Firdousi

FERDOWSI/FIRDOUSI

 

LE LIVRE DES ROIS TOME II (partie I - partie II - partie III)

Œuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

 

 

précédent

 

FERDOWSI

 

LE LIVRE DES ROIS.

 

IV. HISTOIRE DE SIAWUSCH.

COMMENCEMENT DU RECIT.

Maintenant, ô conteur à l'esprit éveillé, compose un beau récit. Quand les paroles sont entièrement conformes à la raison, alors l'esprit du poète porte la joie dans le cœur des auditeurs. Quiconque a des pensées amères, détruit sa raison par cette amertume ; il se crucifie lui-même, et se rend méprisable devant le sage ; et pourtant personne ne voit ses propres défauts, et ta nature te paraît toujours belle. Puisque ce qui est vrai restera, compose ton récit, et ensuite montre-le au sage : si le sage l'approuve et le trouve digne de louange, alors l'eau coulera dans ton ruisseau. Prête donc de nouveau attention au Dihkan, écoute les paroles du poète. Cette histoire a vieilli, mais je vais rajeunir les temps anciens. Quelque longue que puisse être ma vie, je vivrai toujours pour ce doux devoir, et je laisserai après moi un arbre fertile et qui ne cessera de porter du fruit dans le verger. Quiconque a vécu cinquante-huit ans, a vu passer sur sa tête beaucoup de choses étranges ; mais les années ne détruisent pas les passions, et le vieillard lui-même cherche encore son sort dans le calendrier et dans les présages. Que dit le sage Mobed ? Ce qui a été rajeuni par le poète ne peut plus vieillir. Continue à conter tant que tu vivras, et sois sage et bon ; quand tu seras mort, ton sort, heureux ou malheureux, sera entre les mains de Dieu. Pense que tu moissonneras selon que tu auras semé, qu'on te répondra selon que tu auras parlé, et qu'un homme à la parole douce n'a jamais à entendre une parole dure. Parle donc avec douceur autant que tu peux, et maintenant récite-nous cette histoire d'après les paroles du Dihkan, raconte-la nous d'après les récits des anciens.

HISTOIRE DE LA MERE DE SIAWUSCH.

Voici ce que dit le Mobed : Un jour Thous, à l'heure où chante le coq, partit joyeusement de la cour du roi, accompagné de Guiv, de Gouderz et de quelques autres cavaliers. Ils voulaient chasser l'onagre dans la forêt de Daghoui, avec des faucons et des guépards avides de proie. Ils longèrent les bords d'un ruisseau, courant et s'élançant sur les bêtes fauves. Ils en tuèrent beaucoup et en poursuivirent beaucoup, et amassèrent de la nourriture pour quarante jours. Or il résidait dans les environs un Turc dont les tentes obscurcissaient la terre, et devant les chasseurs se trouvait une forêt qui s'étendait au loin le long de la frontière des cavaliers du Touran. Thous et Guiv, accompagnés de quelques braves, y entrèrent ; les deux cavaliers s'avancèrent dans la forêt et se livrèrent à la chasse pendant quelque temps. Ils y trouvèrent une femme aux belles joues, et tous les deux coururent vers elle le sourire sur les lèvres. Il n'y avait dans le monde aucune femme comme elle, et sa beauté était telle qu'on ne pouvait y trouver un défaut. Elle ressemblait par la taille à un cyprès, et par son aspect à une lune ; on n'osait jeter un regard sur elle.

Thous lui dit : O lune enchanteresse, pourquoi es-tu venue dans cette forêt ? Elle répondit : Mon père m'a battue hier soir, et je me suis enfuie à travers le pays ; il revenait, dans la nuit profonde, d'une fête de noce ; il était ivre, et dès qu'il m'a vue de loin, il s'est mis en colère, a tiré un poignard brillant et a voulu me séparer la tête du corps. Le héros lui demanda son origine, et peu à peu elle lui raconta tout depuis le commencement jusqu’à la fin, disant : Je suis de la famille de Guersiwez, et ma race tire son origine du roi Feridoun. — Comment, lui dit Thous, es-tu venue ici à pied ? car tu es sans monture et sans guide. Elle lui répondit : Mon cheval est resté en route ; il était si fatigué qu'il est tombé sous moi. J'ai de l'or et des joyaux sans nombre ; j'ai une couronne d'or que je portais sur la tête, mais mes gardes me l'ont prise, et m'ont frappée avec le fourreau d'une épée. Je me suis enfuie de devant eux tout effrayée ; et maintenant je me trouve dans cette forêt versant des larmes de sang. Lorsque mon père sera revenu à lui, il enverra sans doute des cavaliers après moi en toute hâte, et ma mère accourra et ne voudra pas que je quitte ce pays. Le cœur des Pehlewans s'adoucit pour elle, et la tête de Thous, fils de Newder, se remplit de tendresse. Le prince, fils de Newder, dit : C'est moi qui l'ai trouvée, c'est pour elle que je me suis tant hâté. Guiv lui répondit : O Sipehdar du roi, tu n'es pas mon égal quand tu es séparé de ton armée. Thous continua à lui disputer cette femme, en disant : Elle est venue ici au-devant de mon cheval. Guiv répondit : Ne parle pas ainsi, car c'est moi qui dans l'ardeur de la chasse vous ai devancés tous. Ne dis pas un mensonge pour gagner une esclave, car tu n'es pas assez brave pour soutenir une querelle. Leurs paroles devinrent si violentes, qu'ils allaient trancher la tête à cette lune ; mais lorsque leur discussion eut duré longtemps, un des grands vint s'interposer, disant : Amenez-la devant le roi, et soumettez-vous tous deux à sa décision.

Ils l'épargnèrent selon son conseil et se dirigèrent vers le roi de l'Iran. Quand Kaous vit le visage de la jeune fille, il sourit en se mordant les lèvres, et dit aux deux Sipehbeds : Vous n'avez pas été longtemps en route. Vous n'amenez qu'une gazelle gracieuse, et pourtant c'est un gibier de grande chasse, un gibier qui n'appartient qu'au roi. Nous passerons la journée à entendre comment les héros ont pris un soleil à l'aide des guépards. Ensuite le roi demanda à la jeune fille : Quelle est ta naissance, ô toi dont le visage est le visage d'une Péri ? Elle répondit : Du côté de ma mère, je suis une princesse ; du côté de mon père, je suis issue de la race de Feridoun, et Guersiwez le Sipehbed, dont les tentes couvrent cette frontière, est mon grand-père. Le roi lui demanda : Comment as-tu pu donner au vent ces beaux cheveux et ce visage, et cette haute naissance ? Tu es digne que je te place sur un coussin d'or ; il faut que je te fasse la reine des femmes au visage de lune. Elle lui répondit : Aussitôt que je t'ai vu, je t'ai choisi parmi tous les grands qui portent haut la tête. Le roi envoya à chacun des deux Pehlewans dix nobles chevaux, m. trône et une couronne ; il fit entrer la belle dans l'appartement des femmes et lui ordonna de s’asseoir sur le trône. On la plaça sur un trône d'ivoire ; on posa sur sa tête une couronne d'or et de turquoises, on la para de brocart jaune, de rubis, de turquoises et de lapis-lazuli ; et tout le reste des présents du roi était digne de cette femme, qui était un beau rubis intact.

NAISSANCE DE SIAWUSCH.

Il s'écoula ainsi un peu de temps, et le gai printemps prit ses couleurs. Le ciel tourna sans relâche, et lorsque neuf mois eurent passé sur cette belle, on annonça au roi Keï Kaous : Tu as joui de la belle aux traces fortunées, et elle a mis au monde un noble enfant ; il faut que tu élèves maintenant ton trône au-dessus de la lune. Elle a mis au monde un enfant beau comme un Péri et dont le visage ressemble à une idole d'Adherbeidjan. Le monde est rempli de bruits touchant cet enfant, car personne ne verra plus un visage et une chevelure comme les siens. Le roi du monde lui donna le nom de Siawusch, et remercia pour lui le ciel qui tourne ; mais tous ceux qui savaient calculer par les mouvements du ciel sublime la bonne et la mauvaise fortune, et quand et comment elle arriverait, connurent que les astres étaient hostiles à cet enfant, et s'attristèrent en voyant que la fortune ne veillait pas sur lui ; ils virent que ses bonnes et ses mauvaises qualités ne lui causeraient que des malheurs, et, dans leur sollicitude pour lui, se réfugièrent auprès de Dieu. Ils dévoilèrent au roi le sort de l'enfant et lui indiquèrent la route à suivre.

Quelque temps s'étant passé, Rustem arriva auprès du roi et lui dit : Il faut que j'élève dans mes bras cet enfant qui ressemble à un lion. Il n'y a personne assez illustre pour que tu lui confies ton fils, qui ne trouvera jamais dans le monde une nourrice comme moi. Le roi y réfléchit longtemps, et cette parole ne lui déplut pas ; il confia à Rustem son cœur et ses yeux, cet enfant bien-aimé qui devait être le maître du monde. Rustem l'emporta dans le Zaboulistan et lui fit élever un palais dans un jardin de roses, lui donna des chevaux, des flèches, un arc, un lacet, des rênes et des étriers, et tout ce qu'il désirait ; il lui donna une salle d'assemblée, du vin et des compagnons pour ses banquets, des faucons, des gerfauts et des guépards de chasse. Il lui fit connaître ce qui est juste et ce qui est injuste, il lui apprit les devoirs du trône et de la couronne, les arts de la parole et de la guerre ; il lui enseigna toutes les vertus ; il se donna beaucoup de peine, et cette peine porta son fruit. Siawusch devint tel que dans le monde on n'avait jamais vu son égal parmi les grands. Quelque temps se passa ainsi ; il devint fort et attaqua les lions pour prendre leur cou dans son lacet. Alors il dit à Rustem qui portait haut la tête : Je désire voir le roi ; tu as eu beaucoup de peine, et je t'ai donné beaucoup de souci ; tu m'as enseigné les vertus des rois ; il faut maintenant que mon père voie en moi comment le héros au corps d'éléphant enseigne les vertus. Le héros au cœur de lion fit les préparatifs du voyage ; il envoya de tous côtés des messagers. Tout ce qu'il ne possédait pas lui-même en fait de chevaux et d'esclaves, d'or, d'argent et de perles, d'épées, de casques et de ceintures, d'étoffes et de tapis, il le fit chercher dans le monde entier et apporter sans délai. Il équipa ainsi pour son voyage Siawusch, sur lequel le peuple avait les yeux ; ensuite il se mit en route avec lui, pour que le roi n'eût aucune raison d'être mécontent. Les peuples préparèrent des fêtes solennelles, car ils cherchaient à plaire au Pehlewan ; partout on mêla de l'or avec de l'ambre et on le versa du haut des toits sur les têtes des grands ; le monde était rempli de joie et paré de tout ce qui est précieux ; les portes et les murs de toutes les maisons étaient ornés. On jetait des pièces d'argent sous les pieds des chevaux arabes : la tristesse était bannie de l’Iran. Les crinières des chevaux étaient entièrement inondées de musc, de vin et de safran.

SIAWUSCH REVIENT DU ZABOULISTAN.

Lorsque le roi Kaous sut que Siawusch revenait avec pompe, il ordonna que Guiv et Thous allassent joyeusement au-devant de lui avec un cortège, avec des clairons et des timbales. Tous les grands le joignirent : Thous se mit d'un côté, de l'autre Rustem au corps d'éléphant ; ils se dirigèrent d'un pas fier vers le roi, car ils ramenaient un jeune arbre chargé de fruits. Quand Siawusch s'approcha du palais de Kaous, on entendit un grand bruit, et la foule ouvrit ses rangs ; des serviteurs, tenant des encensoirs remplis de parfums, s'avancèrent vers lui, les mains croisées sur la poitrine ; dans les quatre coins de la cour il y en avait trois cents debout, et le noble Siawusch parut au milieu d'eux. Ils versèrent sur lui beaucoup d'or et de joyaux, et tous chantèrent ses louanges. Quand Siawusch vit Kaous assis sur le trône d'ivoire et portant sur la tête une couronne de rubis brillants, il invoqua sur lui les grâces de Dieu et le salua en murmurant pendant quelque temps des paroles contre terre ; puis il s'approcha du roi, qui le pressa contre son sein. Kaous adressa des questions à Rustem, le reçut gracieusement et le fit asseoir sur son trône incrusté de turquoises. Il resta confondu de l'aspect de Siawusch, et invoqua plusieurs fois les bénédictions de Dieu sur lui et sur sa haute taille et sa noble mine, car il vit en lui beaucoup de choses dignes d'être vues. Il y avait dans cet enfant tant d'intelligence que tu aurais dit que l'intelligence même avait été la nourrice de son esprit.

Kaous rendit grâces à Dieu le créateur, en frottant son front contre terre et en disant : O Créateur du ciel, maître de l'intelligence et maître de l'amour ! tout bonheur dans le monde vient de toi, et je t'implore avant tout pour mon fils. Tous les grands de l'Iran se présentèrent joyeusement devant le roi avec leurs offrandes. Ils restèrent étonnés de la majesté de Siawusch et ne cessèrent de chanter ses louanges. Le roi ordonna que les nobles et les braves de l'armée parussent devant lui dans leurs robes de fêtes. La multitude se dirigea gaiement vers les jardins, les palais et la salle d'audience du roi ; on apprêta partout des banquets ; on demanda partout du vin, de la musique et des chants. Le roi ordonna une fête telle qu'aucun des princes de la terre n'en avait ordonné avant lui de semblable. On se réjouit ainsi pendant sept jours, et le huitième le roi ouvrit la porte de ses trésors et fit donner à Siawusch tout en abondance, des perles et des épées, des trônes et des casques, des chevaux arabes à la selle de peau de léopard, des caparaçons et des cottes de mailles, des pièces de brocart et des dizaines de milliers de pièces d'argent, de l'or et des joyaux, grands et petits, tout, excepté un diadème, car il était trop jeune pour qu'une couronne lui convînt ; il remit tout cela à Siawusch et lui fit fête, et lui donna dans sa tendresse de grandes espérances. Ensuite il l'éprouva pendant sept années et le trouva pur dans toutes ses épreuves. La huitième année il fit préparer un trône d'or, un collier d'or et une ceinture d'or, et fit écrire sur de la soie une investiture, selon la manière des grands et les coutumes des rois. Il lui donna le pays de Kewerschan, qui était digne du maître du pouvoir et du trône. Kewerschan est l'ancien nom du pays que tu appelles maintenant le Maweralnahr (la Transoxiane).

LA MÈRE DE SIAWUSCH MEURT.

Lorsque ceci fut accompli selon les ordres du roi, la mère de Siawusch quitta ce monde, et son fils abandonna son trône comme un insensé, et fit monter jusqu'au ciel qui tourne ses cris de douleur. Il déchira sur son corps sa robe royale et se couvrit la tête de poussière noire ; le deuil de sa mère le rendit farouche, et il torturait son âme douce ; il ne cessait de la pleurer jour et nuit, et pendant bien des jours il n'ouvrit pas ses lèvres au sourire. Il resta durant un mois dans cette détresse et gardant dans son cœur cette blessure ; pendant un mois il ne chercha point de soulagement à ses maux. Lorsque les grands eurent nouvelle de son état, ils accoururent auprès de lui, Thous, Feribourz, Gouderz et Guiv, les uns fils de rois, les autres de braves Pehlewans. Quand Siawusch les vit, son cœur exhala de nouveau sa douleur, ses plaintes recommencèrent, et son âme ouvrit de nouveau la porte des angoisses. Gouderz fut affligé quand il vit le fils du roi si attristé ; quand il vit ce noble cyprès, il versa des larmes et lui dit : Écoute mes conseils et ne parle plus de ta douleur. Quiconque naît d'une mère doit mourir, et personne n'a jamais soustrait sa vie à la main de la destinée. Quelque chère que te fût ta mère, elle est dans le ciel ; ne la pleure pas. C'est ainsi que par mille consolations et mille conseils, par des tendresses et des avis, il tranquillisa le cœur du fils du roi.

SOUDABEH DEVIENT AMOUREUSE DE SIAWUSCH.

Il se passa de nouveau quelque temps, et le cœur du roi se réjouissait à cause de son fils. Or un jour Keï Kaous était assis avec Siawusch, lorsque Soudabeh parut à la porte et aperçut inopinément Siawusch. Elle devint pensive et le cœur lui battit. Tu aurais dit qu'elle était belle comme la bordure d'un tapis, qu'elle était brillante comme un morceau de glace placé devant le feu. Elle envoya quelqu'un auprès de Siawusch en disant : Va en secret auprès de lui, et dis-lui qu'on ne s'étonnera pas dans l'appartement des femmes du roi de t'v voir paraître soudain. Le messager partit et remplit sa mission ; mais le noble Siawusch s'en irrita et lui dit : Je ne suis pas un homme pour les appartements des femmes ; ne viens plus me chercher, car je n'aime pas les ruses et les mensonges. Le lendemain Soudaheh sortit ; elle accourut auprès du roi de l'Iran et lui dit : O roi du peuple, ni le soleil ni la lune n'ont vu un roi comme toi, et personne sur la terre n'égale ton fils. Que le monde se réjouisse à cause de ton enfant ! Envoie-le auprès de tes femmes, auprès de ses sœurs et de tes idoles, et dis-lui : Va dans l'appartement des femmes, auprès de tes sœurs, et vas-y souvent. Toutes les femmes voilées ont le cœur gonflé de sang et les joues inondées de larmes à cause de leur amour pour lui. Nous le saluerons et lui apporterons des présents ; nous ferons porter des fruits à l'arbre du respect. Le roi répondit : Tes paroles sont convenables, et tu l'aimes de l'amour de cent mères. Kaous appela Siawusch et lui dit : Le sang des veines et l'amour ne peuvent se cacher. Dieu le saint t'a ainsi créé, que quiconque te voit ne peut que t'aimer. Dieu t'a donné une naissance pure, et jamais mère n'a mis au monde un enfant pur comme toi. Vraiment, ceux qui sont tes proches par le sang, comment pourraient-ils se croire tes parents, s'ils ne te voyaient que de loin ? Derrière les rideaux de l'appartement de mes femmes se trouvent tes sœurs, et Soudabeh est pour toi comme une mère tendre. Va voir ces femmes voilées, et reste chez elles un peu pour qu'elles invoquent les grâces de Dieu sur toi. Siawusch entendit les paroles du roi et jeta sur lui un regard troublé ; il réfléchit longuement en lui-même et s'efforça de bannir de son cœur cette inquiétude. Il crut que son père voulait le mettre à l'épreuve pour voir ce qu'il pensait, car Kaous était un homme rusé, à belles paroles, prudent, clairvoyant et soupçonneux. Il se dit : C'est mauvais ! c'est de Soudabeh que vient cette insistance, et si je vais dans l'appartement des femmes, elle m'attirera bien des reproches. Il répondit : Le roi m’a donné un commandement, un trône et une couronne. Depuis le point où se lève le soleil sublime pour éclairer le monde jusqu'au lieu où il se couche, il n'y a pas un roi comparable à toi en bonté, en sagesse, en manières et en bons conseils ; mais moi j'ai besoin de Mobeds et de sages, de grands et d'hommes experts dans les affaires, de lances et de massues, de flèches et d'arcs pour me jeter sur les rangs de tes ennemis ; foi besoin du trône de la royauté, de la pompe de la cour, de banquets, de vin et de convives. Que puis-je apprendre dans l'appartement des femmes du roi ? Sont-ce les femmes qui montrent le chemin de la sagesse ? Et pourtant, si c'est la volonté du roi, mon devoir est de lui obéir.

Le roi lui dit : Q mon fils ! puisses-tu être heureux ! puisses-tu toujours être le soutien de la raison ! J'ai entendu peu de paroles aussi bonnes, et ta sagesse ne fera qu'accroître puisque tu as compris cela. Ne laisse pas entrer de soupçon dans ton cœur, sois joyeux et bannis tout souci. Va voir une fois ces enfants pour qu'elles aient un peu de plaisir. Siawusch répondit : J'irai demain matin, je ferai tout ce qu'a dit le roi. Je suis debout devant toi comme un esclave ; j'ai livré mon âme et mon cœur à tes commandements. J'irai comme tu l'ordonnes, car tu es le roi maître du monde, et je suis un esclave.

SIAWUSCH SE REND CHEZ SOUDABEH.

Or il y avait un homme nommé Hirbed ; son cœur et sa tête étaient de la fumée, son âme était mauvaise. Il ne quittait jamais le temple des idoles ; il avait la clef de la porte de l'appartement des femmes. Le roi de l'Iran dit à ce fourbe : Aussitôt que le soleil dévoilera ses rayons, tu te rendras secrètement auprès de Siawusch et lu feras ce qu'il t'ordonnera. Tu diras à Soudabeh de préparer des présents et des joyaux, du musc et des parfums, et de faire verser sur Siawusch, par les esclaves et par ses sœurs, des émeraudes et du safran. Aussitôt que le soleil montra sa face au-dessus des montagnes, Siawusch se rendit auprès du roi, appela sur lui les grâces de Dieu et le salua ; le roi lui parla en secret, et quand il eut fini, il manda Hirbed, à qui il adressa quelques paroles convenables ; ensuite il dit à Siawusch : Va avec lui, et prépare ton cœur à ce que tu vas voir de nouveau. Hirbed et Siawusch partirent ensemble le cœur en joie, l'âme sans souci ; mais quand Hirbed tira le rideau de la porte, Siawusch trembla du malheur qui pouvait arriver. Toutes les femmes vinrent à sa rencontre, pleines de joie et préparées pour une fête ; tout l'appartement d'un bout à l'autre était rempli de musc, d ?or et de safran ; les femmes jetèrent des pièces d'argent sous les pieds de Siawusch et mêlèrent des rubis avec des émeraudes pour les verser sur sa tête. Le sol était caché sous le brocart de la Chine ; la terre était couverte de perles d'une belle eau ; il y avait du vin et de la musique ; on entendait des chanteurs qui tous avaient des diadèmes de pierres fines sur la tête ; Tout l'appartement était orné comme un paradis et rempli de femmes au beau visage et de choses précieuses. Quand Siawusch arriva à l'entrée de la grande salle. Il y vit un trône resplendissant d'or tout incrusté de turquoises et orné de brocarts dignes d'un roi. Sur ce trône était assise Soudabeh au visage de lune, belle de couleur et de parfum comme un paradis ; elle était assise, semblable au brillant Canope du Yémen, couverte de boucles de cheveux qui tombaient l'une sur l'autre, elle portait sur la tête une hauie couronne, et les tresses de ses cheveux de mus descendaient jusque sur ses pieds. Devant elle étaient rangées des esclaves, debout, tenant leurs souliers d'or à la main et baissant la tête vers la terre. Lorsque Siawusch eut franchi le rideau, Soudabeh descendit précipitamment du trône ; elle alla vers lui d'un pas gracieux et le salua ; elle le pressa contre son sein pendant longtemps ; elle le baisa longuement aux yeux et au visage, et ne pouvait se rassasier de la vue du jeune roi. Elle rendit grâce à Dieu de cent manières, disant : J'invoquerai Dieu pendant le jour et pendant les trois gardes de la nuit, car personne n'a de fils comme toi, et le roi n'a pas d'enfant qui te soit comparable. Siawusch sentit ce qu'était cet amour, et que cette tendresse n'était pas dans la voie de Dieu ; il s'empressa de s'approcher de ses sœurs, car il ne se plaisait pas auprès de Soudabeh. Ses sœurs le bénirent et le firent asseoir sur un siège d'or. Il resta longtemps avec elles, ensuite il retourna auprès du trône du roi. Toutes les femmes ne cessaient de parler de lui, disant : Voilà donc les traits et la couronne de ce prince avide de sagesse ! Tu dirais qu'il ne ressemble pas à un homme, et que son esprit répand de l'intelligence sur ceux qui rapprochent.

Siawusch s'en retourna auprès de son père et lui dit : J'ai été derrière le rideau des appartements secrets. Tout ce que le monde a de beau est à toi ; ne te plains donc pas de Dieu. Tu es plus grand que Djemschid, que Feridoun et Houscheng, par ton épée, tes trésors et ton armée. Le roi se réjouit de ces paroles et para son palais comme un jardin printanier. Ils firent venir du vin, des cithares et des flûtes, et écartèrent de leurs cœurs tout souci de l'avenir. Lorsque le jour devint sombre et que la nuit parut, le roi glorieux se rendit dans l'appartement des femmes ; il se mit à faire des questions à Soudabeh, en disant : Ne me cache pas tes pensées ; parle-moi de la sagesse et de la prudence de Siawusch, de sa taille, de sa mine et de ses paroles. En es-tu contente ? Est-ce un homme de sens ? Sa vue vaut-elle mieux que ce que tu en as entendu dire de loin ? Soudabeh répondit : Ni le soleil ni la lune n'ont vu sur le trône un roi qui soit ton égal. Qui dans le monde ressemble à ton fils ? Pourquoi ne pas dire tout haut la vérité ?

Le roi lui dit : Quand il sera devenu homme, il ne faut pas qu'aucun mauvais œil puisse le frapper. Soudabeh répondit : Si tu approuves mes paroles, si ton avis est le même que le mien, tu lui donneras une femme de ses parentes, et non pas une des filles des grands, pour qu'il lui naisse un fils qui soit parmi les grands ce que Siawusch est aujourd'hui. J'ai des filles qui te ressemblent., qui sont de ton sang et de ton pur lignage ; il pourrait aussi demander une fille de la famille de Keï.Arisch ou de Keï Peschin, qui dans leur joie rendraient grâce à Dieu. Le roi lui dit : Je désire la même chose, et mon pouvoir, mes projets et ma gloire l'exigent. A l'aube du jour, Siawusch se rendit auprès de son père et invoqua les grâces de Dieu sur sa couronne et son trône. Le père voulut avoir un entretien secret avec son fils et éloigna tous les étrangers. J'ai, dit-il, une seule grâce à demander au Créateur, c'est que tu laisses un héritier de ta gloire, et qu'un roi sorte de tes reins, pour que ton cœur s'ouvre à sa vue, de même que la tienne me rajeunit. J'ai lu dans les astres le sort qu'ils le préparent, et des Mobeds qui savent calculer leur marche m'ont annonce qu'il te naîtra un prince qui restera dans le monde comme un souvenir de toi. Choisis maintenant une femme parmi les filles des grands, regarde derrière les rideaux de l'appartement des femmes de Keï Peschin ; il y en a aussi dans le palais de Keï Arisch ; informe-toi de tous côtés et ensuite décide-toi.

Siawusch lui répondit : Je suis l'esclave du roi, je baisse la tête devant ses ordres et ses conseils. La femme qu'il me choisira me conviendra, car le maître du monde est le roi de ses esclaves. Mais il ne faut pas que Soudabeh le sache, elle sera d'un autre avis et n'approuvera pas ce projet. Ses paroles indiquent d'autres intentions, et je ne veux plus entrer dans ses appartements. Le roi sourit à cette réponse, sans s'apercevoir qu'il y avait de l'eau sous la paille (un danger caché) ; il lui dit : C'est à toi de choisir ta femme ; n'aie pas peur de Soudabeh ni de personne autre, car ses paroles seront tendres et elle veillera sur ton âme. Siawusch se réjouit de ces paroles qui le délivrèrent de ses soupçons secrets. Il offrit ses actions de grâces au roi du monde ; il prononça ses prières courbé devant le trône. Mais il avait encore peur des ruses de Soudabeh, et son cœur était brisé ; car il sentait que ces paroles étaient inspirées par elle, et la peau de son corps se fendait quand il pensait à cette femme.

SECONDE VISITE DE SIAWUSCH DANS L'APPARTEMENT DES FEMMES.

Une nuit s'étant ainsi passée, et le ciel ayant achevé sa rotation au-dessus de la terre obscure, Soudabeh s'assit joyeuse sur son trône, un diadème de rubis et d'or sur la tête. Elle appela auprès d'elle toutes ses filles, les para, et les fit asseoir sur des trônes d'or. De jeunes idoles se tenaient devant elle ; tu aurais dit que c'était un paradis et non pas un palais. Soudabeh au visage de lune dit à Hirbed : Va sur-le-champ auprès de Siawusch, et dis-lui : Il faut que tu fatigues tes pieds pour venir lui montrer ton visage et te taille. Hirbed se rendit en courant auprès de Siawusch et s'acquitta du message de celle qui l'aimait. Siawusch l'écouta et resta confondu ; il demanda aide à Dieu à plusieurs reprises, et chercha longuement un prétexte de refus, mais il n'en trouva pas. Alors il partit troublé et chancelant ; il se rendit auprès de Soudabeh, qu'il trouva assise sur son trône et portant sur sa tête un diadème.

Soudabeh descendit du trône et alla au-devant de lui, le front et les cheveux couverts de joyaux ; elle le fit asseoir sur son trône d'or et se plaça devant lui en tenant les mains croisées sur la poitrine. Elle montra au jeune roi ces idoles, qui ressemblaient à des perles intactes, en disant : Regarde ces esclaves à la couronne d'or, qui se tiennent devant ton trône ; ce sont de jeunes idoles de Tharaz, que Dieu a pétries de grâce et de pudeur. Dis-moi laquelle d'entre elles te plaît, regarde leur mine et leur taille. ? Siawusch jeta un court regard sur ces belles, mais aucune d'elles n'osa le lui rendre ; car ces lunes se disaient l'une à l'autre : Il ne convient pas de regarder ce roi. Ensuite chacune d'elles s'en retourna à son trône, calculant ses chances de bonheur.

Quand elles furent parties, Soudabeh lui dit :

Pourquoi me caches-tu tes pensées ? Ne veux-tu pas me dire quel est ton désir, toi sur le visage de qui brille la beauté des Péris ? Quiconque te voit de loin perd la raison et te choisit entre tous. Regarde avec les yeux de l'intelligence ces filles aux belles joues, et décide laquelle te convient. Siawusch était confondu et ne répondit pas ; il pensait en son âme pure : J'aurais bientôt à m'apitoyer sur moi-même, si je prenais follement une femme parmi mes ennemis. J'ai entendu raconter par les grands de haut renom tout ce qui s'est passé dans le Hamaveran, et ce que le roi a fait au roi de l'Iran, et comment il à exterminé les braves de ce pays. Soudabeh, qui est sa fille, est pleine de ruses, et ne veut laisser à notre famille ni cervelle ni peau. Pendant que Siawusch tardait ainsi à répondre, la belle au visage de Péri ôta de son front son voile et lui dit : Si tu vois assis sur leurs trônes brillants le soleil et la nouvelle lune, il n'est pas étonnant que tu méprises la lune et que tu presses contre ton sein le soleil. Quand un homme m'a vue, assise sur le trône d'ivoire, un diadème de rubis et de turquoises sur la tête, il ne faut pas s'étonner s'il ne regarde plus la lune, et ne compte pour belle aucune autre que moi. Si tu veux maintenant faire une alliance avec moi, si lu veux y rester fidèle et mettre en repos mon esprit, je ta donnerai une de mes jeunes filles, pour qu'elle se tienne devant toi comme une esclave. Fais-moi maintenant un grand serment, et ne t'écarte en rien de ce que je te demande. Quand le roi aura quitté le monde, tu le remplaceras auprès de moi, tu ne souffriras pas qu'il m'arrive de mal, tu me chériras comme ta propre âme. Me voilà devant toi debout comme une esclave, je te donne mon corps et mon âme brillante ; en tout ce que tu me demanderas, je te satisferai, et jamais je ne soustrairai ma tête à ton lacet. Elle appliqua ses lèvres étroitement sur la joue de Siawusch et l'embrassa ; elle avait oublié toute honte et toute vertu.

Les joues de Siawusch rougirent de honte comme la rose, et les cils de ses yeux furent inondés de chaudes larmes de sang. Il dit en son âme : Que le maître de Saturne me préserve des œuvres du Div ! Je ne veux pas trahir mon père ni faire alliance avec Ahriman. Si je parle froidement à cette femme à l'œil impudique, son cœur bouillonnera, et la rage la mettra en feu ; alors elle préparera en secret quelque ruse magique, et le roi croira à ses paroles. Il vaut mieux qu'avec une voix chaleureuse je lui dise quelques mots doux et flatteurs. Il répondit ensuite à Soudabeh : Il n'y a pas de femme dans le monde qui soit ton égale : ta beauté ne peut se comparer qu'à la lune, et personne n'est digne de toi que le roi. C'est assez de bonheur pour moi que tu me donnes ta fille, et je ne dois pas posséder une autre femme. Reste dans cette intention et parles-en au roi de l'Iran, et fais attention à la réponse qu'il te fera. Je demanderai en mariage ta fille et je l'épouserai, et je te donne pour garant ma parole que je ne penserai à aucune autre femme jusqu'à ce que sa taille soit haute comme la mienne. Ensuite tu m'as parlé de mon visage, tu as laissé pénétrer de l'amour pour moi dans ton âme. Dieu dans sa grâce m'a créé tel que je suis, è femme, belle sur toutes les autres ! Garde ton secret et ne le dis à personne ; moi je ne demande que de le cacher. Tu es la première des princesses et tu es la reine, et je te regarde comme ma mère. Il dit et quitta Soudabeh, dont l'âme méchante était remplie d'amour pour lui.

Lorsque Keï Kaous entra dans l'appartement des femmes, Soudabeh l'aperçut et alla au-devant du roi, lui donna de bonnes nouvelles et lui parla longuement de Siawusch. Il est venu, lui dit-elle, et a vu tout le palais ; j'avais réuni les idoles aux yeux noirs, et le palais était si rempli de filles au doux visage que tu aurais dit que la lune faisait pleuvoir de l'amour. Mais il n'a jeté les yeux que sur ma fille, aucune autre de ces belles n'était digne de lui. Le roi fut si content de ces paroles que tu aurais dit qu'il tenait embrassée la lune. Il ouvrit les portes de son trésor et en tira des joyaux, des étoffes tissues d'or et des ceintures d'or, des bracelets, des couronnes et des bagues, des trônes et des colliers, insignes du pouvoir, enfin il étala toutes sortes de trésors dès longtemps amassés, et le monde parut rempli de choses précieuses. Ensuite il dit à Soudabeh : Garde ceci pour Siawusch, et quand il en sera besoin, donne-le lui, et dis-lui que c'est peu de chose, et qu'il faudrait lui donner deux cents trésors comme celui-ci. Soudabeh regarda et fut étonnée ; elle récita dans son cœur beaucoup de paroles magiques, et se dit : Si Siawusch ne fait pas ma volonté, je consens qu'il brise mon âme. J'userai de tous les moyens dont le monde se sert ouvertement et en secret, et s'il détourne la tête de moi, je me plaindrai de lui au roi du peuple.

TROISIÈME VISITE DE SIAWUSCH DANS L'APPARTEMENT DES FEMMES.

Soudabeh s'assit sur son trône, parée de boucles d'oreilles et la tête couverte d'un diadème incrusté d'or. Elle fit appeler devant elle Siawusch et lui parla de toutes ces choses, disant : Le roi a choisi pour toi un trésor plus riche que tous les trônes et toutes les couronnes. Il s'y trouve tout ce que tu peux désirer, et sans mesure ; si tu voulais le transporter, il te faudrait deux cents éléphants. Moi je veux te donner ma fille ; mais regarde mes traits, mon front et ma couronne, et dis-moi pourquoi tu refuses mon amour, pourquoi tu t'éloignes de mon visage et de mon corps. Depuis que je t'ai vu, je suis comme morte, je me lamente, je m'agite, je suis malheureuse. Ma douleur est telle que je ne vois plus le jour brillant, il me semble que le soleil est obscurci. Il y a maintenant sept ans que mon amour me fait verser des larmes de sang sur mes joues. Rends-moi heureuse une fois en secret, donne-moi un jour de ta jeunesse. Je te préparerai plus de bracelets, de couronnes et de trônes que le roi ne t'en donne. Mais si tu désobéis à mes ordres, si ton cœur refuse de guérir mes douleurs, je te priverai de cet empire, j'obscurcirai devant toi le soleil et la lune.

Siawusch lui répondit : Puissé-je ne jamais donner au vent ma tête à cause des désirs de mon cœur ! Pourrais-je ainsi trahir mon père ? pourrais-je renoncer à la vertu et à la sagesse ? Tu es la femme du roi et le soleil qui éclaire son trône, et tu me proposes un crime pareil ? Il se leva de son trône, indigné et courroucé ; mais Soudabeh le saisit de ses mains et lui dit : Je t'ai dit le secret de mon âme, et tu m'as caché tes mauvaises pensées ; dans ta folie tu voudras me perdre, tu voudras me faire paraître légère devant les sages.

SOUDABEH TROMPE LE ROI.

Soudabeh déchira soudain tous ses vêtements, elle ensanglanta ses joues avec ses ongles, et fit retentir de ses cris les appartements des femmes du roi ; on entendit dans la rue un bruit qui provenait du palais ; on entendit des voix et des clameurs qui en venaient ; tu aurais dit que c'était la nuit de la résurrection. La nouvelle parvint aux oreilles du roi ; il descendit de son trône impérial ; il quitta, plein de soupçons, son trône d'or, et courut vers l'appartement de ses femmes. Il y arriva, et voyant le visage de Soudabeh tout déchiré et le palais plein de tumulte, il fit des questions à tous ceux qu'il vit ; son cœur était serré, mais il ne se doutait pas de ce qu'avait fait cette femme au cœur de pierre. Soudabeh vint à lui, poussant des cris, versant des larmes de sang, arrachant ses cheveux et s'écriant : Siawusch s'est présenté devant mon trône, il a mis les mains sur moi et m'a saisie avec force en disant : Mon âme et mon cœur sont remplis d'amour pour toi ; pourquoi, ô belle, me résistes-tu ? Dès le commencement je n'ai désiré que toi ! Voilà la vérité, il faut bien que je la dise. Il a fait tomber le diadème de ma tête aux cheveux de musc, et tu vois comment il a déchiré ma robe sur mon sein. Le roi devint pensif à ce récit, et adressa à Soudabeh des questions de toute espèce. Il dit en son âme : Si elle dit vrai, si elle ne cherche pas à le calomnier, il faudra que je tranche la tête à Siawusch ; c'est ainsi que je romprai le sort que la méchanceté a jeté sur moi. Le sage dira maintenant que le doux courant de cette histoire va se changer en sang.

Ceux qui se trouvaient dans l'appartement des femmes étaient trop prudents et trop courtisans pour parler. Le roi les renvoya et resta seul dans le palais, ou il appela devant lui Siawusch et Soudabeh. Il dit à Siawusch avec prudence et avec mesure : Il ne faut pas vouloir me cacher ce secret ; ce n'est pas toi qui as fait ce mal, c'est moi, et ce sont mes paroles insensées qui m'ont jeté dans ce malheur. Pourquoi t'ai-je envoyé dans l'appartement des femmes ? Il nous en revient, à moi la honte, à toi les incantations et l'ensorcellement. Dis-moi la vérité, montre-moi ton front, raconte-moi comment tout s'est passé. Siawusch lui raconta ce qui était arrivé par l'amour insensé de Soudabeh. Il lui raconta tout ce qui s'était passé, tout ce qui s'était fait en secret Soudabeh répliqua : Ce n'est pas la vérité. Il n'a recherché parmi ces idoles que moi. Je lui ai dit tout ce que le roi du monde allait lui donner en public et en secret, sa fille, un trône et des joyaux, de l'or et de grands trésors. Je lui ai dit que j'en ajouterais autant, que je donnerais à ma fille tous mes biens. Il m'a répondu : Je ne désire pas tes richesses, je n'ai aucune envie de voir ta fille ; de tout cela il ne me faut que toi, je ne veux d'autre trésor que toi, je n'ai envie d'aucune autre femme. Il a voulu me forcer de me prêter à ses désirs, il m'a saisie de ses deux mains dures comme une pierre ; et comme je lui résistais, il m'a arraché tous mes cheveux ; et mes joues ont été déchirées. Je porte, ô roi, dans mon sein un enfant de toi ; ornais Siawusch a manqué de le tuer, tant il m'a maltraitée, et le monde est devenu étroit et sombre devant mes yeux.

Le roi dit en lui-même : Leurs paroles ne me permettent pas de décider. Il ne faut pas que je me hâte en cette affaire, car l'angoisse du cœur confond le jugement. Il faut d'abord que j'examine, et mon cœur prononcera quand le calme y sera rentré ; je verrai qui des deux est criminel et digne des scorpions de la punition. Il chercha alors un moyen de reconnaître la vérité, et commença par sentir les mains de Siawusch ; il flaira sa poitrine et son visage, et de la tête aux pieds il flaira tout son corps. Kaous trouva sur Soudabeh l'odeur du vin et du musc et le parfum de l'eau de rose, mais il ne trouva sur Siawusch aucune odeur semblable et aucun indice qu'il eût touché Soudabeh. Il en fut courroucé, et traita Soudabeh avec mépris ; son cœur était rempli de tristesse. Il dit en son âme : Il faut donc que je la fasse couper en morceaux avec l'épée tranchante.

Ensuite il se souvint du Hamaveran et des dangers, des luttes et des combats de ce pays ; il se souvint que quand il était dans les chaînes, et qu'il n'avait autour de lui ni parent ni ami, Soudabeh le servait jour et nuit, sans se lasser, sans se plaindre de sa peine. Il songea qu'elle avait un cœur rempli d'amour, et qu'il aurait fallu lui épargner toute tentation de faire du mal ; enfin il se souvint des petits enfants qu'il avait d'elle, et qu'on ne devait pas compter pour peu de chose la douleur de l'enfance. Ainsi Siawusch fut déclaré innocent, et le roi reconnut sa sagesse. Il lui dit : Ne pense plus à ce chagrin, arme-toi de sens et de prudence, ne parle pas de ce qui est arrivé, ne le confie à personne, car il ne faut pas que cette aventure s'ébruite.

SOUDABEH COMPLOTE AVEC UNE MAGICIENNE.

Quand Soudabeh sentit qu'elle était déshonorée, et que le cœur du roi ne lui était plus attaché, elle chercha un moyen de sortir de cette position difficile et planta de nouveau l'arbre de la vengeance. Elle avait dans ses appartements une femme pleine de moyens et de ruses, d'arts magiques et d'incantations. Cette femme était alors enceinte et portait un enfant dans son sein, et sa grossesse lui rendait la marche difficile. Soudabeh lui révéla son secret ; elle lui demanda un moyen de salut, et la fit d'abord jurer de lui obéir. La femme jura, et Soudabeh lui donna beaucoup d'or, puis lui dit : ce Ne parle à personne de cette affaire. Il faut que tu prépares un breuvage qui te fasse avorter, et je te rendrai puissante si tu m'obéis ; car j'ai l'espoir que ton enfant peut servir à détruire le sort qui a été jeté sur moi et la calomnie dont on m'a accablée. Je dirai à Kaous que cet enfant était à moi et qu'il a été tué par la violence de cet Ahriman. Il se peut que cela suffise pour perdre Siawusch. Il faut trouver maintenant un moyen d'exécuter ce plan ; et si tu m'obéis en ceci, son honneur sera terni devant le roi, et il sera exclu du trône.

La femme lui répondit : Je suis ton esclave, j'ai abandonné ma tête à tes ordres et à ta volonté. Aussitôt que la nuit fut venue, elle prit une médecine et mit au monde deux enfants d'Ahriman, deux enfants tels que doivent être les petits du Div ; et comment en pourrait-il être autrement de l'engeance d'une sorcière ? Soudabeh apporta un plat d'or, sans rien dire à ses esclaves ; elle y plaça les enfants d'Ahriman ; ensuite elle poussa des cris et se laissa tomber sur sa couche. Elle avait caché la femme, et s'était mise elle-même sur son lit avant de faire entendre ses cris dans les appartements secrets. Toutes les esclaves qui se trouvaient dans le palais accoururent auprès de Soudabeh ; elles virent deux enfants morts dans un plat, et leurs lamentations s'élevèrent jusqu'à Saturne.

Kaous entendit le bruit qui venait du palais, il trembla dans son sommeil, se réveilla et se mit à écouter. Il demanda ce qui se passait, et on lui dit que la belle Soudabeh avait éprouvé un malheur. Le roi s'en affligea ; il ne respira plus pendant cette nuit, et à l'aube du jour il se leva et alla tristement vers l’appartement des femmes. Il y trouva Soudabeh couchée, toute la maison dans la stupeur, et deux enfants morts qu'on avait jetés sur un plat d'or, jetés comme une chose vile. Soudabeh versa une pluie de larmes, disant : Regarde ce soleil pur ; je t'ai dit le mal qu'il avait fait, mais tu as cru aveuglément à ses paroles. Le cœur du roi se remplit de soupçons ; il partit et réfléchit longuement, disant : Quel remède puis-je apporter à ceci ? Car il ne faut pas que je traite légèrement cette affaire.

KAOUS S'INFORME DE L'ORIGINE DE CES ENFANTS.

Le roi Kaous regarda autour de lui, et ayant pensé à tous ceux qui connaissaient les astres, il les fit appeler auprès de lui par un message poli. Il leur adressa des questions sur leur santé et les fit asseoir sur des sièges d'or ; il leur fit des récits sans fin sur Soudabeh et sur ce qu'elle avait souffert dans la guerre du Hamaveran, pour qu'ils pussent comprendre sa position et juger ses mauvaises actions. Ensuite il leur parla beaucoup de ces enfants et leur révéla tout le secret. Ils prirent tous leurs tables astronomiques et leurs astrolabes, et passèrent sept jours à calculer. A la fin ils dirent à Kaous : Comment peux-tu t'attendre à trouver du vin dans une coupe où tu as versé du poison ? Ces deux petits sont d'autre naissance qu'on ne prétend, ils n'ont pas été engendrés par le roi ni mis au monde par Sondabeh. S'ils étaient de la race royale, il nous eût été facile de les trouver dans nos tables ; mais sache que le firmament ne dévoile pas ce secret, et que la clef de cette énigme ne se trouve pas sur la terre. Ils donnèrent ensuite au roi et à l'assemblée des indications sur la méchante femme impure.

Soudabeh se lamentait et demandait justice, elle demandait au roi maître du monde de rétablir son honneur, disant : J'ai été la fidèle compagne du roi dans le temps où il était blessé, où il avait perdu la couronne et le trône. Mon cœur est navré du meurtre de mes enfants, et par moments j'en perds la raison. Le roi lui dit : O femme, sois tranquille ! Ne pense pas seulement au jour d'aujourd'hui, mais songe à la fin ! Kaous ordonna à tous les gardes de son palais de se mettre en route, de fouiller toutes les villes et tous les quartiers, et d'amener la femme méchante. Ils en trouvèrent des traces dans le voisinage et les suivirent en hommes qui avaient de l'expérience. Ils traînèrent la malheureuse sur la route et la menèrent devant le roi en l'accablant de mauvais traitements. Kaous l'interrogea avec bonté et lui donna des espérances ; pendant bien des jours il lui fit des promesses ; mais elle ne confessa rien, et le roi illustre n'en fut pas content. Il ordonna alors qu'on l'emmenât hors de sa présence, qu'on essayât toutes sortes de moyens et de ruses, et qu'on la coupât en deux avec une scie, si elle ne voulait pas avouer. Je sais que c'était là la coutume et la justice de ce temps. On emmena la femme hors de la cour du roi, on la menaça de l'épée et du gibet, on la menaça de l'enterrer vivante, mais elle répéta qu'elle était innocente et qu'elle n'avait rien à avouer au roi illustre. On rapporta au roi ces réponses, on lui dit que Dieu seul savait la vérité.

Le roi fit venir Soudabeh ; les astrologues répétèrent que les deux enfants appartenaient à la sorcière, qu'ils avaient l'aspect et qu'ils étaient de l'engeance d'Ahriman. Soudabeh dit : Ce n'est pas l'intelligence de ces hommes qui est obscurcie, mais la raison secrète pour laquelle ils n'osent pas dire la vérité, c'est la peur de Siawusch, la peur du Sipehbed, du héros au corps d'éléphant, qui fait trembler les lions attroupés ; car il a la force de quatre-vingts éléphants, et s'il voulait, il obstruerait le cours du Nil, et une armée de cent mille braves rangés en bataille s'enfuirait devant lui. Comment pourrais-je lui résister ? Hélas ! je suis destinée à baigner sans cesse mes yeux de larmes de sang. Comment un astrologue oserait-il parler contre ses ordres ? à qui demanderait-il protection contre Rustem ? Si tu n'as pas pitié de tes enfants, que deviendrai-je, moi qui n'ai d'autres liens que ceux qui m'attachent à toi ? mais si tu crois aux paroles futiles de ces hommes, j'en appelle à l'autre monde de ton jugement. Elle versait, en parlant, plus de larmes que le soleil n'aspire d'eau du Nil. Le roi s'attrista de ces paroles, il pleura amèrement avec Soudabeh, ensuite il la congédia ; son cœur était blessé, et cette douleur s'y attachait. A la fin il dit : Je poursuivrai cette affaire sans relâche, jusqu'à ce que j'arrive à une solution. Il appela des frontières tous les Mobeds et leur parla longuement de Soudabeh. Un Mobed répondit au roi : Ta douleur ne peut rester secrète, et si tu veux que la vérité ressorte de ces contradictions, il faut que tu frappes le broc avec la pierre (que tu frappes un grand coup). Quelque cher que te soit ton fils, ton cœur le soupçonne et tu souffres ; et d'un autre côté, tu es plein de doutes au sujet de cette fille du roi du Hamaveran. Puisque tu en es venu là avec tous les deux, il faut que l'un d'eux traverse le feu ; car la volonté du ciel sublime est que l'innocent n'y périsse pas. Le roi appela Soudabeh et la fit asseoir pour débattre avec Siawusch qui d'entre eux s'exposerait à ce danger. A la fin il leur dit : Jamais mon cœur ni mon âme brillante n'auront confiance en aucun de vous, si le feu ardent ne fait paraître la vérité et ne confond le coupable. Soudabeh dit : Je répondrai à tes paroles selon la justice. J'ai montré au roi les deux enfants avortés, personne ne peut trouver en moi une autre faute. Il faut que Siawusch se justifie, car c'est lui qui a fait le mal, qui est allé chercher sa perte. Le roi de la terre dit à Siawusch : Quel est ton avis là-dessus ? Siawusch répondit : L'enfer n'est rien à mes yeux, comparé à cette affaire. S'il y avait une montagne de feu, je la foulerais aux pieds, et mieux vaut y périr que de souffrir la honte qui m'accable.

SIAWUSCH TRAVERSE LE FEU.

Le roi Keï Kaous était rempli de soucis à l'égard de son fils et de Soudabeh aux traces sinistres, et il disait : Si l'un des deux se trouve coupable, qui dorénavant voudra m'appeler roi ? car il s'agit de mon fils et de ma femme, de mon sang et de ma moelle. Oui peut être plus malheureux que moi ! Néanmoins il vaut mieux que je délivre mon âme de ces soupçons cruels, et que je recoure à ce moyen douloureux. Qu'a dit ce roi aux paroles sages ? On ne saurait exercer la royauté quand le cœur est inquiet.

Kaous ordonna à son Destour de faire amener du désert, par les chameliers, cent caravanes de dromadaires. Les dromadaires partirent pour chercher du bois, et tout le pays d'Iran vint les voir. Les dromadaires au poil roux et pleins d'ardeur apportèrent eu cent voyages du bois que l’on empila haut comme le firmament et dont la masse excédait tout calcul. On voyait le bûcher de la distance de deux farasanges, et chacun dit : Voici la clef de ce mystère d’iniquité, et chacun voulut voir comment la vérité sortirait de la fourberie et du mensonge. Quand tu auras écouté jusqu'à la fin cette histoire, tu feras bien de te méfier des femmes. Ne choisis jamais qu'une femme pure, car une méchante femme couvrirait ton front de honte.

On éleva sur la plaine deux montagnes de bois, et les hommes vinrent en foule les regarder ; on laissa au milieu un passage tel qu'un cavalier armé pouvait à peine le traverser à cheval. Ensuite le roi glorieux ordonna de verser du naphte noir sur le bois, et deux cents hommes s'avancèrent pour allumer le feu ; ils le soufflaient, et tu aurais dit que la nuit arrivait au milieu du jour, car leurs efforts ne produisirent d'abord que de la fumée noire. Mais bientôt des langues de feu la percèrent, la terre devint plus brillante que le ciel, les hommes poussèrent des cris, et le feu s'élança. Le peuple qui couvrait la plaine souffrait de la chaleur, et pleurait sur Siawusch au visage souriant, qui s'approcha de son père, un casque d'or sur la tête, vêtu de blanc, calme, le sourire sur les lèvres, le cœur plein d'espérance. Il était assis sur un destrier noir dont les sabots faisaient voler la poussière jusqu'à la lune. Il versa du camphre sur son corps, comme on fait quand on prépare un linceul. Arrivé devant Kaous, il descendit de cheval et le salua ; les joues de Kaous étaient rouges de honte, et il adressa à son fils des paroles douces. Siawusch lui dit : Ne crains rien ! car c'est ainsi que fa voulu la rotation du ciel. Ma tête est maintenant couverte de honte et d'ignominie ; la délivrance m'attend si je suis innocent ; mais si je suis coupable de ce crime, Dieu le créateur m'abandonnera. Grâce à la force que me donnera Dieu, l'auteur de tout bien, le cœur ne me faudra pas devant cette montagne de feu.

Siawusch s'approcha du bûcher en disant : O Dieu ! toi qui es au-dessus de tout besoin, permets-moi de passer à travers cette montagne de feu, et délivre-moi de la honte qui me couvre aux yeux de mon père. Ayant exhalé ainsi sa grande douleur, il lança son cheval noir rapidement comme la fumée. Un cri s'éleva de la plaine et de la ville, et le monde fut saisi de douleur. Soudabeh entendant le cri qui venait de la plaine, monta de la salle sur le toit de son palais et regarda le feu ; elle souhaitait qu'il arrivât malheur à Siawusch, elle poussait des cris et l'injuriait. Les hommes tenaient les yeux fixés sur Kaous, la bouche pleine d'imprécations, les lèvres tremblantes de colère. Siawusch poussa son cheval noir dans le feu, tu aurais dit qu'il le caparaçonnait de flammes, car le feu s'élançait de tous côtés, et personne ne vit plus le casque et le cheval de Siawusch. Toute la plaine était couverte d'yeux pleins de sang et regardant avec anxiété comment il sortirait du feu ; et il sortit du feu, le noble jeune homme, les lèvres souriantes, les joues comme des feuilles de rose. Quand les hommes le virent, il s'éleva un seul cri : Le jeune roi est sorti du feu ! Le cheval, le cavalier et sa robe parurent frais ; tu aurais dit qu'il portait un lis sur sa poitrine. Et s'il eût traversé la mer, il n'aurait pas été mouillé, et sa robe n'aurait pas porté trace d'humidité. Quand Dieu le très saint l'ordonne, le souffle du Jeu et le souffle du vent ne font qu'un.

Lorsque Siawusch sortit de cette montagne de feu pour entrer dans la plaine, la ville et le désert retentirent de cris. Les cavaliers de l'armée accoururent vers lui, et le peuple qui couvrait la plaine versait de l'argent sur son chemin ; ce fut une joie immense dans le monde, parmi les petits et les grands. Ils se donnèrent l'un à l'autre la bonne nouvelle que Dieu avait sauvé l'innocent ; mais Soudabeh s'arrachait les cheveux, elle versait des larmes et s'en baignait le visage. Le chaste Siawusch arriva devant son père sans porter aucune trace de fumée et de feu, de poussière et de terre ; Kaous descendit de cheval, et toute l'armée suivit l'exemple du roi. Siawusch ayant échappe aux flammes de cette montagne de feu et déjoué tous les desseins de ses ennemis, s'avança vers le maître du monde et se prosterna le visage contre terre. Le roi lui dit : O mon fils, ô vaillant jeune homme, issu d'une race pure, doué d'une âme brillante, tu es tel que doit être le fils d'une sainte mère, né pour être le roi du monde. Il le pressa contre son sein et lui demanda pardon de ce qu'il avait fait contre lui.

Ensuite il se rendit dans son palais, et s'assit, dans la joie de son cœur, la couronne des Keïanides sur la tête. Il fit apporter du vin et appeler des musiciens, et accorda à Siawusch tout ce qu'il lui demandait. Il passa ainsi trois jours en fête et à boire du vin, et la porte de son trésor n'était fermée ni avec un sceau ni avec une clef.

SIAWUSCH DEMANDE À SON PERE LA GRACE DE SOUDABEH.

Le quatrième jour Kaous monta sur le trône des Keïanides, une massue à tête de bœuf à la main. Il était en courroux et manda Soudabeh devant lui ; il lui reprocha tout ce qui s'était passé : Tu es une femme éhontée, tu as fait beaucoup de mal, tu as grandement affligé mon cœur. Quel jeu as-tu donc joué jusqu'à la fin, eu conspirant contre la vie de mon fils, en le précipitant dans le l'eu et en pratiquant les arts magiques contre lui ? Le repentir ne te servira plus ; il faut que tu renonces à la vie et que tu te prépares à la mort. Tu ne peux pas rester sur la terre, et ta récompense sera le gibet. Soudabeh répondit : O roi ! ne verse pas de feu sur ma tête. S'il faut que tu me tranches la tête pour combler le malheur qui m'a accablée, ordonne ! j'y suis toute résignée, et je ne désire pas que ton cœur reste plein de rancune. Siawusch finira par dire la vérité sur cette affaire, il éteindra dans le cœur du roi le feu de sa colère. Il a employé tous les arts magiques de Zal, et le feu ardent ne l'a pas dévoré. Ensuite elle dit à Siawusch : Jusqu'à présent tu as réussi par la sorcellerie, mais le dos de ton impudence ne sera-t-il jamais courbé ?

Le roi demanda aux Iraniens : Comment la punirai-je du mal qu'elle a fait en secret ? Comment le lui ferai-je expier ? Tous invoquèrent les grâces de Dieu sur le roi, disant : Sa peine doit être la mort, il faut qu'elle se torde de douleur en punition de ses méfaits. Le roi dit alors au bourreau : Attache-la au gibet sur la grande route, et détourne d’elle la tête. Quand on emmena Soudabeh, toutes les femmes du palais poussèrent un cri de douleur. Le cœur du roi était plein d'une amertume qu'il s'efforçait de cacher, mais ses joues devinrent blêmes. Toute l'assemblée détourna la tête lorsqu'on fit partir Soudabeh ignominieusement.

Mais Siawusch se dit en lui-même : Quand le roi aura fait exécuter Soudabeh, il finira par s'en repentir, et verra en moi l'auteur de la souffrance qui le torture. Il s'adressa donc au roi et lui dit : Que ton cœur ne s'afflige pas de ce qui se passe ; accorde-moi le pardon du crime de Soudabeh, elle suivra peut-être dorénavant de meilleurs conseils, et rentrera dans la bonne voie. Le roi, qui ne demandait qu'un prétexte pour pardonner à Soudabeh toutes ses fautes passées, répondit à Siawusch : Je lui ai pardonné dès que j'ai vu qu'elle versait des larmes de sang. Siawusch baisa le trône du roi, se leva et sortit de l'assemblée ; il ramena Soudabeh, et sur l'ordre du roi, la rétablit dans son palais. Toutes les femmes coururent à sa rencontre, et l’une après l'autre lui offrirent leurs hommages.

Quelque temps se passa ainsi, et le roi s'attacha à elle plus ardemment que jamais ; il fut tellement rempli d'amour pour elle, qu'il ne détournait pas les yeux de son visage, et elle dirigea de nouveau en secret ses enchantements sur le roi, pour préparer des malheurs à Siawusch, comme on devait s'y attendre de sa vile nature. Ses paroles excitèrent dans l'esprit du roi des soupçons contre son fils, mais il n'en laissa rien voir à personne. La position de Kaous était telle qu'il lui aurait fallu du sens et de la sagesse, de la piété et de la justice ; car ce n'est que quand l'homme craint Dieu que toutes choses s'accomplissent selon les vœux de son cœur. N'attends pas follement qu'il sorte une boisson saine de la coupe dans laquelle le sort a versé du poison. Tu n'es pas content du monde ; mais au moins ne sois pas dur, si tu ne veux pas être protecteur. Le ciel qui tourne agit de manière à ne te montrer jamais sa face. Un sage a observé là-dessus qu'il n'y a aucun amour plus grand que celui du sang ; quand donc tu as obtenu un fils digne de toi, arrache de ton cœur l'amour des femmes ; car leur langue ne dit pas ce que sent leur cœur, et tu trouves le pied quand tu cherches la tête.

KAOUS APPREND QU'AFRASIAB S'EST MIS EN MARCHE.

Le roi du monde était ainsi occupé de son amour lorsqu'il apprit de ceux qui savaient ce qui se passait, qu'Afrasiab s'approchait avec cent mille cavaliers turcs qu'il avait choisis et comptés. Le cœur du roi Kaous se serra, car il fallait qu'il quittât le banquet pour la guerre. Il tint une grande assemblée d'Iraniens, il y réunit tous les amis des Keïanides et leur dit : Est-ce que Dieu n'a pas formé Afrasiab d'air et de feu, de terre et d'eau ? Est-ce que le ciel l'aurait formé autrement que le reste des créatures, pour qu'il jure une alliance, qu'il se lie par des paroles de paix, et qu'ensuite il fasse lever la poussière dans son ardeur pour la guerre, qu'il viole son serment et la foi donnée ? Il faut maintenant que je parte pour me venger, que je rende obscur pour lui le jour brillant, que je fasse disparaître son nom de la surface de la terre ; sinon il préparera sans cesse et inopinément des armées, il attaquera le pays d'Iran et dévastera ses plaines et ses campagnes. Un Mobed lui répondit : Ton armée est immense : pourquoi irais-tu en personne à la guerre ? pourquoi jeter au vent tes joyaux ? pourquoi ouvrir les portes de tes trésors ? Tu as déjà deux fois livré à tes ennemis ton glorieux trône, cherche parmi ces Pehlewans un homme digne de conduire la guerre et de nous venger. Le roi répondit : Je ne vois dans cette assemblée personne qui soit l'égal d'Afrasiab en pouvoir et en gloire ; il faut que je coure comme court un vaisseau sur l'eau. Quant à vous, sortez ; je ne suivrai dans cette affaire que le penchant de mon cœur, v A ces paroles, Siawusch devint pensif, et son âme fut désolée par les soucis. Il se dit en lui-même : Je vais me préparer pour cette campagne, je parlerai avec douceur au roi et lui demanderai le commandement. J'espère d'abord que Dieu me délivrera alors des artifices de Soudabeh et des soupçons de mon père, ensuite que j'acquerrai un nom dans cette guerre, que je ferai tomber dans le piège cette grande armée. Il se ceignit, se rendit auprès du roi Kaous et lui dit : Mon rang est tel que je puis prétendre à combattre le roi du Touran et à jeter dans la poussière le chef des braves. Dieu le créateur avait ordonné que Siawusch devait perdre la vie dans le pays de Touran par les machinations et les artifices des méchants, lorsque son temps serait accompli.

Le père consentit au désir qu'avait Siawusch de prendre les armes dans cette guerre ; il fut content de lui et le lui témoigna en l'investissant de nouvelles dignités. Il lui dit : Les trésors de ton père sont devant toi, et tu peux dire que l’armée entière est à toi. Ensuite il appela devant lui Rustem au corps d'éléphant et lui adressa beaucoup de bonnes paroles, disant : L'éléphant n'est pas ton égal en force, et le courant du Nil n'est pas aussi puissant que ta main. Siawusch est venu chez moi, ceint pour le combat, et m'a parlé comme un lion indompté. Il n'y a dans le monde personne d'aussi prudent et d'aussi discret que toi, qui as élevé Siawusch. Si mon fils veut ouvrir avec le fer des mines de pierres précieuses, elles s'ouvriront, pourvu que tu lui viennes en aide. Il veut combattre Afrasiab ; va avec lui et ne le perds pas de vue. Quand tu veilles, je peux me reposer ; quand tu te reposes, il faut que je me hâte d’agir. Le monde a confiance dans ta flèche et dans ton épée, et la lune et le ciel étoile sont au-dessous de toi. Rustem répondit : Je suis ton esclave, j'applaudis à tout ce que tu m'as dit. Siawusch est l'asile de mon âme, et le sommet de sa couronne est mon firmament. Le roi l'écouta et le bénit en disant : Puisse la raison être toujours la compagne de ton âme pure !

On entendit le bruit des trompettes et des timbales ; Thous le Sipehbed au front orgueilleux arriva, l'armée s'assembla devant le palais du roi. Kaous ouvrit les portes de ses trésors ou étaient des monceaux d'or, et envoya à Siawusch la clef de ses magasins d'épées et de massues, de casques et de ceintures, de morions et de cottes de mailles, de lances et de boucliers, enfin la clef du magasin qui contenait les vêtements neufs, avec ce message : Tu es le maître du palais et de tout ce qu'il contient de précieux, équipe-toi comme tu l'entends. Le roi choisit parmi les cavaliers renommés douze mille guerriers pleins d'ardeur, tous Pehlewans du pays de Fars, du Koutch et du Beloudjistan, ou guerriers du Ghilan et du désert de Seroudj. Ensuite il choisit douze mille fantassins armés de boucliers et propres au combat, tous fils de héros, braves, prudents et hommes libres, tous de la stature et de l'âge de Siawusch, tous pleins de sens, de circonspection et de discrétion. Parmi eux se trouvaient des chefs de haut renom, comme Bahman et Zengueh, fils de Schaweran. Enfin le roi choisit parmi les Iraniens cinq Mobeds qui devaient porter l'étendard de Kaweh. Il ordonna à toute l'armée de se porter de la frontière dans le désert ; tu aurais dit que le monde était couvert de braves et que la terre n'avait de place que pour les sabots de leurs chevaux. L'étendard de Kaweh s'élevait jusqu'au ciel et brillait au milieu des étoiles comme une lune. Le roi Kaous passa la frontière, et son armée fit voler une immense poussière ; il regarda ses braves, parés comme une fiancée, et accompagnés d'éléphants et de bruyantes timbales, et le glorieux roi les bénit plusieurs fois, en disant : O guerriers illustres aux traces fortunées, puissiez-vous n'avoir d'autre compagnon que le bonheur ! puissent les yeux de vos ennemis s'obscurcir ! puissiez-vous partir sous une bonne étoile et sains de corps ! puissiez-vous revenir heureux et victorieux ! Le jeune Sipehdar fit placer les timbales sur les éléphants, fit monter a cheval les braves et monta lui-même. Kaous accompagna son fils pendant une journée, les deux yeux pleins de larmes. À la fin ils s'embrassèrent, leurs yeux versaient du sang comme les nuages du printemps versent la pluie ; leurs pleurs excitèrent des lamentations dans toute l'armée ; leurs cœurs avaient un pressentiment qu'ils ne se reverraient pas. Telle est la manière d'agir de la fortune mobile : elle vient chargée tantôt de miel, tantôt de poison.

Kaous s'en retourna à son palais, et Siawusch, avec son armée pleine d'ardeur, entra dans le Zaboulistan. Il se rendit, avec Rustem au corps d'éléphant, auprès du Destan, et resta pendant un mois chez Zal aux traces fortunées, se réjouissant par des chants et avec du vin. Tantôt il était chez Rustem la coupe en main, tantôt il s'asseyait avec Zewareh, tantôt il se mettait gaiement sur le trône de M, Umt il allait chasser dans les roseaux. Quand ce mois fut passé, il mit en marche son armée ; Rustem partit avec lui, mais Zal resta. Il fut rejoint par des armées venant du Zaboulistan, du Kaboul et de l'Inde, et commandées par des Pehlewans, et partout où se trouvait un prince renommé, il l'appelait auprès de lui. Il marcha ainsi contre la ville d'Hérat, et en emmena beaucoup de fantassins dont il donna le commandement à Zengueh fils de Schaweran. Il se porta ensuite vers Thaiikan et le Mervroud ; tu aurais dit que le ciel le bénissait ; de là il s'approcha de Balkh, et sur toute cette route il n'affligea personne par un mot amer.

De ce côté s'avançaient vers lui, rapidement comme le vent, Guersiwez et Barman avec une armée dont Sipahram commandait l'arrière-garde et Barman l'avant-garde. Ils eurent des nouvelles du jeune prince, on leur dit : Il vient de l'Iran une armée et un jeune roi accompagné de Rustem au corps d'éléphant. Guersiwez envoya sur-le-champ à Afrasiab un dromadaire rapide comme la barque voguant sur l'eau, et lui fit dire : Il arrive de l'Iran une grande armée dont le chef est Siawusch, accompagné des grands. Rustem au corps d'éléphant la dirige ; il tient d'une main un poignard, de l'autre un linceul. Si le roi me l'ordonne, je m'arrêterai avec mon armée pour livrer bataille ; mais il faut que tu prépares tes troupes et que tu ne tardes pas, car le vent va pousser la barque. Ayant dit ces paroles au messager, il lui fit lancer son dromadaire rapidement comme la flamme.

Siawusch ne s'arrêta pas ; il mena son armée contre Balkh avec la vitesse du vent, et les Iraniens s'approchèrent de si près que les Touratiens ne purent plus retarder le combat ni attendre du secours. Guersiwez le guerrier considéra tout et vit qu'il ne pouvait refuser la bataille, et lorsque les Iraniens furent près de lui, il se prépara à combattre aux portes de Balkh. Trois grandes batailles se donnèrent en trois jours, et le quatrième, Siawusch, qui rendait le monde brillant, dirigea vers chacune des portes de la ville un corps de fantassins, et entra dans Balkh à la tête d'une grande armée. Sipahram s'enfuit de l’autre côté du fleuve (de l'Oxus) et se rendit avec son armée auprès d'Afrasiab.

LETTRE DE SIAWUSCH À KAOUS.

Siawusch ayant, avec son armée, pris possession de Balkh, fit écrire une lettre au roi ; il la fit écrire avec du musc, de l'eau de rose et de l'ambre, et sur de la soie, comme il convenait. Il commença par les louanges du Créateur, qui donne la victoire et la bonne fortune, le maître du soleil et de la lune qui tourne, qui donne de la splendeur aux diadèmes, aux trônes et aux couronnes, qui rend puissant qui il veut, et accable de douleur et de malheur qui il lui plaît. On ne voit ni le comment ni le pourquoi de ses ordres, il faut que l'intelligence de l’homme se résigne à cela. Puisse Dieu, qui a créé le monde, qui a fait tout ce qui est manifeste et tout ce qui est caché, accorder sa grâce au roi ! puisse tout bonheur accompagner Kaous jusqu'à la fin ! Je suis arrivé à Balkh heureux et victorieux, par la grâce du roi, maître de la couronne et du trône. Le combat a duré trois jours ; le quatrième, Dieu le tout-puissant m'a donné la victoire. Sipahram s'est enfui à Termed, et Bahram est parti comme une flèche part de l'arc. Maintenant mon armée s'étend jusqu'au Djihoun, et le monde est soumis à mon casque glorieux. Afrasiab est dans le Sogd avec son armée, lui et ses troupes sont de l'autre côté du fleuve. Si le roi me l'ordonne, je passerai l'eau avec mon armée et livrerai bataille à Afrasiab.

RÉPONSE DE KAOUS À LA. LETTRE DE SIAWUSCH.

Quand le roi de l'Iran eut reçu cette lettre, sa couronne et son trône s'élevèrent jusqu'à Saturne. Il implora Dieu et le pria de lui faire la grâce que ce jeune arbre portât du fruit. Puis il écrit, dans l'allégresse de son cœur, une réponse semblable au vert printemps et au paradis plein de délices, disant : Que Dieu qui a créé le soleil et la lune, le maître du monde, le distributeur des couronnes et des trônes, ne cesse d'accorder à ton âme le bonheur, et de délivrer ton cœur de douleur et de peine ! qu'il te conserve toujours la victoire et la gloire, la couronne du pouvoir et le diadème de la puissance ! Tu as conduit ton armée, tu as recherché le combat ; la fortune, la bravoure et la droiture sont ton partage. Tes lèvres sentent encore le lait, et déjà l'écorce qui couvre ton arc s'est déchirée dans la bataille. Puisse ton corps rester toujours sain, et ton âme brillante toujours atteindre l'objet de ses désirs ! Maintenant que les combats t'ont donne la victoire, il faut que lu procèdes avec précaution. Ne disperse pas ton armée, mets-toi en marche et prépare-toi un lieu de séjour ; car ce Turc est plein de ruse et de malveillance, il vient d'une vile race et est vil lui-même ; mais il a une couronne et du pouvoir, et sa tête s'élève au-dessus de la lune brillante. Ne te hâte pas de l'attaquer, car il viendra lui-même te combattre ; et quand il passera de ce côté du Djihoun, il traînera dans le sang le pan de sa robe.

Kaous apposa son sceau sur la lettre et appela devant lui le messager ; il lui donna la lettre et lui ordonna de s'en retourner et de se hâter à travers les montagnes et les vallées. Le messager arriva auprès de Siawusch, et le prince, en voyant la lettre du roi de l'Iran, baisa la terre ; il se réjouit dans son âme, il sourit et porta la lettre à son front Siawusch suivit l’ordre prudent du roi, et ne dévia en rien de l'obéissance qu'il lui devait

Après ces événements, Guersiwez au cœur de lion arriva auprès du roi du Touran, rapide comme l'éclair, et lui conta ce qui devait lui déplaire et être amer pour lui, disant : Le Sipehbed Siawusch esl arrivé devant Balkh ; son armée est conduite par Rustem, elle est innombrable, et l'on y compte beaucoup de grands avides de guerre. Pour un de nous il y avait plus de cinquante Iraniens portant haut la tête et armés de massues à tête de bœuf. Leurs fantassins sont arrivés comme la flamme qui s'élance, armés de boucliers, de flèches et de carquois. Il n'y a pas d'aigle qui vole comme eux, et le sommeil n'a sur eux aucune prise. Ils se sont présentés au combat pendant trois jours et trois nuits, et les corps de nos braves et leurs chevaux se sont fatigués ; un Iranien, au contraire, quand il sentait le besoin de dormir, s'éloignait en toute hâte de la mêlée, dormait, se relevait rafraîchi, et combattait de nouveau.

Ce discours mit Afrasiab tout en feu, il s'écria : Que parles-tu tant de repos et de sommeil ? Il regarda Guersiwez, tu aurais dit qu'il voulait le déchirer. Il poussa un cri de fureur et le cbassa de sa présence, il n'était pas maître de sa colère. Ensuite il fit appeler mille grands et apprêter un festin pour eux.

AFRASIAB A UN REVE ET EN EST EFFRAYE.

On couvrit toute la plaine de pavillons, et tout le Soghd fut paré selon la manière des Chinois. Les grands passèrent gaiement la journée, et quand le soleil qui éclaire le monde eut disparu et que le besoin de repos et de sommeil se fit sentir, Afrasiab se jeta sur sa couche.

Lorsqu'une partie de la nuit sombre fut passée, on entendit dans l'appartement d'Afrasiab un bruit comme de quelqu'un qui parle dans la fièvre, et ce lieu de repos et de sommeil en fut ébranlé. Les serviteurs sautèrent vite sur leurs pieds et se mirent à crier et à se lamenter. On avertit Guersiwez que le trône du roi des rois s'était obscurci ; il accourut au palais du roi et le vit par terre, dormant au milieu de la chambre. Il le pressa contre son sein et lui dit : Raconte à ton frère ce qui test arrivé. Le roi lui répondit : Ne me fais pas de questions, ne m'adresse maintenant aucune parole ; et pour que je reprenne mes sens, presse-moi contre toi et tiens-moi ferme un moment.

Quelques instants s'étant ainsi passés, le roi revint à lui, et vit le monde rempli de lamentations et de cris. On apporta des flambeaux, et Afrasiab s'assit sur le trône, tremblant comme une branche d’arbre. Guersiwez avide de gloire lui demanda d'ouvrir ses lèvres et de raconter cette aventure étonnante. Le glorieux Afrasiab répondit : Jamais personne n'aura un rêve pareil, jamais jeunes ou vieux ne m'ont raconté une chose pareille à ce que j'ai vu dans cette nuit sombre. J'ai vu en rêve une plaine remplie de serpents, la terre couverte de poussière, le ciel plein d'aigles. La terre était une masse sèche ; lu aurais dit que le ciel, depuis que le monde existe, ne lui avait jamais montré sa face. Ma tente était dressée vers les confins de la plaine et entourée d'une armée de braves ; un grand vent se leva, qui fit voler la poussière et qui jeta par terre mon étendard ; de tous côtés coulèrent des ruisseaux de sang qui renversaient mes tentes et leur enceinte ; je vis un nombre incalculable de mes braves dont les têtes étaient coupées et les corps jetés vilement par terre ; je vis une armée d'Iraniens qui se précipita comme un ouragan, les uns tenant en main des lances, les autres des flèches et des arcs. Chacune de leurs lances portait une tête et chaque cavalier en portait une autre dans ses bras. Cent mille Iraniens armés de lances et vêtus de noir se jetèrent sur mon trône, ils m'arrachèrent de mon siège, ils m'enlevèrent, les mains liées. Je voyais autour de moi beaucoup d'hommes, mais aucun de mes serviteurs n'était auprès de moi. Un Pehlewan renommé et plein de fierté me mena en courant devant Kaous ; je vis un trône semblable à la lune brillante, sur lequel se tenait le roi Kaous, et auprès de lui était assis un jeune homme dont les joues ressemblaient à la lune. Il n'avait pas plus de deux fois sept ans, et quand il me vit enchaîné devant lui, il s'élança comme un lion furieux pour me couper en deux avec son épée. Je poussais dans ma peur de longs cris, et les cris et la peur m'ont réveillé.

Guersiwez lui dit : Ce rêve du roi ne présage que tout ce que ses amis désirent, il lui présage l’accomplissement de ses vœux, la conservation de sa couronne et de son trône, la destruction de la fortune de ses ennemis. Il nous faut quelqu'un qui sache interpréter les rêves et qui se soit beaucoup occupé de cet art. Nous appellerons les sages et les astrologues choisis parmi les Mobeds à l'esprit prudent.

AFRASIAB FAIT INTERPRETER SON SONGE.

Tous ceux qui connaissaient cet art, qu'ils fussent éloignés ou qu'ils fussent auprès de la cour du roi, se rassemblèrent dans le palais du maître pour entendre ce que le roi avait à leur demander. Afrasiab les fit appeler, leur assigna des places d'honneur près de lui, et leur parla à eux tous, grands et petits. Il s'adressa en ces termes aux sages renommés, aux astrologues et aux Mobeds : Personne au monde ne doit entendre parler, ni en public ni en secret, de ce songe et de ce que je vais vous raconter ; et si quelqu'un laisse échapper de ses lèvres un mot sur cette affaire, je lui trancherai la tête. Il leur donna beaucoup d'or et d'argent, pour qu'aucun d'eux, effrayé par ces paroles, ne s'éloignât ; ensuite il leur raconta son rêve. Lorsque le grand Mobed eut entendu ce récit, il eut peur et demanda au roi une promesse, disant : Qui pourrait interpréter ce rêve selon la vérité ? à moins que le roi ne fasse une convention avec son esclave, et ne nous donne sa parole pour garantir que nous pouvons lui dévoiler tout ce que nous avons à dire, sans que nous ayons à souffrir de violences. Le roi prit l'engagement qu'on lui demandait et promit de ne leur faire aucun mal.

Le Mobed qui portait la parole était un homme de tête qui savait résoudre les affaires les plus délicates. Il dit : Nous allons, d'après le rêve d roi, dire tout ce qui est secret. Sache que dans ce moment les chefs pleins de courage amènent de l'Iran une grande armée, et qu'à leur tête marche un fils du roi, entouré d'un grand nombre de conseillers pleins d'expérience. Kaous l'envoie parce qu'il espère, d'après son horoscope, que son fils détruira ce royaume. Or si le roi combat Siawusch, le sang rendra la face du monde rouge comme du brocart ; Siawusch ne laissera pas en vie un seul Turc, et le roi se repentira de lui avoir fait la guerre ; et quand même Siawusch mourrait de la main du roi, le trône ne resterait pourtant pas dans le pays de Touran, et la terre entière se remplirait de discorde, de combats et de vengeance au sujet de Siawusch. C'est alors que tu reconnaîtrais la vérité de mes paroles, car les pertes d'hommes auraient réduit ton pays à un désert. Quand même le roi deviendrait un oiseau ailé, il ne pourrait sortir de cette sphère qui tourne. C’est ainsi que le ciel accomplit sa rotation, tantôt rempli de colère, tantôt plein d'amour.

A ces paroles, Afrasiab devint soucieux et ne se hâta pas de commencer la guerre. Il dévoila à Guersiwez ces secrets et lui raconta les paroles mystérieuses qu'a avait entendues, disant : ce Si je n'envoie pas d'armée contre Siawusch, personne ne viendra nous combattre ; alors ni lui ni moi ne perdrons la vie dans la lutte, et les peuples seront délivrés de ces discordes. Kaous n'aura pas de vengeance à exercer contre moi, et la terre ne sera pas remplie de désordre. Il faut donc qu'au lieu de rechercher la possession du monde et les combats, je ne cherche que la paix. J'enverrai à Siawusch de l'argent et de Toi, une couronne, un trône, un casque et une ceinture. Minoutchehr n'a pas divisé le monde selon la justice, et a fait trop grande la part du roi de l'Iran ; mais en ne touchant pas à la distribution de la terre, telle qu'elle a été faite anciennement, j'espère que ces malheurs ne me frapperont pas, et que ces deux flammes s'éteindront dans l'eau du Djihaun. Quand j’aurai cousu avec de For l'œil de tout prétexte de guerre, il faudra bien que le ciel m'épargne les malheurs. Je ne demande pas d'autre sort que ce qui est écrit ; car il faut que toute chose croisse, telle que Dieu l'a semée.

AFRASIAB TIENT CONSEIL AVEC LES GRANDS.

Quand la moitié d'une rotation du ciel fut achevée, et que le soleil brillant eut montré sa face, les grands se présentèrent devant le roi humblement et couverts de leurs casques. Le roi tint une assemblée de sages et de Mobeds intelligents et prudents ; il leur parla ainsi : Toute ma vie je n'ai vu sortir de la guerre que du mal ; grand est le nombre des hommes illustres parmi les Iraniens qui sont morts de ma main dans le combat, nombreuses sont les villes qui sont devenues des hôpitaux, nombreux les jardins de roses qui se sont couverts d'épines, nombreux les parcs où j'ai livré bataille, et partout on voit les traces de mes armées. Quand le roi du mondé se livre à l'injustice, tout ce qui est beau disparait ; l'onagre ne met plus bas dans le désert en temps propice, et les petits des faucons deviennent aveugles ; les mamelles des bêtes fauves ne donnent plus de lait, et l'eau devient noire dans les sources ; les puits se sèchent dans le monde entier, et la bourse du musc perd son parfum ; la justice s’enfuit devant la tyrannie, et le mensonge paraît de tous côtés. Mon cœur est fatigué des combats et du mal, et je veux chercher la voie de Dieu. Ramenons maintenant la sagesse et la justice, que la paix succède aux soucis et aux peines, que nos guerres cessent de troubler le monde, et que la mort ne vienne plus surprendre les hommes. Deux tiers du monde sont sous mes pieds, je tiens ma cour dans l'Iran et dans le Touran. Regardez combien de peuples guerriers m'apportent tous les ans de lourds tributs. Si vous partagez mon avis, j'enverrai un message à Rustem, je chercherai à ouvrir la porte de la paix avec Siawusch et lui enverrai des dons sans mesure. Les grands, l'un après l'autre, lui répondirent, ils votèrent tous pour la douceur et la paix, disant : Tu es le roi, et nous sommes des esclaves, notre cœur ne demande que ce que tu ordonnes. Ils partirent tous, la tête remplie du désir de la justice, et aucun ne pensait aux peines et aux travaux de la guerre.

Le roi regarda alors Guersiwez et lui dit : Prépare-toi à agir et mets-toi en route ; prépare-toi en toute hâte, ne t'arrête pas pour discourir, et choisis dans l'armée deux cents cavaliers. Porte à Siawusch les présents et les trésors que j'ai préparés, des chevaux arabes à la bride d'or, des épées indiennes au fourreau d'or, une couronne ornée de pierreries dignes d'un roi, et cent charges de chameaux de tapis ; emmène avec toi deux cents esclaves, garçons et filles, et dis à Siawusch que je ne suis point en guerre contre lui ; fais-lui beaucoup de questions, et dis-lui que nous n'avons pas fait d'invasion dans le pays d'Iran, que tout jusqu'au cours du Djihoun est à moi, et que je suis dans le Soghd, qui est un royaume distinct. Le monde est malheureusement bouleversé depuis les temps de Tour et de Selm le brave ; depuis Iredj, qui fut tué injustement, la raison a abandonné les têtes des hommes puissants, et il n'y a pas eu de séparation régulière des frontières de l'Iran et du Touran, car on ne pouvait s'entendre au milieu des vengeances et des guerres. Mais nous espérons en Dieu, qui nous a amené des jours de bonheur et de joie, qui t'a fait naître dans le pays d'Iran et qui fera de toi l'ami des hommes de cœur. Grâce à ton étoile le monde retrouvera du repos, et les guerres et la discorde disparaîtront. Guersiwez se rend auprès de toi, et il éclaircira ton intelligence pénétrante. Divisons le monde comme il fut divisé du temps de Feridoun le héros, qui l'a partagé entre ses fils courageux ; revenons à ce qui fut fait alors, et renonçons aux combats et aux vengeances. Tu es un roi, répète mes paroles au roi de l'Iran pour attendrir son cœur avide de guerre. Ensuite, ô Guersiwez, tu parleras dans le même sens à Rustem au corps d'éléphant, tu lui diras beaucoup de paroles amicales, et pour que cette affaire se conclue, tu lui porteras des présents semblables à ceux que tu auras donnés à Siawusch, à l'exception du trône d'or, car il n'est pas roi, et un Pehlewan ne serait pas à sa place sur un trône.

GUERSIWEZ ARRIVE AUPRES DE SIAWUSCH.

Guersiwez emporta ces présents, qui rendaient brillante la face de la terre ; il chemina en toute hâte jusqu'au rivage du Djihoun. Là il choisit un de ses braves pour se faire annoncer, pour faire dire au roi que Guersiwez s'approchait en grande pompe. Guersiwez traversa le fleuve le même jour dans une barque, et marcha vers, Balkh, le cœur plein d'impatience. Son messager arriva à la cour du roi et lui dit que Guersiwez était en route. Siawusch appela le héros au corps d'éléphant et lui parla longuement de cette nouvelle.

Guersiwez s'approcha du palais, et Siawusch ordonna qu'on le fit entrer ; et lorsqu'il le vit, il se leva vivement et en souriant, et lui adressa beaucoup de paroles polies. Guersiwez baisa la terre à une grande distance ; ses joues étaient rouges de honte, son cœur était plein de terreur. Siawusch lui assigna un siège au-dessous de son trône, et lui fit des questions empressées sur la santé d'Afrasiab. Guersiwez écouta le jeune roi, il regarda cette tête jeune et ce trône brillant ; ensuite il s'adressa à Rustem, disant : Aussitôt qu'Afrasiab a eu de tes nouvelles, il a envoyé au roi en toute hâte un souvenir que j'apporte avec moi. Il ordonna alors qu'on apportât les présents et qu'on les fit passer devant Siawusch. Depuis les murs de la ville jusqu'au palais du roi on ne voyait qu'argent, chevaux, esclaves et troupes ; personne n'en savait la mesure et le nombre, ni combien il y avait d'or, de couronnes et de trônes élevés. Tous les esclaves portaient des casques et des ceintures, toutes les esclaves avaient des bracelets et des colliers d'or. Siawusch admira beaucoup ces présents et sourit ; il les regarda et prêta l'oreille au message de Guersiwez ; à la fin Rustem dit : Livrons-nous à la joie pendant une semaine, avant de parler de réponse. Il nous faut beaucoup réfléchir sur cette demande et adresser des questions à tout le monde. Guersiwez ayant entendu ces paroles, toucha de son front et de ses cheveux le trône de Siawusch. On lui prépara une demeure ornée de brocarts, et l'on appela les cuisiniers.

Siawusch et Rustem au corps d'éléphant s'éloignèrent de la fouie ; ces deux héros pleins de prudence s'assirent et discutèrent sur toute chose grande et petite ; Rustem eut des soupçons sur cette affaire et sur cette arrivée subite de Guersiwez. Ils envoyèrent de tous côtés des éclaireurs, et se préparèrent, comme il convient, à tout événement. Siawusch s'adressa à Rustem et lui dit : Il faut que nous percions ce mystère. Quel peut être le but de cette demande de paix ? Réfléchis quel peut être l'antidote de ce poison. Indique-moi cent des plus illustres parents d'Afrasiab, qui entourent son trône et qu'il peut nous envoyer comme otages, pour rendre la tranquillité à notre âme inquiète. Ne vois-tu pas que la peur que nous lui inspirons le trouble, et qu'il bat le tambour sous le manteau (qu'il veut cacher ce qui ne peut se cacher). Quand nous aurons conclu avec lui, il nous faudra envoyer auprès du roi un de nos amis qui lui explique ce qui s'est passé, pour que le désir de la vengeance ne fasse pas commettre à Kaous quelque acte insensé. Rustem répondit : C'est ainsi que nous ferons, et ce n'est qu'ainsi qu'un traité pourra se conclure.

SIAWUSCH CONCLUT UN TRAITE AVEC AFRASIAB.

À l'aube du jour Guersiwez se présenta à la cour, revêtu d'un casque et d'une ceinture, comme c'est la coutume. Il s'approcha de Siawusch, baisa la terre et bénit le roi. Siawusch lui demanda comment il avait passé la nuit au milieu de l'armée, des fêtes et du bruit Ensuite il lui dit : Nous avons délibéré sur ta proposition et sur tes paroles, et nous voulons tous deux sincèrement bannir toute haine de notre cœur. Rends à Afrasiab notre réponse et dis-lui : Écarte de ton cœur tout désir de vengeance ; car quand on voit les suites du mal, on s'abstient de le faire. Un cœur soumis à l'intelligence est semblable à un trésor rempli de choses précieuses ; et s'il n'y a sous le miel de tes paroles aucun poison caché, si ton cœur est libre de tout sentiment pénible et haineux, si tu veux sérieusement faire un traité, il faut que tu m'envoies pour otages cent hommes liés à toi par le sang, des braves que Rustem connaît, et dont il te lira les noms, pour qu'ils me soient garants de tes promesses. Ensuite il faut que tu évacues toutes les parties de l'Iran qui se trouvent en ton pouvoir, que tu retournes dans le Touran et que tu renonces pour longtemps à la guerre et aux combats. Il faut qu'il n'y ait dans le monde que du bonheur, et que nous n'armions pas un seul homme. J'enverrai de mon côté une lettre au roi pour qu'il accepte la paix et rappelle son armée. Guersiwez expédia sur-le-champ un cavalier rapide comme le vent, et lui dit : Ne laisse pas surprendre ta tête par le sommeil, va en toute hâte auprès d'Afrasiab ; dis-lui que nous avons fait diligence, et que nous avons obtenu tout ce qu'il désirait, mais que Siawusch lui demande des otages si l'on veut qu'il renonce à la guerre.

Le cavalier arriva auprès d'Afrasiab et s'acquitta du message de Siawusch et du glorieux Guersiwez. Quand le roi eut entendu les paroles de l'envoyé, il se tordit longtemps et ne sut à quoi se résoudre. Il se dit : Si ma cour vient à perdre ces cent hommes qui sont tous mes parents, il y aura une grande lacune au jour de la bataille, et il ne me restera aucun ami dans mon pays. Mais si je dis à Siawusch : Ne me demande pas d'otages, il tiendra pour mensongères toutes mes paroles. Il faut donc que je lui en envoie, puisqu'il ne veut pas faire la paix sans garantie. J'espère qu'alors ces malheurs ne m'atteindront pas, et il vaut mieux agir comme un homme prudent que comme un insensé. Il désigna alors, suivant la liste de Rustem, près décent de ses parents, et les envoya auprès du roi de l'Iran, en leur donnant des robes d'honneur et beaucoup de présents. Il fit sonner les trompettes et battre les timbales, et leva son camp ; il évacua Boukhara, le Soghd, Samarkand, Djadj Sipendjab et tout ce pays, ainsi que son trône d'ivoire, et se retira avec son armée à Gang, sans chercher un prétexte pour rester et sans tarder. Lorsque Rustem eut connaissance de son départ, il bannit ses soupçons ; il courut auprès de Siawusch rapidement comme la poussière qui vole, et lui raconta tout ce qu'il avait entendu. Il lui dit : Maintenant que tout est accompli, il conviendrait de laisser partir Guersiwez. Siawusch fit préparer un présent, et l’on choisit une armure, un casque, une ceinture, un cheval arabe au frein d'or et une épée indienne à fourreau d'or. Quand Guersiwez vit ce présent du roi, tu aurais dit qu'il voyait la lune sur la terre. Il partit en prononçant des bénédictions ; tu aurais dit qu'il enroulait la terre son ses pas.

SIAWUSCH ENVOIE RUSTEM AUPRES DE KAOUS.

Siawusch s'assit sur le trône d'ivoire et suspendit sa couronne au-dessous du trône. Il tint conseil sur le choix d'un brave de l'armée, au doux langage et bon cavalier, qui pût donner à ses paroles de la couleur et du parfum, et dont l'humeur de Kaous s'accommodât. Rustem lui dit : Qui est-ce qui osera porter un pareil message ? Kaous est ce qu'il a toujours été, et sa sévérité, au lieu de diminuer, ne fait qu'augmenter. Mais moi je peux aller auprès de lui et lui dévoiler le secret ; je déchirerai la terre si tu le désires, et si je vais à la cour, je n'en attends que de l'honneur pour toi. Siawusch fut aise de ces paroles, et renonça au projet d'envoyer des messagers. Lui et Rustem s'assirent ensemble et concertèrent toute chose grande et petite. Siawusch fit venir un scribe, et mêlant dans sa pensée du vin et du lait, il commença sa lettre par les louanges du Créateur, de qui vient toute force, toute gloire et toute vertu, qui est le maître de l'intelligence, du temps et du pouvoir, qui nourrit l'esprit et l'âme, aux ordres duquel personne ne peut se soustraire. Si quelqu'un se dérobait à l'obéissance qu'on lui doit, il n'éprouverait dans le monde que des défaites, car l'agrandissement et le bonheur viennent de Dieu. Puisse le créateur du soleil et de la lune, qui donne de la splendeur aux couronnes et aux trônes, répandre ses grâces sur le roi, le maître du monde, l'élu d'entre les grands, lui dont l'esprit approfondit le bien et le mal, lui dont la stature est la colonne qui soutient l'intelligence ! Je suis arrivé à Balkh et j'ai joui de la vie dans le gai printemps. Aussitôt qu'Afrasiab a su mon arrivée, le soleil s'est obscurci devant ses yeux ; il savait que sa position devenait difficile : le monde se troublait devant lui et sa fortune baissait. Son frère est venu auprès de moi avec des présents et beaucoup d'esclaves belles et parées : il est venu demander la protection du roi du monde et promettre de renoncer à la couronne et au trône des rois, de se contenter des limites de son royaume, et de ne pas prétendre à plus qu'à sa place et à l'honneur qui lui est dû ; de ne plus fouler la terre d'Iran, et d'épurer son cœur de toute envie de vengeance et de combats. Enfin Afrasiab m'a envoyé pour otages cent de ses parents. Rustem part pour te soumettre ces demandes, et il serait convenable que tu les accordasses par l'effet de ta bienveillance, dont la douceur de tes traits m'est garant. Rustem partit pour se rendre auprès du roi, avec des étendards et un cortège convenable, et de son côté Guersiwez le bienveillant se rendit auprès du roi du Touran. Aussitôt que Guersiwez, qui s'était hâté, fut arrivé auprès d'Afrasiab, il lui parla longuement de Siawusch, disant qu'il n'avait pas son égal en beauté, en bonne mine et en bravoure, eu prudence, en modestie et en éloquence, qu'il était courageux, éloquent et bon cavalier, qu'on dirait qu'il tenait l'intelligence entre ses bras. Le roi sourit et lui dit : Un moyen de salut vaut mieux qu'un combat, ô mon ami ! Mon cœur était accablé parce songe, et je voyais du haut de ma fortune des signes de déclin. J'étais soucieux, et je cherchais un goye de salut afin de ne pas périr, je le préparai avec des trésors et de l'argent, et l'événement est tel que je l'ai voulu.

RUSTEM REND COMPTE A KAOUS.

De son côté, Rustem le lion était arrivé auprès du roi de l'Iran, vile comme la poussière qui vole. Il se présenta devant lui, tenant les mains croisées sur sa poitrine. Le roi se leva de son siège, lui adressa les questions d'usage et le serra dans ses bras. Il lui demanda des nouvelles de son fils et de ce qui s'était passé, de ses braves, des combats et de l'état de son armée, et pourquoi il revenait. Rustem répondit d'abord au sujet de Siawusch avec de grandes louanges, et remit sa lettre au roi. Un scribe renommé la lut, et la joue du roi devint noire comme la suie.

Il dit à Rustem : Je crois que c'est un jeune homme généreux candide ; mais toi qui es un homme et non un enfant, qui connais le monde, qui as vu le bien et le mal sous toutes les formes, qui n'as pas d'égal dans le monde, toi de qui les lions empruntent le courage dans les combats, n'as-tu pas vu ce que j'ai souffert d'Afrasiab, et que j'ai été privé par lui de la faim, du sommeil et du repos ? J'aurais dû partir, et je me suis laissé arrêter : ma tête était remplie d'ardeur pour la guerre, mais je ne suis pas parti parce qu'on me disait sans cesse : Ne pars pas, reste, et laisse le jeune prince prendre les armes. Quand arrive la vengeance de Dieu, alors le mal doit être la récompense du mai ; mais vous avez accepté les trésors de cet homme vil, et c'est ainsi que votre cœur a été apaisé ; l'or, arraché par Afrasiab à son peuple innocent, a détourné votre tête de la bonne voie. Et cette centaine de misérables Turcs de basse naissance, fils de pères dont le nom est inconnu, crois-tu qu'Afrasiab sera en peine de ces otages ? Ils ne sont à ses yeux que de l'eau du ruisseau.

 Mais si vous avez fait une chose insensée, moi du moins je ne suis pas las de guerre et de combats. J'enverrai maintenant auprès de Siawusch un homme sage qui pourra Je guider, et voici l’ordre que je donnerai à mon fils : Allume un grand bûcher, lie les pieds des Turcs avec de lourdes chaînes, jette dans le feu tous les présents que tu as reçus et garde-toi de toucher à aucun ; ensuite envoie-moi les prisonniers, car je veux leur trancher la tête. Marche sans délai avec ton armée avide de combats, jusqu'à la cour d'Afrasiab ; lâche la main à tes troupes pour qu'elles s'avancent comme des loups qui se jettent sur des agneaux. Si tu veux prendre la peine de leur enseigner à faire le mal, tous les braves se mettront à dévaster et à brûler, et Afrasiab viendra te combattre, car le repos et le sommeil lui seront devenus amers.

Rustem lui répondit : O roi, ne te désole pas de ce qui s'est passé. Ecoute d'abord mes paroles, ensuite tu feras selon ta volonté, car tu es le maître du monde. Tu nous avais ordonné de tenir, dans la guerre contre Afrasiab, notre vaillante armée de ce côté du fleuve jusqu'à ce qu'il nous attaquât, parce qu'il se hâterait de le faire. Nous nous sommes avancés jusqu'au bord du fleuve, pour qu'Afrasiab vînt nous combattre ; mais il a été le premier à ouvrir la porte de la paix, et il n'aurait pas été juste d'attaquer un homme qui ne demandait que paix, fêtes et festins. Ensuite songe qu'un roi qui romprait un traité ne serait pas approuvé par ses amis. Siawusch n'a pas assisté à une seule fête avant d'avoir remporté la victoire. Que veux-tu de plus que la couronne, le trône et le sceau royal, la tranquillité et les trésors du pays d'Iran ? Tu as tout cela ; ne cherche pas follement la guerre, n'inonde pas de larmes ton cœur joyeux. Si Afrasiab a en secret l'intention de violer la parole qu'il a donnée dans son traité, nous ne sommes pas las de le combattre, et nos épées et nos griffes de lion sont prêtes. Asseyez-vous, toi et le noble Siawusch, heureux et contents sur le trône d'or, dans le pays d'Iran ; et moi j'emmènerai du Zaboulistan une petite armée, je détruirai le trône du Touran, j'obscurcirai avec ma massue de guerre la lumière du soleil devant Afrasiab. Moi et lui nous avons souvent combattu l'un contre l'autre, et il se peut qu'il ne veuille pas s'y exposer de nouveau. Ne demande pas à ton fils de manquer à sa parole, ne lui ordonne pas ce qu'il ne pourrait faire que par un crime. Mais pourquoi ne parlerais-je pas ouvertement ? Siawusch ne violera jamais son traité, et ce que le roi médite frappera d'horreur ce prince illustre. Ne trouble pas la fortune de ton fils, car ton cœur n'éprouverait plus jamais de bonheur.

KAOUS RENVOIE RUSTEM DANS LE SÉISTAN.

Kaous écouta ces paroles et en fut courroucé ; il était confondu et n'osait pas lever les yeux. A la fin le roi du monde dit à Rustem : w La vérité ne reste jamais cachée. C'est toi qui a mis cela dans la te à Siawusch, c'est toi qui as arraché de son âme la racine de la vengeance ; et en cela tu as cherché ton propre repos, et non pas la gloire du trône, de la couronne et du sceau. Reste ici jusqu'à ce que le Sipehdar Thous ait lié les timbales sur le dos des éléphants pour s'occuper de cette affaire. Je vais envoyer un dromadaire à Balkh pour y porter une lettre et des paroles amères ; et si Siawusch veut me désobéir et se soustraire à ses devoirs envers moi, il cédera le commandement au Sipehbed Thous, qui le renverra de l'armée lui et ses amis, et je lui ferai voir ce qu'il peut gagner s'il s'avise de faire le maître. Quant à toi, je cesse de l'appeler mon ami, je ne veux plus que tu combattes pour moi.

Rustem se mit en colère et dit à haute voix : Le firmament ne peut cacher ma tête. Tu tiens Thous le brave pour un Rustem : sache qu'il n'y a pas beaucoup de Rustems dans le monde. Il dit, et quitta le roi, l'âme remplie de courroux et le visage pâle de colère ; il partit avec son escorte et marcha en toute hâte vers le Séistan.

En même temps le roi fit venir Thous et lui ordonna de se mettre en marche avec son armée. Thous sortit de devant Kaous et ordonna que l'armée se préparât, que l’on tint prêts les clairons et les timbales, que l’on disposât tout pour la marche, et que les braves renonçassent à tout repos de l'âme et de l'esprit.

KAOUS REPOND A LA LETTRE DE SIAWUSCH.

Le roi fit caparaçonner un dromadaire et ordonna qu'on le tînt prêt à partir ; ensuite il appela son scribe, il lui assigna un siège devant son trône, et, plein de colère et de rage, la bouche remplie de paroles amères, les joues rouges comme la couleur du vin, il lui fit écrire une lettre. Il la commença par les louanges du Créateur, maître de la paix et de la guerre, maitre de Mars, de Saturne et de la lune, maître du bonheur et du malheur, de la gloire et du trône, à qui obéit le ciel qui tourne, lui qui répand de tous côtés la lumière du soleil. Puissent, ô mon fils, la santé et la fortune, la couronne et le trône te rester à jamais, quand même ton cœur oublierait mes conseils, quand même ta tête serait troublée par le vertige de la jeunesse ! Tu as ouï raconter ce que l'ennemi a fait dans l'Iran, quand il a été victorieux au jour du combat : ne recherche donc pas follement son amitié, ne contribue pas à la gloire de sa cour ; ne livre pas étourdiment ta tête aux ruses des méchants, si tu ne veux pas que le ciel qui tourne te jette dans l’affliction.

et Envoie à ma cour les otages que tu tiens. Personne n'a jamais vu d'alliance entre la main et le pied, et si Afrasiab te trompe, il ne faut pas t'en étonner. Je le juge d'après ce qui m'est arrivé avec lui ; car maintes fois il m'a détourné du combat par ses paroles mensongères. Je n'ai jamais prononcé le mot de paix, et tu n'as pas suivi mes ordres. Tu as mené joyeuse vie avec de belles esclaves, et tu as reculé devant le combat ; et Rustem n'est jamais rassasié de trésors amassés ni de présents. L’espoir de me succéder sur ce vil trône impérial t'a fait perdre l'amour des combats. Mais c'est avec l'épée qu'il faut ouvrir la porte des richesses, et c'est par la conquête des provinces qu'un roi devient glorieux. Quand le Sipehbed Thous sera arrivé auprès de toi, il réglera convenablement tout ce qui te regarde, et tu placeras alors sur des ânes les otages que tu tiens lourdement enchaînés. L'intention secrète des sphères puissantes est de mettre, par cette paix, ta vie en péril ; la nouvelle de ce malheur arrivera dans l'Iran, et nos jours de bonheur en seront ternis. Pars donc, prépare-toi à la vengeance et à l'invasion, et ne fais pas de longs discours là-dessus. Quand tu seras prêt pour la lutte et les surprises de nuit, quand tu auras soulevé une poussière noire grande comme le Djihoun, alors Afrasiab ne laissera pas aller sa tête au sommeil, et il viendra te combattre. Mais si tu portes affection à cet Ahriman, si tu ne veux pas qu'on t'appelle violateur de traités, cède le commandement de l'armée à l'illustre Thous et reviens ici, car alors tu n'es pas un homme fait pour les luttes, la gloire et la guerre. On apposa le sceau du roi sur la lettre, et le dromadaire prenant sa course déchira la route. Lorsque Siawusch reçut la lettre et qu'il vit ces mauvaises paroles, il manda le messager, le questionna, s'enquit de ce qui s'était passé, et en tira toute la vérité. Le messager lui raconta ce que Kaous avait dit à Rustem, et comment celui-ci s'était mis en colère contre le roi et contre Thous. Siawusch écoula ce récit, et fut mécontent de Rustem et de ce qu'il avait fait. Son cœur s'inquiéta des actions de son père, du sort des otages turcs et de l'issue de la guerre ; il se dit : Voilà cent braves cavaliers, parents d'un roi si illustre, tous hommes de bien, tous innocents : si je les envoie auprès du roi de l'Iran, il ne leur adressera aucune question, et sans hésiter un instant, les fera sur-le-champ attacher vivants au gibet. Comment oserais-je en demander pardon à Dieu ? Hélas ! les actions de mon père attirent du malheur sur ma tête. Si je fais la guerre au roi du Touran follement et sans qu'il ait commis de faute, Dieu le maître du monde ne m'approuvera pas, et le peuple élèvera sa voix contre moi ; et si je retourne à la cour du roi, laissant à Thous le commandement de l'armée, il m'en arrivera également du mal. le ne vois que perdition à droite et à gauche, et perdition devant moi. Soudabeh ne sera aussi pour moi qu'une source de malheur, et je ne sais quels destins Dieu me réserve.

SIAWUSCH CONSULTE BAHRAM ET ZENGUEH.

Alors Siawusch appela auprès de lui deux d'entre les grands de l'armée, Bahram et Zengueh fils de Schaweran, pour leur confier ce secret ; il renvoya tout le monde de la salle et les fit asseoir devant lui, car c'étaient les deux confidents de ses secrets depuis que Rustem avait quitté l'armée. Il leur dit : Ma mauvaise fortune m'attire beaucoup de malheurs. Le cœur de Kaous, dans son amour pour moi, était comme un arbre chargé de feuilles et de fruits ; mais depuis que Soudabeh l'a perverti, on dirait qu'il est changé en poison pénétrant. L'appartement de cette femme est devenu ma prison, et la destinée qui me souriait a été flétrie par elle. Tel a été mon sort, que le fruit de l'amour de cette femme a été pour moi un feu dévorant. J'ai préféré aux festins du roi les fatigues et les combats, je suis resté loin de tout plaisir et de toute fêle. Il y avait à Balkh une grande armée sous le commandement de Guersiwez le guerrier, et dans le Soghd était campé Afrasiab, rempli de haine et entouré de cent mille hommes prêts à tirer l'épée. Nous sommes partis comme un ouragan, nous n'ayons pas hésité un instant à combattre. Lorsque les Touraniens ont été expulsés de toute la province, ils ont envoyé des otages et ces présents, et tous les Mobeds ont été d'avis que nous quittions le champ de bataille. Car quand on combat pour s'agrandir, et qu'on a obtenu des trésors et des provinces, pourquoi continuer méchamment à verser du sang et à jeter dans les cœurs le germe de la vengeance ? Un roi qui n'a pas de cervelle ne peut discerner le bon du mauvais. Kobad a paru, et il est mort ; il a laissé l'empire à Kaous, et depuis ce temps il faut regarder tout comme perdu. Kaous n'approuve pas ce que j'ai fait, il ne cherche qu’à me mettre en peine et en détresse. Il m'ordonne follement de faire la guerre ; je crains qu'il ne tienne aucun compte de mes serments, et pourtant il ne faut pas se soustraire aux ordres de Dieu, il ne faut pas dévier de la voie de ses pères. Il veut me perdre dans ce monde et dans l'autre, et je resterais dans l'état que désirerait le cœur d'Ahriman. Qui sait d'ailleurs à qui la rotation du ciel porterait malheur dans cette guerre ? Oh ! pourquoi ma mère m’a-t-elle mis au monde ! et pourquoi, si je devais naître, la mort ne m'a-t-elle pas emporté ! Quand on est obligé de traîner de pareilles douleurs, on ne se nourrit que d'amertume et de soucis ; la vie alors n’est qu'un arbre qui a crû, mais dont le fruit est du poison, dont la feuille donne la mort. Si après une promesse telle que je l'ai donnée en invoquant Dieu, et après les serments que j'ai faits, je détourne ma tête de la droite voie, si de tous côtés on ne voit que mensonge, les hommes ouvriront partout leurs lèvres pour me maudire comme je l'aurai mérité. Car le monde entier sait que j'ai fait la paix avec le roi des Turcs. Comment Dieu m'approuverait-il, et qu'amènerait sur moi la rotation du ciel, si, contre mes serments, je recommençais la guerre, si je me révoltais contre le ciel et la terre ! Je m'en irai, je chercherai un coin dans le monde où mon nom reste caché à Kaous ; alors arrivera, dans ce monde brillant, ce que Dieu voudra et ordonnera. Maintenant, ô illustre Zengueh fils de Schaweran, prépare-toi pour une grande fatigue ; pars pour la cour d'Afrasiab, ne tarde pas et ne te laisse pas aller au sommeil. Ramène-lui ses otages, rapporte-lui ses trésors de toute espèce, son or, ses joyaux et son trône, et raconte-lui ce qui m'arrive.

Ensuite il dit à Bahram fils de Gouderz : Je te confie cette armée glorieuse, cette frontière, ces éléphants et ces timbales. Tu attendras l'arrivée du Sipehdar Thous, à qui tu remettras l'armée et les trésors, le tout en bon ordre, et tu lui rendras compte de tout, de l'or, des couronnes et des trônes. A ces mots, le cœur de Bahram trembla de ce que Siawusch allait faire, et Zengueh fils de Schaweran versa des larmes de sang et maudit le pays de Hamaveran. Tous deux restaient assis, dans leur douleur, les traits décomposés par l'effet de ces paroles. A la fin Bahram dit : Ce n'est pas ainsi que tu dois agir ; car, séparé de ton père, tu es déplacé partout dans le monde. Écris une lettre au roi, demande qu'il t'envoie une seconde fois Rustem au corps d'éléphant ; et s'il t'ordonne de faire la guerre, fais-la. C'est une affaire qui sera bientôt terminée, à moins que tu ne choisisses le plus long chemin. Si tu préfères le repos, il n'y a en cela aucune difficulté, et tu peux sans honte demander pardon à ton pêne. Si tu voulais m'envoyer auprès de lui, j'éclaircirais son âme obscurcie. Si tes prisonniers te pèsent si fort sur le cœur, renvoie-les libres. N'es-tu pas maître alors de faire la guerre ? Kaous, dans sa lettre, ne t'ordonne que d'entrer en campagne, il n'y a rien dans ce qu'il dit à quoi on ne puisse apporter remède. Faisons la guerre selon l'ordre du roi, rendons étroite la terre à nos ennemis. N'ouvre pas légèrement ton cœur à ces soupçons, et ramène par la douceur la tête de ton père dans tes filets. Ne détruis pas notre fortune au moment où l'arbre de la puissance porte du fruit. N'inonde pas de sang tes yeux, ton trône et ta couronne, ne dessèche pas le cœur de l'arbre royal. Comment la couronne et le trône, l'armée et la cour, le camp et la salle d'audience se passeraient-ils de toi ? La tête et la cervelle de Kaous sont un brasier, et c'est folie de lui en vouloir et de lutter contre lui. Je me tais, car si le ciel en a ordonné autrement, pourquoi ferais-je de longs discours ? Siawusch n'approuva pas le conseil de ces deux sages ; le ciel sublime en avait décidé autrement. Il répondit : A mon avis, l'ordre du roi est au-dessus du soleil et de la lune ; mais il n'y a rien de fort devant Dieu, depuis le brin d'herbe jusqu'à l'éléphant et au tigre : quiconque enfreint l'ordre de Dieu est insensé et n'a pas trouvé le chemin de la sagesse. Faut-il donc étendre la main pour verser du sang ? faut-il être le premier à commencer la guerre entre deux pays ? Et quand mène je m'y résoudrais, le roi me tourmenterait à cause de ces prisonniers, il reviendrait sans cesse sur ce que j'aurai refusé de faire. Et si je quittais ce champ de bataille et revenais auprès de lui sans avoir accompli sa volonté, il me témoignerait son inimitié et sa haine, et couverait dans son sein le feu de son courroux. Mais si vous êtes affligés de ce que je fais, si vous refusez de m'obéir, je serai mon propre messager et mon propre guide, abandonnant mes tentes dans cette plaine. Car ceux qui ne peuvent plus participer à ma fortune, pourquoi les forcerais-je à porter ces peines ? L'âme de ces deux hommes qui portaient haut la tête se flétrit à ces paroles de Siawusch ; ils pleuraient de peur de le perdre, ils étaient dévorés comme d'un feu ardent. Leurs cœurs et leurs yeux voyaient les malheurs que le sort préparait en secret à leur maître, ils savaient qu'ils ne le reverraient plus, et ils pleuraient sur lui. Zengueh lui dit : Nous sommes tes esclaves, et notre cœur est rempli d'amour pour toi : puissent nos corps et nos âmes te servir de rançon ! puissions-nous te rester fidèles jusqu'à la mort !

Le prudent Siawusch ayant entendu cette réponse de son ami, lui dit : Va, et raconte au roi des Turcs ce qui m'est arrivé en cette affaire, comment de cette paix est sortie pour moi la discorde, et comment ce qui est du miel pour lui est pour moi du poison et de la douleur. Dis-lui que je n'ai pas violé notre traité, quoiqu'il en résulte pour moi la perte du trône du pouvoir. Dieu le créateur est mon asile, la terre est mon trône, le ciel est ma couronne. Dis-lui encore qu'il ne me convient pas de retourner imprudemment auprès de Kaous dont je n'ai pas rempli les ordres ; qu'Afrasiab m'ouvre donc un chemin pour que je me rende au lieu où Dieu m'aura assigné une demeure. Je veux chercher sur la terre un pays où mon nom reste caché à Kaous, où je n'entende pas parler de ses mauvaises intentions, et où je puisse pendant quelque temps me reposer de la lutte que fai à soutenir contre lui.

ZENGUEH SE REND AUPRES D'AFRASIAB.

Zengueh partit avec cent cavaliers pleins de renom, emmenant de la cour du roi les otages et emportant tous les présents, quels qu'ils fussent, que Guersiwez avait naguère apportés. Lorsqu'il entra dans la ville où résidait le roi des Turcs, on entendit un cri, et la sentinelle le vit. Un noble et puissant seigneur, dont le nom était Thewurg le brave, alla au-devant de lui, et Zengueh étant arrivé auprès du roi, Afrasiab se leva de son trône, le serra étroitement contre sa poitrine, le reçut gracieusement et lui assigna la place d'honneur. Zengueh s'assit à côté du roi, lui remit la lettre et lui raconta tout de point en point. Afrasiab se tordit en lisant cette lettre, son cœur se remplit de douleur et sa tête se troubla.

Le roi fit préparer un appartement pour Zengueh et ordonna qu'on le traitât selon son rang ; ensuite il fit appeler en toute hâte son Sipehdar, qui ne tarda pas à paraître. Lorsque Piran fut entré, le roi renvoya toute sa cour et parla à cet illustre seigneur de Kaous, de ses emportements, de son mauvais naturel et du désir qu'il avait de continuer la guerre. Il en parla, et ses traits s'assombrirent, son cœur se remplit de pitié pour Siawusch ; il lui raconta l'arrivée de Zengueh fils de Schaweran, et tout ce qui s'était passé depuis le commencement jusqu'à la fin, et lui demanda : Quel remède apporter à ce mal ? que faire dans cet embarras ?

Piran répondit : O roi, puisses-tu vivre à jamais et tant que durera le monde ! Tu connais mieux que nous toute chose, tu es plus puissant que nous par tes trésors et par ta bravoure. Voici mon opinion, mon avis, mon désir et mon conseil, ô roi qui éclaires mes, idées ! Quiconque a le pouvoir de faire le bien ouvertement ou en secret, ne peut se refuser à aider ce fils de roi de ses trésors et à l'entourer de ses soins aussi longtemps qu'il voudra rester auprès de lui. J'ai ouï dire qu'en stature et en beauté, en douceur et en prudence, en raison et en conduite, il n'a pas son égal parmi les grands de la terre. Par sa bravoure et son intelligence il est au-dessus de sa race, et jamais reine n'a mis au monde un fils comme lui. Mais nous allons le voir, ce qui vaut mieux que d'en entendre parler. C'est un noble prince et un fils de roi ; et n'eût-il d'autre mérite que d'avoir rompu avec son père pour sauver cent nobles, d'avoir renoncé pour cela au trône et à la couronne, et de s'être ainsi réduit à te demander le passage par tes États, il faudrait en faire un grand de ce royaume ; car il est avide de montrer sa bravoure, et les sages ne t'approuveraient pas, ô roi, si tu le laissais passer dans un autre pays. Kaous d'ailleurs est vieux, et le temps approche où il laissera le trône vacant ; mai Siawusch est jeune et illustre, et le pouvoir et le trône de la royauté lui appartiendront Si tu le repousses, les grands te blâmeront, et tu l'indisposeras contre toi. Si le roi, dans sa sagesse, approuvait mon avis, il écrirait une lettre mûrement réfléchie, il recevrait ce jeune homme plein d'intelligence comme on reçoit un fils, il lui préparerait une résidence dans ce pays et le traiterait selon son rang et son mérite, il lui donnerait une des filles qu'il a dans l'appartement de ses femmes, et l'entourerait de prévenances et d'honneurs : car si Siawusch restait auprès de toi, il ferait de ton pays le séjour de la paix ; et s'il retournait auprès du roi de l'Iran, ta fortune ne pourrait que s'en accroître ; car il serait ton défenseur auprès de Kaous, et les puissants de la terre lui rendraient hommage. Si Dieu amène chez nous Siawusch, nous pourrons espérer qu'il calmera la haine des deux pays ; il serait digne de la justice du Créateur de rétablir ainsi le bonheur sur la terre. Le roi écouta le discours de Piran ; il envisagea tout l'avenir ; il réfléchit quelque temps, pensant au bonheur et au malheur qui pouvait lui arriver. À la fin il répondit au vieux Piran : J'approuve tout ce que tu m'as dit, et parmi l'élite des grands pleins d'expérience, il n'y en a aucun qui te soit comparable. Et pourtant j'ai entendu la parole d'un sage, qui peut s'appliquer au conseil que tu me donnes : Si tu élèves un lionceau, dit-il, tu t'en repentiras : aussitôt que ses dents seront devenues aiguës, aussitôt qu'il aura des ongles et la force de bondir, il se jettera sur son père nourricier.

Piran lui dit ; Que le roi des braves veuille un peu consulter son intelligence : pourquoi attribuer de la méchanceté à un homme qui n'a pas hérité de la violente et vile nature de son père ? Tu vois que Kaous est devenu vieux, et puisqu'il est vieux, il va bientôt mourir ; alors Siawusch possédera le monde entier ; et de grands trésors acquis sans peine, des palais, les pays d'Iran et de Touran, le trône et la couronne seront à toi. Il faut être le favori du sort pour trouver une pareille fortune.

LETTRE D'AFRASIAB A SIAWUSCH.

Afrasiab ayant entendu ces paroles, prit une résolution sage, fit appeler un scribe plein d'expérience, ouvrit les lèvres et lui dicta une lettre. Le scribe en se mettant à l'œuvre, trempa le bout de son roseau dans de l'ambre, et le roi commença la lettre par les louanges de Dieu, et par un hommage rendu à sa toute-puissance et à sa sagesse, ô Dieu qui est au-dessus de l'espace et du temps, comment la pensée de ses serviteurs pourrait-elle l'atteindre ? Il est le maître de l'âme, de l'esprit et de l'intelligence, et sa justice est le soutien du sage. Que sa grâce soit sur le fils du roi, le maître de l'épée, de la massue et du casque, le pur, le juste, lui dont le cœur n'aime pas l'injustice et la tyrannie ! J'ai écouté ton message du commencement jusqu'à la fin, tel que me l'a rendu ton prudent messager, Zengueh fils de Schaweran. Mon âme s'est attristée de la malveillance secrète de Kaous envers toi ; et pourtant y a-t-il dans le monde quelque chose au-dessus du diadème et du trône que puisse désirer un homme de sens sur lequel veille la fortune ? et ceux-ci te sont assurés, que tu sois déjà roi, ou que tu aies encore à les attendre. Tout le pays de Touran t'offrira ses hommages, et moi j'ai besoin de ton affection. Tu seras un fils pour moi, et je serai pour toi un père, mais un père qui se tiendra devant toi comme un esclave. Sache que jamais Kaous ne t'a regardé un seul jour avec le même amour que moi ; je t'ouvrirai mes palais et mes trésors, et te donnerai un trône et une couronne. Je te traiterai tendrement comme on traite un fils, et tu resteras après moi comme un souvenir qui me rappelle aux hommes. Si tu traversais mon pays pour gagner une autre partie de la terre, tous grands et petits me le reprocheraient. Du reste, tu trouverais difficilement une sortie de ce côté, à moins d'être doué d'un pouvoir divin ; tu n'y trouverais aucune terre, il te faudrait traverser la mer de la Chine. Dieu te dispense de le faire ; viens ici, et établis chez nous amicalement ta résidence. Mon armée, mes forteresses et mes richesses sont à toi, et tu n'auras pas besoin d'un prétexte pour me quitter. Quand tu voudras faire la paix avec ton père, je te donnerai des trésors et des ceintures d'or, pour que lu ailles d'ici dans l'Iran avec une armée, et je t'accompagnerai dans ta roule, livré à la plus vive douleur. Ton père ne persistera pas longtemps dans son inimitié contre toi ; il est vieux et doit être las de combats ; car quand un homme qui a soixante-cinq ans veut souffler le feu, son haleine de vieillard a de la peine à l'attiser. L'Iran, le trône et l'armée seront à toi, et tu iras de contrée en contrée recueillir des couronnes. J'ai reçu l'ordre de Dieu de m'employer pour toi de toute mon âme et de toutes mes forces. Je ne te demanderai jamais de faire le mal, et ne t'y entraînerai pas, et je ne laisserai pas aller mon cœur à un seul soupçon contre toi. Le roi apposa son sceau sur la lettre, et ordonna à Zengueh, l'ami de Siawusch, de se ceindre en toute hâte pour le départ. Il lui avait préparé beaucoup de présents, de l'argent, de l'or et un cheval avec de lourds caparaçons d'or. Zengueh fils de Schaweran partit en toute hâte, et arrivé devant le trône de Siawusch, il raconta les questions qu'il avait faites et les réponses qu'il avait reçues. D'un côté, Siawusch en fut réjoui, mais de l'autre, il était rempli de douleur et d'affliction. Il lui fallait faire un ami de son ennemi ; mais comment un vent frais pourrait-il venir du feu ? Quelque bien que tu agisses, un ennemi finira toujours par te traiter en ennemi.

SIAWUSCH CÈDE LE COMMANDEMENT À BAHRAM.

Siawusch écrivit une lettre à son père, dans laquelle il lui racontait tout ce qui s'était passé, disant : Malgré ma jeunesse, j'ai de l'intelligence, et me suis toujours détourné de toute mauvaise action. Mais le feu de la colère du roi du monde a brûlé en secret mon cœur ; ma première douleur est venue de l'appartement de tes femmes ; il m'a fallu inonder mes joues du sang de mon cœur, il m'a fallu traverser une montagne de feu de sorte que les biches du désert ont pleuré sur moi amèrement. Pour échapper à la honte et à la disgrâce qui m'accablait, je suis allé à la guerre, j'ai marché au combat contre les crocodiles. Les deux pays se sont réjouis de la paix que j'ai conclue : mais le cœur du roi a été comme une épée d'acier. Il n'approuve rien de ce que je fais, et que j'ouvre ou que je ferme, il m’en blâme également. Puisque ses yeux sont las de me voir, je ne veux pas rester plus longtemps avec un homme qui est fatigué de moi. Puisse le bonheur ne jamais abandonner son âme ! Quant à moi, je m'expose dans ma douleur à l’haleine du dragon. Je ne sais quel destin, dans sa haine ou dans son amour, me réserve en secret le ciel qui tourne.

Ensuite il donna ses ordres à Bahram, disant : Fais fleurir ton nom dans le monde ; je te confie la couronne, le camp, le trésor, mon trône, ma place, mon étendard, les cavaliers, les éléphants et les timbales. Quand le Sipehdar Thous sera arrivé, tu lui remettras tout comme tu l'as reçu. Sois prudent, que tes jours soient heureux ! Il choisit dans l'armée six cents cavaliers, tous guerriers propre au combat ; il ordonna qu'on lui apportât de l'argent autant qu'il lui en fallait, de l'or et des joyaux dignes d'un roi, qu'on amenât cent chevaux caparaçonnés d'or, cent esclaves avec des ceintures d'or pour le servir, et qu'on fit une liste des armes, des caparaçons et des ceintures qu’il emportait. Ensuite il appela les grands et leur adressa quelques paroles convenables : Piran vient de la part d'Afrasiab ; il a traversé le Djihoun et m'apporte un message secret qui vous délivrera tous de vos soucis. Je me prépare maintenant à aller au-devant de lui, mais il est nécessaire que vous restiez ici. Vous regarderez tous Bahram comme votre chef, et vous ne refuserez pas d'obéir à ses ordres. Tous les braves baisèrent la terre devant Siawusch en invoquant la grâce de Dieu sur lui.

Aussitôt que le soleil brillant eut disparu, que le ciel fut obscurci et la terre couverte de ténèbres, Siawusch mena son escorte vers le Djihoun, inondant ses joues des larmes de ses deux yeux. Quand il arriva à Termed, il trouva toutes les portes, les terrasses et les rues parées comme le gai printemps et pleines de couleurs et de parfums, et il en fut ainsi de toutes les villes jusqu'à Djadj ; tu aurais dit que c'étaient des fiancées parées de colliers et de couronnes. Il trouvait à chaque station un repas préparé, une table servie et des tapis étendus ; cela continua jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Kafdjak Taschi, où il s'arrêta et resta quelque temps.

Thous, de son côté, arriva à Balkh, où il apprit des événements douloureux. On lui dit que le fils glorieux du roi Kaous était parti, qu'il s'était rendu auprès du roi du Touran. Thous rassembla de tous côtés son armée et la ramena à la cour de Kaous. Les joues du roi pâlirent à ces nouvelles ; et dans sa colère contre Siawusch et Afrasiab, il poussa des cris, le cœur en feu, les deux yeux inondés de larmes. Car il ne savait pas ce que la rotation des sphères lui réservait, ni si le ciel voulait le traiter avec amour ou avec haine. Il oublia sa colère, son envie de combats et sa vengeance, et dès ce moment ne parla plus de guerre.

Afrasiab apprit que Siawusch avait passé le Djihoun, qu'il avait franchi la frontière avec son escorte, et qu'un messager envoyé par lui 'était arrivé à la cour. Il ordonna que l’on allât à sa rencontre et que les grands se missent en route précédés des tambours. Piran choisit mille hommes de sa tribu et fit ses préparatifs pour aller au-devant de Siawusch ; il distribua à son escorte des provisions et des présente, et fit caparaçonner quatre éléphants blancs, sur l'un desquels on plaça un trône incrusté de turquoises et un étendard brillant et grand comme un arbre. Le drapeau était surmonté d'une lune d'or, le fond en était violet et brodé d'or au milieu. Les trois autres éléphants portaient des sièges d'or et étaient couverts de brocarts. On voyait cent nobles chevaux avec des selles d'or incrustées de pierres fines de toute espèce. Tout le cortège était si beau que tu aurais dit que le ciel avait paré la terre avec amour.

Siawusch apprit qu'un cortège s'avançait et se prépara à aller à sa rencontre ; il vit l'étendard du Sipehdar Piran, il entendit le bruit de ses chevaux et de ses éléphants, il courut à lui et le serra contre sa poitrine. Il lui demanda des nouvelles de son pays et de son maître, et lui dit : O Pehlewan de l'armée, pourquoi te fatigues-tu à venir au-devant de moi ? Le plus grand désir de mon âme était que mes deux yeux te vissent en bonne santé. Piran lui baisa la tête et les pieds, ainsi que ce beau visage qui ravissait les cœurs ; il dit en s'adressant à Dieu le créateur : O maître de tout ce qui est connu et inconnu, si tu m'avais montré seulement en songe un être aussi intelligent, tu aurais rajeuni ma vieillesse. Maintenant, ô Siawusch, que je t'ai vu brillant et en bonne santé, j'en rends avant tout grâce à Dieu. Afrasiab sera pour toi un père, et tous ceux qui demeurent de ce côté du Djihoun seront tes esclaves. J'ai plus de mille alliés qui sont mes serviteurs, portant la boucle d'oreille de l'esclavage. Tous mes trésors sont à toi. Puisse ton cœur être toujours joyeux et ton corps toujours sain ! puisse ton âme ne jamais former en vain un désir ! Tous les hommes et toutes les femmes seront tes esclaves ; et si tu veux m'accepter pour serviteur malgré ma vieillesse, je me ceindrai pour te servir. Tous deux se mirent gaiement en route, parlant de toute chose grande et petite. Dans toutes les villes, ceux qui dormaient se révélèrent au bruit des luths et des rebecs ; toute la terre était embaumée par le musc que l'on répandait, tous les chevaux arabes semblaient avoir des ailes. Siawusch, en voyant cela, versa des torrents de larmes et ses pensées l'attristèrent ; car il se souvint du temps où tout le pays de Zaboulistan jusqu'aux frontières de Kaboul était paré pour les fêtes, quand il était l'hôte de Rustem et que tous les grands étaient rassemblés autour de lui ; il se souvint du pays d'Iran, et un soupir s'échappa de son sein ; il se souvint de l'or et des joyaux qu'on avait versés sur lui, du musc et de l'ambre qu'on avait répandus sur lui, et ces souvenirs mirent son cœur en feu et le consumèrent comme une flamme ardente. Il cacha son visage devant Piran et détourna la tête ; mais le Sipehbed vit sa douleur et son angoisse, et devina quel regret l'agitait ; il en fut affligé et se mordit les lèvres.

Ils descendirent de cheval à Kadjar Baschi, et s'arrêtèrent pour se reposer. Piran observa la mine de Siawusch, ses épaules, sa poitrine, ses bras, et écouta ses paroles. Ses deux yeux se fixèrent sur Siawusch avec étonnement, et de temps en temps il prononçait le nom de Dieu ; puis il dit à Siawusch : O roi illustre ! tu es l'héritier des rois du monde ; tu possèdes trois choses que nul d'entre les fils des grands ne possède. D'abord tu es de la race de Keïkobad, et ta dignité est telle que l'on te prendrait pour le chef de la famille des Keïanides. Ensuite tu as accoutumé ta langue à être véridique et à ne prononcer que de bonnes paroles. Enfin ton visage est tel que l'on dirait qu'il sème de l'amour pour toi sur la terre. Siawusch lui répondit : O vieillard aux paroles pures et droites, célèbre dans le monde entier par ta bonté et ta bonne foi ! tu es éloigné des œuvres d'Ahriman et de toute injustice. Si tu veux faire avec moi une alliance, et je sais que tu ne la violeras pas, alors je me préparerai un lieu de repos dans ce pays, par amour pour toi et dans la confiance que tu m'inspires. Si mon séjour ici me porte bonheur, tu n'auras pas à déplorer la part que tu y auras prise ; et s'il en doit être autrement, ordonne-moi de partir et enseigne-moi le chemin d'un autre pays. Piran lui dit : Ne sois pas en peine de cela. Puisque tu es venu ici du pays d'Iran, ne répugne pas à devenir l'ami d'Afrasiab ; ne te hâte point de nous quitter. Afrasiab a un mauvais renom, mais il ne le mérite pas ; c'est un homme de Dieu. Il a du sens, de la prudence et une puissante volonté, et ne se jette pas follement dans une voie où il se perdrait. Et puis je suis son parent et du même sang. Je suis son Pehlewan et son guide ; il me respecte et m'honore, et mes trésors, mes trônes et mes troupes sont en grand nombre. J'ai a mes ordres, dans ce pays, plus de cent mille cavaliers ; douze mille sont de ma propre tribu et se tiennent devant moi, quand je le veux, jour et nuit. Je possède un territoire, des troupeaux, des chevaux, des trésors, des arcs et des lacets ; je possède beaucoup d'autres richesses cachées, de sorte que je n'ai besoin de l'aide de personne. Que tout cela soit à toi, si tu veux établir parmi nous ta joyeuse demeure. Je t'ai reçu de Dieu le très saint, et je te servirai de tout mon cœur et de toute mon âme ; je te garantirai de tout malheur, autant qu'il sera possible ; car personne ne connaît le secret du ciel sublime. Siawusch fut consolé par ces discours et il bannit de son esprit ses sombres pensées. Ils s'assirent ensemble pour diner. Siawusch était comme un fils et Piran comme un père. Ensuite ils partirent, riant et le cœur en gaieté, et ne s'arrêtèrent plus avant d'arriver devant la ville de Gang, qui était la belle résidence d’Afrasiab.

ENTREVUE DE SIAWUSCH ET D'AFRASIAB.

Lorsque Afrasiab apprit que Siawusch arrivait en grande pompe, il courut à pied de la salle d'audience jusque dans la rue, ceint au milieu du corps et la tête remplie d'impatience. Siawusch le voyant à pied, descendit de cheval et courut au-devant de lui. Ils se pressèrent dans les bras l'un de l'autre et se baisèrent plusieurs fois les yeux et la tête. Afrasiab dit : Le mal qui affligeait le monde s'est donc assoupi ; la guerre ne fera plus naître la désolation, et la brebis et le léopard iront s'abreuver ensemble. Le monde a été jeté dans les troubles par Tour le courageux ; mais la terre est fatiguée de la guerre. Les deux pays étaient tous les ans remplis de discorde, et les pensées des hommes étaient éloignées de la paix. Maintenant, grâce à toi, la terre se réjouira, se reposera de la guerre et ne sera plus inondée de sang. Toutes les villes du Touran te sont soumises ; tous les cœurs sont remplis d'amour pour toi ; tout ce que j'ai, mon cœur.et mon âme t'appartiennent, et le Sipehbed Piton est à toi de cœur et de corps. Il t'aimera comme un père, il ramènera le sourire sur tes lèvres. Siawusch invoqua les bénédictions de Dieu sur Afrasiab, en disant : Puisse le bonheur ne te quitter jamais dans ce monde ! Grâce soit rendue à Dieu le créateur, lui dont vient le repos et la guerre et la haine ! Le roi, tenant dans sa main la main de Siawusch, monta sur son trône royal et s'assit. Il regardait le visage de Siawusch et dit : Je ne lui connais point d'égal sur la terre, et il n'y a pas d'homme qui ait ces traits, cette stature et cet air de grandeur. Ensuite il se tourna vers Piran, disant : Kaous est un vieillard de peu de sens. Qui peut donc laisser partir avec indifférence un fils comme Siawusch, si haut de stature et si brave ? Je l'ai vu en songe, et mon cœur en a été confondu. Quand un homme a un pareil fils, comment peut-il laisser errer ses yeux dans le monde pour chercher autre chose que lui ?

Ensuite il choisit un de ses palais et le tendit entièrement de tissus d'or ; on y plaça un trône d'or dont les pieds avaient la forme de têtes de buffles ; on le couvrit de brocarts d'or ; on demanda dans les magasins du roi des meubles de toute espèce. Le roi dit alors à Siawusch qu'il pouvait disposer à son gré de ce trône et de cette demeure, et s'y établir à son aise. Lorsque Siawusch entra dans la salle d'audience, la voûte s'éleva jusqu'à Saturne, fière d'un tel hôte. Il monta et s'assit sur le trône d'or, et son esprit prudent se livra à ses pensées. On prépara la table du roi et l'on vint y appeler Siawusch. Pendant le dîner on parla de toute chose, et tous les convives se livrèrent à la gaieté.

Lorsqu'ils se levèrent de la table du roi, ils trouvèrent qu'on avait apprêté une salle de banquet ; tous les grands s'y rendirent, précédés de chanteurs et de musiciens, et s'assirent pour boire du vin. Ils en burent jusqu'à ce que les ténèbres couvrissent la terre et que la tête des convives fût troublée par le vin. Siawusch retourna gaiement à son palais, et, dans son ivresse, il ne pensa plus à l'Iran. Afrasiab lui donna son cœur et son âme, et l’image de Siawusch l'empêcha de dormir. Dans cette même nuit il donna ses ordres aux grands qui se trouvaient dans la salle du banquet, en disant à Schideh son fils : Aussitôt que le soleil montrera sa tête au-dessus des montagnes, toi et les Pehlewans, mes parents et les plus grands personnages de ma cour, vous vous rendrez tous ensemble, à l'aube du jour, avec des présents et des esclaves, avec des chevaux de noble race, caparaçonnés d'or, au palais de Siawusch, et vous vous y présenterez prudemment, discrètement et en silence. Tous les grands de l'armée se rendirent dans l’ordre prescrit auprès de Siawusch, avec des présents, avec de l'or et des joyaux dignes d'un roi. Ils les placèrent devant lui et lui adressèrent des paroles amicales. Le roi lui envoya, de son côté, beaucoup de présents ; et ainsi se passa ne semaine.

SIAWUSCH MONTRE SON ADRESSE DEVANT AFRASIAB.

Une nuit le roi dit à Siawusch : Tenons-nous prêts tous deux demain de grand matin ; nous irons au Meïdan avec des balles et des raquettes ; nous y jouerons quelque temps et nous nous livrerons à la joie. J'ai toujours entendu dire que dans ton Meïdan les braves n'osent pas regarder ta raquette. Siawusch répondit : O roi ! puisses-tu être toujours heureux ! Puisse la main du malheur être toujours loin de toi ! Les rois cherchent en toi le modèle de toute prouesse ; et qui pourrait te surpasser en rien ? Le jour brille pour moi par ta grâce, et c'est de ta main que me vient le bonheur et le malheur. Afrasiab lui dit : O mon enfant ! puisses-tu être toujours heureux et toujours victorieux ! Tu es le fils de Kaous et l'ornement du trône ; tu es la couronne des Keïanides et le soutien de l'armée. De grand matin les braves se rendirent au Meïdan, galopant, caracolant et riant. Le roi des Turcs dit à Siawusch : Choisissons maintenant nos compagnons pour le jeu de la balle. Mets-toi de ce côté-là ; moi je resterai de ce côté-ci, et toute l'assemblée se divisera de même en deux partis. Siawusch répondit : Pourquoi prendrais-je une balle et une raquette ? Je ne veux pas lancer la balle contre toi ; cherche un autre antagoniste dans le Meïdan ; je serai de ton côté si tu m'en juges digne ; je serai un de tes cavaliers sur ce large Meïdan. Le roi fut réjoui de cette réponse, et les paroles de tous les autres ne lui parurent que du vent. Par la vie et la tête de Kaous ! dit-il, tu seras mon rival et mon adversaire. Montre ton habileté devant ces cavaliers, pour qu'ils ne disent pas que j'ai mal choisi, pour que nos braves te rendent hommage et que mes yeux étonnés soient réjouis de ton jeu. Siawusch répondit : Tu es le maître ; les cavaliers, le Meïdan et les raquettes sont à toi. Le roi choisit alors Gulbad et Guersiwez, Djehn et Poulad, Piran et Nestihen avide de combats, enfin Human qui pouvait faire rebondir la balle de l'eau. Ensuite il envoya du côté de Siawusch des compagnons, tels que Rouïn et Schideh le glorieux, Anderiman le brave guerrier, et Ardjasp le hardi cavalier, le lion vaillant. Siawusch lui dit : O prince avide de gloire ! qui d'entre eux oserait se placer devant ta balle ? Ils sont tous amis du roi, et je serais seul, je serais seul à manier la raquette. Mais si le roi veut me le permettre, j'amènerai sur le Meïdan des cavaliers du pays d'Iran qui m'aideront à frapper la balle selon la règle des deux pays. Le roi écouta la demande et y consentit, et Siawusch choisit parmi les Iraniens sept hommes habiles au jeu. Le bruit des tambours se fit entendre sur le Meïdan, et la poussière s'étendit comme le firmament : tu aurais dit que le Meïdan sautait, tant était grand le bruit des cymbales et des trompettes.

Le roi lança du Meïdan une balle dans l'air, et elle s'éleva jusqu'aux nues, comme cela doit être. Siawusch poussa son cheval de bataille, et lorsque la balle arriva, il ne la laissa pas toucher la poussière, mais la frappa au moment où elle s'approcha de terre, de manière à la faire disparaître aux yeux. Alors le puissant roi fit porter à Siawusch une autre balle. Siawusch la prit et la baisa ; le bruit des trompettes et des timbales s'éleva jusqu'au ciel ; Siawusch monta un cheval frais, jeta la balle un peu en l'air avec la main, et la frappa si fort avec la raquette qu'il lui fit voir de près la lune. La balle disparut, tant la raquette l'avait lancée haut : tu aurais dit que la voûte du ciel l'avait attirée. Aucun homme, dans le Meïdan, n'était l'égal de Siawusch ; aucun visage ne rayonnait comme le sien. Afrasiab sourit en voyant disparaître la balle ; et quand les grands furent revenus de leur stupeur, ils dirent à haute voix que jamais ils n'avaient vu en selle un cavalier comme Siawusch l'illustre. Le roi dit : Tel devrait être quiconque a été revêtu par Dieu du pouvoir royal ; et je reconnais que la beauté, la bonne mine, la gloire et l'adresse de Siawusch passent ce qu'en publie la renommée.

On plaça un trône d'un côté du Meïdan, et le roi alla s'y asseoir ; Siawusch y monta à côté de lui, et le roi se réjouit grandement à son aspect. Ensuite Afrasiab dit à son cortège : A vous le Meïdan, les raquettes et les balles. ? Les deux troupes se mirent à combattre, et la poussière vola jusqu'au soleil, et chacun des deux partis alternativement enleva avec de grands cris la balle à ses adversaires. Les Turcs à la fin s'irritèrent ; ils voulurent à toute force emporter la balle, et Siawusch se mit en colère contre les Iraniens, et leur dit en langue pehlewie : Est-ce un jeu de Meïdan que vous jouez, ou est-ce une bataille que vous voulez livrer, dans notre position et malgré la tournure qu'a prise notre sort ? Puisque le jeu est fini, quittez la place aux Turcs, et cédez-leur une fois la balle. Les cavaliers iraniens manièrent alors la bride doucement, et depuis ce moment ils ne mirent plus en sueur aucun de leurs chevaux. Les Turcs jetèrent une balle et s'élancèrent comme des flammes. Le roi du Touran entendit les cris des Turcs, il comprit pourquoi Siawusch avait parlé en pehlewi, et dit : Un de mes amis m'a assuré que personne au monde n'égalait Siawusch dans le maniement de la flèche et de l'arc, ni pour la force de la poitrine et des épaules.

Siawusch entendit ces paroles et tira du fourreau un arc royal. Le roi le lui demanda pour le regarder et pour mettre à l'épreuve un de ses serviteurs. Il regarda l'arc et en resta étonné, et prononça beaucoup de bénédictions sur les braves qui maniaient des armes pareilles. Ensuite il le donna à Guersiwez prompt de l'épée et lui dit : Frotte le dos de l'arc et bande-le. Guersiwez fit des efforts pour le bander, mais il ne réussit pas, et en fut humilié. Siawusch reprit Tare, s'accroupit sur ses genoux, frotta le dos de l'arc avec la main et le banda en souriant. Le roi dit : Voilà donc l'arc bandé, grâce à la force que donne la jeunesse ; moi aussi, lorsque j'étais jeune, j'avais un pareil arc, mais à présent est venu pour moi un autre temps. Personne, dans l'Iran ni dans le Touran, n'oserait prendre cette arme au jour du combat ; mais Siawusch, avec cette poitrine, ces bras et ces épaules, ne demandera pas un autre arc quand il sera assis sur son cheval. On plaça un but dans la lice, et Siawusch, sans adresser la parole à personne, s'assit sur son cheval comme un Div, le serra des jambes et partit en poussant un cri. Il envoya une flèche au milieu du but, sur lequel tous les grands tenaient leurs veux, fixés. Il plaça sur son arc une seconde fois une flèche à quatre ailes et de bois de peuplier, tendit l’arc, frappa au but et le perça pour la seconde fois dans une seule course. Il guida ensuite son cheval vers la droite et frappa au but une troisième fois là où il voulut. Il suspendit par la corde son arc à son bras, s'approcha du puissant roi et mit pied à terre. Le roi se leva et lui dit : Ta prouesse est la preuve de ta haute naissance. Ils se rendirent de là au palais du roi, pleins d'allégresse et d'une affection mutuelle. Ils s'assirent ; on prépara une table et du vin ; on choisit des chanteurs dignes d’être entendus ; ils burent beaucoup de vin ; ils se livrèrent à la joie, et l’on porta la santé de Siawusch. Le roi fit placer devant la table des présents, un cheval, des caparaçons, un trône, une couronne, des pièces d'étoffes pour faire des vêtements, encore entières et si belles que personne au monde n'en avait vu de pareilles, de l'or et des monceaux d'argent, des rubis et des turquoises grandes et petites, un grand nombre d'esclaves des deux sexes et une coupe remplie de brillants rubis. Le roi fit compter ces présents et les fit porter au palais de Siawusch. Il ordonna à tous les Touraniens qui étaient de sa famille, et à ceux qui avaient le plus de part à ses bonnes grâces, d'apporter aussi à Siawusch des joyaux et de la vaisselle précieuse, et il dit à son armée : Vous lui obéirez tous comme un troupeau obéit au berger.

AFRASIAB ET SIAWUSCH VONT À LA CHASSE.

Le roi dit à ce fils de roi : Viens un jour avec moi à la chasse, pour nous réjouir et nous livrer au plaisir, et pour que la chasse délivre notre âme de ses soucis. Siawusch lui répondit : Quand tu voudras et partout où tu me conduiras. Ils se rendirent donc un jour dans une réserve de chasse, le roi prenant avec lui des faucons et des guépards, et des troupes de toute espèce, tant du Touran que de l'Iran, tous avides de chasse. Siawusch aperçut des onagres dans la plaine et s'élança du milieu du cortège rapidement comme le vent. Il lâcha la bride à son cheval, et le poussant de l'étrier, il courut sur les monts et dans les vallées. Il coupa un onagre en deux avec son épée, et pesa les deux moitiés dans ses mains, comme si ses mains eussent été les plateaux d'une balance, et comme si les quartiers de l'onagre eussent été de l'argent, et aucune moitié ne se trouva plus pesante d'un grain d'orge. Le cortège du roi le regarda avidement, et toute l'assemblée dit d'une commune voix : Quel héros ! quel homme habile à manier l’épée ! Mais tous les grands se dirent l'un à l'autre : Le pays d'Iran nous a envoyé du malheur, et le nom de nos chefs est déshonoré.

Il vaudrait mieux se mettre en guerre avec ce prince. Siawusch courut dans la plaine, dans la montagne et dans le désert, se servant de l’épée, des flèches et des javelots ; il accumula de tous côtés des monceaux de gibier, assez pour en nourrir tout le cortège. Ensuite ils s'en retournèrent joyeusement de ce lieu vers le palais du roi. A partir de ce temps, Afrasiab, qu'il fût gai ou triste, ne voulut d'autre compagnon que Siawusch. Il ne confia plus ses secrets ni à Djehn, ni à Guersiwez, ni à aucun autre des grands de sa cour ; il ne partagea plus ses plaisirs avec eux ; il ne voulut être jour et nuit qu'avec Siawusch, et ce n'était qu'à lui qu'il ouvrait les lèvres en souriant. C'est ainsi qu'ils passèrent une année, mettant en commun leurs soucis et leurs plaisirs.

PIRAN DONNE SA FILLE EN MARIAGE À SIAWUSCH.

Un jour Siawusch et Piran étaient assis ensemble, parlant sur toute chose grande et petite. Piran dit à Siawusch : Y a-t-il quelqu'un au-dessus de toi, dans la position que tu occupes dans ce pays ? La tendresse du roi pour lui est telle qu'il ne s'endort à l'heure du sommeil qu'en prononçant ton nom. Sache que tu es son gai printemps, son idole, sa consolation dans ses peines. Tu es puissant et fils de Keï Kaous, tes prouesses font toucher ta tête à la lune. Ton père est vieux, mais tu es jeune et sans expérience, prends garde que la couronne des rois ne t'échappe. Tu es roi de l'Iran et du Touran, tu es le vaillant héritier des rois. Mais je ne vois pas autour de toi des parents qui t'entourent de leur tendresse ; ne pourrais-tu donc pas trouver des Touraniens dignes d'être tes amis et de vivre dans ton intimité ? Tu n'as ni frère, ni sœur, ni femme ; tu es seul comme un rosier sur le bord d'une prairie. Jette les yeux sur une femme qui soit digne de toi ; pense que tes douleurs et tes malheurs Deviennent que de l'Iran. Après la mort de Kaous, l'Iran et le trône et la couronne des braves seront à toi. Or il y a, cachées derrière les rideaux du palais du maître du monde, trois lunes ornées de joyaux ; si la lune du ciel voyait dans sa course ces trois rivales, elle ne pourrait en détourner les yeux. Trois autres se trouvent dans l'appartement des femmes de Guersiwez ; elles sont de haute naissance du côté du père et de la mère, petites-filles de Feridoun, filles de prince, gracieuses et maîtresses de couronnes et de trônes. Ensuite j'ai chez moi quatre jeunes filles, et si tu veux, elles se regarderont comme tes esclaves. Djerireh en est l'aînée ; elle n'a pas son égale parmi les filles au beau visage. Si tu le désires, elle sera ta servante, elle se tiendra devant toi comme une esclave.

Siawusch lui répondit : le te rends grâce, regarde-moi comme ton fils. Parmi ces belles, c'est Djerireh qui me convient, car ton alliance m'est plus chère que ma vie et mon cœur. Elle fera les délices de mon cœur et de mes yeux, et je ne demande qu'elle parmi toutes ces jeunes filles. Tu me mets, parce mariage, une dette sur la tête que je ne pourrai acquitter de ma vie.

Piran quitta Siawusch ; il courut en toute hâte auprès de Guischehr et lui dit : Apprête les atours de Djerireh en l’honneur de Siawusch qui porte haut la tête. Comment ne serions-nous pas heureux aujourd'hui que le petit-fils de Keïkobad devient notre gendre ? Gulschehr amena sa fille, posa un diadème sur sa tête, la para comme le gai printemps avec du brocart et des pièces d'or, avec de l'or et des pièces d'argent, avec des couleurs et des parfums de toute espèce, et la fit mener ainsi parée auprès du fils du roi. Piran la fiança au jeune roi et l'envoya devant son trône brillant. Personne n'aurait pu compter ses trésors et ses sièges d'or incrustés de pierreries. Quand Siawusch vit les traits de Djerireh, elle lui plut, il sourit et se réjouit. Il resta auprès d'elle joyeusement jour et nuit, et le souvenir de Kaous n'entra pas dans son âme. Ainsi tourna de nouveau le ciel pendant quelque temps ; cet événement augmenta la prospérité de Siawusch, et chaque jour voyait s'accroître le respect et les honneurs dont Afrasiab l'entourait.

PIRAN PARLE A SIAWUSCH DE FERENGUIS.

Un jour le prudent Piran dit à Siawusch : O roi, tu sais que le maître du pays de Touran élève sa couronne au-dessus de la voûte du ciel. Jour et nuit tu es la joie de son âme, tu es son cœur et sa force, son Jprit et son pouvoir ; et quand tu seras son gendre, tu ne cesseras de monter en dignité à chaque instant : car quoique tu sois l'époux de ma fille, je m'inquiète de tout ce qui te regarde, que ce soient de grandes ou de petites choses ; quoique Djerireh soit ta femme et que tu l'aies choisie parmi toutes les filles de cette cour, il est plus digne de toi que tu recueilles un joyau sur le pan de la robe du roi. Ferenguis est l'aînée des filles gracieuses du roi, et tu ne trouveras point sur la terre un visage de lune comme le sien. Sa taille est plus svelte que le cyprès, et sa tête est couverte d'un diadème de musc noir. Ses vertus et sa sagesse sont incomparables, et elle commande à l'intelligence comme à une esclave. Si tu la demandes à Afrasiab, il t'accordera cette femme qui n'a pas son égale dans le Kaschmir et dans le Kaboul ; et quand le roi illustre sera ton allié, ta gloire et ta dignité brilleront d'un nouvel éclat. Si tu le permets, je la demanderai au roi, et mon crédit auprès de lui s'en accroîtra.

Siawusch jeta un regard sur Piran et lui dit : Il ne faut pas se refuser aux ordres de Dieu ; si mon sort le veut ainsi, il faut s’y soumettre ; car personne ne connaît les secrets du ciel. Si je ne dois plus retourner dans l’Iran, si je ne dois plus voir ni Kaous, ni Zal qui m'a élevé, ni Rustem qui est pour moi comme le gai printemps, ni Bahram, ni Zengueh fils de Schaweran, ni Guiv, ni Schapour, ni les autres héros, s'il faut que je renonce à les voir, et que j'établisse ma demeure dans le Touran, alors sers-moi de père, prépare pour moi ce mariage, et n'en parle à qui que ce soit qu'en secret. Il dit, ses cils se mouillèrent de larmes, et un soupir s'échappa de sa poitrine. Piran lui répondit : Le sage se conforme à son sort, et tu ne peux pas t'élever au-dessus des sphères qui tournent et qui amènent le repos, les combats et l'amour. Si tu as des amis dans l'Iran, tu les a laissés en partant sous la garde de Dieu. Ta demeure et ton étendard sont maintenant ici ; mais le trône de l'Iran n'en est pas moins entre tes mains.

PIRAN PARLE À AFRASIAB.

Piran se leva sur-le-champ et se rendit au palais du roi, où il descendit de cheval ; on lui livra passage, et il se tint quelque temps debout devant le roi, qui lui dit avec bonté : Pourquoi te tiens-tu ainsi devant moi ? que désires-tu ? quel est ton dessein ? Mon armée, mon or et mes trésors sont à toi ; tout ce que tu fais est à mon avantage. Si donc je tiens contre ton gré dans les fers et dans les chaînes quelqu'un dont la mise en liberté pourrait me nuire et me mettre en danger, je lui pardonne dès ce moment et le laisse libre ; car ma colère disparaît comme du vent devant l'amitié que je te porte. Demande ce que tu désires, que ce soit peu ou beaucoup, l'épée ou le sceau, un trône ou une couronne.

Le sage Piran répondit : Puisse le monde ne jamais être privé de toi ! J'ai des richesses, des trésors et une armée, et, grâce à ta haute fortune, une épée, une couronne et un trône. C'est au nom de Siawusch que je viens porter à l'oreille du roi un long message secret. Il m'a dit : Dis au roi du Touran que je suis heureux et que je désire acquérir de la gloire. Il m'a élevé sur ses genoux comme un père, et le temps de mes disgrâces m'a porté bonheur. Maintenant, qu'il prépare pour moi un mariage, car, dans la bonne et dans la mauvaise fortune, j'ai besoin de lui. Il possède derrière les rideaux une fille qui est digne de mon palais et de mon trône ; sa mère lui a donné le nom de Ferenguis, et je serais heureux s'il me trouvait digne d'elle.

A ces paroles Afrasiab devint soucieux, et il répondit, les yeux remplis de larmes : J'ai naguère parlé de ceci, mais tu n'as pas été de mon avis ; et pourtant un sage dont l'âme est pleine de prudence, et dont l'esprit est élevé, m'a dit : O toi, qui élèves le petit d'un lion féroce, pourquoi te fatigues-tu pour un vain but ? Tu te donnes de la peine, tu rends vaillant le lionceau, mais tu cesseras de porter du fruit quand il en portera. Aussitôt qu'il sera assez fort pour combattre, il saisira de sa griffe la tête de son père nourricier. Ensuite de vieux Mobeds et des astrologues qui connaissent leur art, ayant consulté selon les règles leur astrolabe, m'ont tous annoncé la même chose de point en point, et m'ont prédit, en présence de mon père, des choses étonnantes de mon petit-fils ; ils m'ont dit que ma couronne, mon trésor, mon armée, mon pays et mon trône seront détruits par lui, que je ne pourrai pas trouver un asile dans le monde pour lui échapper, qu'il prendra mes royaumes l'un après l'autre et qu'il m'accablera de malheurs. Je crois maintenant aux prédictions de ce Mobed sur les desseins secrets du ciel qui tourne. Ce couple aurait pour fils un roi qui s'emparerait du monde, qui dévasterait entièrement le pays de Touran et qui commencerait par ceindre mon diadème. Pourquoi donc me faudrait-il planter de mes propres mains un arbre dont le fruit serait du poison et la racine du venin ? La race de Kaous et celle d’Afrasiab sont comme la flamme ardente mêlée avec les vagues de la mer. Je ne sais si cet enfant viendrait dans le Touran avec des intentions amies, ou si c'est à l'Iran qu'il montrerait un visage gracieux. Pourquoi goûter sciemment du poison ? pourquoi s'exposer volontairement à l'haleine du dragon ? Je le traiterai bien aussi longtemps qu'il restera ici, et je serai pour lui un frère ; et quand il voudra retourner dans l'Iran, je l'équiperai magnifiquement pour son voyage, et le renverrai à son père amicalement, comme le veut Dieu le tout juste.

Piran lui répondit : O roi ! que ton cœur ne se trouble pas de cela. Un enfant dont Siawusch serait le père ne pourrait être que prudent, sage et discret. Ne crois pas aux paroles des astrologues, consulte la raison et consens à la demande de Siawusch. De lui et de ta fille naitra un roi dont la tête touchera au soleil, qui sera le maître de l'Iran et du Touran, qui fera cesser les guerres des deux pays, et la race de Feridoun et de Keïkobad n'aura jamais produit un rejeton plus glorieux. Et quand même le dessein secret du ciel serait autre, tes inquiétudes ne le rendront pas plus favorable ; ce qui doit arriver arrivera certainement, et tes craintes n'amoindriront pas ce qui doit grandir. Pense que tu tireras de la gloire de cette alliance, et que tout ce que tu demanderas à la fortune te sera accordé. Le roi dit à Piran : Ton conseil ne peut pas porter malheur ; je cède à ta demande et à ton avis. Va et fais convenablement tout ce qu'il y a à faire. Piran se baissa jusqu'à terre et lui rendit ses hommages, il le couvrit de bénédictions et partit. Il se rendit en toute hâte auprès de Siawusch et lui raconta ce qui venait de se passer. Ils restèrent assis toute la nuit, se réjouissant et noyant dans le vin les soucis de leur âme.

FIANÇAILLES DE FERENGUIS ET DE SIAWUSCH.

Lorsque la voûte du ciel qui tourne amena le soleil qu'elle tenait devant elle comme un bouclier d'or, le Sipehdar Piran se ceignit et monta sur un cheval rapide, il alla au palais de Siawusch et se répandit en bénédictions sur sa gloire ; il lui dit : Fais tes préparatifs pour recevoir aujourd'hui la fille du roi, et si tu le permets, je m'apprêterai à raccompagner pour lui rendre les honneurs dm à son rang. Siawusch eut le cœur rempli de confusion, et sa joue rougit devant Piran, dont il était le gendre et qui le portait dans son sein comme s'il eût été son âme et son cœur ; il lui répondit : Va et prépare tout selon tes désirs ; tu sais que je n'ai pas de secret pour toi. Piran, sur ces paroles, s'en retourna à son palais, le cœur et l'âme tout occupés de cette affaire. Le Pehlewan donna la clef d'une chambre qui était remplie de pièces d'étoffes, à Gulschehr sa femme, une femme célébrée partout et douée d'un esprit brillant. Ils choisirent ce qu'il y avait de plus beau dans leur trésor, mille pièces d'étoffe d'or tissées à la Chine, des plats incrustés d'émeraudes et des coupes de turquoises remplies d'aloès pur et de bourses de musc, deux diadèmes ornés de pierreries dignes d'un roi, deux bracelets et une chaîne d'or émaillé, soixante charges de chameau de tapis, et trois habillements complets de drap d'or, dont toutes les figures étaient en or et en rouge et brodées de pierreries de toute espèce ; trente charges de chameau de vaisselle d'or et d'argent, et dix coupes du pays de Fars, un trône d'or et quatre sièges, trois paires de souliers d'or brodés d'émeraudes ; ils y joignirent deux cents esclaves tenant des coupes d'or, tu aurais dit que le palais ne pouvait les contenir, trois cents esclaves avec des diadèmes d'or, et près de cent princes de la famille de Piran. Gulschehr et ses sœurs prirent dix plats remplis de musc et cent plats remplis de safran, et partirent dans des litières d'or couvertes de housses de brocart, accompagnées des porteurs des présents qui se suivaient par troupes. Gulschehr emporta aussi dix milles pièces d'or pour les jeter au peuple.

On porta tout chez Ferenguis, et toutes les langues prononcèrent des bénédictions. Gulschehr baisa la terre et dit : L'étoile du matin est devenue la compagne du soleil. Ensuite Piran et Afrasiab, par égard pour Siawusch, se hâtèrent de lui fiancer la princesse selon leurs coutumes et selon les rites de leur religion. Ils servirent de témoins aux fiançailles, et ayant dressé le contrat et conclu le mariage, Piran envoya à Gulschehr un messager qui volait comme la poussière, et lui ordonna de se rendre auprès de Ferenguis et de la conduire à Siawusch. Gulschehr remplit cet ordre avec joie en disant à Ferenguis qu'elle devait cette nuit se rendre auprès du jeune roi, pour que la lune devînt l'ornement de son palais. On para sur-le-champ Ferenguis, on forma de ses cheveux de musc des tresses qui tombaient sur ses joues de rose ; ensuite elle parut semblable à la nouvelle lune devant le jeune roi digne de la couronne. Ils restèrent ensemble jouissant de leur bonheur, et leur amour s'accrut de moment en moment. Pendant sept jours ni les oiseaux ni les poissons ne dormirent, aucun homme ne se livra au sommeil, et les réjouissances et les sons de la musique convertirent la terre en jardin d'une extrémité à l'autre.

AFRASIAB DONNE UNE PROVINCE A SIAWUSCH.

Sept jours s'étant ainsi passés, Afrasiab prépara beaucoup de présents, des chevaux arabes, des troupeaux, des cuirasses, des casques, des massues et des lacets, de l'or et des monceaux d'argent, des robes et autres choses de toute espèce. Ensuite il fit faire la liste de toutes les villes et de tous les pays qui se trouvent entre la province où il résidait et la mer de la Chine. Ces pays avaient une longueur de cent farsangs, et leur largeur ne pouvait se mesurer. On écrivit sur de la soie une investiture de tout ce territoire, selon l'usage des rois, et Afrasiab l'envoya au palais de Siawusch avec un trône et une couronne d'or. Ensuite il fit orner le Meïdan pour les festins, et quiconque y venait de près ou de loin y trouvait du vin, des tables et des cuisiniers, il pouvait s'y rassasier et emporter avec lui dans sa maison tout ce qu'il avait la force de porter, et c'est ainsi que les hôtes du roi furent fêlés pendant sept jours. Afrasiab ouvrit pendant ce temps les portes des prisons, il rendit le monde heureux et fut heureux lui-même. Le huitième jour Siawusch alla de grand matin au palais du roi avec Piran le héros demander la permission de partir pour leurs résidences : ils se rendirent tous deux au palais d'Afrasiab, et bénirent le roi en disant : O illustre roi de la terre ! paissent tes jours être heureux à jamais ! puisse le dos de tes ennemis rester courbé ! Ensuite ils se mirent en route joyeusement, et s'entretinrent longuement du roi.

La sphère du ciel tourna ainsi de nouveau pendant une année en veillant sur Siawusch avec justice et amour, ensuite arriva auprès de lui de la part du roi un de ses amis qui lui dit : Le roi s'adresse à toi en disant : O prince illustre ! je fai donné toutes les provinces qui s'étendent d'ici à la Chine ; fa maintenant le tour de ces contrées et examine ce pays ; fixe-toi joyeusement dans une ville où tu puisses espérer du repos, qui te plaise et qui satisfasse à tous tes désirs ; sois-y heureux, et ne laisse jamais ton cœur renoncer à la joie. Siawusch écouta ces paroles et son cœur s'en réjouit ; il fit sonner les trompettes, battre les timbales et charger les bagages. Il emporte avec lui beaucoup d'armures, de couronnes d'or et de trésors ; on prépara un grand nombre de litières, et les belles cachées derrière les rideaux se parèrent. Il plaça Ferenguis dans une litière, on chargea les bagages, et il fit partir les litières. Ils voyagèrent ainsi gaiement jusqu'à Khoten, où tous les grands se rassemblèrent, car le Sipehdar Piran était de cette ville, et il n'y avait personne qui lui voulût du mal. Siawusch fut son hôte pendant un mois, comme ils en étaient convenus, et il ne se passait pas de jour qu'il n'assistât à une fête ; tantôt il buvait du vin et entendait de la musique, tantôt il allait à la chasse. A la fin du mois les timbales résonnèrent à l'heure où se fait entendre le chant du coq, et Siawusch partit pour son royaume, suivi de son armée et précédé par Piran ; et lorsque les habitants de la frontière furent avertis, les grands se levèrent dans la joie de leur âme et allèrent au-devant du fils du roi des rois, et le peuple prépara des fêtes selon ses coutumes. On ouït alors dans ce royaume un bruit tel que tu aurais dit que c'était là certainement la nuit de la résurrection ; et les sons des voix, des luths et des flûtes étaient tels que les cœurs tressaillaient de joie.

Ils arrivèrent à un endroit habité, à un lieu beau et fortuné ; d'un côté on y voyait la mer ; de l'autre, des montagnes ; d'un troisième, des réserves de chasse éloignées des habitations. On y voyait beaucoup d'arbres et d'eaux vives, et le cœur des vieillards se rajeunissait à cet aspect. Siawusch dit à Piran : Voici un beau pays ; j'établirai ici une résidence magnifique qui ouvrira mon cœur à la joie ; je bâtirai une ville immense, renfermant beaucoup de palais et de jardins ; je ferai élever un château qui touchera à la lune et qui sera digne du maître de la couronne et du trône. Piran lui répondit : O toi qui ne veux que le bien ! si tu me le permets, je vais bâtir, à l'endroit sur lequel ta pensée se fixera, un palais qui s'élèvera jusqu'à la lune ; je ne veux plus posséder de terres ni de trésors, car le monde entier m'est devenu indifférent à cause de toi. Siawusch lui répondit : O homme fortuné ! tu feras porter du fruit à l'arbre de ma puissance. Tous mes trésors et tout mon bonheur, je te les dois ; et la première chose qui me frappe partout, c'est la peine que tu te donnes pour moi. Je vais bâtir ici moi-même une ville qui fera l'étonnement des hommes.

SIAWUSCH BÂTIT GANGDIZ.

Je vais maintenant ouvrir la porte des histoires et des belles traditions de nos ancêtres ; je vais parler de Gang-i Siawusch, je vais décrire cette ville et rapporter les récits des anciens. Gloire au créateur du monde, au créateur de tout ce qui est connu et inconnu, au maître de l'existence et du néant, à Dieu qui seul est unique, tandis que toute chose créée a son semblable ! gloire à son prophète et à chacun de ses compagnons ! Puisque le monde a vu disparaitre ces hommes justes, ne compte pas y rester. Où est maintenant le trône du roi des rois ? où sont les grands pleins de cœur et de noblesse ? où sont les sages et les savants, et les investigateurs infatigables ? où sont les idoles pleines de grâce et de modestie, avec leurs bonnes paroles et leur voix tendre ? où sont les opprimés qui avaient trouvé un refuge dans la montagne, et qui étaient privés de tout repos, de tout bonheur et de toute gloire ? où sont ceux qui touchaient les nuages de leur front, et ceux dont le lion était la proie ? Tous ont pour couche la terre et la brique, et heureux sont ceux qui n'ont semé que la semence du bien. Nous venons de la poussière, et nous devons y retourner ; et partout il n'y a que crainte, malheur et terreur. Tu meurs, mais le monde dure, et personne ne peut distinguer ce qui est accessible à l'homme de ce qui ne Test pas ; le monde entier est plein de mystères et d'exemples instructifs. Pourquoi notre sort est-il de n'y pas faire attention ? Après avoir cherché pendant soixante-six ans un lieu de repos, le front ridé par l'excès du travail et par les peines, tu as étendu sur le monde la main de l'ambition ; mais la plupart de tes compagnons t'ont déjà devancé en mourant, et tu ne seras plus leur confident : écoute donc une histoire tirée d'un ancien livre. Puisque ces hommes illustres ont quitté le monde, pourquoi mets-tu sur ta tête la couronne de l'ambition ? ce sont eux qui avaient fait fleurir le monde entier dans un temps où il y avait de la justice sur la terre. Maintenant écoute l'histoire de Gangdiz ; prête l'oreille à ce récit.

Il n'y a pas de lieu sur la terre comparable à Gangdiz, il n'y a pas de pays qui ravisse autant le cœur ; c'est Siawusch qui a bâti cette ville et qui a supporté dans ce travail les plus rudes fatigues. Quand on a passé la mer, on trouve un désert où tu vois une grande plaine sans eau ; au-delà de cette plaine est un pays habité et rempli de villes d'où l'on peut tirer toutes sortes de choses ; ensuite tu rencontres une grande montagne dont la hauteur dépasse toute mesure et au milieu de laquelle est bâtie Gangdiz ; et sache, pour que ton instruction soit complète, que cette montagne a cent farsangs de tour, que sa hauteur étonne l'œil, que tu n'y trouves pas de chemin, de quelque côté que tu ailles, et qu'elle forme une enceinte continue. C'est donc un bassin de trente-trois farsangs de diamètre, entouré de tous côtés d'un rempart de rochers ; et si l'on y place un homme par farsang pour en défendre l’accès, cent mille hommes, armés de cottes de mailles et montés sur des chevaux caparaçonnés, ne pourront forcer le passage. Quand tu auras passé ce mur de rochers, ta apercevras une grande ville, remplie de parterres de roses, de parcs, de palais et de maisons, de bains chauds et d'eaux vives ; tu trouveras dans chaque maison de la musique et du luxe de toute espèce. La montagne est peuplée de bêtes fauves, et la plaine de cerfs ; c'est un paradis qu'on ne veut plus quitter une fois qu'on l’a vu. Si tu vas dans la montagne, tu y trouves des faisans, des paons et des perdrix ; les étés n'y sont pas chauds, les hivers n'y sont pas froids, et ce n'est partout que plaisirs, repos et festins ; il n'y a pas un malade dans cette ville ; enfin c'est un jardin du paradis. Toutes les eaux y sont limpides et douces, et dans les champs règne un printemps éternel. Si tu mesures cet espace au farsang persan, tu en compteras trente en long et en large, et la montagne a un farsang et demi de haut, et elle est si escarpée que les hommes tremblent d'y monter. De l'autre côté s'étend une plaine telle que personne n'en a vu de plus belle.

Lorsque Siawusch arriva dans ce lieu et qu'il l'eut examiné, il le choisit de préférence à tout autre lieu du Touran. Le héros illustre lui donna son propre nom, et couronna les rochers d'enceinte par un mur qu'il fit bâtir de pierres, de mortier, de roseaux et de cette substance dont nous ne savons pas le nom. La hauteur de ce mur est de plus de deux cents palmes, son épaisseur de trente-huit, et ni catapulte ni flèche ne peuvent l'atteindre. Il faut nécessairement le voir pour comprendre combien il est inaccessible ; car si l'on en parle à ceux qui ne l'ont pas vu, ils s'indignent contre le narrateur. Il y a deux farsangs du sommet du rempart jusqu'au pied des rochers, et tout autour se déroule une plaine basse d'où l'œil ne peut s'étendre plus haut que la crête de la montagne, créle si élevée que les oiseaux hésitent de voler par dessus.

Siawusch entreprit beaucoup de travaux sur ce point où il voulait établir son pouvoir, son trône et sa couronne ; il éleva des bâtiments dans cet endroit ravissant ; il construisit une ville dans ces beaux lieux, une ville avec des maisons, des palais et un Meïdan ; il y planta des arbres sans nombre ; il en fit un séjour semblable au paradis, et y sema des roses, des hyacinthes, des narcisses et des tulipes.

SIAWUSCH PARLE AVEC PIRAN DE SON AVENIR.

Lorsqu'ils repartirent de ce beau pays, Siawusch devint pensif et adressa une question aux astrologues, disant : J'ai fondé ici une ville : contribuera-t-elle à ma puissance et à mon bonheur, ou me repentirai-je de ce que j'ai fait ? Tous répondirent au roi de la terre : Cette fondation ne te promet pas beaucoup de bonheur. Siawusch se mit en colère contre les astrologues ; son cœur se remplit de douleur et ses yeux furent pleins de larmes. Il tenait mollement les rênes de son cheval, et des larmes brûlantes tombaient de ses yeux. Piran lui dit : O roi ! pourquoi es-tu devenu si soucieux ? Siawusch répondit : La rotation du ciel sublime afflige et trouble mon âme. J'ai beau accumuler des choses précieuses et des trésors, et multiplier mes palais ornés, à la fin tout cela tombera entre les mains de mes ennemis ; il m'arrivera malheur sur malheur, et la mort m'atteindra. Il n'y a pas de lieu dans le monde comme le château de Gang ; il n'y a pas de ville qui ravisse autant le cœur. La grâce de Dieu, le distributeur du bonheur, a été mon soutien, et la prudence et le sort ont veillé sur moi, de sorte que j'ai pu bâtir cette grande ville, dont j'ai élevé le faîte jusqu'aux Pléiades. Je suis maintenant tout occupé de cette ville, je l'orne de toute manière, et quand elle sera devenue belle et brillante, quand elle sera remplie de palais, de trésors et de choses précieuses, je n'en jouirai pas longtemps, et un autre que moi s'assiéra à ma place. Ni moi, ni mes enfants, ni un noble héros de ma famille, n'en jouirons ; il ne me sera pas accordé une longue vie, et bientôt je n'aurai plus besoin ni de palais ni de salle d'audience. Mon trône deviendra le siège d'Afrasiab, et la mort se hâtera de me dévorer, moi qui suis innocent. Tel est le secret du ciel sublime, qui tantôt nous comble de joie, tantôt nous jette dans la tristesse.

Piran lui répondit : O toi qui portes haut la tête ! ne t'arrête pas follement sur ces pensées sombres. Afrasiab est ton soutien contre le malheur, et tu portes au doigt le sceau de la royauté ; et moi je ferai tout pour que notre alliance ne se brise pas, aussi longtemps que la vie demeurera dans ce corps. Je ne te laisserai pas atteindre par un souffle de vent, je ne permettrai pas à l'air de compter tes cheveux. Siawusch lui dit : O illustre guerrier ! je ne désire que partager ta gloire ; je te confie tous mes secrets, car tu es un homme dont le corps est sain et l'esprit vigilant. Je te communiquerai ce que Dieu le glorieux a décrété et ce que j'ai appris des secrets du ciel sublime ; je te dévoilerai avenir exactement, aussitôt que je serai ho de ce palais et de ce parc. Je t'en parle pour que tu ne dises pas, quand tu verras arriver tout cela : Comment Siawusch a-t-il pu ignorer sa destinée ? O sage et vaillant Piran ! prête l'oreille à mes paroles. Il ne se passera pas beaucoup de temps avant que ce roi méchant et soupçonneux ne me fasse mourir cruellement, malgré mon innocence, et qu'un autre ne prenne ma couronne et mon trône. Tu me resteras fidèle, et tu suivras le droit chemin ; mais le ciel en a décidé autrement que tu ne voudrais, et les paroles de la calomnie et ma mauvaise fortune amèneront ce malheur sur ma tête innocente. L'Iran et le Touran seront bouleversés, et la vengeance sera telle que la vie deviendra un fardeau pour les hommes ; la terre entière sera remplie de misère, et l'épée de la guerre régnera dans le monde. Tu verras arriver de l'Iran dans le Touran beaucoup d'étendards jaunes, rouges, noirs et violets, et il s'ensuivra une grande destruction, le pillage de tout ce qui est précieux et la dissipation des trésors amassés. Grand est le nombre des pays qu'on foulera aux pieds des chevaux, des pays où l'on troublera l'eau des fleuves. Le roi du Touran se repentira alors de ce qu'il a fait et de ce qu'il a dit, mais ce repentir ne lui profitera pas ; car toute la terre habitée sera livrée à la destruction, des cris s'élèveront de l'Iran et du Touran, et mon sang jettera le trouble parmi les hommes. C'est ainsi que Dieu l'a écrit au firmament, et tout ce qu'il sème porte du fruit comme il l'ordonne. Viens donc, allons gaiement jouir et faire des largesses ; et quand le moment de la mort sera venu, nous mourrons. Pourquoi lierais-tu ton cœur à ce séjour passager ? pourquoi t'attacherais-tu aux trésors ? pourquoi te donnerais-tu de la peine pour les acquérir ? Un autre jouirait après nous de ces trésors, et pourquoi un homme sage se fatiguerait-il pour agrandir un ennemi ? Piran l'écouta et devint soucieux ; son cœur se remplit de douleur à ces paroles ; il se dit : J'ai attiré moi-même le malheur sur ma tête ; si ce qu'il dit est vrai, j'aurai appelé la destruction sur le pays de Touran, j'aurai répandu dans le monde la semence de la vengeance : car c'est par mes soins qu'il est arrivé dans le Touran ; c'est moi qui lui ai donné un pays, une couronne et des trésors, quoique j'eusse entendu toutes les paroles d'Afrasiab, qui mainte fois m'a prédit la même chose. Ensuite il dit à Siawusch avec tendresse : Que sais-tu des mouvements et de l'action du ciel qui tourne, et qui t'a instruit de ses secrets ? Ces pensées te sont venues parce que tu t'es rappelé le pays d'Iran, Kaous et le trône impérial, parce que tu t'es rappelé le temps de ton bonheur. Ecarte-les de ton souvenir, agis et pense comme un homme de sens. Ils continuèrent de converser ainsi pendant leur route ; leur esprit était occupé de l'avenir, et ce ne fut que lorsqu'ils descendirent cb cheval qu'ils cessèrent de parler. Ils firent préparer une table d'or et demandèrent du vin, de la musique et des chants.

AFRASIAB ENVOIE PIRAN DANS LES PROVINCES.

Ils se livrèrent ainsi au plaisir pendant sept jours, buvant à la santé des rois de la terre. Le huitième jour, arriva une lettre d'Afrasiab au chef de l'armée du Touran, dans laquelle il lui disait : Pars et va jusqu'à la mer de la Chine, choisis une armée de braves, continue de marcher jusqu'aux frontières de l'Inde, va de là jusqu'à la mer de Sind, demande partout les tributs qui me sont dus, et étends tes troupes jusque dans le pays des Khazars. On entendit alors un grand bruit dans le palais du Pehlewan, et la terre fut ébranlée par le son des timbales et des tambours. De tous côtés arrivèrent des troupes auprès de Piran, formant une grande armée remplie d'ardeur pour le combat. Ayant ainsi réuni l'armée du Touran autour de son palais, Piran partit pour les pays que le roi lui ordonnait de visiter ; il prit congé de Siawusch et lui laissa beaucoup de choses précieuses, de l'argent et des chevaux caparaçonnés ; ensuite il se mit en route avec son armée, selon les ordres d'Afrasiab.

SIAWUSCH BÂTIT SIAWUSCHGUIRD.

Une nuit, arriva courant comme une flamme, un messager d'Afrasiab monté sur un dromadaire : il apportait à Siawusch une lettre affectueuse, étoilée d'or comme le brillant firmament, et dans laquelle le roi lui disait : Depuis que tu es parti, j'ai perdu ma gaieté, et les chagrins ne me quittent plus. Néanmoins j'ai cherché pour toi une résidence convenable dans le Touran, et quoique le lieu où tu es allé soit beau et charmant, et que ton âme soit à l'abri de tout souci, je te prie de te rendre maintenant dans le pays que je t'ai donné, et de jeter dans la poussière la tête de nos ennemis. Siawusch fit ses préparatifs et se dirigea en toute hâte du côté où le roi lui ordonnait d'aller. On chargea de bagages précieux mille chameaux femelles au poil roux ; on chargea cent mules de pièces d'argent et quarante autres de pièces d'or. Dix mille cavaliers iraniens et touraniens, choisis et prêts à frapper de l'épée, les escortaient, et ce cortège était précédé par les trésors du roi et par les litières qui renfermaient de belles femmes parées. Siawusch emmena avec lui trente charges de chameau de rubis, de turquoises dignes d'un roi, de colliers, de couronnes incrustées de pierreries, d'ambre, de bois de sandal, de musc et d'autres parfums, enfin de brocarts et de trônes couverts de soie tirée de l'Egypte, de la Perse et de la Chine. Le roi et son glorieux cortège se dirigèrent vers le beau pays de Behar, et, arrivé dans ce pays, Siawusch indiqua de la main un endroit et fit préparer un emplacement long et large de deux farsangs. Il y fonda une ville renfermant de hauts palais, des jardins et de beaux parterres de roses ; il fit couvrir sa salle d'audience de peintures représentant des rois, des fêtes et des scènes de guerre. On y voyait au-dessus du trône la figure de Kaous, orné de bracelets et armé d'une massue, et Rustem au corps d'éléphant, Zal, Gouderz et toute l'assemblée des héros se tenant devant son trône. De l'autre côté étaient peints Afrasiab et ses braves, comme Piran et Guersiwez avide de vengeance. Dans l'Iran et dans le Touran, les hommes de bien ne parlaient que de cette belle ville, où s'élevaient partout des coupoles dont les sommets touchaient aux nues, où étaient assis partout des chanteurs et des musiciens, où l'on rencontrait partout des princes et des grands. On donna à cette ville le nom de Siawuschguird, et tous les hommes s'en réjouirent dans leur cœur.

PIRAN VISITE SIAWUSCHGUIRD.

Piran, en revenant de l'Inde et de la Chine, entendit parler de cette noble ville de Siawuschguird, dont le renom s'était répandu dans le Touran, et qui avait été fondée sous de bons auspices le jour d'Ard. Piran entendit de la bouche de chacun des récits concernant cette ville, ses palais, ses coupoles, ses jardins et ses parcs, ses eaux vives, ses plaines, ses montagnes et ses vallées ; et il fut impatient de voir ce que le roi avait fait dans un si beau lieu. Lorsque le temps de se mettre en route fut venu, il emmena avec lui tous ceux qui devaient l'accompagner, tous ceux qui étaient de rang à participer à cette fête ; c'étaient mille cavaliers prudents et vaillants. Il s'approcha de la ville, et Siawusch se mit en marche avec une escorte pour aller à sa rencontre ; Piran mit pied à terre aussitôt qu'il l'aperçut de loin, et Siawusch descendit de son éléphant paré et serra étroitement dans ses bras le Pehlewan. Les deux héros s'en retournèrent ensemble à la ville, dont ils firent le tour, et Piran trouva beau ce lieu naguère désert. Toutes les maisons, tous les palais et les jardins brillaient comme des lampes resplendissantes. Le Sipehdar Piran visita tout, et appela sur Siawusch les bénédictions de Dieu, disant : Si tu n'avais pas été doué d'une puissance et d'une majesté royales en même temps que de sagesse pour découvrir un pareil endroit, comment aurais-tu pu trouver un lieu comme celui-ci pour y fonder une ville si belle ? Puisse ton drapeau rester, jusqu'au jour de la résurrection, entouré de grands et de braves ! puissent tes fils, de génération en génération, rester heureux comme toi, maîtres du monde, victorieux et de noble nature. Ayant parcouru une partie de cette belle ville, il se rendit au palais et au jardin de Siawusch, et, rempli de bonheur, de gaieté et d'ambition, il se dirigea vers la demeure de Ferenguis. La fille d'Afrasiab vint à sa rencontre, lui adressa les questions d'usage et lui offrit des pièces d'or. Piran s'assit sur le trône et regarda autour de lui ; il vit une foule de serviteurs debout devant lui, et recommença à bénir Siawusch et à adresser des actions de grâce au Créateur. Après cela on fit un festin avec du vin et des tables chargées de mets, des musiciens et des échansons. Ils restèrent pendant sept jours la coupe eu main, tantôt heureux et gais, tantôt ivres de vin. Le huitième jour Piran fit apporter des présents, des offrandes dignes d'un roi et convenables au rang de Siawusch, des rubis et des joyaux dignes d'un roi, des brocarts et un trône incrusté de pierreries, des pièces d'or et des chevaux à la selle de bois de peuplier, au caparaçon d'or et à la housse de peau de léopard. Il donna à Ferenguis des diadèmes et des boucles d'oreilles, des colliers et des bracelets ornés de pierres fines ; ensuite il partit pour Khoten, avec un cortège qui formait une assemblée de héros.

Il arriva joyeusement à son palais, se rendit à l'appartement de ses femmes, et dit à Gulschehr : Quiconque n'a pas vu le gai paradis et ce que Rithwan y a planté, qu'il aille voir cette ville, ce séjour fortuné, dont le trône et le palais sont un paradis sublime ; qu'il aille voir Siawusch brillant comme le soleil et assis sur son trône dans sa puissance, dans sa gloire et dans sa prudence, et semblable au bienheureux Serosch. Fais joyeusement un peu de chemin pour aller voir la ville de Siawusch, et le maître de la ville plus brillant qu'elle ; tu dirais qu'il illumine tout l'Occident. Tu y verras Ferenguis, belle et brillante, et semblable à la lune de deux semaines, se tenant à côté du soleil. De là Piran se rendit auprès d'Afrasiab rapidement comme une barque qui vole sur l'eau. En arrivant il lui rendit compte de ce qu'il avait fait, et lui remit les tributs qu'il apportait des provinces ; il lui raconta comment il avait combattu dans les pays de l'Inde, comment il avait abaissé dans la poussière la tête des méchants. Le puissant roi lui adressa des questions sur tout ce que faisait Siawusch, sur sa nouvelle ville, son pays et son palais. Piran lui répondit :

Quiconque a vu de ses yeux le gai paradis au mois d'Ardibehischt ne peut le distinguer de cette ville ; il ne peut distinguer le soleil de ce noble prince. J'ai vu une ville telle que personne n'en a vu de semblable dans le Touran et dans la Chine ; il y a tant de jardins, de palais et d'eaux vives, que tu dirais que l'âme de Siawusch avait, pour pouvoir les créer, absorbé toute l'intelligence qu’il y a dans le monde. Faudrait-il chercher à blâmer quelque chose là où il n'y a rien à blâmer ? Quand j'ai vu de loin le palais de Ferenguis, il ressemblait à un amas de joyaux, il brillait comme la lumière ; et si le Serosch descendait du ciel, il n'égalerait pas l'époux de ta fille en majesté, en gloire et en prudence, en grâce et en dignité, et il est aussi bon que ton cœur joyeux peut le désirer. Enfin les deux pays qui se combattaient et étaient en guerre sont maintenant en repos, comme un insensé qui recouvre la raison. Puissent le cœur des hommes de sens et la volonté des grands rester ainsi disposés à tout jamais. Le roi fut ravi de ces paroles, car il vit que son rejeton fertile portait du fruit.

AFRASIAB ENVOIE GUERSIWEZ AUPRES DE SIAWUSCH.

Afrasiab raconta ces nouvelles à Guersiwez, il dévoila devant lui tout ce qui était secret, et lui dit : Va joyeusement à Siawuschguird, regarde ce que Siawusch y a fait et examine tout. Il a mis son cœur dans le Touran, et ne pense plus à l'Iran, depuis qu'il a renoncé au trône et à la couronne, depuis qu'il a abandonné Gouderz, Bahram et le roi Kaous ; il ne désire plus voir Rustem fils de Zal ; il ne prend plus en main sa lance et sa massue de fer. Il a bâti, dans un lieu qui n'était qu'un champ de ronces, une ville semblable au gai printemps ; il y a élevé de grands palais pour Ferenguis, et la traite avec respect. Lève-toi, fais tes préparatifs de départ et rends-toi auprès du noble Siawusch. Quand tu le verras, tu lui diras beaucoup de paroles amicales, tu lui témoigneras la déférence due à sa puissance ; à la chasse et au banquet, dans la plaine et dans la montagne, et quand la foule des Iraniens sera assise devant toi, tu te montreras respectueux envers lui devant les grands, tu le combleras de louanges, tu célébreras sa gloire. Prépare des présents sans nombre, de l'or, des pierreries, des chevaux et des arcs, des couronnes magnifiques, des brocarts de la Chine, des diadèmes, des épées, des massues et des sceaux ; cherche ce que ton trésor peut te fournir en tapis et en tout ce qui est beau de couleur et de parfum. Porte de même des présents à Ferenguis, et vas-y la langue chargée de bénédictions. Si ton hôte te reçoit avec honneur, reste joyeusement dans cette belle ville. L'illustre Guersiwez jeta les yeux sur mille cavaliers choisis dans le Touran ; il rassembla cette troupe glorieuse et partit pour Siawuschguird. Lorsque Siawusch eut connaissance de son approche, il se mit en route avec un cortège pour aller à sa rencontre en toute hâte, lis s'embrassèrent, et Siawusch lui demanda des nouvelles du roi. De là ils se rendirent au palais, et Siawusch fit préparer des quartiers pour les Touraniens. Le lendemain Guersiwez alla de grand matin apporter les présents du roi et s'acquitta de son message. Siawusch regarda les présents du roi et rougit comme une rose printanière ; il monta sur un cheval rapide, et les cavaliers iraniens se réunirent autour de lui ; il montra à Guersiwez la ville, rue par rue, et rentra ensuite dans son palais.

NAISSANCE DE FIROUD, FILS DE SIAWUSCH.

Dans ce moment un cavalier rapide comme le vent accourut vers Siawusch et lui apporta une bonne nouvelle, disant : La fille du Pehlewan du Touran a mis au monde un enfant beau comme la lune. On a donné à ce noble enfant le nom de Firoud ; et Piran, lorsqu'il l'a appris au milieu de la nuit sombre, a ordonné sur-le-champ à moi et à un autre cavalier de nous rendre auprès de toi, ô prince, et de t'en porter la nouvelle. Djerireh, la mère de cet enfant illustre, la première parmi les reines puissantes, a ordonné de son lit à ses esclaves de tremper la main de l'enfant dans du safran. On a appliqué sa main sur le dos de cette lettre, et Piran m'a dit : Porte-la à Siawusch, dont les vœux sont exaucés, et dis-lui que, malgré ma vieillesse, je me sens heureux par la grâce de Dieu le saint.

Siawusch répondit : Puisse cet enfant n'être jamais privé du trône et du pouvoir ! Il donna au messager tant de pièces d'argent que l'homme qui les portait fut fatigué du poids. Lorsque cette nouvelle parvint jusqu'à Guersiwez, il dit : Piran est devenu aujourd'hui l'égal du roi. Ils arrivèrent joyeusement au palais de Ferenguis, à qui Siawusch raconta ce qu'il venait d'apprendre. Guersiwez vit Ferenguis assise sur son trône d'ivoire et la tête couverte d'une couronne de turquoises ; de nombreuses esclaves au visage de lune, parées de diadèmes d'or, se tenaient debout devant cette lune. Elle descendit de son trône et le salua ; elle lui demanda comment il avait supporté les fatigues de sa longue route. Le cœur et la tête de Guersiwez bouillonnaient, mais il dissimula par courtoisie et par prudence, il se dit : Il ne se passera pas un an avant que Siawusch ne veuille plus ménager personne ; c'est à lui qu'appartiennent la royauté et le trône, le trésor, le pays et l'armée. Il renferma en lui-même le secret de son âme, mais il trembla de colère et ses joues pâlirent ; il dit à Siawusch : Tu goûtes les fruits de ton travail, et ton cœur ne cesse de se réjouir de ton trésor. On plaça dans le palais deux trônes d'or, et ils s'y assirent pleins d'allégresse et de bonheur ; des musiciens et des échansons se présentèrent devant ces trônes incrustés de pierreries, et le plaisir que faisait éprouver à Guersiwez le son des harpes, des flûtes et des voix lui fit oublier sa colère.

SIAWUSCH JOUE À LA BALLE.

Lorsque le soleil brillant se dévoila, montrant d'en haut sa face au monde entier, Siawusch se rendit du palais dans le Meïdan, et en fit le tour en jouant à la balle. Guersiwez arriva et lança une balle, Siawusch courut après et la frappa du creux de sa raquette, pendant que son adversaire ne toucha que le sol. Siawusch la lança avec la raquette de manière à la faire disparaître ; tu aurais dit que le ciel lavait attirée à lui. Ensuite il dit aux braves qui cherchaient la gloire : Le Meïdan, les raquettes et les balles sont à vous. Ils coururent sur la place et enlevèrent en un instant la halle aux Turcs ; Siawusch fut fier des Iraniens et se redressa comme un noble cyprès. Ensuite il fit apporter un trône d'or, et ordonna un combat aux javelots dans le Meïdan ; et les cavaliers s'élançant sur la place comme un tourbillon de poussière, combattirent avec leurs javelots, pendant que les deux princes, assis sur le trône d'or, décidaient qui s'était montré le plus habile.

Guersiwez dit à Siawusch : O roi plein de bravoure, héritier des rois, plus illustre encore par ta bravoure que par ta naissance ! montre aux Turcs ton art à te servir de la pointe de la lance, des flèches et de l'arc, manie les rênes et fais une joute. Siawusch posa les mains sur la poitrine en signe à !obéissance, quitta le trône où il était assis et monta à cheval. On lia ensemble cinq cuirasses, dont chacune était assez lourde pour fatiguer la poitrine d'un homme ; on les plaça au bout de la lice, et toute l'armée regarda Siawusch pour voir ce qu'il allait faire. Il prit une lance digne d'un roi ; c'était un souvenir de son père, qui s'en était servi dans la guerre du Mazandéran et en avait percé des lions à la chasse. Il descendit dans la lice, cette lance en main, se précipita comme un éléphant en fureur, frappa les cuirasses de la lance et les enleva. Aucun bouton et aucune maille de ces cuirasses ne tenait plus ; Siawusch revint de sa course portant haut la lance et éparpillant de tous côtés les cuirasses. Les cavaliers et Guersiwez avide de combats vinrent armés de longues lances ; ils tournèrent longtemps autour de ces cuirasses, mais ils n'en soulevèrent de terre aucune dont les mailles ne fussent rompues. Siawusch demanda alors quatre boucliers du Ghilan, deux de bois et deux d'acier brillant ; il demanda des flèches de bois de peuplier, en mit six dans sa ceinture et en garda une dans la main ; il posa une flèche sur l'arc et se raffermit sur les étriers ; toute l'armée avait les yeux sur lui. Le trait du roi illustre traversa les quatre boucliers de bois et de fer, et c'est ainsi qu'il lança ses flèches grosses comme trois autres flèches, aux acclamations de tous, jeunes et vieux ; chacun de ces boucliers était percé, et toute la multitude appelait les grâces de Dieu sur Siawusch.

Guersiwez lui dit : O roi ! tu n'as pas ton égal dans l'Iran et dans le Touran. Viens, pour que nous luttions dans cette lice en présence de l'armée ; nous nous saisirons par la courroie de la ceinture, comme deux braves qui se combattent. Je n'ai pas d'égal parmi les Turcs, et tu ne trouveras pas beaucoup de chevaux comme le mien ; et toi aussi tu n'as pas ton pareil dans le pays d'Iran, ni en force ni en stature. Si je parviens à t'enlever de selle et à te jeter par terre avant que tu t'y attendes, tu reconnaîtras que je suis plus fort que toi, meilleur cavalier et plus expert dans les jeux du Meïdan ; si au contraire tu me jettes par terre, je ne me montrerai plus sur un champ de bataille.

Siawusch répondit : Ne parle pas de cela ; tu es un prince et un lion avide de combats ; ton cheval est le roi du mien, et ton casque est sacré pour moi comme Adergouschasp. Désigne un Touranien autre que toi pour qu'il se mesure avec moi sans me garder rancune. Guersiwez reprit : O toi qui recherches la gloire ! un jeu ne fait pas naître de la colère, parce que deux hommes luttent ensemble et se saisissent par la ceinture. Siawusch lui répondit : Tu as tort ; je ne puis pas lutter avec toi. Un combat entre deux hommes a beau n'être qu'une joute, il produit la colère lors même que la bouche des combattants sourit. Tu es le frère du roi, tu foules la lune sous les pieds de ton cheval ; je suis prêt à t'obéir en toutes choses, mais sur ce point je rejette ton avis et n'accepte pas ton défi. Choisis parmi tes compagnons un lion vaillant, fais-le monter sur ce cheval ardent ; et puisque tu veux que je combatte, tu verras que les têtes les plus hautes sont au-dessous de la poussière de mes pieds, et je m'efforcerai de n'avoir pas à rougir de ce combat devant le roi illustre. L'ambitieux Guersiwez sourit et fut flatté de ces paroles ; il dit aux Turcs : Qui d'entre vous, ô guerriers qui portez haut la tête, désire se faire un renom dans le monde, soutenir une lutte contre Siawusch et jeter dans la poussière le chef des braves ? Les Turcs ne voulurent ni entendre ni répondre, excepté Gueroui Zereh, qui s'avança, disant : Je suis digne de ce combat, si Siawusch ne trouve pas d'autre antagoniste. Le front de Siawusch se rida à ces paroles de Gueroui Zereh, et ses joues se contractèrent. Guersiwez lui dit : O roi ! ne choisis-tu pas un second parmi les braves de l'armée ? Siawusch lui répondit : Puisque je suis dispensé de me battre contre toi, je fais peu de cas d'une lutte contre les grands ; que deux d'entre eux se préparent à se mesurer avec moi dans la lice. Or il y avait un Turc, un brave qui n'avait pas son pareil en force dans le Touran ; son nom était Demour. Il entendit les paroles de Siawusch, courut rapidement comme la fumée vers Gueroui, et s'équipa en toute hâte. Demour et Gueroui fondirent sur Siawusch, qui se préparait à l'attaque. Gueroui Zereh porta la main sur la ceinture de Siawusch et la tordit comme pour faire un nœud ; mais Siawusch le saisit par la courroie de la ceinture et lui fit sentir la grande force de son bras ; il l'enleva de selle et le jeta par terre, sans avoir eu besoin de la massue et du lacet. Il s'élança ensuite sur Demour, le saisit fortement à la poitrine et au cou, et l'enleva si lestement de selle que les braves en restèrent confondus ; il l'apporta à Guersiwez sans lui faire de mal ; tu aurais dit qu'il portait sous le bras une poule. Ensuite il descendit de cheval, lâcha Demour, et monta en souriant sur le trône d'or. Guersiwez fut courroucé de ce que Siawusch avait fait ; son âme devint soucieuse et ses joues pâlirent.

Ils quittèrent le trône d'or et s'en retournèrent au palais ; tu aurais dit qu'ils portaient la tête plus haut que Saturne, et tous les grands aux traces fortunées banquetèrent pendant sept jours avec du vin et de la musique. Le huitième jour Guersiwez et les siens firent leurs préparatifs de départ, et Siawusch, malgré les soupçons qu'il avait conçus en secret, écrivit au roi une lettre remplie d'expressions de soumission et de questions amicales. Ensuite il fit à Guersiwez beaucoup de présents, et les Turcs partirent joyeusement de cette belle ville, devisant entre eux longuement des hauts faits du roi et de la beauté de son pays. Mais Guersiwez, qui était avide de vengeance, leur dit : Il nous est venu du malheur de l'Iran ; le roi a appelé de ce pays un homme qui nous fait asseoir honteusement dans notre sang : deux lions terribles, comme Demour et Gueroui, deux héros pleins d'ardeur pour le combat, étaient faibles, impuissants et sans force entre les mains de ce cavalier seul, au cœur impur. Cette affaire ne finira pas paisiblement ; elle a mal commencé et se terminera mal.

GUERSIWEZ REVIENT ET CALOMNIE SIAWUSCH AUPRÈS D'AFRASIAB.

Guersiwez se rendit donc à la cour du roi, privé par la colère de repos et de sommeil. Lorsqu'il fut arrivé auprès du maître de l'armée du Touran, le roi lui adressa des questions de toute espèce, et Guersiwez lui répondit longuement et lui remit la lettre. Le roi la lut en souriant et s'en réjouit. L'illustre Guersiwez remarqua sur son visage ces signes de plaisir ; il se retira au coucher du soleil, le cœur rempli de haine et de douleur ; pendant toute la nuit, jusqu'à ce que le jour brillant parût, il se tordit comme un serpent qui se roule dans la poussière ; la haine l'empêcha de dormir, et dès le matin il se rendit auprès du roi ; ils firent sortir tous les étrangers, s'assirent et délibérèrent sur toutes choses.

Guersiwez dit : O roi ! Siawusch n'est plus tel que tu l'as vu autrefois. Un envoyé secret du roi Kaous est arrivé auprès de lui il y a peu de temps ; il a reçu de même des messagers de Roum et de la Chine. Il boit à la santé de Kaous ; il a réuni autour de lui une grande armée, et tu auras à trembler devant lui avant que tu t'y attendes. Si Tour n'avait pas eu le cœur farouche, il n'eût jamais tué injustement Iredj ; mais depuis ce temps ces deux pays sont comme le feu et l'eau, et irrités l'un contre l'autre. Tu veux aujourd'hui les amener follement à une alliance, comme si tu pouvais conjurer l'orage. Si je t'avais caché ce danger, j'aurais rendu mon nom infâme dans le monde. Le roi s'affligea de ces paroles, et l'idée de ce fâcheux avenir le frappa ; il répondit à Guersiwez : C'est ton amour fraternel qui s'est ému pour moi et qui a guidé ton cœur. Pensons pendant trois jours à cette affaire, et nous pourrons alors nous décider plus mûrement ; et quand je me serai assuré si quelque péril nous menace, je dirai quel remède tu dois y apporter. Le quatrième jour Guersiwez se présenta à la cour, le casque en tête, la ceinture serrée autour des reins. Le roi du Touran l'appela auprès de lui et lui parla longuement de ce qui regardait Siawusch. Il lui dit : O fils de Pescheng ! qu'est-ce que je possède dans le monde qui ne me vienne pas de toi ? Il faut donc que je dévoile devant toi tous mes secrets, que je te fasse voir le fond de cette affaire, pour que tu me dises ton avis. Le mauvais rêve que j'eus autrefois m'avait rendu inquiet et avait amoindri mon intelligence ; je pris donc le parti de ne pas combattre Siawusch, et de son côté il ne m'a fait aucun mal ; il a au contraire renoncé au trône impérial, et sa vie est un tissu dont l'intelligence est la trame, et la vertu la chaîne. Jamais il ne s'est écarté de mes ordres, et jamais il n'a éprouvé de ma part que des bontés. Je lui ai donné un pays et des trésors, et jamais je ne lui ai rappelé les soucis et la peine dont il m'a accablé ; je me le suis attaché par une alliance, j’ai renoncé à me venger de l'Iran, je me suis privé pour lui de mes trésors et de ma fille, qui faisait les plus chères délices de mes yeux ; et maintenant il s'élèverait dans le monde un cri unanime contre moi, si je voulais le perdre après l'avoir comblé de bienfaits, après avoir essuyé pour lui mille fatigues, après m'être dépouillé d'un royaume, d'une couronne et de grands trésors. Je n'ai aucun prétexte pour lui faire du mal ; et quelque peu de tort que je lui fisse, je serais blâmé par les grands et honni du monde entier. Il n'y a pas de bête féroce qui ait les dents plus aiguës que le lion, dont le cœur ne craint pas l'épée ; et pourtant quand il voit un enfant dans la détresse, il lui fait d'un bosquet un asile contre tout danger : le maître du soleil et de la lune m'approuverait-il donc si je sévissais contre un innocent ? Je ne connais que Siawusch à qui je voulusse donner le nom de fils, et tu veux que je le renvoie à son père ! Si jamais il a envie d'un trône et d'un sceau, ce n'est pas mon pays qu'il subjuguera.

Guersiwez lui répondit : O roi, ne traite pas si légèrement une chose si grave. Si jamais Siawusch quitte le Touran et s'en retourne dans l'Iran, notre pays sera entièrement dévasté. Chaque fois qu'un étranger entre dans ta famille, il apprend le secret de ta force et de ta faiblesse, et un sage a dit là-dessus : Un orage qui vient de ta maison même ne peut que te faire éprouver toute sorte de soucis et de peines, il détruira ta famille et ta gloire, il dispersera tes trésors. Ne sais-tu donc pas que quiconque élève un léopard ne peut s'attendre qu'à de la haine et à des combats ? Afrasiab réfléchit sur ces paroles, et tout ce que Guersiwez avait dit lui parut vrai ; il se repentit de ce qu'il avait voulu et de ce qu'il avait fait, il sentit que tous ses plans étaient dérangés. Il répondit : w Je vois que tout est malheureux dans cette affaire, depuis le commencement jusqu'à la fin. J'attendrai jusqu'à ce que je voie comment la rotation secrète du ciel en décidera, en toute chose il vaut mieux attendre que se hâter. Attends donc que le soleil se lève sur ces ténèbres ; je verrai alors quelle est la volonté de Dieu, et de quel côté se tourne la face de l'astre qui illumine les sphères tournantes. Si je rappelais Siawusch à ma cour, je saurais découvrir ses intentions secrètes ; je suffis sans doute pour le surveiller, j'observerai les événements ; et si Siawusch montre une telle perversité que mon cœur soit obligé d'être inexorable, alors personne ne me blâmera, car le méchant ne mérite que des punitions.

Le haineux Guersiwez lui répondit : O roi à l'esprit clairvoyant, à la parole juste ! les armements, la superbe et la puissance de Siawusch sont si grands, la force que Dieu a donnée à son bras, à son épée et à sa massue est telle, qu'il viendra à ta cour accompagné d'une armée et obscurcira devant toi le soleil et la lune. Il n'est plus tel que tu l'as connu, il élève son diadème au-dessus du ciel. De même tu ne reconnaîtrais plus Ferenguis, on dirait qu'elle n'a plus besoin de rien dans le monde. Ton armée entière se mettra du côté de Siawusch, et je crains que tu ne deviennes qu'un pâtre sans troupeau. Une armée qui verrait un roi comme lui, heureux, intelligent et beau comme la lune, ne voudrait plus jamais de toi pour maître ; la place de Siawusch serait dans le Bélier, et la tienne dans les Poissons. Et puis tu veux lui ordonner de quitter la ville qu'il a bâtie et le beau pays de sa résidence, de venir ici pour être ton esclave, pour baisser la tête humblement et respectueusement devant toi ! Mais personne n'a vu d'alliance entre le lion et l'éléphant, personne n'a vu le feu sortir de l'eau. On aurait beau coucher dans de la soie un lionceau qui n'aurait pas encore bu du lait de sa mère, le nourrir délicatement de lait et de sucre, et l'élever constamment dans son sein, il reprendra son naturel aussitôt qu'il aura grandi, et n'aura pas peur des forces du puissant éléphant. Afrasiab fut pris dans les liens de ce discours, il en fut attristé et les soucis ne le quittèrent plus. Mais il aimait mieux attendre que se hâter ; car c'est le prudent qui finit par vaincre, et celui qui a la tête remplie de vent ne s'attire jamais de louanges. Un sage a dit là-dessus : Quand un vent s'élève inopinément, tu pourras lui résister si tu montres de la prudence ; mais un homme dont la tête est légère ne deviendra jamais puissant, quand même ce serait un brave à la stature de cyprès. Afrasiab et Guersiwez se quittèrent inquiets, la bouche remplie de paroles, le cœur plein d'une haine excitée par le souvenir des temps anciens. Le méchant Guersiwez revenait souvent auprès du roi du Touran avec ses mauvaises pensées, lui faisait toute sorte de mensonges et l'animait contre Siawusch. Quelque temps se passa ainsi, et le cœur du roi se remplissait de soucis et de haine.

Un jour le roi ordonna de ne laisser entrer chez lui aucun étranger, et alors il s'ouvrit à Guersiwez et lui parla des affaires de Siawusch, disant : Il faut que tu te rendes auprès de lui et que tu le visites fréquemment. Tu lui diras : Tu ne veux donc jamais quitter ce lieu de délices pour voir qui que ce soit ? et pourtant il vaudrait mieux te mettre en route, prendre avec toi Ferenguis et aller auprès du roi. Tl a besoin de te voir ; il a besoin de ton cœur vertueux, de ton esprit prudent. Tu trouveras aussi dans nos montagnes des chasses, et dans nos coupes d'émeraude du vin et du lait. Partons pour quelque temps et livrons-nous à la joie ; et quand le souvenir de la ville que tu as bâtie se réveillera, tu repartiras accompagné de chants et tu reviendras ici joyeusement. Pourquoi repousserais-tu notre vin et nos coupes ? Ne pense plus au trône des Keïanides et resserre ta ceinture pour le départ.

GUERSIWEZ RETOURNE AUPRES DE SIAWUSCH.

Le traître Guersiwez s'apprêta pour le voyage, le cœur rempli de haine, la tête pleine de desseins secrets. Lorsqu'il fut près de la ville de Siawusch, il choisit un homme de son cortège qui savait bien parler, et lui dit : Va auprès de Siawusch et dis-lui en mon nom : O illustre fils d'un père illustre ! par l’âme et la tête du roi du Touran, par l'âme, la tête et la couronne de Kaous, je te conjure de ne pas te lever de ton trône pour moi, et de ne pas venir à ma rencontre ; car lu en es dispensé par ton savoir et ta haute fortune, par ta dignité, la naissance, ta couronne et ton trône. Les vents mêmes devraient t'obéir, et tu te lèverais pour moi de ton trône royal ? Le messager se rendit auprès de Siawusch, baisa la terre aussitôt qu'il l'aperçut, et lui répéta les paroles de Guersiwez. Siawusch en ressentit une inquiétude intérieure et resta longtemps assis, plongé dans ses réflexions et se disant : Il y a un secret là-dessous. Je ne sais ce que Guersiwez, qui prétend être mon ami, aura dit de moi à Afrasiab. Lorsque Guersiwez parut devant le palais, Siawusch quitta la salle d'audience, s'avança à pied jusque dans la rue, et adressa à Guersiwez des questions sur son voyage et sur la santé du roi, sur l'état de l'armée, sur le trône et la couronne. Guersiwez s'acquitta de son message, et Siawusch s'en réjouit et lui répondit : Pour l'amour du roi je n'hésiterais pas à m'exposer au tranchant de l'épée d'acier. Je suis prêt à partir, et la bride de mon cheval est liée à celle de ton destrier. Mais nous resterons d'abord trois jours dans ce pavillon doré du parterre de roses pour boire du vin ; car le monde est un lieu de passage plein de troubles et de peines, et malheur à celui qui passe cette vie fugitive dans les soucis ! Lorsque le méchant Guersiwez entendit cette réponse du prudent roi, il trembla et se dit : Si Siawusch va avec moi auprès à Afrasiab, sa bravoure et son sens droit produiront une telle impression qu'il pourra fouler aux pieds les soupçons que j’ai fait naître. Mes paroles n'auront plus d'effet, et le roi verra que mes conseils étaient perfides. Il faut donc que je trouve un moyen de le détourner de ce voyage. Il demeura quelque temps dans le silence, les regards fixés sur Siawusch ; à la fin ses veux versèrent un torrent de fiel, car c'était dans ses larmes qu'il cherchait son salut. Siawusch le voyant pleurer comme un homme qui tremble de colère, lui dit d'une voix douce : O mon frère ! qu'est-il arrivé ? On ne devrait pas toucher la plaie de ceux qui sont affligés ; mais enfin si tu es en colère contre le roi du Touran, si c'est pour cela que la douleur mouille tes yeux, me voilà prêt à partir avec toi, prêt à combattre le maître de l'armée du Touran, jusqu'à ce qu'il renonce à te persécuter pour de faibles motifs. Pourquoi te traiterait-il comme un inférieur ? Si quelqu'un s'est déclaré ton ennemi et s'il faut te protéger et lutter contre lui, me voilà prêt à te soutenir en toute circonstance, et si tu fais la guerre, à t'en fournir tous les moyens. Si tu as eu le malheur de tomber dans la disgrâce d'Afrasiab, si les paroles d'un calomniateur t'ont fait perdre la première place de l’empire, raconte-moi le secret de cette affaire pour que je trouve un remède à tes douleurs. Je partirai pour tout aplanir, pour faire trembler le cœur de tes ennemis.

Guersiwez lui répondit : O prince illustre ! ce ne sont pas mes rapports avec le roi qui sont cause de mes chagrins, ce n'est pas un ennemi qui me met en détresse, car mon courage et mes trésors me dispensent de chercher des moyens de salut : c'est ton origine qui me remplit d'inquiétude, et il faut que je te dise la vérité. Le mal est venu d'abord de Tour, à qui Dieu avait retiré ses grâces. Tu sais comment il tua le malheureux Iredj au commencement de nos haines de famille ; comment, depuis ce temps jusqu'à Afrasiab, le Touran et l'Iran ont été dévastés ; comment les deux peuples n'ont jamais et nulle part voulu s'entremêler, et se sont éloignés des préceptes de la raison. Le monde n'a pas encore changé, et le roi qui gouverne aujourd'hui le Touran est le plus méchant des hommes. Tu ne peux pas encore connaître sa mauvaise nature ; mais attends que quelque temps se soit écoulé. Prends exemple sur Aghrirez, qui est mort misérablement de la main d'Afrasiab. Il était son frère de père et de mère ; il était plein d'intelligence, il était innocent ; mais Afrasiab l'a tué. Plus tard beaucoup de grands ont été assassinés par lui sans avoir commis de faute. Je suis sérieusement inquiet pour toi, car tu es un homme sage et vaillant, et jamais tu ne fis de mai à qui que ce soit avant de venir dans ce pays. Tu as toujours agi avec droiture et humanité, tu as rendu les hommes meilleurs par ta sagesse. Mais maintenant Ahriman qui désunit les âmes a enflammé le cœur du roi contre toi, et l'a rempli d'amertume et de haine, et je ne puis dire ce que Dieu ordonnera de ton sort. Tu sais que je suis ton ami, que dans le bonheur et dans le malheur je te suis sincèrement dévoué, et il ne faut pas qu'un jour tu puisses croire que j'ai connu les intentions injustes du roi sans t'en avertir. Réfléchis et cherche un moyen de salut, et ne parle qu'avec douceur et avec mesure.

Siawusch lui répondit : Ne t'inquiète pas de cela, car Dieu est mon soutien, et le roi m'a promis autre chose que de convertir pour moi le jour brillant en nuit. S'il avait eu des doutes sur mon compte, il ne m'aurait pas élevé au-dessus de toute la cour ; il ne m'aurait pas donné un royaume, une couronne et un trône, un pays, sa fille, des trésors et une armée. Je vais aller à sa cour avec toi, et je rendrai sa clarté à la lune de son intelligence qui s'est obscurcie. Partout où brille la droiture, le mensonge perd son éclat ; je montrerai à Afrasiab mon cœur plus pur que la lumière du soleil qui éclaire les cieux. Ainsi reprends ta gaieté et ne laisse pas aller ton âme à de mauvais soupçons. Un homme qui ne veut pas suivre la voie du dragon ne s'écarte pas des ordres de Dieu.

Le méchant Guersiwez lui répondit : Sache qu'Afrasiab n'est plus tel que tu l'as vu. D'ailleurs quand le ciel qui tourne s'irrite et couvre sa face de rides, l'homme même le plus sage et le plus savant peut ne pas voir la fraude qui paraît sur le bord de l'horizon. Toi, malgré ta sagesse et ton esprit prudent, malgré ta haute stature et ta puissante volonté, tu ne sais pas distinguer entre la ruse et l'amitié. Puisse la mauvaise fortune ne jamais t'atteindre ! Afrasiab t'a entouré d'artifices et de sorcelleries, il a fasciné les veux de ton intelligence. D'abord il t'a donné le nom de gendre, et Tu t'en es follement réjoui ; ensuite quand il t'a fait partir, il t'a donné un festin où assistaient les grands, dans l'espoir que tu serais hautain envers lui et que cela ferait mal parler de toi. Tu n'es pas un parent ou un allié plus proche de lui que ne l'était le noble Aghrirez, et pourtant il l’a coupé en deux avec son épée, et a frappé l'armée de terreur par cette mauvaise action. Je t'ai maintenant développé tous les replis de son âme, sache qu'il est tel quel , et ne te fie pas à sa parenté. Les soucis qui agitent mon cœur, toutes mes pensées et les ressources de toute espèce que je possède, je te les ai révélées, je les ai rendues claires comme la lumière du soleil. Tu as laissé ton père dans l'Iran, tu as fondé une ville dans le Touran, tu as livré ton cœur aux paroles d'Afrasiab, tu t'es plu à l'entourer de tes soins, et pourtant tu n'as fait que planter de tes mains un arbre dont le fruit est du poison, dont les feuilles sont du venin. Pendant que Guersiwez parlait ainsi, ses cils étaient mouillés de larmes, son cœur rempli de ruse, ses lèvres poussaient des soupirs. Siawusch le regarda avec étonnement, et deux torrents de larmes coulaient sur ses joues ; il pensa à son sort malheureux, au ciel qui le privait de son amour, à la fin de sa jeune vie qui s'approchait, au peu de temps qui lui restait à vivre. Son cœur se remplit de douleur, ses joues pâlirent, son âme était triste et il soupirait. Il répondit : J'ai beau y réfléchir, je n'ai pas mérité de punition ; ni mes paroles, ni mes actions, ni rien dans ma vie n'a donné lieu au monde de se plaindre de moi. Ma main a été prodigue des trésors du roi, mais mon cœur a souffert de ses souffrances. Quel que soit le malheur qui puisse m'en arriver, je ne désobéirai pas à ses ordres et à sa volonté, je vais partir avec toi sans cortège, et je verrai d'où vient cette malveillance du roi.

Guersiwez lui dit : O prince illustre ! ne te présente pas devant lui. Il ne faut pas marcher sur le feu ni se fier aux vagues de la mer ; lu te jetterais follement dans le malheur, et la fortune qui te sourit s'endormirait. Je puis intercéder pour toi auprès d'Afrasiab et je réussirai peut-être à jeter de l'eau froide sur le feu ; mais il faut que tu fasses une réponse à sa lettre, et que tu lui mettes devant les yeux tes bonnes intentions et ses mauvais desseins. Si je vois que sa tête s'est calmée et que je puisse te faire espérer de meilleurs jours, je t'enverrai un messager à cheval et je réjouirai ton âme affligée. J'espère que Dieu le créateur, qui sait ce qui est connu et ce qui est inconnu, fera qu'Afrasiab rentre dans la droite voie et s'éloigne de l'injustice et du désir de mal faire. Mais si je le vois courroucé, je t'enverrai en toute hâte un messager monté sur un dromadaire. Fais maintenant sans délai tes préparatifs, et ne perds pas de temps. Tu n'es ici éloigné d'aucun pays, tu peux aller chez tous les grands et chez tous les rois ; il n'y a que cent vingt farsangs d'ici jusqu'à la Chine, et trois cent quarante jusqu'à l'Iran : du côté de la Chine tu n'as que des amis, et tous les grands te veulent du bien ; dans l'Iran est ton père qui désire ton retour, et une armée qui est l'esclave de ton sceau et de tes ordres. Envoie secrètement des lettres de ces deux côtés, tiens-toi armé et n'ajourne aucune mesure. Siawusch se laissa convaincre par ces discours, et c'est ainsi que son esprit vigilant fut endormi. Il répondit : Je ne dévierai eu rien de la voie que tes paroles et tes conseils m'indiquent, charge-toi de mes demandes auprès d'Afrasiab, maintiens la paix entre nous et sers-moi de guide.

LETTRE DE SIAWUSCH A AFRASIAB.

Siawusch fit appeler un scribe intelligent et lui dicta une longue lettre. Il commença par glorifier Dieu le créateur, qui soulage les peines de ses serviteurs ; ensuite il se mit à célébrer les louanges de l'intelligence et à invoquer les grâces de Dieu sur le roi du Touran, disant : O roi victorieux et fortuné ! puisse le temps où il ne restera plus de toi que le souvenir ne jamais arriver ! Tu m'as appelé auprès de toi, et je m'en suis réjoui. Puisses-tu être environné de sages ! Tu as aussi appelé Ferenguis, ce qui a rempli son cœur de tendresse et du désir de t'obéir ; mais elle est souffrante en ce moment, ses lèvres ne prennent point de nourriture, et son corps ne peut se mouvoir. Elle est couchée et me tient enchaîné au chevet de son lit, car je la vois suspendue entre les deux mondes. Le désir de mon cœur est de te revoir, et les deux pays sont remplis des traces de tes labeurs et de tes hauts faits. Aussitôt que Ferenguis sera soulagée, elle se rendra auprès du roi de la terre. Que jusque là mon anxiété m'excuse ; le secret de ce délai n'est que dans ses douleurs et dans les soins que son état exige.

Siawusch ayant scelle la lettre, la donna sur-le-champ à Guersiwez, ce rejeton d'une méchante race ; celui-ci demanda trois chevaux rapides, et se mita courir jour et nuit sans relâche. En trois jours il fit cette longue route, si difficile par ses montées et ses descentes. Le quatrième jour il se présenta devant Afrasiab, la bouche pleine de mauvaises paroles et l’âme remplie de mauvais desseins. Afrasiab lui adressa beaucoup de questions, quand il le vit arriver tout fatigué et tout en colère. Pourquoi, lui dit-il, arrives-tu en si grande hâte ? Comment as-tu pu faire si rapidement un si long chemin ?

Guersiwez répondit : Quand la fortune devient mauvaise, ce n'est plus le temps de se reposer. Siawusch n'a fait aucune attention à moi, il n'est pas venu au-devant de moi sur la route, il n'a voulu rien écouter ni lire ta lettre, il m'a assigné la dernière place devant son trône. Il venait de recevoir une lettre de l'Iran, et la porte de sa ville est restée fermée pour nous. Une armée du pays de Roum et une autre de la Chine peuvent dans un instant remplir le monde de troubles. Si tu tardes à le surveiller, tu n'auras bientôt plus dans la main que du vent. Si tu hésites, c'est lui qui commencera la guerre et s'emparera par sa bravoure de toutes les provinces. Et s'il se rend avec son armée dans l'Iran, qui osera l'y attaquer ? Tu ne fais pas attention à ses trames, et plus tard tu auras à frémir de ses projets.

AFRASIAB SE MET EN CAMPAGNE CONTRE SIAWUSCH.

Lorsque Afrasiab eut entendu ces paroles, sa vieillesse parut se rajeunir ; son cœur brûlait ; sa poitrine exhalait des soupirs, et sa colère fut.si grande qu'il ne donna aucune réponse à Guersiwez. Il ordonna de sonner des trompettes, de jouer des cymbales, de faire résonner les clairons et les clochettes indiennes, et il sortit de Gang, qui était un paradis riant, pour planter de nouveau l'arbre de la vengeance.

Pendant que Guersiwez le fourbe fatiguait les courroies de ses étriers sur la route du Touran, Siawusch entra tristement dans l'appartement des femmes, le corps tremblant, les joues pâles. Ferenguis lui dit : O héros avide de combats ! qu'est-il arrivé que tu aies changé de couleur ? Il lui répondit : O femme au beau visage ! l'honneur dont j'étais entouré dans le pays de Touran est terni. Je ne sais comment te répondre, je suis confondu de ce qui m'arrive. Si Guersiwez a dit vrai, il ne me reste du cercle de la vie que le point du centre.

Ferenguis saisit de ses mains les boucles de ses cheveux, elle déchira de ses ongles ses joues de rose et de corail, et ces joues au parfum de musc se couvrirent de sang ; son cœur était en feu, son visage inondé de larmes qui tombaient en torrent sur les collines d'argent de son sein ; elle déchirait ses lèvres de tulipe avec ses dents de perles ; elle arrachait ses cheveux et pleurait sur ce qu'avait dit et fait Afrasiab. Elle dit à Siawusch : O roi qui portes haut la tête ! que vas-tu faire ? Hâte-toi de me dévoiler ce secret. Le cœur de ton père est rempli de courroux contre toi, tu n'oses pas même parler de l'Iran. Le chemin de Roum est trop long, et tu ne voudras pas aller à la Chine, parce qu'il t'en reviendrait de la honte. Où trouveras-tu maintenant un asile ? Le seul qui te reste, c'est le maître du soleil et de la lune.

Siawusch lui répondit : Guersiwez, qui st mon ami, est maintenant en route avec un bon message pour Afrasiab, et il a certainement apaisé le roi, adouci son cœur, et rempli de tendresse son âme haineuse. Il dit, et mit sa confiance en Dieu ; mais son cœur était sombre à cause de la rigueur de sa destinée.

SIAWUSCH A UN SONGE.

Siawusch passa trois jours dans les larmes à cause de cette trahison du sort ; le quatrième jour le prince était endormi dans les bras de Ferenguis au visage de lune, quand tout à coup il trembla, se réveilla de son doux sommeil, se redressa et jeta un cri comme un éléphant en fureur. Ferenguis au beau visage le pressa contre son sein et lui dit : O roi ! je t'en conjure par notre amour, dis-moi ce qui t'arrive !

Siawusch continua de pousser des cris ; on alluma un flambeau et l’on brûla devant lui du bois de sandal et de l'ambre. La fille d'Afrasiab lui demanda encore : O sage roi ! qu'as-tu vu en songe ?

Siawusch lui répondit : N'ouvre tes lèvres devant personne pour parler de mon rêve. J'ai vu, ô cyprès d'argent ! un courant d'eau immense, et sur l'autre rive une montagne de feu. Le bord du fleuve était occupé par des cavaliers armés de lances. D'un côté était le feu qui tourbillonnait et consumait Siawuschguird ; devant moi se tenait Afrasiab monté sur un éléphant ; d'un côté était l'eau, de l'autre le feu. Afrasiab me vit, sa mine devint sombre, et il attisa ce feu déjà si ardent.

Ferenguis lui dit : Il n'en arrivera que du bonheur, pourvu que tu mettes à profit cette nuit même. C'est sur Guersiwez que tombera tout le mal, et il sera tué par la main du Khakan de Roum. Siawusch rassembla toute son armée et la plaça devant le palais ; lui-même prit ses armes, monta à cheval l'épée en main et envoya des vedettes du côté de Gang. Quand les deux tiers de cette longue nuit furent passés, une vedette à cheval revint du désert, et rapporta qu'elle avait vu de loin Afrasiab s'avançant rapidement avec une grande armée. Un messager arriva de la part de Guersiwez et dit à Siawusch : Pourvois aux moyens de sauver ta vie. Tous mes discours ont été vains, et ce feu n'a produit qu'une fumée noire. Songe maintenant à ce que tu as à faire et où tu dois conduire ton armée. Siawusch ne pénétra pas ses intentions et crut à la sincérité de ses paroles. Ferenguis lui dit : O roi plein de prudence ! ne fais aucune attention à nous ; monte sur un cheval rapide, et ne te fie plus au pays de Touran. Je voudrais te voir rester vivant sur la terre ; sauve donc ta tête et ne retarde ton départ pour personne.

SIAWUSCH DÉCLARE SES DERNIERES VOLONTÉS A FERENGUIS.

Siawusch lui dit : Le rêve que j'ai eu s'accomplit, et ma gloire est ternie. Ma vie n'est pas loin de sa fin, et la douleur du jour amer s'approche. Quand même le toit de mon palais se serait élevé jusqu'à Saturne, il n'en faudrait pas moins boire le poison de la mort. Quand même ma vie aurait duré douze cents ans, je n'aurais à la fin pour demeure que la terre noire. L'un trouve son tombeau dans la gueule du lion ; un autre est dévoré par le vautour, un troisième par l'aigle royal ; mais personne, quelle que soit sa science, ne peut convertir les ténèbres en lumière.

Tu es maintenant enceinte de cinq mois, et tu mettras au monde un enfant illustre ; le noble arbre de ton corps portera du fruit et donnera un roi au monde. Appelle cet enfant, qui portera haut la tête, du nom de Keï Khosrou, fais en ta consolation dans tes soucis. Rien ne peut échapper au pouvoir de Dieu le tout saint, depuis le soleil brillant jusqu'à la terre sombre, depuis l'aile du moucheron jusqu'au pied du terrible éléphant, depuis la source d'eau jusqu'aux flots bleus de la mer. La terre du Touran cachera mes restes, et nul ne dira que c'est dans l'Iran qu'ils devraient reposer. Tels sont les mouvements de la voûte du ciel à la rotation rapide, et l'on ne verra jamais ce vieux monde changer d'allure. A partir de ce moment ma fortune est éclipsée par la volonté d'Afrasiab ; on coupera cette tête innocente, et le sang de mon cœur en formera le diadème, on ne me donnera ni une bière, ni un tombeau, ni un linceul, et personne parmi cette foule ne pleurera sur moi ; je reposerai sous la terre comme un étranger, la tête séparée du corps par l'épée. Les gardes du roi te jetteront ignominieusement sur la route, la tête nue et le corps nu, mais le Sipehdar Piran viendra à la porte du palais et demandera ta grâce à ton père ; il demandera la vie pour toi, qui n’as jamais fait de mal ; il t'emmènera dans son palais l'âme accablée de tristesse, et c'est chez ce vieillard rempli de vertus que tu mettras au monde l'illustre Keï Khosrou. Plus tard il te viendra de l'Iran un sauveur qui se mettra en route par l’ordre de Dieu et t'emmènera avec ton fils inopinément et en secret du côté du Djihoun ; on placera ton fils sur le trône de la royauté, et les oiseaux et les poissons lui obéiront. Il amènera de l'Iran une armée nombreuse pour me venger, et le monde entier sera rempli de bruit. C'est ainsi que tournera le ciel, qui ne s'attache à personne avec tendresse. Mainte armée, désirant me venger, revêtira ses cuirasses en mon honneur, la terre retentira des cris des hommes, et Keï Khosrou ébranlera le monde. Le Raksch de Rustem foulera la terre sous ses pieds et ne comptera pour rien les Touraniens ; et tu ne verras depuis ce jour, jusqu'au jour de la résurrection, que des massues et des épées tranchantes employées à me venger.

Ayant prononcé ces paroles, le noble Siawusch embrassa Ferenguis, prit congé d'elle et lui dit : O ma belle compagne ! je vais à la mort. N'oublie jamais les paroles que j'ai prononcées, et renonce dorénavant à la vie molle et au trône. Ensuite il poussa des cris d'angoisse et sortit du palais le cœur rempli de tristesse, les joues couvertes de pâleur. O monde ! je ne sais pourquoi tu élèves les hommes ; tu les fais grandir, et ensuite tu en fais ta proie.

Ferenguis se déchira le visage et s'arracha les cheveux, elle laissa couler deux torrents de larmes sur ses joues ; et lorsque Siawusch prononça ces paroles douloureuses, elle se suspendit à son cou en poussant des cris. Siawusch, les joues inondées du sang de son cœur et de ses yeux, alla à l'écurie de ses chevaux arabes ; il en amena Behzad son cheval noir, qui, au jour de la bataille, égalait le vent en vitesse. Il pressa en soupirant la tête du cheval contre sa poitrine, il le débarrassa de la bride et des rênes, et lui paria tristement et tout bas à l’oreille, lui disant : Sois prudent et ne t'attache à personne. Quand Keï Khosrou viendra pour me venger, alors il faudra te laisser mettre la bride. Renonce pour toujours à l'écurie, car tu es destiné à porter Keï Khosrou au jour de la vengeance. Sers-lui alors de monture, foule la terre, et délivre le monde des ennemis de mon fils en les frappant de tes sabots. Ensuite il coupa les jarrets aux autres chevaux, il brûlait de colère comme la flamme qui dévore les roseaux. Tout ce qu'il avait de brocart, d'or, de perles et de pierreries, de couronnes, d'épées, de casques et de ceintures, enfin tous les trésors qu'il avait accumulés, il les détruisit, et dévasta par le feu son palais et son jardin.

SIAWUSCH TOMBE ENTRE LES MAINS D'AFRASIAB.

Après cela il se prépara au départ ; il était stupéfié de sa mauvaise, fortune. Il monta sur un cheval frais ; ses joues étaient rougies par ses larmes de sang comme la fleur de la coloquinte. Il ordonna aux Iraniens de prendre la route qui conduisait dans l'Iran ; mais lorsqu'il eut parcouru un farsang et demi de chemin, il rencontra le roi du Touran. Il vit des troupes armées d'épées, de massues et de cuirasses, et lui-même avait boutonné sa cotte de mailles. Il dit en lui-même : Guersiwez cette fois a dit la vérité, et il ne faut pas nier sa droiture en ce point Siawusch tremblait pour sa vie, mais il ne voulut pas se cacher ; il resta donc jusqu'à ce que l'armée du Touran s'approchât et s'arrêtât devant lui. Il se tint immobile à la même place, espérant encore détruire l'effet des calomnies de ses ennemis. Les deux partis se regardèrent, jamais avant ce temps ils n'avaient senti de haine l'un pour l'autre.

Les Iraniens formèrent leurs rangs ; ils se préparèrent à verser du sang, ils se mirent tous à blâmer Siawusch, car ils ne croyaient pas que ce fut le temps d'attendre et de tarder ; il s'éleva parmi eux un bruit confus : Ils vont nous tuer, mais il ne faut pas que nous soyons jetés seuls dans la poussière. Attends que les Iraniens leur aient fait sentir leur bravoure, et ne compte pas cette affaire pour rien. Siawusch leur dit : Vous avez tort ; ce n'est pas ici l'occasion ni le lieu de combattre. Je déshonorerais aujourd'hui ma naissance, si j'offrais au roi le combat au lieu d'un présent. Quand le ciel qui tourne veut malgré mon innocence me faire périr par la main des méchants, ce jour-là ma bravoure ne me sert à rien, car on ne peut aller contre la volonté de Dieu. Un sage plein de prudence et de raison a dit : N'essaye pas de surmonter à force de bravoure ta mauvaise étoile. Ensuite il dit à Afrasiab : O vaillant roi, maître du trône et de la gloire ! pourquoi es-tu venu avec une armée pour m'attaquer ? pourquoi veux-tu me tuer, moi qui suis innocent ? Par toi la haine s'allumera entre les deux peuples, et le monde et le siècle se rempliront de malédictions. L'insensé Guersiwez lui répondit : Ces paroles sont inconvenantes dans ta bouche. Si tu es venu si innocemment, pourquoi te présentes-tu devant le roi en cotte de mailles ? ce n'est pas ainsi qu'on va au devant de lui, et l'arc et les cuirasses ne sont pas le présent qu'on offre au roi. Siawusch reconnut alors que tout cela provenait de ce méchant et que la colère du roi était son œuvre, et aussitôt qu'il eut entendu ces paroles, il s'écria : O misérable ! ô homme haineux ! tu finiras par être puni de ce que tu as fait, tu mangeras le fruit de la semence que tu as semée. Des milliers de têtes innocentes tomberont à cause de tes calomnies ; ce sont tes paroles qui m'ont fait dévier du droit chemin, c'est toi qui as fait naître la colère du roi. Ensuite il se tourna vers Afrasiab, disant : O roi ! ne laisse pas, dans ta passion, allumer en ton sein une flamme qui te dévorerait. Ce n'est pas un jeu de vesser mon sang et d'attaquer des hommes innocents. Ne jette pas au vent le pays de Touran et ta vie à cause des paroles de Guersiwez, issu d'une race méchante. Guersiwez le traître regardait le roi pendant que Siawusch parlait, puis il dit avec colère : O roi ! qu'est-ce ? pourquoi parles-tu à un ennemi ? pourquoi l'écoutes-tu ? Afrasiab approuva les paroles de Guersiwez, et dans ce montent le puissant soleil se leva. Le roi ordonna à son armée de tirer l'épée tranchante et de pousser des cris qui fissent trembler la terre ; Siawusch, fidèle au serment qu'il avait fait, ne porta pas la main à l'épée ni à la lance, et ne donna à aucun de ses amis l'ordre d'avancer au combat ; mais le farouche Afrasiab aux mauvais desseins assouvit sa rage contre le roi de l'Iran, en s'écriant : Livrez-les tous au tranchant de l'épée, étendez-les dans leur sang sur ce champ de carnage. Les Iraniens étaient au nombre de mille, et tous guerriers illustres ; ils furent tous frappés, blessés et exterminés : c'est ainsi que se termina leur vie. Jusque là aucun des Turcs n'avait osé s'approcher de Siawusch, aucun n'avait osé l'attaquer sur le champ de bataille ; mais son sort était décidé, et lorsque les braves eurent tous succombé jusqu'au dernier, les Turcs l'assaillirent eu masse et lancèrent cinquante ou soixante traits. Le roi fut blessé par des flèches et des lances et tomba du haut de son cheval noir.

Il tomba sur la terre noire comme un homme ivre et Gueroui Zereh lui lia les mains ; on lui mit au cou une cangue, on lui lia les mains derrière le dos en les serrant fortement. Le sang coulait des joues de rose et des yeux de ce jeune prince, qui n'avait jamais connu le bonheur. Les gardes du roi, accoutumés aux meurtres, le traînèrent à pied et précipitamment ; ils se dirigèrent vers Siawuschguird, précédés, suivis et entourés de tous côtés par la foule. Le roi du Touran leur dit : Emmenez-le d'ici et loin de la route, tranchez-lui la tête avec l'épée dans un lieu stérile où jamais plante ne poussera. Répandez son sang sur ce terrain embrasé, faites-le promptement et n'ayez pas peur. Toute l'armée répondit à Afrasiab : O roi ! quel mal as-tu vu en lui ? Ne peux-tu nous dire quel crime il a commis envers toi, pour que tu veuilles tremper tes mains dans son sang ? Pourquoi tuerais-tu quelqu'un sur qui la couronne et le trône d'ivoire pleureraient amèrement ? Ne plante pas, au jour de la prospérité, un arbre des fruits duquel le sort se servira pour t'empoisonner. Mais le méchant Guersiwez appuya dans sa démence les meurtriers, parce qu'il valait verser le sang de Siawusch, à cause de la haine qu'il avait conçue contre lui au jour de la joute.

Or il y avait un frère de Piran, plus jeune que lui, et son noble compagnon ; Pilsem était le nom de ce jeune héros plein de bravoure et d'un esprit brillant. Pilsem dit à l'illustre Afrasiab : L'arbre que tu veux planter ne portera pour fruit que des soucis et des peines. J'ai entendu dire à un sage que la raison ne quittait jamais : Comment un homme qui agit lentement pourrait-il jamais avoir à se repentir ? Que celui qui est en colère se serve donc de la raison pour se guérir. La précipitation et la méchanceté sont l'œuvre d'Ahriman, et c'est d'elles que viennent le repentir de l'âme et les peines du corps. Il n'est pas digne de toi de faire couper, dans un moment de courroux, la tête à un homme dont tu es le roi. Tiens-le dans les fers jusqu'à ce que le temps t'ait éclairé sur son compte ; et quand le souffle de la raison aura purifié ton cœur, alors tu pourras lui faire trancher la tête. Ne donne pas d'ordres dans ce moment et n'agis pas pendant que tu es en colère, car la colère amène à la fin le repentir. Il ne faut pas, ô roi plein de sagesse, trancher une tête dont le casque sera remplacé un jour par une couronne. Pourquoi trancher une tête innocente qui sera vengée par Kaous et par Rustem ? car le père de Siawusch est roi de l'Iran, et son père nourricier est Rustem, qui l'a élevé dans la pratique de toutes les vertus. Ce crime ne nous portera pas bonheur, et ce que tu fais aujourd’hui te fera trembler un jour. Pense à cette épée étincelante, à cette épée devant laquelle le monde s'incline. Pense à ces héros du peuple de l'Iran qui font trembler la terre dans le combat. Feribourz fils de Kaous, le terrible lion, que jamais personne n'a vu las de batailles, Rustem cet éléphant furieux, aux yeux duquel une armée n'est rien, Gouderz, Gourguin, Thous et Ferhad feront tous lier leurs timbales sur le dos des éléphants, se ceindront tous pour venger Siawusch, et les plaines se couvriront, à cause de lui, de cavaliers armés de lances. Ni moi, ni ceux qui me ressemblent, ni aucun des braves de cette assemblée, ne pourrons leur résister. Demain matin Piran arrivera, et le roi entendra de sa bouche les mêmes paroles que de la mienne. Et puisque la nécessité ne t'y pousse pas, ne répands pas dans le monde la semence de la vengeance, n'ordonne pas que l'on se hâte, car le Touran deviendra un désert par les suites de ce crime. Le roi fut ébranlé par ces paroles, mais son frère Guersiwez resta impitoyable et lui dit : O homme de sens ! ne te laisse pas arrêter par les paroles d'un enfant. La plaine est remplie de vautours qui dévorent les Iraniens ; de sorte que si tu crains la vengeance, tu as déjà assez à craindre. Si Siawusch pousse un cri de guerre, tu verras le monde se remplir des massues et des épées des guerriers du Roum et de la Chine. Le mal qu'il t'a fait n'est-il pas assez grand, et dans ta folie tu écouterais encore des conseils ? Tu as foulé aux pieds la queue du serpent et percé sa tête, et maintenant tu couvrirais sa poitrine de brocart ? Si tu lui fais grâce de la vie, je ne paraîtrai plus devant toi, j'irai me cacher dans un coin du monde pour éviter que ma tête ne tombe bientôt.

Demour et Gueroui se présentèrent alors dans l'angoisse de la peur, et s'approchèrent du roi, disant : Ne recule pas ainsi devant la mort de Siawusch, considère qu'il n'y aurait plus pour toi de repos ; agis donc selon le conseil de Guersiwez, ton guide fidèle, et détruis ton ennemi. Tu as tendu un piège, et ton ennemi s'y est pris ; fais-le mourir sur-le-champ et ne te déshonore pas. Tu tiens entre tes mains le maître de l'Iran, brise donc le cœur de ceux qui ont voulu te faire du mal. Tu as déjà détruit ses braves, juge comment leur chef doit être disposé envers toi. Et quand même il n'aurait pas eu les premiers torts, crois-tu pouvoir laver avec de l'eau une pareille injure ? Ce qu'il y a de mieux à faire maintenant, c'est de ne pas permettre à Siawusch de vivre, soit en face des hommes, soit caché dans un coin du monde.

Le roi leur répondit : Je ne l'ai pas vu moi-même commettre de crime, mais d'après les paroles des astrologues il finira par nous accabler de maux ; et pourtant si dans ma haine je verse son sang, il s'élèvera dans le pays de Touran une immense poussière qui obscurcira le soleil, et ce jour-là les sages seront confondus. Le malheur qui m'feil prédit approche du Touran, et mes chagrins, mes soucis et mes peines arrivent. Néanmoins il vaut encore mieux le tuer que de le laisser libre, quoiqu'il m'en coûte de le mettre à mort. Ni le sage ni le méchant ne connaissent le secret du ciel qui tourne.

suivant