses concitoyens. J'aime
mieux aussi : indignissimum est hunc vivere que quid indignius. —
Je ne
vois pas sans plaisir que vous êtes content de la Péplographie de
Varron, de ce Varron à qui je n'ai pu encore arracher cette œuvre
héraclidienne. Vous m'exhortez au travail. Je reconnais là le vœu d'un
ami; mais je ne fais rien autre. Vos douleurs de tête m'ennuient : je
vous en prie, mettez-vous à votre régime et suivez-le exactement. Je
suis charmé que, O mon cher Titus (Ce sont les premiers mots du Traité de la Vieillesse.) vous soit une ressource. Les gens
d'Anagnie, c'est Mustella, le chef de file, et Lacon, le déterminé
buveur. Je reverrai avec soin l'ouvrage que vous désirez et je vous le
ferai parvenir. Je vais répondre maintenant à
votre seconde lettre. Tout ce que Panétius a écrit sur les devoirs, je
l'ai renfermé en deux livres; son ouvrage en a trois. Voici, dès le
début, la division qu'il indique. Toute question de devoir est triple. D'abord l'acte
est-il en soi honnête ou condamnable? En second lieu, est-il utile ou
nuisible? Enfin quelle règle suivre, si l'on ne petit accorder l'honnête
avec l'utile? C'est le cas de Régulus ; l'honneur veut qu'il retourne à
Carthage, l'intérêt qu'il reste à Rome. Panétius a traité les deux
premiers points d'une manière brillante; mais il annonce le troisième et
s'arrête là. Posidonius a rempli la lacune. Je fais demander son livre
; en même temps je prie Athénodore Calvus de m'envoyer le sommaire des
chapitres. Je l'attends. Priez-le de se hâter : qu'il ne perde pas un
moment, je vous en supplie. Il a consacré un chapitre aux devoirs
relatifs et de position. Quant au titre de mon ouvrage, point de doute
que le mot officiant (devoir) ne réponde parfaitement an
καθῆκον des
Grecs. Avez-vous quelque chose de mieux à me proposer? Je mettrai
seulement des Devoirs, ce qui comporte une idée plus étendue. Je
dédierai le livre à mon fils. Ce sera, il me semble, d'assez bon goût.
—L'affaire de Myrtiltis est claire comme le jour. Ah ! que vous
connaissez bien ces gens-là! Quoi ! ils s'en prenaient à Décimus Brutus!
que les Dieux les confondent ! — Je n'ai pas été m'enfermer à Pompéi,
comme je vous l'avais écrit. Le temps m'en a d'abord empêché. Je n'ai
jamais vu de plus épouvantables orages. Puis Octavianus m'écrit
lettres sur lettres. Il me presse de me mettre à la tête du mouvement,
de venir à Capoue et de sauver une seconde fois la république. Il
marcherait droit à Rome.
Je n'ose refuser et crains de consentir.
Il a certainement montré de la vigueur. Il en montre encore. Il a des
forces considérables;
mais, après tout, ce n'est qu'un enfant. Il croit que le sénat peut se
réunir. Mais qui viendrait? et quand on y viendrait, qui, dans une telle
incertitude, oserait se prononcer contre Antoine? Peut-être, aux
kalendes de janvier, Octavianus sera-t-il un appui ; peut-être même
alors la guerer aura-t-elle tranché la question. Les villes municipales
sont singulièrement favorables à ce jeune homme. En allant à Samniuin,
il passa à Calés et coucha à Téanum. Et chacun d'accourir, du l'exciter,
de le presser. L'auriez-vous cru? Voila qui me fera aller plus tôt à
Rome. Quand je serai décidé, je vous l'écrirai. — Quoique je n'aie pas
encore lu les articles (Éros n'est pas arrivé), veuillez, je vous prie,
tout terminer pour la veille des Ides. Je puis bien écrire à Catane, à
Tauroménium et à Syracuse; mais il faut que l'interprète Valérius
m'envoie le nom des hommes influents, car ils changent sans cesse,
et presque tous mes amis sont morts. J'ai fait des lettres collectives et
officielles aux villes. Valérius verra s'il veut s'en servir. S'il en
veut d'autres, qu'il m'envoie des noms. — Balbus m'écrit que, suivant
les fériés marquées aux livres de Lépide, j'ai jusqu'au 3 des kalendes.
J'attends une lettre de vous, et vous devez, je le suppose, être au fait
de la petite affaire de Torquatus. Je vous envoie une lettre de Quintus
: vous verrez combien il aime aujourd'hui celui qu'il regrette d'avoir
aimé si peu. Votre chère petite Atliea est donc bien gaie : c'est le
meilleur signe chez les enfants. En ce cas, donnez-lui un baiser pour
moi, et portez-vous bien.
782. — A ATTICUS. Novembre.
A. XVI, 12. Je vous envoie copie de la lettre d'Oppius, pour que vous
voyiez vous-même son extrême bonté, Pendant que vous ruminez sur l'affaire d'Ocella,
ne me répondant point, je prends mon parti à part moi. Je compte être a
Rome la veille des ides. Il vaut mieux , je crois, m'y trouver sans
nécessité, qu'y manquer au besoin. Les chemins d'ailleurs peuvent cesser
d'être libres, et Antoine arriver d'un moment a l'autre. Il court une
foule de bruits dont je voudrais que beaucoup fussent vrais. Mais
rien de certain. A tout hasard j'aime mieux cire avec vous qu'absent, et
toujours en peine et de vous et de moi. Que vous dirai-je? Ayons
courage. Que de sel dans vos remarques sur l'ouvrage de Varron! Je n'ai
rien lu de plus piquant. Mais nous en parlerons, ainsi que de choses
plus importantes.
783. -- A ATTICUS. Sinuesse, novembre.
Α. XVI, 10. Je suis arrivé à Sinuesse le 7 des ides. On assurait
qu'Antoine devait envoyer le même jour à Casilinum. J'ai donc dû changer
mon itinéraire. Je comptais aller droit à Rome par la voie Appia. Il
aurait pu m'atteindre, car il marche, dit-on, à la César. J'ai donc
pris, à Minturnes, la direction d'Aquinum. Mon intention est de
séjourner a Arpinum ou à Arcanuin le 5 des ides. Maintenant, mon cher
Altieus, réfléchissez bien, je vous prie ; la chose est grave : il y a
trois partis à prendre : resterai-je à Arpinum? me rapprocherai-je
encore, ou irai-je a Rome? Je ferai ce que vous me conseillerez; mais
vite une réponse ; je l'attends avec impatience.
784. —A ATTICUS. Aqninum, pays d'Arpinum, novembre.
Α. XVI, 13, 1ere part. L'heureuse rencontre! J'étais parti le
6 des ides,
avant le jour, de Sinuesse, et j'arrivais au point du jour au pont Tirénus, à Minturnes,
là où la route tourne vers Arpinum, lorsque j'aperçois tout à coup
devant moi votre messager. J'étais « tout pensif, cherchant où
diriger mes pas. » Eh bien ! lui dis-je vivement, m'apportez-vous
quelque chose d'Atticus? On ne pouvait pas lire; je venais de faire
éteindre les lumières, et le jour n'était pas encore assez fort. Dès
qu'il fit clair, je me fis lire la première en date de vos deux lettres.
Elle est charmante : que je meure, si je ne dis ce que je pense ! Non,
je n'ai jamais rien lu de plus aimable. J'irai, certes, là où votre voix
m'appelle; mais vous serez mon second. Rien ne me semblait d'abord plus
hors de propos qu'une telle réponse aux conseils que je vous demandais.
Mais j'ai lu ensuite la seconde lettre, où vous me conseillez d'aller
par de là le mont Mimas aux vents orageux, vers Vile de Psyria, sur la
voie Appia, toujours à gauche (Paroles de Nestor
dans l'Odyssée. Par le mont Mimas, Atticus désignait l'Apennin, et par l'île Psyria la maison de Cicéron, au
confluent du Léris et du Fibrène). J'ai couché aujourd'hui à Aquinum ;
la distance était assez honnête, et de plus, la route n'est pas en état.
C'est le lendemain de mon arrivée, le matin, au moment de partir, que je
vous écris.
785. — A ATTICUS. Aquinum, pays d'Arpinum,
novembre.
A. XVI, 13, 2e part. C'est bien contre mon gré, je vous assure, que je
l'ai laissé partir. Une lettre d'Eros en est cause. Tiron vous contera
cela. Vous verrez de votre côté ce qu'il convient de faire. Mais,
dites-moi, croyez-vous que je puisse me rapprocher davantage? J'aimerais
mieux être à Tusculum ou quelque part ailleurs, dans les environs de la
ville : ou bien êtes-vous d'avis que je m'éloigne encore? Écrivez-moi
souvent. Vous trouverez à chaque instant des occasions. Quant aux
conseils que vous me demandez sur ce que vous devez faire vous-même, de
loin il m'est bien difficile de vous en donner. Cependant, tant que la
balance restera indécise entre les deux partis, on peut se. tenir en
repos. Mais plus tard la tempête éclatera, et, après nous avoir atteints
les premiers, elle ravagera tout.
786. — A ATTICUS. Aquinum, pays d'Arpinum,
11 novembre.
Α. XVI, 13, fin. J'attends vos conseils
avec impatience. Je crains d'être
absent au moment même où il serait de mon honneur d'être à Rome, et je
crains qu'il ne soit imprudent d'y venir. Ce que j'entends dire de la
marche d'Antoine n'est cas précisément ce que je vous en ai écrit.
Tâchez de savoir le vrai et mandez-le-moi. Que vous dirai-je d'ailleurs?
Je brûle de m'essayer dans quelque morceau d'histoire. Vous m'avez piqué
au jeu d'une manière incroyable; mais je ne puis y penser, ni rien
faire, sans votre secours: nous en causerons. En attendant, faites-moi
le plaisir de me dire sous quels consuls C. Fannius, fils de Marcus, a
été tribun du peuple. On m'a dit, si je ne me trompe, que Publius
l'Africain (Scipion l'Africain) et L. Mummius étaient alors censeurs.
Répondez-moi là-dessus, et donnez-moi, je vous en prie, des nouvelles
claires, certaines, sur le mouvement qui se prépare.
787. — A ATTICUS. Novembre.
A. XV, 13, 2e part. Dolabella est parfait. Au moment où je vous écris,
pendant le second service, j'apprends qu'il est à Baies. Mais j'ai reçu
de lui, comme je sortais du bain, une lettre qu'il m'a écrite de
Formies. En deux mots, il a
fait ce que je désirais pour le transport. Il se plaint de Veeténus, qui
chicanait, dit-il, suivant l'habitude de ses pareils ; mais Sextius
s'est chargé de tout; Sextius, qui est un homme excellent et tout à fait
de mes amis. Je demanderai seulement ce que, dans une pareille affaire,
Sextius fera que qui que ce soit ne ferait pas comme lui. Si j'ai tort
de craindre, dites-le-moi. Si, comme je l'appréhende, l'affaire tourne
mal, dites-le-moi encore, j'en prendrai mon parti. — Je m'occupe ici à
philosopher. Que puis-je faire de mieux? Je traite tout à fait en grand
la question des devoirs, et je dédierai l'ouvrage à Cicéron. Un père
peut-il choisir un sujet plus convenable pour un fils? Je ferai ensuite
autre chose. Que voulez-vous? J'aurai du moins mis à profit ce voyage.
On croit que Varron sera ici aujourd'hui ou demain. Moi, je vais à
Pompéi. Ce n'est pas que le séjour ici ne soit charmant ; mais là, il y
a moins de visites à craindre. Myrtilus, dit-on, a subi sa peine.
Sait-on ce qui le faisait agir et par qui il était gagné? Donnez-moi des
détails. Je suppose que vous avez en ce moment ma harangue. Oh ! que je
suis inquiet de ce que vous en penserez ! Après tout, pourquoi m'en
mettrais-je en peine, puisqu'elle ne doit paraître que lorsque la
république aura triomphé? Quand triomphera-t-elle? Je n'ose, hélas! y
penser.
788. — A ATTICUS. Pays d'Arpinum, novembre.
A. XVI, 14. Je n'ai absolument rien à vous dire.
Quand j'étais à Pouzzol,
j'avais tous les jours des nouvelles d'Octavianus, et il courait une
foule de faux bruits sur Antoine. Mais , pour répondre à vos
lettres, car j'en ai reçu trois à la fois le troisième jour des ides, je
pense tout à fait comme vous que plus Octavianus aura de puissance, plus
il consolidera les actes du tyran ; ce sera bien autre chose que ce que
nous avons fait nous-mêmes au temple de Tellus; et tout tournera contre
Brutus. Si, au contraire, il est vaincu, vous verrez jusqu'où ira
l'insolence d'Antoine. C'est à ne savoir que souhaiter entre les deux.
Ô le vilain homme que ce messager de Sextius! il m'avait promis à
Pouzzol d'être le lendemain à Rome. Vous me conseillez d'aller
doucement; je le ferai, quoique ce ne fût pas mon intention. L'exemple
de Philippe et celui de Marcellus me touchent peu. La position n'est
pas ou du moins ne me semble pas la même. Quant a ce jeune homme, il ne
manque point de cœur; mais il a peu de consistance personnelle. Voyez
si je ne ferai pas bien de rester à Tusculum. Je m'y plairai, et je
serai au courant de tout. Mais peut-être faut-il attendre l'arrivée
d'Antoine. — Pour parler d'autres choses, pas le moindre doute, dans mon
opinion, que notre officium ne réponde au
καθῆκον des Grecs. Comment
pouvez-vous hésiter à croire que ce mot s'applique parfaitement aux
choses politiques? Ne disons-nous pas les devoirs des consuls, les
devoirs du sénat, les devoirs du général? Ce mot ne va-t-il pas à
merveille? Trouvez mieux. Quoi! le fils de Népos! quelle triste
nouvelle me donnez-vous là? J'en suis tout bouleversé. Je ne me doutais
nullement qu'il eût ce fils. J'ai perdu Caninius; il avait toujours
été, du moins pour moi, fidèle à la reconnaissance. II n'est pas besoin
de presser Athénodore.
IL m'a envoyé un morceau assez remarquable. Ne négligez rien pour votre
santé, je vous en conjure. L'arrière-neveu de votre aïeul (Quintus
fils) écrit au petit-fils de mon père que le jour des nones, jour où
j'ai accompli de grandes choses, il fera des interpellations devant le
peuple au sujet des trésors du temple d'Ops. Vous y serez. Veuillez
m'en écrire. J'attends toujours le jugement de Sextus (Péducéus).
789. — A ATTICUS. Arpinum, novembre.
Α. XVI, 15. Ne m'imputez point à paresse de ne pas vous écrire de ma
main; et pourtant, si ce n'est paresse, quelle excuse vous donnerais-je?
je n'en ai point d'autre. Mais n'ai-je pas moi-même aussi reconnu dans
vos lettres la main d'Alexis? Passons donc, et au fait. Si la conduite
de Dolabella n'avait pas été déloyale avec moi, peut-être douterais-je
encore si je dois garder quelque ménagement avec lui, ou le poursuivre
avec rigueur. Mais à présent je me réjouis d'avoir occasion de lui faire
sentir et de montrer à tout le monde qu'il n'y a plus rien de commun
entre un et moi. On saura que je le hais, et pour mon compte et pour la
république, depuis que l'ai vu non-seulement déserter pour de l'argent
sa défense, à laquelle il s'était d'abord associé par mes
conseils,
mais encore faire rage pour la détruire. Vous me demandez des
instructions pour le moment de l'échéance. Premièrement, je voudrais que
les choses s'arrangeassent de façon que je pusse être à Rome sans
inconvénient. Là-dessus pourtant, comme sur tout, je ne ferai que ce que
vous me conseillerez. Du reste, j'entends que l'affaire soit poussée avec
la plus grande vigueur. Je sais bien qu'il faut encore y regarder à deux
fois avant d'assigner des cautions (On ne
pouvait rien [aire de plus Injurieux pour un débiteur.). Aussi vous
prierai-je de bien examiner ce point-là. On peut, afin de
n'avoir pas à les actionner, introduire l'instance contre les gens
d'affaires. Ceux-ci, il est vrai, déclineront peut-être le procès, et
je n'ignore point que, dans ce cas, les cautions sont libérées. Mais il
serait déshonoré, si ses gens d'affaires n'acquittaient point ce qu'il
doit et ce qu'il a garanti; et je ne dérogerai pas à mon caractère en
soutenant mes droits, sans lui avoir fait le dernier affront. Soyez
assez bon pour me dire votre détermination sur tout cela. Je ne doute
pas que vous ne conduisiez les choses avec tous les ménagements
convenables. — Parlons maintenant des affaires publiques. J'ai bien
souvent admiré votre sagacité politique. Mais elle n'a jamais plus
éclaté que dans votre dernière lettre. « On ne peut nier qu'aujourd'hui,
dites-vous, ce jeune enfant ne rembarre assez vertement Antoine. »
Toutefois il faut attendre la fin. Mais quel discours! On me l'a envoyé.
Puissé-je ainsi, s'écrie-t-il, parvenir aux honneurs paternels! voilà
son serment, et en même temps il étend la main vers la statue. Nous
préserve le ciel d'un tel libérateur ! Au surplus, ainsi que vous le
remarquez fort bien, l'entrée en charge de Casca, comme tribun, sera une
épreuve infaillible; je l'ai dit moi-même à Oppius, lorsqu'il me
pressait de me déclarer pour ce jeune homme et ses vétérans. Je ne ferai
rien, lui répondis-je, sans avoir la garantie que non-seulement il ne se
montrera pas l'ennemi de nos tyrannicides, mais qu'il sera leur ami. —
N'en doutez point, ! reprit-il. — Eh bien! pourquoi se hâter? il n'a
pas besoin de ma coopération avant les kalendes ; de janvier, et nous,
avant les ides de décembre, nous connaîtrons ses véritables
dispositions par sa conduite avec Casca. — Oppius a été entièrement
de cet avis. Ainsi attendons jusque-là. Du reste, les messagers ne vous feront pas
faute chaque jour, et chaque jour vous ne manquerez pas non plus, je
pense, de nouvelles à me donner. Je vous envoie une lettre de Lepta :
je crois voir que le grand général (Antoine) est tout décontenancé;
vous en jugerez en la lisant. — Ma lettre à peine fermée, j'en reçois
une de vous et une de Sextus. Rien de plus charmant, de plus aimable
que la lettre de Sextus. Pour la vôtre, elle est trop courte : la
précédente était très-remplie. Je reconnais votre prudence et votre
amitié quand vous me voulez persuader de rester ou je suis, jusqu'au
dénouement de la crise actuelle. Malheureusement, mon cher Atticus, ce
qui m'inquiète maintenant, ce n'est pas la république, qui pourtant
m'est et me doit être plus chère que tout le reste. Mais Hippocrate ne
veut pas qu'on traite les malades désespérés. Ainsi donc qu'on s'en tire
comme on pourra. Ce sont mes intérêts personnels qui me tourmentent; mes
intérêts, que dis-je? ma réputation; car enfin, avec tout ce qui me reste
de ressources, on n'a pas même pu réaliser encore de quoi satisfaire
Térentia. Et ce n'est rien que Térentia ; car vous savez que je me suis
engagé, il y a quelque temps, à payer vingt-cinq mille sesterces pour
Montanus. Cicéron me l'avait demandé en grâce, comme si son honneur y
était attaché. Je lui avais avec empressement donné une promesse.
C'était aussi votre avis, et j'en avais informé Éros, pour qu'il tint la
somme en réserve. Eh bien! il n'en a rien fait, et pour payer, Aurélius
a dû emprunter à un taux horriblement usuraire. Quant à Térentia,
suivant ce que Tiron me mande, vous auriez l'espoir de faire les fonds
avec les rentrées qu'on attend de Dolabella. Si
jamais il a mal entendu, c'est à coup sûr dans ce ras; ou plutôt il a
tout confondu; car vous m'avez communiqué la réponse de Casceius, et
Eros m'a à peu près écrit dans les mêmes termes. Il me faut donc aller à
Rome, quoique tout y soit en feu. Aussi bien il y aurait plus de honte à
tomber seul qu'il se trouver enseveli dans un désastre commun. Quant
aux autres choses dont vous me parlez avec tant de bienveillance et de
grâce, je ne saurais, dans le trouble ou je suis, y répondre comme je le
fais d'habitude. Souffrez que je songe d'abord à me tirer de mes
embarras. Plusieurs moyens s'offrent à mon esprit, mais je suis hors
d'état de rien arrêter avant de vous avoir parlé. Pourquoi, an fait, ne
serais-je pas aussi bien là-bas que Marcellus? Mais ce n'est là ni ce
dont il s'agit, ni ce qui me préoccupe : vous voyez ce qui m'inquiète.
Je vais vous rejoindre.
790. — A MARCUS BRUTUS. Rome, décembre.
Β. 1. L. Clodius, tribun désigné, m'a donné des preuves d'un intérêt
sincère; je dirai mieux, de la plus tendre amitié. Vous jugez bien, vous
qui me connaissez, que je ne puis que l'aimer en retour. Pour peu que
l'on ait des sentiments humains, comment ne pas répondre aux avances de
qui vous aime? Clodius s'affecte et même se tourmente de l'idée que,
directement ou par insinuation, on l'a desservi près de vous. Mon
habitude n'est pas, vous le savez, mon cher Brutus, de donner légèrement
ma garantie. C'est chose trop délicate : il y a tant de mystères dans le
cœur humain, tant de nuances de caractères! Pour Clodius, je l'ai
sondé, étudié, jugé. J'omets à dessein nombre de traits qui le font connaître. Ce n'est point
en effet la causerie d'une lettre, c'est une attestation sérieuse que je
vous envoie. S'il doit sa fortune à la bienveillance d'Antoine, cette
bienveillance est en grande partie votre ouvrage. Il voudrait donc voir
Antoine en sûreté, sans compromettre notre salut : mais avec son esprit
(et vous savez s'il en manque ) il sent bien que, dans la crise où nous
sommes, ce double succès est une chimère; aussi se déclare-t-il pour
nous. De vous spécialement il ne parle qu'en ami dévoué, et c'est son
cœur qui parle. Si donc vous avez reçu des lettres, ou entendu quelques
propos qui tendent à vous inspirer une opinion contraire, croyez-moi de
préférence , je vous le demande en grâce. L'accusateur, quel qu'il
puisse être, n'est ni mieux informé ni pins votre ami que moi. Je vous
donne Clodius comme un ardent ami, que sa conduite politique, dirigée
par une haute prudence , met sur la voie d'un succès éclatant.
791. — A D. BRUTUS IMPERATOR, C0NSUL DESIGNE. Rome, décembre.
F. XI , 5. Au moment où notre ami Lupus est arrivé de votre part, et
durant le peu de jours qu'il a passés à Rome, je me trouvais dans une
retraite où je me crois plus en sûreté qu'ailleurs. Voilà pourquoi Lupus
est reparti sans lettre de moi, quoiqu'il eût pris soin de me faire
parvenir la vôtre. Je suis venu à Rome le 5 des ides de décembre, et je
n'ai rien eu de plus pressé que d'aller trouver Pansa; j'en ai su
ce que
je désirais le plus au monde. Vous n'avez pas besoin qu'on vous excite,
vous qui n'avez demandé
conseil qu'à vous-même pour accomplir l'acte le plus grand dont la
mémoire des hommes ait conservé le souvenir. Je me borne à vous dire
en deux mots qu'il n'est rien que le peuple romain n'attende de vous, et
qu'il met en vous l'espoir de son avenir et de sa liberté. En pensant,
comme vous le faites sans cesse, je n'en doute pas, a tout ce que vous
avez accompli de grand, il est impossible que vous oubliiez tout ce
qu'il vous reste à faire encore. Si ce misérable (Antoine) (je parle de
l'homme dont je fus l'ami sincère jusqu'au moment où je le vis de
propos délibéré déclarer ouvertement la guerre à la république ), si ce
misérable parvient à s'emparer de votre province, je ne vois pas qu'il
puisse nous rester une ombre d'espérance. Je joins mes prières à celles
du sénat et du peuple romain, et je vous conjure de délivrer pour jamais
la république du joug royal, et de finir aussi dignement que vous avez
commencé. Voilà la tâche qui vous est départie; voilà votre rôle, et ce
que Rome ou plutôt l'univers attend et réclame, de vous; mais, je le
répète , vous n'avez pas besoin qu'on vous excite. Je n'ajoute pas une
parole. Mon devoir à moi, c'est de vous assurer le concours de mes
efforts, de mon zèle, de toutes mes pensées, en tout ce qui touche à
votre honneur et à votre gloire. Soyez bien convaincu qu'il n'est rien
que je ne fasse par amour pour la république, qui m'est plus chère que
la vie, et par attachement pour votre personne, autant que par intérêt
pour votre gloire. Oui, vienne l'occasion pour moi de seconder vos
généreux desseins, d'élever votre position, d'ajouter à vos honneurs, je
n'y ferai point défaut. Adieu.
792. — A D. BRUTUS, IMPERATOR. Rome, décembre.
F. XI, 6. Notre ami Lupus, arrivé de Modène a Rome le sixième jour, est
venu me trouver le lendemain matin. Il m'a fidèlement communiqué vos
instructions et remis votre lettre. Nous me recommandez le soin de votre
dignité. Mais c'est exactement comme si vous me recommandiez la mienne,
qui ne m'est certes pas plus chère que la vôtre. Faites-moi la grâce
d'être convaincu que mon dévouement et mon zèle pour votre gloire ne
vous feront faute en aucune occasion. Les tribuns du peuple ont publié
un édit de convocation du sénat pour le. 13 des Kalendes de janvier,
lis veulent lui soumettre la proposition d'une garde pour les consuls
désignés. Mon intention était de ne paraître au sénat qu'aux kalendes.
Mais votre édit devant être discuté le même jour, je ne me serais jamais
pardonné de ne pas y être, si on n'y eut rien dit de vos admirables
services, (et c'est ce qui serait arrivé) ou si on vous eut rendu, moi
absent, les hommages que vous méritez. Je me rendis donc le malin de
bonne heure au sénat. Quand on le sut, les sénateurs accoururent en
foule. Vos correspondances vous diront ce que pour vous j'ai fait au
sénat, el dit dans l'assemblée du peuple (Voir
les troisième et quatrième Philippiques.). Croyez que, lorsqu'il
s'agira de votre position politique, qui est déjà si hante, on me verra
avec une égale chaleur proposer ou soutenir tout ce qui tendrait à vous
agrandir encore. J'aurai en cela beaucoup d'émules, je le sais ; mais je
prétends ne me laisser primer par personne.
793. — A
BRUTUS, lMPERATOR. Rome, déembre.
F. XI, 7. Lupus a eu une conférence chez moi
avec Libon et Servius votre
cousin. M. Séius y assistait : vous saurez par lui ce que j'ai proposé, et
Crécéius, quoique parti presque aussitôt que Séius, vous mettra au
courant du reste. Il y a une chose dont vous devez bien vous pénétrer,
que vous ne devez jamais perdre de vue, c'est de ne pas attendre l'ordre
du sénat pour assurer la liberté et le salut du peuple romain. Le sénat
n'est pas libre. Vous ne voulez pas sans doute vous faire à vous-même
votre procès : eh bien ! avez-vous pris conseil de qui que ce soit pour
sauver la liberté? votre action n'en est que plus grande et plus belle.
Et ce jeune homme, ou plutôt cet enfant, César, laisseriez-vous croire
qu'il a été insensé en se portant de son propre mouvement à la défense
de la cause publique? Et ces hommes rustiques, pleins de cœur et
excellents citoyens, ces vétérans, vos vieux compagnons d'armes, cette
légion martiale, cette quatrième légion, auraient-ils été aussi des
insensés en déclarant leur consul ennemi public, et en se soulevant
spontanément pour le salut commun? C'est dans la pensée du sénat qu'il
faut chercher sa règle, quand ses actes sont enchaînés par la crainte.
C'eu est fait. Deux fois déjà vous avez franchi la limite : d'abord aux
ides de mars, puis en levant une armée et des troupes. Soyez donc prêt
et décidé, n'attendez pas d'ordres, et agissez. Les éloges et
l'admiration de tous seront votre récompense.
794. — A CORNIFIC1US.
F. XII, 22. Nous sommes ici en guerre ouverte avec un vrai gladiateur,
avec le plus infâme des hommes, notre collègue Antoine; mais le combat
n'est pas égal, nous n'avons que des paroles, et il a des armes.
L'audace de ses injures ne vous épargne pas vous-même. Il le pourra
payer cher. Il saura à qui il s'attaque. Je vous suppose exactement
informé de ce qui se passe. Je ne dois donc vous parler que de l'avenir,
hélas! trop facile à prévoir. On est comprimé. Les gens de bien
manquent de chef et nos tyrannicides se sont retirés de la scène. Pansa
veut le bien et parle ferme. Hirtius se rétablit lentement. A quel
avenir sommes-nous destinés? je l'ignore. J'ai pourtant la confiance que
le peuple romain redeviendra tôt ou tard digne de ses ancêtres. Pour
moi, je ne faillirai point à la république, et, quoi qu'il arrive,
pourvu que je n'aie rien à me reprocher, peu m'importe! Je ne
faillirai
point non plus à la défense, de votre nom et de votre caractère, tant
que la liberté ne m'en sera pas ravie. — L'assemblée du sénat était
nombreuse le 13 des kalendes de janvier, lorsque, parmi diverses
mesures graves et urgentes, je fis décréter que les provinces seraient
laissées aux titulaires actuels, et ne devraient être remises à des
successeurs qu'en vertu d'un ordre exprès du sénat. L'intérêt de la
république le voulait ainsi, et j'étais bien aise en même temps de vous
conserver votre poste. Je vous conjure, au nom de l'amitié que vous avez
pour moi, au nom de l'intérêt public, de ne laisser personne s'arroger
des droits dans votre province, et de songer que, pour vous, il y va du
premier de tous les intérêts, de l'honneur. Je vous parlerai avec
franchise l'intimité de nos rapports m'en fait une loi : eh bien! si
vous aviez suivi mes conseils pour Sempronius, tout le monde vous aurait
porté aux nues. Mais ce qui est fait est fait, el la chose n'a point
d'importance ; ce qui eu a beaucoup, c'est de maintenir dans votre
province l'autorité de la république. Je vous écrirais plus longuement,
mais vos messagers me pressent. Veuillez vous charger de mes excuses
pour Chérippe.
795. - Q. CICÉRON A SON CHER TIRON.
F. XVI, 27. Me voilà fustigé de main de maître pour mon silence.
Mon frère m'en écrivait bien moins par ménagement sans doute, ou plutôt
il était pressé. Vous, vous dites les choses tout net surtout sur les
futurs consuls (Hirtius et Pansa.). Je les
connais à fond, esprits sans ressort, blasés de plaisirs, énervés par la
débauche. S'ils ne quittent le gouvernail, la république est exposée à
un
naufrage. Ce qu'ils ont fait pendant la campagne, en face du camp des
Gaulois, est inimaginable. Le brigand (Antoine), si l'on n'y met bon ordre, va
les gagner par la communauté de vices qui existent entre eux et lui. Il
faut chercher appui dans la puissance tribunitienne, faire appel aux
bons citoyens. Pour moi, j'ai de ces deux hommes une. idée telle, que je
ne confierais pas Césène à l'un, ni à l'autre les caves des boutiques
Cossutiennes. — Je vous l'ai déjà dit, je vous aime comme ma prunelle;
je compte vous voir le 3 des kalendes, et, fut-ce en plein forum, j'irai
vous baiser sur les deux yeux. Aimez-moi. Adieu.
796. — CICERON LE FILS A SON
BIEN-AIME TIRON. Athènes.
F. XVI, 21. J'attendais vos
messagers avec impatience. Enfin, après quarante-six jours de route, les
voila qui arrivent, à ma grande joie. La lettre de mon père me comble :
il est si bon et je l'aime tant! La vôtre, qui est la plus aimable du
monde, ajoute encore à mon bonheur. Je ne me repens pas, je m'applaudis
au contraire de ne vous avoir point écrit la dernière fois, puisque mon
silence me vaut tous ces témoignages de bonté. Quelle satisfaction de
voir que vous ne vous fassiez pas tirer l'oreille pour accepter ma
justification! Au moins vous serez content dorénavant , mon cher Tiron ;
oui, vous serez content de moi, n'en doutez pas; je veux me mettre en
quatre pour augmenter chaque jour la bonne opinion qu'on commence à
prendre sur mon compte; et, puisque vous me promettez de chanter partout
mes louanges, allez ferme et ne craignez rien. J'ai tant de regret et de
remords de mes erreurs de jeune homme, que non-seulement mon cœur les
prend en haine, mais que le souvenir seul m'en est odieux. Je sais la
part que vous avez prise à mes tribulations et à mes chagrins. C'est
tout simple, votre intérêt autant que le mien vous met de mon bord. Ne
serez-vous pas toujours de moitié dans ce qui m'arrivera d'heureux? Je
ne vous ai donné que trop de sujets de chagrin. Eh bien! je vous
donnerai au double des sujets de joie. Par exemple, de moi à Cratippe,
c'est l'attachement d'un fils plutôt que d'un disciple. Je me fais un
plaisir d'aller l'entendre à ses cours , et j'ai une véritable passion
pour ses délicieux entretiens. Je passe avec lui des journées entières
et souvent une partie des nuits. Je le retiens à souper aussi souvent
que possible : depuis que j'ai établi cette habitude, nous le voyons
quelquefois, se glissant a pas de loup, venir nous surprendre à table.
Il dépose alors la gravité du philosophe pour causer et rire.
Arrangez-vous donc pour venir au plus vite faire la connaissance d'un
homme si charmant et si distingué. Vous parlerai-je de Bruttius, que je
ne laisse bouger d'auprès de moi? Point de mœurs plus sévères et de
compagnie plus aimable. Il sait, au milieu de propos joyeux, faire
naître des questions littéraires et philosophiques. Je lui ai loué un
logement près de moi; et le pauvre Cicéron , tout serré qu'il est ,
trouve alors moyen de venir en aide a son maigre voisin. J'ai des jours
pour déclamer avec Cassius en grec, en latin. J'aime mieux m'exercer
avec Bruttius. Je me suis fait un petit cercle d'amis, composé d'hommes
que Cratippe a amenés avec lui de Mytilène, tous gens instruits et dont
il fait le plus grand cas. Je vois aussi beaucoup Épicrate, qui tient le
premier rang à Athènes, Léonide et autres personnes de même
considération. Voilà comme mon temps se passe. A l'égard de Gorgias dont
vous me parlez, il m'était fort utile pour mes exercices quotidiens de
déclamation ; mais la volonté de mon père avant tout : il m'avait écrit
d'une manière formelle de l'éloigner. Je n'ai pas balancé; l'insistance
eût paru suspecte, et j'ai réfléchi qu'il est toujours bien grave de
mettre en question ce qu'un père a décidé. Croyez d'ailleurs que près de
moi les conseils de votre amitié seront
toujours les bienvenus, et me trouveront toujours reconnaissant. —
J'accepte l'excuse de vos occupations : vous êtes accablé, dites-vous ;
c'est votre habitude, je le sais. Vous avez acheté une ferme, j'en suis
ravi, et je souhaite que vous n'ayez qu'à vous applaudir du marché. Ne
vous étonnez pas si je choisis cet endroit de ma lettre pour vous
féliciter, car je suis à peu près l'ordre de la vôtre. Vous voilà donc
propriétaire. Adieu les élégantes manières de la ville. Vous allez être
un Domain de la vieille trempe. Savez-vous comment je m'amuse à me
représenter votre aimable figure? Je vous vois marchandant des
instruments aratoires, causant avec des paysans, et mettant
soigneusement de côté les pépins des fruits que vous mangez au
dessert. Raillerie à part, je suis aussi fâché que vous de n'avoir pas
été en position de vous aider dans cette grande affaire; mais comptez
entièrement sur moi, mon cher Tiron, si jamais je puis moi-même compter
sur la fortune. Ne sais-je pas bien que nous sommes à deux pour jouir de
votre acquisition? — Mille remerciements pour mes commissions. Je suis
bien touché de votre diligence ; ce que je vous demande, c'est de
m'envoyer au plus tôt un secrétaire, et, autant que possible, un Grec.
Je perds un temps infini à transcrire mes notes. — Sur toutes choses,
ayez soin de votre santé, pour que nous puissions bien philosopher
ensemble. Je vous recommande Antéros. Portez-vous bien.
797.— CICERON LE FILS A SON BIEN CHER TIRON. Athènes.
F. XVI, 25. Vous vous justifiez à merveille
d'être resté longtemps sans m'écrire; mais, je vous en prie, n'ayez
pas souvent besoin devons justifier. J'apprend., bien ce qui
se passe par les bruits et les nouvelles; de plus, mon père m'écrit ses
volontés, mais la moindre petite lettre de votre main aurait tant de
charme! c'est vraiment un besoin pour moi que votre correspondance; et
gardez-vous de croire que vous puissiez tous acquitter par des excuses
aussi bien que par des lettres. Adieu.
798. — A CORNIFICIUS.
F. XII, 26. Q. Turius, qui faisait le commerce en Afrique, était un homme
de bien, et des plus honorables; les héritiers qu'il a constitués lut
ressemblent, Cn. Saturninus, Sextus Aufidius, C. Annéius, Q. Considius
GalIus, L. Servilius Postumius et C. Rubellinus. J'ai compris, à leur
langage, qu'ils auraient plutôt à vous remercier qu'a se faire
recommander près de vous ; car ils se louent si hautement de vos
procédés, que, sans aucun doule, ils ont obtenu au delà de ce que
j'oserais moi-même demander pour eux. Je prendrai toutefois la confiance
de vous écrire : vous êtes si bon pour toutes mes recommandations !
Puisque vous leur avez prodigué les marques de votre bienveillance sans
que je les aie sollicitées, je vous conjure de les en combler,
maintenant que vous savez l'intérêt (pie je leur porte ;je vous demande
par-dessus tout d'empêcher Eros Turius, affranchi de Quintus Turius, de
dilapider la succession comme il l'a fait jusqu'ici, et d'accorder en
toute chose appui et bonne grâce à ses héritiers. Ce sont gens à faire
honneur à votre protection, et à ne jamais oublier ce qu'ils lui
doivent. Vous n'en recueillerez que de la satisfaction. Encore une
fois, je vous les recommande avec toutes sortes d'instances.
799. — A CORNIFICIUS.
F. XII, 27. Sext. Aufidius va presque de pair avec mes meilleurs amis
pour son affectueux et assidu dévouement, et il ne le cède en
illustration a aucun chevalier romain. Son caractère présente l'heureux
contraste d'une extrême sévérité de mœurs, unie à la facilité de
commerce la plus grande. Je vous recommande ses intérêts en Afrique
avec toute la chaleur et toute l'instance possible : ce sera m'obliger
particulièrement que de lui faire voir que mon intervention est de
quelque poids auprès de vous; et je vous le demande, mon cher Cornificius, avec beaucoup d'instances.
|