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EURIPIDE
HÉLÈNE,
TRAGÉDIE.
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NOTICE SUR HÉLÈNE. La tragédie d'Hélène est une de celles qui justifient le reproche qu'on a fait plus d'une fois à Euripide de se livrer trop volontiers au goût du romanesque. Ici, en effet, les récits homériques sur Hélène sont laissés de côté. Le poète adopte une autre tradition, d'après laquelle Hélène ne serait pas allée à Troie, mais en Égypte, où elle était gardée par le roi Protée. Après la mort de ce roi, son fils, Théoclymène, se disposait à épouser Hélène, lorsque survint Ménélas, jeté en Égypte par la tempête. Le sujet de la pièce est donc la réunion de Ménélas avec son épouse, qu'il ramène en Grèce. Les obstacles qu'oppose à leur départ l'amour de Théoclymène forment le nœud. Pour expliquer la guerre de Troie, et la croyance générale que le rapt d'Hélène par Paris en avait été la cause, Euripide suppose que Junon, Irritée contre le ravisseur, au lieu de lui livrer la personne même d'Hélène, n'avait mis entre ses bras qu'un vain fantôme, un être aérien formé à sa ressemblance, et que Grecs et Troyens avaient été, comme Paris, déçus par cette apparence trompeuse. Le fantôme rencontré à Troie par Ménélas s'évanouit dans les airs, aussitôt que celui-ci retrouve dans l'île de Pharos sa véritable épouse. Cette Hélène double, cette nature aérienne, créée par les dieux pour jouer le rôle de la fille de Léda, est assurément une des imaginations les plus bizarres sur lesquelles on ait pu construire un drame. Toutefois l'invention n'en appartient pas à Euripide. Le poète Slésichore, cité par Platon au neuvième livre de sa République, avait avant lui montré le fantômle d'Hélène suivant Pâris à Troie. Stésichore était mort vers le milieu du sixième siècle avant J.-C., c'est-à-dire environ 150 ans avant la mort d'Euripide. Hérodote lui-même, au second livre de son Histoire (c. 112-120), rapporte cette tradition du séjour d'Hélène en Égypte, et il prétend la tenir de la bouche même des prêtres égyptiens ; d'après leur récit. Hélène n'était pas dans Troie lorsque cette ville fut assiégée. Aristophane a parodié l'Hélène dans une scène des Fêtes de Cérès. Il fait paraître Euripide et son beau-père Mnésilochus sous les traits d'Hélène et de Ménélas. Parmi les vers assez nombreux qu'il emprunte a la tragédie, il en est plusieurs qui ne se trouvent plus dans la pièce, telle que nous l'avons aujourd'hui. On en conclut que l'Hélène a dû avoir deux éditions. Les vers qui ne se lisent pas dans celle qui nous est parvenue devaient appartenir à l'édition perdue. La parodie d'Aristophane nous donne aussi une indication sur la date de la représentation de l'ouvrage d'Euripide. Les Fêtes de Cérès ont été jouées la 21e année de la guerre du Péloponnèse, ou l'an 412 avant J.-C. On est donc autorisé à supposer que l'Hélène a été composée au moins un an avant cette époque. HÉLÈNE. PERSONNAGES. HÉLÈNE. TEUCER. LE CHOEUR, composé de captives grecques. MÉNÉLAS. UNE VIEILLE ESCLAVE. UN MESSAGER. THÉONOÉ, sœur de Théodymène. THÉOCLYMÈNE, roi de Pharos. UN AUTRE MESSAGER. LES DIOSCURES. La scène est à Pharos, île d'Égypte, près du tombeau de Protêe, devant le palais de Théoclymène. HÉLÈNE. Ces rives sont celles du Nil aux nymphes gracieuses, qui tient lieu des pluies du ciel à l'Égypte, dont il arrose les plaines avec les neiges fondues qui grossissent son cours (01). Protée, tant qu'il vécut, fut roi de cette terre; et, maître de l'Égypte entière, il habita l'île de Pharos. Il épousa une des nymphes de la mer, Psamathé, lorsqu'elle eut abandonné la couche d'Éole. Il en eut deux enfants, un fils, qu'il nomma Théoclymène à cause de son respect pour les dieux ; et une fille d'une rare beauté, qui pendant son enfance fit les délices de sa mère, et qui, lorsqu'elle fut en âge de former les nœuds de l'hymen, reçut le nom de Théonoé ; car son habileté dans les sciences divines lui fait connaître le présent et l'avenir, don glorieux qu'elle reçut de son aïeul Nérée. Ma patrie n'est pas sans gloire : Sparte m'a vue naître, et Tyndare est mon père. La renommée publie que Jupiter vola dans les bras de ma mère Léda, sous la forme d'un cygne, qui fuyait la poursuite d'un aigle cruel, et lui déroba ainsi les plus secrètes faveurs. Je reçus le nom d'Hélène. Voici l'origine des maux que j'ai soufferts. Junon, Vénus et la vierge fille de Jupiter se disputaient l'honneur d'être reconnue pour la plus belle. Ma beauté, s'il faut appeler beau ce qui est une cause de malheur, fut le prix que Vénus offrit à Pâris, et elle obtint la victoire. Le berger de l'Ida quitte son troupeau et vole à Sparte pour prendre possession de ma personne. Mais Junon, irritée de n'avoir pas vaincu, fit de mon hymen une vaine illusion pour Pâris ; et, au lieu de me donner à lui, elle livre au fils de Priam un fantôme vivant et aérien, formé à ma ressemblance. Il crut me posséder, et tut déçu par une vaine apparence. D'autres desseins formés par Jupiter ajoutent à mes infortunes. Il allume la guerre entre les Grecs et les malheureux Phrygiens afin de soulager la terre, notre mère commune, du poids d'une population inutile, et de faire connaître le plus vaillant des Grecs. Je tombai au pouvoir des Phrygiens (non ma personne, mais mon nom seul), et je fus le prix disputé par les armes des Grecs. Mercure m'enleva dans les airs ; et, m'enveloppant d'un nuage (car la protection de Jupiter ne m'abandonna pas), il me transporta ici dans le palais de Protée, le plus sage des mortels, afin d'y conserver sans souillure ma couche pour Ménélas. Je suis restée en ces lieux, tandis que mon malheureux époux, à la tête d'une puissante armée, a été me redemander à mon ravisseur, sous les remparts de Troie. Une foule de guerriers sont morts pour ma cause sur les bords du Scamandre ; et moi, victime de tant de maux, je suis l'objet des malédictions, et je passe pour avoir, en trahissant mon époux, suscité cette guerre terrible à la Grèce. Pourquoi suis-je encore en vie? J'ai appris de Mercure, que je devais encore habiter la terre illustre de Sparte avec mon époux, lorsqu'il connaîtrait que je ne suis point allée à Ilion, pour ne pas recevoir les embrassements d'un antre. Tant que Protée a joui de la lumière, mon hymen a été respecté ; mais, depuis qu'il habite le séjour des ombres, son fils me poursuit de ses vœux. Fidèle à mon premier époux, je viens en suppliante sur le tombeau de Protée, pour qu'il me conserve pure à Ménélas, afin que, si mon nom est flétri parmi les Grecs, mon corps du moins reste sans tache. TEUCER. [68] A quel maître appartient ce superbe palais ? C'est la demeure d'un homme puissant, à en juger par sa magnificence, par cette enceinte royale et bien fortifiée. — Mais, odieux ! que vois-je ? l'affreuse image de la femme la plus détestée, de celle qui a causé rua perte et celle de tous les Grecs ! Que les dieux te maudissent pour ta ressemblance avec Hélène ! Si je n'étais sur une terre étrangère, ce rocher, lancé par mon bras, anéantirait en toi cette odieuse image. HÉLÈNE. Pourquoi donc, malheureux, qui que tu sois, me vois-tu avec horreur? Pourquoi les malheurs d'Hélène enflamment-ils ta haine contre moi ? TEUCER. J'ai eu tort, j'ai cédé à la colère plus que je ne devais. Telle est la haine que toute la Grèce porte à la fille de Jupiter. Femme, pardonne-moi les paroles que j'ai prononcées. HÉLÈNE. Mais qui es-tu ? d'où viens-tu en ce pays ? TEUCER. Je suis un de ces Grecs infortunés. HÉLÈNE. Je ne m'étonne plus de la haine que tu portes a Hélène; mais qui es-tu ? quelle est ta patrie, ta famille ? TEUCER. Teucer est mon nom, mon père est Télamon, Salamine est ma patrie. HÉLÈNE. Quel motif t'amène sur les bords du Nil ? TEUCER. [90] Je viens en fugitif, banni des lieux qui m'ont vu naître. HÉLÈNE. Tu dois être malheureux. Qui donc te bannit de ta patrie ? TEUCER. Mon père Télamon. Qui pourrais-je avoir de plus cher ? HÉLÈNE. Quelle cause l'anime contre toi? C'est un événement malheureux. TEUCER. Mon frère Ajax, mort devant Troie, a causé ma perte. HÉLÈNE. Quoi ! ton frère aurait-il péri de ta main? TEUCER. Il s'est percé lui-même do son épée. HÉLÈNE. Il était donc en délire? car, de sang-froid, qui se porterait à un pareil excès ? TEUCER. Connais-tu un certain Achille, fils de Pélée? HÉLÈNE. J'ai ouï dire qu'il fut un des prétendants d'Hélène. TEUCER. A sa mort, ses armes devinrent un sujet de querelle entre ses compagnons. HÉLÈNE. En quoi Ajax en fut-il la victime ? TEUCER. Un autre obtint les armes du héros, Ajax ne put survivre à cet affront. HÉLÈNE. Son malheur retombe donc sur toi ? TEUCER. On me reproche de n'être pas mort avec lui. HÉLÈNE. [105] Étranger, tu es donc allé à la célèbre ville d'Ilion ? TEUCER. J'ai aidé à la détruire, et moi-même j'ai succombé à mon tour. HÉLÈNE. Elle est donc devenue la proie des flammes ? TEUCER. On ne peut même reconnaître les vestiges de ses murs. HÉLÈNE. Malheureuse Hélène, c'est pour toi que les Phrygiens périssent ! TEUCER. Et les Grecs aussi. Elle est l'auteur de bien des maux ! HÉLÈNE. Combien de temps s'est-il passé depuis la ruine de la ville ? TEUCER. Près de sept fois la révolution de l'année a ramené les moissons. HÉLÈNE, Combien de temps, en outre, êtes-vous restés devant Troie? TEUCER, Il s'est passé bien des lunes, qui ont rempli le cours de dix années. HÉLÈNE. Avez-vous repris la femme de Sparte ? TEUCER. Ménélas l'a saisie lui-même par les cheveux (02). HÉLÈNE. As-tu vu cette infortunée, ou n'en parles-tu que par ouï-dire? TEUCER. Je l'ai vue de mes yeux, comme je te vois. HÉLÈNE. Prenez garde que les dieux ne vous aient abusés par une vaine apparence. TEUCER. [120] Parle-moi d'autre chose, et non plus de cette femme. HÉLÈNE. Et vous croyez votre opinion si infaillible ? TEUCER. Je l'ai vue de mes yeux, et c'est l'esprit qui voit. HÉLÈNE. Ménélas est-il dans son palais avec son épouse ? TEUCER. Il n'est point dans Argos, il n'a pas revu les bords de l'Eurotas. HÉLÈNE. Hélas! hélas! quel malheur!.... pour ceux du moins que cela touche (03). TEUCER. On prétend qu'il est mort avec son épouse. HÉLÈNE. Est-ce que le trajet n'était pas le même pour tous les Grecs ? TEUCER. Oui, mais la tempête les a dispersés. HÉLÈNE. Dans quels parages de la mer les a-t-elle assaillis ? TEUCER. Ils étaient au milieu de la mer Égée. HÉLÈNE. Et personne n'a su depuis, que Ménélas ait touché le rivage? TEUCER. Personne : le bruit de sa mort s'est répandu dans la Grèce. HÉLÈNE. (A part.) Je suis perdue. (Haut.) Et la fille de Thestias vit-elle encore ? TEUCER. C'est Léda que tu veux dire? Elle n'est plus. HÉLÈNE. [135] Est- ce le déshonneur d'Hélène qui l'a fait mourir? TEUCER. On le dit ; elle s'est suspendue à un lacet fatal. HÉLÈNE. Les fils de Tyndare sont-ils encore au nombre des vivants ? TEUCER. Oui et non ; il y a sur eux un double récit. HÉLÈNE. Quel est le meilleur ? Ah ! malheureuse que je suis ! TEUCER. On dit que, changés en astres, ils sont devenus dieux. HÉLÈNE. Voilà qui est bien. Et quel est l'autre ? TEUCER. [141] On prétend qu'ils se sont donné la mort à cause de leur sœur. Mais c'est assez de paroles ; je ne veux pas renouveler mes douleurs. Le motif qui m'amène à cette demeure royale est le désir de voir la prophétesse Théonoé ; aide- moi à la trouver, afin que ses oracles m'enseignent de quel côté je dois diriger ma course, pour aborder heureusement dans l'île de Chypre, où Apollon m'a promis un asile auquel je donnerais le nom de Salamine (04), en mémoire de ma première patrie. HÉLÈNE. Étranger, tu sauras bien trouver ta route ; mais fuis cette terre avant que le fils de Protée, qui règne en ce pays, ne t'ait vu : il est à la chasse avec ses chiens ardents à poursuivre les animaux sauvages. Il fait périr tous les Grecs qui tombent en sa puissance. Quant au motif de cette barbarie, ne cherche pas à l'apprendre ; je me tairai, car que te servirait de le savoir ? TEUCER. [158] Femme, je te rends grâces ; puissent les dieux te récompenser de tes bienfaits ! Tu as les traits d'Hélène, mais ton cœur est bien différent. Puisse-t-elle périr dans l'angoisse et ne jamais revoir les bords de l'Eurotas ! Toi, femme, puisses-tu vivre toujours heureuse ! (il sort.) HÉLÈNE. [164] O quelles douleurs cruelles j'ai à déplorer ! A quel genre de lamentations m'abandonner ? quels accents ferai-je entendre ? des sanglots, des chants funèbres ou des cris de désespoir? Vierges ailées, filles de la Terre, Sirènes mélodieuses (05), venez accompagner mes gémissements avec le son plaintif du chalumeau ou de la flûte libyenne ; que vos larmes soient en accord avec mes maux déplorables, vos douleurs avec mes douleurs, vos chants avec mes chants ; que Proserpine envoie des chœurs lugubres répondant à mes lamentations, afin que dans le séjour ténébreux l'époux que je pleure reçoive avec joie nos hymnes en l'honneur des morts. LE CHOEUR. [179] J'étais au bord de la mer azurée à étendre sur le gazon frais et sur les tendres roseaux des robes de pourpre, pour les exposer aux rayons dorés du soleil (06). Tout à coup des cris douloureux ont retenti ; j'ai entendu un bruit plaintif, semblable aux tristes gémissements d'une Nymphe ou d'une Naïade solitaire, dont la voix lamentable rappelle son époux qui a fui dans les montagnes, et fait résonner sous les grottes champêtres les regrets de ses amours. HÉLÈNE. [191] Hélas ! hélas ! jeunes Grecques, qui êtes devenues la proie d'un pirate barbare, un Grec, arrivé en ces lieux à travers les mers, m'a apporté d'éternels sujets de larmes, la ruine d'Ilion, livrée aux flammes à cause de moi, auteur de tant de massacres, à cause de mon nom fatal. Léda n'a pu supporter le déshonneur de sa fille, elle s'est pendue de désespoir. Mon époux est mort après avoir longtemps erré sur les mers ; mes frères, Castor et Pollux, noble couple, ornement de leur patrie, ont disparu de la terre ; ils ont quitté les champs où retentissaient les pas de leurs coursiers, et les bords de l'Eurotas couverts de roseaux, théâtre de leurs jeux brillants. LE CHOEUR. [211] Hélas ! hélas ! ô Hélène, que ton .sort est funeste, que ta destinée est cruelle ! Une vie bien malheureuse t'échut en partage, lorsque Jupiter t'engendra en volant du haut du ciel dans les bras de ta mère, sur les ailes d'un cygne blanc comme la neige. Quel malheur te manque-t-il ? Ta mère n'est plus ; les jumeaux chéris de Jupiter ont perdu leur bonheur ; tu vis loin du sol de ta patrie, et la renommée publie que tu t'es livrée aux embrassements d'un Barbare. Ton époux a perdu la vie dans les flots ; ta vue ne réjouira plus le palais de tes pères et le temple d'airain de Minerve. HÉLÈNE. [229] Hélas ! hélas ! lequel des Phrygiens, lequel des Grecs a fait tomber ce pin funeste, sur lequel le fils de Priam traversa les mers, pour venir dans mes foyers et posséder ma fatale. beauté? La perfide Vénus répand la mort et le carnage ; Grecs et Phrygiens sont les victimes de sa fureur. Ah ! malheureuse que je suis! Sur son trône d'or, Junon, l'auguste épouse de Jupiter, envoie je rapide fils de Maïa, qui m'enlève à travers les airs, au moment où je cueillais des roses et les réunissais dans mon sein pour le temple d'airain de Minerve, et il me dépose sur cette triste terre ; je deviens le sujet d'une querelle fatale entre la Grèce et les fils de Priam, et sur les bords du Simoïs un déshonneur non Mérité poursuit mon nom. LE CHOEUR. Tu as bien des sujets de douleur, je le sais; hais il faut supporter avec patience les maux inévitables de la vie. HÉLÈNE. [255] Chères compagnes, à quelle destinée suis-je attachée? ;na mère en me mettant au monde a-t-elle voulu montrer aux hommes un prodige ? car nulle femme, ni Grecque, ni Barbare n'a jamais enfanté une blanche enveloppe comme l'oeuf dans lequel, dit-on, Léda me mit au monde. Ma vie est un prodige et un tissu de calamités : Junon et ma beauté en sont la double cause, Plût au ciel que ces traits, comme les couleurs d'une statue (07), pussent être effacés et devenir difformes ! Plût au ciel que les Grecs pussent perdre la mémoire de la mauvaise renommée qui me poursuit, et conserver le souvenir de ma vertu ! Qu'un seul revers envoyé par les dieux, vienne fondre sur nous, quoique cruel, il est cependant supportable ; mais je suis en proie à mille calamités. D'abord je suis déshonorée sans être coupable ; et des accusations injustes sont plus pénibles que des reproches mérités. Ensuite les dieux m'ont enlevée de ma terre natale pour me transporter parmi les Barbares; j'ai perdu tout ce qui m'était cher; née libre, je suis esclave ; car chez les Barbares tous sont esclaves, hors un seul. Il me restait une ancre dans la tempête, l'espoir que mon époux viendrait me délivrer; il est mort, il n'est plus. Ma mère a péri, et je suis la cause de sa mort ; accusation injuste, il est vrai, mais enfin cette accusation n'en pèse pas moins sur moi. Et ma fille, qui était l'ornement de ma maison, la gloire de sa mère, ma chère fille est condamnée à vieillir dans une éternelle virginité. Enfin les fils de Jupiter, les nobles Dioscures, ne sont plus parmi les vivants. Ainsi tout m'est contraire, et je puis me regarder comme morte, quoique je vive encore. Enfin, pour dernière infortune, si je retourne dans ma patrie, on me jettera dans les fers; car on ne doute point que je ne sois l'Hélène d'Ilion, venue avec Ménélas. Si mon époux vivait encore, il m'aurait reconnue aux signes mutuels dont nous étions convenus, et qui n'étaient connus que de nous seuls (08). Mais ce n'est plus possible; je ne le verrai plus. Pourquoi vivre encore? quel sort puis-je espérer? Faut-il, pour un échange d'infortune, devenir l'épouse d'un Barbare, et m'asseoir à sa table opulente ? Ah ! lorsqu'un époux est odieux à sa femme, alors la vie aussi lui est odieuse; mieux vaut mourir. Choisissons donc une mort honorable. Se suspendre à un nœud fatal est une fin déshonorante, même pour les esclaves ; le glaive a quelque chose de plus noble, et c'est une voie plus courte pour se délivrer de la vie. Tel est l'abîme de maux où je suis tombée. La beauté qui fait le bonheur des autres femmes, a causé ma ruine. LE CHOEUR. [306] Hélène, quel que soit cet étranger, n'ajoute pas une foi sans réserve à tout ce qu'il t'a dit. HÉLÈNE. Il a dit assez clairement que mon époux était mort. LE CHOEUR. Bien des choses que l'on dit sont des mensonges. HÉLÈNE. Ce qu'il y a de vrai dans ces paroles est trop évident. LE CHOEUR. Tu es plus portée a voir le mal que le bien. HÉLÈNE. C'est la frayeur qui s'empare ainsi de mon âme. LE CHOEUR. Quelles sont pour toi les dispositions de ceux qui habitent ce palais? HÉLÈNE. Tous sont mes amis, excepté celui qui veut m'avoir pour épouse. LE CHOEUR. Sais-tu ce qu'il faut faire ? Quitte ce tombeau. HÉLÈNE. A quel conseil veux-tu en venir? LE CHOEUR. [317] Entre dans le palais, et demande à la fille de la Néréide, à Théonoé, qui sait tout, si ton époux voit encore le jour, ou s'il a perdu la vie ; et une fois bien instruite, livre-toi, selon sa réponse, à la joie ou à la douleur. Mais avant d'être certaine de rien, que te servira de t'affliger? Crois- moi, quitte ce tombeau, et va trouver la jeune vierge, qui t'apprendra ce que tu veux savoir. Pouvant trouver ici la vérité, pourquoi la chercher ailleurs? Je veux t'accompagner dans le palais, et consulter avec toi l'oracle de la jeune vierge. Il convient à une femme de secourir une femme. Chères amies, je suivrai vos conseils : entrez avec moi dans le palais, afin de connaître mes sujets de douleur, LE CHOEUR, Je t'obéis avec joie. HÉLÈNE. Jour malheureux! quel récit lamentable vais-je entendre ? LE CHOEUR. Ne t'afflige pas d'avance par de sinistres présages. HÉLÈNE, Hélas ! qu' est-il arrivé à mon époux infortuné ? jouit-il encore de la clarté du soleil et des astres, ou bien habite-t-il les profondeurs de la terre avec les morts? LE CHOEUR. Augure mieux de l'avenir, quel qu'il soit. HÉLÈNE. C'est toi que j'invoque, c'est toi que j'adjure, Eurotas, aux bords couverts de roseaux verdoyants, apprends-moi si la renommée qui publie la mort de mon époux est véridique. LE CHOEUR. Que signifient ces exclamations insensées? HÉLÈNE. Je suspendrai mon cou a un lacet meurtrier, ou j'enfoncerai un glaive acéré dans mon sein, victime sanglante offerte aux trois déesses, et au berger qui sur le mont Ida les célébra au son de son chalumeau. LE CHOEUR. Que les dieux détournent sur d'autres ces malheurs et assurent ta prospérité ! HÉLÈNE. [362] O Troie, ô ville malheureuse, tu péris par un crime qui n'a point été accompli! Le sang et les larmes, voilà les présents que Vénus t'a faits par mes mains; dans ta misère, tu accumules douleurs sur douleurs : les mères ont vu périr leurs fils, les jeunes filles ont porté leurs cheveux en offrande sur le tombeau de leurs frères, près des rives du Scamandre. La Grèce a poussé des cris de douleur ; dans son désespoir, elle s'est meurtri la tète a grands coups, elle a fait ruisseler le sang de ses joues. Heureuse vierge d'Arcadie, belle Calisto, qui montas jusqu'il la couche de Jupiter, sous la forme d'un quadrupède, combien tu fus plus heureuse que ma mère, toi qui avec tes membres hérissés, ton aspect farouche, et la figure d'une lionne (09), as trouvé le terme de tes souffrances! Heureuse encore la fille de Méropé, que Diane chassa du chœur des nymphes à cause de sa beauté, et transforma en biche aux cornes dorées ! C'est ma beauté qui a causé la ruine de Pergame, c'est elle qui a causé la ruine des Grecs. MÉNÉLAS seul. [386] Pélops, toi qui, dans Pise, vainquis jadis OEnomaüs à la course des chars, ah ! lorsque tes membres coupés en morceaux furent servis aux dieux dans un festin, que n'as-tu perdu la vie parmi eux, avant d'avoir donné le jour à mon père Atrée, qui, de son union avec Aérope, engendra une noble couple, Agamemnon, et moi, Ménélas ! Il est glorieux, je pense, et je le dis sans orgueil, d'avoir transporté une nombreuse armée à travers les mers sous les murs de Troie, sans rien exiger par la contrainte, avec la seule autorité d'un roi sur les peuples libres de la Grèce. Plusieurs ont succombé dans cette périlleuse entreprise; mais d'autres, échappés aux dangers de la mer, ont rapporté dans leur patrie les noms de ceux qui sont morts avec gloire. Pour moi, errant et battu des flots depuis que j'ai détruit les tours d'Ilion, je désire en vain revoir ma patrie ; les dieux ne daignent pas m'accorder l'objet de mes vœux : jeté tour à tour sur les rivages déserts de la Libye et dans des ports inhospitaliers, à peine je m'approche de ma patrie, que les vents me repoussent, et jamais un souffle favorable n'enfle mes voiles jusqu'au port désiré : et maintenant malheureux naufragé, après avoir vu périr mes amis, je suis jeté sur ces bords inconnus, où mon vaisseau s'est brisé contre les rochers ; il ne m'est resté que la carène et quelques débris, sur lesquels je me suis sauvé à grand'peine et par un bonheur inespéré, avec Hélène, que j'ai arrachée des mains des Troyens. J'ignore le nom de cette contrée et le peuple qui l'habite : je rougis de me montrer à la foule, et d'étaler mes haillons (10), la honte me fait cacher ma misère. Celui qui d'un rang élevé tombe dans la détresse, souffre bien plus cruellement de cet état nouveau pour lui, que celui qui fut toujours misérable. Cependant, le besoin me presse, je manque de pain, je manque d'habits pour couvrir mon corps. C'est ce qu'il est facile de reconnaître ; je suis revêtu de lambeaux échappés au naufrage ; la mer a englouti les manteaux, les riches vêtements, et tout le luxe de la parure. J'ai laissé dans une grotte voisine l'épouse qui est la cause de tous mes malheurs; je l'ai confiée a la garde du petit nombre d'amis qui me restent, et j'erre seul en ces lieux, pour chercher de quoi subvenir aux besoins de mes compagnons. En voyant ce palais orné de créneaux, ces portes dont l'aspect annonce l'opulence, je me suis approché : j'espère trouver dans cette riche demeure des secours pour mes matelots. Quant à ceux qui n'ont pas de quoi vivre, le voulussent-ils, ils ne pourraient pas nous servir. Holà ! n'y a-t-il pas un portier, qui aille annoncer ma misère aux maîtres de ce palais ? UNE VIEILLE ESCLAVE. [437] Qui frappe à cette porte? Retire-toi; ta présence devant cette entrée est importune à mes maîtres, sinon tu cours risque de mourir; tu es Grec, et il n'y a point ici d'asile pour eux. MÉNÉLAS. Ô vieille, tout ce que tu dis là est fort bien ; j'obéirai ; mais parle avec plus de douceur. LA VIEILLE. Retire-toi, étranger; j'ai la mission expresse d'empêcher aucun Grec d'approcher de ce palais. MÉNÉLAS. Ah ! ne me repousse pas, n'use pas de violence. LA VIEILLE. Tu ne veux pas m'écouter : la faute en est à toi. MÉNÉLAS. Va annoncer à tes maîtres... LA VIEILLE. Il m'en coûterait cher d'aller porter tes paroles, MÉNÉLAS. J'ai fait naufrage, je demande l'hospitalité; ce sont des droits inviolables, LA VIEILLE. Va t'adresser à quelque autre maison. MÉNÉLAS. Non, j'entrerai dans celle-ci ; laisse-toi fléchir. LA VIEILLE. Tu te rends bien incommode ; on te chassera de force. MÉNÉLAS. Hélas! où est ma vaillante armée? LA VIEILLE. Peut-être étais-tu ailleurs un personnage respectable; mais tu n'es rien ici. MÉNÉLAS. [455] O fortune I comme on m'outrage indignement ! LA VIEILLE. Pourquoi tes yeux se remplissent-ils de larmes? Qui cause ta douleur ? MÉNÉLAS. Le souvenir de mes prospérités passées. LA VIEILLE. Eh bien, va-t'en gratifier tes amis de tes larmes. MÉNÉLAS. Quel est ce pays? A qui cette demeure royale? LA VIEILLE. Ce palais est celui de Protée ; cette contrée est l'Égypte. MÉNÉLAS. L'Égypte ! ah malheureux ! où les vents m'ont-ils jeté ! LA VIEILLE. Qu'as-tu donc à reprocher aux habitants des bords du Nil ? MÉNÉLAS. Je n'ai rien à leur reprocher; je gémis de ma fortune, LA VIEILLE, Bien d'autres sont malheureux ; tu n'es pas le seul. MÉNÉLAS. Le roi que tu m'as nommé est-il dans ce palais ? LA VIEILLE. Ce monument est son tombeau son fils règne en sa place. MÉNÉLAS. Où est-il? est-il dehors, ou dans le palais? LA VIEILLE. Il n'est pas dedans, mais c'est l'implacable ennemi des Grecs. MÉNÉLAS. Quel est le sujet de cette haine dont je suis la victime ? LA VIEILLE. [470] Hélène, la fille de Jupiter, habite ce palais. MÉNÉLAS. Qu'as-tu dit ? quel nom est sorti de ta bouche? répète-le-moi. LA VIEILLE. Fille de Tyndare, qui vivait jadis à Sparte. MÉNÉLAS. D'où venait-elle? Comment expliquer ce prodige? LA VIEILLE. Elle est partie de Lacédémone pour venir en ces lieux. MÉNÉLAS. Quand? -- (à part.) Aurait-on enlevé mon épouse dans la grotte? LA VIEILLE. [476] Étranger, c'était avant que les Grecs n'allassent devant Troie. Nais éloigne-toi de ce palais ; le trouble a envahi la demeure royale. Tu es venu mal a propos ; et si mon maître te surprenait, la mort serait le don d'hospitalité qui t'attendrait. Pour moi, j'aime les Grecs ; n'en juge pas par la dureté des paroles que m'a inspirées la crainte de mon maître. (Elle rentre.) MÉNÉLAS seul. [483] Que dire? Que penser de cet étrange événement? n'est- ce pas un nouveau malheur ajouté à mes autres malheurs, si après avoir ramené de Troie mon épouse, que j'ai laissée dans une grotte, je retrouve dans ce palais une autre Hélène qui porte le même nom ? Elle est fille de Jupiter, a-t-elle dit. Existerait-il sur les bords du Nil un mortel qui porte le nom de Jupiter? car celui qui habite le ciel est unique. Est-il une autre Sparte que celle qu'arrose l'Eurotas aux bords couverts de roseaux (11) ? Le nom de Tyndare n'est connu qu'une seule fois. Est-il des pays qui portent les noms de Troie et de Lacédémone ? Mon esprit incertain ne sait à quoi s'arrêter. Souvent, dans des régions différentes, des villes et des femmes portent des noms semblables. Il n'y a donc là rien d'étonnant. Je ne veux point me dérober par la fuite au danger que m'annonce cette esclave. Il n'est pas d'homme au cœur assez barbare pour me refuser la nourriture, lorsqu'il apprendra mon nom. L'embrasement de Troie est fameux dans tout l'univers, et moi qui l'ai allumé, je ne suis inconnu dans aucun pays. J'attendrai le maître de ce palais. J'ai d'ailleurs un double moyen d'échapper. Si je le trouve inexorable, je me cacherai, et je reviendrai aux débris de mon vaisseau ; s'il se montre accessible à la pitié, je lui demanderai les secours que réclame ma situation présente. C'est le comble de la misère pour un homme qui est roi lui-même, de mendier sa vie auprès des rois ses égaux ! Ainsi le veut la nécessité : c'est un adage des sages, et non de moi, rien n'est plus fort que la nécessité. LE CHŒUR. [515] Je viens d'entendre dans la demeure royale (12) la vierge prophétesse, qui a déclaré que Ménélas n'est point descendu dans le noir Érèbe, et que la terre ne le couvre pas encore; mais qu'il erre de mers en mers sans pouvoir aborder dans sa patrie, qu'il a vu périr ses amis, et que depuis son départ de Troie il est à la merci des flots, qui le poussent de rivage en rivage. HÉLÈNE. [528] Je reviens vers ce tombeau, me livrer à la joie que m'inspire la réponse de Théonoé ; la vérité parle . par sa bouche. Mon époux, dit-elle, voit encore la lumière ; mais, errant ça et là sur les mers, ce n'est qu'après de longues et pénibles épreuves qu'il trouvera le terme de ses souffrances. Mais il est une chose qu'elle n'a pas dite, c'est s'il aborderait sain et sauf; et moi, j'ai négligé de m'en informer, dans ma joie de le savoir vivant. Elle assure qu'il n'est pas loin de ces lieux, et qu'il a fait naufrage avec un petit nombre d'amis. O quand viendras-tu, cher époux ? combien ta présence est désirée !... Mais quel est cet homme? suis-je entourée de piéges par le fils impie de Protée? Courons vers le tombeau, avec l'agilité d'une Bacchante ou d'une cavale rapide. Qu'il a l'air farouche, il lue poursuit comme un chasseur. MÉNÉLAS. [546] Toi qui cours avec tant d'empressement vers ce tombeau où brûlent de saintes offrandes, arrête; pourquoi fuir? rien n'égale la surprise et le saisissement que j'éprouve à ta vue. HÉLÈNE. O femmes, il porte les mains sur moi; il veut m'arracher de ce tombeau, et me livrer au tyran dont je fuis l'hymen. MÉNÉLAS. Je ne suis point un ravisseur, et je ne sers point les méchants. HÉLÈNE. Ton corps est vêtu de lambeaux bien informes. MÉNÉLAS. Cesse de craindre, arrête tes pas fugitifs. HÉLÈNE. Je m'arrête, car je touche l'asile sacré. MÉNÉLAS. Qui es-tu, femme? quels traits ont frappé ma vue? HÉLÈNE. Toi-même, qui es-tu ? j'ai la même chose que toi à dire. MÉNÉLAS. Non, jamais je n'ai vu de ressemblance plus parfaite. HÉLÈNE. O dieux ! car c'est un bienfait des dieux (13) de reconnaître ses amis. MÉNÉLAS. Es-tu Grecque, ou née dans ce pays? HÉLÈNE. Je suis Grecque. A ton tour, apprends-moi qui tu es. MÉNÉLAS. Je te trouve la plus entière ressemblance avec Hélène. HÉLÈNE. Et moi, je te trouve tout semblable à Ménélas : je ne sais que dire. MÉNÉLAS. [565] Tu vois en effet devant toi ce mortel infortuné. HÉLÈNE. O que tu as tardé à venir dans les bras de ton épouse ! MÉNÉLAS. Quelle épouse?... Ne touche pas à mes vêtements. HÉLÈNE. Celle que t'a donnée Tyndare, mon père. MÉNÉLAS. O divine Hécate, que tes apparitions me soient propices ! HÉLÈNE. Je ne suis pas un des ministres nocturnes d'Hécate. MÉNÉLAS. Je ne suis certes pas le mari de deux femmes. HÉLÈNE. Eh ! quelle autre que moi l'hymen t'a-t-il soumise ? MÉNÉLAS. Celle que je ramène de Troie, et qui est cachée dans une grotte voisine. HÉLÈNE. Tu n'as pas d'autre épouse que moi. MÉNÉLAS. Suis-je dans mon bon sens, ou mes yeux m'abusent-ils ? HÉLÈNE. En me voyant, ne reconnais-tu pas ton épouse? MÉNÉLAS. Oui, l'image est fidèle, elle ébranle ma certitude. HÉLÈNE. Regarde : qui mieux que toi peut me reconnaître ? MÉNÉLAS. Tu lui ressembles en tout, je ne puis le nier. HÉLÈNE. [580] A qui donc ajouteras-tu foi, si ce n'est à tes yeux ? MÉNÉLAS. Ce qui m'ébranle, c'est que j'ai une autre épouse. HÉLÈNE. Je ne suis point allée à Troie, c'est un fantôme à ma place. MÉNÉLAS. Qui peut créer des corps vivants ? HÉLÈNE. L'Éther, dont fut formée, par la puissance divine, l'épouse que tu as avec toi. MÉNÉLAS. Et quel dieu en est l'auteur ? car tu dis là des choses bien imprévues. HÉLÈNE. Junon fit cette substitution, pour empêcher Pâris de me posséder. MÉNÉLAS. Comment donc étais-tu à la fois en ces lieux et à Troie? HÉLÈNE. Mon nom pouvait être en plusieurs lieux à la fois, mais non mon corps. MÉNÉLAS. Laisse-moi; j'ai déjà bien assez d'infortunes. HÉLÈNE. Tu m'abandonnes donc, et tu emmèneras ce vain fantôme? MÉNÉLAS. Adieu, toi qui ressembles tant à Hélène ! HÉLÈNE. Je me meurs : je n'ai retrouvé mon époux que pour le perdre. MÉNÉLAS. Les pénibles travaux que j'ai soufferts sont des preuves plus fortes que tes paroles. HÉLÈNE. Hélas ! est-il une femme plus malheureuse que moi ? Ce que j'ai de plus cher m'abandonne; jamais je ne reverrai les Grecs ni ma patrie. UN MESSAGER. [597] O Ménélas, je te trouve enfin, après tant de recherches et de courses sur cette terre barbare, où tes compagnons m'ont envoyé. MÉNÉLAS. Qu'y a-t-il ? avez-vous été dépouillés par les Barbares ? LE MESSAGER. Un prodige, moins encore de nom que de fait. MÉNÉLAS. Parle ; tu apportes quelque nouvelle importante, à en juger par ton empressement. LE MESSAGER. Je dis que tu as perdu le fruit de tant de travaux. MÉNÉLAS. Tu rappelles d'anciennes infortunes ; mais quelle est ta nouvelle ? LE MESSAGER. [605] Ton épouse s'est évanouie dans les airs, elle à disparu et s'est perdue dans le ciel, en quittant la grotte où nous la gardions; seulement elle s'est écriée : « Malheureux Phrygiens, et vous Grecs, vous êtes morts pour moi sur les rives du Scamandre, par les artifices de Junon, croyant Hélène dans les bras de Pâris, qui ne la posséda jamais. Fidèle à l'arrêt du destin, j'ai accompli le temps qui m'était prescrit, et je retourne au ciel, mon père. L'infortunée fille de Tyndare a vu son nom déshonoré par d'injustes imputations. » — Mais salut, fille de Léda ! tu étais donc ici ? et moi je venais annoncer ton essor vers la région des astres, ignorant que ton corps traversât les airs sur des ailes. Mais je ne te laisserai pas désormais tourner en ridicule les inutiles travaux que tu as causés à ton époux et à ses compagnons devant Troie. MÉNÉLAS. C'est cela même : ton récit s'accorde avec ce qu'elle vient de me dire. O jour désiré, qui me permet de te presser dans mes bras ! HÉLÈNE. [625] O Ménélas, le plus chéri des époux! bien du temps s'est passé, mais le bonheur luit enfin pour moi. O mes amies, avec quelle joie je retrouve et j'embrasse mon époux, après un si long temps ! MÉNÉLAS. Moi de même : entre tant de choses que j'aurais à te dire, je ne sais par laquelle commencer. HÉLÈNE. Tout mon corps frémit de joie, et en même temps je verse des larmes; je presse mon époux dans mes bras, et je retrouve mon bonheur perdu. O mon époux.! ô doux aspect! MÉNÉLAS. [636] Je ne me plains plus de mon sort; je possède la fille de Jupiter et de Léda, celle dont les deux frères aux blancs coursiers honorèrent jadis l'hymen en portant les torches nuptiales, celle que les dieux m'avaient ravie. HÉLÈNE. Les dieux nous envoient un sort meilleur. Ton voyage périlleux, mais enfin prospère, nous a réunis, ô mon époux, quoique bien tard; cependant puisse la fortune me sourire ! MÉNÉLAS. Oui, qu'elle te soit favorable ! Je fais les mêmes vœux, Dieux ! exaucez sa prière ; de nos deux cœurs l'un ne peut être malheureux sans que l'autre partage sa misère. HÉLÈNE. Chères amies, nos maux passés ne sont plus rien, nous n'en souffrons plus : je possède enfin mon époux, dont j'ai attendu le retour de Troie depuis tant d'années. MÉNÉLAS. Nous sommes enfin l'un à l'autre. Après tant de jours passés dans la peine, la fraude de Junon s'est dévoilée. Mais à présent mes larmes sont de la joie ; elles me donnent plus de plaisirs que de douleurs. HÉLÈNE. O dieux! qui l'eût jamais espéré? contre toute attente, je te sens sur mon cœur. MÉNÉLAS. Et moi qui t'avais crue partie vers la ville de l'Ida, vers les tours de la malheureuse Ilion ! Au nom des dieux, comment as-tu été, enlevée de mon palais ? HÉLÈNE. Hélas ! hélas ! quel amer souvenir tu réveilles ! quel amer récit tu demandes! MÉNÉLAS. Parle ; il faut connaître toutes les faveurs des dieux. HÉLÈNE. J'ai en horreur ce récit douloureux. MÉNÉLAS. Fais-le moi cependant; le récit des maux passés n'est pas sans charme. HÉLÈNE. Ce n'est pas vers la couche d'un jeune étranger qu'un navire ailé m'a conduite ; l'amour ne m'a pas portée sur ses ailes vers un hymen coupable. MÉNÉLAS. Quel dieu ou quel destin t'a enlevée à ta patrie? HÉLÈNE. Le fils de Jupiter me porta sur les bords du Nil. MÉNÉLAS. O prodige ! ô étrange récit ! HÉLÈNE. Mes yeux se remplissent de larmes : l'épouse de Jupiter m'a perdue. MÉNÉLAS. Junon? à quels maux voulait-elle te livrer? HÉLÈNE. Sources sacrées de l'Ida, fraîches fontaines où les trois déesses parèrent leur beauté, de là partit le jugement qui me fut si fatal, MÉNÉLAS. Est-ce à cause de ce jugement que Junon t'a envoyé ces maux ? HÉLÈNE. Ce fut pour m'enlever MÉNÉLAS. Comment? parle. HÉLÈNE. A Pâris, auquel Vénus m'avait promise. MÉNÉLAS. Infortunée ! HÉLÈNE. Oui, infortunée ! elle me transporta ainsi en Égypte. MÉNÉLAS. Et ensuite elle mit un fantôme en ta place, comme tu me l'as raconté? HÉLÈNE. [685] Quelles calamités dans notre maison ! O ma mère ! hélas ! MÉNÉLAS. Que dis-tu? HÉLÈNE. Ma mère n'est plus : un lacet funeste a terminé ses jours flétris par mon déshonneur. MÉNÉLAS. Hélas! Et ma fille Hermione vit-elle encore? HÉLÈNE. Privée des doux noms d'épouse et de mère, elle gémit sur la honte de mon coupable hymen. MÉNÉLAS. O Pâris, qui as ruiné ma maison de fond en comble, tu t'es perdu toi-même en faisant périr des milliers de guerriers grecs. HÉLÈNE. Et moi, infortunée, objet de la haine générale, une déesse m'enlève à ma patrie, à mon époux, parce que j'ai quitté, sans l'avoir voulu, ma maison et ma famille pour un hymen honteux. LE CHOEUR. Si à l'avenir vous jouissez d'un sort prospère, il compensera vos souffrances passées. LE MESSAGER, [700] O Ménélas ! permets que je prenne aussi part à votre joie, quoique je n'en connaisse qu'imparfaitement le sujet. MÉNÉLAS.
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