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table des matières de Pétrone

 

PETRONE

LE SATYRICON

 

INTRODUCTION   PREMIERE PARTIE    DEUXIEME PARTIE - FRAGMENTS 1 - FRAGMENTS 2

TROISIÈME PARTIE

EUMOLPE

 

 

 

LXXIX. OU ENCOLPE EST ENCORE MALHEUREUX EN AMOUR

Faute de flambeaux pour guider nos pas, nous errions à l'aventure, et le silence profond d'une nuit déjà avancée ne nous laissait guère d'espoir de rencontrer quelqu'un avec de la lumière. Il fallait compter aussi avec notre ébriété et notre ignorance des lieux où il était déjà malaisé de se reconnaître en plein jour.

Ce n'est donc qu'après avoir traîné pendant presque une heure nos pieds ensanglantés sur des pavés pointus ou des tessons que, grâce à l'astuce de Giton, nous finîmes par nous tirer d'affaire. Prudemment, en effet, la veille, craignant de se tromper même en plein midi, il avait, sur son chemin, marqué tous les piliers et toutes les colonnes à la craie, et ce furent ces marques, dont l'éclatante blancheur triomphait des plus épaisses ténèbres, qui nous permirent de retrouver notre route.

Nous croyions, en arrivant à l'auberge, toucher au terme de nos fatigues : il n'en était rien. Notre vieille hôtesse, s'étant attardée à s'enfiler des verres avec les voyageurs, dormait maintenant si profondément 'qu'on l'eût brûlée vive sans qu'elle le sentît. Et peut-être aurions-nous dû passer la nuit à la porte s'il n'était survenu un messager de Trimalcion, riche lui-même, puisqu'il avait dix chariots lui appartenant. Il ne perdit pas son temps à faire du bruit, mais enfonça la porte de l'auberge et nous fit entrer par la même ouverture. ' Je ne fus pas plus tôt dans ma chambre que je me mis au lit avec mon petit ami ; et, ayant richement dîné, dévoré d'ardeurs érotiques, je me plongeai tout entier dans un abîme de voluptés. '

Quelle nuit ce fût là, dieux et déesses !
Quels doux enlacements !
Nous serrant, brûlant de fièvre,
Nous répandions çà et là en baisers
Nos âmes errant sur nos lèvres.
Foin des soucis
Qui tuent : c'est là qu'on apprend à mourir !
J'avais tort de me croire heureux.

Car tandis que, lourd de vin, je laisse échapper mon Giton de mes bras sans vigueur, Ascylte, toujours attentif à me nuire, me le subtilise et l'emporte dans son lit.

Il s'accoupla en toute liberté avec mon ami - non le sien - qui, insensible à l'injure ou feignant de l'être, s'endort dans des bras étrangers, oublieux de tous les droits humains.

Quant à moi, à mon réveil je cherche du geste dans mon lit dépouillé l'objet de mes voeux ; au nom de la fidélité en amour, j'avais bien envie, en les traversant tous deux de mon épée, de les faire passer du sommeil à la mort.

Enfin, prenant un parti moins dangereux, je réveillai Giton par quelques soufflets. Puis, jetant à Ascylte un regard torve : « Puisque, lui dis-je, scélérat sans foi ni loi, tu as violé les lois de l'amitié, prends vite tes affaires et va-t'en chercher un autre endroit à salir. » Il ne protesta pas, mais après que, très équitablement, nous eûmes partagé nos frusques : « Et maintenant, dit-il, reste à partager cet enfant. »

LXXX. OU ENCOLPE EST DE PLUS EN PLUS MALHEUREUX

Je crus d'abord à une plaisanterie pour prendre congé. Mais, tirant son épée d'une main fratricide, il déclare : « Tu ne jouiras pas de ce butin que tu prétends te réserver pour toi seul. Part à deux, je le veux, ou je tranche la question par ce glaive. Et sans regret (01) ! »

J'en fais autant de mon côté, et, le manteau roulé autour du bras (02), je me mets en garde. Pendant cette scène de démence, le malheureux qui en était la cause embrassait nos genoux en pleurant et nous suppliait, les mains jointes, de ne pas faire de cette pauvre taverne une nouvelle Thèbes et de ne pas souiller dans le sang d'un ami des mains qu'unissait hier une si étroite intimité. « Si, s'écriait-il, il vous faut absolument un crime, voici ma gorge à nu : tournez vers elle vos coups, plongez-y vos épées ! C'est à moi de mourir qui ai détruit les liens d'une amitié sacrée ! »

Sur ses prières, nous rentrons nos armes et Ascylte le premier : « C'est moi, dit-il, qui vais mettre fin à cette dispute. Le petit lui-même va suivre qui il voudra : ainsi il aura pleine liberté dans le choix de son ami. » Comptant sur nos vieilles relations, qui me semblaient créer entre nous comme un lien du sang, j'y consentis sans crainte : je me jetai même sur cette proposition et j'acceptai l'arbitre.

Celui-ci ne délibéra pas pour se donner l'air d'hésiter, mais à peine avais-je parlé qu'il se leva et choisit Ascylte pour son ami ! Foudroyé par cet arrêt, comme si j'étais désarmé, je tombai sur mon lit et j'aurais porté sur moi une main meurtrière si je n'avais craint de couronner par là le triomphe de mon rival. Il sort donc triomphalement avec le trophée de sa victoire, cet Ascylte, plantant là son ancien camarade, jadis si cher, son compagnon dans la bonne et dans la mauvaise fortune, qu'il laisse seul et sans appui en terre étrangère :

Le nom d'ami n'a de prix qu'autant qu'il est utile :
Le pion suit sur le damier le pion mobile.
Tant que la Fortune m'est fidèle, vous me faites bon visage, mes bien chers : 
Vient-elle à changer, vous me tournez le dos sans vergogne.
La troupe des masques s'agite sur la scène : celui-ci fait le père,
L'autre le fils, un troisième joue les richards :
Mais, situ le livre fermé sur un dernier éclat de rire,
Les masques tombent : chacun reprend sa figure et ses soucis.

LXXXI. PLAINTE TOUCHANTE D'ENCOLPE ABANDONNÉ. (03)

Je ne perdis pas beaucoup de temps à pleurer, mais craignant que, pour comble de malheur, Ménélas, notre sous-maître, ne me trouvât seul dans cette auberge, réunissant mes quelques bagages, je me retirai dans un quartier peu fréquenté, au bord de la mer. Là, je restai trois jours sans sortir, obsédé par l'idée de ma solitude et le souvenir de tant de mépris. Je me frappais la poitrine en poussant des sanglots déchirants et je n'interrompais mes profonds gémissements que pour m'écrier : « Pourquoi la terre ne s'est elle pas entr'ouverte pour m'engloutir, ou la mer si cruelle même aux innocents ! J'ai échappé au châtiment : j'ai été laissé pour mort sur l'arène après avoir tué mon hôte, et pour prix de tant d'audace, me voilà abandonné comme un mendiant, comme un exilé dans une auberge d'une ville grecque (04). Et qui m'a laissé dans cet abandon ? Un jeune homme souillé de toutes les débauches, qui de son propre aveu a mérité d'être chassé de sa patrie, qui a obtenu sa liberté, son affranchissement, en vendant sa beauté, dont le cul a été joué aux dés, que louent comme une fille ceux-là même qui gavent bien que c'est un homme.

« Et quant à l'autre, grands dieux, qui en guise de toge virile n'a voulu qu'une robe de femme, à qui sa mère déjà persuadait de ne pas être homme, qui fit oeuvre de femme dans la prison aux esclaves, qui après avoir couché hier avec moi, changeant et de lit et d'amours, renie une vieille amitié et qui, ô honte! comme une vulgaire prostituée, sacrifie tout ce passé à la fantaisie d'une nuit ! Ils couchent maintenant l'un à côté de l'autre, unis par l'amour pendant des nuits entières, et peut-être qu'épuisés par leurs mutuels excès ils se reposent en raillant ma solitude. Mais ils me le paieront ! Car, ou bien je ne suis pas un homme, un homme libre, ou bien je laverai cet outrage dans leur sang infâme. »

LXXII. JALOUSIE BELLIQUEUSE D'ENCOLPE ABANDONNÉ : PLAISANT ÉPISODE DU SOLDAT 

A ces mots, je ceins mon épée, et de peur que mes forces ne trahissent mes ardeurs belliqueuses, je commence par me mettre d'aplomb en m'offrant un solide déjeuner. Ceci fait, je m'élance hors de l'auberge et je parcours tous les portiques comme un furieux. Tandis qu'avec mon air effaré et sauvage j'allais, ne rêvant que sang et meurtre, et portant à chaque instant la main à cette épée que j'avais vouée à ma vengeance, un soldat me remarqua.

Était-ce un simple vagabond ou un voleur de nuit ? Je ne sais. « Qui es-tu, me dit-il, camarade ; de quelle région, de quelle centurie ? » Avec beaucoup d'aplomb je me forge un nom de centurion et un numéro de légion : « Allons donc, me dit-il, dans l'armée où tu sers, depuis quand les soldats se promènent-ils chaussés comme des cabotins ? » Ma rougeur et le tremblement de mes mains trahissaient mon imposture. «Bas les armes et prends garde à toi » me dit-il.

Dépouillé de mon épée, et donc de tout moyen de vengeance, je reprends le chemin de l'hôtel ; toute mon audace était tombée et j'en vins peu à peu à savoir gré de son insolence à ce coupe-jarret.

LXXXIII. OU ENCOLPE, PHILOSOPHANT SUR L'AMOUR, FAIT LA RENCONTRE DU POÈTE EUMOLPE

‘ J'avais cependant bien de la peine à triompher de mes désirs de vengeance, et je passai une nuit agitée. Au petit jour, pour secouer ma tristesse et dissiper ma rancune, je fis un tour. Je parcourus tous les portiques et ' j'y découvris une galerie de tableaux remarquables par le choix varié des oeuvres qu'elle enfermait. J'en vis, de la main de Zeuxis, dont les injures du temps n'avaient encore pu triompher. Des ébauches de Protogène le disputaient de vérité avec la nature : c'est avec une sorte de frisson religieux que j'y touchais. Je me prosternai devant ces adorables tableaux d'Apelle que les Grecs nomment. monochromes (05) et d'une telle finesse qu'on croyait, tant la ressemblance était poussée, voir la vie, passée dans-la peinture, animer les membres des personnages. Ici, l'aigle portait Ganymède au plus haut des cieux. Là, l'innocent Hylas repoussait les assauts d'une naïade lascive. Apollon condamnait ses mains criminelles et décorait sa lyre détendue d'une fleur d'hyacinthe fraîche éclose.

Au milieu des images peintes de tant d'amants, je m'écriai comme dans une solitude : « Ainsi l'amour touche-les dieux eux-mêmes ! Et Jupiter, dans son ciel, ne trouvant qui choisir, est descendu faire ses fredaines sur notre terre où, du moins, il n'a enlevé l'amant de personne. La nymphe qui ravit Hylas aurait sans doute mis un frein à ses désirs si elle avait prévu qu'Hercule viendrait le réclamer. Apollon fit revivre en fleur l'âme chère de l'enfant qu'il pleurait. Enfin la Fable est pleine d'amoureuses. liaisons que ne vient troubler aucun rival. Mais, moi, j'ai admis dans mon intimité un hôte mille fois plus cruel que Lycurgue. »

Tandis que je confie aux vents ces plaintes vaines, je vois entrer dans la galerie un vieillard aux cheveux blancs, à la physionomie fine et réfléchie et dont les traits annonçaient quelque chose de grand. Mais à sa mise plutôt négligée, on devinait facilement un de ces hommes de lettres honnis par les riches. Il s'arrêta près de moi. « Je suis, me dit-il, un poète, et, je crois, d'une certaine envolée, si toutefois on peut s'en rapporter aux couronnes que la faveur, je l'avoue, accorde trop souvent aux écrivains sans valeur. Pourquoi donc suis-je si mal vêtu, direz-vous ? Pour une bonne raison, l'amour des choses de l'esprit n'a jamais enrichi personne. 

Qui confie sa fortune aux flots en tire de gros revenus ;
Qui va dans les camps affronter les dangers récolte les couronnes d'or.
Un vil flatteur s'endort ivre dans les étoffes de pourpre ;
Celui qui suit les femmes mariées n'a pas honte de les faire financer.
Seul le poète grelotte sous ses haillons gelés
Et de sa bouche affamée implore en vain son art dédaigné.

LXXXIV. OU ENCOLPE CONFIE SES PEINES A EUMOLPE

« Car il en est malheureusement ainsi : celui qui, ennemi de tout vice, a entrepris de marcher droit dans la vie, récolte aussitôt la haine de tous par le seul fait d'abord qu'il se distingue du commun : qui, en effet, supporterait les vertus qui lui manquent ? Ensuite, qui n'a d'autre idée que d'échafauder sa fortune veut que tout homme tienne pour le plus grand des biens celui qui est tel à ses propres yeux : glorifiez tant que vous voudrez les gens de lettres pourvu que, devant l'opinion, leur prestige reste inférieur à celui de l'argent. - Je ne sais comment il se fait que la pauvreté soit soeur du génie, lui répondis-je en soupirant. - Vous avez raison, dit le vieillard, de déplorer le sort fait aux littérateurs. - Ce n'est point la cause de mes soupirs, lui avouai-je ; j'ai bien d'autres sujets d'affliction. »

Et aussitôt, cédant à un penchant qui nous pousse à confier nos propres douleurs aux oreilles d'autrui, je lui expose mon infortune. D'abord je lui peignis la perfidie d'Ascylte, sans lui faire grâce d'un seul trait, puis je m'écriai en gémissant ' : « Je voudrais que l'ennemi qui me force à la continence eût assez de cœur pour se laisser attendrir. Mais c'est déjà un criminel endurci et il en remontrerait en perfidie au dernier des maquereaux. »
Ma franchise plut au vieillard, qui se mit à me consoler. Pour adoucir ma tristesse, il me confia un épisode ancien de ses amours. '

LXXXV. A SON TOUR, EUMOLPE CONFIE A ENCOLPE UN EXPLOIT AMOUREUX

« Voyageant en Asie, à la suite d'un questeur, je reçus l'hospitalité d'un habitant de Pergame. Je me plaisais beaucoup chez lui, non seulement à cause du confortable, mais à cause de son fils, garçon de toute beauté. Je cherchai d'abord les moyens de ne pas paraître suspect d'en être amoureux. Chaque fois qu'il était question à table des services qu'on demande aux jolis garçons, je manifestais une indignation si violente, je déplorais si sincèrement d'être forcé d'entendre de pareilles horreurs, qu'on me regardait, la mère surtout, comme une sorte de philosophe.« Bientôt on me chargea de conduire le jeune homme au gymnase : je réglais ses études, je lui donnais des leçons et je recommandais surtout de n'admettre dans la maison aucun de ces misérables toujours à l'affût des beaux corps pour les voler.

« Un jour, nous nous trouvions couchés dans la salle à manger : l'école était fermée parce que c'était fête, et l'engourdissement qui suit un bon et joyeux repas nous faisait prolonger l'après-dîner. Vers le milieu de la nuit, je sentis que l'enfant ne dormait pas. Alors, d'une voix timide et basse, je fis ce voeu à Vénus : « Déesse, si je peux embrasser ce bel enfant sans qu'il le sente, demain je lui donnerai une couple de colombes. »

« Ayant très bien compris le marché, le petit coquin se mit à ronfler. Pendant qu'il feignait de dormir, je m'approchai donc et lui dérobai quelques baisers. Content de mes débuts, je me levai matin, je choisis une belle paire de colombes et les lui apportai. Il les attendait : je me trouvai quitte de ma promesse.

LXXXVI. SUITE DE L'EXPLOIT AMOUREUX

« Le lendemain, il me permit les mêmes privautés. Je risquai alors un nouveau voeu :
« Si je peux, sans qu'il s'en doute, promener sur son beau corps une main impudique, je récompenserai sa complaisance par le don de deux coqs acharnés au combat. » A ces mots, l'éphèbe, de lui-même, s'approcha, et, à ce qu'il me sembla, il avait plutôt peur de me voir m'endormir.
« Je m'empressai de calmer ses inquiétudes et me gorgeai de toute cette belle chair, à la réserve des suprêmes faveurs. Puis, le jour venu, je lui apportai, à sa grande satisfaction, ce que j'avais promis.

« La troisième nuit, dès que ce fut possible, je susurrai à l'oreille du faux-dormeur :

« Dieux immortels ! si je lui arrache pendant son sommeil la faveur du coït complet, qui seul peut combler mes voeux, pour tant de bonheur il aura demain un superbe bidet de Macédoine, à cette seule condition, bien entendu, qu'il ne s'aperçoive de rien. '

« Jamais l'éphèbe ne dormit si consciencieusement. Je pus donc remplir mes mains de ses seins d'un blanc de lait, le couvrir de baisers, puis obtenir la satisfaction suprême qui assouvit d'un coup tous les désirs.

« Le lendemain, il resta dans sa chambre, attendant le cadeau habituel. Mais, vous vous en doutez, il est beaucoup plus facile d'acheter des colombes ou même des coqs qu'un beau cheval. En outre, je craignais qu'un présent si magnifique ne rendît ma générosité suspecte à la famille. Donc, après m'être promené quelques heures, je rentrai chez mon hôte sans apporter d'autre présent qu'un baiser.

« Mais, lui, jette de tous côtés des regards déçus et dès qu'il m'eut sauté au cou pour m'embrasser : « Cher maître, dit-il, où donc est mon demi-sang ? » - Il n'est pas commode, lui répondis-je, d'en trouver un beau ; j'ai donc dû différer cette emplette. Mais, sois tranquille, au premier jour je tiendrai ma promesse. »

« Ce que cela voulait dire, l'éphèbe le comprit fort bien, et l'expression de son visage trahit son secret dépit. »

LXXXVII. FIN DE L'EXPLOIT AMOUREUX

« Ma mauvaise foi me fermait les voies que mon adresse avait su m'ouvrir. Cependant, je tentai de reprendre les mêmes libertés. Quelques jours après, des circonstances semblables m'ayant fourni une pareille occasion, dès que j'entendis ronfler le père je demandai au fils de refaire sa paix avec moi, de me permettre de lui procurer les mêmes joies ; bref, tout ce que peut dicter la passion déchaînée. Mais lui se bornait à répondre d'un air fort mécontent : « Dormez donc, ou je dis tout à mon père. »

« Il n'est entreprise si difficile dont une persévérance obstinée ne vienne à bout. Pendant qu'il dit : « Je vais réveiller mon père », j'arrive à me faufiler dans le lit et, à un adversaire qui se défend sans conviction, j'arrache le plaisir qu'il me refusait.

« Mais lui, plutôt séduit par mon effronterie, se plaint d'abord longuement d'avoir été trompé, bafoué, d'avoir été la fable de ses camarades, auxquels i1 avait vanté ma générosité : « Vous allez voir, me dit-il, que je ne suis pas comme vous : si cela vous plaît, vous pouvez recommencer. » Tout fut donc oublié, et, rentré en grâce auprès de ce charmant garçon, je m'empressai d'user de la permission, après quoi je tombai dans un profond sommeil.

« Mais une récidive simple ne contenta pas cet éphèbe déjà mûr pour l'amour et que l'ardeur de la jeunesse rendait impatient. Il me tira donc de mon sommeil : « Eh quoi dit-il, vous ne demandez plus rien !... » Je n'étais pas fourbu au point que sa proposition pût me déplaire. Me voilà donc suant et soufflant qui m'évertue à lui donner satisfaction ; après quoi, las de jouir, je repris mon somme.

« Mais une heure ne s'était pas écoulée qu'il se met à me pincer en disant : « Pourquoi pas encore une fois ? » Alors moi, trop souvent réveillé, je lui réponds, furieux, en lui resservant ses propres menaces : « Dors donc, ou je dis tout à ton père ! »

LXXXVIII. OU EUMOLPE ÉTABLIT QUE L'IMMORALITÉ EST L'UNIQUE CAUSE DE LA DÉCADENCE DES ARTS

Ragaillardi par ce récit, j'interrogeai ce vieillard, plus instruit que moi, sur l'époque de tous ces tableaux et sur le sujet de ceux que je ne comprenais pas bien. Je lui demandai aussi quelle était la cause du marasme actuel des arts et pourquoi les plus hauts étaient en pleine décadence, puisque, de la peinture, par exemple, il ne restait plus la moindre trace.« C'est l'amour de l'or, me dit-il, qui est la cause de cette révolution. Dans l'antiquité, quand il ne fallait pour plaire que le mérite tout nu, les beaux-arts étaient en pleine force, et s'il y avait de l'émulation entre les hommes, c'était pour ne laisser longtemps clans l'ombre rien de ce qui pouvait profiter aux siècles futurs. C'est pourquoi, Hercule de la science, Démocrite passa sa vie à recueillir les sucs de toutes les plantes et à faire des expériences pour qu'on n'ignorât pas plus longtemps les propriétés des minéraux et des végétaux. Eudoxe vieillit sur le sommet d'une haute montagne, afin de surprendre les mouvements des astres du ciel ; et Chrysippe, afin de suffire aux découvertes qu'il avait à faire, nettoya trois fois son cerveau par l'ellébore (06).

« Mais pour en revenir aux arts de la forme, Lysippe n'est-il pas mort de faim, attentif seulement à porter au dernier degré de perfection les contours d'une seule statue ? Myron, qui sut presque enfermer dans l'airain l'âme de l'homme et l'instinct des bêtes, n'est-il pas mort si pauvre qu'il ne se trouva personne pour accepter son héritage ?

« Mais nous, rassasiés de vin et de filles, nous n'osons même plus aborder l'étude des arts que nos pères nous épargnèrent la peine de créer ; détracteurs de l'antiquité, il n'y a plus que les vices que nous sachions et enseigner et apprendre. Qu'est devenue la dialectique ? Et l'astronomie ? Et cette science qui, par les voies sûres de la raison, nous conduit à la sagesse ? Qui, je le demande, entré au temple et fait un voeu pour parvenir à la perfection de l'éloquence, pour atteindre aux sources de la philosophie ? On ne demande même plus la santé. Mais, avant même de toucher le seuil du Capitole, l'un promet une offrande s'il a la chance d'enterrer un riche parent ; l'autre, s'il découvre un trésor caché ; le troisième s'il vit assez pour atteindre à son trente-millionième sesterce. Et le Sénat lui-même, arbitre de ce qui est juste et bon, n'a-t-il pas souvent promis au grand Jupiter Capitolin un présent de mille marcs d'or : pour que personne n'hésite plus à vouer son âme à l'argent, c'est au poids de l'or qu'on achète les faveurs du plus grand des dieux.
« Ne vous étonnez plus que la peinture décline, quand aux hommes et aux dieux un lingot d'or semble plus beau que tout ce qu'Apelle et que Phidias, ces pauvres fous de Grecs, ont bien pu faire. Mais je vous vois tout absorbé par ce tableau où est peinte la chute de Troie ; souffrez donc que j'essaye d'en exprimer le sens dans la langue des dieux (07).

LXXXIX. LA PRISE DE TROIE, POÈME

Pour la dixième fois les blés mûrissaient depuis que, pris entre deux dangers,
Les Troyens éplorés étaient assiégés, et que la parole du divin
Chalchas, mise en doute, répandait néanmoins une sombre terreur.
Mais Apollon a part : les cimes abattues
Roulent au pied de l’Ida, et, fendus, tombent en amas
Les chênes, qui figurent bientôt un cheval menaçant.
Dans son flanc se cache une énorme porte et une caverne close
Pour recevoir garnison. C'est là qu'irrité par une lutte de dix ans
Se cantonne le courage des Grecs : ils encombrent ce cheval
Aux cavités lourdes d'hommes; ils se cachent dans leur offrande.
O Troie infortunée ! Nous crûmes à leurs mille vaisseaux emportés par les flots,
A notre sol enfin libéré : l'inscription que le fer
Avait gravé, Sinon complice du destin,
Tout l'attestait, ainsi que le mensonge efficace ourdi pour notre perte.
Déjà par les portes, sans armes, sort une foule tranquillisée
Qui se hâte vers l'offrande des Grecs, les yeux mouillés de larmes :
Pour ces coeurs timides, la joie continue les pleurs
Que la crainte avait fait verser. Mais voilà que, prêtre sacré de Neptune,
Les cheveux épars, Laocoon remplit toute
Cette foule de ses cris ; bientôt, ramenant son javelot en arrière,
Il vise au ventre : mais le destin appesantit sa main,
La pointe rebondit, refusant de dévoiler la r use des Grecs.
Le vieillard cependant raffermit à nouveau sa main trop faible
Et, de sa hache à double tranchant, s'attaque aux flancs élevés.
Frémit au dedans toute cette jeunesse captive, et, tant qu'elle murmure,
On entend cette masse de bois respirer une crainte étrangère.
Donc, prisonnière elle-même, cette troupe marche à ta conquête de Troie
Et, par cette ruse nouvelle, va mettre fin à toute la guerre.
Mais voici d'autres prodiges : vers où la haute Tenedos de son dos
Repousse la mer, des flots gonflés se dressent
Puis l'onde fendue rejaillit et se creuse en sillage.
Tel en une nuit silencieuse le bruit des rames
Retentit au loin, quand les flottes pressent l'onde
Et que le marbre des eaux, fendu par les quilles, gémit.
Nous regardons : c'étaient deux serpents aux amples replis que les flots
Portaient vers les rochers : de leurs poitrines bombées
Comme des vaisseaux de haut bord, ils écartent : sur leurs flancs l'écume,
Leur queue bat l'air avec bruit, leurs crinières flottant au-dessus des flots
Confondent leur éclat ; les rayons foudroyants de leurs regards
Incendient les flots, et, de leurs sifflements, les ondes tremblent :
Les esprits sont frappés de stupeur. Ornés du bandeau sacré
Et vêtus de la robe phrygienne, se tenaient là, gages d'un amour partagé,
Les deux fils de Laocoon, que brusquement enlacent dans leurs anneaux
Les serpents flamboyants. Leurs mains enfantines
Ils les portent vers leurs visages. Chacun oublie son propre salut,
Chacun vole au secours de son frère : leur amour mutuel les fait changer de rôle.
Et la mort elle-même qui les perd tous deux n'inspire à chacun que des craintes pour l'autre.
Mais voici que le trépas du père vient couronner celui des enfants
Qu'il fut impuissant à secourir. C'est maintenant sur l'homme que se jettent
Les serpents déjà repus de carnage : ils roulent ses membres sur le sol,
Le père tombe, victime, au pied même des autels
Et bat la terre. Par ses autels ainsi profanés
Troie, vouée â la perdition, perd tout d'abord ses dieux.
Déjà Phébé dans son plein répandait sa lumière blanche
Et entrain vit autour de sa face rayonnante son cortège d'astres moindres,
Lorsque parmi tes Troyens ensevelis dans le sommeil et l'ivresse
Les Grecs, ouvrant la porte, répandent à flots des guerriers.
Les héros s'exercent au carnage : tel le coursier,
Dès qu'on relâche tes noeuds du joug thessalien,
Avant de s'élancer, se met à secouer la tète et sa longue crinière.
Leurs mains tirent le fer, agitent le bouclier rond,
Et les voilà à l'oeuvre. Ici, l'un égorge les Troyens,
Lourds de vin, et les envoie finir dans le dernier sommeil
Leur somme ; là, un autre allumant une torche à l'autel,
Contre les Troyen; invoque le secours des dieux de Troie.

XC. OU ENCOLPE PRIE EUMOLPE A SOUPER

Des gens qui se promenaient sous le portique se mirent à jeter des pierres à Eumolpe pour le faire taire. Habitué à voir son talent recueillir ce genre de suffrages, il se couvrit la tête et s'enfuit hors du temple. Craignant moi-même d'être pris pour un poète, je me mis à la poursuite du fugitif que je retrouvai au bord de la mer.

Dès que, hors de portée des coups, nous pûmes enfin nous arrêter : « Je vous prie, dis-je, expliquez-moi d'où vient cette maladie. Voilà moins de deux heures que nous nous connaissons, et j'ai entendu le poète plus souvent que l'homme. Je ne m'étonne donc plus que le peuple vous poursuive à coups de pierres. Je m'en vais, moi aussi, en faire une provision, et chaque fois que vous commencerez à vous égarer, je vous dégagerai la tête par une bonne saignée. »

Il secoua la tête et répondit : « Sachez, mon bel ami,que ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis entré en fonctions. Chaque fois que je parais sur le théâtre pour y réciter quelque chose, l'assistance me réserve ce même accueil. Toutefois, pour ne pas avoir aussi maille à partir avec vous, je veux, pendant un jour entier, me priver de ce régal. - Et moi, lui dis-je, si vous réservez votre verve pour un autre jour, je veux que nous dînions ensemble. »

Aussitôt, je charge la bonne de mon petit hôtel de nous préparer un petit souper, ‘ après quoi nous nous rendons au bain '.

XCI. OU ENCOLPE RETROUVE SON GITON

Là, j'aperçois Giton appuyé contre le mur et muni des frottoirs et des racloirs (08) de l'étuviste. Il semblait triste et confus. On sentait qu'il portait sans enthousiasme son nouveau joug. Tandis que je l'observais pour m'assurer que c'était bien lui, il tourna la tête de mon côté et aussitôt sa physionomie s'éclaira :

« Grâce, mon grand frère, s'écria-t-il. Maintenant que je ne vois plus briller le fer, je veux parler librement. Arrache-moi à ce brigand sanguinaire et punis-moi aussi durement que tu voudras d'avoir prononcé contre toi. C'est déjà un assez grand supplice pour moi d'avoir, malheureux que je suis, perdu ton affection. »

Je mets un frein à ses plaintes, crainte que quelqu'un ne surprenne nos projets, et, plantant là Eumolpe, qui, déjà, déclamait un poème dans l'eau, j'entraîne mon Giton par une issue obscure et malpropre, et nous volons à notre gîte.

Aussitôt la porte fermée, je me jette dans ses bras et je dévore sous mes baisers les larmes qui inondaient son visage. Longtemps tous deux nous ne pûmes dire un mot.

Car l'aimable enfant, lui non plus, ne pouvait arrêter les sanglots qui secouaient tout son beau corps.

« Quelle honte, m'écriai-je, de t'aimer ainsi quand tu m'as abandonné ! Dans ce coeur où tu avais fait une si profonde blessure, je ne trouve plus même la cicatrice ! M'expliqueras-tu pourquoi tu as été aimer ailleurs ? Ai-je mérité le mal que tu m'as fait ? » ‘ Giton ', sentant combien je le chérissais encore, reprit un peu contenance.

« ‘ Pourtant, insistai-je ', je n'avais pas porté ce débat d'amour devant un autre juge que toi-même ; mais va, je ne me plains plus, j'ai déjà tout oublié, pourvu qu'au moins tu regrettes sincèrement tout le mal que tu m'as fait. »

Je gémissais et je pleurais en soulageant mon coeur par ces discours. Alors Giton, m'essuyant les yeux avec son manteau : « Voyons, Encolpe, dit-il, j'en appelle à ta mémoire et à ta bonne foi : t'ai-je abandonné ou n'est-ce pas plutôt toi qui t'es trahi ? Pour ma part., j'avoue, et sans balancer, qu'entré deux hommes armés, c'est au plus fort que j'ai été. »

J'embrassai la bouche d'où sortaient ces paroles pleines de sens, puis, me jetant au cou de mon ami, je l'étreignis passionnément pour bien lui montrer que je lui rendais mon coeur et que notre affection renaissante était plus forte et plus solide que jamais.

XCII. OU EUMOLPE TROUVE GITON A SON GOÛT ET NE CRAINT PAS DE LE DIRE

Il était déjà tout à fait nuit, et la femme avait exécuté mes ordres pour le souper, quand Eumolpe frappa à la porte. Je demande : « Combien êtes-vous ? » Et en même. temps je regarde soigneusement par la fente si Ascylte n'était pas avec lui. Voyant que notre hôte était seul, je lui ouvre sur-le-champ.

Il se jette sur un lit et, apercevant Giton qui s'acquittait des soins du ménage, il secoue la tête et s'écrie : « Compliments pour notre Ganymède : il nous faut, ce soir, prendre du bon temps ! » Une entrée en matière. aussi indiscrète me charma médiocrement : j'eus peur d'avoir ouvert ma porte à un nouvel Ascylte. Et le voilà qui insiste ; Giton lui ayant présenté à boire : « Je t'aime mieux, lui déclare-t-il, que tous les mignons du bain ensemble ! » Puis, ayant mis son verre à sec, il nous informe qu'il ne s'est jamais senti la gorge aussi aride.

« Figurez-vous, explique-t-il, qu'au bain je me suis fait presque assommer, parce que j'ai essayé de réciter un de mes poèmes aux gens qui étaient assis autour du bassin. Chassé du bain, comme du théâtre, je vous cherchais dans tous les coins, en criant : « Encolpe ! Encolpe ! » quand, à l'autre bout de l'établissement, un jeune homme tout nu et qui avait perdu ses habits, criant avec une égale force et semblant fort en colère, se mit à vitupérer un nommé. Giton !

« Mais tandis que les valets de bain (09), me traitant de fou, me contrefaisaient avec insolence pour se moquer de moi, l'autre fut bien vite entouré d'une grande foule qui applaudissait discrètement et témoignait une admiration respectueuse.

« Il avait, en effet, un membre d'une telle importance  que c'était l'homme qui semblait n'être que la succursale du braquemard. O le beau travailleur que ce doit être ! S'il entre en fonction aujourd'hui, il doit lui falloir jusqu'à demain pour en finir ! Aussi ne tarda-t-il guère à trouver de l'aide : je ne sais quel chevalier romain, un vieux vicieux à ce qu'on disait, le couvrit de son manteau et l'emmena chez lui, dans le but, je suppose, de se réserver le monopole d'une bonne fortune aussi copieuse. Tandis que moi, l'employé n'aurait pas même voulu me rendre mes habits si je n'avais trouvé un témoin pour dire qu'ils étaient bien à moi ! Tant il est plus avantageux de fourbir les aines que les cerveaux (10). »

Pendant ce discours d'Eumolpe, je changeais sans cesse de visage : les embarras d'un ennemi font notre joie, mais on se désole de tout ce qui lui arrive d'heureux. Toutefois, comme si j'étais étranger à toute cette histoire, je gardai un silence prudent et fis part à Eumolpe du menu. J'avais à peine fini qu'on nous servit ; nourriture, il est vrai, commune, mais savoureuse et substantielle, que notre docteur famélique se mit à dévorer.
Quand il eut le ventre plein, il commença à philosopher, déblatérant contre les imbéciles qui dédaignent ce qui est connu et. commun pour ne priser que les raretés. 

XCIII. OU GITON DONNE A SON GRAND AMI UNE LEÇON DE SAVOIR-VIVRE

« Pour une âme faussée, dit-il, est vil tout ce qu'il est permis d'avoir. Un esprit égaré par l'erreur n'apprécie que ce qui est interdit.
Je n'aime pas, ce que je désire, l'obtenir aussitôt.
La victoire me déplaît où je n'ai qu'à cueillir le laurier.
L'oiseau phasien que nous vend la Colchide
Et te coq africain charment mon palais,
Parce qu'il n'est pas facile d'en trouver : mais l'oie si blanche,
Le canard au plumage si joliment bigarré
Sentent le peuple. Des plus lointains rivages
La sargue (11) attirée et la dorade de la Syrie,
Si sa pèche a coûté un naufrage, seront prisées,
Tandis que le mulet pèsera sur l'estomac
Ainsi l'amante triomphe
De l'épouse, la rose redoute la concurrence du cinname (12).
Tout ce qu'il faut qu'on cherche n'en parait que meilleur.

« Voilà donc, lui dis-je, comment tu tiens ta promesse de ne pas faire un seul vers de ce jour ? De grâce, aie pitié de nous, qui du moins ne t'avons jamais lapidé ! Car si quelqu'un de ceux qui boivent avec nous dans cette auberge flairait ici seulement l'ombre d'un poète, il ameuterait tout le voisinage et, tous les trois sans distinction, nous serions assommés. Songe un peu à nous et souviens-toi de tes mésaventures au musée et au bain ! »

Entendant ces paroles, Giton me gronda, le bon petit coeur, me remontrant que j'agissais mal en m'attaquant à un vieillard. Il me reprocha d'oublier tous mes devoirs de maître de maison et de fermer à notre hôte, par mes, invectives, la table, que, par un mouvement d'amabilité, je lui avais ouverte. Il ajouta mille autres propos pleins de tact et de grâce décente qui me charmèrent par leur accord parfait avec son impeccable beauté.

XCIV. OU ENCOLPE A RECOURS AU SUICIDE GITON AUSSI

« Heureuse, disait de son côté Eumolpe heureuse la mère qui t'a engendré. Hardi, mon jeune ami ! Quand la sagesse se marie à la beauté, c'est, en vérité, un alliage rare. Et pour que tu ne croies pas avoir parlé en vain, tu viens, je te le déclare, de trouver un amoureux. C'est moi qui veux, par mes poèmes, te louer à l'égal de ton mérite ! C'est moi qui, précepteur et gardien, te suivrai partout, même où tu ne voudrais pas ! Au reste, je ne fais aucun tort à Encolpe : il en aime un autre...! »

Le soldat qui m'avait enlevé mon épée, se trouva avoir rendu un fier service à Eumolpe : autrement; la rancune que j'avais contre Ascylte risquait fort de s'assouvir dans le sang du poète. Et Giton ne s'y trompa point.

Il sortit donc sous prétexte de chercher de l'eau et, par cette absence opportune, coupa court à ma colère. 

« Eumolpe, dis-je un peu calmé, je préfère encore entendre vos vers que votre prose quand elle exprime des voeux de cette sorte. Écoutez : je suis colère et vous paillard. Il est à craindre que nos caractères ne parviennent pas à s'accorder. Vous me prenez sans doute pour un fou furieux ? Eh bien ! cédez à ma folie. je m'explique : veuillez décamper, et au plus vite.

Abasourdi par ces déclarations, Eumolpe, sans en demander davantage, passa immédiatement la porte, mais, tirant le battant après lui, et sans que j'aie rien prévu de tel, me renferma prestement à double tour. Après quoi, il court à la recherche de Giton.

Enfermé, je décide d'en finir avec la vie en me pendant ! Déjà dressant mon bois de lit, j'y avais attaché ma ceinture, déjà je passais mon cou dans le noeud, quand, par la porte qui s'ouvre, entre Eumolpe avec Giton qui de la fatale borne me ramènent à la vie. Giton surtout, passant brusquement d'une douleur folle à une rage sauvage, pousse un grand cri et, me bousculant, des deux mains me jette à la renverse sur le lit : « Tu te trompes, cria-t-il, Encolpe, si tu crois qu'il t'est permis de mourir le premier. C'est moi qui ai commencé : chez Ascylte, j'ai cherché une épée... En vain ! Mais si je ne te retrouvais pas, résolu à périr, je me serais jeté dans un précipice. Et pour que tu saches bien que ça ne traîne pas quand on cherche la mort, regarde à ton tour ce que tout à l'heure tu voulais me faire voir. » Ayant dit, il arrache un rasoir au valet d'Eumolpe (13), et, s'en tranchant le cou, de droite, de gauche, le voilà étalé à nos pieds.

Médusé, je pousse un grand cri et, le suivant dans sa chute, je demande au même ustensile un chemin vers la même mort. Mais sur Giton, pas trace de blessure, chez. moi pas la moindre douleur ! car c'était un rasoir innocent, émoussé tout exprès pour donner de l'audace aux apprentis barbiers, qui garnissait la trousse. C'est pourquoi le valet à qui Giton avait pris cette ferraille ne s'était pas ému, et Eumolpe lui-même n'avait pas bougé pour empêcher cette mort de comédie.

XCV. OU LE VIEUX POÈTE EUMOLPE FAIT PREUVE D'UNE FOUGUEUSE INTRÉPIDITÉ

Tandis que cette pièce se joue entre amoureux, l'hôte fait son entrée avec le second service, et nous trouve encore étendus par terre. Contemplant cette salade épouvantable : « Ah çà ! dit-il, qu'est-ce que vous êtes : des pochards ou des rôdeurs, ou tous les deux ? Qui est-ce qui a mis ce lit debout ? Et que signifient tous vos chichis ? Par Hercule ! pour ne pas payer ma chambre, vous allez vous défiler pendant la nuit ! Il n'y a rien de fait ; ça ne se passera pas comme ça. Cette maison est isolée. Mais je vais vous faire voir tout à l'heure qu'elle n'appartient pas à une pauvre veuve sans défense, mais à Marcus Manicus.

Eumolpe s'écrie : « Alors, tu nous menaces ? » Et, sans attendre la réponse, il lui allonge une gifle à tour de bras. L'hôte, éméché par les trop nombreux verres bus avec ses clients, lance à la tête d'Eumolpe une cruche en terre, lui fend le front, et file.

Eumolpe hurle, puis, impatient de venger cet outrage, se saisit d'un grand chandelier de bois, se met aux trousses du fuyard et venge son crâne fêlé en l'en frappant à tour de bras. Toute la maisonnée accourt, escortée d'une phalange de clients saouls. Quant à moi, j'avais trouvé ma vengeance : je tire la porte derrière Eumolpe, lui rendant ainsi la monnaie de sa pièce et m'assurant, sans rival importun, la jouissance et de la chambre et des plaisirs de la nuit.

Cependant, toute la séquelle des marmitons et des locataires tombe sur le malheureux : l'un, avec une broche encore chargée de viandes fumantes, esquisse une attaque contre ses yeux ; l'autre, avec un croc emprunté au garde-manger, prend ses dispositions pour la bataille ; mais surtout une vieille chassieuse, ceinte d'un torchon horriblement sale et chaussée de sabots dépareillés, arrive en traînant par la chaîne un dogue d'une taille effrayante et se met à l'exciter contre Eumolpe. Ce dernier se tirait de tous ces périls à grand renfort de coups de chandelier.

XCVI. OU EUMOLPE, TRAHI PAR SES AMIS, EST SAUVÉ PAR UN GÉRANT AMATEUR DE BELLES-LETTRES

Nous voyions tout par le trou dans la porte qu'Eumolpe avait fait tout à l'heure en arrachant la poignée. J'applaudissais aux coups qu'il recevait. Mais Giton, toujours compatissant, était d'avis d'ouvrir et de nous porter au secours de notre compagnon en péril. Ma colère n'était pas calmée et je ne pus retenir ma main ; je gratifiai le petit malheureux d'un coup de poing, bien serré et pointu, sur la tête. Il s'assit en pleurant sur le lit.

Quant à moi, j'appliquai au trou de la porte tantôt un oeil, tantôt l'autre ; je me réjouissais de la mésaventure de mon commensal, je m'en repaissais, quand survint Bargate, le gérant de l'immeuble (14). Il avait quitté son souper et s'était fait transporter en litière sur le champ de bataille, car il avait les pieds malades.

D'une voix rageuse et dure, il pérorait longuement contre les arsouilles et les vagabonds, quand, apercevant Eumolpe : « O le plus exquis de nos poètes, s'écria-t-il, vous étiez donc là ? Et tous ces coquins d'esclaves ne s'enfuient pas au plus vite ! Et ils osent lever la main sur vous ? Puis, lui parlant à l'oreille : « Ma maîtresse, lui dit-il plus bas, me la fait à la pose. Si vous êtes mon ami, faites donc une bonne satire sur elle pour la dresser un peu. »

XCVII. RENTRÉE D'ASCYLTE FLANQUÉ D'UN CRIEUR PUBLIC ET D'UN SERGENT DE VILLE

Tandis qu'Eumolpe était en conférence secrète avec Bargate, entre dans le cabaret un crieur public suivi d'un sergent de ville (15) et d'un tas de badauds ; secouant une torche qui répandait plus de fumée que de lumière, il lut cette annonce :
Un jeune homme a été perdu aux bains ; 16 ans envi-ron, cheveux frisés, délicat, d'extérieur agréable. Mille écus de récompense à qui le ramènera ou mettra sur ses traces.

Non loin du crieur se tenait Ascylte, vêtu d'une robe bigarrée (16), portant dans un plat d'argent la récompense promise.

J'ordonnai à Giton de se fourrer bien vite sous le lit et d'entortiller ses pieds et ses mains aux sangles qui supportaient le matelas : tel jadis Ulysse accroché sous le ventre du bélier, tel mon jeune ami, étendu sous le grabat, pourrait échapper aux mains de nos persécuteurs. Giton ne se le fit pas répéter deux fois : en un clin d'oeil il passa si bien les mains dans les sangles qu'Ulysse aurait dû s'avouer vaincu. Quant à moi, pour écarter tout soupçon, j'étendis mes vêtements sur le lit, et, couchant, j'y imprimai la forme d'un homme de ma taille.

Cependant Ascylte, après avoir exploré toutes les chambres avec l'huissier du crieur, arriva devant ma porte. Il conçut d'autant plus d'espoir qu'il la trouva plus soigneusement verrouillée. Mais Je valet du crieur, en insinuant sa hache dans la fente, fit sauter les serrures. Je me jetai aux genoux d'Ascylte ; et par le souvenir de notre amitié et des misères supportées en commun, je le suppliai de me laisser voir seulement une dernière fois mon petit ami. Bien plus, pour que mes feintes prières soient prises au sérieux : « Je sais, Ascylte, m'écriai-je, que tu es venu ici pour me tuer ; pourquoi, sans cela, ces haches ? Satisfais donc ta colère je tends la tête ; verse ce sang que, sous prétexte de poursuites en justice, tu n'aspires qu'à répandre. »
Ascylte repousse ce soupçon et proteste qu'il n'a d'autre but que de rattraper son fugitif, qu'il ne demande la mort de personne, encore moins d'un suppliant, et encore bien moins de celui que, même après cette fatale altercation, il tenait encore pour son ami le plus cher.

XCVIII. OU EUMOLPE DÉDAIGNE, MAGNANIME, UNE SUPERBE OCCASION DE SE VENGER

Mais le valet de ville agissait moins mollement : ayant pris une canne au mastroquet, il fouillait tous les coins et recoins de la muraille. Giton évitait les coups et, retenant sa respiration tant qu'il pouvait, touchait de son nez les punaises du matelas. Eux sortis, Eumolpe entre aussitôt, car la porte brisée de la chambre n'arrêtait plus personne, et, s'écrie en se frottant les mains : « J'ai gagné mille écus ! Je vais courir après le crieur et, par une trahison que tu n'as pas volée, lui révéler que Giton est entre tes mains. »

Je me jette à ses pieds, le suppliant de ne pas achever des malheureux déjà à moitié morts. Il reste inexorable. « Vous auriez raison, lui dis-je alors, de provoquer cet esclandre si seulement vous pouviez montrer celui que vous prétendez livrer. Mais le petit a profité du désordre pour fuir et je ne sais pas moi-même où il est passé. Je vous en supplie, Eumolpe, retrouvez-le, quand même ce serait pour le rendre à Ascylte. »

Il commençait à me croire quand Giton, ne pouvant plus retenir son souffle, éternua par trois fois de telle sorte que tout le lit en fut ébranlé. Eumolpe se retourne : « A tes souhaits, Giton ! » s'écrie-t-il et, soulevant le matelas, il découvre un Ulysse tellement mal en point qu'un Cyclope, même mourant de faim, l'eût épargné. Puis se tournant vers moi : « Ah, c'est ainsi, brigand ! Pris la main dans le sac, tu avais l'audace de nier l'évidence. Et pourtant, s'il n'était pas un dieu, arbitre des choses humaines, dont la justice a arraché cet éternuement révélateur au petit, dupe de tes belles paroles, je serais à courir tous les cabarets pour le trouver. »

Mais Giton, beaucoup plus insinuant que moi, commença par panser avec des toiles d'araignée trempées dans l'huile la blessure qu'Eumolpe s'était faite à la tête, lui ôta sa robe déchirée qu'il remplaça par son propre mantelet et, le sentant déjà un peu radouci, en guise de calmant, l'accabla de ses baisers. « Nous voilà, lui dit-il, bon père chéri, sous ta sauvegarde. Si tu aimes un peu ton petit Giton, commence par le sauver. Plût au Ciel que le feu ennemi me consumât tout seul ! Plût au Ciel que la mer en furie m'engloutit ! Car c'est moi qui suis l'unique sujet, la seule cause de tous vos affreux démêlés. Si je meurs, voilà les ennemis réconciliés ! »

Eumolpe, touché de mes maux et de ceux de Giton, mais surtout gardant le souvenir de ses gentillesses, finit par nous dire : « Vous n'êtes que des imbéciles ; avec tout le mérite que vous avez, vous pourriez être heureux, au lieu que vous battez la dèche et que vous passez votre temps à vous créer vous-mêmes à vous-mêmes, chaque jour, de nouveaux soucis et de nouveaux tourments.

XCIX, OU EUMOLPE, APRÈS UNE PROFESSION DE FOI ÉPICURIENNE, PARDONNE A ENCOLPE 

« Pour moi, toujours et partout, j'ai vécu chaque jour comme si le soleil qui se lève était le dernier dont j'aie à jouir : j'ai donc vécu tranquille. Si vous voulez m'imiter, écartez tout ceci. Cet Ascylte vous poursuit. Fuyez-le. Je suis sur le point de partir pour un pays lointain, suivez-moi. Je m'embarquerai comme passager sur un navire qui partira sans doute la nuit prochaine ; j'y suis parfaitement connu et nous y serons reçus par faveur. »

Le conseil me parut sage et utile : il m'arrachait aux persécutions d'Ascylte ; il me promettait une vie plus heureuse. Vaincu par la générosité d'Eumolpe, j'étais navré de l'avoir mal jugé et maltraité, et je me repentais amèrement de cette maudite jalousie, cause de tant de maux. Tout en larmes, je le suppliai de me rendre son amitié : « Celui qui aime, lui dis-je, n'est pas maître de cette furieuse passion, mais je ferai tous mes efforts pour ne rien dire et ne rien faire désormais qui puisse vous déplaire. Bannissez donc, en vrai maître ès lettres, tous ces mauvais souvenirs comme une lèpre disparue sans laisser de cicatrices. La neige tient plus longtemps dans les terrains incultes et raboteux, mais sur le sol ameubli qu'a dompté la charrue, elle fond en un clin d'oeil comme une gelée blanche. Telle la colère dans les coeurs : elle obsède un esprit grossier, elle effleure à peine une âme cultivée. »
Pour ne pas te contredire, dit Eumolpe, c'est en t'embrassant que je clos l'incident. Et maintenant, pour que tout marche bien, faites vos paquets et suivez-moi, ou, si vous préférez, marchez devant. »

Il parlait encore quand, ouvrant la porte avec fracas, un marin à la barbe hirsute parut sur le seuil. « Vous tardez, dit-il, Eumolpe, comme si vous ne saviez pas que ça presse. »

Aussitôt nous nous levons tous. Eumolpe, réveillant son valet, qui dormait depuis. longtemps, lui ordonne de partir avec nos bagages. Quant à Giton et moi, nous faisons un paquet de tout ce qui nous reste, et, après avoir adoré les astres protecteurs de la navigation (17), nous montons sur le navire.

C. OU ENCOLPE ET GITON FONT UNE FÂCHEUSE RENCONTRE

Nous choisîmes une place écartée près de la chambre de poupe, et comme le jour n'était pas encore levé, Eumolpe s'endormit. Mais ni Giton, ni moi, ne pûmes goûter un instant de sommeil. Soucieux, je réfléchissais que je venais d'admettre dans mon intimité Eumolpe, rival bien plus dangereux qu'Ascylte, et cela me tourmentait fort. C'est par la raison que je surmontai mon chagrin : « Il t'est pénible, me disais-je, que cet enfant plaise à un autre (18). Mais dans ce que la nature a créé de meilleur, qu'y a-t-il qui ne soit commun à tous ? Le soleil luit pour tous. La lune, avec son cortège innombrable d'étoiles, guide la bête sauvage elle-même cherchant pâture. Que peut-on trouver de plus beau que les eaux ? Cependant elles coulent pour tout le monde. Et l'amour seul serait une propriété dont on ne pourrait s'emparer sans vol au lieu d'un don gratuit de la nature !

« Et pourtant, nous n'apprécions un bien que si les autres nous l'envient... Un seul rival, et vieux par-dessus la marché, ce n'est pas bien grave. Même s'il tente de faire quelque chose, il perdra haleine avant d'arriver au but de ses désirs. » Devant l'invraisemblance d'une telle tentative, mes appréhensions se calmèrent et, me couvrant la tête de mon manteau, je fis semblant de dormir.

Mais, tout-à-coup, comme si la Fortune avait à coeur de venir à bout de ma constance, j'entendis, dans la chambre de poupe, une voix qui se plaignait : « C'est donc ainsi qu'il m'a trompé, ce perfide ! » Ce timbre masculin, déjà familier à mon oreille, me fit tressaillir d'épouvante. Une voix de femme où l'on sentait la même indignation répondit avec emportement : « Si quelque dieu bienveillant faisait tomber ce Giton sous ma patte, il verrait comme je le recevrais ! »

Ces sons familiers, mais inattendus, nous glacèrent à tous deux le sang dans les veines. Pour moi, comme obsédé par un épouvantable cauchemar, je restai longtemps sans parole. Enfin, d'une main tremblante, je tirai Eumolpe, déjà endormi, par le pan de son habit : « Je vous en prie, mon père, à qui est donc ce navire ? ou quels passagers porte-t-il ? Pourriez-vous me le dire ? » Réveillé brusquement, il le prit de travers : « C'était bien la peine, s'écria-t-il, que tu nous cherches tout à l'heure la place la plus tranquille sur le pont, pour nous empêcher ensuite de dormir ! Tu seras bien avancé quand je t'aurai dit que le patron de ce vaisseau est Lycas de Tarente, qui conduit dans cette ville une voyageuse nommée Tryphène. »

CI. OU LES TROIS AMIS DÉLIBÈRENT

Je restai abasourdi de ce coup de foudre. J'en tremblais positivement et, tendant la gorge comme une victime : « Cette fois, Fortune, m'écriai-je, tu m'as vaincu ! » Quant à Giton, tombant dans mes bras, il s'évanouit. Une abondante sueur nous remit un peu d'aplomb. Alors je me jetai aux genoux d'Eumolpe : « Aie pitié, lui-dis-je, de mourants : au nom de nos communes amours, de cet enfant, aide-nous à en finir. La mort approche qui, si tu n'y mets pas obstacle, sera accueillie par nous comme un bienfait. »

Interloqué par tant de violence, Eumolpe commence par jurer ses grands dieux qu'il ne sait pas ce qui se passe et que, pour sa part, il ne nous a tendu aucun piège : « C'est en toute simplicité et en toute bonne foi, dit-il, que je vous ai conduits sur ce navire, où j'avais retenu ma place depuis longtemps. Quelles embûches pouvez-vous bien craindre et quel peut être ce nouvel Annibal qui navigue avec nous ? Lycas de Tarente, homme fort honorable, à la fois capitaine et propriétaire de ce navire, possesseur également de quelques terres, et qui conduit à Tarente une cargaison d'esclaves destinés à la vente. Voilà le Cyclope, voilà l'affreux pirate auquel nous devons notre passage. Et avec lui voyage Tryphène, la plus belle des femmes, qui court le monde pour son plaisir. Ce sont précisément, répondit Giton, les gens que nous fuyons. » Et aussitôt il expose à Eumolpe, fort perplexe, pourquoi ils nous détestent et quel péril nous menace.

Ne sachant qu'en penser et fort agité lui-même, le poète opine pour que chacun expose son avis (19) : « Supposez, dit-il, que nous voilà dans l'antre de Polyphème. Il faut chercher une porte de sortie, à moins que nous ne préférions nous jeter à la mer, ce qui nous délivrerait de tout souci. - Non, dit Giton, persuadez au pilote, moyennant finances, bien entendu, qu'il relâche dans quelque port ; affirmez-lui que votre frère, qui ne peut supporter la mer, est à toute extrémité. Il vous sera facile de colorer ce mensonge par vos larmes et par le trouble de votre visage : ainsi, ému de pitié, il se laissera fléchir. - Ce n'est pas possible, répondit Eumolpe : d'abord les grands navires ont de la peine à entrer dans les ports et, du reste, il est invraisemblable que la santé se perde en si peu de temps. Songez enfin que peut-être Lycas, par politesse, demandera à voir le malade. Penses-tu que ce soit un bien bon calcul d'attirer nous-mêmes ce capitaine que vous fuyez ? Mais suppose que le navire puisse s'écarter de sa route et que Lycas ne vienne pas tourner autour du lit des malades, comment pourrons-nous sortir du navire sans nous montrer aux yeux de tous ? Passerons-nous la tête couverte ou nue ? Si nous nous couvrons (20), qui donc ne voudra serrer la main à des malades ? Et rester tête nue, qu'est-ce autre chose que de courir nous-mêmes à notre perte ?

CII. SUITE DE LA DÉLIBÉRATION

« C'est donc l'audace, m'écriai-je à mon tour, qui reste notre seul refuge : descendons dans la barque en nous laissant glisser le long du câble, coupons-le, et, pour le reste, confions-nous à la fortune. Quant à Eumolpe, je n'entends pas l'associer à nos périls. A quoi bon entraîner un innocent dans des dangers où il n'a rien à faire. Trop content, si le hasard favorise notre fuite. - Cet avis, répondit Eumolpe, serait plein de prudence s'il avait la moindre chance d'aboutir. Croyez-vous filer sans qu'on s'en aperçoive? Et, en tout cas, comment échapper au pilote qui, toujours en éveil, épie la nuit les mouvements des astres eux-mêmes ? En admettant même qu'il s'endorme, ii faudrait au moins fuir par un autre côté que celui où il se tient : or c'est par la poupe, à côté même du gouvernail, qu'il nous faut descendre, puisque c'est là qu'est attaché le câble qui retient la barque. Du reste, et je m'étonne, Encolpe, que tu n'y aies pas songé, il y a un matelot qui, jour et nuit, est perpétuellement de garde dans la barque ; il n'y a que deux moyens de s'en débarrasser : ou le tuer, ou le jeter à l'eau de vive force. Cela vous paraît-il possible ? Interrogez votre courage. Car, en ce qui concerne ma collaboration, je ne reculerai devant aucun péril, à condition qu'il apporte quelque espérance de salut. Et je ne pense pas que vous non plus vous teniez à perdre la vie de gaîté de coeur ? « Voyez donc si ceci ne vous conviendrait pas je vais vous mettre dans deux des peaux. Bien ficelés parmi mes vêtements, entre des courroies, je vous ferai passer pour des bagages. Je ne laisserai qu'une petite fente par où vous pourrez respirer et prendre quelque nourriture. Je déclarerai ensuite que pendant la nuit mes deux esclaves, redoutant un châtiment encore plus dur, se sont jetés à la mer. Et quand nous serons dans un port, je vous ferai débarquer comme des bagages sans que personne soupçonne rien. - Très bien, dis-je, vous voulez donc nous attacher comme des souches que leur ventre ne gêne jamais, et qui n'éprouvent jamais le besoin d'éternuer ni de ronfler. Est-ce parce qu'une ruse de ce genre m'a réussi déjà une fois ? Mais supposez que nous puissions rester ainsi liés un jour entier. Si le calme ou les vents contraires nous retiennent en mer, qu'allons-nous devenir ? Même les habits trop longtemps en paquets finissent par être rongés par la moisissure ; les papiers mis en liasse changent eux aussi de forme. Comment deux jeunes gens, peu faits à ce genre de fatigue, vont-ils supporter de rester immobiles comme des statues dans des langes et des liens ?
« Il faut donc chercher notre salut dans une autre voie. Voici ce que je viens de trouver. Réfléchissez-y. Eumolpe, en sa qualité de lettré, a toujours de l'encre avec lui. Servons-nous-en pour changer de couleur des pieds à la tête. Passant pour des esclaves éthiopiens, nous serons à vos ordres, trop heureux d'éviter ainsi le châtiment qui nous menace, et, par ce changement de couleur, nous échapperons à nos ennemis. - Et pourquoi pas nous circoncire, dit Giton, afin que nous passions pour juifs, ou nous couper les oreilles pour ressembler à des Arabes, ou nous barbouiller la face de craie dans l'espoir que la Gaule nous considérera comme ses enfants. (21) ? Comme s'il suffisait de changer la couleur pour changer la figure ; comme s'il ne fallait pas, pour que le mensonge tienne debout, que tout soit d'accord. Admettons que la drogue dont nous teindrons notre figure dure assez longtemps ; supposons qu'aucune goutte d'eau ne viendra faire tache sur notre corps, que nos habits n'absorberont point d'encre, ce qui arrive fréquemment, même quand on n'y met pas de gomme (22), pourrons-nous nous faire des lèvres hideusement gonflées, passer nos cheveux au fer à friser, nous tatouer le visage, nous courber les jambes en cerceau, marcher sur les talons, avoir une barbe à leur mode ? Cette couleur artificielle salit le corps sans le changer. Écoutez plutôt ce que m'inspire le désespoir : attachons nos robes autour de nos têtes et jetons-nous dans la mer.

CIII. FIN DE LA DÉLIBÉRATION : ENCOLPE ET GITON ENTIÈREMENT RASÉS

« J'en appelle aux dieux et aux hommes, s'écria Eumolpe, votre vie ne finira pas si vilainement. Faites plutôt ce que vais vous dire : mon domestique, comme vous l'avez pu voir par son rasoir, est barbier de son métier ; il va vous raser complètement non seulement la tête, mais aussi les sourcils (23). Je passerai derrière lui pour marquer adroitement vos fronts d'une inscription pour vous être enfuis. Ces stigmates détourneront les soupçons de ceux qui vous cherchent et déguiseront votre physionomie sous un voile d'infamie.

L'avis nous parut bon et nous le mîmes immédiatement à exécution. Nous nous approchons donc sans bruit du bord du vaisseau et nous livrons notre tête au barbier, ainsi que nos sourcils. Puis Eumolpe nous garnit le front de lettres énormes, et, d'une main généreuse, nous trace sur toute la figure la marque des fugitifs.

Mais un des voyageurs qui, penché sur le flanc du navire, soulageait son estomac barbouillé par le mal de mer, aperçut au clair de lune notre barbier vaquant à ses fonctions à cette heure indue. Il maudit ce funeste présage, car ce n'est qu'à la dernière extrémité que les marins font voeu de sacrifier leur chevelure, puis retourna se jeter sur son lit. Nous fîmes semblant de ne pas entendre ses invectives : ressaisis par notre tristesse et observant un silence prudent, nous passâmes le reste de la nuit dans un sommeil agité.

Le lendemain, dès qu'Eumolpe sut Tryphène debout, il entra dans la chambre de Lycas. Il fut question d'abord de l'heureux voyage que promettait un si beau temps. Puis Lycas se tournant vers Tryphène, lui dit :

CIV. LA VENGEANCE DE PRIAPE : LE SONGE RÉVÉLATEUR 

« Priape (24) m'est apparu pendant mon sommeil et m'a dit : « Cet Encolpe que tu cherches, sache que je l'ai conduit moi-même sur ton navire. » Tryphène se récria : « C'est à croire que nous aurions couché ensemble. Car, à moi aussi, cette statue de Neptune que j'avais remarquée sous le péristyle du temple de Baïes m'est apparue et m'a dit : « C'est sur le navire de Lycas que tu retrouveras Giton. » - Ainsi vous saurez, répliqua Eumolpe, quel grand homme était cet Épicure qui, par des arguments si séduisants, a montré la vanité de toutes ces sottises. Ces songes qui se jouent de notre intelligence, leurs fantômes insaisissables ne viennent pas des sanctuaires des dieux, de l'éther, demeure des bienheureux :

Chacun se les crée à lui-même. Car, lorsque le sommeil nous couche,
Que la fatigue paralyse nos membres, notre esprit joue sans contre-poids :
Tout ce que nous a montré la lumière du jour reparaît dans la nuit. Celui qui abat
Les citadelles par la guerre et déchaîne les flammes sur les villes infortunées
Ne voit qu'armes, troupes en déroute, et funérailles de rois,
Et plaines qu'inonde le sang, coulant à flots.
Ceux qui font métier de plaider ne restent que code, place publique
Et tremblent devant le tribunat qu'évoque leur imagination,
L'avare enfouit ses richesses et, en creusant, trouve un nouveau trésor.
Le chasseur bat les buis avec ses chiens. Le marin qui se voit périr
Arrache aux ondes son navire en perdition ou s'y accroche désespéré.
La courtisane écrit à son amant. La femme infidèle donne de l'argent au sien.
Et le chien, en dormant, abuse sur la piste du lièvre.
Pendant le temps du sommeil, les malheureux souffrent encore de leurs blessures.

Cependant Lycas, après avoir fait le nécessaire pour expliquer le songe de Tryphène : « Qui nous empêche, dit-il, de visiter le navire, pour ne pas sembler faire fi des avertissements du ciel ? »Là-dessus, celui qui avait surpris nos manoeuvres nocturnes, un certain Hésus, arrive et s'écrie : « Quels sont donc ces individus qui se faisaient raser cette nuit au clair de la lune ? C'est, par Hercule, d'un bien fâcheux exemple. On m'a toujours dit que sur un navire il n'était permis à personne de se couper les ongles ni les cheveux, sauf quand les vents agitent les vagues. »

CV. ENCOLPE ET GITON DÉCOUVERTS PAR LEURS ENNEMIS

Profondément troublé par ces paroles, Lycas se mit en colère. « Ainsi, dit-il, quelqu'un s'est coupé les cheveux sur ce navire, et cela en pleine nuit ? Qu'on amène ici même les coupables, au plus vite, afin que je sache par quel sang je dois purifier ce navire. - C'est par mon ordre que cela s'est fait, dit Eumolpe : devant faire route avec eux, j'ai voulu m'assurer des auspices favorables. Tous deux coupables, ils portaient en punition de longues chevelures malpropres ; pour ne pas paraître faire de ce navire une prison, j'ai fait nettoyer ces deux misérables : ainsi, du reste, les lettres dont ils sont marqués n'étant plus cachées par leurs cheveux, tout le monde pourra les lire. Entre autres fredaines, ils mangeaient chez leur amie commune mon bon argent : c'est là que je les ai pincés, la nuit dernière, encore tout saturés de vin et de parfums. Bref, ils fleurent encore les débris de mon patrimoine.

En suite de ce discours, pour apaiser la divinité tutélaire du navire (25), Lycas nous condamna chacun à quatre-vingts coups de garcette. Et cela ne traîna pas : les matelots, furieux, se ruent sur nous avec des cordes et se mettent en devoir d'apaiser, par notre sang vil, leur divinité tutélaire. Pour moi, je digérai les trois premiers coups avec une grandeur d'âme toute spartiate ; mais Giton, dès le premier, se mit à crier de telle sorte que Tryphène eut les oreilles remplies de ces accents d'une voix bien connue. Non seulement elle en fut tout émue, mais toutes ses servantes aussi, attirées par ces sons familiers, volent au secours du martyr. Déjà l'admirable beauté de Giton avait désarmé les matelots que, sans parler, il suppliait du regard, quand les femmes s'écrièrent en choeur : « C'est Giton, c'est Giton Arrêtez-vous, barbares ; c'est Giton, madame, secourez-le ! » Tryphène prête à ces cris une oreille docile et, du reste, convaincue d'avance, vole à la hâte vers l'enfant.

Lycas m'avait très bien reconnu, comme si lui aussi avait entendu ma voix. Il accourt à son tour : il ne regarda ni mes mains ni ma figure, mais sa vue se fixa immédiatement sur mon braquemart que, de sa main officieuse, il soupesa, et aussitôt : « Bonjour, dit-il, Encolpe ! » Et l'on s'étonnera que la nourrice d'Ulysse ait trouvé à vingt ans de distance la cicatrice signe de sa noble origine, alors que cet habile homme, sans se laisser dérouter par mon déguisement, alla, avec tant de perspicacité, tout droit au signalement authentique de son fugitif.

Tryphène versait des torrents de larmes, s'apitoyait sur notre sort : elle croyait, en effet, que les marques imprimées sur nos fronts étaient vraies, et elle se mit à nous demander tout bas dans quelle prison nous avions été jetés comme vagabonds et quel bourreau avait été assez cruels pour nous infliger ce supplice. « Vous méritez bien un châtiment, dit-elle, vous qui m'avez fui, dédaignant les bienfaits dont vous comblait mon amour. » 

CVI. ENCOLPE ET GITON VONT-ILS ENFIN EXPIER LEURS FORFAITS

Transporté de tolère, Lycas éclata : « Pauvre femme, dit-il, comment pouvez-vous être assez simple pour croire ces lettres marquées au fer chaud ! Plût au Ciel que les marques qui souillent leurs fronts fussent véritables. Ce serait pour nous une suprême consolation. Mais on cherche encore à nous tromper par toute cette comédie, et cette inscription postiche n'est qu'un nouveau moyen de se moquer de nous. »
Tryphène inclinait vers l'indulgence, toute heureuse de n'avoir pas perdu tout à fait le dispensateur de ses plaisirs, mais Lycas se souvenait que je l'avais fait cocu et n'avait pas encore digéré toutes les injures qu'il lui avait fallu subir sous le portique d'Hercule. Aussi, le visage tout enflammé, s'écriait-il : « Ne le voyez-vous pas, Tryphène, voici la preuve que les dieux immortels se mêlent des choses humaines ; ce sont eux qui, sans qu'ils s'en doutent, ont conduit ces deux scélérats sur notre navire et qui, en nous envoyant deux songes semblables, nous ont avertis de ce qu'ils avaient fait. Maintenant, voyez s'il nous est permis de pardonner à des coupables que la divinité elle-même nous envoie pour être punis. Pour ma part, je ne suis pas cruel, mais je craindrais, en n'infligeant pas le châtiment, de l'attirer sur moi. »

Ce discours superstitieux changea les dispositions de Tryphène : elle déclara ne pas s'opposer à notre supplice et même souscrire de grand coeur à une si juste vengeance. Elle dit à Lycas qu'elle n'avait pas subi de moindres outrages que lui, elle dont la dignité, l'honneur avaient été jetés en pâture à la populace.

Lycas, voyant Tryphène d'accord avec lui pour se venger, donna des ordres pour nous infliger de nouveaux supplices. Dès qu'Eumolpe le comprit, il tâcha de les adoucir par ces paroles :

CVII. PLAIDOYER D'EUMOLPE EN FAVEUR DE SES DEUX AMIS (26)

« Ces malheureux, dont la perte assurera votre vengeance, implorent, ô Lycas, votre clémence et m'ont choisi, comme ne vous étant pas inconnu, pour remplir cet offre. Ils m'ont prié de les réconcilier avec d'anciens amis.

« Ne croyez pas que c'est le hasard seul qui a conduit ces jeunes gens dans vos parages : le premier soin de tout passager, c'est de savoir aux soins de qui il confie son existence. Laissez fléchir votre colère que doit adoucir la satisfaction reçue, et souffrez que des hommes libres se rendent sans dommage où ils veulent aller.

« Un maître cruel et implacable lui-même oublie sa cruauté dès que le repentir a ramené l'esclave fugitif. Épargnons aussi un ennemi qui se rend à merci. Que demandez-vous, que voulez-vous de plus ? Vous avez devant vous deux suppliants : des jeunes gens aimables, bien nés, et, ce qui a encore plus d'importance, ayant vécu jadis dans votre intimité.

« Certes, s'ils avaient subtilisé votre argent, si par une trahison ils avaient abusé de votre confiance, vous auriez de quoi déjà vous rassasier de vengeance avec la peine qui leur a été infligée : vous les voyez sur leurs fronts, ces marques de servitude ; nés libres, ils se sont volontairement infligé ces stigmates qui les mettent désormais hors la loi. »

Lycas interrompit ce plaidoyer : « Ne confondons pas les questions, dit-il, et jugeons-les chacune à sa juste mesure. En premier lieu, s'ils sont venus volontairement à mon bord, pourquoi donc se sont-ils dépouillés de leurs chevelures ? Quiconque déguise ses traits se prépare à tromper, non à faire amende honorable.

« Ensuite si, par vos bons offices, ils cherchaient à rentrer en grâce, pourquoi faisiez-vous tout pour cacher ceux dont vous aviez pris la défense ? D'où il résulte que c'est par hasard que ces deux scélérats sont tombés dans nos filets et que vous avez alors cherché comment les soustraire aux transports de notre ressentiment. Pour nous intimider, vous les proclamez libres et de bonne famille. Prenez garde que cet argument dans lequel vous placez votre confiance ne se retourne contre vous.

« Et que doivent faire ceux qui ont été trompés quand ce sont les coupables eux-mêmes qui réclament un châtiment ?

« Mais, dites-vous, ils ont été nos amis. Ils n'en méritent que de pires supplices. Car celui qui fait du tort à des inconnus commet un crime ; celui qui trompe ses amis ne vaut guère mieux qu'un parricide. »

Eumolpe rétorqua une argumentation si excessive « Je le vois bien, dit-il, ce qui fait le plus de tort à ces malheureux jeunes gens, c'est de s'être coupé les cheveux pendant la nuit. Vous en concluez qu'ils sont tombés ici par hasard et qu'ils n'y sont pas venus volontairement. Je voudrais que la vérité parvienne aussi clairement à vos oreilles que, dans la réalité, les choses se sont passées simplement. Ils voulaient, avant de s'embarquer, décharger leurs têtes d'un poids gênant et superflu, mais le vent, en se levant trop tôt, ne leur laissa pas le temps de s'acquitter de ce soin. Ils ignoraient complètement qu'il y eût quelque importance à entreprendre ici ou là ce qu'ils avaient décidé de faire : ils ne connaissaient en effet ni ce présage, ni les lois de la navigation. »

- Qu'avaient-ils besoin, répondit Lycas, de se raser comme des suppliants ? A moins que, peut-être, étant chauve on ne soit plus digne de compassion ? Mais à quoi bon perdre mon temps à chercher la vérité par intermédiaire. Qu'as-tu à dire, brigand ? Quelle salamandre (27) t'a fait tomber les sourcils ? A quel dieu as-tu voué ta chevelure ? Mais réponds-moi donc, poison ! »

CVIII. BATAILLE 

Je me taisais, glacé par la crainte du supplice et, en présence de l'évidence, je ne trouvais rien à dire. Tout troublé et confus de ma laideur, il me semblait qu'avec mon crâne indécemment nu et mes sourcils aussi absents que les cheveux je ne pouvais rien faire et rien dire que de ridicule.
Mais quand on passa une éponge sur mon visage baigné de larmes et que l'encre délayée me couvrit toute la figure, confondant tous les traits tracés sur ma face en un même nuage de suie, ma colère se changea en fureur.

Cependant, Eumolpe déclare qu'il ne permettra à personne d'humilier, contre tout droit, deux hommes libres, et il repousse les menaces de nos persécuteurs non seulement de la voix mais du geste. Son valet lui prête main-forte, ainsi qu'un ou deux passagers, mais qui, dans leur faiblesse, nous apportaient plutôt un réconfort qu'une aide véritable dans cette querelle. Pour moi, dédaignant de me défendre, je menaçais de mes ongles les yeux de Tryphène, déclarant à haute et intelligible voix que j'allais faire usage de ma force si cette garce, qui seule sur ce navire méritait une correction, ne laissait pas Giton tranquille.

Mon audace eut le don de redoubler la fureur de Lycas, indigné que j'oublie ma propre défense pour ne s'occuper que de celle d'un autre. Tryphène fut non moins vexée par mes outrages. Son exaspération divise en deux camps toute la foule qui encombre le pont : d'un côté, le barbier d'Eumolpe, armé lui-même d'un rasoir, nous distribue ses autres outils ; de l'autre, les esclaves de Tryphène retroussent leurs manches. Rien ne manque à ce branle-bas, pas même les cris des servantes de Tryphène.

Seul le pilote déclare qu'il va abandonner la direction du navire, à moins que ne cesse cette folie soulevée par la rage de quelques vauriens. Son intervention n'arrive pas à calmer la fureur des gens qui luttaient les uns pour leur vengeance, les autres pour leur vie ; de part et d'autre, de nombreux combattants tombent à demi morts ; plus nombreux encore sont ceux qui, couverts de sang et de blessures, se retirent, comme on dit, du combat, sans que, des deux côtés, la fureur diminue.

Alors Giton, intrépide, approche le rasoir de son membre viril, menaçant de couper la cause de tant de maux. Aussitôt Tryphène s'élève contre un si grand crime et avoue qu'elle fait grâce. Quant à moi, j'avais plusieurs fois porté le rasoir à ma gorge sans avoir, du reste, plus envie de me tuer que Giton de faire ce qu'il disait. Cependant il jouait son rôle plus hardiment que moi, sachant avoir en main ce rasoir avec lequel il s'était déjà coupé la gorge.
Les deux armées étaient toujours en présence et paraissaient ne pas devoir s'en tenir à une guerre d'escarmouches, quand le pilote obtint à grand'peine que, faisant office de héraut, Tryphène négocie une trêve. Ayant donné sa parole et reçu la nôtre, suivant l'antique usage, elle avance. pour parlementer avec nous, en nous présentant un rameau d'olivier (28) emprunté à la divinité tutélaire du navire et s'écrie

Quelle fureur a remplacé la paix par le choc des armes ?
Quel est le crime de mes mains ? Le Troyen ennemi
N'entraîne pas, sur ce vaisseau, l'épouse de l'Atride trompé,
Médée, dans sa fureur, ne se sert pas du sang de son frère pour retarder la poursuite de son père
Non, ce sont là les effets d'un amour dédaigné. Hélas ! ma mort.
Au milieu de ces flots, qui donc de vous la réclame les armes à la main ?
A qui une seule mort ne suffit-elle pas ? Ne soyez pas plus cruels que la mer.
Et à ses flots déchaînés n'ajoutez pas encore des flots de sang.

CIX. TRAITÉ DE PAIX : CLAUSES

Ce discours, que Tryphène prononça d'une voix tremblante d'émotion, suspendit les hostilités, et les deux troupes, ramenées à des sentiments plus pacifiques, acceptèrent une suspension d'armes. Eumolpe, en sa qualité de chef, profite de ce mouvement de repentir et, non sans. avoir dit son fait à Lycas, dresse un traité d'alliance ainsi libellé

« Vous, Tryphène, consentez loyalement à oublier tous les griefs que vous pouvez avoir contre Giton, à ne pas lui reprocher le mal qu'il vous a pu faire jusqu'à ce jour,. à ne pas en tirer vengeance et à renoncer à le poursuivre de quelque manière que ce soit : c'est-à-dire que vous n'exigerez rien de lui malgré lui, ni caresses, ni baisers, ni coït, sous peine d'avoir à lui verser chaque fois une indemnité de cent deniers. comptant.

« Et, de même,, vous, Lycas, promettez loyalement de ne pas vous permettre de paroles malsonnantes contre Encolpe, de ne pas lui faire la tête, de ne pas chercher à le surprendre au lit la nuit, et de lui payer, en cas de défaillance, deux cents deniers comptant pour chaque contravention aux présentes conventions. »

Le traité ayant été conclu dans ces termes, nous mettons bas les armes ; et de peur que, malgré les serments, il ne subsistât dans nos coeurs quelque levain de haine, nous effaçons le passé dans un échange de baisers.

A la demande générale, nos discordes sont oubliées ; une table servie, apportée sur le champ de bataille, cimente la réconciliation dans la gaîté. Tout le vaisseau ne retentit plus que de nos chants et, comme un calme subit avait arrêté notre marche, les uns, avec des crocs, harponnent les poissons qui sautent hors de l'eau, les autres, d'un hameçon trompeur, arrachent à leur élément d'autres poissons qui vainement se débattent.
Mais voici que, sur nos antennes, des oiseaux de mer viennent se poser ; armé d'une claie en roseau, un amateur habile arrive à les atteindre ; retenus aux baguettes enduites de glu, ils se laissent prendre à la main (29). L'air emporte leur duvet qui voltige ; leurs plumes, plus lourdes, tombent à la mer et tournent dans l'écume au gré des flots.

Déjà Lycas et moi commencions à nous raccommoder, déjà Tryphène provoquait Giton en lui jetant au nez le fond de son verre, quand Eumolpe, également pris de vin, voulut faire un discours sur les chauves et les teigneux ; enfin, fatigué lui-même de ses fades plaisanteries, il revint à sa chère poésie et nous débita cette sorte d'élégie sur la perte des cheveux :

Ce qui, seul, met la beauté dans son lustre, ces cheveux sont tombés.
Cette parure de printemps, le sombre hiver l'a emportée.
Maintenant privées de cette ombre, tes tempes font triste mine.
Et l'aire brûlée rit de voir son chaume emporté.
O perfide nature des dieux ! Les premiers sujets de joie,
Que vous nous donnez dans la vie, soit aussi les premiers que vous nous ravissez.
Malheureux, naguère, tu étais fier de la toison,
Plus beau que Phébus, que la soeur de Phébus.
Maintenant, mieux rasé qu'un miroir ou que le champignon
Arrondi du jardin, qu'engendre une averse.
Tu fuis, tu crains les filles moqueuses.
Afin que tu saches bien combien vite arrive la mort,
Apprends que déjà une partie de ton chef a péri (30).

CX. HONTE ET DÉTRESSE D'ENCOLPE

Il allait continuer, semblait-il, et dire de plus grosses sottises encore, quand une servante de Tryphène, entraînant Giton à l'intérieur du navire, couvre sa tête nue d'une perruque de sa maîtresse. Puis, tirant d'une boîte une paire de sourcils, elle les colle si habilement aux endroits rasés que mon jeune ami recouvre du coup toute sa beauté. Tryphène retrouvait son Giton ; émue jusqu'aux larmes, elle l'embrasse de nouveau, et cette fois de tout coeur.
Je n'étais pas moins enchanté, de voir le visage de l'enfant restitué dans son ancien éclat. Cependant, je me cachais le plus possible le visage. Je comprenais que la marque d'infamie traditionnelle ne me mettait pas dans un beau jour, puisque Lycas lui-même dédaignait de m'adresser la parole.
Mais cette même servante vint au secours de ma détresse : elle me tira à part et me para d'une perruque non moins belle ; mon visage y gagna même un éclat plus piquant, car la perruque était blonde.

Cependant, Eumolpe, notre protecteur dans le danger et l'auteur de la réconciliation, craignant que, si la conversation languissait, notre gaîté ne tombât, s'en prit à la légèreté des femmes, promptes à s'enflammer, plus promptes à oublier leurs amants. « Il n'y a pas, prétendait-il, de femme, si sérieuse qu'elle soit, qu'un nouvel amour ne puisse porter aux dernières fureurs. Je n'ai pas besoin pour le prouver de recourir aux tragédies anciennes, ou de vous citer des noms tristement célèbres dans le passé. Si vous voulez bien m'entendre, il me suffira d'alléguer un fait dont j'ai été moi-même le témoin. » Aussitôt, tout le monde se tourne vers lui et prête à son récit une oreille attentive. Il commença donc ainsi :

CXI. LA MATRONE D'ÉPHÈSE (31)

« Une dame d'Éphèse s'était acquis une telle réputation de chasteté que, des pays voisins, les femmes venaient la voir comme une curiosité. Cette dame donc, ayant perdu son mari, ne se contenta pas, comme tout le monde, de suivre l'enterrement, les cheveux épars, ou de frapper, devant la foule assemblée, sa poitrine nue, elle voulut accompagner le défunt jusque dans la tombe, garder son corps dans le caveau où, suivant la coutume grecque, on l'avait déposé, et y passer ses jours et ses nuits à le pleurer.

« Son affliction était telle qu'elle était résolue à se laisser mourir de faim. Parents ni amis n'y purent rien. Les magistrats eux-mêmes durent se retirer sans avoir mieux réussi. Pleurée déjà de tous comme un modèle de constance, elle avait passé cinq jours sans manger. Une servante fidèle assistait la veuve inconsolable et, tout en mêlant ses larmes aux siennes, ranimait la lampe placée dans le caveau chaque fois qu'elle baissait.

« On ne parlait pas d'autre chose dans la ville, et tous les hommes étaient d'accord pour glorifier cet exemple unique de vraie chasteté et d'amour sincère, quand le gouverneur de la province fit mettre en croix quelques voleurs tout près de l'édicule, où, toute à son deuil récent, la matrone pleurait sur un autre cadavre.

« La nuit suivante, le soldat qui gardait les croix de peur que quelqu'un ne vînt enlever les corps pour des ensevelir, vit une lumière qui, au milieu de ces sombres monuments, semblait briller d'un éclat plus vif, et entendit des gémissements de deuil.

« Cédant à la curiosité qui tourmente tout homme au monde, il voulut savoir qui était l'auteur ou quelle était la cause de ces phénomènes. Il descend donc dans le caveau et, tombant sur une femme de toute beauté, tout d'abord il s'arrête, l'esprit troublé d'histoires de fantômes, comme en présence d'une apparition surnaturelle ; mais bientôt, remarquant un cadavre étendu, les larmes de la femme, les marques de ses ongles sur son visage, il pensa, ce qui était vrai, qu'il avait affaire à une veuve incapable de se consoler de la perte de son époux (32).

« Il alla donc chercher son modeste souper, essaya de parler raison ; il remontra à la bille éplorée qu'elle avait tort de s'obstiner dans une douleur stérile, que tous ses gémissements ne serviraient à rien, que la même fin nous. attendait tous, et aussi, hélas ! le même domicile. Bref, il lui tint tous les discours propres à guérir un coeur ulcéré. Mais elle, choquée qu'un étranger osât la consoler, se déchire le sein de plus belle, s'arrache les cheveux et les jette à poignées sur le corps de celui qu'elle pleure.

« Le soldat, sans se décourager, insiste de nouveau pour qu'elle prenne au moins quelque nourriture, tant et si bien que la servante, tentée sans doute par l'odeur du vin, et cédant à une instance si obligeante, tendit la première vers le souper sa main vaincue. Aussitôt restaurée, elle se mit à son tour en devoir de battre en brèche l'opiniâtreté de sa maîtresse : « A quoi vous sert-il, dit-elle, de vous laisser mourir de faim, de vous ensevelir toute vive, et, avant la date fixée par les destins, de livrer à l'Achéron une âme qu'il ne réclame pas encore ? Croyez-vous que, dans leur sépulture, cendres ou mânes, les morts se soucient encore de nos pleurs ? (33).

« Ne voulez-vous pas revenir à la vie ? Ne voulez-vous-pas, écartant ces chimères dont se nourrit trop facilement un coeur de femme, jouir de la lumière du jour tant que vous le pourrez ? La vue de ce corps glacé devrait suffire à vous convaincre combien la vie est chose précieuse. »
« On n'écoute pas impunément une voix amie qui vous exhorte à prendre de la nourriture et à vivre ; la veuve, exténuée par un jeûne de plusieurs jours, laisse enfin vaincre son opiniâtreté ; avec non moins d'avidité que sa servante, elle se garnit l'estomac. Mais elle avait cédé la dernière.

CXII. FIN DE LA MATRONE
« Chacun sait quel nouveau besoin s'impose à l'homme aussitôt rassasié. Les mêmes moyens de persuasion par lesquels il avait obtenu que la matrone consente à vivre, le soldat en usa pour faire le siège de sa vertu. Encore jeune, il n'était dépourvu ni de beauté, ni d'éloquence. La chaste veuve s'en était aperçue. Du reste, la servante plaidait la cause du soldat et ne se lassait pas de dire :

Pourquoi lutter contre l'amour,
Et ne voyez-vous pas en quels lieux se consume votre beauté (34) ?

« A quoi bon vous faire languir ? Il y eut une autre partie de sa personne que la pauvre femme ne sut pas mieux défendre que son estomac, et le soldat triomphant put enregistrer un second succès.

« Donc ils couchèrent ensemble, et non seulement cette nuit même, qui fut celle de leurs noces, mais le lendemain et encore le jour suivant, non sans avoir eu soin de fermer la porte du caveau, de sorte que, si quelque parent ou ami était venu au tombeau, il eût certainement pensé que la trop fidèle épouse avait fini par expirer sur le cadavre de son mari.

« Quant au soldat, enchanté par la beauté de sa maîtresse et le mystère de l'aventure, il achetait, suivant ses modestes moyens, tout ce qu'il pouvait trouver de bon, et sitôt la nuit venue le portait dans le tombeau. C'est pourquoi les parents d'un des suppliciés, voyant que la surveillance se relâchait, le détachèrent pendant la nuit pour lui rendre les derniers devoirs.

« Mais le soldat coupable d'avoir abandonné son poste, quand il vit le lendemain une croix dégarnie de son cadavre, terrifié par la crainte du supplice, alla trouver la veuve pour lui raconter ce qui se passait : « Je n'attendrai pas, dit-il, la sentence du juge et, avec cette épée, je ferai moi-même justice de ma négligence. Je ne vous demande qu'une chose : réservez ici une place à celui qui meurt pour vous ; ainsi dans ce même tombeau viendront finir deux tristes destinées : celle de votre époux et celle de votre ami. »

Mais cette femme non moins pitoyable que chaste : « Les dieux, dit-elle, ne permettront pas que j'assiste coup sur coup aux funérailles des deux hommes que j'ai le plus aimés ; mieux vaut encore mettre le mort en croix que d'être cause du meurtre du vivant. »

« Conformément à ce beau discours, elle ordonne à son amant de tirer son mari du cercueil et de l'aller clouer à la croix vacante. Le soldat s'empressa de suivre le conseil ingénieux de cette femme prudente, et, le lendemain, toute Éphèse se demandait comment diable ce mort avait bien pu s'y prendre pour aller se mettre en croix. » 

CXIII. ENCOLPE EN BUTTE AUX ASSAUTS ET DE LYCAS ET DE TRYPHÈNE PAR LA FAUTE D'UNE PERRUQUE

Cette histoire fit beaucoup rire les matelots. Quant à Tryphène, elle cachait sa rougeur (35) en penchant amoureusement son visage sur le cou de Giton. Lycas, lui, ne riait pas, mais secouant une tète indignée : « Si le gouverneur, dit-il, avait été juste, il eût fait reporter dans son tombeau cet honnête bourgeois et mettre la femme en croix. »

Sans aucun doute, c'étaient son lit souillé par moi et son navire si bien mis au pillage dans notre fuite audacieuse qui lui trottaient encore par la tête. Mais les termes du traité ne l'autorisaient pas à se souvenir, et, du reste, l'hilarité générale ne lui permettait pas de donner libre cours à sa colère.
De son côté Tryphène, toujours couchée dans les bras de Giton, tantôt couvrait son sein de baisers, tantôt rajustait les boucles de sa chevelure d'emprunt.

Quant à moi, j'étais profondément triste : j'assistais, la mort dans l'âme, à leur raccommodement ; j'en perdais le boire et le manger et je ne savais que les foudroyer de regards obliques et farouches. Chaque baiser, chaque caresse, tout ce qu'enfin imaginait une femme dévergondée me blessait au coeur. Et je ne savais si j'en voulais davantage à ce garçon de me souffler ma maîtresse, ou à cette amie qui me débauchait mon mignon. Spectacle pénible à mes yeux et plus odieux que ma captivité passée.

Pour comble, Tryphène évitait de me parler, à moi son ami, son amant jadis si cher. Giton ne me jugeait pas digne qu'il bût, suivant l'usage, à ma santé et, ce qui eût été le moins, ne daignait pas même m'adresser une parole banale ; il craignait, je crois, au moment où il rentrait en grâce, de rouvrir une cicatrice encore mal fermée.

Je ne pouvais retenir les larmes que m'arrachait la douleur, et les gémissements que je m'efforçais de dissimuler sous des soupirs m'étouffaient presque.

Tandis que je me désolais, grâce sans doute au charme artificiel que me prêtait ma perruque blonde, Lycas se sentit pris d'un renouveau d'amour pour moi. Il me reluquait avec des yeux assassins et fit même des tentatives pour être admis au temple de l'amour, moins, il est vrai, en maître qui fronce le sourcil qu'en amant qui implore une faveur. Mais en vain. Enfin, repoussé sur toute la ligne il changea son amour en fureur et se préparait à m'extorquer de force les faveurs que je lui refusais, quand Tryphène, entrant inopinément, fut témoin de sa paillardise. Décontenancé, il se rajuste et s'enfuit.

Ce spectacle ralluma les désirs de Tryphène : « A quoi rime, dit-elle, le geste effronté de Lycas ? » Elle me força à parler. Mon récit l'enflamma encore davantage et, se remémorant enfin notre vieille intimité, elle tenta de me ramener aux voluptés anciennes. Mais moi, fatigué de ces plaisirs qui s'offraient, je l'envoyai promener avec ses cajoleries.

Alors la passion contrariée la rend furieuse ; elle me provoque par ses embrassements pleins d'abandon et me presse sur son coeur avec une telle brutalité que je laissai échapper un cri. Une des servantes, accourue au bruit, n'eut aucun mal à se figurer que j'étais en train d'arracher à sa maîtresse la faveur que je venais précisément de lui refuser et, se jetant sur nous, elle rompit notre étreinte.

Tryphène, ainsi repoussée et exaspérée par son désir rentré, me repousse durement, et, après m'avoir accablé de menaces, court trouver Lycas pour l'exciter encore davantage contre moi et pour aviser avec lui aux moyens de tirer de moi une vengeance commune.

Il faut vous dire, maintenant, qu'au temps où j'étais en faveur auprès de sa maîtresse, j'étais déjà fort bien vu de cette servante : elle avait donc sur le coeur de m'avoir ainsi pincé avec Tryphène et pleurait toutes les larmes de son coeur. Je lui demandai instamment quelle était la cause de sa douleur. Après s'être fait quelque temps prier elle éclata : « Si vous avez encore du sang propre dans les veines, vous ne ferez plus aucun cas de cette peau ; si vous êtes. un homme vous plaquerez cette salope. »

Toute cette salade m'embêtait fortement, mais ce que je craignais le plus, c'est qu'Eumolpe ne s'aperçut de ce qui se passait. Ce blagueur incorrigible n'avait plus qu'à se mettre en tête de venger par une satire mes prétendus affronts ! Son zèle aveugle n'eût pas manqué de me couvrir d'un ridicule éclatant, et cette idée seule me faisait trembler.

Pendant que je me creusais la tête pour trouver le moyen de tout laisser ignorer à Eumolpe, le voilà qui entre tout à coup, n'ignorant déjà plus rien de ce qui s'était passé. Tryphène, en effet, avait tout raconté à Giton et avait cherché à prendre aux dépens du frère, une revanche de mes dédains, ce qui avait mis Eumolpe dans une rage épouvantable, et ce d'autant plus que tout ce dévergondage constituait une violation éclatante du traité signé.
Dès qu'il m'aperçut, le vieillard, après avoir plaint mon triste sort, me mit en demeure de lui expliquer comment les choses s'étaient passées. Je ne pus que lui avouer carrément les hardiesses obscènes de Lycas et les élans dévergondés de Tryphène, attendu qu'il les connaissait déjà. Mon témoignage entendu, il jure en termes formels qu'il va nous venger certainement et que les dieux sont trop justes pour que tant de crimes restent impunis.

CXIV. TEMPÊTE (36)

Pendant cette conversation, la mer devient mauvaise et des nuages, accourus de tous les coins de l'horizon, obstruent la lumière du jour. Les matelots affairés courent chacun à son poste pour soustraire les voiles aux coups de la tempête. Mais le vent, trop changeant, poussait les flots dans tous les sens et le pilote ne savait plus quelle direction prendre. Tantôt le vent nous jetait sur la Sicile, tantôt l'Aquilon qui règne en maître sur les côtes d'Italie tournait ici puis là notre navire, jouet de sa fureur. Et, chose plus dangereuse que toutes les rafales, subitement des ténèbres si épaisses étouffèrent le jour que le pilote ne voyait même plus la proue de son navire.

Mais, miracle ! quand la tempête battit son plein, voilà Lycas, suant la peur, qui, tendant vers moi des mains suppliantes, s'écrie : « Encolpe, viens à notre aide dans ce péril extrême ! Rends-moi, rends au navire le voile et le sistre d'Isis. Je t'en supplie, sois pitoyable, toi qui au fond as un bon coeur. »
Mais un coup de vent le jette à la mer criant encore ; il reparaît ; enfin le tourbillon l'entraîne et il s'engloutit dans le gouffre béant.
A la hâte, quelques esclaves fidèles entraînent Tryphène, la jettent dans la barque avec le meilleur de son bagage et la sauvent ainsi d'une mort imminente.

Quant à moi, penché sur Giton, je m'écriai en pleurant :

« Oui, notre amour méritait que les dieux nous unissent dans un même trépas, mais la fortune cruelle ne nous accorde pas cette consolation. Vois les flots qui renversent le navire, vois cette mer irritée qui va rompre notre étreinte. Si donc tu as aimé vraiment ton Encolpe, donne-lui un baiser, pendant qu'il en est encore temps. Ravissons cette suprême joie à la mort qui nous guette. »

Aussitôt Giton ôte sa robe, et s'enveloppant dans ma tunique, offre sa tête à mes baisers, et craignant que, même ainsi enlacés, les flots jaloux ne viennent nous séparer, il nous lie ensemble avec sa ceinture. « S'il ne nous reste pas d'autre recours, nous sommes certains du moins, dit-il, que la mer nous portera longtemps ensemble ; peut-être même, pitoyable, nous accordera-t-elle d'échouer tous deux au même rivage : alors quelque passant, obéissant à une banale pitié, nous ensevelira sous un seul tas de pierres, ou, tout au moins, les flots irrités nous recouvriront d'un sable oublieux. »

Je laisse Giton nouer ces liens suprêmes, et, comme déjà couché sur le lit funéraire, j'attends une mort que je ne crains déjà plus.

Cependant, la tempête achève l'oeuvre imposée par le destin et disperse tous les agrès du vaisseau : mâts, gouvernail, câbles, rames, tout est emporté ; il ne reste qu'une masse grossière et informe qui s'en va, e