Philostrate

PHILOSTRATE L'ANCIEN

APOLLONIUS DE TYANE. - ΦΙΛΟΣΤΡΑΤΟΥ ΤΑ ΕΣ ΤΟΝ ΤΥΑΝΕΑ ΑΠΟΛΛΩΝΙΟΝ.

INTRODUCTION.

LIVRE I

INTRODUCTION A LA VIE D'APOLLONIUS DE TYANE.

COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DU LIVRE DE PHILOSTRATE ET DE LA RÉPUTATION DE SON HÉROS.

Le nom d'Apollonius de Tyane a eu un grand retentissement. Apollonius a été, de son vivant même, non seulement honoré comme un sage, mais redouté par les uns comme un magicien, adoré par les autres comme un dieu, ou tout au moins vénéré comme un être surnaturel. Dans la primitive Église sa renommée, à un certain instant, parut un danger. Au XVIIIe siècle, la polémique antichrétienne a cru trouver dans la vie de ce personnage une occasion d'attaques détournées. Aujourd'hui le dieu s'est évanoui, le philosophe a perdu sa portée, il ne reste d'Apollonius de Tyane que le thaumaturge. Après avoir été présenté comme un continuateur de Pythagore et un rival de Jésus-Christ, il n'est plus considéré que comme un précurseur de Swedenborg.

La vie d'Apollonius de Tyane nous a paru de nature à intéresser une époque où les spéculations de la nature de celles de Swedenhorg, après un long discrédit, trouvent chaque jour de nombreux et ardents adeptes. Nous n'avons pas l'intention de nous mêler aux débats suscités par les questions de ce genre. Nous voulons seulement II montrer, dans un exemple illustre, les lointaines origines de croyances qui font tant de bruit autour de nous, et qui sont moins nouvelles qu'elles ne le paraissent. Il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt, pour l'historien et pour le psychologue, de voir quelle peut être la ténacité de ces opinions, qui ne s'inquiètent nullement des démentis de la science, et qui ne s'effacent un instant que pour reparaître bientôt avec plus d'intensité.

Les hommes de science positive sont portés à oublier une chose : c'est que le goût du merveilleux, du surnaturel, et cela indépendamment de ce qui touche à l'Être suprême, est un des besoins de l'esprit humain. Ce besoin se fait sentir avec une force irrésistible chez certaines natures, même au milieu d'une société chrétienne, et parmi les âmes dont la foi est la plus entière en une religion arrêtée, définie, déterminée; il en est qui ne trouvent pas dans les dogmes révélés un aliment suffisant à leur imagination impatiente; il leur faut s'élancer au delà et pénétrer plus avant dans les mystères de la tombe. En vain leur curiosité est-elle blâmée comme indiscrète : l'attrait du merveilleux est le plus fort, et nous connaissons des chrétiens convaincus qui ne craignent pas de s'y abandonner. Qu'était-ce donc dans les siècles qui ont suivi l'apparition du christianisme, alors que toutes les vieilles croyances étaient ébranlées et que les nouvelles n'étaient pas encore solidement assises ?

Le rhéteur qui a écrit la Vie d'Apollonius de Tyane, Philostrate (01), était un homme curieux de merveilleux. On le III  voit par cet ouvrage, et par un autre, intitulé l'Héroïque, qui est un dialogue sur les génies ou les ombres des héros de la guerre de Troie. On a voulu en faire un sectaire. Parce que, au IVe siècle, un gouverneur de province, qui était en même temps un sophiste, Hiéroclès, a prétendu opposer la Vie d'Apollonius de Tyane aux Évangiles, et Apollonius lui-même à Jésus-Christ; parce que, depuis, la polémique du XVIIIe siècle s'est servie des prodiges attribués à Apollonius de Tyane pour infirmer la foi aux miracles que proclame l'Eglise, on a fait remonter jusqu'à Philostrate la responsabilité de ces attaques. Nous avons combattu ailleurs (02) cette opinion : nous ne rentrerons pas ici dans cette discussion, mais nous croyons plus que jamais qu'on a fait trop d'honneur à Philostrate de lui attribuer une intention de polémique religieuse. Pour nous, ce n'est qu'un rhéteur à courte vue, et, en écrivant ce livre, il n'a songé qu'à faire œuvre de style, tout au plus à satisfaire une princesse et une époque préoccupées de merveilleux. Ne demandez pas à Philostrate ce qu'est pour lui Apollonius; il n'en sait rien. On peut citer des passages tout à fait contradictoires : il fait entendre, ici qu'Apollonius est un dieu; là, qu'il est un IV être surnaturel, un démon; ailleurs, qu'il n'est qu'un homme (03). Pourquoi ces hésitations? Le Panthéon ancien était assez large pour contenir un dieu de plus, et Philostrate n'avait assurément rien qui pût lui faire craindre de dire toute sa pensée. Mais Philostrate n'était pas un homme de doctrine : qui essayerait, d'après son ouvrage, d'étudier à fond les idées philosophiques d'Apollonius de Tyane, serait fort désappointé. C'était un esprit avide de récits extraordinaires et de beau langage. Il n'a vu dans la biographie d'Apollonius de Tyane qu'une matière à développements littéraires et à narrations merveilleuses.

La véritable clef de cet ouvrage, c'est l'Héroïque du même Philostrate. Il y a plus d'un point par où ces deux ouvrages se rapprochent et se touchent. Dans l'un comme dans l'autre, on trouve les mêmes préoccupations littéraires, le même goût pour le merveilleux, et jusqu'au remaniement des mêmes récits, sur l'ombre d'Achille, par exemple, et sur le héros Palamède (04). L'un et l'autre doivent être classés parmi les ouvrages romanesques que nous a laissés l'antiquité. La Vie d'Apollonius de Tyane paraît à l'auteur d'une traduction inédite de cet ouvrage (05) une production du môme genre que les romans français de Huon de Bordeaux, de Perseforest, de Lancelot du Lac, d'Amadis des Gaules. G. Naudé n'ajoute pas plus de foi à ces récits qu'à ceux dont le paladin Roland est le héros (06). M. l'abbé Freppel V entre encore plus avant dans cette vue ; et, après avoir reconnu que cette singulière composition ne manque pas de mérite au point de vue littéraire (07), il établit une sorte de comparaison en règle entre cet ouvrage et celui de Cervantes; il voit dans Apollonius comme « un Don Quichotte « de la philosophie, qui s'en va chevauchant par le monde, en quête de luttes et d'aventures », et qui, dans le personnage de Damis, a son Sancho-Pança.

Ce n'est pas à dire que tout soit faux dans l'ouvrage de Philostrate. A coup sûr, le vrai est difficile à y démêler au milieu des embellissements dont la légende populaire et l'imagination de Philostrate ont entouré Apollonius de Tyane; mais les principaux traits de cette figure subsistent. C'est pour nous le type le plus original de ces philosophes voyageurs comme il y en avait alors chez les païens, un Dion Chrysostome, par exemple, mais un Dion Chrysostome doublé de Plotin ou de Porphyre, c'est à dire plus ou moins adonné aux sciences occultes (08).

Quelque opinion que l'on se fasse de l'ouvrage de Philostrate (et nous ne serions pas étonné que les récits du rhéteur de Lemnos ne trouvassent aujourd'hui des esprits disposés à les défendre contre le scepticisme de la critique), c'est pour nous la seule source où il soit possible de puiser des renseignements sur la vie du célèbre thaumaturge.

VI C'est à tort que, à la fin du dernier siècle, Legrand a entrepris de donner une histoire critique d'Apollonius de Tyane : il n'est pas arrivé à constituer une biographie authentique du personnage qui n'est pour lui qu'un «philosophe philanthrope (09)», et il a supprimé ce qui fait le principal caractère de cette physionomie, le merveilleux. Pour qui veut se faire une idée de ce personnage, c'est toujours à Philostrate qu'il faut revenir : aussi nous sommes-nous contenté de donner une traduction de son livre, en l'accompagnant d'un résumé des diverses opinions émises sur les points les plus controversables. Nous nous bornons au rôle de rapporteur, laissant chacun libre de prononcer.

Ces Éclaircissements historiques et critiques portent sur des points de détail. Avant d'y renvoyer le lecteur, il nous a semblé indispensable de présenter ici, dans un rapide aperçu, l'histoire du livre de Philostrate et delà réputation de son héros, depuis l'époque de l'un et de l'autre jusqu'à nos jours. On verra mieux ainsi et l'importance du rôle qu'a joué dans l'histoire des idées le livre de Philostrate, et la divergence des opinions qui se sont produites à l'égard d'Apollonius de Tyane.

Tout porte à croire, comme le dit Philostrate, que de son vivant même, et surtout après sa mort, qu'il eut soin de cacher (10), Apollonius de Tyane était considéré, par un certain nombre de païens, comme un être divin. Eunape dit (11) qu'il tenait le milieu entre les dieux et les hommes, et définit sa vie le voyage d'un dieu sur la terre. L'historien Vopiscus nous apprend qu'il se propose d'écrire la vie de ce sage, VII qui est pour lui plus qu'un homme, et dont il raconte une sorte de prodige posthume (12). Dion Cassius insère dans son Histoire romaine (13) un des faits les plus merveilleux qui soient racontés d'Apollonius. Ammien Marcellin (14) le met, avec Pythagore, Socrate , Numa Pompilius et Plotin, au nombre des hommes privilégiés qui vécurent assistés d'un génie familier. Caracalla lui consacre un heroum (15), Alexandre- Sévère place son image dans son lararium, à côté de celle de Jésus-Christ, d'Abraham et d'Orphée (16), plusieurs villes lui élèvent des autels (17), et Aurélien fait vœu de lui construire un temple (18). Déjà cependant, et Philostrate nous le dit en maint endroit, il ne manquait pas de gens qui, parmi les païens mêmes, ne voyaient en Apollonius qu'un magicien : une grande partie de la Vie d'Apollonius de Tyane est consacrée à détruire cette opinion, qui avait fait mettre Apollonius en jugement sous Domitien, et que ne put détruire l'apologie de Philostrate. Apulée, accusé de magie et repoussant cette accusation, se défend d'être un Apollonius de Tyane (19). Lucien, qui ne croyait guère à la magie, parle d'Apollonius comme d'un fourbe qui s'est attaché, ainsi que les autres prétendus magiciens, à se jouer de la crédulité humaine (20).

VIII Mais les sceptiques absolus comme Lucien étaient rares. En général ou croyait aux prodiges d'Apollonius de Tyane : seulement les uns les attribuaient à une vertu divine, les autres à la magie. Aussi lorsque, dans les premières années du ive siècle, Hiéroclès entreprit, dans son Philatèthe, de soutenir la première de ces opinions, Eusèbe n'hésita pas à se prononcer pour la seconde, dans le discours où il réfute Hiéroclès, et qui nous est resté (21). Eusèbe ne fait pas de difficulté de mettre Apollonius au rang des plus célèbres philosophes; mais il révoque en doute les prodiges qui lui sont attribués, ou déclare qu'ils ne peuvent venir que de la magie. C'est à la magie que les avaient également rapportés Lactance (22) et Arnobe (23). L'auteur des Questions et Réponses à l'adresse des orthodoxes, ouvrage attribué à saint Justin, se place à un point de vue un peu différent de celui d'Eusèbe, et son point de vue est celui où se tiendront plus tard presque tous les docteurs chrétiens : il ne nie pas la réalité de ces prodiges, mais il y voit le résultat, en partie des connaissances d'Apollonius dans les sciences naturelles, en partie de l'intervention du démon (24).

A partir du moment où Hiéroclès, « seul entre tous les écrivains qui avaient attaqué la foi chrétienne (25), » se fut avisé d'opposer Apollonius de Tyane à Jésus-Christ, il semble que son nom seul dût être odieux à tous les chrétiens. Cependant, même après Eusèbe, nous voyons, au IX Ve siècle, Cassiodore (26) et le moine Isidore de Péluse (27) prononcer ce nom avec estime, et l'évêque de Clermont, Sidoine Apollinaire (28), traduire en latin l'ouvrage de Philostrate, qui avait été précédemment abrégé ou remanié par divers auteurs, un Nicomaque et un Tascius Victorianus, cités par Sidoine lui-même, et un certain Sotérichus de l'Oasis, contemporain d'Hiéroclès, signalé par Suidas.

On ne s'étonnera pas qu'un moine comme Isidore de Péluse, et un rhéteur devenu tardivement évoque, comme Sidoine Apollinaire, aient été peu frappés du danger que présentait, au milieu du christianisme encore mal affermi, la renommée d'un personnage aussi étrange qu'Apollonius de Tyane. Mais les prêtres qui étaient mêlés au mouvement théologique, les Pères de l'Église au ive siècle, par exemple, sont unanimes pour accuser Philostrate de mensonge ou pour taxer Apollonius de magie (29). Il y a un endroit de saint Augustin où le saint docteur compare Apollonius de Tyane à Jupiter, et accorde qu'au moins Apollonius était supérieur, pour la continence, au dieu de l'Olympe. Ce passage, joint à quelques pages de la Réponse d'Eusèbe à Hiéroclès, donne à entendre qu'il y avait encore des adorateurs obstinés d'Apollonius de Tyane. Mais le moment n'était pas loin où cette chétive divinité allait être emportée avec les plus robustes. Il était naturel que le triomphe incontesté du christia-  X nisme fît tomber toutes les colères qu'avait pu susciter le nom d'Apollonius deTyane. Les écrivains byzantins parlent bien quelquefois d'Apollonius comme d'un magicien, mais sans attacher à ce mot de sens défavorable (30) : encore certains magiciens de profession attribuaient-ils ses prodiges à la connaissance des causes secrètes, et les trouvaient-ils indignes d'être comparés aux œuvres de la vraie magie (31). Gédrénus, Georges Syncelle et Jean Malalas insèrent dans leurs histoires un abrégé de la vie d'Apollonius, d'après Philostrate, comme pour rendre hommage à un des saints du paganisme ; Tzetzès, dans ses Chiliades (32), répète les mêmes récits, et en ajoute d'autres qui ne sont pas moins merveilleux. Photius (33) seul parle avec mépris du livre et du héros : la Vie d'Apollonius de Tyane n'est pour lui qu'un tissu de fables impertinentes, et il déclare que c'est une lecture frivole et inutile. Mais en même temps il fait l'éloge de l'auteur et vante les agréments de sa narration.

Le jugement de Pilotais est celui de bien des modernes. Il est même des critiques (34) qui inclinent à croire que la renommée d'Apollonius de Tyane est en grande partie l'œuvre de Philostrate. Mais, on l'a vu par ce qui précède, c'est  XI exagérer l'importance de ce rhéteur que de croire que, sans lui, Apollonius eût été ignoré. Assurément ce n'est pas l'ouvrage de Philostrate qui a valu à son héros les honneurs divins. Il a pu perpétuer jusqu'à nous le nom d'Apollonius de Tyane, mais ce n'est pas lui qui a répandu ce nom dans l'antiquité, ni qui a donné à ce personnage la physionomie sous laquelle il nous apparaît. Parce que Philostrate a mêlé bien des fictions au récit de la vie d'Apollonius, ce n'est pas à dire que toutes ses fictions viennent de lui, ni que tout soit fiction dans son récit.

Depuis le XVIe jusqu'au XVIIIe siècle, la critique n'a guère envisagé Apollonius de Tyane avec un esprit impartial. Le merveilleux dont sa biographie est remplie ayant paru propre à être tourné contre les Évangiles, les écrivains préoccupés des périls de la foi n'ont parle de lui qu'avec mépris et indignation. Pour les uns, c'est un fourbe, un imposteur, et tout les prodiges que lui attribue Philostrate sont autant de mensonges (35); pour les autres, c'est un magicien qui a fait pacte avec le diable, et qui, par ce détestable commerce, a réussi à étonner et à séduire les hommes (36). D'un autre côté, les philosophes du XVIIIe siècle, Voltaire à XII leur tête (37), ont affecté de confondre dans un égal scepticisme les prodiges d'Apollonius de Tyane et les miracles de Jésus-Christ : la tentative d'Hiéroclès fut en quelque sorte renouvelée par une traduction française (38), que précédait une dédicace ironique au pape Clément XIV, dédicace signée Philalèthe, et attribuée à Frédéric II.

Aujourd'hui que la polémique religieuse s'est transportée sur un autre terrain, on juge avec un esprit plus libre l'ouvrage de Philostrate : on n'y voit plus guère une contrefaçon systématique des Évangiles, ni une arme dirigée indirectement par l'auteur contre le christianisme (39). On y reconnaît en général un livre consacré à la gloire de la phi- XIII losophie, une peinture idéalisée d'un des derniers représentants de la sagesse antique. Mais il est probable que la narration de faits merveilleux préoccupait encore plus Philostrate que les spéculations auxquelles avait pu se livrer son héros. M. Ritter pense que les doctrines d'Apollonius avaient « un sens profond (40) » : il faut avouer qu'il est difficile d'en juger par l'exposition superficielle, incomplète et confuse qu'en donne Philostrate. Philostrate fait moins connaître le philosophe que le thaumaturge. Tout porte à croire que c'est le thaumaturge qui l'intéresse le plus dans son héros : pour s'en convaincre, il suffit de rapprocher de l'Héroïque la Vie d'Apollonius de Tyane (41).

Ce qui ne saurait être contesté, c'est la part d'Apollonius dans l'histoire du merveilleux chez les Grecs, et celle de son biographe dans la littérature consacrée à cet ordre d'idées. Le nom d'Apollonius de Tyane, comme celui de Simon le Magicien, de Plotin, de Porphyre, etc., se présente de lui-même à tout écrivain qui, dans un sens ou dans un autre, traite de l'histoire du merveilleux (42). Selon les représentants les plus accrédités du spiritisme ou de la doctrine spirite, la plupart des faits réputés merveilleux seraient le produit de l'action du monde invisible sur le monde visible, une des forces actives de la nature méconnue jusqu'à ce jour par la science, et rentreraient ainsi dans le domaine XIV des faits naturels. Le spiritisme, sans accepter comme authentiques, ou même comme possibles tous les faits attribués à Apollonius de Tyane, en explique une grande partie par leur similitude avec les phénomènes qui se produisent sous l'influence de certains médiums, et dont il donne la théorie; d'où il conclut qu'Apollonius était une sorte de médium (43). Récemment un homme d'esprit, qui a touché à tout, après avoir cherché dans diverses époques de l'histoire des sujets de romans, s'est emparé des récits de Philostrate sur Apollonius de Tyane pour en remplir plusieurs chapitres d'un roman fantastique (44). Désormais, on peut le dire, le nom d'Apollonius de Tyane n'appartient plus à la polémique religieuse ; il est descendu dans la sphère plus modeste delà polémique relative au merveilleux.

Notre but, en publiant une nouvelle traduction de l'ouvrage de Philostrate, a été de donner une idée exacte d'un des plus curieux épisodes de l'histoire de la thaumaturgie dans l'antiquité grecque et latine. Pour cela, il n'y avait, ce nous semble, rien de mieux à faire que de remettre en lumière le livre de Philostrate, livre singulier, intéressant- XV à la fois comme peinture d'une époque, et comme indice de ce goût pour le merveilleux qui est une des passions de l'humanité. Nous ne pouvions songer à rééditer la traduction de Biaise de Vigenère (1596), qui a écrit dans la langue d'Amyot, mais non pas avec son talent. Quant à la traduction de Gastillon (1779), elle est fort inexacte, et il suffit d'y jeter un coup d'oeil pour se convaincre qu'elle est faite, non sur le texte grec, mais sur la traduction latine. Castillon était un homme de ressources : Italien de naissance, il écrivait assez bien en français ; il était versé à la fois dans les sciences et dans les lettres, et, pour cette double aptitude, était fort prisé à la cour de Berlin : il a traduit convenablement les Académiques de Cicéron, mais il n'était pas assez helléniste pour se mesurer avec un texte grec, et peu s'en faut qu'il n'en fasse l'aveu dans sa préface. Il reconnaît d'ailleurs n'avoir eu sous les yeux, comme Biaise de Vigenère, que l'édition de Morel, et regrette de n'avoir pu se procurer à temps celle d'Oléarius. Aujourd'hui l'édition d'Oléarius elle-même est arriérée, et c'était un devoir pour le traducteur de profiter des corrections du texte de Philostrate que l'on doit à MM. Kayser, Westermann et Piccolos (45). C'est ce que nous avons fait, en suivant d'ordinaire le texte de M. Westermann, mais en ayant soin d'avertir quand nous avons cru devoir nous en éloigner.

A. CHASSANG.  


(01) Flavius Philostrate naquit à Lemnos, sous le règne de Néron. On ignore la date précise de sa naissance et de sa mort. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il enseigna la rhétorique à Athènes et à Rome, et se concilia la faveur de l'impératrice Julia Domna, femme de Septime-Sévère, qui lui demanda d'écrire la Vie d'Apollonius de Tyane (V. p. 5 et 427). Il nous reste de lui plusieurs ouvrages fort utiles pour l'histoire des opinions, de la littérature et de l'art au IIe siècle de l'ère chrétienne : 1° la Vie d'Apollonius de Tyane ; 2° l'Héroïque; 3° les Vies des sophistes; 4° les Tableaux (description d'une galerie de tableaux, peut-être imaginaire) ; 5° des Lettres. Le goût de ce rhéteur n'est pas très pur; mais il a de l'imagination, de la vivacité, de l'agrément, et sa langue n'est pas indigne d'un contemporain de Lucien. Sur les œuvres de Philostrate et celles de son, neveu, Philostrate le Jeune, voyez deux excellents articles de M. Miller, Journal des savants, octobre et décembre 1849.

(02) Nous demandons la permission de renvoyer à notre Histoire du roman dans l'antiquité (p. 213 à 230), plutôt, que de répéter ici ce que nous y avons dit de la Vie d'Apollonius de Tyane. Nous donnons du reste plus bas (p. XII, n° 2) les autorités pour et contre celte opinion.

(03) Voyez les Éclaircissements historiques et critiques, p. 478.

(04) Voyez p. 147-155, et p. 464.

(05) Th. Sibilet, qui a composé celle traduction vers 1560. Elle a été conservée manuscrite à la Bibliothèque impériale. Voyez Miller, Journal des savants, 1849, p. 625.

(06) Apologie pour les grands personnages accusés de magie, 1553, p. 296. Telle est aussi l'opinion de l'abbé Du Pin, l'Hist. d'Apollonius  convaincue de fausseté, ch. 2. C'est celle que nous avons exposée dans l'Histoire du roman dans l'antiquité, p. 213 et suiv.

(07) Cours d'éloquence sacrée; les Apologistes chrétiens, 2e série, p. 94 et suiv.

(08) Le cabinet des antiques de la Bibliothèque impériale possède un contorniate d'une haute antiquité, sur lequel est représenté le buste d'Apollonius de Tyane. Les traits sont nobles, la tête porte une couronne, et le corps est revêtu de la tunique et du pallium. Voyez la gravure de ce contorniate dans l'Iconographie grecque de Visconti (planche XVII).

(09) Voyez Vie d'Apollonius de Tyane, t. I, p. 173.

(10) Voyez la Vie d'Apollonius, p. 391.

(11) Vie des sophistes, p. 3. Éd. Boissonade.

(12) Voyez les Éclaircissements historiques et critiques, p. 480.

(13) Ibid. p. 477.

(14) Livre XXI, ch. 14.

(15) Voyez Dion Cassius, LXXVII, 18.

(16) Voyez Lampride, Vie d'Alexandre-Sévère, ch. 29, 31.

(17) Voyez la Vie d'Apollonius, p. 6.

(18) Voyez Vopiscus, Vie d'Aurélien, ch. 24, cité dans les Éclaircissements p. 480.

(19)  Apologie, trad. Bétolaud, 2e vol., p. 510, in 12.

(20) Alexandre ou le Faux Devin, § 5.

(21) Nous en avons donné plusieurs extraits dans les Éclaircissements. Ils suffisent pour avoir une idée de l'ouvrage entier.

(22) Institution divine, V, 3.

(23) Traité contre les Gentils, livre 1.

(24) Voyez la Question XXVI.

(25) Eusèbe, Réponse à Hiéroclès, au début. On voit qu'Eusèbe, mieux au courant que les modernes, ne partage nullement l'opinion qui fait de l'ouvrage de Philostrate une parodie des Évangiles.

(26) Chroniques.

(27) Lettres, 1, p. 398.

(28) Voyez, à ce sujet, le recueil de ses lettres, VIII, 3 (à Léon, conseiller du successeur d'Alaric); et Fabricius, Bibliotheca graeca, t. V, p. 549, 564, Harles.

(29) Voyez saint Jean Chrysostome, Contre les Juifs; saint Jérôme, Lettre à Paulin; Prologue de sa traduction de la Bible ; saint Augustin, Lettres 49, 102, 138 (Tillemont, Hist. des Empereurs, t. Il, p. 134.)

(30) Voyez le passage de la Chronique d'Alexandrie cité dans les Éclaircissements, p. 469.

(31) Voyez le passage de Cédrénus cité par Oléarius (Préface de son édition de Philostrate, p. XXXIV) et par Legrand d'Aussy (Vie d'Apollonius, t. II, p. 297).

(32) Livre I.

(33) Bibliothèque, ch. 44, p. 29.

(34) Voyez L. Vives (de la Méthode d'enseignement, livre V); Joseph Scaliger (notes à la Chronique d'Eusèbe, p. 191); Vossius (Historiens grecs, livre II) ; G. Naudé (Apologie pour les grands personnages accusés de magie, p. 239, 302); l'abbé Du Pin (Histoire d'Apollonius de Tyane convaincue de fausseté, ch. 1 et 2).

(35) Le savant Aide Manuce hésita longtemps avant de donner la première édition de la Vie d'Apollonius de Tyane, et ne triompha de ses scrupules qu'en ayant soin de publier en même temps la Réponse d'Eusèbe à Hiéroclès, c'est-à-dire, comme il dit lui-même (Préface), de donner après le poison le contre-poison. Apollonius est un fourbe pour l'abbé Du Pin (Histoire d'Apollonius convaincue de fausseté), et pour M. Rohrbacher (Hist. univ. de l'Église catholique).

(36) Artus Thomas (Notes à la traduction de Biaise de Vigenère) ; Pic de la Mirandole (de la Prescience) ; Bodin (Démonologie, p. 18, 193); Baronius (Annales ecclésiastiques); Tillemont (Hist. des empereurs); Fleury (Hist. ecclésiastique); le P. Possevin (Bibliothèque choisie); Bossuet (Traité de l'Apocalypse); l'abbé Freppel (les Apologistes chrétiens, 2e partie, p. 106).  

(37) Essai sur les mœurs, Ed. Beuchot, t. XV, p. 150; Bayle, Dictionn. historique et critique; Ch. Blount, Notes à sa traduction, en anglais, de la Vie d'Apollonius (1680); Legrand d'Aussy, Vie d'Apollonius de Tyane, ouvrage qui n'a été publié qu'après la mort de l'auteur. 2 vol. 8° (1807).

(38) La traduction de Castillon (1779) est accompagnée de notes de Blount. Une seule citation de la Dédicace donnera une idée de l'esprit qui l'a inspirée : « A moins d'avoir travaillé, comme commis, de longues années dans les bureaux de la politique infernale, on n'en dira pas davantage que M. de Tillemont : cependant l'Église semble désirer une réfutation plus forte des miracles d'Apollonius que n'en ont fait les premiers Pères.... C'est à Votre Sainteté de nous enseigner les preuves caractéristiques auxquelles on distingue les prestiges de la friponnerie des miracles du démon, et ceux du démon de ceux que Dieu a daigné opérer par le ministère de ses serviteurs »

(39) Cette opinion, qui est celle de Naudé (ouvrage cité), de Huet (Démonstration évangélique, propos. IX, c. 147); de Jenkin (Observ. sur la vie de Pythagore, Acta eruditorum, 1704,p. 36, etc.); de Letronne (Acad. des Inscript. nouv. série, t. X, p. 296), et de M. l'abbé Freppel (ouvrage cité), est combattue par Lardner (Testimonies, III, 25?); Gibbon (Hist. de la décadence, etc.); Meiners (Hist. des origines et de la chute des sciences, t. I, p. 258); Buhle (Encyclop.); Neander (Hist. de la religion chrétienne); Baur (Apollonius et le Christ); Rilter (Hist. de la philosophie ancienne, livre Xll) ; Matter (dans le Dictionn. des sciences philosophiques), etc.

(40) Hist. de la philosophie ancienne, livre XII.

(41) M. Denis (Hist. des idées morales dans l'antiquité, t. Il) nous semble de cet avis, lorsqu'il signale une sorte de contradiction « entre le profond esprit de moralité d'Apollonius, qui se rapprochait beaucoup d'Épictète et de Marc-Aurèle, et le rôle de magicien et de charlatan qu'on serait en droit de lui prêter d'après les récits extravagants de son historien. »

(42) Figuier, Histoire du merveilleux.

(43) Ainsi Méric Casaubon, le fils du célèbre Isaac, dans sa Relation, écrite en anglais, .sur ce qui se passa entre John Dee et quelques esprits, parle d'Apollonius de Tyane, et dit qu'il opérait ses prodiges grâce au commerce qu'il avait avec les esprits. (Préface de l'édition de la Vie d'Apollonius, par Oléarius, p. XXXIV.) Voyez le Livre des esprits et le Livre des médiums de M. Allan Kardec, et les ouvrages de MM. le marquis de Mirville, le baron de Gulstenstubbé, Mathieu, Des Mousseaux, etc.

(44) Isaac Laquedem, du ch. 21 au ch. 33 (3e-5e vol.). M. Alexandre Dumas y mêle les aventures d'Apollonius de Tyane à celle du Juif errant, et développe au gré de sa fantaisie les principaux épisodes de l'ouvrage de Philostrale, surtout celui de l'empuse et du philosophe Ménippe. (V. p. 447, et les ch. 22-24 d'Isaac Laquedem.)

(45) M. Kayser adonné une excellente édition des œuvres de Philostrate (1838), dont M. Westermann a beaucoup profité pour la sienne, qui est accompagnée de la traduction latine révisée par lui (collection Didot, 1849); M. Piccolos a t'ait sur le texte de la Vie d'Apollonius de Tyane un certain nombre de corrections indiquées dans les articles de M. Miller sur Philostrate (Journal des savants, 1849, p. 752 et suiv.). Pour compléter les renseignements sur Apollonius de Tyane, nous ajouterons quelques indications bibliographiques a celles que nous avons déjà données : l'édition princeps de l'ouvrage de Philostrate a été donnée, en 1501, par Alde Manuce, et la même année a paru la traduction latine du Florentin Alemanmus Rinuccinus. Outre les traductions françaises et anglaises que nous avons citées (et il en a paru une nouvelle à Londres en 1800), il en a été publié deux traductions allemandes (1776 et 1828), et trois italiennes (1549, 1550 et 1828). Apollonius a été aussi le sujet de plusieurs monographies : Herzog, Philosophia practica Apollonii Tyanei, 1709, 4°; Klose, Dissertationes III de Apollonio Tyanensi, 1723, 4°; Luederwald, Jesus Christus und Apollonius von Tyane in ihrer grossen ungleichheit vorgestellt, 1793, 8°; Chauffepié, Dissertat, sur Apollonius de Tyane, 1808, 8°; Wellauer, Dissertation sur Apollonius de Tyane, dans les Archives de lahn, 10e vol., 1844 ; Newmann, Life of Apollonius Tyanens, 1853, 8°; Ed. Millier, De Philostrati in componenda memoria Apollonii Tyanensis fide, 1860, 8°. (V. Engelmann, Bibliotli.  classica, art. Philostratus: OEttinger, Bibliographie biographique universelle, art. Apollonius de Tyane.)