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ELEGIA I.
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ÉLÉGIE I.
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Æmula
cur cessas finem properare Senectus,
Cur et in hoc fesso corpore
tarda sedes?
Solve, precor, miseram tali de carcere vitam:
Mors est jam requies, vivere pœna mihi.
Non sum qui fueram; periit pars maxima nostri:
Hoc quoque quod superest, languor et horror habet.
Lux gravis in luctu, rebus
mœstissima lætis;
Quodque omni est pejus funere, velle mori. |
Pourquoi,
vieillesse odieuse, pourquoi ne pas hâter la fin de ma carrière?
Pourquoi demeurer obstinément dans ce corps abattu? Ah! je t’en conjure,
délivre ma vie de cette prison affreuse: car la mort est un repos pour
moi, vivre est un tourment. Je ne suis plus ce que j’étais; je survis à
la meilleure partie de mon être; ce qui en reste languit et déplaît. Le
jour me pèse dans l’infortune, et il empoisonne pour moi le bonheur
même. Oui, il est un mal plus triste que le trépas; c’est de vouloir
mourir. |
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Dum
juvenile decus, dum mens sensusque manebat,
Orator toto clarus in orbe fui.
Sæpe pœtarum mendacia dulcia finxi,
Et veros titulos res mihi ficta dedit.
Sæpe perorata percepti lite
coronam,
Et data sunt lingu præma digna meæ;
15
Quæ cum defunctis jam sunt immortua membris,
Heu! senibus vitæ portio quanta manet! |
Tandis
que la fraîcheur de la jeunesse activait en moi l’âme et la pensée, je
fus célèbre dans tout l’univers par mon éloquence. Poète, je créai
souvent de doux mensonges, et je dus à la fiction des titres réels à la
gloire. Orateur, j’ai cueilli au barreau des couronnes nombreuses, et
plus d’une fois je reçus la juste récompense de mes accents. Mais
aujourd’hui tout est mort dans mes membres glacés: car, hélas! qu’elle
est légère, la part du vieillard à la vie! |
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Nec
minor his aderat sublimis gratia formæ
Quæ vel si desint cetera,
muta placet.
Quin etiam virtus fulvo pretiosior aura,
Per quam præclarum plus micat ingenium.
Si libuit celeres arcu tentare sagittas,
Occubuit telis præda petita meis.
Si placuit canibus densos circumdare saltus,
Prostravi multas non sine laude feras.
Dulce fuit
madidam si fors versare palæstram,
Implicui validis lubrica membra toris.
Nunc agili cursu cunctos anteire solebam:
Nunc
tragicos cantus exsuperare meo.
Augebat meritum dulcis mixtura bonorum
Ut semper varium plus micat artis opus.
Nam quæcumque solent per se perpensa placere,
Alterno potius vincta decore placent. |
Alors
encore j’avais cette taille riche et élevée qui plaît à défaut même de
bien d’autres avantages, et cette fleur de santé plus précieuse que
l’or, et qui rehausse l’éclat du génie. Quand j’ai voulu essayer sur mon
arc mes flèches rapides, ma proie est tombée sous mes coups. Si j’ai
préféré environner de mes chiens d’épaisses forêts, j’ai renversé, et
non sans gloire, de nombreuses victimes. Si j’ai voulu par un caprice
tenter une pénible lutte, j’ai pu saisir des membres glissants et les
étreindre dans mes bras nerveux. Tantôt je dépassais tous mes rivaux
dans ma course agile; tantôt j’étouffais sous les miens leurs chants
tragiques. L’heureux mélange de tant de qualités rehaussait encore leur
mérite, comme l’art brille davantage sous mille formes variées. Tout ce
qui a coutume de plaire, quand on le considère en lui-même, plaît mieux
encore, quand il emprunte un nouvel éclat aux objets qui l’entourent. |
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Has
inter virtutis opes,
tolerantia rerum
Spernebat cunctas insuperata minas.
Vertice nudato ventos pluviasque ferebam:
Non mihi
solstitium, non grave frigus erat.
Innabam gelidas Tiberini gurgitis undas;
Nec metui dubio credere membra freto.
Quamvis exiguo poteram requiescere somno,
Et quainmvis modico membra fovere cibo:
At si me subito vinosus repperit hospes,
42 Aut fecit
lætus sumere vina dies;
Cessit et ipse pater Bacchus, stupuitque bibentem,
Et quicumque solet vincere, victus abit.
Haud facile est animum
tantis inflectere rebus,
Ut res oppositas mens ferat una duas.
Hoc quoque virtutum quondam certamine magnum
Socratem palmam promeruisse ferunt.
Hinc etiam rigidum memorant valuisse
Catonem:
Non res in vitium, sed male facta cadunt. |
A tous ces
dons de la nature se joignait un tempérament invincible qui méprisait
tout atteinte. Je supportais tête nue et le vent et la pluie; ni le
froid ni les chaleurs du solstice ne pouvaient m’accabler; j’affrontais
au cœur de l’hiver les eaux glacées du Tibre, et j’osais me confier à la
mer en courroux. Le moindre sommeil me reposait de mes fatigues, la
moindre nourriture rendait à mon corps sa vigueur. Mais si je
rencontrais tout à coup un hôte qui aimât à boire, ou si un jour de fête
me faisait prendre la coupe eu main, Bacchus, étonné de mon ardeur, me
cédait lui-même la victoire, et l’athlète, vingt fois victorieux, se
retirait vaincu. C’est une entreprise difficile, de plier son âme à de
tels exercices, et de l’accoutumer ainsi à deux choses opposées. C’est,
dit-on, ce concours de toutes les qualités qui mérita jadis à Socrate la
palme sur ses rivaux; c’est lui qui fit la gloire du rigide Caton. Le
vice n’est pas dans la chose même, mais dans l’abus qu’on en peut faire. |
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Intrepidus,
quæcumque forent, ad utrumque
ferebar:
Cedebant animo tristia cuncta meo.
Pauperiem, modico contentus, semper amavi;
Et rerum dominus, nil
cupiendo, fui.
Tu me sola tibi subdis, miseranda senectus,
Cui cedit quidquid vincere cuncta potest.
In te corruimus; tua sunt quæcumque fatiscunt:
Ultima quæque tuo conficis ipsa malo. |
Résigné
à tout événement, je parcourais les extrêmes sans faiblir, et le malheur
le cédait toujours à mon courage. Content de peu, j’aimais la pauvreté;
je n’avais point de désirs, et je n’en étais que plus riche. Toi seule,
Vieillesse affreuse, tu me soumets à tes lois car tu fais plier tout ce
qui n’a connu que le triomphe. Nous échouons contre tes écueils; car
tout ce qui périt est ton ouvrage, et tu finis toujours par tout écraser
de tes fléaux. |
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Ergo
his ornatum mentis
provincia tota
Optabat
natis me sociare suis:
Sed mihi dulce magis resoluto vivere collo,
Nullaque conjugii vincula grata pati.
Ibam per mediam
venali corpore Romam,
Spectandus cunctis undique virginibus.
Quæque peti poterat, fuerat vel forte petita,
Erubuit vultus visa puella meos,
Et nunc subridens latebras fugitiva petebat,
68 Non tamen
et fugiens, tota
latere volens,
Sed magis ex aliqua cupiebat parte videri,
Lætior hoc multo, quod male tecta foret. |
Quand
je brillais de tant de qualités, l’Italie entière me désirait pour époux
à ses filles: mais il m’était plus doux de vivre en liberté, et de
n’avoir pas même à porter les liens charmants de l’hymen. On me voyait
dans Rome promener de tous côtés ma beauté aux yeux de la vierge
modeste. Celle qui espérait un regard, ou qui, par hasard, l’attirait,
se mettait à rougir, quand ma vue se portait sur elle. Alors elle fuyait
en souriant dans quelque retraite : mais elle ne voulait pas que sa
fuite la dérobât tout entière; elle désirait plutôt se laisser
apercevoir de quelque côté, et sa joie redoublait, dès qu’elle pouvait
être aperçue. |
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Sic
cunctis formosus ego, gratusque videbar
Omnibus, et sponsus sic
generalis eram.
Sed tantum sponsus: nam me natura pudicum
Fecerat, et casto pectore durus eram.
Nam dum præcipuæ cupio me jungere formæ,
Permansi viduo frigidus usque toro.
Omnis fœda mihi, atque omnis mihi rustica visa est,
Nullaque conjugio
digna puella meo.
Horrebam tenues, horrebam corpore pingues:
Nec mihi grata brevis, nec mihi longa fuit.
Cum media tantum dilexi ludere forma:
Major enim mediis gratia rebus inest.
Corporis has nostri mollis lascivia partes
Incolit: has sedes mater Amoris habet.
Quærebam gracilem, sed quæ non macra fuisset:
Carnis ad officium carnea membra placent.
Sit quod in amplexu delectat stringere corpus,
Ne lædant pressum quælibet ossa latus.
Candida contempsi, nisi quæ suffusa rubore
Vernarent propriis ora serena rosis.
Hunc Venus ante alios sibi vindicat ipsa colorem,
Diligit et florem
Cypris ubique suurn.
Aurea cæsaries, demissaque lactea cervix
94 Vultibus
ingenuis, visa decere magis.
Nigra supercilia, et frons libera, lumina nigra,
Urebant animum sæpe notata meum.
Flammea dilexi modicumque tumentia labra,
Quæ gustata mihi, basia .plena darent.
In tereti collo visum est pretiosius aurum,
Gemmaque judicio plus radiare meo. |
C’est
ainsi que ma beauté me faisait aimer et chérir de toutes les femmes qui
me désiraient pour époux. Je n’ai point profité d’un tel avantage: car
la nature m’avait fait chaste, et j’en étais devenu insensible. Mais
surtout je ne voulais m’unir qu’à une beauté parfaite: aussi ma couche
demeura toujours froide et solitaire. Il n’est point de femme qui ne
m’ait paru sans attraits, sans grâces, et indigne de fixer enfin mes
vœux. J’avais en horreur et trop de maigreur et trop d’embonpoint; je
n’aimais une taille ni trop élevée, ni trop petite; mais je demandais à
l’Amour un milieu entre ces deux excès, puisque c’est là que se trouve
toujours le plus de grâce, puisque c’est là qu’habile, dans notre corps,
la volupté la plus douce, et que réside la mère elle-même des Amours. Je
voulais quelque chose de svelte, mais sans maigreur: car on aime, aux
jeux de Vénus, des membres pleins de chair et un corps que l’on presse
avec délices dans ses bras, sans qu’un os malencontreux vous blesse.
J’ai dédaigné la blancheur du lis, quand une rougeur aimable n’y
répandait pas les roses et tout l’incarnat du printemps : car c’est le
mélange que Cypris préfère à tout autre, et elle aime à retrouver
partout sa fleur chérie. Une blonde chevelure, des épaules de neige, des
traits pleins de candeur m’ont paru souvent préférables; mais, d’autres
fois, des sourcils d’ébène, un front découvert et un œil noir attiraient
mes regards et brûlaient ma poitrine. J’aimais encore des lèvres de
corail et légèrement gonflées, qui opposassent à mes baisers une douce
résistance. L’or me paraissait plus précieux sur un cou, d’albâtre, et
la perle y étincelait de plus de feux. |
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Singula
turpe seni quondam quæsita referre,
Et quod tunc decuit, jam modo crimen habet.
Diversos diversa juvant: non omnibus annis
Omnia conveniunt : res prius apta, nocet.
Exsultat levitate puer, gravitate senectus:
Inter utrumque manens stat juvenile decus.
Hunc tacitum tristemque decet; fit carior ille
Lætitia, et linguæ garrulitate suæ.
Cuncta trahit secum vertitque volubile tempus,
Nec patitur certa currere quæque vita.
Nunc quia longa mihi gravis est et inutilis ætas,
Vivere quum nequeam, sit mihi posse mon.
O quam dura premit miseros
conditio vitæ!
Nec mors humano subjacet arbitrio.
Dulce mon miseris; sed mors optata recedit:
At quum tristis erit, præcipitata venit. |
C’est
une honte pour un vieillard de rappeler ainsi ce qu’il aimait autrefois;
et ce qui fit alors sa gloire, ne lui mérite plus que le blâme. Chaque
époque a son caractère, tout ne convient pas à tout âge; ce qui est le
charme de l’un, nuit à l’autre. L’enfant plaît par sa légèreté même, et
le vieillard par la gravité, tandis qu’un sage milieu se fait applaudir
dans le jeune homme. On aime chez un vieillard le silence et un air
réfléchi: on préfère, chez, la jeunesse, une gaîté folâtre et son
babillage éternel. Tout s’enfuit, tout change avec le temps, et, dans sa
course mobile, jamais il n’a permis de suivre constamment la même route.
Maintenant que de longs jours me sont lourds et inutiles, puisque je ne
puis vivre, ah! du moins, que je puisse mourir! Mais quelle loi affreuse
accable l’infortune sous le poids de la vie? La volonté de l’homme ne
peut rien sur la mort. Le malheureux l’appelle et elle se refuse à ses
vœux; mais qu’elle soit un supplice, et elle accourt à pas précipités. |
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Me
vero heu! tantis defunctum partibus ohm,
Tartareas vivum constat inire vias.
Jam minor auditus, gustus minor, ipsa minora
120 Lumina;
vix tactu noscere certa queo;
Nullus dulcis odor, nulla est mihi grata voluptas:
Sensibus expertem quis superesse putet?
En Lethæa meam subeunt
oblivia mentem,
Nec confusa sui jam meminisse potest.
Ad nullum consurgit opus, cum corpore languet,
Atque intenta suis obstupet ipsa mails.
Carmina nulla cano : cantandi summa voluptas
Effugit, et vocis gratia vera perit.
Non fora sollicito, nec blanda pœmata fingo;
Litibus
aut rabidis commoda duta sequor.
Ipsaque me species quondam dilecta reliquit,
Et videor formæ mortuus esse meæ.
Pro niveo rutiloque prius, nunc inficit ora
Pallor, et exsanguis funereusque color.
Aret sicca cutis, rigidi stant undique nervi,
Et lacerant uncæ
scabrida membra manus.
Quondam ridentes oculi, nunc fonte perenni
Deplangunt pœnas nocte dieque suas.
Et quos grata prius ciliorum serta tegebant,
Desuper incumbens hispida silva premit;
Ac velut inclusi cæco conduntur in antro:
Nescio quid torvum seu furiale
vident.
Jam pavor est vidisse senem; nec credere possis
Hunc hominem, humana qui ratione caret. |
Pour
moi, qui ai perdu déjà tant de parties de mon être, je vis encore,
hélas! et j’éprouve toute l’horreur du trépas. Le goût, l’ouïe, la vue
elle-même, tout s’affaiblit en moi. Le tact me laisse à peine
reconnaître avec certitude. Point d’odeur qui me plaise, point de
volupté qui me ranime: est-ce donc vivre, grands dieux! que de vivre
privé de tous les sens? L’oubli du Léthé s’empare encore de mon
intelligence. Voilée désormais, elle se souvient à peine d’elle-même;
aucune idée ne la réveille; elle languit avec le corps, et s’étonne avec
effroi des maux qui l’oppriment. Aujourd’hui, j’ai renoncé aux chansons:
car ce plaisir si vif s’est évanoui, et ma voix a perdu son harmonieuse
pureté. J’ai renoncé au charme des vers, et je ne parais plus au
barreau, à moins qu’un besoin impérieux ne me fasse enrager après
quelque procès. J’ai perdu cet extérieur même, qui fit autrefois mon
orgueil, et je parais mort à ma beauté. Ce teint de neige et de rose est
souillé aujourd’hui par une pâleur affreuse, présage d’épuisement et de
deuil. Ma peau se gerce et se dessèche; mes nerfs se raidissent dans
tout mon corps, et mes membres décharnés sont déchirés chaque jour sous
ma main et mes ongles. Mes yeux, jadis riants, sont maintenant une
source continuelle de larmes, qui s’épanche nuit et jour sur mon
infortune. Au lieu des gracieux contours qui les recouvraient, une forêt
de poils informes tombe sur eux et les cache, comme s’ils étaient
enfermés dans les profondeurs d’un antre obscur, et de là s’échappe je
ne sais quel regard de bête fauve ou de furie. On tremble aujourd’hui
d’apercevoir mes traits; on ne peut regarder comme un homme celui qui a
perdu l’intelligence humaine. |
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Si
libros repeto, duplex se littera findit;
146 Largior
occurrit pagina nota mihi.
Claram per nebulas videor mihi cernere lucem;
Nubila sunt oculis ipsa serena meis.
Eripitur sine nocte dies : caligine cæca
Septum Tartareo quis neget esse loce?
Talia quis demens homini persuaserit
auctor
Ut cupiat, voto turpior esse suo?
Jam subeunt morbi, subeunt discrimina mille:
Jam dulces epulæ deliciæque nocent..
Cogimur a gratis animum suspendere rebus;
Atque ut vivamus, vivere desinimus.
Et jam me, dudum cui nulla adversa nocebant,
Ipsa, quibus regimur,
nunc alimenta gravant.
Esse libet saturum, saturum mox esse pigebit:
Præstat ut abstineam, ast abstinuisse nocet.
Que modo profuerat, contraria redditur esca:
Fastidita jacet, quæ modo dulcis erat.
Non Veneris, non grata mihi suni munera Bacchi,
Nec quidquid vitæ fallere damna solet.
Sola jacens natura manet, quæ sponte per boras
Solvitur, et vitio carpitur ipsa suo.
Nec toties experta mihi medicamina prosunt,
Non ægris quidquid ferre solebat opem.
Sed cum materia pereunt quæcumque parantur,
Fit magis et damnis tristior urna meis.
Non secus instantem cupiens fulcire ruinam,
Diversis contra nititur objicibus
173 Donec
longa dies, omni compage soluta,
Ipsum cum rebus subruat auxilitim. |
Si
je reprends mes livres, chaque lettre me paraît double, et jusqu’à ma
page favorite se présente plus large. Je crois voir à travers les nuages
un jour serein car le nuage paraît à mes yeux un ciel pur. Quelquefois
le jour m’abandonne en plein midi; et alors, quand les ténèbres
m’enveloppent, qui me nierait plongé d’avance dans le Tartare? Où est
l’insensé qui conseille à l’homme de désirer la vieillesse? vœu
déplorable! Mais la vie qu’il appelle l’est cent fois plus. Les maladies
s’avancent; mille dangers nous entourent; la table même et tous les
plaisirs nous ruinent. Il faut alors arracher son âme à tout ce qui
plaît, et cesser de vivre, pour conserver sa vie. Moi, à qui jamais un
mets ne fut contraire, aujourd’hui le régime le plus doux me fatigue.
J’ai faim, et bientôt je me plaindrai d’avoir mangé; je reste sur mon
appétit, et j’en éprouve du malaise. La nourriture qui me fut naguère
utile, me devient contraire, et celle que j’aimais tant ne m’inspire
plus que du dégoût. Ni Vénus, ni Bacchus, ni tout ce qui a coutume de
tromper nos ennuis, ne m’offre à présent aucun charme. Chez moi, la
nature languit abandonnée; elle se dissout d’elle-même d’heure en heure,
et se ruine par sa propre faute. Les remèdes dont j’éprouvai souvent
l’énergie, ne peuvent rien; tout ce qui porte ordinairement quelque
secours aux malades, demeure impuissant; l’art succombe, quand la nature
périt, et le trépas toujours si triste le devient encore plus par tant
de pertes. Ainsi un homme, pour soutenir un édifice qui menace ruine,
lutte et entasse étais sur étais: mais le temps délie bientôt toute la
machine, et écrase sous les débris tout ce qui voulait en prévenir la
chute. |
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Quid,
quod nulla levant animum spectacula rerum,
Nec mala tot vitæ dissimulare licet.
Turpe seni
vultus nitidi, vestesque decor,
Atque etiam est ipsurn vivere turpe senem.
Crimen amare jocos, crimen convivia, cantus:
O miseri, quorum gaudia crimen habent!
Quid mihi divitiæ? quarum si dempseris usum,
Quamvis largus opum, semper egenus ero.
Imo etiam pœna est partis incumbere rebus,
Quas quum possideas, est violare nefas.
Non aliter sitiens vicinas
Tantalus undas
Captat, et appositis abstinet ora cibis.
Efficior custos rerum magis ipse mearum,
Conservans aliis quæ periere mihi:
Sicut in auricomis pendentia plurimus hortis
Pervigil observat
non sua poma draco.
Hinc me sollicitum torquent super omnia curæ;
Hinc requies animo non datur ulla meo.
Quærere quæ nequeo, sem per
retinere laboro,
Et retinens semper, nil tenuisse puto. |
Est-il
au moins quelque spectacle qui puisse consoler le vieillard, ou lui
est-il permis de chercher à voiler tant de maux? C’est une honte pour
lui, de soigner sa figure ou ses habits, et on lui reproche même de
vivre encore. On lui fait un crime d’aimer les jeux, les festins et les
danses; on nous blâme, infortunés que nous sommes, du moindre plaisir.
Que m’importent les richesses, si vous m’en ôtez la jouissance? N’est-ce
pas rester pauvre au milieu de tous les biens? Que dis-je? c’est
un supplice de veiller sur des trésors que l’on possède, mais auxquels
on ne saurait toucher sans un sacrilège. Nouveau Tantale, je poursuis
dans ma soif brûlante l’eau qui m’entoure, et il me faut jeûner sans
cesse au milieu des mets les plus exquis. Gardien plutôt que maître de
mes richesses, je conserve pour autrui ce qui n’existe plus pour moi :
semblable au dragon vigilant, qui se multiplie dans les jardins des
Hespérides pour conserver à d’autres les pommes d’or qui en font la
richesse. Voilà les soins qui me dévorent d’inquiétudes et qui empêchent
mon me de goûter le moindre repos. Je veux retenir sans cesse ce que je
ne saurais plus acquérir, et, sans rien perdre, je ne crois rien sentir
entre mes doigts glacés. |
|
Stat
dubius tremulusque senex, semperque malorum
Credulus; et stultus, quæ facit ipse, timet.
Laudat præteritos, præsentes despicit annos:
Hoc tantum rectum, quod sapit ipse, putat.
199 Se solum
doctum, se judicat esse peritum;
Et quod sit sapiens, desipit inde magis.
Multa licet nobis referens, eademque revolvens
Horret, et
alloquium conspuit ipse suum.
Deficit auditor, non deficit ipse loquendo:
O sola fortes garrulitate senes!
Omnia necquidquam clamosis vocibus impet:
Nil satis est; horret, quæ placuere modo.
Arridet de se ridentibus, ac sibi plaudens
Incipit opprobrio lætior esse suo |
Toujours
incertain et tremblant, le vieillard croit toujours à de nouveaux
malheurs, et redoute follement des maux qu’il se crée à lui-même. Il
loue le passé et dédaigne le présent; il ne trouve qu’en lui seul
l’habileté, la science et la sagesse, et cette croyance elle-même n’en
constate que mieux sa folie. Sa conversation serait instructive: mais il
ennuie parce qu’il se répète, et il est le premier à cracher sur ses
discours. Son auditeur se lasse: mais lui parle toujours sans se lasser:
car la vieillesse, hélas! n’a plus de force que dans la langue! C’est en
vain qu’il fait retentir tout de sa voix criarde: rien ne lui suffit ;
il rejette ce qui lui plut naguère. Il rit à son tour de ceux qui rient
de lui, s’applaudit lui-même, et finit par trouver du charme à être un
objet de raillerie. |
|
Hæ
sunt primitiæ mortis; his partibus ætas
Defluit, et pigris gressibus ima petit.
Non habitus, non ipse color, non gressus euntis,
Non species eadem, quæ fuit ante, manet.
Labitur ex humeris
demisso corpore vestis;
Quæque brevis fuerat, jam modo longa mihi est.
Contrahimur miroque modo decrescimus; ipsa
Diminui nostri corporis ossa putes.
Nec cœlum spectare licet, sed prona Senectus
Terram, qua
genita est, quam
reditura, videt:
Fitque tripes, prorsus quadrupes, ut parvulus infans,
Et per sordentem,
flebile, serpit humum.
Ortus cuncta suos repetunt, matremque requirunt;
Et redit ad nihilum, quod fuit ante nihil.
Ilinc est quod baculo incumbens ruitura Senectus
Assiduo pigram verbere
pulsat humum :
225 Et
numerosa movens
crebro vestigia passu,
Talia rugato creditur ore loqui
Suscipe me, genitrix, nati miserere laborum;
Membra velis gremio fessa fovere tuo.
Horrent me pueri; nequeo velut ante videri:
Horrendos partus cur sinis esse tuos?
Nil mihi cum Superis; explevi munera vitæ;
Redde, precor, patrio mortua membra solo.
Quid miseros varus prodest suspendere pœnis?
Non est materni pectoris ista pati. |
Voilà
les prémices de la mort; voilà
comme notre âge s’écoule et descend à pas lents vers la tombe. Ce n’est
plus le même maintien, la même fraîcheur, la même démarche, ni cet
aspect qui plaît dans la jeunesse. Les vêtements qui tombent de nos
épaules nous attestent amaigris, et, trop courts autrefois, aujourd’hui
ils touchent presque la terre. Nous rapetissons et nous décroissons
d’une manière étonnante, comme si les os de notre corps diminuaient. Le
vieillard ne peut plus contempler le ciel. Toujours penché, il regarde
la terre d’où il est né, où il retournera bientôt; il s’avance à trois
pieds, quelquefois à quatre, comme l’enfant à la mamelle, et il rampe
tristement dans la fange. Tout rentre au sein qui lui donna la vie, tout
redevient néant, comme il l’était dans l’origine. Voilà pourquoi la
Vieillesse courbée, pour se soutenir, sur un bâton, frappe
continuellement la terre insensible à ses vœux; et tandis qu’elle
précipite et multiplie ses pas, je crois la voir ouvrir eu ces termes sa
bouche chargée de rides : « O ma mère, aie pitié des malheurs de ton
fils; reçois-moi dans ton sein, et réchauffe, je t’en conjure, mes
membres fatigués. La jeunesse fuit ma présence; on craint de
m’apercevoir comme autrefois : moi, ton enfant, pourquoi me dévouer au
mépris? Le ciel ne m’est plus rien; car j’ai vécu mon temps rends mon
corps, rends-le par le trépas au sol qui l’a fait naître. Qu’est-il
besoin de retenir l’infortuné attaché à mille supplices? Si tu le
souffres, non, tu n’es pas une mère. » |
|
His
dictis, trunco titubantes sustinet artus,
Neglecti repetens stramina dura tori.
Quo postquam jacuit, misero quid funere differt?
Heu! tantum
attriti corporis ossa vides.
Quumque magis jaceam semper, vivamque jacendo,
Quis sub vitali me putet esse loco?
Jam pœna est totum quod vivimus : urimur æstu;
Officiunt nebulæ frigus et aura nocent;
Ros lædit, modicoque etiam corrumpimur imbre;
Veris et autumni lædit amœna dies.
Hinc miseros scabies, hinc tussis anhela fatigat;
Continuos gemitus ægra
senectus habet.
Hos superesse rear, quibus et spirabilis ær,
Et lux, qua regimur, redditur ipsa gravis?
Ipse etiam, cunctis requies gratissima, somnus
Avolat, et sera vix. mihi nocte redit.
251 Vel si
lassatos unquam dignabitur artus,
Turbidus heu! quantis horret imaginibus!
Mollia fulcra tori duris sunt cautibus æqua:
Parva licet, magnum pallia pondus habent.
Cogor per mediam turbatus surgere noctem,
Multaque, ne patiar deteriora, pati.
Vincimur infirmi defectu corporis; et qua
Noluero, infelix hac ego parte trahor.
Omnia naturæ solvuntur riscera nostræ
Et tam præclarum quam male
nutat opus. |
Il
dit, appuie sur un bâton ses membres chancelants, et regagne avec peine
sa couche rude et grossière. Qu’il s’y étende: quelle différence avec le
trépas? On n’aperçoit, hélas! que les ossements d’un corps usé. Et moi,
presque toujours attaché sur ma couche; moi, dont la vie se passe ainsi,
qui pourrait me compter au nombre des hommes? Vivre est pour nous un
supplice. La chaleur nous brûle, un temps sombre nous accable, le froid
et le vent nous nuisent; la rosée nous blesse; il suffit du moindre
orage pour nous abattre, ou quelquefois même d’un beau jour de printemps
ou d’automne. Infortunés! une toux haletante et la faiblesse nous
minent, et les maux de la vieillesse nous arrachent sans cesse des
gémissements. L’homme existe-t-il donc, quand l’air qu’il respire et la
lumière qui le dirige lui deviennent à charge? Le sommeil lui-même, qui
nous repose avec tant de charme, s’envole loin de moi, et revient à
peine quand la nuit s’avance; ou s’il daigne visiter mes membres
fatigués, hélas! que d’images apportent avec elles le trouble et
l’horreur! La plume la plus douce ressemble à un dur rocher; le drap le
plus léger m’accable d’un poids immense. La crainte me fait lever au
milieu de la nuit et me condamne à bien des souffrances, pour n’avoir
pas tant à souffrir. Le corps languit, manque et succombe, et la partie
que je voudrais défendre est attaquée la première. La nature se brise en
moi dans ce qu’elle a de plus intime ; déjà son plus bel ouvrage
chancelle pour tomber. |
|
His
veniens onerata malis incurva Senectus,
Cedere ponderibus se docet ipsa suis.
Ergo quis has cupiat per longum ducere pœnas?
Paulatimque anima deficiente mori?
Morte mori melius, quam
vitam ducere mortis,
Et sensus membris sic sepelire suis.
Non queror, heu! longi quod totum solvitis anni
Improba naturæ dicere jussa nefas.
Deficiunt validi longuo tempore tauri,
Et quondam pulcher, fit modo turpis equus;
Fracta diu rabidi compescitur ira leonis,
Lentaque per senium
Caspia tigris erit;
Ipsa etiam veniens consumit saxa vetustas,
Et nullum est quod non tempore cedat opus.
Sed mihi venturos melius prævertere casus,
Atque infelices anticipare dies.
277 Pœna
minor, certam
subito perferre ruinam;
Quod timeas, gravius sustinuisse diu. |
C’est
courbée sous le poids de tant d’infortunes que la Vieillesse s’avance,
et elle s’apprend à elle-même à fléchir sous un tel fardeau. Qui
voudrait prolonger longtemps un pareil supplice? Qui voudrait se voir
languir et mourir peu à peu? Ne vaut-il pas mieux en finir que de vivre
une vie de mort, et de voir ainsi l’âme s’ensevelir dans les organes? Je
ne me plains pas, hélas! qu’une longue vie amène enfin le trépas : car
c’est un sacrilège de taxer la nature d’injustice. Le taureau vigoureux
s’affaiblit avec l’âge; le coursier si orgueilleux jadis ne conserve
plus sa beauté; le lion voit sa colère et sa rage se briser contre les
ans; le tigre d’Hyrcanie devient lourd avec la vieillesse; la pierre
elle-même est usée par le cours des siècles, et il n’est point de
merveille qui ne ressente tôt ou tard leur outrage. Mais pour moi,
j’aime mieux prévenir des malheurs trop certains et abréger des jours
d’infortune. On souffre moins, quand on succombe de suite à une ruine
inévitable; on souffre plus, quand il faut la craindre longtemps. |
|
At
quos fert alios quis possit dicere casus?
Hoc quoque difficile est commemorasse seni.
Jurgia, contemptus, violentaque damna sequuntur;
Nec quisquam ex tantis præbet amicus opem.
Ipsi me pueri, atque ipsæ sine lite puellæ,
Turpe putant
dominum jam vocitare suum.
Irrident gressus, irrident denique vultus;
Et tremulum, quondam quod timuere, caput.
Quumque nihil videam, tamen hoc spectare licebit,
Ut gravior misero pœna sit ista mihi.
Felix qui meruit tranquillainm ducere vitam,
Et lætos stabili claudere fine dies!
Dura satis miseris memoratio prisca bonorum;
Et gravius summo culmine
missa ruunt. |
Qui
pourrait dire tous les autres fléaux de la vieillesse? Un vieillard
lui-même parviendrait difficilement à les compter. On voit à sa suite
les disputes, les mépris et souvent la violence, sans qu’il reste un
seul ami qui lui porte secours. L’enfant même et la jeune fille
rougissent de m’appeler désormais du moindre titre d’honneur. Ils rient
de ma démarche, de mon air, de mon front qui tremble, et qui jadis les
faisait trembler. Mes yeux aperçoivent à peine : mais ce spectacle ne
peut leur échapper; car il doit redoubler et mon infortune et mon
supplice. Heureux l’homme qui peut couler une vie tranquille, et
terminer d’heureux jours par un prompt trépas! Il est dur pour
l’infortuné de rappeler sa félicité passée. Plus on fut élevé, plus la
chute en devient affreuse. |
ELEGIA II.
|
ÉLÉGIE II.
|
|
En
dilecta mihi nimium formosa Lycoris,
Cum qua mens eadem,
res fuit una mihi
Post multos quibus
indivisi viximus annos,
Respuit amplexus, heu! stupefacta meos.
Jamque alios juvenes, aliosque requirit amores
Me vocat imbellem decrepitumque senem;
Nec meminisse valet transactæ
gaudia vitæ,
Nec quod me potius reddidit ipsa senem.
Imo etiam causas ingrata ac perfida fingit
Ut spretus vitio judicer esse meo. |
La
voilà, cette Lycoris, cette beauté que j’ai tant chérie, cette femme à
qui j’ai tout donné, ma fortune et mon cœur! Après avoir vécu tant
d’années dans l’union la plus intime, hélas! elle repousse avec
étonnement mes caresses ; elle cherche d’autres jeunes gens et d’autres
amours; elle me reproche ma faiblesse et ma décrépitude, sans vouloir se
rappeler les jours heureux que nous avons coulés ensemble, et que ma
vieillesse elle-même est plutôt son ouvrage. L’ingrate! il faut à sa
perfidie des prétextes pour imputer à ma propre faute ses injustes
mépris. |
|
Hæc
me præteriens quum dudum forte videret,
Exspuit, obductis vestibus ora tegens.
Hunc, inquit, dilexi? hic me complexus amavit?
Huic ego sæpe, nefas, oscula blanda dedi?
Nauseat, et priscum vomitu ceu fundat amorem,
Irnponit capiti plurima dira meo. |
Il
y a longtemps déjà qu’elle m’aperçut en passant, et qu’avec un geste de
dédain elle ramena sa robe devant son visage. Quoi! dit-elle, j’ai pu
l’aimer? il m’a serré amoureusement dans ses bras? je lui ai prodigué
souvent les plus douces caresses? Son cœur se soulève, et, comme pour
extirper son ancien amour, elle vomit et entasse sur ma tête les
malédictions les plus cruelles. |
|
Heu!
quid longa dies nunc affert? ut sibi quisquarn
Quondam dilectum
prodere turpe putet?
Nonne fuit melius tali me tempore fungi,
Quo nulli merito despiciendus eram;
Quam, postquam periit quidquid fuit ante decoris,
22 Exstinctum
mentis vivere criminibus?
Jam nihil est totum quod viximus: omnia secum
Tempus præteriens horaque summa trahit.
Atque ea, dum nivei circumdant tempora cani,
Et jam cæruleus inficit ora color,
Præstat adhuc, nimiumque sibi speciosa videtur,
Atque annos mecum despicit illa suos.
Et fateor, primæ retinet monumenta figuræ,
Atque inter cineres condita flamma manet.
Ut video, pulchris etiam vos parcitis, anni;
Nec veteris formæ gratia tota perit.
Relliquiis veterum juvenes pascuntur amorum,
Et si quid nunc est, quod fuit ante, placet.
Ante oculos statuunt primævi temporis actus,
Atque in præteritum
luxuriantur opus.
At quia nos totus membrorum deserit usus,
Nullos amplexus,
quos remoretur, habet.
Sed miseris solus superest post omnia luctus.
Quot bona tunc habui,
tot modo damna fleo. |
Hélas!
voilà donc les fruits de la vieillesse? On regarde comme une honte
d’avouer l’amour qu’on éprouva jadis. N’eût-il pas mieux valu mourir,
quand rien en moi ne pouvait justifier un dédain, que de vivre accablé
sous des reproches mérités, après avoir perdu tout ce qui faisait
autrefois ma gloire? Elle n’est plus, cette longue jeunesse! Le temps
entraîne tout dans sa course, et la dernière heure s’avance. Déjà des
cheveux blancs ombragent ma tête de leurs flocons, et une teinte livide
souille mes traits. Elle cependant brille encore, ne se voit que trop
belle, et veut en me fuyant oublier aussi ses années. Je l’avoue; elle
conserve toujours les marques de son ancienne beauté. C’est une flamme
qui vit toujours, mais cachée sous la cendre : car l’âge même, je le
vois, épargne les attraits d’une femme, et ne détruit pas entièrement ce
qui charmait autrefois en elle. La jeunesse glane encore les restes des
anciens amours; elle, recherche dans les femmes ce qui a pu échapper à
l’âge; elle prête la vie au souvenir de leurs jeunes années, et leur
passé jette encore pour elle min vernis séducteur. Mais nous, quand nous
avons perdu entièrement l’usage de nos membres, il n’est plus rien qui
appelle une dernière caresse, et le deuil nous reste seul dans notre
infortune. Autant j’ai eu jadis de qualités, autant aujourd’hui je dois
pleurer de pertes. |
|
Ergo
velut pecudum præsentia sola manebunt?
Nil de transactis, quod memoretur, erit?
Quum fugiunt et bruta novos animalia campos,
Et
repetunt celeres pascua nota greges;
Sub qua decubuit requiescens diligit umbram
Taurus, et amissum quærit ovile pecus;
Dulcius in solitis cantat philomela rubelis,
48 Fitque
suum rabidis dulce cubile feris:
Tu tamen et bene nota tibi, atque experta relinquis
Hospitia, et potius non manifesta petis?
Nonne placet melius certis confidere rebus?
Eventus varios res nova semper habet. |
Ainsi
l’homme n’a pour lui que le présent, comme de vils troupeaux? Le passé
ne transmettra jamais rien à la mémoire? Cependant l’animal privé de
raison fuit de nouvelles prairies pour regagner au plus vite ses anciens
pâturages; le taureau aime l’ombrage sous lequel il s’est reposé déjà,
et la brebis regrette le bercail qu’elle a perdu; le rossignol fait
entendre des chants plus doux sous les buissons qui lui servent d’asile,
et l’animal le plus farouche préfère sa tanière accoutumée : toi,
Lycoris, tu quittes une demeure bien connue et longtemps éprouvée pour
chercher ailleurs une hospitalité incertaine. Pourquoi ne pas confier de
préférence ton repos à un calme assuré? La nouveauté entraîne avec elle
des chances qu’on ne saurait prévoir. |
|
Sum
grandævus ego, nec tu minus
alba capillis:
Par ætas animos conciliare solet.
Si modo non possum, quondam potuisse memento:
Sit satis, ut placeam, me placuisse prius.
Permanet invalidis reverentia prisca colonis;
Quod fuit, in vetulo milite miles amat;
Rusticus
expertum deflet cecidisse juvencum;
Cum quo consenuit,
victor
honorat equum.
Nec me adeo primis spoliavit floribus ætas:
En facio versus, et mea facta cano.
Sit
gravitas, sitque ipsa tibi veneranda senectus:
Sit quod te nosti vivere velle diu.
Quis suam in alterius condemnet crimine vitam?
Et quo pertendit claudere certet iter?
Dicere si fratrem seu dedignaris amicum,
Die patrem ; affectum nomen utrumque tenet.
Vincat honor luxum, pietas succedat amori:
Plus ratio, quam vis cæca,
valere solet. |
Oui,
je suis sur le retour; mais tes cheveux blanchissent aussi : le même âge
réunit ordinairement les cœurs. Si je ne puis rien maintenant,
rappelle-toi ma jeunesse, et qu’il me suffise pour plaire d’avoir su
plaire jadis. On respecte encore dans le laboureur sa force anéantie. Le
soldat aime dans son vieux compagnon ce qu’il a été autrefois; le
laboureur gémit sur son taureau vieilli, et le soldat estime davantage
le coursier qui fut le compagnon de ses travaux. L’âge, d’ailleurs, ne
m’a pas tellement dépouillé des fleurs de mon printemps, puisque je
cultive les Muses et que je chante mes exploits. Respecte donc mon âge
et ma vieillesse elle-même, et souviens-toi que tu demandes aussi une
longue vie. Qui oserait en accuser un autre, s’il se condamnait
lui-même? qui voudrait fermer la route qu’il brûle de parcourir? Si tu
ne veux m’appeler ni ton frère, ni ton ami, appelle-moi ton père: car
tous ces noms désignent une affection vive. Que l’estime remplace un
sentiment plus tendre; que l’amitié succède à l’amour: la raison
l’emporte ordinairement sur son aveugle puissance. |
|
His
lacrymis longos, quantum fas, flevimus annos:
Est grave, quod doleat, commemorare diu. |
Voilà
les larmes que je répands autant qu’il est possible sur ma longue
vieillesse : car il est dur de fixer longtemps un souvenir pénible. |
ELEGIA III.
|
ÉLÉGIE III.
|
|
Nunc
operæ pretium est quædam memorare juventæ,
Atque senectutis pauca referre meæ;
Quo lector mentem rerum vertigine fractam
Erigat, et mœstum noscere curet opus. |
Aujourd’hui
rappelons, il le faut, quelque trait de mon jeune âge, et ne pensons
qu’à peine à ma vieillesse. Mes récits récréeront l’âme du lecteur
abattue par de tels retours, et il en aimera davantage mes chants
plaintifs. |
|
Captus
amore tuo demens, Aquilina, ferebar,
Pallidus et tristis, captus amore tuo.
Nondum quid sit Amor, vel quid Venus ignes, noram:
Torquebar potius rusticitate mea.
Nec minus illa mea
percussa a cuspide, flagrans
Errabat, tota non capienda domo.
Stamina, pensa procul nimium dilecta jacebant:
Solus amor cordi curaque semper erat:
Nec reperire viam, qua cæcum pasceret ignem,
Docta, nec alternis reddere verba
notis.
Tantum in conspectu studio perstabat inani,
Anxia vel solo lumine corda fovens. |
Épris
de ton amour, Aquilina, j’étais emporté par ma folie: oui j’étais pâle
et triste, épris de ton amour. Je ne connaissais encore ni l’Amour ni
les feux de Vénus: mais j’étais tourmenté plutôt par mon innocence. Elle
aussi brûlait pour moi, frappée de la même flèche. Elle parcourait tous
les détours de sa demeure trop étroite; elle abandonnait loin d’elle et
le tissu et l’ouvrage qu’elle préférait jadis: l’amour seul et ses
inquiétudes occupaient son âme. Elle ne trouvait, dans son inexpérience,
ni les moyens de nourrir un feu caché, ni l’art de se renvoyer
mutuellement des tablettes fidèles : seulement elle recherchait ma
présence avec une opiniâtreté bien vaine, et il lui suffisait des
regards pour repaître sa flamme inquiète. |
|
Me pedagogus
adit: illam tristissima mater
Servabat, tanti pœna secunda mali.
Prensabantque oculos nutusque per omnia nostros,
Quique solet mentis ducere signa color.
Dum licuit, votum tacite compressimus ambo,
22 Et varia
dulces teximus arte dolos.
At postquam teneram rupit
verecundia frontem,
Nec valuit penitus flamma recepta tegi,
Mox captare locos et tempora cœpimus ambo,
Atque superciliis luminibusque loqui;
Fallere sollicitos, suspensos ponere gressus,.
Et tota nullo currere nocte sono. |
Près
de moi veillait un maître, près d’elle une mère sévère, qui ajoutait
encore à tous nos maux. Tous deux saisissaient à chaque instant le
moindre regard, le moindre signe, et cette rougeur, indice certain qui
trahit toujours la pensée. Tant que la chose fut possible, nous
renfermions nos désirs au fond du cœur, et nous tramions avec un art
infini mille ruses pleines de charmes. Mais lorsque la pudeur s’échappa
de notre jeune front, et qu’il devint impossible de cacher davantage le
feu qui nous dévorait, alors il fallut épier le lieu et l’instant
favorable, nous parler du regard et par signes, tromper une vigilance
attentive, marcher sur un orteil craintif, et courir la nuit entière
sans être entendus. |
|
Nec
longum; genitrix furtivum sensit amorem,
Et medicare parans vulnera vulneribus,
Increpitat cæditque:
augentur cædibus ignes,
Ut solet adjecto crescere
flamma rogo.
Concipiunt geminum flagrantia corda furorem,
Et sic permisto sævit amore dolor.
Tunc me visceribus perterrita quærit anhelis,
Emptum suppliciis quem putat esse suis.
Nec memorare pudet,
turpesque revolvere vestes;
Imo etiam gaudens imputat illa mihi.
Pro te susceptos juvat, inquit, ferre dolores
Tu pretium tanti dulce cruoris eris.
Sit modo certa fides, atque inconcussa
voluntas:
Quæ nihil imminuit
passio, nulla fuit. |
Notre
ivresse fut de courte durée. L’œil d’une mère comprit nos furtives
amours. Prête à guérir une blessure par une autre, elle gronde et frappe
: mais tes feux, Aquilina, croissent sous la verge maternelle, comme la
flamme sous le bois dont on voudrait l’étouffer. Son cœur brille d’une
nouvelle ardeur, et la douleur se joint à l’amour pour la tourmenter
sans cesse. Alors elle me cherche, haletante de plaisir et de crainte;
elle croit m’avoir acheté par ce qu’elle a souffert; elle l’avoue sans
honte, elle en montre sur ses vêtements les traces affreuses; que
dis-je? pleine de joie elle s’en fait auprès de moi un titre. Oui,
dit-elle, j’aime à souffrir pour. toi la douleur: car tu seras la douce
récompense de tant de peines. Sois-moi toujours fidèle; que rien
n’ébranle ton amour; et moi, j’oublie des souffrances qui ne changent
rien à mon cœur. |
|
His
egomet stimulis angebar semper, et ardens
Languebam; nec spes ulla salutis erat.
Prodere non ausus, carpebar vulnere muto :
Sed stupor et macies vocis
habebat opus. |
Ainsi
tourmenté par mille aiguillons qui renaissaient toujours, je me sentais
brûler et languir sans aucun espoir de salut. J’étais miné sourdement
par une plaie que je n’osais point découvrir: mon altération et ma
maigreur avaient bien cependant leur langage. |
|
Hic
mihi, magnarum scrutator maxime rerum.,
48 Solus,
Boëti, fers miseratus opem.
Nam quum me curis intentum sæpe videres,
Nec posses causas noscere tristitiæ
Tandem prospiciens tali me peste teneri,
Mitibus alloquiis pandere clausa jubes.
Dic, ait, unde novo correptus carperis igne?
Die, precor, et dicti sume doloris opem.
Non intellecti
nulla est curatio morbi,
Et magis inclusis ignibus antra fremunt.
Dum pudor est tam fœda loqui, vitiumque fateri,
Agnovit taciti conscia signa mali.
Mox ait: Occultæ satis est res prodita causæ;
Pone metum, veniam vis tibi tanta dabit.
Prostratus pedibus
verecunda silentia rupi,
Cum lacrymis referens ordine cuncta suo.
Fac, ait, ut placitæ potiaris munere formæ.
Respondi : Pietas talia velle fugit.
Solvitur in risum, exclamans: Proh mira voluptas!
Castus amor Veneris, dicito, quando fuit?
Parcere directæ juvenis, desiste puellæ
Impius huic fueris, si pius esse voles.
Unguibus et morsu teneri pascuntur amores:
Vulnera non refugit, res
magis apta plagæ. |
Toi
seul, Boèce, toi, qui dévoiles avec tant d’art les plus grands secrets,
tu offris le remède à mon infortune. Souvent tu me voyais dévoré par les
soucis, sans pouvoir connaître la cause de ma tristesse; et lorsque
enfin tu reconnus le mal qui me rongeait, tu m’engageais, par des
paroles insinuantes, à t’ouvrir mon cœur. « Dis-moi, répétait-il, quel
feu nouveau t’a saisi et te mine? Dis-le, je t’en conjure, et ta
franchise te vaudra le remède à tes maux. On ne saurait guérir aucune
maladie sans la connaître, et l’Etna mugit avec plus de violence, quand
ses feux ont été comprimés. » Le respect m’empêchait encore de révéler
ma faute et d’avouer tant de honte: mais il devina ma peine secrète à
des symptômes trop vrais. « Maintenant, dit-il, la cause de tes chagrins
cachés s’est bien assez trahie. Espère : car bientôt, malgré leur
violence, tu éprouveras quelque relâche à tes maux. » Prosterné à ses
pieds, je rompis un modeste silence, et je lui racontai en pleurant
toute mon aventure. « Eh bien, reprit-il, cherche à posséder les
attraits qui charment ton cœur. — L’amour me défend une telle pensée, »
lui répondis-je; mais soudain il éclate de rire et s’écrie : « Oh le
délicieux plaisir! dis-moi, fut-il jamais pour une femme un attachement
chaste? Cesse donc, enfant, d’épargner la beauté que tu chéris. Ce
serait l’aimer bien peu que de la respecter trop: car le tendre amour se
repaît de violences et de voluptueuses morsures; il ne fuit point les
coups; il aime à en montrer les marques. » |
|
Interea
donis permulcet corda parentum,.
Et pretio faciles in mea vota trahit.
Auri cæcus amor nativum vincit amorem
74 Cœperunt
natæ crimen amare suæ.
Dant vitiis furtisque locum; dant jungere dextras,
Et totum ludo concelebrare diem.
Permissum fit vile nefas, fit languidus ardor:
Vicerunt morbum languida corda suum.
Illa nihil quæsita videns procedere, causam
Odit, et illæso corpore tristis abit.
Projeci vanas sanato pectore curas,
Et subito didici quam miser ante fui.
Salve; sancta, inquam, semperque intacta maneto
Virginitas, per me plena pudoris eris. |
En
même temps quelques dons apprivoisent le cœur des parents, et les
rendent faciles à mes vœux. L’amour aveugle qu’inspire l’or triomphe de
l’amour qu’inspire la nature. Tous deux commencent à chérir les défauts
de leur fille; ils permettent auprès d’elle la corruption et de doux
larcins; ils laissent nos mains se réunir, et des jours entiers se
passer à mille jeux. Le mal, quand on le permet, n’a plus de charmes.
Mon ardeur languit; mon cœur triomphe de la maladie qui le mine, et ma
belle, que je ne cherche plus, voyant ses avances dédaignées, hait en
moi la cause de ses chagrins, et se retire avec tristesse, mais toujours
respectée. Alors je chassai de mon cœur de vains soucis, et j’appris
aussitôt quelle fut auparavant mon infortune. « Salut, chasteté sainte,
m’écriai-je; sois toujours intacte, ou que jamais du moins je ne te
fasse rougir. » |
|
Quæ
postquam perlata viro sunt omnia tanto,
Meque videt fluctus exsuperasse meos:
Macte, inquit, juvenis, proprii dominator amoris;
Et de contemptu sume tropæa tuo.
Arma tibi Veneris, cedantque Cupidinis arcus,
Cedat et armipotens ipsa Minerva tibi. |
Lorsque
Boèce eut appris cette nouvelle, et me vit échappé à mon naufrage: «
Courage, me dit-il; jeune encore, tu as vaincu ton amour: élève de tes
mépris un trophée à ta gloire. Que les charmes de la beauté, que les
flèches de l’Amour s’émoussent devant toi, et que Minerve elle-même,
malgré ses armes, le cède à ta puissance! » |
|
Sic mihi
peccandi studium permissa potestas
Abstulit, atque ipsum talia velle fugit.
Ingrati, tristes pariter discessimus ambo:
Dissidii ratio vita pudica fuit. |
Ainsi,
la facilité du mal m’en ôta toute envie, et anéantit en moi jusqu’au
moindre désir. Nous nous quittâmes, Aquilina et moi, par ennui et sans
regret; et trop de chasteté amena notre rupture. |
ELEGIA IV.
|
ÉLÉGIE IV.
|
|
Restat adhuc
alios turpesque revolvere casus,
Atque aliqua molli ludere corda joco.
Conveniunt etenim deliræ ignava senectæ,
Aptaque sunt open carmina vana meo.
Sic vicibus variis alternos fallimus annos,
Et mutata magis tempora grata mihi. |
Il
me reste encore à parcourir d’autres sujets de honte, et à tromper mes
ennuis par quelques doux badinages. Les vers conviennent à la vieillesse
radoteuse et débile, et leur vain amusement soulage mes vieux jours.
Ainsi, chaque âge qui se succède a ses plaisirs qui trompent les années;
ainsi, le changement même en a pour nous plus de charmes. |
|
Virgo
fuit, species dederat cui candida nomen,
Candida, diversis sat bene compta comis.
Huic ego per totum vidi pendentia corpus
Cymbala multiplices edere pulsa sonos.
Nunc niveis digitis,
nunc pulsans pectine chordas,
Arguto quivit murmure dulce loqui.
Hanc ego saltantem subito correptus amavi,
Et cœpi tacitus vulnera grata pati
Sic me diversis tractum de partibus, una
Carpebat variis pulchra puella modis.
Singula visa semel semper memorare libebat,
Hærebantque animo nocte dieque meo.
Sæpe velut vise lætabar imagine formæ,
Et procul absentis voce manuque frui.
Sæpe velut præsens fuerit, mecum ipse loquebar;
22 Cantabam
dulces, quos solet illa, modos.
O quoties demens, quoties sine mente putabar!
Nec, puto,
fallebam; non bene sanus eram.
Atque aliquis, cui cæca foret bene nota voluptas,
Cantat, cantantem Maximianus amat. |
Il
fut une jeune fille que son teint de lis avait fait nommer Blanche, et
dont les cheveux noirs étaient bouclés avec assez d’art. Je la vis un
jour portant sur ses habits une foule de petites sonnettes d’où
jaillissaient à chaque mouvement des sons multipliés. Tantôt elle
frappait d’un doigt de neige, et tantôt de son archet, une guitare
ingrate, d’où sortait sous sa main une voix harmonieuse. Sa danse
m’inspira surtout un amour vif et soudain. Je commençai à nourrir en
moi-même une douce blessure. Au milieu des inquiétudes qui me dévoraient
en mille manières, une jeune fille m’attachait, par une foule de liens,
à sa beauté. J’aimais à me rappeler ce que je n’avais vu qu’une fois,
souvenir qui charmait mon âme et la nuit et le jour. Souvent, dans une
douce ivresse, je croyais voir devant moi ces formes si belles, entendre
cette voix, toucher cette main charmante. Souvent je me parlais à
moi-même, comme si elle eût pu m’entendre; je répétais les airs gracieux
qui lui étaient familiers. Que de fois, hélas! que de fois on me crut
perdu d’esprit et de raison! l’on ne se trompait guère, j’en conviens;
je n’étais pas trop sensé : et si quelque auteur avait retracé les
plaisirs d’une passion aveugle qu’il n’aurait que trop bien connue,
c’était ses écrits que Maximien aimait lire. |
|
Certe
difficile est abscondere pectoris æstus,
Panditur et clauso sæpius ore furor.
Nam subito inficiens vultum pallorque ruborque,
Interdum certæ vocis habebat opus.
Nec minus ipsa meas prodebant somnia curas,
Somnia secreti non bene fida mei.
Nam quum sopitos premerent oblivia sensus,
Confessa est facinus conscia lingua suum.
Candida, clamabam, propera ! cur, Candida, cessas?
Nox abit, et furtis lux inimica venit.
Proximus at genitor me tum comitatus amatæ
Virginis herbosa forte jacebat humo.
Illius ad nomen turbatos excitat artus;
Exsilit, et natam credit adesse suam.
Omnia collustrans, toto me pectore somnum
Prospicit efflantem, nec meminisse mei..
Vana putas? an vera sopor
ludibria jactat?
Et te verus, ait, pectoris ardor habet?
Credo equidem assuetas animo remeare figuras,
Et fallax studium ludit imago tuum.
Stat tamen attonitus, perplexaque murmura captat,
Et tacitis precibus dicere plura rogat. |
Il
est assurément difficile de cacher les mouvements de son cœur. On se
tait; mais que de fois la passion parle! Une pâleur, une rougeur subite,
en décomposant mes traits, était quelquefois un langage bien certain. Le
sommeil lui-même trahissait mes soucis et laissait échapper mes secrets.
En effet, tandis que l’oubli pesait sur mes sens assoupis, ma langue
avoua hautement une blessure cachée. « Viens! m’écriai-je. Blanche,
Blanche, pourquoi tardes-tu? La nuit s’en va et fait place au jour,
l’ennemi des doux larcins. » Or, le père de celle que j’aimais se
trouvait, par hasard, auprès de moi, couché à terre sur l’herbe touffue.
Au nom de Blanche, il s’éveille troublé, se lève, et croit trouver sa
fille. Il cherche; mais il me voit seul, enseveli dans le sommeil,
ronflant de tous mes poumons et ravi à moi-même. « Quoi! dit-il, est-ce
un songe? me révèle-t-il en dormant son offense? Ai-je été joué par lui,
et sont-ce bien les vrais sentiments de son cœur? Mais non. Sans doute
il se rappelle ce qu’il vit dans l’état de veille, et lui-même en ce
moment se trouve le jouet d’une image trompeuse. » Néanmoins, il
s’arrête en suspens, il attend le moindre murmure, il fait tout bas des
vœux pour que je me trahisse encore. |
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49
Sic
ego, qui cunctis sanctæ gravitatis habebar,
Proditus indicio sum miser ipse meo.
Et nunc infelix tota est sine crimine vita,
Et peccare senem non potuisse pudet.
Deserimur vitiis: fugit indignata voluptas;
Nec, quod non possum, non
voluisse meum est.
Hoc etiam meminisse licet, quod serior ætas
Intulit, et gemitus quos mihi lena dedit.
Sed quis ad has possit naturæ attingere partes,
Gnarus ut et sapiens noxia sæpe velit?
Interdum rapimur vitiis, trahimurque volentes;
Et, quæ non capiunt, pectora bruta volunt. |
Infortuné!
l’on me citait partout comme un modèle, et je me dénonce par mon aveu!
Aujourd’hui ma vie s’est écoulée sans reproche; mais je gémis, et j’ai
honte de n’avoir pu faire le mal dans ma vieillesse. Le vice
m’abandonne; le plaisir me fuit indigné; la force me manque et la
volonté me reste. Je pourrais dire encore les travers d’un âge plus
avancé, et les soupirs que m’arracha une courtisane. Mais qui saurait
expliquer, dans la nature humaine, comment la science et la sagesse
n’excluent pas de mauvais désirs? Souvent le vice nous entraîne et nous
emporte sans efforts, et le cœur, par une étrange folie, veut encore
poursuivre ce qu’il ne peut saisir. |
ELEGIA V.
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ÉLÉGIE V.
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Missus ad Eoas
legati munere partes,
Tranquillum cunctis nectere pacis opus;
Dum studeo gemini componere fœdera regni,
Inveni cordis bella nefanda mei.
Hic me suscipiens
Etruscæ gentis alumnum
Involvit patriis
Graia puella dolis.
Nam quum se nostro captam simularet amore,
Me potius vero fecit amore capi.
Pervigil ad nostras adstabat nocte fenestras,
Nescio quid Græco murmure dulce canens.
Nunc aderant lacrymæ, gemitus, suspiria, pallorque,
Et quidquid nullum fingere posse putes.
Sed velut afflictam nimium miseratus amantem,
Efficior potius tunc miserandus ego. |
Envoyé
comme ambassadeur en Orient pour resserrer les liens d’une paix
généralement désirée, je travaillais à une alliance entre les deux
empires, lorsque je sentis une guerre cruelle s’élever dans mon cœur.
Une beauté de la Grèce accueillit auprès d’elle le nourrisson de
l’Italie; et employa tout l’art des Grecs à me séduire. Elle feignit
d’être éprise pour moi des plus tendres feux, et elle me rendit ainsi
l’esclave d’un véritable amour. Elle venait pendant la nuit s’asseoir
sous ma fenêtre, et murmurait harmonieusement je ne sais quels chants de
la Grèce. Tantôt c’était des larmes, des gémissements, des soupirs, une
pâleur étudiée, et des artifices qu’on aurait soupçonnés à peine. Son
affliction et son amour m’inspirèrent une pitié, hélas ! bien inutile,
et que bientôt je méritais mieux qu’elle. |
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Hæc
erat egregi formæ, vultusque modesti,
Grata, micans oculis, nec minus arte placens;
Docta loqui digitis, et carmina fingere docta,
Et responsuram sollicitare lyram.
Illam
Sireniis stupefactus cantibus æquans,
Efficior demens alter Ulysses ego;
21 Et quia
non poteram tantas evadere moles,
Nescius in scopulos et vada cæca feror.
Quid referam gressus
certa se lege moventes?
Suspensosque novis plausibus ire pedes?
Grande erat inflexos
gradibus numerare capillos;
Grande erat in niveo pulchra colore coma.
Urebant oculos duræ stantesque papillæ,
Et quas adstringens clauderet una manus.
Ah! quantum mentem
stomachi fultura movebat,
Atque sub
exhausto pectore pingue femur!
Urebar teneros adstringere fortiter artus;
Visa per amplexus ossa sonare meos.
Grandia, clamabat, nimium me brachia lædunt,
Non tolerant pondus subdita membra tuum
Dirigui, quantusque fuit calor ossa reliquit;
Et nata est venæ causa pudenda meæ.
Non sic lac tenerum permista coagula reddunt,
Nec liquidi mellis spuma liquoris erit.
Succubui, fateor, Graiæ tum nescius artis:
Succubui Tusca simplicitate senex.
Quæ defensa suo, superata est, Hectore,
Troja:
Unum non poterat fraus superare senem?
Muneris injuncti curam studiumque reliqui,
Deditus imperiis, sæve Cupido, tuis.
Nec memorare pudet tali me vulnere victum;
Subditus his flammis Juppiter ipse fuit. |
D’une
beauté remarquable, d’un air gracieux et modeste, d’un œil plein de feu,
mais devant aux arts d’autres charmes, elle savait composer des vers et
prêter à ses doigts une voix mélodieuse, lorsqu’elle demandait à sa lyre
de riches accords. Dans mon étonnement, je la comparais aux Sirènes; ma
folie faisait de moi un nouvel Ulysse; et, incapable de résister à tant
d’artifices, j’étais emporté, sans le savoir, au milieu des récifs et
des écueils. Que dirai-je de ses pas, toujours fidèles à la cadence,
lorsque son pied, un instant suspendu, retombait avec une harmonie
nouvelle? On n’aurait pu compter les boucles gracieuses qui
s’échappaient de sa tête, et leur ébène faisait encore ressortir un cou
d’ivoire. Le regard s’enflammait devant ces globes arrondis et fermes,
qu’une seule main aurait contenus tout entiers. L’imagination se
reposait avec délices sur un ventre bien nourri, ou sur la cuisse aux
gracieux contours qui soutenait tant de beauté! Quelle ivresse de serrer
avec force ces membres délicats, que je croyais entendre résonner sous
mes embrassements! « Prends garde, disait-elle ; tes bras me blessent
dans une trop rude étreinte; mes membres ne peuvent supporter le poids
de ton corps. » Un froid soudain remplaça dans mes veines toute leur
chaleur naturelle, et mes sens renaquirent à une émotion honteuse. Le
lait se prend ainsi en une masse sans consistance; ainsi, dans une
liqueur limpide, surnage souvent une molle écume. J’ai succombé, je
l’avoue, aux artifices de la Grèce, artifices que la franchise de mon
pays m’empêchait de connaître, en dépit de ma vieillesse. Troie fut
vaincue malgré la résistance de son Hector : comment la ruse n’eût-elle
pas triomphé d’un vieillard? Dans ma négligente insouciance, j’oubliai
l’office qui m’était confié, pour me soumettre aux lois d’un cruel
amour. Pourquoi rougir d’avouer ma blessure et ma défaite? Jupiter fut
brûlé lui-même par de semblables feux. |
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47
Sic
mihi prima quidem nox adfuit, et sua solvit
Munera, grandævo vix subeunda viro.
Proxima destituit vires, vacuusque recessit
Ardor, et in Venerem segnis, ut ante, fui.
Illa, velut propriuin repetens infesta tributum,
Instat, et increpitans: Debita reddis? ait.
Sed nihil hic clamor, nil sermo mitis agebat:
Quod natura negat, reddere nemo potest.
Erubui stupuique: omnes verecundia motus
Abstulit, et blandum terror ademit opus.
Contrectare manu cœpit frigentia membra,
Meque etiam digitis sollicitare suis.
Nil mihi torpenti,
nil tactus profuit illis:
Restitit in medio frigus, ut ante,
foco.
Quæ te crudelis rapuit mihi femina, dixit;
Cujus ab amplexu fessus ad arma redis?
Jurabam caris animum mordacibus uri,
Nec posse ad luxum tristia corda trahi.
Illa dolum credens: Non falles, inquit, amantem,
Plurima cæcus amor lumina semper habet.
Quin potius placito noli unquam parcere ludo ;
Projice tristitias, et renovare jocis.
Obtundunt siquidem curarum pondera sensus:
Intermissa minus sarcina pondus habet. |
Ainsi
s’écoula pour moi la première nuit, et je payai un tribut qu’on devait à
peine espérer de mon grand âge. Je manquai de force à la seconde; toute
mon ardeur s’évanouit, et je devins mort, comme je l’étais naguère, aux
plaisirs de Vénus. Elle, au contraire, exige encore ce qu’elle regarde
comme un droit acquis; elle me presse, me gourmande et réclame sa dette:
mais ni ses cris, ni ses tendres paroles ne peuvent rien sur moi; car
qui pourrait s’acquitter, quand la nature s’y refuse? Je devins rouge et
déconcerté; la honte me rendit immobile, et la frayeur me fit incapable
d’amoureux travaux. Cependant elle caressait de sa main brûlante mes
membres glacés, et son doigt m’invitait au plaisir ; mais un
attouchement délicat ne pouvait rien sur eux ni sur moi: je restai
froid, comme auparavant, au milieu de l’incendie. « Quelle femme cruelle
t’enlève à mon amour? s’écrie ma belle; tu sors fatigué de ses bras, et
tu viens m’outrager! » Alors je lui jurai que mon âme était en proie à
de mordantes inquiétudes, que rien ne pouvait ramener le plaisir dans
mon triste cœur. Elle crut à une ruse: «Tu ne saurais tromper, dit-elle,
ton amante. L’Amour est aveugle, mais souvent il n’y voit que trop
clair. Allons, livre-toi toujours et sans réserve à nos charmants ébats;
chasse la tristesse, rajeunis au plaisir. Quelquefois l’inquiétude
accable les sens sous son poids; mais le fardeau qu’on oublie un instant
perd aussitôt de sa masse. » |
|
Tunc
egomet toto nudatus corpore lecto,
Effusis lacrymis talia verba dedi:
73 Cogimur,
heu! segnes crimen vitiumque fateri,
Ne meus extinctus forte putetur amor.
Me miserum, cujus non est culpanda voluntas!
Judicor infelix debilitatis ope.
En longo confecta situ tibi tradimus arma,
Arma ministeriis quippe dicata tuis.
Fac quodcumque potes, nos cedimus hoc tamen ipse
Grandior est hostis, quo minus ardet amor. |
A ces mots,
je m’étends nu sur sa couche, en répandant des larmes abondantes. «
Malheureux que je suis! m’écriai-je; il faut que j’avoue mon crime et ma
faiblesse, pour que, du moins, i’ou ne croie pas mon amour évanoui. Non,
non, ce n’est point à mes sentiments qu’il faut s’en prendre; c’est
l’excès de ma faiblesse, qui cause en ce moment mon infortune. Je me
livre à toi ; voilà mes armes, que la rouille a depuis longtemps
rongées; mes armes, consacrées jadis à tes doux mystères. Appelle toute
ta puissance, je m’abandonne à elle. Mais, hélas! plus l’amour même est
impuissant, et plus le triomphe est difficile. |
|
Protinus
Argivas admovit turpiter artes,
Meque cupit flammis vivificare suis.
Ast ubi dilecti persensit funera membri,
Nec velut
expositum surgere vidit
onus,
Erigitur, viduoque toro laniata recumbens,
Vocibus his luctus et sua damna fovet:
Mentula, festorum cultrix operosa dierum,
Quondam divitiæ, deliciæque meæ,
Quo te dejectam
lacrymarum gurgite plangam?
Quæ de tot meritis carmina digna feram?
Tu mihi flagranti succurrere sæpe solebas,
Atque æstus animi ludificare mei.
Tu mihi per totam custos gratissima noctem,
Consors lætitiæ tristitiæque meæ;
Conscia secreti semper fidissima nostri,
Adstans in nostris pervigil obsequiis:
Quo tibi fervor abit, per quem
feritura placebas?
Quo tibi cristatum vuniferumque caput?
99 Nempe
jaces nullo, ut quondam, suffusa rubore;
Pallida demisso vertice nempe jaces.
Nil tibi blanditiæ, nil dulcia carmina prosunt;
Non quidquid mentem sollicitare solet.
Sic velut expositam merito te funere plango:
Occidit, assiduo quod caret officio. |
Aussitôt,
pour me réchauffer de ses flammes, elle emploie sans retenue tous les
arts de la Grèce. Dès qu’elle s’aperçut qu’il était mort à jamais, et
qu’il restait sans force, comme un fardeau désormais inutile, elle se
lève, puis retombe, les cheveux épars, sur sa couche de deuil, et
déplore en ces mots sa perte et sa douleur: « Toi qui célébrais avec
tant de piété nos jours de fête; toi ma richesse et mes plaisirs, où
trouverai-je un torrent de larmes pour gémir sur ton sort? Quels vers
célèbreront dignement tes antiques services? C’est toi qui pris souvent
pitié de mes feux, qui trompas les mouvements tumultueux de mon âme;
c’est toi, le charme de ma couche pendant des nuits entières, le
compagnon fidèle de mes joies et de mes douleurs, le discret témoin de
mystérieux plaisirs, c’est toi qui veillais toujours, alerte à mes
moindres caprices. Qu’est devenue cette énergie, qui me frappait et me
charmait naguère? Où est cette tête toujours dressée pour mordre? Te
voilà sans force. La pourpre que j’aimais a disparu. Te voilà pâle, le
front penché, à demi mort. Rien ne t’émeut, ni caresses, ni charmes, ni
tout ce qui excite une imagination paresseuse. Je te pleure, comme si la
mort t’avait déjà plongé au cercueil : car ce n’est plus vivre, que
d’être inhabile à ses fonctions accoutumées. » |
|
Hæc
ego cum lacrymis
deducta voce canentem
Irridens, dictis talibus increpui
Dum defles nostri languorem, femina, membri,
Ostendis morbo te graviore premi.
Vade, inquam, felix, semper felicibus
apta,
Et tibi cognatis utere deliciis.
Illa furens: Credo, nescis quod, perfide, dixi:
Non fleo privatum, sed generale chaos.
Hæc genus humanum, pecudum, volucrumque ferarumque
Et quidquid toto spirat in orbe, creat.
Hac sine diversi nulla est concordia sexus;
Hac sine conjugii gratia summa perit.
Hæc gemmas tanto constringit fœdere menteg,
Unius ut faciat corporis esse duos.
Pulchra licet, pretium, si desit, femina perdit;
Hæc si defuerit, vir quoque turpis erit.
Hæc si gemma micans rutilum non conferat aurum,
Æternum fallax mortiferumque genus.
Tecum pura fides, secretaque certa locantur,
O vere pretium, fructiferumque bonum.
125 Cedunt
cuncta tibi, quodque est sublimius, ultro
Cedunt imperiis maxima sceptra tuis,
Nec subjecta gemunt, sed se tibi subdere gaudent:
Vuinera surit iræ prosperiora tuæ.
Ipsa etiam totum moderans sapientia mundum,
Porrigit invitas ad tua jura manus.
Sternutur icta tuo votivo vulnere virgo,
Et percussa novo læta cruore jacet.
Flet tacitum, ridetque suum laniata dolorem,
Et percussori plaudit arnica suo.
Non tibi semper iners, non mollis convenit actus,
Mixtaque sunt ludis fortia facta tuis.
Nam nunc ingenio, magnis nunc viribus usa,
Nunc his, quϾ Veneri sunt inimica, mails.
Nam tibi pervigiles impendunt sæpe
labores,
Imbres, insidiæ, jurgia, damna, nives.
Tu mihi sæpe feri commendas corda tyranni;
Sanguineus per te Mars quoque mitis erit.
Tu post extinctos debellatosque Gigantes,
Excutis irato tela trisulca Jovi.
Tu cogis rabidas affectum ducere tigres;
Per te blandus amans redditur ipse leo.
Mira tibi virtus, mira est patientia: victos
Diligis, et vinci, vincere sæpe soles.
Quum superata jaces, vires animosque resumis,
Atque iterum vinci, vincere rursus amas.
151 Ira
brevis, longa est pietas, recidiva voluptas;
Et quum posse perit, mens tamen una manet. |
Tandis
que, tout en larmes, elle chantait ainsi son malheur d’une voix
traînante, je m’abandonnai contre elle à une ironie amère. « Femme, lui
dis-je, pourquoi déplorer la langueur qui engourdit mes sens? c’est
avouer qu’un mal plus affreux t’opprime. Va, sois heureuse; choisis
toujours un amant robuste, et goûte les délices que tu connais si bien.
» Mais elle: « Ingrat! me dit-elle en fureur, va, tu te méprends à mes
plaintes. Je ne pleure pas des maux particuliers, mais le chaos où
retombe le monde. N’est-ce pas là ce qui crée l’homme et les troupeaux,
et l’oiseau dans les airs, et le lion dans les forêts, et tout ce qui
respire dans l’univers entier? Sans l’amour, plus de concorde entre la
femme et l’homme, plus de bonheur dans une union chérie. Lui seul réunit
deux âmes par des liens si étroits, que deux vies se confondent en un
seul corps. Otez-le, et la femme la plus belle a perdu tout son mérite,
et l’homme aussi n’obtient plus que dédain. Si cette perle brillante est
moins belle, moins précieuse que l’or, tout n’est plus qu’erreur et
néant dans la vie. Il est l’appui de la constance, le gage inviolable
des secrets. Quel bien plus réellement grand et plus utile? Tout lui
cède, même ce qu’il y a de plus relevé. Les sceptres les plus puissants
fléchissent sous ses lois; et loin d’en gémir, ils lui rendent avec
plaisir cet hommage, ils avouent avec bonheur leur défaite dans une
lutte charmante. La sagesse même qui gouverne le monde, offre les bras,
malgré elle, aux chaînes du plaisir. La vierge fléchit aussi sous le
coup qu’attendait sa pudeur; elle aime à sentir couler sa blessure; elle
essuie une larme furtive, sourit aux douleurs qui la déchirent, et
félicite avec amour l’heureux amant qui l’immole. Mais souvent, aux jeux
de Vénus, il faut chasser la mollesse et l’indolence, et déployer une
grande énergie. Que de force, que de prudence ne doit-on pas déployer
contre les maux que l’amour redoute! Ce sont mille fatigues qui menacent
de toutes parts : la pluie, les frimas, les pièges, les brouilles et les
querelles. Mais l’Amour veille et triomphe; c’est lui qui soumet à la
beauté le cœur d’un tyran farouche, et qui adoucit les fureurs
sanguinaires de Mars. Quand Jupiter eut défait et anéanti les Géants,
c’est lui qui fit tomber la foudre vengeresse des mains du maître des
dieux. Lui seul fait plier sous ses lois le tigre agile, et inspire au
lion même un sentiment de tendresse. Quelle force invincible! quelle
inaltérable patience! Il chérit celui qu’il a vaincu le combat seul lui
plaît, qu’il cède ou qu’il triomphe; quand il est renversé, il reprend
sa vigueur et ses forces, et cherche une autre défaite au sein même de
la victoire. Sa colère est courte, sa tendresse est durable, ses
plaisirs souvent renouvelés, et la force lui manque, qu’il conserve
toujours le même cœur. » |
|
Conticuit
tandem, et longo satiata dolore
Me velut expletis deserit exsequiis. |
Elle
se tut, quand elle eut ainsi calmé sa douleur à force de plaintes, et
elle m’abandonna comme un mort après son oraison funèbre. |
ELEGIA VI.
|
ÉLÉGIE VI.
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|
Claude,
precor,
miseras, ætas verbosa, querelas:
Numquid et hoc vitium vis reserare tuum?
Sit satis indignum leviter tetigisse pudorem
Contrectata diu crimina crimen habent.
Omnibus est eadem lethi via: non tamen unus
Est vitæ cunctis exitiique modus.
Hac pueri atque senes pariter juvenesque feruntur;
Hac par divitibus pauper egenus erit.
Ergo quod adstrictum, quodque est
vitabile nulli,
10 Festino
gressu vincere præstat iter.
Infelix ceu jam defleto funere surgo:
Hac me defunctum vivere parte puto. |
Âge
malheureux, termine enfin, je t’en conjure, de trop longues plaintes.
Veux-tu encore dévoiler un vicieux penchant? Qu’il te suffise d’avoir
effleuré légèrement ce qui fait, hélas! ta honte ; car remanier sans
cesse les mêmes griefs, devient un grief à son tour. Le même chemin nous
conduit tous à la mort; mais il s’en faut que tous parcourent la vie et
en sortent de la même manière. Un même destin entraîne à la fois et la
jeunesse, et l’enfance, et le vieillard; le pauvre qui manque de tout
n’aura plus rien à envier au riche. Franchissons donc d’un pas rapide
cette route inévitable à laquelle nous sommes attachés. Malheureux!
c’est pour ainsi dire, du fond du tombeau que j’élève la voix, et mon
malheur est l’unique lien qui paraît m’unir à la vie. |
NOTES SUR LES
ÉLÉGIES DE MAXIMIEN L’ÉTRUSQUE.
ELEGIE I.
Æmula
(v. 1). C’est l’expression de Virgile,
Énéide, liv. v, v.
415:
Dum melior vires sanguis dabat,
æmula necdum
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