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table des matières de PHILON D'ALEXANDRIE

 

PHILON D'ALEXANDRIE

 

 

LÉGATION A CAIUS OU DES VERTUS

 

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

 

texte grec

 

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LÉGATION A CAÏUS

ou

DES VERTUS.  

[1] Jusqu’à quand nous autres vieillards serons-nous enfants? En vain l’âge a blanchi notre tête; le corps a vieilli, l’âme est restée naïve, abandonnée à l’inexpérience de la jeunesse; la fortune, qui est de toutes les choses la plus inconstante, nous paraît stable; la nature au contraire, qui est immuable, nous semble inconstante. Comme au jeu des osselets, nous renversons les objets et bouleversons la réalité en nous persuadant que ce qui vient de la fortune dure plus que ce qui vient de la nature, et que l’ordre de la nature est moins assuré que le cours de la fortune.

[2] La cause de cet aveuglement, c’est que nous jugeons seulement d’après le présent, que nous ne portons pas nos regards sur l’avenir, que nous nous arrêtons plus à un sens abusé qu’à la raison cachée des choses. Les yeux, en effet, perçoivent ce qui est en évidence ou à notre portée, tandis que la raison, montant plus haut, passe au travers des choses invisibles et découvre l’avenir. Mais cette vue de l’âme, plus perçante que celle du corps, nous l’offusquons ou par la chère ou par le vin, ou par l’ignorance, qui est le plus grand des maux.

[3] Notre époque cependant et les événements qui l’ont marquée nous font assez connaître que Dieu veille sur les affaires humaines,[1] et surtout sur la nation pieuse;[2] le roi suprême, l’auteur de tout bien et le père de l’univers la traite comme son propre héritage et la reconnait pour son peuple. [4] Cette nation, en chaldéen,[3] se nomme Israël, c’est-à-dire qui voit Dieu. Ce privilège me paraît au-dessus de n’importe quel avantage public ou privé.

[5] Si la présence des vieillards, des maîtres, des magistrats, de nos parents, nous porte au respect, à la modestie, à l’amour de la sagesse, quel mobile de vertu et d’honnêteté ne devons-nous pas nous attendre à trouver dans les âmes qui, dédaignant les créatures, ont appris à contempler Dieu, l’Etre incréé, le souverain bien, la beauté, la félicité suprêmes, et, s’il faut dire la vérité, Celui qui surpasse toute bonté, toute beauté, tout bonheur, toute félicité, enfin toutes les perfections que la parole peut exprimer?

[6] Le langage en effet ne peut s’élever jusqu’à Dieu: pour lui Dieu est inaccessible, insaisissable; il recule et fuit. Les mots nous manquent pour atteindre à Dieu, comme par des degrés, et arriver à l’expression, non pas de Celui qui est (car le ciel entier fût-il transformé en une parole immense n’aurait pas de termes convenables et adéquats), mais seulement pour atteindre à l’expression des Puissances qui l’entourent,[4] telles que la Puissance créatrice, la Puissance royale,[5] la Puissance providentielle, et enfin de toutes celles qui dispensent la récompense ou le châtiment, [7] il faut ranger en effet les Puissances vengeresses parmi les bienfaitrices, non seulement parce qu’elles font partie du Droit et de la Loi (car la loi est fondée sur une double sanction, l’honneur rendu aux bons, la peine infligée aux méchants), mais encore parce que le châtiment redresse et corrige les coupables, ou du moins ceux qui sont sur le point de le devenir. Il y en a beaucoup que la punition d’autrui rend meilleurs, par la crainte d’en subir une pareille.[6]

[8] Quel est l’homme qui, voyant Caïus, après la mort de Tibère César, en possession de l’empire de la terre et des mers, maître d’un pouvoir tranquille, bien organisé, tendant de toutes parts à la concorde, associant le Nord au Midi, l’Orient à l’Occident, les Grecs aux Barbares et les Barbares aux Grecs, unissant les soldats et les citoyens dans les liens d’une heureuse paix, [9] n’aurait été frappé d’admiration et de stupeur en songeant à cette immense fortune que lui mettait tout à coup aux mains l’héritage de Tibère: trésors remplis de richesses, d’or et d’argent, soit en lingots, soit en monnaies, soit en coupes, et autres objets fabriqués pour la montre? Ajoutez à cela les troupes de pied, la cavalerie, les forces de mer, des tributs affluant comme d’une source intarissable. [10] Son pouvoir s’étendait aux principales contrées de la partie du globe qu’on appelle habitable, depuis l’Euphrate jusqu’au Rhin, celui-ci qui borne la Germanie et d’autres peuples sauvages, celui-là qui sépare les Parthes des Sarmates et des Scythes aussi féroces que les Germains; il comprenait tous les pays situés en-deçà et au-delà de l’Océan, toute la terre de l’Orient à l’Occident.

Le peuple romain, l’Italie entière, les nations d’Europe et les nations d’Asie étaient dans l’allégresse. [11] Jamais sous aucun autre empereur on n’avait ressenti une joie si universelle; ce n’était pas la possession et l’usage des biens publics et privés qu’on espérait: on s’imaginait tenir, par la faveur du Ciel, la plénitude de toutes les prospérités. [12] Dans chaque ville on ne voyait que des autels, des victimes, des sacrifices, des hommes vêtus de blanc portant des couronnes sur la tête et montrant le bonheur peint sur leurs traits; on ne voyait que fêtes, réjouissances, concours de musique, jeux du cirque, banquets; ce n’étaient partout que concerts de flûtes et de cithares, amusements, chômages, plaisirs de toute sorte. [13] Riches et pauvres, grands et petits, créanciers et débiteurs, maîtres et esclaves, étaient confondus; cet événement semblait avoir effacé toutes les distinctions. Le règne de Saturne, chanté par les poètes, ne paraissait plus une fiction de la fable telles étaient la félicité et la prospérité publiques, telles étaient jour et nuit l’allégresse et la sécurité au sein des familles et des peuples.[7]

Tout d’abord ce bonheur dura sept mois sans interruption.

[14] Le huitième mois une grave maladie saisit Caïus, qui avait subitement changé en un genre de vie somptueux le régime frugal et, par conséquent plus sain, qu’il suivait du vivant de Tibère.[8] Il s’abandonna sans mesure au vin et à la gloutonnerie; il avait beau se gorger, ses appétits restaient inassouvis; il prenait des bains à contretemps; les vomissements qui survenaient étaient suivis de nouvelles orgies où le vin et la chère s’offraient de mutuels excitants; puis venaient les débauches où il se vautrait parmi les femmes et les jeunes garçons, enfin tous les excès nuisibles au corps et à l’âme et capables de briser leurs liens.[9] Le prix de la sobriété, c’est la santé et la force; le châtiment de l’intempérance, c’est l’infirmité et la maladie qui conduisent à la mort.

[15] La nouvelle de cette maladie se répandit bientôt: la mer était alors propice à la navigation, car l’automne commençait; c’était le dernier voyage des trafiquants qui des différents marchés reviennent dans leurs ports, surtout de ceux qui ne veulent point passer l’hiver en pays étranger. Aussitôt l’allégresse se changea en deuil; les maisons et les villes prirent un aspect de tristesse, la douleur égala la joie qui venait de s’évanouir. [16] Les provinces de la terre entière souffrirent du mal de Caïus et en souffrirent plus gravement que lui,[10] car, chez l’Empereur, c’était le corps seul qui était malade, chez les peuples c’était l’âme. Plus d’espérance ! C’en était fait, pensait-on, de la paix, de la liberté, de la prospérité publiques; l’image des calamités qui naissent de l’anarchie se présentait à tous, [17] la famine, la guerre, les champs ravagés, les villes saccagées, les pays dévastés, les biens mis au pillage, la terreur, la captivité, la mort. Il n’y avait qu’un remède à tous ces maux, c’était la guérison de Caïus.

[18] Aussitôt que la maladie commença à décroître, le bruit s’en répandit en peu de temps jusqu’aux frontières les plus reculées, car rien n’est plus rapide que la renommée: toutes les villes étaient, pour ainsi dire, debout, prêtant une oreille avide aux nouvelles rassurantes. Enfin, quand les courriers annoncèrent le complet rétablissement de l’Empereur, on revint à l’allégresse première; les habitants des continents et des îles s’imaginaient avoir recouvré la santé. [19] Jamais, de mémoire d’homme, chez aucun peuple, en aucun pays, la guérison d’un prince n’avait causé une joie pareille à celle qui éclata dans le monde entier lorsque Caïus revint à la santé. Il sembla qu’on échangeait les rigueurs d’une vie grossière et sauvage contre les douceurs de la vie civilisée, qu’on abandonnait les solitudes et les cavernes pour émigrer dans les murs des villes; [20]  on se réjouissait de passer d’une vie errante et vagabonde sous les lois d’un bon pasteur auquel il serait doux d’obéir. On ignorait la vérité. [21] L’esprit humain s’aveugle et ne discerne pas ce qui est réellement utile, car, au lieu d’user des lumières de la raison, il s’attache aux apparences et aux conjectures.

[22] Bientôt après, celui que toutes les espérances avaient accueilli comme un sauveur et un protecteur,[11] qui devait répandre sur l’Europe et sur l’Asie des torrents de félicité nouvelle, et leur prodiguer tous les biens publics et privés, se changea en un tyran cruel[12] ou plutôt montra ouvertement des penchants qu’il avait jusqu’alors couverts du voile de l’hypocrisie.[13]

[23] Son cousin, héritier comme lui de l’empire, le plus proche successeur de Tibère, puisqu’il était son petit-fils par le sang, tandis que Caïus ne l’était que par adoption, fut sa première victime.[14]

Il prétendit qu’il conspirait contre lui:[15] son âge ne permettait pas cette accusation, l’infortuné sortait à peine de l’enfance pour entrer dans l’adolescence. [24] Il y en a qui disent que si Tibère eût vécu quelque temps encore, il aurait écarté Caïus, qui lui était devenu suspect, et que son petit-fils légitime aurait été déclaré seul successeur de l’empire. [25] Mais la mort le surprit et l’enleva avant qu’il pût accomplir son dessein.[16]

Caïus, voulant exclure son parent de la participation au pouvoir, participation à laquelle il avait droit, et prévenir les accusations, imagina cette ruse. [26] Il réunit les grands: « Je voudrais, leur dit-il, suivant la dernière volonté de Tibère, associer à l’empire celui dont la nature m’a fait le cousin et dont l’amitié m’a fait le frère; mais vous voyez qu’il est encore bien jeune, il lui faut des gouverneurs, des précepteurs, des maîtres. [27] Rien ne peut m’arriver de plus heureux que d’être soulagé de l’énorme fardeau de l’empire, trop pesant pour les épaules et la tête d’un seul. Eh bien, ajouta-t-il, je déclare que je prétends être désormais pour cet enfant plus qu’un précepteur, plus qu’un gouverneur, plus qu’un maître; je veux qu’on m’appelle son père et qu’on le nomme mon fils.[17] » [28] Quand il eut trompé par ces paroles le sénat et le jeune prince (car cette adoption, loin de l’appeler au pouvoir, l’en éloignait), se trouvant à couvert, et libre désormais de tout obstacle; il se mit à dresser des embûches à son collègue, à son cohéritier. La loi romaine met le fils sous la toute puissance du père; d’ailleurs la dignité impériale confère tous les droits et donne un pouvoir absolu que personne n’ose et ne peut contrôler.

[29] Caïus traita cet enfant comme un adversaire que l’on terrasse dans une lutte, sans égard pour le souvenir d’une éducation commune, sans pitié pour sa tendre jeunesse, sans respect pour les droits qu’il avait comme lui à l’héritage de Tibère, dont il était le plus proche descendant et auquel on avait espéré le voir seul succéder; en effet, le petit-fils, après la mort du père, est toujours réputé fils par son aïeul.[18]

[30] Caïus exigea, dit-on, que l’enfant se tuât de ses propres mains, en présence des centurions et des tribuns, auxquels on avait défendu de faciliter ce crime; car il eût été sacrilège qu’une main étrangère se portât sur un fils des Césars. Ainsi il attestait le droit en consommant l’iniquité, il attestait le respect des choses saintes en commettant cet attentat, il bafouait la vérité !

Le pauvre enfant, ne sachant ce qu’on voulait de lui, car il n’avait jamais vu de meurtre ni manié d’armes, et ne s’amusait pas comme les jeunes princes, en temps de paix, à des simulacres de combats, tendit le cou à ceux qui venaient vers lui. [31] Voyant qu’on le repoussait, il prit un poignard, et, dans son innocence, demanda quel endroit il fallait frapper pour faire une blessure mortelle et terminer des jours infortunés, il obtint qu’on lui rendît ce triste service: le suicide, auquel on le força, fut la première et la dernière leçon qu’il reçut de ses maîtres ![19]

[32] Lorsque Caïus eut terminé cette première et redoutable lutte, quand il ne resta plus personne de la famille impériale autour duquel pussent se rallier ses ennemis et ceux qu’il tenait en défiance, il entama une seconde lutte contre Macron, qui lui avait non seulement rendu des services après son élévation (car c’est le propre d’un flatteur de ne servir que les heureux), mais aussi avant qu’il fût parvenu à l’empire.

[33] Tibère était doué d’une pénétration profonde, et l’homme, de tous ceux qui l’entouraient, le plus habile à percer les secrètes pensées:[20] sa finesse n’avait d’égale que sa puissance. Souvent il soupçonna Caïus d’être hostile à toute la famille Claudia et favorable exclusivement à sa famille maternelle; [34] il craignait que son petit-fils, qu’il laissait en bas âge, ne lui survécût pas longtemps; d’ailleurs il jugeait incapable de gouverner un si grand empire, un homme de mœurs sauvages, insociable et d’un caractère inconstant. Ses manières s’écartaient parfois des convenances et trahissaient un germe de folie;[21] son langage et sa conduite semblaient se contredire.

[35] Macron employait tous ses efforts à pallier tout cela; il combattait les soupçons de Tibère, les inquiétudes que lui inspirait son petit-fils adoptif et qui le tenaient sans cesse en émoi. [36] « Caïus, disait-il, serait bienveillant et docile; il était entièrement dévoué à son cousin au point de lui abandonner volontiers tout l’empire; mais il était retenu par la crainte de paraître chercher la popularité; c’était pourquoi, malgré la suite et la sincérité de sa conduite, on l’accusait de mobilité et d’incohérence. » [37] Quand Macron sentait qu’on ne se laissait pas prendre à la vraisemblance de ses raisons, il mettait en avant sa garantie personnelle: « Je réponds de lui, je promets qu’il sera tel que je le montre: j’ai précédemment donné assez de preuves de mon dévouement aux Césars et en particulier à Tibère, lors de la conspiration de Séjan, que j’ai découverte et étouffée.[22] » [38] Ainsi Macron faisait l’éloge de Caïus, si toutefois c’était faire son éloge que le défendre contre des motifs vagues de soupçon et des accusations secrètes. Tout le zèle qu’on peut employer pour un frère ou un fils, et même davantage peut-être, il le mettait en œuvre pour Caïus auprès de Tibère.

[39] Il faut, selon l’opinion générale, attribuer ce dévouement d’abord aux égards de Caïus pour Macron, dont l’influence fut à ce moment prépondérante et même souveraine dans le gouvernement, et aussi à la femme de Macron, pour un motif que le silence doit couvrir. Chaque jour elle excitait son mari à ne perdre aucune occasion de servir le jeune prince. Rien n’est habile à conduire et maîtriser la volonté d’un homme comme la femme, et surtout la femme impudique, qui se rend d’autant plus séduisante qu’elle se sent coupable.

[40] Macron ignorait[23] la honte de sa femme et le déshonneur de sa maison; il croyait inspirées par l’affection les caresses qu’il recevait; ces manœuvres le séduisirent et le trompèrent; il se dévoua à des ennemis acharnés qu’il prenait pour ses meilleurs amis.

[41] Enhardi par la conscience qu’il avait d’avoir mille fois sauvé la vie à l’Empereur, il l’avertissait librement, sans feinte, comme tout bon ouvrier qui met sa gloire dans la durée de son œuvre, et craint de la laisser périr d’elle-même ou détruire par autrui.

[42] Voyait-il Caïus dormir à table, il l’éveillait, dans la pensée que ce n’était ni honnête ni sûr: s’abandonner dans cette situation au sommeil, c’est se livrer aux embûches. Quand il le voyait se passionner à la vue des danseurs, au point de se mettre à danser; quand, au lieu de sourire décemment aux bouffonneries des mimes, il les accueillait par des éclats puérils; quand il se laissait entrainer à la mélodie des joueurs de flûte et des chœurs au point de les accompagner de son chant, Macron le poussait du coude (car il se tenait toujours à ses côtés) et s’efforçait de le contenir.[24]

[43] Souvent, se penchant vers lui, il lui parlait doucement à l’oreille, de façon à n’être entendu de personne: « Il ne faut, disait-il, ni écouter, ni regarder, ni rien faire comme les assistants et le commun des hommes; ta manière de vivre doit les surpasser autant que ta dignité et ta fortune t’élèvent au-dessus d’eux. [44] Et il n’est pas séant que le souverain de la terre et des mers soit mis hors de lui par des chants, des danses, des bouffonneries et autres futilités de ce genre. Il doit partout et toujours se souvenir qu’il porte la majesté du commandement; il ressemble à un pasteur chargé d’un troupeau: toutes ses paroles, toutes ses actions, doivent avoir un but utile. [45] Chaque fois, ajoutait Macron, que tu assisteras à des représentations scéniques, à des luttes d’athlètes, à des courses de chevaux, oublie le plaisir, songe à l’art, fais-toi ces réflexions: [46] Voilà des choses qui ne servent en rien à la vie, qui ne tendent qu’à l’agrément et à l’amusement des spectateurs; il y a pourtant des gens qui s’y appliquent afin d’obtenir les éloges et l’admiration de la foule, afin de se voir décerner, au son des trompettes, des prix, des honneurs, des couronnes. [47] Que ne doit donc pas faire celui qui pratique un art beaucoup plus élevé, le plus grand de tous, l’art de régner? C’est par lui que le sol fertile et profond est cultivé dans les plaines et sur les montagnes, c’est par lui que la mer entière est sillonnée avec sécurité de grands vaisseaux par lesquels s’échangent les productions des diverses contrées, car chacune reçoit ce qui lui manque et donne en retour ce dont elle a abondance. [48] La haine, grâce à lui, ne saurait envahir le monde entier ou même ses plus grandes parties, l’Asie et l’Europe; pareille aux serpents venimeux, elle se tient tapie dans son trou; son action, resserrée dans d’étroites limites, s’exerce sur un homme, sur une maison, et, dans ses plus grandes fureurs, peut au plus s’étendre à une ville; elle ne désole jamais de grandes contrées, de grands peuples, surtout depuis que ton auguste famille a établi son pouvoir en tous lieux. [49] Les maux qui s’étaient établis et allaient s’aggravant au sein des Etats, ont été relégués aux abîmes du Tartare les plus éloignés; les biens, qui étaient bannis, ont été ramenés des extrémités du monde dans nos pays. Telle est la situation qu’on t’a laissée à maintenir.

[50] La nature t’a placé au sommet de la poupe et t’a donné le gouvernail; conduis, de manière à la préserver du péril, le vaisseau du genre humain; mets ton premier plaisir à faire du bien à tes sujets. [51] Les tributs que dans les villes on retire des particuliers sont de différente sorte; ce que, en retour, les sujets attendent d’un prince, ce qui lui est propre, ce sont de sages desseins, bien exécutés; on aime à le voir prodiguer généreusement ses richesses? réservant seulement ce que la prévoyance lui ordonne de ménager, pour parer aux coups incertains du sort.[25] »

[52] C’est en lui répétant ses avis que l’infortuné tâchait de rendre Caïus meilleur, mais la pétulance de celui-ci et sa méchanceté l’entraînaient sur une pente opposée; il repoussait brutalement ce sage conseiller. Quand il le voyait venir de loin, il disait à ceux qui l’entouraient:

[53] «Voici le maître qui n’a plus besoin de leçons, le pédagogue de celui qui n’est plus un enfant, le conseiller d’un homme plus avisé que lui. Il prétend soumettre à l’un de ses sujets un empereur versé dans l’art du gouvernement. Il se proclame maître dans cet art; je ne sais qui l’a initié à ses secrets. [54] Mais moi, n’ai-je pas eu pour éducateur depuis mon berceau, cette illustre lignée de pères, de frères, d’oncles, de cousins, d’aïeux, d’ancêtres, aussi bien du côté de ma famille paternelle que du côté de ma famille maternelle, qui ont eu le maniement de l’empire. Je ne parle pas des vertus royales[26] qui doivent, dans le principe, exister dans les races de princes; [55] mais puisque les descendants rappellent leurs ancêtres par les formes du corps comme par le caractère, l’aspect, le geste, les desseins, les actes, n’est-il pas vraisemblable qu’il y ait dans la semence elle-même les propriétés qui forment le prince? Et un ignorant me viendra, à moi qui dans le sein de ma mère et par les mains de la nature fus fait empereur avant de voir le jour, enseigner l’art du commandement, que certes, je connais mieux que lui[27]! [56] N’est-ce pas une honte que celui qui n’était tout à l’heure qu’un simple particulier veuille se mêler aux pensées d’une âme royale? Il y en a cependant d’assez impudents et audacieux pour profaner ces mystères et enseigner l’art sublime du gouvernement, dont ils possèdent à peine les premières notions ! »

[57] De la sorte il cherchait à s’éloigner peu à peu de Macron, inventant contre lui des prétextes d’accusation mensongers, mais toutefois vraisemblables, car il y a des gens habiles à forger des mensonges qui paraissent l’expression de la vérité. [58] Macron fut accusé de tenir ces propos: « Caïus est mon ouvrage; il m’appartient sinon plus, au moins tout autant qu’à son père; trois fois mes instances l’ont arraché aux soupçons de Tibère qui voulait le faire périr. Après la mort de Tibère, je lui ai livré les prétoriens que j’avais sous mes ordres, en faisant entendre qu’on n’avait besoin que d’un prince, que c’était le moyen d’assurer l’intégrité et la paix de l’Empire. »

[59] Il y en eut qui crurent ces fausses accusations: on ne connaissait pas encore la fourberie de celui qui les portait; son caractère faux et mobile ne s’était point révélé. Peu de jours après le malheureux périssait avec sa femme, expiant ainsi cruellement l’excès de son zèle. [60] C’est la récompense que les ingrats accordent aux services qu’on leur rend: ils les font tourner à la ruine de leurs bienfaiteurs. C’est ainsi que Macron, qui avait certainement tout fait, qui n’avait épargné ni les soins les plus persévérants, ni l’amitié la plus dévouée, d’abord pour sauver Caïus, ensuite pour lui assurer le pouvoir sans partage, fut payé de ses services. [61] On rapporte que l’infortuné fut contraint de se tuer de ses propres mains et que sa femme eut le même sort,[28] malgré les relations qu’elle entretenait, dit-on avec César. Il n’y a dans l’amour aucun motif d’affection solide, la passion satisfaite amène le dégoût[29] et le besoin de changement.

[62] Lorsque Macron eût été immolé avec toute sa maison, Caïus entama une troisième lutte, où il déploya plus de ruse encore. Il avait eu pour beau-père Marcus Silanus,[30] homme d’un grand cœur et d’une illustre race. Bien que celui-ci eût perdu sa fille,[31] enlevée par une mort prématurée, il ne cessa d’entourer son gendre d’une affection de père; il espérait en recevoir des égards pour l’avoir traité, non en gendre mais en fils. [63] Vain espoir ! Trompeuse attente ! Il l’entretenait sans cesse de quoi il pouvait l’améliorer, corriger son caractère, régler sa vie, lui apprendre à gouverner. Il ne manquait pas d’occasions sérieuses qui l’autorisaient à cette liberté; n’avait-il pas d’ailleurs son haut rang et des liens de famille? Sa fille n’était pas morte depuis assez longtemps pour que les droits de parenté fussent éteints: à peine avait-elle rendu le dernier soupir, son corps devait conserver des restes de vie, quelques-uns des tressaillements suprêmes.

[64] Les conseils de Silanus parurent à Caïus un outrage: il se trouvait plus magnanime, plus sage, plus courageux, plus juste que personne; il haïssait moins ses ennemis déclarés que ceux qui essayaient de le diriger. [65] Il sentit que Silanus serait aussi un obstacle à la violence de ses passions: il le chargea de saluer les mânes de la défunte,[32] il fit tuer le père de sa femme, son beau-père.

[66] Ce criminel coup d’audace fut publié avec le meurtre des autres principaux personnages de l’Empire; le bruit de ces forfaits était dans toutes les bouches: [67] il se colporta d’abord timidement, à voix basse, puis on changea d’attitude avec la mobilité que le vulgaire porte en toute chose, dans ses opinions, dans son langage, dans ses actions. On ne pouvait croire que Caïus qui avait, peu auparavant, la réputation d’un prince affable, humain, juste et doux, eût sitôt changé. On lui trouva des excuses; on force d’en chercher, on lui en trouva.

[68] Pour ce qui regardait son cousin et cohéritier, on disait que, selon le droit immuable de la nature, le pouvoir n’admettait point de partage. La mort du jeune Tibère avait prévenu l’assassinat de Caïus, qu’il aurait commis s’il eût été le plus fort. C’était moins un meurtre qu’un dessein de la Providence qui avait supprimé ce jeune prince pour le bien du genre humain tout entier; sans cela des partis se seraient formés autour des deux rivaux et auraient provoqué des guerres intestines et intérieures. La paix n’était-elle pas le plus grand des biens? Or elle résultait d’un bon gouvernement, et il n’y avait de bon gouvernement que celui qui, supprimant les contestations et les querelles des princes, maintenait tout dans l’ordre.

[69] On disait de Macron que l’excès de son orgueil l’avait perdu, qu’il avait méconnu le précepte de l’oracle de Delphes: Connais-toi. La connaissance de soi-même, ajoutait-on, procure le bonheur, comme au contraire l’ignorance de soi-même cause l’infortune. Dans quel but voulait-il changer les rôles, se substituer, lui sujet, au prince et mettre Caïus, l’Empereur, dans la situation d’un sujet? Il n’appartenait qu’au prince de commander et Macron s’arrogeait ce privilège; c’était au sujet d’obéir, et il voulait soumettre Caïus à ses volontés.

[70] Insensés ! qui appelaient commandement une simple remontrance, qui confondaient le conseiller avec le souverain; gens aveugles, flatteurs détestables accoutumés à tout défigurer, même à changer le nom des choses.[33]

[71] On se moquait de Silanus: il avait été ridicule de s’imaginer que l’autorité d’un beau-père sur son gendre égalait celle d’un père sur son propre fils. Cependant, chez les simples particuliers, quand un père voit son fils arriver aux grandes charges et à la puissance, il abandonne son autorité sur lui et consent volontiers à se mettre après lui. C’était à Silanus, qui n’était plus même le beau-père de l’Empereur, trop de naïveté que de prendre souci de choses qui ne le regardaient pas. Ne comprenait-il point que les liens de parenté étaient rompus par la mort de sa fille? [72] Entre deux familles, étrangères jusque-là l’une à l’autre, le lien établi par le mariage se brise en même temps que l’union, surtout lorsque, par un malheur irrémédiable, la femme qui a passé dans une autre famille vient à mourir.

[73] Tel était le sens de tous les entretiens; car chacun repoussait l’idée que l’Empereur pût être aussi cruel; on pensait que la bonté d’âme, l’humanité, étaient plus grandes chez Caïus que chez aucun de ses prédécesseurs; on ne pouvait s’imaginer qu’en si peu de temps il fût survenu en lui un tel changement.

[74] Quand il eut terminé contre les trois ordres de l’Etat les luttes que nous venons de raconter, après avoir remporté deux victoires sur l’ordre des chevaliers et celui du sénat, qui étaient les premiers de l’empire, et une troisième sur un membre de sa famille, il pensa, qu’ayant abattu les plus nobles têtes, il serait désormais redoutable à tous, aux sénateurs, [75] parmi lesquels Silanus jouissait d’une haute considération, aux chevaliers, parmi lesquels Macron avait acquis une dignité et des honneurs qui le plaçaient au premier rang, enfin à toute sa famille, par le meurtre de son cousin et cohéritier.

Alors il ne se contint plus dans les bornes de la nature et aspira à se faire passer pour un dieu. [76] Voici, dit-on, le raisonnement dont il usa au commencement de cette folle entreprise: « Si les bergers d’un troupeau, si les chevriers et les bouviers ne sont point des brebis, des bœufs, mais des hommes d’une nature et d’une condition supérieures, il faut penser de même que moi, pasteur du premier des troupeaux, c’est-à-dire du genre humain, je ne ressemble pas au reste des mortels, mais que je suis d’une condition supérieure et plus divine.[34] »

[77] L’insensé se pénétra de cette idée et finit par prendre pour des réalités les fictions des poètes. Il s’enhardit au point d’oser produire en public cette impie divinisation de sa personne; il s’appliqua à faire tout ce qui en était la conséquence logique, et à monter peu à peu, comme par degrés, de plus en plus haut. [78] D’abord il affecta de se rendre semblable à ceux qu’on nomme demi-dieux, Bacchus, Hercule, les Dioscures,[35] Trophonius, Amphiarans, Amphiloque et les autres. Il se moqua de leurs oracles et de leurs fêtes, qu’il comparait à l’éclat de sa propre puissance. [79] Puis, comme les acteurs sur la scène, il revêtit successivement les attributs de ces divinités. Tantôt c’était la massue et la peau du lion, mais toutes deux en or, qu’il prenait pour se déguiser en Hercule; tantôt, pour représenter les Dioscures, il se coiffait du bonnet phrygien; tantôt il figurait Bacchus avec une couronne de lierre, un thyrse et la dépouille d’un faon.

[80] Il s’arrogeait cependant une prérogative; car chacune de ces divinités se contente des honneurs qui lui sont propres et n’empiète pas sur ceux des autres: Caïus voulait accumuler sur sa personne les attributs de tous les demi-dieux, afin de surpasser ceux qu’il jalousait. Il ne prétendait point, à l’instar de Géryon, le monstre au triple corps,[36] surprendre par sa masse les spectateurs; mais par un raffinement plus incroyable, il faisait successivement subir à un seul et même corps différentes métamorphoses, comme jadis l’Égyptien Protée, qu’Homère nous montre prenant tous les aspects des forces de la nature, tour à tour flamme rapide, bête effrayante, fleuve transparent.[37]

[81] Mais Caïus, qu’avais-tu besoin de prendre les attributs de ces idoles? Il fallait imiter leurs vertus, Hercule purgeait la terre et les mers; il engageait des luttes utiles et nécessaires au genre humain, pour détruire les monstres nuisibles de l’un et l’autre élément. [82] Bacchus cultiva la vigne et en exprima cette suave liqueur qui est bienfaisante à l’âme et au corps; à l’âme, elle inspire la sérénité, l’oubli des souffrances, l’espoir du bonheur; elle rend le corps plus sain, plus agile et plus fort. [83] Et ce n’est pas seulement aux individus, mais aux familles, aux cités, que le vin procure ces bienfaits; aux labeurs de la vie il fait succéder de douces jouissances; comme d’une source inépuisable il verse indistinctement aux Grecs et aux Barbares la gaieté et l’allégresse des jours de fête. Voilà ce que nous devons au vin. [84] Quant aux fils jumeaux de Jupiter, on rapporte qu’ils partagèrent ensemble l’immortalité: l’un des deux, qui seul était immortel, ne trouva pas raisonnable de s’aimer lui-même au point d’oublier son frère et de ne pas lui témoigner l’affection qu’il lui devait; [85] il réfléchit qu’il ne mourrait jamais, que son frère mourrait pour toujours, que cette immortalité ne ferait qu’éterniser sa douleur; par un merveilleux échange, il obtint pour lui-même de participer à la condition mortelle, et pour son frère de participer à la condition immortelle; il corrigea ainsi l’inégalité, qui est le principe de l’injustice, par l’égalité, qui est la source de toute justice.[38]

[86] C’est par leurs bienfaits que tous ces demi-dieux, ô Caïus ! ont excité et excitent encore l’admiration; c’est pour cela qu’on les vénère et qu’on leur rend même des honneurs divins. Mais toi, qu’as-tu fait pour nous de semblable, dont tu puisses t’enorgueillir et te vanter? As-tu, pour commencer par là, imité l’affection fraternelle des fils de Jupiter? Ton frère, ton cohéritier, un enfant à la fleur de l’âge, ne l’as-tu pas cruellement égorgé, cœur de fer, âme sans pitié? N’as-tu pas, peu après, dans la crainte qu’elles ne t’arrachassent l’empire, envoyé tes sœurs en exil[39]?

[88] As-tu imité Bacchus? Tu as sans doute imaginé de nouveaux bienfaits et, comme lui, rempli d’allégresse le monde entier ! sans doute l’Europe et l’Asie ne suffisent plus à contenir tes faveurs! [89] Oui assurément, tu t’es signalé par de nouvelles inventions, mais en fléau public, en scélérat. N’as-tu pas changé la joie en douleur et le plaisir en deuil? De toutes parts tu as rendu à tous la vie amère; tu t’es approprié les richesses et les biens d’autrui, poussé par une insatiable convoitise qui ravage la terre de l’orient à l’occident, du nord au midi.[40] En retour de leurs biens engloutis, tu envoies aux provinces désolées les abominables semences de ton âme malfaisante, qui sont la ruine du genre humain. C’est ainsi que tu nous apparais comme un autre Bacchus.

[90] As-tu, par des travaux sans trêve et des hauts faits éclatants, imité Hercule? As-tu rempli le continent et les îles de bonnes lois, de jugements équitables, d’abondance, enfin de tous les bienfaits d’une paix heureuse, toi le plus lâche et le plus tremblant des hommes, toi qui as ravi à toutes les régions de l’Empire la tranquillité et la prospérité, qui les as remplies de troubles et de séditions et, par conséquent, rendues misérables? [91] Dis, Caïus, est-ce pour nous avoir affligés de tous ces désastres que tu prétends à l’immortalité? C’est sans doute afin de ne pas borner à quelques jours les calamités dont tu nous accables, mais de les prolonger sans fin. Moi, je pense au contraire, eusses-tu été pris pour un dieu, que ta perversité te réduirait à la condition mortelle; [92] car, si la vertu immortalise, le vice rend périssable. Ne te mets donc pas au rang des fils de Jupiter, illustrés par l’amour fraternel, toi l’assassin et le bourreau de ton frère et de tes sœurs; n’ambitionne pas les honneurs d’Hercule et de Bacchus, qui ont adouci la vie humaine, toi dont les scélératesses ont empoisonné leurs bienfaits.

[93] Mais telles étaient sa démence et sa frénésie, que, s’élevant au-dessus des demi-dieux, il aspira aux honneurs des grands dieux, de Mercure, d’Apollon et de Mars. [94] D’abord il prit le caducée, les talonnières et la chlamyde de Mercure, montrant de l’ordre dans ce bouleversement, de la suite dans ce désordre, de la logique dans cette folie. [95] Puis bientôt, cédant à une autre fantaisie, il laissait ces insignes et se transformait en Apollon; il se ceignait la tête d’une couronne rayonnante, ayant dans sa main gauche l’arc et les flèches, et de sa main droite présentant les Grâces. Il voulait ainsi faire entendre qu’il fallait tenir toujours prêts à les répandre les bienfaits, en leur donnant la première place, qui est à la droite, qu’il fallait écarter les peines ou du moins leur assigner une place inférieure, à la gauche. [96] Derrière lui venaient des chœurs qui chantaient le Péan en l’honneur de celui qu’on avait peu auparavant célébré sous les noms de Bacchus, d’Evius et de Lyaeus,[41] quand il avait revêtu les attributs de ce dieu.

Souvent aussi il paraissait avec une cuirasse, un casque, un bouclier, l’épée à la main, et se faisait appeler Mars. [97] A ses côtés marchait un cortège de Saliens d’un nouveau genre, troupe d’assassins dressés à remplir auprès de lui le rôle de bourreaux, et à assouvir sa soif de sang humain.

[98] Cette conduite étrange remplissait d’étonnement ceux qui en étaient témoins; on se demandait pourquoi, faisant le contraire de ceux aux honneurs desquels il prétendait, il dédaignait d’imiter leurs vertus et n’usurpait que leurs attributs. Et pourtant les insignes et les attributs, dont on entoure les images et les statues, ne sont que des symboles qui rappellent les services rendus au genre humain par ceux qu’on vénère.

[99] Pourquoi a-t-on mis des ailes aux talons de Mercure, sinon pour le rendre agile? Cette agilité convient au messager, à l’interprète des dieux, comme l’indique son nom d’Hermès,[42] dont l’office est d’annoncer de bonnes nouvelles. Si l’homme sage ne peut être un messager de mal, à plus forte raison Dieu. C’est pourquoi il convient que Mercure soit agile et vole en quelque sorte pour hâter ses messages; si la vitesse est naturelle quand il, s’agit de porter d’heureuses nouvelles, la lenteur est ordinaire quand il s’agit d’en porter de fâcheuses. [100] On lui donne aussi le caducée, comme symbole de son rôle de pacificateur. En effet, les guerres se suspendent ou se terminent par l’entremise des hérauts,[43] qui rétablissent la paix. Sans leurs bons offices on ne verrait point de terme aux luttes que provoque l’attaque et que nécessite la défense.

[101] Mais quel besoin Caïus avait-il de talonnières? Était-ce afin que ses scélératesses, qu’un silence éternel aurait dû couvrir, fussent rapidement publiées de toutes parts? Qu’avait-il besoin de célérité? Il pouvait, restant toujours dans le même lieu et y produisant forfaits sur forfaits, inonder, comme une source intarissable, les diverses contrées du monde habité. [102] Pourquoi ce caducée, à lui dont pas une parole, pas un acte n’ont servi la paix? Au contraire il n’y a pas de famille, pas de cité, chez les Grecs et les Barbares, qu’il n’ait remplies de troubles et de guerres civiles. Qu’il laisse donc les attributs de Mercure et n’usurpe pas un nom auquel il n’a pas le moindre droit.

[103] Quel rapport y a-t-il entre lui et Apollon? Il porte une couronne où l’artiste a merveilleusement imité les rayons du soleil, comme si c’était le soleil, la lumière, et non la nuit et les plus noires ténèbres, qui lui fussent nécessaires pour accomplir ses forfaits ! Les bonnes actions veulent être faites en plein jour, afin d’être vues de chacun; quant aux actions honteuses, on convient qu’il les faut reléguer au fond du Tartare, digne réceptacle de tout ce qui doit demeurer caché.

[104] Qu’il remette chaque chose à sa place et change de main les attributs du dieu; qu’il prenne dans sa droite l’arc et les flèches: n’est-il pas habitué à exterminer par des coups trop assurés les hommes, les femmes, des familles entières et des cités populeuses? Qu’il retienne dans sa gauche les Grâces, ou plutôt qu’il les abandonne: [105] n’a-t-il pas à la face du monde, souillé leur beauté par sa soif insatiable de richesses? N’a-t-il pas égorgé, non content de les dépouiller, les possesseurs de ces richesses, infortunés ! dont l’opulence a causé la ruine?

[106] Quant aux bienfaits de l’art médical d’Apollon, ils n’ont rien que d’opposé aux méchancetés de Caïus. Apollon inventa des remèdes salutaires qui rendent la santé aux hommes; telles étaient sa douceur et sa bonté qu’il voulut guérir les maladies envoyées par les autres dieux.[44] [107] Mais Caïus a porté la maladie chez ceux qui jouissaient de la santé, il a mutilé ceux qui avaient tous leurs membres, il a infligé aux vivants une mort violente avant le terme fixé par la nature; il amassait des poisons,[45] avec lesquels, s’il n’eût été prévenu et enlevé par la justice divine, il aurait détruit ce qu’il y avait de plus illustre dans chaque ville. [108] Il faisait ces préparatifs contre les gens en charge et les personnages les plus riches, principalement contre ceux de Rome et du reste de l’Italie, possesseurs de telles quantités d’or et d’argent, qu’on ne pourrait les égaler en rassemblant ce qu’en contient tout le inonde habité, depuis les limites les plus reculées.

Ainsi ce fut dans sa patrie, la dernière contrée à laquelle il eût dû toucher,[46] qu’il commença à étouffer les germes de la paix et à se montrer ennemi des villes, bourreau, peste et fléau des peuples.

[109] Une autre gloire d’Apollon, c’est de joindre à la science médicale le don de prophétie, d’annoncer aux hommes, pour leur utilité, l’avenir par ses oracles. De la sorte les ténèbres de l’incertitude sont dissipées dans l’âme, on ne peut craindre de trébucher dans sa marche comme un aveugle et, en cherchant la bonne voie, de prendre par ignorance la mauvaise. Celui qui connaît l’avenir a les veux attachés sur lui comme s’il était présent; cette prescience le protège, de même que le ministère des yeux préserve le corps de tout accident.[47] [110] Faut-il mettre en regard de ces prédictions les infâmes oracles de Caïus annonçant aux princes et aux grands de tous les pays les confiscations, l’exil, la mort? Qu’a-t-il donc de commun avec Apollon? Il n’a jamais rien fait qui l’en rapproche. Qu’on fasse taire ce faux péan composé à l’imitation du vrai. On n’a pas plus le droit de contrefaire l’image de la Divinité que de fausser la monnaie.

[111] Mais qui se fût attendu à le voir, avec un tel corps, avec une telle âme, tous deux également lâches et sans vigueur, affecter la puissance et le courage de Mars? Cependant, comme il arrive sur la scène d’un acteur qui change de rôle, il abusa par un nouveau déguisement les yeux des spectateurs. [112] Ne nous arrêtons pas à l’examen du corps et de l’âme qui offraient chez Caïus tout l’opposé de ce qu’on rapporte des mouvements et de l’attitude de ce Génie. Je ne parle pas du Mars de la fable, mais de celui qui a été doué de la force naturelle et est devenu le protecteur et le sauveur des opprimés, ainsi que son nom grec Arès le montre; [113] ce nom me semble venir en effet du verbe arêguein, dont le sens est secourir, parce qu’il empêche la guerre et fait la paix; au contraire celui des poètes trouble le calme et hait la paix autant que le vrai Mars hait la guerre.

[114] Nous savons maintenant[48] que Caïus ne peut être assimilé à aucun des dieux ou même des demi-dieux, ni pour le caractère, ni pour la nature, ni pour la conduite. Il faut croire qu’il obéit en cette circonstance à une aveugle ambition, à un orgueil insensé. Malheureusement il avait, pour se satisfaire, un pouvoir sans limites dont nous autres, misérables, fûmes les premiers à sentir les coups. [115] Il soupçonnait que les Juifs seraient les seuls qui ne se prêteraient point à ses projets: dès le berceau leurs parents, leurs précepteurs, leurs maîtres, et par-dessus tout leurs saintes lois et même les usages qui ne sont pas écrits, tout leur enseigne à croire en un seul Dieu, père et créateur du monde.

[116] Le reste du genre humain, hommes, femmes, villes, nations, et, pour ainsi dire, toutes les contrées de la terre, bien qu’en gémissant de ce qui se passait, acclamèrent cette démence et, par des honneurs excessifs, gonflèrent encore son orgueil. Quelques-uns aussi, ayant introduit en Italie l’usage barbare de l’adoration,[49] corrompaient la noble fierté romaine. [117] Le peuple juif seul lui était suspect, à cause de la résistance qu’il allait lui opposer. Nous acceptons la mort avec joie, comme si nous recevions l’immortalité, plutôt que de laisser toucher à aucun des usages de nos ancêtres, persuadés qu’il en arriverait comme de ces édifices auxquels on arrache une pierre, et qui, tout en paraissant rester fermes, s’affaissent peu à peu et tombent en ruines.

[118] Il ne s’agissait pas d’ailleurs d’une chose sans portée, mais de la plus grave de toutes: faire d’un homme, d’un être engendré et périssable l’image de l’être incréé, éternel ! Les Juifs jugeaient que c’était le comble de l’impiété et de la profanation:

Dieu se changerait plutôt en homme[50] que l’homme en Dieu. En outre il en résulterait les deux plus grands maux, c’est-à-dire l’infidélité et l’ingratitude envers le bienfaiteur de toutes les créatures, celui dont la puissance s’étend à toutes les parties de l’univers pour les combler de biens.

[119] C’était une guerre terrible, sans merci, qui se déchaînait contre notre nation. Quel plus grand malheur peut survenir à un esclave que l’inimitié de son maître? Or, les sujets de l’Empereur sont ses esclaves; s’il en avait été autrement jusque-là sous le gouvernement paternel des empereurs précédents, telle était du moins notre condition sous Caïus, qui avait banni de son cœur tout sentiment de clémence, et foulait aux pieds tous les droits. La loi, pensait-il, c’était lui-même;[51] il bravait, comme de vaines paroles, tout ce que la législation avait consacré. Nous fûmes donc mis moins au rang des esclaves qu’au rang des valets les plus infimes; au lieu d’un prince nous eûmes un maître.

[120] Lorsque la populace désordonnée et séditieuse d’Alexandrie s’en aperçut, elle crut avoir trouvé une bonne occasion de donner cours à la haine qu’elle nous portait depuis longtemps; elle remplit la ville d’épouvante et de trouble. [121] Comme si l’Empereur nous eût abandonnés à sa barbarie pour souffrir les plus grandes misères, comme si le sort des armes nous eût livrés entre ses mains, elle se jeta sur nous avec une fureur sauvage. Nos maisons furent pillées; on eu chassa les maitres avec leurs femmes et leurs enfants, au point qu’elles restèrent désertes; [122] on en arracha les meubles et ce qu’il y avait de plus précieux, non pas comme le font les voleurs, qui, dans la crainte d’être pris, cherchent l’obscurité de la nuit, mais en plein jour et publiquement. Chacun montrait son butin aux passants, comme une chose acquise par héritage ou à prix d’argent. Quelques-uns, qui s’étaient associés pour le pillage, partageaient leur prise dans la place publique, souvent sous les yeux des malheureux qu’ils avaient dépouillés et qu’ils insultaient de leurs railleries, ce qui était plus dur que tout le reste.

[123] Tout cela était bien assez triste sans y rien ajouter. Qui n’eût trouvé affreux en effet de voir ces infortunés tomber de la richesse dans la pauvreté, de l’opulence dans la misère, sans avoir commis le moindre mal; de les voir chassés de leurs foyers déserts, errants à travers les rues, exposés à succomber aux ardeurs d’un soleil torride, aux rigueurs de nuits glaciales? [124] C’était cependant moins affreux que ce qui suivit.

On chassa les Juifs de la ville entière; des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, acculés dans un quartier étroit, pareil à une caverne, furent entassés comme de vils troupeaux, dans l’espoir qu’en peu de jours ils ne seraient plus qu’un monceau de cadavres. On comptait qu’ils périraient de faim, faute de provisions dont ils n’avaient pu se munir dans cette attaque imprévue et soudaine, [125] ou bien que, resserrés dans un espace étroit et brûlant, ils succomberaient à la corruption de l’air environnant et à l’épuisement des principes vitaux que cet air contenait. Il faut ajouter que l’haleine aussi de ces malheureux était corrompue, car elle sortait par la bouche et les narines d’un corps chaud et fiévreux, et, selon l’expression proverbiale, ajoutait du feu à l’incendie. [126] En effet la nature des viscères intérieurs est très chaude, et, quand ils sont doucement rafraîchis par l’air extérieur, les organes de la respiration se trouvent bien de cette fraîcheur; mais, si l’atmosphère dépasse le degré voulu de température, cet excès produit nécessairement un malaise: le feu s’ajoute au feu.[52] [127] Quand il leur fut devenu impossible de supporter plus longtemps les souffrances de cet entassement, ils se répandirent dans les solitudes au bord de la mer et jusque dans les tombeaux, cherchant du moins à respirer un air pur et inoffensif.

Ceux qui étaient surpris dans les autres quartiers de la ville, ceux qui arrivaient de la campagne, ignorant le malheur de leurs frères, étaient en butte à toutes sortes de mauvais traitements: on les blessait à coups de pierres, de briques ou de fragments de vases; on les frappait avec des bâtons à la tête et partout où les blessures peuvent être mortelles, jusqu’à ce qu’on les eût tués.

[128] La partie oisive de la populace d’Alexandrie s’était postée tout autour de l’étroit quartier dans lequel on avait refoulé les Juifs; elle les tenait assiégés comme dans les murs d’une ville et veillait à ce qu’aucun ne pût furtivement s’évader. On prévoyait.que beaucoup, pressés par la famine, braveraient la mort pour ne pas voir périr d’inanition leur famille, et se résoudraient à sortir. Leurs ennemis leur fermaient rigoureusement toute issue; ceux qu’on arrêtait s’échappant étaient tués après d’affreux supplices.

[129] Une autre troupe, sur les quais du fleuve, avait tendu une embuscade pour piller les Juifs qui abordaient, et s’emparer des marchandises qu’ils apportaient. On montait sur leurs vaisseaux, on s’emparait du chargement sous les yeux du maître, on le garrottait, puis on le brûlait vif; les rames, les vergues, les planches et le pont du vaisseau servaient à lui construire un bûcher.[53]

[130] D’autres furent brûlés dans la ville avec un raffinement de cruauté épouvantable: comme le gros bois manquait, on entassa sur eux des branchages auxquels on mit le feu; ils furent plutôt étouffés par la fumée que consumés; car c’était une flamme de peu de durée qui s’élevait de ces matériaux trop légers pour pouvoir se réduire en charbons.

[131] Il y en eut aussi que l’on prit vivants; on leur mit aux talons des lanières et des courroies; ils furent ainsi traînés à travers les places et foulés aux pieds par la plèbe qui ne respecta pas même leurs cadavres. Leurs corps, mis en pièces connue l’eussent pu faire des bêtes féroces transportées de rage, perdirent toute forme, au point qu’il n’en resta pas même des débris pour la sépulture.

[132] Le gouverneur de la contrée, qui à lui seul, s’il l’avait voulu, pouvait en un moment dompter cette foule déchainée, feignait de ne rien voir et de ne rien entendre;[54] il nous laissait avec indifférence en butte aux vexations et aux outrages, et permettait ainsi que l’ordre et la paix fussent troublés. Alors les séditieux enhardis se portèrent, à des forfaits plus atroces. Ils se réunirent en bandes nombreuses et dévastèrent nos proseuques (il y en a plusieurs dans chaque quartier de la ville), soit en abattant les arbres qui les entouraient, soit en renversant de fond en comble les constructions. Il y en eut où l’on mit le feu[55] avec tant de furie et d’aveuglement, qu’on ne songea point à préserver les maisons voisines, et on sait que rien n’est plus rapide que l’incendie, quand il s’est emparé d’une matière.

[133] Je ne parle pas des objets dédiés aux empereurs, boucliers, couronnes d’or, colonnes avec leurs inscriptions qui furent détruits dans cet incendie;[56] et pourtant le respect dû aux princes n’eût-il pas dû arrêter cette fureur? Si l’on porta aussi loin l’audace, c’est qu’on n’avait à redouter de Caïus aucun châtiment: on savait qu’il était très hostile aux Juifs, et qu’on ne pouvait rien lui faire de plus agréable que de nous affliger de toutes sortes de maux.

[134] Pour consommer notre ruine en se mettant eux-mêmes à l’abri, pour se concilier sa faveur par une flatterie nouvelle, que firent-ils? Toutes les proseuques qu’ils n’avaient pu incendier ou détruire, à cause de la multitude des Juifs qui habitaient autour, furent souillées et déshonorées d’une autre façon, au mépris de nos institutions et de nos lois. Ils placèrent dans toutes des statues de Caïus.

Dans la plus grande et la plus apparente, ils mirent une statue de l’Empereur sur un quadrige d’airain. [135] Ils y apportèrent un tel empressement, une telle précipitation que, n’ayant pas de quadrige neuf, ils en tirèrent du gymnase un qui était vieux et rouillé, et dont les chevaux avaient les oreilles, la queue et les pieds mutilés. Il avait été dédié autrefois, dit-on, à Cléopâtre, bisaïeule de la dernière reine de ce nom. [136] Ce fut là une grande et criminelle irrévérence, la chose est pour tous évidente. Convenait-il de consacrer à l’Empereur un quadrige qui avait été dédié à une femme, eût-il été neuf? Et eût-il appartenu précédemment à un homme, n’était-il pas souillé par sa vétusté? Ce quadrige enfin, quel qu’il fût, appartenait et avait été dédié à un autre. Ne craignaient-ils point d’offenser, par de tels présents, un empereur qui voulait les honneurs les plus éclatants? [137] Bien au contraire, ils attendaient un surcroît d’éloges et de faveur pour avoir fait de nos proseuques de nouveaux temples de Caïus. Ils cherchaient moins du reste à honorer le prince qu’à assouvir leur haine en nous accablant de toutes sortes de maux. [138] En voici des preuves irrécusables.

Durant les trois cents ans qu’ont régné les Ptolémées au nombre de plus de dix, les Egyptiens ne leur ont érigé ni statues ni images dans nos proseuques; et cependant ils appartenaient à la dynastie du pays, ils passaient pour dieux; les inscriptions leur en donnaient le titre; ils le portaient constamment. [139] Ils étaient hommes après tout, et comment leurs sujets leur auraient-ils refusé un tel honneur, quand ils mettent au rang des dieux les chiens, les loups, les lions, les crocodiles et la plupart des bêtes terrestres, aquatiques ou volatiles, dont les temples, les autels, les bois sacrés remplissent la contrée?

[140] Ils allégueront peut-être ce qu’autrefois ils n’auraient pas osé dire (car c’est plutôt à la fortune des princes qu’à leur personne qu’ils rendent hommage), ils diront que la puissance des Césars les élève bien au-dessus des Ptolémées et qu’on leur doit par conséquent de plus grands honneurs.

[141] Mais alors vous êtes, pour me servir d’un terme radouci, les plus insensés des hommes. Pourquoi, avant Caïus, n’avez-vous pas décerné les mêmes honneurs à Tibère, qui lui a transmis le pouvoir, qui, pendant les vingt-trois années qu’il fut souverain des terres et des mers, ne laissa subsister dans la Grèce et dans la Barbarie aucun principe de guerre, en étouffa la moindre étincelle et maintint avec tant de constance et d’énergie la paix et toutes les prospérités dont elle est la source? [142] Etait-il d’une moins noble race? Il sortait des deux familles les plus illustres. Lui était-il inférieur en savoir? Et qui, de son temps, le surpassa en sagesse et en éloquence? Lui était-il inférieur par l’âge? Aucun roi, aucun empereur n’est parvenu si heureusement à la vieillesse; même pendant qu’il était jeune, on le disait vieux, tant était grande la modestie qu’il portait dans la sagesse. Voilà l’homme, le grand homme[57] que vous avez oublié et dédaigné!

[143] Que dire de celui qui, dans toutes les vertus, surpassa la nature humaine, à qui l’éclat de sa fortune et la grandeur de sa puissance méritèrent le premier le nom d’Auguste? Car il ne le reçut pas de l’héritage de ses ancêtres, il l’inaugura dans sa famille et le transmit à ses descendants. Il prit le gouvernail de l’Etat au milieu des troubles et des discordes, [144] dans un moment où les îles et les continents, sous la conduite de ce que Rome avait de plus illustre, se disputaient l’empire. L’Asie et l’Europe alors soulevées entrechoquaient, dans une mêlée immense, furieuse, sur terre et sur mer, les peuples arrachés des frontières les plus reculées. Cette lutte menaçait d’anéantir tout le genre humain, n’eût été l’intervention d’un seul homme, le chef de la famille des Augustes qui mérita ainsi le titre de Génie tutélaire. [145] Ce César illustre, conjurant les tempêtes amoncelées de tous les points de l’horizon, ramena la sérénité, remédia aux calamités publiques qui, chez les Grecs et les Barbares, de l’orient à l’occident, du nord au midi, avaient désolé, rempli de maux, les terres et les mers.  [146] Il n’a pas seulement relâché, mais brisé les liens qui enserraient le monde. Il a mis un terme aux guerres ouvertes et cachées du brigandage, il a purgé les mers des pirates et les a couvertes de vaisseaux de transport, [147] il a donné la liberté à toutes les villes, fait régner l’ordre à la place de l’anarchie. C’est lui qui a façonné aux douceurs de la civilisation les nations sauvages qui vivaient dans l’isolement, qui a reculé les limites de la Grèce et fait une nouvelle Grèce des plus belles contrées du monde barbare. Il fut le gardien de la paix, l’équitable dispensateur des lois, et, tant qu’il vécut, la source et le canal de toutes les prospérités.

[148] Voilà le bienfaiteur illustre que vous avez négligé d’honorer pendant les quarante-trois années qu’il a tenu l’Egypte sous son pouvoir, car vous ne lui avez consacré ni statues, ni images, ni inscriptions dans les proseuques. [149] Si des honneurs nouveaux et extraordinaires étaient dûs à quelqu’un, n’était-ce pas à lui, non seulement parce qu’il était le chef et le fondateur de la maison des Augustes, mais encore parce qu’il avait été le premier et le plus grand bienfaiteur de l’humanité, en réunissant dans ses mains tous les pouvoirs, en prenant à lui seul le gouvernail du vaisseau de l’Etat? Cet homme admirable était d’ailleurs un profond politique; on l’a dit avec raison: « Il n’est pas bon que le pouvoir appartienne à plusieurs,[58] car la diversité des vues est la source de tous maux. » [150] S’il fallait imaginer des honneurs nouveaux, n’était-ce pas pour celui à qui le monde entier avait décerné les honneurs de l’Olympe, consacré des temples, des sanctuaires, des bocages, des portiques, qui, dans toutes les villes et surtout à Alexandrie, surpassent par leur beauté et leur grandeur tous les édifices anciennement ou récemment dédiés aux Césars? [151] Rien, en effet, de comparable au temple appelé Sébastion, érigé dans cette cité à Auguste, protecteur de la navigation. Ce monument est situé en face du port, sur une élévation;[59] il est immense, magnifique, sans rival; il est, plus qu’aucun autre, rempli d’offrandes, de tableaux, de statues, et orné tout autour d’or et d’argent; il est spacieux, embelli de portiques, de bibliothèques, de parvis, de plantations, de vestibules, de péristyles, de galeries; tout y est d’une somptuosité admirable. C’est là que repose l’espoir des voyageurs qui partent; c’est là qu’est la protection de ceux qui débarquent.

[152] Bien qu’on eût tant d’occasions d’honorer Auguste, au sein de cet accord éclatant manifesté par les peuples, on respecta nos proseuques. Est-ce à dire qu’on ait manqué de rendre à César les honneurs qu’il méritait? Nul homme sensé ne le pourra prétendre. Et pourquoi nos proseuques furent-elles alors respectées? Je le dirai sans rien cacher.

[153] On connaissait le bon gouvernement de l’Empereur, on savait qu’il n’était pas moins attentif à maintenir les institutions particulières aux provinces que les institutions romaines. Il pensait avec raison que les honneurs excessifs qu’il recevait des flatteurs, au lieu d’être un prétexte pour abolir les institutions des peuples, devaient uniquement servir à rehausser l’éclat de son pouvoir, qui semblait tirer de là quelque lustre. [154] Jamais il ne se laissa enivrer par les louanges: la preuve la plus claire en est qu’il ne souffrit point qu’on l’appelât dieu ou seigneur. Ces titres lui répugnaient. En agissant ainsi, il approuvait implicitement les Juifs qui ont de telles abominations en horreur.

[155] Sans cela, leur eût-il permis d’occuper une bonne partie de Rome, au-delà du Tibre? La plupart des prisonniers de guerre amenés en Italie,[60] ayant été affranchis, étaient devenus citoyens romains; ils avaient reçu de leurs maîtres la liberté, sans qu’on les forçât de renoncer à aucun des usages de leur pays. [156] L’Empereur savait qu’ils avaient des proseuques où ils se réunissaient, surtout les saints jours de sabbat, et faisaient publiquement profession de la religion de leurs pères; il savait qu’ils recueillaient des prémices et envoyaient des sommes d’argent à Jérusalem, par des députés qui les offraient pour les sacrifices. [157] Cependant il ne les chassa pas de Rome, il ne les dépouilla pas du droit de citoyens; il voulut que leurs institutions fussent maintenues, aussi bien dans ce pays qu’en Judée; il ne fit aucune innovation contre nos proseuques, il n’empêcha pas les assemblées où s’enseignent nos lois, il ne s’opposa pas à ce qu’on recueillit les prémices. Enfin, il montra tant de déférence pour nos usages religieux que notre temple fut non seulement enrichi des dons de tous les gens de sa maison, mais encore qu’il leur enjoignit d’y faire sacrifier chaque jour, à ses frais, des victimes entières et des holocaustes au Dieu Très Haut. Ces sacrifices se font maintenant encore et resteront comme un monument éternel des vertus de l’Empereur.[61] [158] A Rome, chaque fois que le peuple reçut des distributions mensuelles d’argent et de blé, il voulut qu’on n’oubliât point les Juifs; si cette largesse tombait un jour de sabbat, jour où nos coreligionnaires ne peuvent ni donner, ni recevoir, ni faire quoi que ce soit qui concerne la vie, rien surtout en vue du gain, les distributeurs avaient l’ordre de remettre, pour les Juifs, le don public au lendemain. [159] Aussi, tous les peuples de l’Empire, même ceux qui nous étaient naturellement hostiles,[62] se gardaient de toucher à la moindre de nos lois.

Il en fut de même sous Tibère, malgré la persécution provoquée contre nous dans toute l’Italie par Séjan.

[160] L’Empereur, après la chute de celui-ci, reconnut que les accusations portées par lui contre les Juifs de Rome étaient mensongères, que c’étaient des calomnies inventées pour détruire notre nation; car cet ambitieux savait que nous serions les seuls ou certainement les plus dévoués à combattre les criminelles tentatives qui mettraient l’Empereur en danger.[63] [161] Tibère manda à tous les gouverneurs des provinces d’épargner dans chaque ville notre nation, de ne rechercher que les coupables, qui étaient en petit nombre, de ne faire aucune innovation dans nos usages, d’avoir pour nous les égards dûs à des gens d’humeur pacifique, de respecter nos lois, comme contribuant à l’ordre public.[64]

[162] ………………. Caïus s’enorgueillit au point de ne pas seulement se proclamer dieu, mais de se croire tel.[65] Il ne trouva point chez les Grecs et les Barbares d’hommes plus portés que les Alexandrins à encourager cette prétention monstrueuse qui dépassait les bornes de la nature humaine. Les Alexandrins sont en effet de grands artisans de flatteries, de jongleries et de mensonges, prodigues de discours séducteurs, habitués à tout bouleverser avec leur langue effrénée. [163] En hommes très religieux ils ont voué au nom de Dieu le plus grand respect; ils jugent les ibis, les serpents venimeux de leur pays et beaucoup d’autres bêtes, dignes de le porter. Comme ils prodiguent ce nom, ils peuvent bien tromper les gens simples et ceux qui ne connaissent pas l’impiété égyptienne,[66] mais n’en imposent point à ceux qui savent leur démence ou plutôt leur criminelle effronterie.

[164] Caïus, ignorant cela, s’imaginait que les Alexandrins le croyaient dieu sérieusement, puisqu’ils lui prodiguaient sans détour les titres dont ils honorent leurs autres divinités. [165] Il pensait d’ailleurs que la profanation des proseuques leur avait été inspirée sans arrière-pensée, par un zèle ardent pour sa personne. Il en était arrivé là, soit en lisant les récits journaliers qu’on lui envoyait d’Alexandrie et auxquels il s’intéressait tellement qu’il ne trouvait plus de goût aux écrits des historiens et des poètes, soit en écoutant des esclaves qui renchérissaient sur ses plaisanteries et sur ses critiques.

[166] La plupart étaient des Egyptiens, race méchante, dont l’âme est pénétrée du venin des serpents et des crocodiles de leur pays. Le chef de la bande égyptienne était un certain Hélicon, esclave scélérat, qui s’était glissé dans le palais par d’infâmes moyens. L’affection de son premier maître, qui l’avait donné à Tibère, lui avait valu d’être initié aux arts libéraux; [167] mais il était resté sans crédit, car Tibère haïssait les flatteries puériles, et dès sa jeunesse avait montré du penchant à la gravité et à la sévérité.

[168] Tibère mort et remplacé au pouvoir par Caïus, Hélicon s’accommoda aux goûts de son nouveau maître, qu’il voyait avide de voluptés et de jouissances. Il se dit: « Voici une occasion pour toi, Hélicon: debout ! Tu as, pour te produire, l’auditeur et le spectateur le meilleur qui se puisse trouver. Tu as l’esprit souple, tu n’as pas ton égal pour les bons mots et les lazzis; tu connais les passe temps et les amusements folâtres de la jeunesse; tu n’es pas étranger aux arts libéraux; tu es expert dans les plus vils métiers et possèdes quelque agrément de langage; [169] tes plaisanteries ont un aiguillon dont tu piques malicieusement, en sorte que tu ne fais pas seulement rire, mais que tu irrites par le soupçon. Tu as tout entier en ton pouvoir un maître qui se plaît à écouter ses sarcasmes bouffons; il tient, tu le sais, ses oreilles toujours ouvertes et attentives pour ceux qui s’étudient aux délations, aux injures, aux médisances ! [170] Ne va pas plus loin chercher matière à t’exercer: les Juifs et leurs usages t’offrent de quoi incriminer. N’as-tu pas appris à le faire dès ton enfance, non d’un seul homme, mais de la partie la plus bavarde du peuple d’Alexandrie? Montre ce qu’on t’a appris. »

[171] Cédant à ces pensées, aussi insensées que coupables, il s’attacha à l’Empereur, ne le quittant ni jour ni nuit. Il profitait même, pour noircir les Juifs, de ses moments de solitude et de loisir. Afin de nous frapper plus sûrement, il déployait toute son adresse à l’amuser de ses quolibets. Il ne se déclarait pas ouvertement notre accusateur; il ne le pouvait pas, d’après son plan qui était d’user de détours et de ruse, mais il nous faisait ainsi beaucoup plus de mal que ceux qui manifestaient ouvertement leur hostilité.

[172] Les députés d’Alexandrie qui, dit-on, savaient cela, lui firent secrètement des présents considérables; non seulement il reçut d’eux des sommes d’argent, mais on lui fit espérer que des honneurs lui seraient décernés dans un avenir prochain, lors du voyage de Caïus à Alexandrie. [173] Hélicon, rêvant à ce moment fortuné où il serait comblé d’honneurs, sous les yeux de son maître, à la face du monde entier (car on ne pouvait douter que tout ce qu’il y avait de plus illustre dans l’Empire ne vint des frontières les plus lointaines, autant pour faire cortège à l’Empereur que pour visiter cette grande et fameuse cité), Hélicon promit tout ce qu’on demandait.

[174] Nous ignorâmes quelque temps cet ennemi secret, car nous ne prenions garde qu’à ceux du dehors. Quand nous l’eûmes découvert, nous cherchâmes par tous les moyens à adoucir, à apaiser cet homme dont les traits assurés nous frappaient de toutes parts et de toutes les façons. [175] Il était avec l’Empereur à la paume, à la palestre, au bain, à table; il assistait même à son coucher, car il était chambellan. Cette charge, qu’il ne partageait avec personne, tenait toujours ouvertes pour lui seul les oreilles de l’Empereur. Caïus négligeait les affaires pour accueillir les bouffonneries d’Hélicon, qui le réjouissaient beaucoup. [176] Les délations contre nous se trouvaient adroitement mêlées à ces bouffonneries, afin d’amuser le prince et de nous nuire en même temps. Les plaisanteries, qui paraissaient sa principale préoccupation, n’étaient qu’un prétexte, tandis que les accusations, qui semblaient survenir par incident, étaient son unique préoccupation. [177] Pareil au vaisseau délivré de ses amarres, poussé par un vent favorable qui le prend en poupe et gonfle ses voiles déployées, il voguait à son aise, accumulant contre nous les accusations: elles s’enracinèrent si bien dans l’esprit de l’Empereur qu’il n’en put désormais chasser le souvenir.

[178] Dans cet embarras, ne sachant quel parti prendre, nous remuons tout[67] pour apaiser Hélicon. Nous ne pouvons obtenir accès auprès de lui: telle était l’arrogance dont il usait envers tout le monde qu’on n’osait ni l’approcher ni l’entretenir. Enfin, comme nous ignorions s’il avait contre les Juifs quelque motif de haine personnelle, pour exciter ainsi sans relâche son maître contre eux, nous cessâmes de diriger de ce côté nos efforts; nous les tournâmes vers une nécessité plus pressante.

Nous résolûmes de présenter à Caïus un mémoire qui contiendrait le récit sommaire des maux que nous avions endurés, et où nous le supplierions de les faire cesser. [179] C’était à peu près l’abrégé de la requête détaillée que peu auparavant nous lui avions envoyée par le roi Agrippa, qui, s’en allant en Syrie prendre possession du royaume que l’Empereur lui avait donné, passa par hasard à Alexandrie.[68]

[180] Nous ignorions alors combien nous nous faisions illusion: depuis le moment où nous avions pris la mer, nous nous étions flattés de trouver un juge qui nous rendrait justice; au contraire, nous trouvâmes un ennemi mortel. [181] Cependant il nous caressait et nous abusait par un air gracieux et des paroles bienveillantes. En effet, la première fois qu’il nous rencontra (ce fut au Champ de Mars, au sortir des jardins de sa mère), il nous rendit notre salut, et nous fit de la main un signe favorable;[69] il nous envoya Homilus, introducteur des ambassades, nous dire: « J’entendrai votre cause à la première occasion. » Tous ceux qui nous entouraient se réjouirent de ces paroles comme si nous eussions déjà remporté la victoire, et avec eux tous les nôtres qui jugeaient des choses sur l’aspect et la contenance de Caïus.

[182] Quant à moi, que l’étude et les ans ont peut-être rendu plus sage,[70] je trouvais des motifs d’inquiétude dans ce qui réjouissait les autres. « D’où vient, me disais-je, que, dans un moment où affluent les ambassadeurs de toutes les parties du globe,[71] il dit qu’il n’entendra que nous? Ignore-t-il que nous sommes Juifs, et que nous nous contenterions d’être traités comme tout le monde? [183] Espérer un privilège d’un jeune homme qui n’est pas de notre nation, et qui dispose d’un pouvoir absolu, ne serait-ce pas folie? Il n’y a pas de doute qu’il est favorable aux Alexandrins, et qu’il a déjà préjugé la cause à leur avantage. Plaise au ciel qu’il se conduise en juge envers les parties et ne se montre point l’avocat de nos adversaires ! »

[184] Je roulais ces pensées au sein de l’angoisse, ne goûtant plus, ni jour ni nuit, aucun repos. Toutefois je cachais ma tristesse, j’étouffais mes gémissements: la prudence l’ordonnait !

Soudain un malheur nouveau et imprévu,[72] qui menaçait non pas seulement une fraction des Juifs, mais la nation entière, vint m’assaillir. [185] Nous étions allés de Rome à Putéoli à la suite de Caïus; l’Empereur était descendu vers la mer et visitait l’une après l’autre les villas nombreuses et splendides du golfe.[73] [186] Nous songions à notre défense (car nous attendions toujours qu’on nous appelât), lorsque survint l’un des nôtres, tout éploré, le regard plein d’épouvante, la poitrine haletante. Comme nous étions au milieu de la foule, il nous tira un peu à l’écart:

« Savez-vous, nous dit-il, la nouvelle?... » Il voulut parler, mais il resta muet, suffoqué par les larmes qu’il versait en abondance. [187] Trois fois il voulut commencer son récit sans y parvenir.

L’épouvante nous gagnait. Nous le supplions de nous raconter l’affaire pour laquelle il était ainsi accouru car ce n’était pas sans doute pour nous rendre témoins de ses gémissements qu’il venait; si la chose était déplorable, nous demandions à partager sa douleur; nous étions d’ailleurs endurcis à l’infortune.

[188] Enfin, avec effort et d’une voix entrecoupée par les sanglots, il s’écria: « C’en est fait du temple ! Caïus ordonne qu’on lui élève une statue colossale au plus profond du sanctuaire et qu’on la lui dédie sous le nom de Jupiter. » [189] Stupéfaits de ce qu’on nous rapportait, nous restons cloués sur place par le saisissement, muets, sentant le cœur nous manquer et les forces nous échapper. D’autres survinrent, qui nous confirmèrent ces tristes nouvelles.

[190] Alors nous nous enfermons tous ensemble pour déplorer, par les plaintes que l’angoisse nous suggérait, notre infortune et celle de la nation. Rien n’inspire plus le besoin de s’épancher que la douleur. Quel ennui, quel regret d’avoir, en plein hiver,[74] traversé la mer avec l’espoir de mettre un terme aux maux dont on nous accablait, sans nous douter qu’une tempête plus terrible que les coups de la mer nous attendait sur terre ! C’est d’ailleurs l’ordre de la nature qui veut les mauvais temps et distingue les saisons, et cet ordre et salutaire, tandis que cette autre tempête était soulevée par un homme dont le cœur n’avait aucun sentiment humain, par un jeune fou avide d’innovations, abandonné à tous les dérèglements de la tyrannie, à toute la fougue de la jeunesse, exalté de plus par la toute puissance. C’était là un mal sans remède possible. [191] Qui oserait l’aborder pour lui ouvrir la bouche de nos proseuques, quand il profanait le plus vénéré des temples? Il était évident qu’il se souciait peu des lieux saints ordinaires, puisqu’il ne respectait pas le sanctuaire illustre que, du couchant à l’aurore, on vénère religieusement comme l’astre du jour? [192] Si l’on obtenait audience, il fallait s’attendre à une mort certaine. Eh bien! Mourons; c’est vivre que de mourir glorieusement pour les lois de son pays. Mais cette mort inutile, quand même nous la chercherions pour remplir notre mission, ne serait-ce pas de la démence? Notre perte ne serait-elle pas plus fatale encore à ceux qui nous ont envoyés qu’à nous-mêmes? [193] Il ne manquera pas, même parmi les nôtres, de gens malicieux qui nous accuseront d’impiété pour avoir, au fort de la tempête, abandonné l’intérêt général menacé et prêté l’oreille aux suggestions de l’égoïsme. Les petites choses doivent le céder aux grandes; l’intérêt privé passe après l’intérêt public: car de la défense de ce dernier dépendent tous nos droits; si on l’abandonne, ces droits périssent. [194] C’était le seul parti qu’il fût convenable et possible de prendre dans cette lutte, car nous étions Alexandrins, et sur nous seuls pesait le danger qui menaçait les droits de la nation juive entière.[75] Il était à craindre en effet que ce terrible et méchant novateur, après avoir détruit le temple, ne voulût effacer jusqu’au nom de notre peuple. — [195] Mais, puisqu’il ne s’agissait plus des deux choses[76] qui concernaient votre députation, ne pouviez-vous, dira-t-on peut-être, songer au retour et vous mettre en sûreté? A celui qui tiendrait ce langage je dirais: « Ou tu n’es pas un homme de cœur, ou tu n’as pas été élevé et instruit dans la connaissance des saintes Écritures. L’espoir n’abandonne jamais les gens de cœur, l’espoir habite toujours en ceux qui ne se contentent pas d’effleurer du bout des lèvres nos lois sacrées. [196] Qui sait si Dieu ne frappe pas ainsi notre génération pour éprouver sa vertu et voir si nous avons appris, par une raison assurée, à supporter l’adversité? Toutes les ressources humaines nous manquent; disons leur adieu; affermissons dans nos âmes une confiance inébranlable en Dieu, notre sauveur, qui souvent a délivré notre nation des crises les plus terribles. »

[197] C’est ainsi que nous déplorions les coups imprévus[77] qui nous accablaient et que nous nous encouragions mutuellement à espérer quelque revirement favorable. Après un moment de silence, nous dîmes aux messagers: « Pourquoi restez-vous ainsi tranquillement assis? Vous n’avez fait que jeter dans nos oreilles le charbon qui nous brûle; il faut nous découvrir les motifs qui ont poussé Caïus. — [198] Le premier et le plus puissant de ces motifs, vous le savez, nous dirent-ils, aussi bien que le reste du genre humain, c’est qu’il veut se faire passer pour dieu. Il est convaincu que les Juifs seuls lui résisteront, et qu’on ne peut leur faire de plus grand mal que de profaner la majesté de leur temple. On lui a raconté que c’était le plus beau du monde et qu’à travers les âges il a été successivement et sans relâche embelli à grands frais. Caïus, qui est opiniâtre et querelleur, prétend se l’approprier.

[199] « Il a d’ailleurs été récemment irrité par une lettre du questeur Capiton, qui est en Judée chargé de la rentrée des impôts et déteste les Juifs. Capiton est parti pauvre, ses rapines l’ont enrichi; il craint d’être mis en accusation, et il a imaginé un moyen perfide de prévenir les plaintes de ceux qu’il a pressurés.

[200] Voici le fait qui lui en a fourni l’occasion: Iamnia est une des villes les plus peuplées de la Judée; sa population est mélangée de Juifs, qui y sont en majorité, et d’étrangers en moins grand nombre qui, pour notre malheur, sont venus des contrées voisines. Ces étrangers suscitent toujours des embarras aux indigènes et s’attaquent continuellement aux usages des Juifs. [201] Ils ont appris par les voyageurs avec quelle passion Caïus poursuit l’œuvre de sa divinisation, et combien il hait toute la nation juive; il leur a paru que c’était une bonne occasion de nous nuire. Aussitôt ils érigent un autel avec les plus vils matériaux, avec de la boue dont ils font des briques, dans l’unique but de molester leurs concitoyens. Ils s’attendaient bien que les Juifs ne pourraient souffrir cette violation de leurs usages. C’est ce qui est arrivé.

[202] « A cette vue, en effet, les Juifs indignés qu’on foule ainsi aux pieds les coutumes vénérables de la Terre Sainte, accourent et renversent l’autel. Leurs ennemis vont aussitôt trouver Capiton qui avait arrangé toute cette comédie. Le questeur, pensant avoir trouvé l’occasion qu’il cherchait depuis longtemps, écrit à Caïus en exagérant et amplifiant ce qui s’est passé. [203] L’Empereur, à cette nouvelle, veut en place de l’autel de briques violemment renversé à Iamnia quelque chose de plus riche et de plus magnifique; il ordonne qu’on lui dresse une statue colossale en or dans le temple de la métropole.

« Les sages et honnêtes conseillers qu’il a écoutés sont Hélicon, l’illustre Hélicon, cet esclave bavard et scélérat; Apelle, un comédien qui jadis trafiqua, dit-on, de la beauté de sa jeunesse et qui, après l’avoir perdue, se mit à la scène. [204] Les gens qui font ce métier et se donnent en spectacle sur les théâtres ne gardent aucune pudeur et s’adonnent à toutes les débauches, à toutes les turpitudes.[78] Voilà les talents qui ont mis Apelle au rang des conseillers de l’Empereur. Caïus peut de la sorte, sans souci de rendre à ses sujets la justice qu’il leur doit, sans souci de maintenir la paix, apprendre de l’un à chanter, de l’autre à plaisanter. [205] C’est ainsi qu’un valet, Hélicon, pareil au scorpion, a lancé contre les Juifs son venin d’Egypte, et Apelle son venin d’Ascalon: car il est né dans cette ville; or les Ascalonites, et les Juifs de la Terre Sainte, leurs voisins, ont entre eux une haine ancienne, indestructible. »

[206] Nous écoutions ce récit dont chaque détail, chaque mot nous frappait au cœur. Quelque temps après, ces habiles donneurs de bons conseils reçurent le prix de leur impiété. Apelle fut chargé par Caïus de chaînes de fer, à cause de ses autres crimes, et mis à la torture de la roue avec des suspensions fréquentes pour imiter ces maladies qui reviennent à jour fixe.[79] Quant à Hélicon, il fut mis à mort par Claudius César Germanicus, aussi pour d’autres fautes que sa frénésie lui avait fait commettre.[80] Mais ces événements furent postérieurs.

[207] La lettre qui ordonnait la dédicace de la statue fut écrite non simplement mais avec toutes les précautions qui devaient en assurer l’exécution.[81] Caïus commandait à Petronius,[82] gouverneur de toute la Svrie, auquel cette lettre était adressée, de prendre la moitié de l’armée cantonnée près de l’Euphrate et chargée d’arrêter les invasions des rois et des nations de l’Orient, et de la conduire en Judée. Elle devait accompagner la statue, non pour en rendre la dédicace plus solennelle, mais pour mettre à mort quiconque oserait résister.

[208] Qu’est-ce à dire, seigneur? Tu prévois que les Juifs ne souffriront pas cette profanation, qu’ils combattront jusqu’à la mort pour leurs lois, pour la patrie, et tu leur déclares la guerre? On ne dira pas que tu ignorais le soulèvement qui devait avoir lieu si on tentait de souiller le temple: tu prévois exactement ce qui doit se passer, comme si c’était présent; tu ordonnes d’amener l’armée; tu veux qu’au lieu des saints sacrifices qui s’offraient dans le lieu sacré, ta statue y soit arrosée du sang d’une foule de malheureux, du sang des hommes et même de celui des femmes !

[209] Quand Petronius eut pris connaissance de la lettre de l’Empereur, il ne sut à quoi se résoudre. Il n’osait désobéir; il savait qu’on ne lui pardonnerait pas l’hésitation ou même le retard dans l’exécution des ordres reçus. D’un autre côté l’entreprise était difficile: Petronius savait que les Juifs souffriraient non pas une fois, mais mille fois, s’il était possible, la mort plutôt que de permettre une infraction à leurs lois. [210] Toutes les nations sont attachées aux usages de leur pays, mais les Juifs plus qu’aucune autre. Ils croient que leurs lois ont été révélées de Dieu, ils les étudient dès l’enfance, ils en impriment, en quelque sorte, dans leur âme l’image qu’ils contemplent sans cesse, [211] et dont ils s’appliquent à pénétrer le sens profond; il