RETOUR À L’ENTRÉE DU SITE - Aristophane, le joyeux réactionnaire ( BCS) - ANTHOLOGIE : DE LYSISTRATA À PLOUTOS
ARISTOPHANE
Anthologie comique
1. Des Acharniens aux Oiseaux
SOMMAIRE
- Le poète, défenseur de sa cité
- Hymnes à Poséidon et à Athéna
- Chien en procès !
- De l'avantage d'être un oiseau
(425)
Vue de la Pnix à Athènes
La scène se passe à Athènes sur la Pnix, la demeure de Dicéopolis et sur le marché
1-42 : Sur la Pnix, Dicéopolis évoque avec tristesse le désintérêt que portent les Athéniens à la chose publique ainsi qu’à la conclusion de la paix.
43-60 : les citoyens arrivent sur la Pnix pour débattre à l’appel d’un héraut qui, d’emblée, exclut de l’assemblée Amphithéos qui veut aller à Sparte négocier la paix.
61-90 : arrivée des ambassadeurs athéniens qui reviennent de Perse et qui prétendent avoir ramené un des proches du Grand Roi.
91-124 : Dicéopolis dénonce cette mise en scène honteuse selon lui.
125-133 : Dicéopolis décide, sans l’accord de l’assemblée, d’envoyer Amphithéos à Sparte en vue de conclure la paix.
134-174 : Un ambassadeur Théoros annonce que le roi des Bulgares offre à Athènes le secours de quelques guerriers à vrai dire peu recommandables.
175-203 : Amphithéos revient de Sparte avec la promesse de la paix. Joie de Dicéopolis.
204-279 : le chœur des charbonniers d’Acharnes apprenant avec colère l’accord conclu avec Sparte viennent espionner Dicéopolis qui célèbre les Dionysies champêtres.
280-392 : les charbonniers attaquent Dicéopolis mais, menaçant de poignarder un sac de charbon, notre héros parvient à désarçonner les Acharniens.
393-556 : Après avoir emprunté à Euripide quelques accessoires utilisés par ses héros tragiques, Dicéopolis prononce un discours dénonçant les va-t-en-guerre.
557-627 : un général nommé Lamachos devient pacifiste. Bientôt, le chœur des Acharniens se rallie à l’idée de la paix.
628-664 : parabase. Éloge du poète comique et dénonciations par le coryphée des fautes des Athéniens.
719-728 : la paix revenue, Dicéopolis reprend ses activités marchandes et installe son marché.
729-859 : un Mégarien victime de la famine échange de l’ail et du sel contre deux truies malgré le conseil perfide d’un délateur.
860-958 : un Thébain arrive avec de riches victuailles. Dicéopolis lui offre un délateur contre une anguille.
959–1016 : Dicéopolis qui a refusé de donner son anguille à Lamachos prépare un festin.
1017-1068 : un paysan ruiné à cause des Béotiens conjure Dicéopolis de lui confier un peu de paix mais ce dernier refuse. Par contre une femme dont le mari est toujours à la guerre lui fait la même demande en l’attendrissant bien davantage.
1069-1142 : Lamachos s’apprête à partir au combat. Comme si de rien n’était, Dicéopolis prépare son festin.
1143-1234 : bientôt, Lamachos blessé, revient avec Dicéopolis qui, en compagnie de deux belles jeunes filles, chante les joies de l’amour et du vin. La pièce s’achève par l’éloge de notre héros que le chœur porte triomphalement.
Amphithéos
Tout fougueux je venais t’apporter cette paix
Quand ces vieux durs à cuire ont flairé mes projets.
Ah ! crois-moi, ce sont là de sacrés entêtés,
D’acharnés Acharniens, d’impossibles gaillards,
Du sacré bois d'érable issu de Marathon.
Et voilà ce qu’en chœur m’ont vomi ces braillards :
« Salaud ! Faire la paix quand nos vignes sont sciées ! »
Et pendant tout ce temps, ils ramassaient des pierres.
Moi, je prenais la fuite et les laissaient crier.
Dicéopolis
Laisse-les ! Ainsi donc, tu apportes la paix ?
Amphithéos
Bien entendu ! Et même en un triple exemplaire.
En premier lieu, goûte à la paix de cinq années.
Dicéopolis
Beurk !
Amphithéos
Qu'as-tu à dire ?
Dicéopolis
Elle est loin de me plaire !
Elle sent le goudron et les vaisseaux de guerre.
Amphithéos
Eh bien, prends celle-ci ! Elle est de dix années.
Dicéopolis
Oh que non ! Elle sent fort la diplomatie,
Comme un relent d’alliés qui se font maltraiter.
Amphithéos
Une paix de trente ans, et sur terre et sur mer.
Dicéopolis
Holà ! par Dionysos, fameuse à déguster !
Nectar et ambroisie ! Une joie nous enivre
Rien qu’à la seule idée d'éviter la corvée :
La préparation de trois journées de vivres.
À ma bouche elle dit : « Va à ta fantaisie ! »
Oui, je bois cette paix, je vais la siroter.
Bonjour aux Acharniens ! Moi, j’arrête la guerre
Et je rentre chez moi fêter les Dionysies.
LE POÈTE, DÉFENSEUR DE LA CITÉ
Ce poète vous a porté un satané secours :
Oui, grâce à lui, vous vous méfiez des discours
Étrangers, n'êtes plus ouverts aux flatteries ;
Surtout, vous n'êtes plus de pauvres abrutis.
Jadis, vos délégués, par simple duperie,
Aimaient vous appeler « le peuple couronné
De violettes ». Nommés d'une telle manière,
Vous aimiez vous dresser sur la pointe du cul.
De plus, afin de vous chatouiller encor plus,
On vous parlait de la cité brillante : Athènes !
Avant, il suffisait que la ville illumine,
Qu'elle jette ses feux, pareille à la sardine
Pour vous embobiner. C'est l'un de ses bienfaits.
Puis il vous a montré comment notre régime
Est vu par les alliés : ceux-ci, notons-le bien,
Veulent voir un auteur qui a cette vertu
De toujours parler vrai à la foule athénienne,
Et ce, malgré le fait qu'ils nous versent tribut.
Eh oui ! sa renommée s'est répandue fort loin.
Le Grand Roi, qui parlait aux Lacédémoniens,
Leur demanda le nom du peuple critiqué
Par moi, Aristophane, ajoutant que c'était
Le plus puissant, qu'avec un pareil conseiller,
Par elle ce conflit devrait être gagné.
Porte-moi la corbeille, ô fille, avec joliesse,
Surtout, que ton visage ait l'air le plus modeste.
Tu feras le bonheur de ton futur époux
Et tu lui donneras de bien gentils minous !
En route, maintenant ! Regarde autour de toi !
Prends garde qu'un coquin ne rafle tes bijoux.
Xanthias ! Avec l'ami, aie soin de tenir droit
Ce phallus ! Quant à moi, je vais interpréter
L'hymne phallique. Et toi, femme, reste là-haut,
Sur la terrasse : il faut que tu nous voies partir.
En route, ô doux Phallès, amateur de bombance,
Compagnon de Bacchos, le dieu tant affamé
De femmes très jolies, de garçons raffinés ;
Je vais te saluer, puisque me revoici
Dans mon village après une aussi longue absence :
Ah ! j'ai fini mon temps, j'ai tiré mes cinq ans,
Je me suis conclu pour moi-même une paix :
Du moindre des soucis me voici délivré.
Il est quand même plus attrayant de surprendre
Thratta la bûcheronne en train de voler mon bois,
De la saisir, de la soulever, et puis quoi !
De la bécoter dur, de la dénoyauter !
Phallès, un petit coup ! Nous boirons à la paix
Dès que les premiers feux du matin paraîtront ;
Et puis, sous le manteau de notre cheminée,
Après avoir bien bu, nous suspendrons très haut
Ce sacré bouclier.
Le héraut
Ordre d'état-major : aujourd'hui tu t'en vas !
Allons, mets ton panache ! Oui, il faut au plus vite
Courir malgré ce temps jusqu'aux lieux frontaliers :
Avec d'autres soldats tu devras surveiller.
On m'a dit que des Béotiens profiteraient
De la Fête aux Chaudrons pour lancer quelques raids.
Lamachos
Ces gens d'état-major ! Ah ça ! ils sont nombreux
Mais qu'ils sont tous mauvais, qu'ils sont calamiteux !
Je ne vais pas pouvoir jouer un petit peu !
Dicéopolis
Quelle témérité lamacho-belliqueuse.
Lamachos
Tu te paies le museau d'un homme infortuné.
Dicéopolis
Veux-tu battre Géryon au quadruple plumet ?
Lamachos
Aïe ! Aïe ! Quel ordre vient-on me signifier ?
Le Messager
Eh ! Dicéopolis, grouille-toi de manger !
Allons ! Prends ton litron ainsi que ton panier.
Le prêtre de Bacchos te convie ! Vite enfin !
On n'attend plus que toi ! Tout est prêt, lits, coussins
Couronnes, pains au miel, galettes et parfums.
Chansons pour le banquet, les nénéttes aussi !
Lamachos
Malheureux que je suis !
Dicéopolis
Voilà ce qui arrive
Quand la rude Gorgone est sur le bouclier !
Toi, (à son esclave) ferme la porte et emballe mon dîner !
Lamachos
Gamin, mon baluchon, je veux que tu l'apportes.
Dicéopolis
Gamin, apporte-moi mon panier plein de viandes.
Lamachos
Gamin, du sel au thym, et puis quelques oignons.
Dicéopolis
Quelle horreur, les oignons ! Pour moi, c'est du poisson.
Lamachos
Et puis pour moi, jeune homme, un peu de salaison.
Dicéopolis
Pour moi, gamin, je veux une viande bien grasse.
Que je cuirai sur place.
Lamachos
Va chercher mes plumets
Que je les mette au casque
Dicéopolis
Ô grives, ô pigeons.
Lamachos
Cette plume d'autruche, elle est blanche, dis donc !
Dicéopolis
Cette chair de pigeon, qu'elle est belle et dorée !
Lamachos
Cesse de te moquer de mon équipement !
Dicéopolis
Cesse de regarder mes grives ardemment !
Lamachos
Eh ! passe-moi l'étui pour mettre mes panaches.
Dicéopolis
Toi, passe-moi le plat : un civet de lapin.
Lamachos
Les mites ont bouffé ces plumes, pas malin !
Dicéopolis
En guise de hors-d'œuvre, il y a ce ragoût.
Lamachos
C'est fini maintenant, arrête ton bagout !
Dicéopolis
Je ne te parle pas, je parle à ce garçon.
Parions ! Et Lamachos nous servira d'arbitre.
Quel est donc le meilleur ? Grives ou sauterelles ?
Lamachos
Tu es d'une insolence !
Dicéopolis
Il veut des sauterelles...
Lamachos
Esclave, sors ma lance, apporte-la ici !
Dicéopolis
Esclave, mon cordon à saucisses, merci !
Lamachos
Allons, tirons la lance hors du fourreau, tiens bon !
Dicéopolis
Toi aussi, mon gamin, tiens ferme, déroulons !
(Il déroule une énorme saucisse)
Lamachos
Esclave, les supports du bouclier, plus vite !
Dicéopolis
Moi, ceux de l'estomac : ces petits pains grillés.
Lamachos
Plus vite ! Apporte-moi l'orbe du bouclier.
Dicéopolis
Vite ! La tartelette au fromage fondant.
Lamachos
Ah ! pour nos bonnes gens, ta blague est bien fadasse.
Dicéopolis
Mais pour nos bonnes gens, ce gâteau de fromage
Est vraiment succulent.
Lamachos
Gamin, verse un peu d'huile :
Je vois sur le métal un homme sans vertu.
Dicéopolis
Et toi, astique au miel car j'y vois ce malin
Faisant la nique à Lamachos le Gorgosien.
Lamachos
Gamin, apporte-moi ma cuirasse de guerre.
Dicéopolis
Moi, je veux ma cuirasse, une cruche de vin.
Lamachos
Contre les ennemis, j'en aurais bien besoin.
Dicéopolis
J'en aurais bien besoin lorsque nous trinquerons.
Lamachos
Attache les courroies du bouclier, gamin.
Dicéopolis
Gamin, ficelle-moi ce paquet de mangeaille.
Lamachos
Moi, je vais me charger le dos de tout cela.
Dicéopolis
Moi, je prends mon manteau et je m'en vais de là.
Lamachos
Toi, prends mon bouclier et partons sur le champ.
Ah ! par les dieux ! Il neige et je claque des dents.
Dicéopolis
Mais on a cet en-cas ! On ne claquera pas
Au moins de l'estomac !
Lamachos
Souffrances infinies, effrayantes, ineffables !
Je me meurs sous le coup de la lance ennemie;
Mais le destin, de loin le plus insoutenable,
C'est qu'il me voit ainsi, le Dicéopolis,
Confondu de douleurs, et qu'il puisse narguer
Sans honte mes malheurs.
Dicéopolis
(entrant avec eux femmes autour de lui)
Touchez-moi ces nichons !
C'est ferme, c'est pareil à d'onctueuses pommes.
Ah ! mes jolies, encore un baiser bien profond,
Un baiser bien mouillé : j'ai vidé la bouteille
Le premier !
Lamachos
Ah ! funeste est cette circonstance
Elle fait augmenter mes terribles souffrances !
Dicéopolis
Ah ! bonjour, Lamachos, mon charmant cavalier !
Lamachos
Que mon mal est obtus !
Dicéopolis
Pourquoi me touches-tu ?
Lamachos
Ah ! la douleur me mord !
Dicéopolis
Hé, là ! Tu me mordilles.
Lamachos
Au combat, j'ai payé un écot sans pareil !
Dicéopolis
On ne paie pas ! Et vive la dive bouteille !
Lamachos
Io, io Péan !
Dicéopolis
Ce n'est pas sa fête pourtant !
Lamachos
Allons, soutenez-moi, mes merveilleux amis !
Dicéopolis
Soutenez, mes chéries, le membre que voici !
Tirez-le jusqu'à vous...
Lamachos
J'ai terrible migraine !
Quel choc sur le caillou ! Ah ! je perds connaissance !
Dicéopolis
Allons, plus vite au pieu ! Je m'en vais enfourcher
Nos gracieuses pépées !
Lamachos
Vite, le médecin !
Dicéopolis
Qu'on m'amène au jury des trinqueurs de bons crus !
Où est le roi ! Veuillez me passer l'outre à vin !
Lamachos
Cette lance aiguisée a transpercé mon corps.
Dicéopolis (montrant son outre)
Voyez, je l'ai vidée ! Hourra pour le plus fort !
(Il la lance au Coryphée)
Le Coryphée
Mais c'est qu'il a raison ! Gloire au triomphateur !
Dicéopolis
J'ai tout bu : c'était là le plus corsé des vins !
Le Coryphée
Bravo, noble héros ! Garde ton outre et viens !
Dicéopolis
Escortez-moi en chœur ! Hourra pour le vainqueur !
Le Chœur
Nous allons t'escorter sous nos ovations !
Bravo pour les vainqueurs ! Vive l'outre de vin
Et vive les buveurs !