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Αἰσχύλος - Eschyle

LES CHOÉPHORES.

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

autre traduction

 

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

ORESTE, PYLADE.

ORESTE (près du tombeau de son père).

Dieu des morts et des rois, ministre de ton père (01),

Hermès, sois mon sauveur, mon appui tutélaire.

Après un long exil je viens dans ce pays

Au pied de ce tombeau porter les vœux d’un fils.

Mon père, exauce-moi. Pour prix d’une onde pure

Inachus a déjà reçu ma chevelure;

(Il dépose une boucle de cheveux sur le tombeau de son père)

A toi la chevelure ornement du tombeau (02).

Que vois-je? de douleur quel appareil nouveau?

Quelles sont près de nous ces femmes rassemblées,

De longs vêtements noirs entièrement voilées.

Qui marchent à pas lents et s’avancent en pleurs?

Par quel malheur nouveau m’expliquer leurs douleurs

Ces palais pleurent-ils quelque perte cruelle (03),

Ou vient-on consacrer la tombe paternelle

Par des libations si douces pour les morts?

Je le crois; à sa marche, à ses sombres dehors

J’ai reconnu ma sœur; mon Électre si chère.

Ah! puissé-je, grand Dieu! venger la mort d’un père!

Viens toi-même appuyer mon bras de ton pouvoir !...

Retirons-nous, Pylade, et nous pourrons savoir

Pour quels devoirs sacrés en ces lieux se présente

De ces femmes en deuil la pompe suppliante.

(Ils sortent.)

SCÈNE II.

LE CHŒUR (composé de femmes qui portent des libations), ÉLECTRE.

LE CHŒUR.

Pour ces libations du palais je descends;

Sur mon sein douloureux tombent mes mains bruyantes,

Et mon visage est plein de blessures sanglantes,

De mes ongles aigus sillons encor récents (04).

Pendant toute ma vie

Mon âme de pleurs s’est nourrie,

Et de ces noirs tissus rompus dans mon chagrin

Le lin déchiré crie,

Tissus flottants devant mon sein

Que dans ma peine affreuse a fatigués ma main.

Tout dormait dans ta nuit obscure;

Un effroi pénétrant (05),

Effroi qui fait dresser la chevelure,

Songe révélateur, de courroux palpitant,

Dans le calme des nuits voix affreuse élancée,

Du fond de ces palais tout à coup retentit,

Et sur le gynécée

Tombe et s’appesantit.

Ceux qui des visions expliquent le mystère,

Appuyant de serments leurs jugements divins (06),

Ont dit que les morts sous la terre

Frémissaient indignés contre leurs assassins.

Par ces dons odieux l’indigne épouse espère

Du malheur détourner les coups.

Des morts elle m’envoie apaiser le courroux.

O terre!

Antique mère!

Comment oser le répéter (07)?

Le sang qu’on répandit, le peut-on racheter)

O chute déplorable!

O palais misérable!

Le trépas de ton maître a répandu sur toi

Une ombre sans soleil un éternel effroi.

Auguste roi, guerrier terrible,

Héros indomptable, invincible,

Qui dans tous les cœurs pénétrais

Par ta puissance irrésistible,

Tu nous es ravi pour jamais!

Le nouveau maître se fait craindre... (08)

Le bonheur, c’est l’unique vœu.

On se croit, lorsqu’on peut l’atteindre,

Un dieu... même encor plus qu’un dieu!

Mais le droit tout à coup pèse dans la balance;

Et soit en plein jour et soudain,

Soit au crépuscule incertain (09),

Plus tard, mais plus terrible, apparaît la vengeance;

Quelquefois c’est la sombre nuit

Qui saisit le coupable et qui l’ensevelit.

Du sang la terre a bu la féconde rosée:

Il en sort le trépas vengeur.

Rien ne peut l’arrêter, et le fatal malheur

Poursuit sa victime épuisée

Qui se débat en vain sous le fléau vainqueur (10).

De la virginité souillez le sanctuaire (11),

L’éclat qu’il a perdu jamais ne reparaît,

Et tous les fleuves de la terre

Laveraient la main meurtrière

Que tout le sang y resterait. (12)

Moi, les dieux m’ont soumise aux malheurs de la guerre:

On m’arrache en esclave au foyer de mon père;

Du juste et de l’injuste il faut subir les lois (13),

Sort bien contraire, hélas! à mon sort d’autrefois;

Il faut cacher l’horreur qui règne en ma pensée,

Et, dans le deuil secret dont mon âme est glacée,

Pour pleurer de nos rois les indignes malheurs,

Sous ces voiles épais dissimuler mes pleurs (14).

 

 

FIN DU PREMIER ACTE.


 

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

ÉLECTRE, LE CHŒUR.

ÉLECTRE.

Esclaves, des palais fidèles surveillantes,

Femmes qui conduisez ce deuil de suppliantes,

Donnez-moi vos conseils: lorsque je verserai

Les funèbres présents sur le tombeau sacré,

Quels vœux former? dirai-je à mon père lui-même

« C’est à l’époux aimé pour l’épouse qu’il aime,

« C’est pour ma mère enfin que j’apporte ces vœux? »

Je n’oserai jamais dire ces mots affreux.

Non, je ne dirai rien pendant que sur la pierre

Mes mains épancheront l’offrande funéraire.

Ou, dois-je ainsi prier : « Suivant l’antique loi,

« A ceux qui m’ont remis ces couronnes pour toi

Donne un prix en retour, prix égal à leur crime? »

Ou puisque d’un forfait mon père est mort victime,

Faudra-t-il épancher sans vœux et sans honneur

Sur le sol abreuvé la funèbre liqueur,

Et, comme répandant une cendre lustrale,

Sans détourner les yeux jeter l’urne fatale (15)?

O compagnes! fixez mon esprit indécis.

Nous avons en ces murs de communs ennemis.

Au fond de votre cœur n’enfermez rien par crainte;

L’homme libre du sort souffre aussi bien l’atteinte

Qu’au bras de l’étranger le faible assujetti....

Dites: connaissez-vous un plus sage parti?

LE CHŒUR (montrant le tombeau d’Agamemnon).

C’est un autel pour moi que ce tombeau d’un père:

Mon âme devant lui parlera tout entière.

ÉLECTRE.

Parlez, toujours fidèle à ce culte pieux (16).

LE CHŒUR.

Pour les amis d’un père ici faites des vœux.

ÉLECTRE.

De ses amis, hélas! qui maintenant existe?

LE CHŒUR.

Vous, Électre; avec vous quiconque abhorre Ægisthe.

ÉLECTRE.

Mes vœux pour vous aussi lui seront adressés?

LE CHŒUR.

D’après ce que j’ai dit vous-même prononcez.

ÉLECTRE.

Dois-je unir avec vous quelque autre en ma prière (17)?

LE CHŒUR.

Tout exilé qu’il est, pensez à votre frère.

ÉLECTRE.

Oui, vous avez raison; vous éclairez mon cœur.

LE CHUR.

Mais de l’assassinat nommant le double auteur

ÉLECTRE.

Que demander? parlez, instruisez ma jeunesse.

LE CHŒUR.

Qu’enfin un dieu puissant ou qu’un mortel paraisse...

ÉLECTRE.

Viendra-t-il ou juger ou punir le forfait?

LE CHŒUR.

Je le dis sans détour, frapper comme ils ont fait.

ÉLECTRE.

Dans ma bouche ces vœux peut-être sont un crime?

LE CHŒUR.

Quoi! rendre mal pour mal, n’est-ce pas légitime?

ÉLECTRE.

O puissant messager des enfers et des cieux (18),

Hermès, dieu souterrain, apprends-moi que mes vœux

Sont parvenus aux dieux qui règnent sous la terre (19),

A ces dieux surveillants des palais de mon père (20),

A la Terre elle-même, à qui revient enfin

Tout ce qu’elle a produit et nourri de son sein.

Aux morts je verserai cette onde expiatoire;

Je dirai, de mon père invoquant la mémoire:

« O mon père! pitié; qu’après des maux si durs

« Mon Oreste chéri reparaisse en nos murs.

« Infortunés, errants, bannis par notre mère,

« Nous voyons un Ægisthe en son lit adultère,

« Ægisthe son amant, complice de ta mort!

« D’une esclave il me faut subir l’indigne sort;

« Mon frère est dans l’exil, et ce couple barbare

« Du fruit de tes travaux insolemment s’empare.

« Qu’un heureux sort ramène Oreste dans ces lieux!

« Pour moi, mon père, aussi je t’adresse des vœux

« Que mon cœur soit plus pur que celui de ma mère!

« Plus sainte soit, ma main! Voilà notre prière.

« Quant à nos ennemis, viens enfin le punir;

« Que je voie à leur tour les meurtriers périr!

« A mes vœux de bonheur ce vœu fatal se lie;

« Ramène ici pour nous tous les biens de la vie.

« Puissent te seconder avec les autres dieux

« La Terre et la Justice au bras victorieux! »

Maintenant sur ta pierre, ô tombe révérée,

Je verse, après mes vœux, cette liqueur sacrée;

(Elle arrose le tombeau, et se tourne ensuite vers le chœur.)

Et vous, selon l’usage, à vos gémissements

Mêlez du chant des morts les funèbres accents.

Versez pleurs et sanglots sur un malheureux maître,

Vous malheureuses comme lui!

Contre l’injuste inébranlable appui,

Son bras peut faire disparaître

Loin du juste un mal ennemi (21).

L’onde funèbre coule; implorez votre main.

Auguste souverain, entends les vœux d’un cœur

Rempli d’une sombre douleur (22).

Quel guerrier, ou quel Dieu terrible,

De tes enfants vengeur soudain,

Viendra, courbant son arc flexible,

Lancer de loin un trait certain,

Ou brandir le fer invincible

Qui frappe sans quitter la main (23).

ÉLECTRE.

Oui, les libations ont coulé pour mon père (24),

Et la liqueur sacrée a pénétré la terre.

Mais apprenez de moi l’étrange événement...

LE CHŒUR.

Daignez parler; d’effroi tout mon cœur est tremblant.

ÉLECTRE.

Je vois sur le tombeau cette boucle nouvelle (25).

LE CHŒUR.

Quel homme, ou quelle femme en sa douleur fidèle?...

ÉLECTRE.

Il est facile à tous de le conjecturer.

LE CHŒUR.

Vous si jeune, à mon âge il vous faut m’éclairer!

ÉLECTRE.

Seule ici je pouvais offrir ce triste hommage.

LE CHŒUR.

Ils sont nos ennemis ceux qui devraient ce gage!

ÉLECTRE.

En cette boucle enfin chacun aurait cru voir....

LE CHŒUR.

Quels cheveux? répondez, je brûle de savoir...

ÉLECTRE.

Les miens: sa ressemblance avec eux est parfaite.

LE CHŒUR.

D’Oreste serait-elle une offrande secrète?

ÉLECTRE.

Elle est bien plus encore pareille à ses cheveux.

LE CHŒUR.

Et comment osa-t-il revenir en ces lieux?

ÉLECTRE.

Il envoya de loin cette offrande son pire.

LE CHŒUR.

Ce mot redouble encor mes pleurs et ma misère.

Je ne vois plus de terme à cet exil fatal;

Son pied ne doit jamais toucher le sol natal.

ÉLECTRE.

Moi, du chagrin aussi le flot bat ma pensée.

Comme d’un trait aigu mon âme est traversée,

Et, dans le libre essor de mes vives douleurs,

De mes yeux desséchés tombe une mer de pleurs (26),

Quand je vois cette boucle... Oreste est bien le maître (27)

De cette chevelure et qui donc pourrait être?

D’une mère homicide elle n’est pas un don,

Mère dont les fureurs ont démenti ce nom,

Et qui nourrit pour nous une haine funeste.

Je ne puis affirmer que de l’offrande Oreste,

Le plus cher des mortels, soit aujourd’hui l’auteur;

Et cependant l’espoir a caressé mon cœur.

Que cette boucle au moins véridique interprète,

Calme les mouvements de mon âme inquiète

Qu’elle dise s’il faut maudire ces cheveux

Coupés par nos tyrans sur leurs fronts odieux;

Ou si, d’un commun deuil gage venu d’un frère,

En décorant sa tombe ils honorent mon père (28).

Les dieux le savent bien; prions ces dieux puissants,

Nous, comme un nautonier, triste jouet des vents.

Si du salut encor nous reste l’espérance,

Qu’un faible germe étende une racine immense!

Une preuve nouvelle est dans les pas récents

Aux miens par leur empreinte égaux et ressemblants.

Deux pieds étaient tracés, l’un d’Oreste sans doute,

L’autre d’un étranger compagnon de sa route.

Du premier les contours par moi vérifiés

Sont conformes aux pas imprimés par mes pieds (29).

Ah! mon trouble s’accroît... Le chagrin me dévore!

SCÈNE II.

ÉLECTRE, LE CHŒUR, ORESTE, PYLADE.

ORESTE.

Demande aux dieux vengeurs qu’ici ta bouche implore

D’accomplir aussi bien le reste de tes vœux.

ÉLECTRE.

Jusqu’ici qu’ai-je donc obtenu de ces dieux (30)?

ORESTE.

Ceux que tu désirais, vois-les en ta présence.

ÉLECTRE.

Sais-tu de quel mortel je regrettais l’absence?

ORESTE.

Pour Oreste j’ai su tes vœux et tes regrets.

ÉLECTRE.

En quoi donc maintenant sont comblés mes souhaits?

ORESTE.

Je suis Oreste, en moi vois l’ami le plus tendre.

ÉLECTRE.

C’est un piège, étranger, que tu voudrais me tendre.

ORESTE.

Moi-même j’ourdirais la ruse contre moi.

ÉLECTRE.

Mon malheur de risée est un sujet pour toi.

ORESTE.

Rire de ta douleur c’est rire de la mienne.

ÉLECTRE.

Oreste!... est-il bien vrai qu’ici je l’entretienne (31)!

ORESTE.

C’est bien lui, mais, hélas! ton œil le méconnaît.

Ah! quand ce don funèbre à tes regards paraît,

Et de mes pas encor quand l’empreinte l’atteste,

Tu balances, tu crois ne pas voir ton Oreste!

Vois ces cheveux, qu’ils soient rapprochés par ta main

De mon front qui déjà s’élève jusqu’au tien (32)

Ce voile, c’est ton œuvre, et des monstres sauvages.

Ton aiguille autrefois y traça les images.

Calme-toi... Le bonheur ne doit pas t’éblouir (33).

Ceux-là sont contre nous qui nous devraient chérir.

ÉLECTRE.

Pour nos tristes palais, ô tendre objet d’alarmes,

Comme un germe sauveur toi qu’espéraient nos larmes,

Courage, et ces palais rentreront sous ta loi.

Pour moi sont réunis quatre doux noms en toi (34),

Cher Oreste; reçois d’abord le nom de père,

Et cet amour que j’eus pour une affreuse mère,

Il te revient encore avec mon amitié

Pour ma sœur qu’à l’autel on frappa sans pitié (35);

Et digne frère enfin tu reviens pour ma gloire.

Ah! veuillent seulement assurer ta victoire

La Force et la Justice et le plus grand des dieux,

Le puissant Jupiter, troisième roi des cieux (36)!

ORESTE.

Jupiter, Jupiter, vois donc ce qui se passe (37)!

De l’aigle qui n’est plus vois l’orpheline race.

Lui, mourut dans les plis et dans les noirs anneaux

D’une affreuse vipère; eux, nourrissons nouveaux,

Ne peuvent, accablés par une faim cruelle (38),

Rapporter à leur nid la chasse paternelles

Oui de même elle et moi (c’est ma sœur que j’entends) (39),

Sans père tous les deux, tu peux nous voir errants,

Tous les deux exilés du toit héréditaire.

Malgré la piété dont t’honora mon père,

Si tu détruis sa race, où trouver une main

Qui t’offre tant d’honneurs en un sacré festin (40)?

Fais périr les aiglons, par quels certains messages

Annoncer aux humains tes célestes présages?

Sèche l’arbre royal, dans les jours solennels

Tu verras son appui manquer à tes autels.

Soutiens-nous; et de rien pourrait encor renaître

Une race qui va pour jamais disparaître.

LE CHŒUR.

O vous qui sauverez ces foyers malheureux,

Silence! enfants. Quelqu’un n’aurait qu’à vous entendre

Et, ne pouvant se taire, aux tyrans tout apprendre,

Eux que je voudrais voir expirer tous les deux

En de noirs tourbillons et de poix et de feux (41).

ORESTE.

A son puissant décret le dieu sera fidèle.

C’est moi qu’à les punir sa voix suprême appelle.

Quel accent formidable! A quel mal dévorant

Son prophétique arrêt me livre encor vivant (42),

Si d’un père immolé le meurtrier m’échappe

Et, comme il a frappé, si mon bras ne le frappe!

Mon châtiment n’est pas de ceux qu’on paye en or (43).

Mais, a dit cette voix qui m’épouvante encor,

« Sur toi-même il faudra venger cette ombre chère

« Par les cruels tourments d’une longue misère. »

Dans sa menace alors il annonça pour tous

Les fléaux de la terre aux ennemis si doux (44);

Pour moi, la lèpre aux chairs attachant sa morsure

Et dévorant du corps la première nature (45);

De mes cheveux flétris la précoce blancheur,

L’implacable Érinnys fille d’un sang vengeur,

Et d’un père indigné l’image menaçante

Agitant dans la nuit sa prunelle éclatante (46).

Les traits mystérieux que lancent des enfers

Ceux que de leurs parents frappa le bras pervers (47),

Et la rage, et des nuits les songes redoutables

Dans leur exil encor poursuivent les coupables.

Sur leur corps déchiré s’agite un fouet d’airain.

Pour eux jamais de part aux coupes du festin;

Dans les libations pour eux jamais de place;

L’invisible courroux loin des autels les chasse (48);

Point d’hospitalité, de séjour avec eux (49)

Sans honneur, sans amis qui leur ferment les yeux,

Ils meurent desséchés par le mal qui les ronge.

Ces oracles, doit-on les traiter de mensonge,

Et n’y croirais-je pas? L’œuvre doit s’accomplir

Mille puissants motifs se viennent réunir,

La parole du dieu, ma pieuse tristesse,

De la nécessité le pouvoir qui me presse (50),

Et la honte de voir d’illustres citoyens,

Guerriers si renommés et vainqueurs des Troyens,

A deux femmes soumis... Car cet Ægisthe infâme,

On le verra bientôt, a le cœur d’une femme.

LE CHŒUR.

Grandes Parques, de Jupiter

Que l’arrêt soit pour l’innocence!

« Insolence pour insolence, »

Ce cri vengeur vient d’éclater

Réclamant ta dette, ô Justice!

« Rends coups sanglants pour coups sanglants.

« Qui fit le mal, le mal subisse » (51).

C’est la sentence des vieux temps (52).

ORESTE.

Mon père, ô mon malheureux père,

Guide ma parole et ma main!

Près de ta couche funéraire

Je viens du rivage lointain.

Le jour est égal aux ténèbres;

Égaux aussi sont dans mon cœur

Plein des maux de nos rois célèbres,

Et le plaisir et la douleur (53).

LE CHŒUR.

Non, du bûcher la flamme ardente

Ne dompte pas l’âme des morts,

Et leur colère encor vivante

S’élance un jour des sombres bords.

La victime est d’abord pleurée;

Le meurtrier paraît enfin,

Et la famille conjurée

De ses pleurs poursuit l’assassin (54).

ÉLECTRE.

De ta fille, à son tour, vois le deuil, ô mon père;

Deux enfants sur ta tombe unissant leur douleur,

Trouvent dans leur exil refuge à cette pierre.

Tous les maux!... Aucun bien!... Qui vaincrait le malheur (55)!

LE CHŒUR.

Jupiter, s’il veut, fera naître

Des chants plus doux après vos pleurs,

Et succédant à l’hymne des douleurs

Le pæan dans ces murs où reparaît un maître

Célébrera l’ami qui se mêle à nos chœurs (56).

ORESTE.

Que n’es-tu mort frappé d’une lance guerrière,

Par quelque Lycien, sous les murs d’Ilion,

Léguant à ces palais, mon père (57),

L’immortel éclat de ton nom!

Par toi, le sentier de la vie

Nous eût été facile et beau (58),

Et pour les tiens ton grand tombeau

Debout sur la rive ennemie,

Serait un plus léger fardeau.

LE CHŒUR.

Mort près d’amis morts avec gloire,

Aux enfers même révéré,

Prince d’immortelle mémoire,

Tu serais ministre sacré

Des rois de la rive infernale,

Toi naguère un des souverains

Qui tiennent dans leur main royale (59)

Le sceptre honoré des humains.

ÉLECTRE.

Non, même à Troie, avec la foule

Des guerriers morts dans les combats,

Aux champs où le Scamandre coule

Tes cendres ne reposent pas.

Que n’ai-je appris, avant le crime,

Qu’au loin, d’un trépas glorieux

Tu venais de périr victime,

Exempte de ces maux affreux (60) !...

LE CHŒUR.

C’est vouloir plus que l’or et plus que la couronne;

Des Hyperboréens c’est passer le bonheur (61).

Inutiles désirs! autour de nous résonne

L’infatigable fouet d’une double terreur (62).

Ceux qui vous défendraient sont déjà sous la terre,

Et pour comble de maux le bras de nos tyrans

N’est pas pur du forfait qui frappa votre père,

Et que doivent surtout déplorer ses enfants!

ÉLECTRE.

Ta voix comme un trait me pénètre.

Jupiter, qui toujours de terre fais surgir

La vengeance lente à punir (63)

Contre l’homme cruel et traître,

Même sur des parents puisses-tu l’accomplir (64)!

LE CHŒUR.

Oui, que parmi nous retentisse

L’hymne funèbre aux pleurs amers,

Quand à la femme sa complice

La mort joindra l’homme pervers.

Et pourquoi cacher ma pensée?

D’un dieu suivant l’instinct vainqueur

Soudain elle s’est élancée,

Et sur mon front siége mon cœur (65),

Sa haine en silence amassée,

Et son courroux mêlé d’horreur.

ORESTE.

Que du grand Jupiter la main s’appesantisse

Pour écraser le front des bourreaux de nos rois (66)!

Que par leur châtiment il consacre ses lois.

De l’injuste il me faut justice (67).

Vengeresses des morts, répondez à ma voix!

LE CHŒUR.

Du sang la tache criminelle,

C’est la loi, veut un sang nouveau.

C’est la mort qu’Érinnys appelle;

Et rouvrant le premier tombeau,

Incessamment elle amoncelle

Sur les calamités calamité nouvelle.

ÉLECTRE.

Divinités du Styx! qu’est donc votre pouvoir?

Vous, Prières des morts, aux accents redoutables,

Des Atrides voyez les restes déplorables

De leur séjour royal exilés sans espoir...

De quel côté, grand Dieu! tourner notre misère?

LE CHŒUR.

Oui., tes sanglots et ta prière

Ont fait aussi bondir mon cœur.

En t’écoutant je désespère;

D’un noir frisson je sens l’horreur.

Parfois aussi plus confiante

En l’appui qui la doit servir,

Mon âme calmant sa tourmente

Voit tout en beau dans l’avenir (68).

ORESTE.

Que dire pour forcer les dieux à les punir,

Les maux que j’ai soufferts d’une mère coupable?

On flatte des malheurs, mais ce n’est pas le mien (69).

J’ai des loups dévorants la nature implacable,

Et je tiens de ma mère un cœur pareil au sien (70).

ÉLECTRE.

Quel coup partit de sa main homicide!

Elle frappait en Cissienne intrépide (71);

Il fallait voir de son bras agité

Le mouvement sans cesse répété

Tomber d’en haut, et sur les meurtrissures

Recommencer de nouvelles blessures.

Moi, j’entendais sur le front paternel

Des coups sanglants sonner le bruit mortel (72).

Je t’ai donc vue, indigne mère,

En tes insolentes fureurs,

Ainsi qu’un mort obscur ensevelir mon père,

Roi sans cortège, époux sans pleurs!

ORESTE.

De sang, d’outrages quel mélange!

Ah! par les dieux et par mon bras,

Ces outrages tu les payeras...

Je meurs content si je me venge.

ÉLECTRE.

Apprends tout, ils ont même osé le mutiler,

Et c’est ainsi traité qu’on l’a mis dans la tombe.

Notre implacable mère a voulu t’accabler

D’un si pesant destin que ton me y succombe.

De mon père à présent tu connais les malheurs.

ORESTE

Tu n’as dit que les siens.

ÉLECTRE.

Moi, vile et sans honneurs

Comme un chien malfaisant loin du palais errante,

Toujours moins disposée au sourire qu’aux pleurs,

De cacher mes chagrins je me trouvais contente.

Mais dans ton souvenir grave ce que j’ai dit,

Et que de mes discours la force pénétrante

Arrive par l’oreille au fond de ton esprit.

Tu sais tout; l’avenir, apprends-le de ta haine;

Garde un cœur inflexible en entrant dans l’arène (73).

ORESTE.

Mon père, écoute-moi; combats avec les tiens.