LUCIEN
XXVI.
HISTOIRE VÉRITABLE (01).
LIVRE PREMIER.
1. Les athlètes et ceux qui s'exercent le corps ne se
préoccupent pas exclusivement d'entretenir leurs forces naturelles, ils ne
songent pas toujours aux travaux du gymnase ; mais ils ont leurs heures de
relâche, et ils regardent ce repos comme une très bonne part de leurs
exercices. Je crois qu'à leur exemple il convient aux hommes qui s'appliquent
à l'étude des lettres, de donner quelque relâche à leur esprit, après de
longues heures consacrées à des lectures sérieuses, et de le rendre par là
plus vif à reprendre ses travaux.
2. Toutefois, ce repos ne leur sera profitable que s'ils s'appliquent à
lire des oeuvres qui ne les charment pas uniquement par un tour spirituel et une
agréable simplicité, mais où l'on trouve la science jointe à l'imagination,
comme on les reconnaîtra, je l'espère, dans ce livre. En effet, ce n'est pas
seulement par la singularité du sujet ni par l'agrément de l'idée qu'il devra
plaire ; ni même parce que nous y avons répandu des fictions sous une
apparence de probabilité et de vraisemblance ; mais parce que chaque trait de
l'histoire fait allusion d'une manière comique à quelques-uns des anciens
poètes, historiens ou philosophes, qui ont écrit des récits extraordinaires
et fabuleux. J'aurais pu vous citer leurs noms, si vous ne deviez pas facilement
les reconnaître à la lecture.
3. Ctésias de Cnide, fils de Ctésiochus, a écrit sur les Indiens et sur
leur pays des choses qu'il n'a ni vues ni entendues de la bouche de personne (02).
Jambule a raconté des faits incroyables sur tout ce qui se rencontre dans
l'Océan (03) ; il est évident pour tous
que cette oeuvre n'est qu'une fiction, c'est cependant une composition qui ne
manque pas de charmes. Beaucoup d'autres encore ont choisi de semblables sujets
: ils racontent, comme des faits personnels, soit des aventures, soit des
voyages, où ils font la description d'animaux énormes, d'hommes pleins de
cruauté ou vivant d'une façon étrange. L'auteur et le maître de toutes ces
impertinences est l'Ulysse d'Homère, qui raconte chez Alcinoüs l'histoire de
l'esclavage des vents, d'hommes qui n'ont qu'un oeil qui vivent de chair crue,
et dont les moeurs sont tout à fait sauvages ; puis viennent les monstres à
plusieurs têtes, la métamorphose des compagnons d'Ulysse opérée au moyen de
certains philtres, et mille autres merveilles qu'il débite aux bons Phéaciens
(04).
4. Pourtant, quand j'ai lu ces différents auteurs, je ne leur ai pas fait
un trop grand crime de leurs mensonges, surtout en voyant que c'était une
habitude familière même à ceux qui font profession de philosophie ; et ce qui
m'a toujours étonné, c'est qu'ils se soient imaginé qu'en écrivant des
fictions, la fausseté de leurs récits échapperait aux lecteurs. Moi-même,
cependant, entraîné par le désir de laisser un nom à la postérité, et ne
voulant pas être le seul qui n'usât pas de la liberté de feindre, j'ai
résolu, n'ayant rien de vrai à raconter, vu qu'il ne m'est arrivé aucune
aventure digne d'intérêt, de me rabattre sur un mensonge beaucoup plus
raisonnable que ceux des autres. Car n'y aurait-il dans mon livre, pour toute
vérité, que l'aveu de mon mensonge ; il me semble que j'échapperais au
reproche adressé par moi aux autres narrateurs, en convenant que je ne dis pas
un seul mot de vrai. Je vais donc raconter des faits que je n'ai pas vus, des
aventures qui ne me sont pas arrivées et que je ne tiens de personne ; j'y
ajoute des choses qui n'existent nullement, et qui ne peuvent pas être : il
faut donc que les lecteurs n'en croient absolument rien.
5. Parti un jour des colonnes d'Hercule, et porté vers l'Océan occidental,
je fus poussé au large par un vent favorable. La cause et l'intention de mon
voyage étaient une vaine curiosité et le désir de voir du nouveau : je
voulais, en outre, savoir quelle est la limite de l'Océan, quels sont les
hommes qui en habitent le rivage opposé. Dans ce dessein, j'embarquai de
nombreuses provisions de bouche et une quantité d'eau suffisante ; je
m'associai cinquante jeunes gens de mon âge, ayant le même projet que moi : je
m'étais muni d'un grand nombre d'armes, j'avais engagé, par une forte somme,
un pilote à nous servir de guide, et j'avais fait appareiller notre navire, qui
était un vaisseau marchand, de manière à résister à une longue et violente
traversée.
6. Pendant un jour et une nuit, nous eûmes un bon vent, qui nous laissa en
vue de la terre, sans nous emporter trop au large. Mais le lendemain, au lever
du soleil, la brise devint plus forte, les flots grossirent, l'obscurité nous
enveloppa, et il ne fut plus possible d'amener les voiles. Forcés de céder et
de nous abandonner aux vents, nous fûmes battus par la tempête durant
soixante-dix-neuf jours ; mais le quatre-vingtième, au lever du soleil, nous
aperçûmes, à une petite distance, une île élevée, couverte d'arbres, et
contre laquelle les flots allaient doucement se briser. Nous nous dirigeons vers
le rivage, nous débarquons, et, comme il arrive à des gens qui viennent
d'être violemment éprouvés, nous nous, étendons pendant longtemps sur la
terre. Enfin nous nous levons ; nous en choisissons trente d'entre nous pour
garder le navire, et je prends les vingt autres avec moi pour aller faire une
reconnaissance dans l'île.
7. Parvenus, au travers de la forêt, à la distance d'environ trois stades
de la mer, nous voyons une colonne d'airain portant une inscription en
caractères grecs difficiles à lire, à demi effacés et disant : "Jusque
là sont venus Hercule et Bacchus (05)."
Près de là, sur une roche, était l'empreinte de deux pieds, l'une d'un
arpent, l'autre plus petite : je jugeai que la petite était celle du pied de
Bacchus, et l'autre d'Hercule (06). Nous
adorons ces deux demi-dieux et nous poursuivons. A peine avons-nous fait
quelques pas, que nous rencontrons un fleuve qui roulait une sorte de vin
semblable à celui de Chio : le courant était large, profond et navigable en
plusieurs endroits. Nous nous sentons beaucoup plus disposés à croire à
l'inscription de la colonne, en voyant ces signes manifestes du voyage de
Bacchus. L'idée m'étant venue de savoir d'où partait ce fleuve, j'en remonte
le courant, et je ne trouve aucune source, mais de nombreuses et grandes vignes
pleines de raisins. Du pied de chacune d'elles coulait goutte à goutte un vin
limpide, qui servait de source à la rivière. On y voyait beaucoup de poissons,
qui avaient la couleur et le goût du vin ; nous en pêchons quelques-uns, que
nous mangeons et qui nous enivrent ; or, en les ouvrant, nous les trouvons
pleins de lie ; aussi nous prîmes plus tard la précaution de mêler des
poissons d'eau douce à cette sorte de mets, afin d'en corriger la force.
8. Après avoir traversé le fleuve à un endroit guéable, nous trouvons
une espèce de vignes tout à fait merveilleuses : le tronc, dans sa partie
voisine de la terre, était épais et élancé ; de sa partie supérieure
sortaient des femmes, dont le corps, à partir de la ceinture, était d'une
beauté parfaite, telles que l'on nous représente Daphné, changée en laurier,
au moment où Apollon va l'atteindre. A l'extrémité de leurs doigts poussaient
des branches chargées de grappes ; leurs têtes, au lieu de cheveux, étaient
couvertes de boucles, qui formaient les pampres et les raisins. Nous nous
approchons ; elles nous saluent, nous tendent la main, nous adressent la parole,
les unes en langue lydienne, les autres en indien, presque toutes en grec, et
nous donnent des baisers sur la bouche ; mais ceux qui les reçoivent deviennent
aussitôt ivres et insensés. Cependant elles ne nous permirent pas de cueillir
de leurs fruits, et, si quelqu'un en arrachait, elles jetaient des cris de
douleur. Quelques-unes nous invitaient à une étreinte amoureuse ; mais deux de
nos compagnons s'étant laissé prendre par elles ne purent s'en débarrasser ;
ils demeurèrent pris par les parties sexuelles, entés avec ces femmes, et
poussant avec elles des racines. : en un instant, leurs doigts se changèrent en
rameaux, en vrilles, et l'on eût dit qu'ils allaient aussi produire des
raisins.
9. Nous les abandonnons, nous fuyons vers notre vaisseau, et nous racontons
à ceux que nous y avions laissés la métamorphose de nos compagnons,
désormais incorporés à des vignes. Cependant, munis de quelques amphores,
nous faisons une provision d'eau, et nous puisons du vin dans le fleuve, auprès
duquel nous passons la nuit.
Le lendemain, au point du jour, nous remettons à la voile avec une brise
légère ; mais, sur le midi, quand nous étions hors de la vue de l'île, une
bourrasque soudaine vient nous assaillir avec une telle violence, qu'après
avoir fait tournoyer notre vaisseau elle le soulève en l'air à plus de trois
mille stades et ne le laisse plus retomber sur la mer : la force du vent,
engagé dans nos voiles, tient en suspens notre embarcation et l'emporte, de
telle sorte que nous naviguons en l'air pendant sept jours et sept nuits.
10. Le huitième jour nous apercevons dans l'espace une grande terre, une
espèce d'île brillante, de forme sphérique, et éclairée d'une vive
lumière. Nous y abordons, nous débarquons, et, après avoir reconnu le pays,
nous le trouvons habité et cultivé. Durant le jour, on ne put apercevoir de
là aucun autre objet ; mais sitôt que la nuit fut venue, nous vîmes plusieurs
autres îles voisines, les unes plus grandes, les autres plus petites, toutes
couleur de feu ; au-dessus l'on voyait encore une autre terre, avec des villes,
des fleuves, des mers, des forêts, des montagnes : il nous parut que c'était
celle que nous habitons.
11. Nous étions décidés à pénétrer plus avant quand nous fûmes
rencontrés et pris par des êtres qui se donnent le nom d'Hippogypes (07).
Ces Hippogypes sont des hommes portés sur de grands vautours, dont ils se
servent comme de chevaux ; ces vautours sont d'une grosseur énorme, et presque
tous ont trois têtes : pour donner une idée de leur taille, je dirai que
chacune de leurs plumes est plus longue et plus grosse que le mât d'un grand
vaisseau de transport. Nos Hippogypes avaient l'ordre de faire le tour de leur
île, et, s'ils rencontraient quelque étranger, de l'amener au roi. Ils nous
prennent donc et nous conduisent à leur souverain. Celui-ci nous considère, et
jugeant qui nous étions d’après nos vêtements : "Étrangers, nous
dit-il, vous êtes Grecs ?" Nous répondons affirmativement. "Comment
alors êtes-vous venus ici en traversant un si grand espace d'air ?" Nous
lui racontons notre aventure, et lui, à son tour, nous dit la sienne. Il était
homme et s'appelait Endymion ; un jour, pendant son sommeil, il avait été
enlevé de notre terre, et, à son arrivée, on l'avait fait roi de ce pays. Or,
ce pays n'était pas autre chose que ce qu'en bas nous appelons la Lune. Il nous
engagea à prendre courage et à ne craindre aucun danger, qu'on nous donnerait
tout ce dont nous aurions besoin.
12. "Si je mène à bien, ajouta-t-il, la guerre que je suis en train
de faire aux habitants du Soleil, vous passerez auprès de moi la vie la plus
heureuse. - Quels sont donc ces ennemis, disons-nous, et quelle est la cause des
hostilités ? - Phaéthon, répond-il, roi des habitants du Soleil, car le
Soleil est habité comme la Lune, nous fait la guerre depuis longtemps. Voici
pourquoi j'avais rassemblé tous les pauvres de mon empire, et j'avais dessein
de les envoyer fonder une colonie dans l'Étoile du Matin, qui est déserte et
inhabitée. Phaéthon, par jalousie, voulut y mettre obstacle, et, vers le
milieu de la route, il se présenta devant nous avec les Hippomyrméques (08).
Vaincus dans le combat, par la supériorité du nombre, nous sommes forcés
d'abandonner la place. Mais aujourd'hui je veux reprendre la guerre, et si vous
voulez partager avec moi cette expédition, je vous ferai donner à chacun un de
mes vautours royaux et le reste de l’équipement. Dés demain nous nous
mettrons en marche. - Comme il vous plaira, "lui dis-je.
13. Il nous retient alors à souper et nous demeurons dans son palais. Le
matin, nous nous levons et nous nous mettons en ordre de bataille , avertis par
les espions de l'approche des ennemis. Nos forces consistaient en cent mille
soldats, sans compter les goujats, les conducteurs des machines, l'infanterie et
les troupes alliées : le nombre de ces dernières s'élevait à quatre-vingt
mille Hippogypes (09), et vingt mille
combattants montés sur des Lachanoptéres (10).
C'est une espèce de grands oiseaux tout couverts de légumes au lieu de plumes,
et dont les ailes rapides ressemblent beaucoup à des feuilles de laitue. Près
d'eux étaient placés les Cenchroboles (11)
et les Scorodomaques (12) ; trente mille
Psyllotoxotes (13) et cinquante mille
Anémodromes (14) étaient venus de
l'Étoile de l'Ourse en qualité d'alliés. Les Psyllotoxotes étaient montés
sur de grosses puces, d'où leur nom, et ces puces étaient de la taille de deux
éléphants : les Anémodronies sont des fantassins, et ils sont portés par les
vents sans avoir besoin d'ailes. Voici comment : ils ont de longues robes qui
leur descendent jusqu'aux talons ; ils les retroussent, et le vent, venant à
s'y engouffrer, les fait naviguer en l'air comme des barques. La plupart se
servent de boucliers dans le combat. On disait qu'il devait en outre arriver,
des astres situés au-dessus de la Cappadoce, soixante-dix mille Strouthobalanes
(15) et cinquante mille Hippogéranes (16);
mais nous ne les vîmes pas, attendu qu'ils ne vinrent point. Aussi je n'ose en
faire la description ; car ce qu'on en disait me paraissait fabuleux et
incroyable.
14. Telles étaient lés troupes d'Endymion : toutes portaient la même
armure ; les casques étaient de fèves, qui sont dans ce pays grandes et dures
; les cuirasses, disposées par écailles, étaient faites de cosses de lupins
cousues ensemble, et dont la peau était aussi impénétrable que de la corne :
les boucliers et les sabres ressemblaient à ceux des Grecs.
15. Au moment décisif, l'armée fut rangée comme il suit l'aile droite fut
occupée par les Hippogypes et par le roi, entouré des plus braves combattants
au nombre desquels nous étions ; à la gauche se placèrent les Lachanoptères
et au centre les troupes alliées , chacune à son rang. L'infanterie montait à
soixante millions, et voici comment on la rangea en bataille. Dans ce pays les
araignées sont en grand nombre, et beaucoup plus grosses, chacune , que les
îles Cyclades. Endymion leur donna l'ordre de tisser une toile qui s'étendît
depuis la Lune jusqu'à l'Étoile du Matin ; elles l'exécutèrent en un
instant, et cela fit un champ sur lequel le roi rangea son infanterie,
commandée par Nyctérion, fils d'Eudianax (17),
et par deux autres généraux.
16. L'aile gauche des ennemis était composée d'Hippomyrméques, au milieu
desquels était Phaéton. Ces Hippomyrmèques sont des animaux ailés,
semblables à nos fourmis, à la grosseur près, car le plus énorme d'entre eux
a au moins deux arpents. Non seulement ceux qui les montent prennent part à
l'action, mais ils se battent eux-mêmes avec leurs cornes. On nous dit que leur
nombre était d'environ cinquante mille. A l'aile droite étaient les
Aéroconopes (18), en nombre à peu près
égal, tous archers et montés sur de grands moucherons. Derrière eux on plaça
les Aérocoraces (19), infanterie légère
et soldats belliqueux : ils lançaient de loin d'énormes raves avec leur fronde
; celui qui en était frappé ne pouvait résister longtemps ; il mourait
infecté par l'odeur qui s'exhalait aussitôt de sa blessure ; on disait qu'ils
trempaient leurs flèches dans du jus de mauve. Près d'eux se rangèrent les
Caulomycétes (20) grosse infanterie, qui se
bat de près, au nombre de dix mille. On les appelle Caulomycétes, parce qu'ils
se servent de champignons pour boucliers, et pour lances de queues d'asperges.
Ensuite venaient les Cynobalanes (21),
qu'avaient envoyés à Phaéthon les habitants de Sirius, au nombre de cinq
mille. Ce sont des hommes à tête de chien, qui combattent de dessus des glands
ailés. On nous dit qu'il leur manquait plusieurs alliés en retard, les
frondeurs mandés de la Voie lactée et les Néphélocentaures (22).
Ceux-ci arrivèrent quand la bataille était encore indécise, et plût aux
dieux qu'ils ne fussent pas venus ! Les frondeurs ne parurent pas ; aussi l'on
prétend que dans la suite Phaéthon irrité brûla leur pays. Voilà quelle
était l'armée du roi du Soleil.
17. On en vient aux mains : les étendards sont déployés ; les ânes des
deux armées se mettent à braire ; ce sont eux, en effet, qui servent de
trompettes, et la mêlée commence. L'aile gauche des Héliotes (23)
ne pouvant soutenir le choc des nos Hippogypes, nous la poursuivons et nous en
faisons un grand carnage ; mais leur aile droite enfonce notre gauche, et les
Aéroconopes, fondant tout à coup sur elle, la poursuivent jusqu'aux rangs de
notre infanterie qui s'avance pour la secourir et les oblige à se retirer en
désordre, surtout quand ils s'aperçoivent que leur aile gauche est vaincue :
leur déroute devient générale ; beaucoup sont faits prisonniers ; un plus
grand nombre sont tués ; le sang ruisselle de tous côtés sur les nuées, qui
en sont teintes et qui prennent cette couleur rouge que nous leur voyons au
coucher du soleil : il en tomba jusque sur la terre, et ce fut sans doute, selon
moi, à l'occasion de quelque événement semblable, arrivé autrefois dans le
ciel, qu'Homère nous dit que Jupiter plut du sang à la mort de Sarpédon (24).
18. Au retour de la poursuite des ennemis, nous dressons deux trophées,
l'un sur la toile d'araignée, pour célébrer le succès de l'infanterie,
l'autre sur les nuées, à cause de notre victoire en l'air. Nous achevions,
lorsque des espions vinrent nous annoncer l'arrivée des Néphélocentaures, qui
auraient dû venir auprès de Phaéthon avant le combat. Nous les voyons
arriver, spectacle étrange d'êtres moitié hommes, moitié chevaux ailés :
leur grosseur est telle, que l'homme qui compose la partie supérieure égale la
moitié du colosse de Rhodes, et les chevaux un gros vaisseau marchand. Leur
nombre était si considérable que je ne l'ai pas écrit, de peur qu'on ne
refusât de me croire. Ils avaient à leur tête le Sagittaire du Zodiaque. Dès
qu'ils se furent aperçus de la défaite de leurs alliés, ils envoyèrent dire
à Phaéthon qu'il revint à la charge ; eux-mêmes s'étant formés en
bataille, tombent sur les Sélénites (25),
débandés, errants, dispersés à la poursuite de leurs ennemis et à la
dépouille des morts. Ils les renversent, donnent la chasse au roi jusqu'à la
ville, lui tuent la meilleure partie de ses vautours, arrachent les trophées,
parcourent toute la plaine qu'avaient tissée les araignées, et me font
prisonnier avec deux de mes compagnons. Phaéthon arrive en ce moment, et nos
ennemis, après avoir érigé de nouveaux trophées, nous emmenèrent
prisonniers le même jour dans l'empire du Soleil, les mains liées derrière le
dos avec un fil d'araignée.
19. Ils ne jugent pas à propos d'assiéger la ville ; mais, revenant sur
leurs pas, ils construisent au milieu des airs un mur qui empêche les rayons du
Soleil d'arriver jusqu'à la Lune: ce mur était double et composé de nuées.
Voilà donc la Lune obscurcie par une éclipse totale, et enveloppée d'une nuit
complète. Endymion, accablé d'un tel malheur, envoie des ambassadeurs supplier
Phaéthon de détruire la muraille et de ne pas le laisser ainsi vivre dans les
ténèbres : il promet de lui payer un tribut, de devenir son allié, de ne plus
lui faire la guerre, et il lui offre des otages comme garants du traité,
Phaéton assemble deux fois son conseil : à la première délibération, les
vainqueurs persistent dans leur colère ; à la seconde, ils se ravisent.
20. La paix est conclue sur les clauses suivantes : "Une alliance est
faite entre les Héliotes et leurs alliés, les Sélénites et leurs alliés, à
condition que les Héliotes raseront la muraille d'interception et ne feront
plus d'irruption dans la Lune ; ils rendront les prisonniers moyennant la
rançon fixée pour chacun d'eux ; de leur côté, les Sélénites laisseront
les autres astres se gouverner d'après leurs lois ; ils ne feront plus la
guerre aux Héliotes, mais les deux peuples formeront une ligue offensive et
défensive ; le roi des Sélénites payera au roi des Héliotes un tribut annuel
de dix mille amphores de rosée et lui donnera pour otages pareil nombre de ses
sujets, la colonie de l'Étoile du Matin sera faite en commun, et chaque peuple
y enverra ceux qui voudront en être ; ce traité sera gravé sur une colonne
d'ambre, dressée en l'air , aux confins des deux empires. Ont juré pour les
Héliotes : Pyronide, Thérite et Phlogius (26)
; pour les Sélénites : Nyctor, Ménius et Polylampe (27)."
21. Ainsi la paix fut conclue, le mur démoli, et nous autres rendus à la
liberté. A notre retour dans la Lune, nos compagnons accoururent au-devant de
nous, et nous embrassèrent en versant des larmes : Endymion en fit autant ; de
plus, il nous engagea à demeurer auprès de lui et à nous établir dans la
colonie ; il me promit même de me donner son fils en mariage, car il n'y a pas
de femmes dans ce pays ; mais je ne me laissai point aller à ses offres, et je
le priai de vouloir bien nous faire redescendre à la mer. Quand il vit qu'il
lui était impossible de me convaincre, il nous congédia, après nous avoir
régalés pendant sept jours.
22. Il faut cependant que je vous raconte les choses nouvelles et
extraordinaires que j'ai observées, durant mon séjour dans la Lune. Et d'abord
ce ne sont point des femmes, mais des mâles qui y perpétuent l'espèce : les
mariages n'ont donc lieu qu'entre mâles, et le nom de femme y est totalement
inconnu. On y est épousé jusqu'à vingt-cinq ans, et à cet âge on épouse à
son tour. Ce n'est point dans le ventre qu'ils portent leurs enfants , mais dans
le mollet. Quand l'embryon a été conçu, la jambe grossit ; puis, plus tard,
au temps voulu, ils y font une incision et en retirent un enfant mort, qu'ils
rendent à la vie en l'exposant au grand air, la bouche ouverte. C'est sans
doute de là qu'est venu chez les Grecs le nom de gastrocnémie (28),
puisque, au lieu du ventre, c'est la jambe qui devient grosse. Mais voici
quelque chose de plus fort. Il y a dans ce pays une espèce d'hommes appelés
dendrites (29), qui naissent de la manière
suivante : on coupe le testicule droit d'un homme et on le met en terre ; il en
naît un arbre grand, charnu, comme un phallus ; il a des branches, des
feuilles. Ses fruits sont des glands d'une coudée de longueur. Quand ils sont
mûrs, on récolte ces fruits, et on en écosse des hommes. Leurs parties sont
artificielles : quelques-uns en ont d'ivoire, les pauvres en ont de bois, et ils
remplissent avec cela toutes les fonctions du mariage.
23. Quand un homme est parvenu à une extrême vieillesse, il ne meurt pas,
mais il s'évapore en fumée et se dissout dans les airs. Ils se nourrissent
tous de la même manière. Ils allument du feu et font rôtir sur le charbons
des grenouilles volantes, qui sont chez eux en grande quantité ; puis ils
s'asseyent autour de ce feu, comme d'une table, et se régalent en avalant la
fumée qui s'exhale du rôti. Tel est leur plat solide. Leur boisson est de
l'air pressé dans un vase, où il se résout en un liquide semblable à de la
rosée. Ils ne rendent ni urine, ni excréments, n'ayant pas, comme nous, les
conduits nécessaires. Ils ne peuvent pas non plus avoir par cette voie de
commerce avec des mignons, mais par les jarrets, où s'ouvre leur gastrocnémie.
C'est une beauté chez eux que d'être chauve et complément dégarni de cheveux
; ils ont les chevelures en horreur. Dans les comètes, au contraire, les
cheveux sont réputés beaux, au moins d'après ce que nous en dirent quelques
voyageurs. Leur barbe croît un peu au-dessus du genou ; leurs pieds sont
dépourvus d'ongles, et tous n'y ont qu'un seul doigt. Il leur pousse au-dessus
des fesses une espèce de gros chou, en manière de queue, toujours vert, et ne
se brisant jamais, lors même que l'individu tombe sur le dos.
24. De leur nez découle un miel fort âcre ; et, lorsqu'ils travaillent ou
s'exercent, tout leur corps sue du lait, dont ils font des fromages, en y
faisant couler un peu de ce miel. Ils tirent de l'oignon une huile très grasse,
et parfumée comme de la myrrhe. Ils ont beaucoup de vignes qui donnent de l'eau
: les grains du raisin ressemblent à des grêlons ; aussi, je crois que, quand
un coup de vent agite ces vignes, alors il tombe chez, nous de la grêlé, qui
n'est autre que ces raisins égrenés. Leur ventre leur sert de poche: ils y
mettent tout ce dont ils ont besoin, car il s'ouvre et se ferme a volonté. On
n'y voit ni intestins, ni foie ; mais il est velu et poilu intérieurement, en
sorte que les enfants s'y blottissent, quand ils ont froid.
25. L'habillement des riches est de verre, étoffe moelleuse, celui des
pauvres est un tissu de cuivre ; le pays produit en grande quantité ce métal,
qu'ils travaillent comme de la laine, après l'avoir mouillé. Quant à leurs
yeux, en vérité je n'ose dire comment ils sont faits, de peur qu'on ne me
prenne pour un menteur, tant la chose est incroyable. Je me hasarderai pourtant
à dire que leurs yeux sont amovibles : ils les ôtent quand ils veulent et les
mettent de côté, jusqu'à ce qu'ils aient envie de voir ; alors, ils les
remettent en place pour s'en servir, et, si quelques-uns d'entre eux viennent à
perdre leurs yeux, ils empruntent ceux des autres et en font usage, il y a même
des riches qui en gardent de rechange. Leurs oreilles sont de feuilles de
platane, excepté celles des hommes nés d"un gland, qui les ont de bois.
26. Je vis une bien autre merveille dans le palais du roi. C'était un grand
miroir, placé au-dessus d'un puits d'une profondeur médiocre. En y descendant,
on entendait tout ce qui se dit sur la terre, et en levant les yeux vers le
miroir, on voyait toutes les villes et tous les peuples, comme si l'on était au
milieu d'eux. J'y vis mes parents et ma patrie ; je ne sais s'ils me virent
aussi ; je n'oserais l'affirmer : mais, si l'on se refuse à me croire, on verra
bien, en y allant, que je ne suis pas un imposteur.
27. Cependant, après avoir salué le roi et ses amis, nous mettons à la
voile. Endymion me fit présent de deux tuniques de verre, de cinq robes de
cuivre et d'une armure complète de cosses de lupins ; mais j'ai laissé tout
cela dans la baleine (30), il nous donna
pour escorte mille Hippogypes, qui nous accompagnèrent l'espace de cinq cents
stades.
28. Nous côtoyons alors beaucoup de pays différents, et nous abordons à
l'Étoile du Matin, où était la nouvelle colonie, pour débarquer et faire de
l'eau. De là, nous dirigeant vers le Zodiaque, et laissant le Soleil à gauche,
nous naviguons presque à fleur de terre, sans pouvoir descendre, malgré le
désir de mes amis, mais le vent nous était contraire. Nous voyons, toutefois,
une contrée fertile, couverte de bocages, riche de tous les biens. Les
Néphélocentaures, mercenaires de Phaéthon, nous ayant aperçus, volèrent sur
notre navire, mais à la nouvelle du traité ils se retirèrent ; heureusement,
car nos Hippogypes étaient déjà repartis.
29. Nous voguons ensuite une nuit et un jour; et, vers le soir, nous
arrivons à Lychnopolis (31) après avoir
dirigé notre course vers les régions inférieures. Cette ville, située dans
l'espace aérien qui s'étend entre les Hyades et les Pléiades, est un peu
au-dessous du Zodiaque. Nous débarquons, et nous n'y trouvons pas d'hommes,
mais des lampes, qui se promenaient sur le port et dans la place publique. Il y
en avait de petites, apparemment la populace, et quelques-unes, les grands et
les riches, brillantes et lumineuses. Elles avaient chacune leur maison, je veux
dire leur lanterne, et chacune leur nom, comme les hommes ; nous les entendions
même parler. Loin de nous faire aucun mal, elles nous offrent l'hospitalité.
Mais nous n'osons accepter, et personne de nous n'a le courage de souper et de
passer la nuit avec elles. Le palais du roi est situé au milieu de la ville. Le
prince y est assis toute la nuit, appelant chacune d'elles par son nom. Celle
qui ne répond pas est condamnée à mort pour avoir abandonné son poste. La
mort, c'est d'être éteinte. Nous, nous rendons au palais pour voir ce qui s'y
passait, et nous entendons plusieurs lampes se justifiant et exposant les motifs
pour lesquels elles arrivaient si tard. Je reconnus parmi ces lampes celle de
notre maison : je lui demandai des nouvelles de ma famille, et elle satisfit à
mes questions. Nous passons là le reste de la nuit. Le lendemain, nous
repartons, nous nous rapprochons des nuages et nous découvrons la ville de
Néphélococcygie (32) : sa vue nous frappe
d'admiration ; mais nous n'y pouvons aborder, contrariés par le vent. Le roi
régnant est Coronus, fils de Cottyphion (33).
Je me rappelai en ce moment ce que dit de cette ville Aristophane, poète grave
et véridique, et je trouvai qu'on a tort de ne pas croire à ses assertions.
Trois jours après nous aperçûmes distinctement l'Océan, mais aucune terre si
ce n'est celles qui sont dans les régions célestes, et déjà même elles
prenaient à nos yeux une couleur de feu des plus éclatantes, lorsque, le
quatrième loir, vers midi, le vent s'étant calmé et étant tombé tout à
fait, nous redescendîmes sui la mer.
30. A peine avons-nous touché l'eau salée, qu'il fallait voir notre joie,
nos transports d'aise ! Nous nous abandonnons à toute l'allégresse d'un pareil
instant, et, nous jetant à la mer nous nous mettons à nager. Le temps était
calme, la mer tranquille. Mais souvent le retour au bonheur n'est que le
présage de plus grandes infortunes ! Il y avait deux jours que notre vaisseau
voguait paisiblement sur l'Océan, lorsque, le quatrième, au lever du soleil,
nous voyons paraître tout à coup une quantité prodigieuse de monstres marins
et de baleines. La plus énorme de toutes était de la longueur de quinze cents
stades. Ce monstre nage vers nous la gueule béante, troublant au loin la mer,
faisant voler l'écume de toutes parts, et montrant des dents beaucoup plus
grosses que nos phallus, aiguës comme des pieux et blanches comme de l'ivoire.
Nous nous disons alors le dernier adieu, nous nous embrassons et nous attendons.
La baleine arrive, qui nous avale et nous engloutit avec notre vaisseau. Par
bonheur elle ne serra pas les dents, ce qui nous eût écrasés, mais le navire
put couler à travers les interstices.
31. A l'intérieur, ce ne sont d'abord que ténèbres, parmi lesquelles nous
ne distinguons rien ; mais bientôt, le monstre ayant ouvert la gueule, nous
apercevons une vaste cavité, si large et si profonde qu'on aurait pu y loger
une ville et dix mille hommes. Au milieu, on voyait un amas de petits poissons,
des débris d'animaux, des voiles et des ancres de navires, des ossements
d'hommes, des ballots , et, plus loin, une terre et des montagnes, formées,
sans doute, par le limon que la baleine avalait. Il s'y était produit une
forêt avec des arbres de toute espèce ; des légumes y poussaient, et l'on
eût dit une campagne en fort bon état. Le circuit de cette terre était de
deux cent quarante stades. On y voyait des oiseaux de mer, des mouettes, des
alcyons, qui faisaient leurs petits sur les arbres.
32. En ce moment, nous nous mettons à fondre en larmes ; mais enfin je
relève le courage de mes compagnons. Nous étayons le vaisseau, nous battons le
briquet, nous allumons du feu, et nous préparons un repas de tout ce qui nous
tombe sous la main : or, il y avait là une grande quantité de poissons de
toute espèce, et il nous restait encore de l'eau de l'Étoile du Matin. Le
lendemain, à notre lever, chaque fois que la baleine ouvrait la gueule, nous
apercevons ici des montagnes, là le ciel tout seul, souvent même des îles, et
nous sentons que l'animal parcourt avec vitesse toute l'étendue de la mer. Nous
finissons par nous accoutumer à notre séjour ; et, prenant avec moi sept de
mes compagnons, je pénètre dans la forêt, déterminé à en faire une
reconnaissance complète. Je n'avais pas fait cinq stades, que je trouve un
temple de Neptune, comme l'indiquait l'inscription. Un peu plus loin, je
découvre plusieurs tombeaux avec leurs cippes, et tout près de là une source
d'eau limpide. En même temps nous entendons aboyer un chien, et nous voyons de
loin s'élever de la fumée. Nous ne doutons pas qu'il n’y ait là quelque
habitation.
33. Nous avançons promptement, et nous rencontrons un vieillard et un jeune
homme qui travaillaient avec ardeur à cultiver un jardin et à diriger l'eau de
la source. Ravis et effrayés tout ensemble, nous nous arrêtons : ceux-ci,
visiblement animés des mêmes sentiments que nous, n'osent dire un seul mot.
Enfin le vieillard : "Qui êtes-vous, dit-il, étrangers ? des dieux
marins, ou d'infortunés mortels, comme nous ? Nous sommes des hommes, jadis
habitants de la terre, aujourd'hui vivant au milieu de la mer, forcés de nager
avec le monstre qui nous renferme, incertains du sort que nous éprouvons : il
nous semble, en effet, que nous sommes morts, et pourtant nous croyons vivre
encore. - Et nous aussi, lui dis-je, ô mon père, nous sommes des hommes
arrivés depuis peu dans cette contrée ; avant-hier nous fûmes avalés avec
notre navire. En ce moment même, nous allions en reconnaissance dans cette
forêt, qui nous a paru étendue et épaisse. C'est un dieu sans doute qui nous
a conduits, pour vous y voir et pour apprendre que nous ne sommes pas les seuls
enfermés dans le monstre. Mais racontez-nous vos aventures, qui vous êtes, et
comment vous êtes descendus ici. - Vous le saurez, nous répond le vieillard,
mais ce ne sera pas avant que vans ayez reçu de moi les présents de
l'hospitalité que je puis vous offrir." A ces mots, il nous prend la main
et nous conduit à sa demeure, qu'il avait su rendre assez commode, et dans
laquelle il avait disposé des lits avec d'autres objets nécessaires. Là, il
nous sert des légumes, des fruits, des poissons, du vin ; et, nous voyant
rassasiés, il nous demande le récit de nos aventures. Je lui raconte, sans en
rien omettre, la tempête, notre arrivée à l’île des Vignes, notre
navigation aérienne, notre bataille, et le reste jusqu'à notre descente dans
le poisson.
34. Frappé de surprise, il se met à son tour à nous raconter son
histoire. "Étrangers, dit-il, je suis né à Chypre. Parti de ma patrie,
avec mon fils, que vous voyez, et plusieurs serviteurs, je faisais voile vers
l'Italie, emmenant avec moi sur un grand navire notre cargaison, dont vous avez
sans doute vu les débris dans le gosier de la baleine. Jusqu'en vue de la
Sicile, notre traversée fut heureuse. Mais assaillis alors d'un vent furieux,
nous sommes emportés en trois jours dans l'Océan, où cette baleine nous
rencontre, et nous avale, hommes et navire. Tous nos compagnons périssent ;
seuls, nous échappons tous les deux au danger. Après avoir donné la
sépulture à pas morts, nous élevons un temple à Neptune, et nous commençons
à vivre comme nous faisons, cultivant des légumes dans ce jardin, mangeant des
poissons et des fruits. Cette forêt très étendue, ainsi que vous le voyez,
contient des vignes, qui produisent un vin fort agréable ; et vous avez
aperçu, sans doute, une source dont l'eau est pleine de limpidité et de
fraîcheur. Nous nous faisons un lit de feuillage, nous allumons un grand feu,
nous allons à la chasse des oiseaux qui volent autour de nous, et nous péchons
des poissons vivants, en pénétrant dans les branchies du cétacé, nous y
prenons même des bains, lorsque nous le désirons. Par delà, en effet, se
trouve un vaste étang salé, qui peut avoir vingt stades de tour, et dans
lequel se trouvent des poissons de toute espèce : nous nous amusons à y nager
et à naviguer dessus dans une petite barque que j'ai faite moi-même. Voici la
vingt-septième année qui s'écoule depuis notre engloutissement.
35. « Notre condition, d'ailleurs, serait assez tolérable, si nous
n'avions des voisins, des êtres logés près de nous, qui sont de moeurs
difficiles, insupportables, barbares, sauvages. Eh quoi ! lui dis-je, il y a
dans la baleine d'autres êtres que nous ? - Oui, et en grand nombre,
répondit-il, tous inhospitaliers et d'un aspect effroyable. A l'extrémité
occidentale de la forêt, vers la queue, sont les Tarichanes (34)
: ils ont des yeux d'anguille et un visage d'écrevisse : peuple hardi,
belliqueux, et ne vivant que de chair crue. De l'autre côté, vers la partie
droite, sont les Tritonomendètes (35) : ils
ressemblent à des hommes depuis la tête jusqu'à la ceinture ; le reste est
d'un bouc. Ils sont moins féroces que les autres. A gauche se trouvent les
Carcinochires (36) et les Thynnocéphales (37),
qui ont fait entre eux alliance et amitié. Au centre séjournent les Pagourades
(38) et les Psettopodes (39),
race batailleuse et vite à la course. La partie orientale, vers la gueule, est
presque entièrement déserte, à cause des inondations de la mer. Quant à la
partie que j'occupe, j'en ai la jouissance, moyennant un tribut annuel de cinq
cents huîtres que je paye aux Psettopodes.
36. « Voilà l'état du pays. Il faut cependant pourvoir à notre
subsistance et aux moyens de nous défendre contre tous ces habitants. - Quel en
est le nombre ? lui dis-je. - Ils sont plus de mille. - Et quelles sont leurs
armes ? - Rien que des arêtes de poisson. - Cela étant, lui dis-je, nous ne
risquons rien à les attaquer, puisqu'ils n'ont pas d'armes et que nous en
avons. Si nous sommes vainqueurs, nous vivrons désormais sans
inquiétude." Cet avis prévaut, et nous regagnons notre vaisseau pour
faire nos préparatifs. Le refus du tribut devait être le prétexte de la
guerre. C'était justement l'époque de l'échéance ; des ambassadeurs étaient
venus pour le recevoir. Le vieillard leur répond avec hauteur et les chasse.
Aussitôt les Psettopodes et les Pagourades, indignés contre Scintharus (40),
c'était le nom de notre hôte, marchent contre lui avec un grand tumulte.
37. Nous avions prévu leur attaque : nous les attendons de pied ferme, tout
en armes, après avoir envoyé une vedette de vingt-cinq hommes ; avec l'ordre
de ne sortir d'embuscade que quand ils auraient vu les ennemis passés. Ils
exécutent cette manoeuvre, tombent sur les derrières de nos agresseurs, et les
taillent en pièces. Pour nous, qui étions aussi au nombre de vingt-cinq, y
compris Scintharus et son fils, qui avaient également pris les armes, nous les
attaquons de front, et, engageant là mêlée avec courage et vigueur, nous
livrons un combat douteux. Enfin, nous les mettons en fuite, et nous les
poursuivons vivement jusqu'à leurs cavernes. Ils laissent cent soixante-dix des
leurs sur la place; nous n'avons qu'un seul homme tué : le pilote, qui a le dos
percé d'une arête de rouget.
38. Nous restons ce jour et la nuit suivante sur le champ de bataille, et
nous y dressons un trophée fait de l'épine dorsale d'un dauphin. Le lendemain,
les autres peuples, ayant appris la défaite de leurs alliés, se présentent à
nous : les Tarichanes, commandés par Pélamus (41),
à l'aile droite ; à la gauche, les Thynnocéphales; au centre, les
Carcinochires. Les Tritonomendètes avaient gardé la neutralité et ne
s'étaient rangés d'aucun parti. La rencontre se fit près du temple de
Neptune. Nous nous élançons en poussant de grands cris, qui retentissent dans
la baleine comme dans une caverne profonde. Nous mettons en fuite nos
adversaires désarmés, nous les poursuivons à travers la forêt, et nous
restons maîtres du reste de la contrée.
39. Quelque temps après, ils nous envoient des hérauts, enlèvent leurs
morts et font des propositions d'amitié. Nous refusons toute espèce de trêve,
et, pénétrant le lendemain sur leur territoire, nous les taillons tous en
pièces, à l'exception des Tritonomendètes. Mais ceux-ci, ayant vu de quelle
manière nous avions traité les autres, s'enfuient, en courant, par les
branchies du cétacé, et s'élancent dans la mer. Maîtres dès lors du pays
purgé d'ennemis, nous y vivons tranquilles, nous livrant à divers exercices ,
à la chasse, à la culture de la vigne, à la récolte du fruit des arbres,
semblables, en un mot, à des gens qui vivent agréablement et librement dans
une grande prison, d'où il leur est impossible de sortir. Nous passâmes ainsi
un an et huit mois.
40. Le cinquième jour du neuvième mois, vers le second bâillement de la
baleine, car il est bon de savoir que l'animal bâillait une fois par heure, ce
qui nous servait à compter les divisions du jour; vers le second bâillement,
dis-je, de nombreuses voix et un grand tumulte se font entendre, comme un chant
et un bruit de rameurs. Troublés, comme on peut croire, nous nous glissons vers
la gueule de la baleine, et, nous tenant dans l'intervalle des dents, nous
voyons le plus étrange des spectacles qui se soient offerts à mes yeux, des
géants d'un demi-stade de hauteur, voguant sur de grandes îles, comme sur des
galères. Je sais bien que ce que je raconte trouvera mes lecteurs incrédules,
mais je le dirai pourtant. Ces îles étaient plus longues que hautes, et
chacune d'elles, qui avait environ cent stades de circuit, était montée par
cent vingt de ces géants. Les uns, assis le long des bords de l'île, se
servaient, en guise de rames, de grands cyprès garnis de toutes leurs branches
et de tout leur feuillage. Derrière, comme à la poupe, un pilote se tenait
debout, monté sur une colline, et tenant à la main un gouvernail d'airain long
d'un stade. A la proue, quarante guerriers tout armés paraissaient prêts à
combattre : ils ressemblaient tout à fait à des hommes, sauf la chevelure. La
leur était de feu, étincelante, en sorte qu'ils n'avaient pas besoin de
casques. Au lieu de voiles, chaque île avait au centre une vaste forêt qui se
gonflait sous le vent et faisait aller l'île au gré du pilote. Ils avaient un
chef de rameurs, et ceux-ci manoeuvraient avec effort, comme on a coutume de le
faire, pour faire avancer les gros vaisseaux.
41. D'abord, nous n'en vîmes que deux ou trois ; puis, bientôt, il en
parut près de six cents, qui, se séparant en deux flottes, commencèrent une
bataille navale. Les proues se choquent ; plusieurs vaisseaux sont fracassés,
d'autres s'entr'ouvrent et sont coulés à fond ; plusieurs, dans la mêlée,
combattent avec vigueur et ne lâchent point l'abordage ; les hommes placés à
la proue déploient la plus grande valeur, s'élancent sur le navire ennemi et
massacrent tout sans pitié ; on ne fait aucun prisonnier. Au lieu de grappins,
ils se lancent de gros polypes attachés les uns aux autres, qui, s'embarrassant
dans la forêt, arrêtent la marche du vaisseau. Ils combattent et se blessent
à coups d'huîtres qui rempliraient un char et avec des éponges de la grandeur
d'un arpent.
42. L'un des deux partis avait, pour chef Eolocentaure (42),
et l'autre Thalassopotès (43). Leur
querelle était survenue, dit-on, à propos du butin. Il paraît que
Thalassopotès avait enlevé plusieurs troupeaux de dauphins à Éolocentaure :
c'est du moins ce qu'on pouvait conjecturer d'après leurs cris, qui nous
apprirent également le nom des deux rois. Enfin, la victoire reste aux troupes
d'Éolocentaure ; il coule à fond plus de cent cinquante des îles ennemies, et
se rend maître de trois avec tout leur équipage. Le reste s'enfuit, la poupe
brisée. Les vainqueurs les poursuivent quelque temps, et reviennent le soir
pour recueillir les débris des deux flottes. Ils s'emparent de ce qui reste des
vaisseaux ennemis, et recouvrent leurs propres biens, car ils avaient eux-mêmes
perdu plus de quatre-vingts de leurs îles. Ensuite ils dressent un trophée
comme souvenir de cette nésomachie (44), et suspendent un des vaisseaux ennemis
à la tête de la baleine. Ils passent cette nuit auprès du monstre, auquel ils
attachent leurs câbles et leurs ancres, faites de cristal et d'une extrême
grosseur ; puis, le lendemain, après avoir fait un sacrifice sur le dos de la
baleine et enseveli leurs morts, ils se rembarquent joyeux, en entonnant un
chant de victoire. Voilà quel fut le combat des îles.
(01)Voir;
pour cet opuscule, la préface mise par P. L. Courier, en tête de sa traduction
de la Luciade. Pour le côté traditionnel de cette piquante fantaisie de
Lucien, on peut lire le Speculum de Vincent de Beauvais, livre IV ; le Reductorium
morale Bibliorum de Berchovius ou Berthorius, liber correctus per C. W.,
civem Argentinensem, 1474 ; les Traditions tératologiques de Berger de
Xivrey ; le Monde enchanté de Ferdinand Denis ; notre Essai sur la
légende d'Alexandre le Grand, au chapitre intitulé Merveilles du
désert, p. 149 et suivantes. Herder apprécie le côté sérieux de ces
légendes dans ses Idées sur l'humanité, t. II, p. 512 et suivantes de
la traduction d'Edgar Quinet. Voy. aussi G. Cuvier, Discours sur les
révolutions du globe, p. 107 et suivantes de l'édition Didot. Quant aux
ouvrages imités de celui de Lucien, ou qui doivent en être rapprochés, nous
citerons particulièrement Rabelais, Pantagruel ; Cyrano de Bergerac, Voyage
dans la lune; Campanella, Cité du soleil ; Thomas More, Utopie ;
Swift, Voyages de Gulliver ; Holberg, Voyage souterrain de Niel Klim.
La meilleure édition de ce dernier ouvrage a pour titre intégral : Nicolai
Klimii Iter subterraneum, novam telluris theoriam ac historiam quintae
monarchiae adhuc nobis incognitae exhibens e bibliotheca B. Abelini ; edit.
quarta auctior et emendatior. Hafniae et Lipsiae, sumptibus Frid. Christian
Pelt, 1766. Elle est fort rare. Il serait à souhaiter qu'on fit une bonne
traduction française de ce livre ingénieux.
(02) Voy. les Fragments de Ctésias,
dans l'édition d'Hérodote de Didot, p. 79 et suivantes, Cf. Vossius, Historiens
gr., édition Westerrnann, p. 51 et suivantes ; Tzetzès, Chiliades,
VII, 244, v. 644 ; Aulu-Gelle, Nuits attiques, IX, IV.
(03) Sur Jambule, consultez Vossius,
p. 457.
(04) Voy. l'Odyssée, à partir du
chant IX.
(05) Voy. notre Essai sur la légende
d'Alexandre le Grand, p. 61 et 167.
(06) Lucien se moque d'Hérodote, qui, dans
son histoire, rapporte que les Scythes montraient la trace du pied d'Hercule,
qui avait deux coudées de longueur. Voy. Hérodote, Melpomène LXXII.
(07) †Ippow,
cheval ; gçc, gupñw,
vautour.
(08) †Ippow,
cheval ; mærmhj, mærmhkow,
fourmi.
(09) †Ippow,
cheval ; pægh,
fesse.
(10) L‹xanon,
légume ; pterñn
aile.
(11) K¡gxrow,
millet ; b‹llein,
lancer.
(12) Skñrodon,
gousse d'ail ; m‹xesyai,
combattre.
(13) Cælla,
puce ; tojñthw,
archer.
(14) …Anemow,
vent ; dromeæw,
coureur.
(15) Strouyñw,
autruche ; b‹lanow,
gland.
(16) †Ippow,
cheval ; g¡ranow,
grue.
(17) Nukt¡riow,
nocturne ; Eédi‹naj
de eëdiow,
serein et naj,
prince.
(18) ƒA®r,
Ž¡row, air ; kÅnvc,
kÅnvpow, moucheron.
(19) ƒA®r,
Ž¡row, air; kñraj,
kñrakow, corbeau.
(20) Kaulñw,
tige des plantes, queue d'asperge ; mækhw,
champignon.
(21) Kævn,
kunñw, chien ; b‹lanow,
gland.
(22) Nef¡lh,
nuée ; k¡ntaurow,
centaure.
(23) Du mot ´liow,
soleil.
(24) Iliade, XVI, v. 459.
(25) De Sel®nh,
lune.
(26) Pyronide, de pèr,
purñw feu ; Thétite, de y¡row,
été ; Phlogius, de flñj, flogñw,
flamme.
(27) Nyctor, næj,
nuktñw, nuit ; Ménius, de m®n,
mhnñw, mois ; Polylampe, de polæw,
nombreux ; lamp‹w,
lampe.
(28) Gast®r,
ventre ; kn®mh,
jambe, cuisse.
(29) D¡ndron,
arbre.
(30) Voy. plus bas, 30.
(31) Læxnow,
lampe ; pñliw,
ville.
(32) Voy. les Oiseaux d'Aristophane.
(33) Coronus, de korÅnh,
corneille ; Cottyphion, de kñttufow,
merle.
(34) T‹rixow,
salaison, saumure.
(35) TrÛtvn,
Triton, dieu marin; m¡ndhw,
nom du bouc chez les Égyptiens. Voy. Hérodote, II, XLVI.
(36) KarkÛnow,
écrevisse ; xeÛr,
main.
(37) Yænnow,
thon; kefal®,
tête.
(38) P‹gow,
croûte ; oér‹,
queue.
(39) C°tta,
plie, poisson plat ; poèw, podñw,
pied.
(40) De Skinyñw,
plongeur.
(41) De phlamæw,
pélamyde, espèce de thon.
(42) AÞñlow,
Éole ; k¡ntaurow,
centaure.
(43) Yalassopñthw
qui boit la mer.
(44) N°sow,
île; m‹xh,
combat.